Dictionnaires bibliques

Messie

Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Messie », un article après l’autre.

Dictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)

Messias. Ce terme vient de l’hébreu masch, oindre. On le donne principalement et par exellence, au souverain Libérateur que les Juifs attendaient, et qu’ils attendent encore inutilement aujourd’hui, puisqu’il est venu aux temps préordonnés dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. On donnait l’onction aux rois, aux grands prêtres, et quelquefois aux prophètes. Saül, David, Salomon et Joas, rois dé Juda, ont reçu l’onction royale ; Aaron et ses fils ont reçu l’onction sacerdotale ; Élisée, disciple d’Élie, a reçu l’onction prophétique ; du moins Dieu dit à Élie de la lui donner (1 Rois 19.16) ; mais nous ne lisons point qu’il l’ait fait ; et quelquefois le verbe oindre quelqu’un pour un emploi, se met simplement pour la destination ou pour le choix qu’on en faisait pour quelque chose. Par exemple, il est dit (Juges 9.8-15) que les arbres s’assemblèrent pour se donner un roi ; à la lettre, pour oindre un roi sur eux. Il est dit ailleurs (2 Samuel 19.10) que les Israélites avaient oint Absalon : pour être leur roi ; cependant on ne lit point qu’il ait reçu l’onction royale. Le Seigneur dit à Élie d’oindre Hazael pour être Roi de Syrie (1 Rois 19.15). Ce prophète n’exécuta pas cet ordre, que nous sachions, mais Élisée, son successeur, prédit à Hazael qu’il régnerait, et ne lui donna point l’onction royale (2 Rois 8.11-14) ; au moins l’Écriture n’en dit rien du tout, et ce n’était pas apparemment la coutume de donner l’onction aux rois de Damas. Le roi Cyrus qui mit les Juifs en liberté et qui fonda l’empire des Perses, est nommé dans l’Écriture l’Oint du Seigneur (Isaïe 45.1). On lit dans Ézéchiel (Ézéchiel 28.14) le nom de Messiah, donné au roi de Tyr : Tu Cherub Unctus protegens. On lit dans l’Ecclésiastique (Ecclésiaste 48.8) qu’Élisée a oint les rois pour la pénitence ; le Grec : Vous oignez les rois pour exercer la vengeance du Seigneur ; il oignit Jéhu, roi d’Israël, par les mains d’un prophète qu’il lui envoya (2 Rois 9.2-5), et il annonça verbalement à Hazael qu’il régnerait sur Damas et sur la Syrie. Ces deux princes étaient envoyés de Dieu pour venger les crimes de la Maison d’Achab.

Saint Pierre et les fidèles assemblés, dans les Actes, disent à Dieu (Actes 4.27) : Vous voyez, Seigneur, que les puissances du siècle se sont élevées contre Jésus, votre Fils, quevous avez oint, suivant cette parole : Les princes se sont assemblés contre le Seigneur et contre son oint. Saint Luc (Luc 4.18) dit que le Sauveur étant entré dans la synagogue de Nazareth, y ouvrit le livre du prophète Isaïe, où il lut : L’Esprit de Dieu s’est reposé sur moi ; c’est pourquoi il m’a oint, et m’a envoyé prêcher aux pauvres. Après cela il leur montra que cette prophétie était accomplie en sa personne. Saint Pierre parlant au centenier Corneille et à ceux qui étaient avec lui (Actes 10.36-37), leur dit que le Seigneur avait envoyé la paix aux hommes par Jésus-Christ, à qui il a donné l’onction du Saint-Esprit. Enfin saint Paul, parlant aux Corinthiens (2 Corinthiens 1.21-22), dit que Dieu nous a oints, nous a imprimé son caractère, et nous a donné le gage de son Esprit-Saint, qui demeure dans nos cœurs.

Nous ne lisons pas que Jésus-Christ ait jamais reçu l’onction sensible, ni que les apôtres oignissent les fidèles d’une huile particulière et extérieure. L’onction dont parlent les prophètes et les apôtres, lorsqu’il s’agit de Jésus-Christ et de ses disciples, est une onction spirituelle et tout intérieure de la grâce et du Saint-Esprit, de laquelle l’onction sensible et extérieure, dont on oignait anciennement les rois, les prêtres et les prophètes, n’était que la figure et le symbole. Jésus-Christ a réuni dans sa personne la royauté, la prophétie el le sacerdoce, et a renfermé éminemment tout ce que la loi ancienne et les prophètes avaient promis, ou figuré de plus excellent et du plus parfait. Les chrétiens, ses disciples et ses enfants, jouissent en quelque sorte des mêmes prérogatives ; ils ont reçu l’onction royale et sacerdotale dans le baptême (1 Pierre 2.9). Mais tout cela doit s’entendre dans un sens spirituel, des grâces du Saint-Esprit que son onction sainte a répandues dans nos cœurs.

Le nom de Messialt, Oint, en grec Christ, se donnait aux rois et aux grands prêtres des Hébreux (1 Samuel 121.3-5) : Le Seigneur et son Oint sont témoins ; c’est-à-dire le Seigneur et le roi qu’il a établi. Et David en plus d’un endroit : Dieu me garde de porter ma main sur l’Oint du Seigneur, sur le Messie du Seigneur. Les patriarches et les prophètes sont aussi désignés sous le nom de Messies ou d’oints du Seigneur (1 Chroniques 16.22 Psaumes 105.10) : Ne touchez point mes oints, et ne faites aucun mal à mes prophètes. Mais ce nom convient principalement au Messie par excellence, qui était l’objet du désir et de l’attente de tous les saints. Anne, mère de Samuel (1 Samuel 2.10), le désigne visiblement, lorsqu’à la fin de son cantique, et dans un temps où il n’y avait point de roi dans Israël, elle disait : Le Seigneur jugera les extrémités de la terre ; il donnera l’empire à son roi, et relèvera la corne, la gloire, la force, la puissance de son Christ, de son Messie. Et le Psalmiste (Psaumes 2.2) : Pourquoi les nations se sont-elles soulevées contre le Seigneur et contre son Messie ? Et ailleurs (Psaumes 44.8) : Le Seigneur votre Dieu vous a oint de l’huile de joie par-dessus vos compagnons. Et Jérémie (Jérémie 4.20) : L’Oint du Seigneur est notre vie. Daniel marque la mort de Jésus-Christ sous le nom de Messie du Seigneur (Daniel 9.26) : Occidetur Christus, et non erit, etc. Enfin Habacuc dit : Vous êtes sorti pour donner le salut à votre peuple ; vous êtes sorti avec votre Christ, pour le sauver. Il serait superflu de rapporter les passages du Nouveau Testament, pour prouver que Jésus-Christ est le Messie, puisque cela y est marqué, pour ainsi dire, à chaque ligne. Quant aux livres de l’Ancien Testament, nous nous sommes bornés à ceux où le mot Messiah se rencontre, parce que c’est là proprement ce qui entre dans notre dessein.

Le mot grec Christos, d’où vient Christus et Christianus, répond exactement à l’hébreu Messiah, qui signifie celui qui a reçu l’onction, un roi, un prêtre. Les Grecs se servent aussi du terme Elcimmenos, qui a la même signification que Christos.

Les anciens Hébreux, instruits par les prophètes, avaient les idées très-claires du Messie. Peu à près ils les altérèrent ; et lorsque Jésus-Christ parut dans la Judée, ils s’étaient déjà fait une fausse notion du Messie, comme d’un monarque et d’un conquérant, qui devait s’assujettir tout le monde ;  d’où vient que l’humilité et la faiblesse extérieure du Sauveur les scandalisèrent et les empêchèrent de le reconnaître pour le Christ qu’ils attendaient. Depuis ce temps, livrés a leur sens réprouvé, ils s’égarent de plus en plus, et se forment des idées chimériques et inconnues à leurs pères, sur le Messie attendent.

Les anciens prophètes avaient prédit que le Messie serait Dieu et homme, grand et abaissé, maître et serviteur, prêtre et victime, roi et sujet, mortel et vainqueur de la mort, riche et pauvre, roi, conquérant, glorieux, homme de douleurs, couvert de nos infirmités, méconnu, humilié. Toutes ces contrariétés apparentes devaient se concilier dans la personne du Messie, comme elles se sont en effet rencontrées sans contradiction dans la personne de Jésus-Christ. On savait que le Messie naîtrait d’une vierge, de la tribu de Juda, de la race de David, dans la bourgade de Bethléem ; qu’il demeurerait éternellement, que sa venue serait cachée, qu’il était le grand prophète promis dans la loi, qu’il était fils et Seigneur de David, qu’il devait faire de grands miracles, qu’il rétablirait toutes choses, qu’il mourrait et ressusciterait, que sa venue serait précédée par celle d’Élie, qu’une preuve de sa venue était la guérison donnée aux lépreux la vie rendue aux morts, l’Évangile annoncé aux pauvres ; qu’il ne détruirait pas la Loi, mais qu’il la perfectionnerait, qu’il serait une pierre d’achoppement, contre laquelle plusieurs se briseraient, qu’il souffrirait une infinité de contradictions ; que de son temps, l’idolâtrie et l’impiété seraient bannies, et que les peuples étrangers viendraient en foule se ranger sous sa discipline.

Lorsque Jésus-Christ parut ces idées étaient encore communes parmi les Juifs. Le Sauveur en appelle à eux-mêmes, et leur demande si ce ne sont pas là les caractères du Messie, et s’ils n’en voient pas l’accomplissement en sa personne. Les Évangélistes ont soin de les leur faire remarquer, pour prouver que Jésus-Christ est le Christ qu’ils attendent. Ils leur citent les prophéties dont ils convenaient alors, et qu’ils contestent aujourd’hui au Messie. On voit dans les premiers Pères de l’Église, et dans les plus anciens auteurs juifs, qu’au commencement du christianisme, ils ne s’étaient point encore avisés de révoquer en doute plusieurs ; prophéties qui, l’aveu de leurs pères devaient s’entenre du Messie. Ce n’est que dans la suite des temps, que, voulant parer les coups que nous leur portions par leurs propres Écritures, ils ont commencé à nier que les passages que nous leur alléguions, dussent s’entendre du Messie. Après quoi, ils se sont formé de nouveaux systèmes et de nouvelles idées sur la venue du Christ.

Les uns, comme le fameux Hillel, que les Juifs font vivre avant Jésus-Christ, soutiennent qu’en vain on attend la venue du Messie ; qu’il est déjà venu en la personne du roi Ézéchias. D’autres croient que la créance de la venue du Messie n’est point un article foi, et que celui qui nie ce dogme, ne fait qu’une petite brèche à la Loi ; il coupe seulement une branche de l’arbre, sans toucher à la racine. C’est ce que disait le juif Joseph Albo dans la conférence tenue en Espagne en présence de l’antipape Benoît 13. Buxtorf dit que la plupart des rabbins d’aujourd’hui croient que le Messie est venu depuis longtemps ; mais qu’il demeure caché dans quelque endroit du monde, à cause des péchés des Juifs, qui l’empêchent de se manifester. Jarchi avance que les anciens Hébreux ont cru que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les Romains. Quelques-uns lui assignent pour demeure le Paradis terrestre ; d’autres, la ville de Rome, où les Talmudistes tiennent qu’il est caché parmi les lépreux et les malades, à la porte de la ville, attendant qu’Elfe le vienne manifester aux hommes.

D’autres en grand nombre croient qu’il n’est point encore venu : mais ils sont étrangement partagés entre eux sur le temps et les circonstances de sa venue. Les uns l’attendent à la fin du sixième millenaire. Ils font naître Jésus-Christ en 3761. Ajoutez à cette somme celle de 1717, il résultera celle de 5478, et par conséquent ils auraient encore cinq cent vingt-deux ans à attendre. Iiimchi, qui vivait au douzième siècle, croyait la venue du Messie très-prochaine. On consulta David, petit-fils de Maimonides, qui avait été consulté sur la venue du Messie ; mais il n’en sut rien dire de raisonnable. Maimonides prétendait avoir reçu de ses ancêtres certaines prophéties, d’où il tirait que la prophétie serait rendue à Israël après autant de temps qu’il s’en était passé depuis le commencement du monde, jusqu’à Balaam. Or Balaam, selon lui, avait prophétisé en 2486. En doublant ce nombre, on trouvait le rétablissement de la prophétie en 4976, c’est-à-dire, l’an de Jésus-Christ 1316. Ce qui s’est aussi trouvé faux. Enfin quelques-uns ont fixé la fin de leurs malheurs en 1492, d’autres, en 1598, d’autres, en 1600, d’autres, encore plus tard. Enfin, las de tant de variations, ils ont prononcé anathème contre ceux qui supputeraient les années de la venue du Messie.

Pour concilier les prophéties qui paraissent opposées, quelques-uns ont inventé une nouvelle hypothèse de deux Messies, qui doivent se succéder l’un à l’autre : l’un, dans l’humiliation, dans la pauvreté et dans les souffrances ; et l’autre dans l’éclat, dans la gloire et dans l’abondance : l’un et l’autre simple homme. Le premier doit sortir de la tribu de Joseph, et de la famille d’Éphraïm. Il aura pour père Huziel, et sera appelé Néhémie. Il paraîtra à la tête d’une armée composée des tribus d’Éphraïm et de Manassé, de Benjamin, et d’une partie de celle de Gad, et fera la guerre aux Iduméens, c’est ainsi qu’ils appellent les Chrétiens et les Romains, dont il détruira l’empire, et ramènera les Juifs comme en triomphe à Jérusalem.

Le second Messie naîtra de la race de David, rendra la vie au premier Messie, rassemblera tout Israël, ceux qui sont morts, rétablira le temple de Jérusalem, et régnera sur tout le monde. Il épousera plusieurs femmes, et aura plusieurs fils, qui lui succéderont après sa mort ; car il mourra comme un autre homme. On peut voir sur ce sujet deux Dissertations du P. Charles-Joseph Imbonalus, imprimées à la fin du cinquième tome de la Bibliothèque Rabbinique, sur la venue du Messie ; et ce que Bartolocci a ramassé sur le même sujet, dans le premier tome de sa Bibliothèque Rabbinique ; et ce qu’on en lit dans le quatrième tome de l’Histoire des Juifs de M. Basnage, édition de Paris ; et enfin notre Dissertation sur les Caractères du Messie selon les Juifs, imprimée au commencement de notre Comrnentaire sur Jérémie.

Faux Messie.

Jésus-Christ, dans l’Évangile, avertit ses disciples qu’il s’élèvera de faux prophètes et de faux Messies (Matthieu 24.24 Marc 13.22) qu’ils feront des signes et des prodiges capables d’induire à erreur, s’il est possible même les élus. L’événement n’a que trop vérifié cette prédiction. On a vu parmi les Juifs presque dans tous les siècles des faux prophètes et des faux Christs, qui ont réussi à tromper plusieurs personnes. Il en parut dès le temps de Jésus-Christ. Simon le Magicien se faisait considérer à Samarie comme la vertu de Dieu (Actes 8.9). Barchochébas, au siècle suivant, attira par ses impostures sur la nation des Juifs la plus terrible persécution qu’ils aient jamais soufferte. Voyez son article, et ce que nous avons rapporté sous le nom imposteur.

Au cinquième siècle, vers l’an 434, il parut dans l’île de Candie un faux Messie, nommé Moïse, qui se disait être l’ancien législateur des Juifs descendu du ciel pour procurer aux Juifs de cette île une glorieuse délivrance, en les faisant passer au travers de la mer pour rentrer dans la Terre promise. Les Juifs de Candie furent assez fous pour le croire ; plusieurs se jetèrent dans la mer, dans l’espérance qu’elle s’ouvrirait pour leur donner passage. Il y en eut un grand nombre de noyés, on retira les autres comme on put ; on chercha l’imposteur pour le punir ; mais ; il avait disparu ; ce qui fit soupçonner que ce pouvait être un démon qui avait pris la forme d’un homme pour séduire les Juifs.

Au siècle suivant il parut dans la Palestine un faux Messie, nommé Julien ; il se donnait pour un conquérant et promettait à ses sectateurs de les délivrer par la voie des armes de l’oppression des chrétiens. Les Juifs,. séduits par ses promesses, prirent les armes et égorgèrent plusieurs chrétiens. L’empereur Justinien envoya des troupes à leur secours ; Julien fut pris et exécuté à mort, et son parti dissipé.

En 714, un Juif nommé Serenus promit aux Juifs espagnols de les conduire en Palestine, où il devait établir son empire : plusieurs crurent le nouveau Messie, quittent leur patrie et leurs biens, et se mirent à le suivre. Mais ils s’aperçurent bientôt de sa fourbe, et eurent tout le loisir de se repentir de leur vaine crédulité.

Le douzième siècle fut fécond en ces sortes d’imposteurs. Il en parut un en France, qui attira à ses sectateurs un rude châtiment de la part du roi Louis le Jeune. On ignore le nom et la patrie de ce séducteur ; il fut mis à mort par ceux qui le prirent. Il parut vers 1137. Il en parut un autre en Perse l’année suivante ; l’armée qu’il assembla se trouva assez nombreuse pour oser présenter la bataille au roi de Perse. Ce prince força les Juifs de ses états d’obliger cet homme à mettre bas les armes ; le faux Messie répondit que le succès de ses entreprises lui était garant de l’avenir, qu’ils ne craignissent rien. Toutefois, à la fin, il promit de quitter les armes, si on lui remboursait les frais de la guerre. Le roi accepta ce parti ; mais à peine l’imposteur eut désarmé, que le roi obligea les Juifs à lui rembourser ce qu’il avait délivré.

On vit dans le même siècle jusqu’à sept ou huit faux Messies, tant en Espagne qu’en Arabie, en Perse en Moravie ; on dit que celui qui parut en Moravie, avait le secret de se rendre invisible quand il voulait, et de fasciner les yeux de ceux qui le suivaient. Un autre, nommé David Al-roï, était un magicien, qui, à la faveur de quelques faux miracles, trompa grand nombre de Juifs, auxquels il fit prendre les armes. Le roi, étonné de la rapidité de ses conquêtes, et de la multitude de ses sectateurs, lui ordonna de se rendre à la cour, avec promesse, s’il pouvait prouver qu’il fût le vrai Messie, de se soumettre à lui. David se présenta au roi, on le mit en prison, il en sortit, on le poursuivit, il disparut, on entendit sa voix, mais on ne vit rien. Le roi se mit à la tête de son armée pour l’atteindre, il arriva sur le bord du fleuve Goran, et l’entendit qui criait : Ô fous ! mais on ne le vit point ; un moment après on l’aperçut qui, avec son manteau, partageait les eaux du fleuve et le passait ; l’armée le suivit ; mais elle ne le trouva plus. Le roi écrivit aux Juifs de ses États de lui livrer David, sous peine d’être massacrés sans quartier. Zachée, chef de la captivité, écrivit à l’imposteur de se livrer pour sauver sa nation, mais il s’en moqua. Toutefois à la fin, le beau-père de David, gagné par une grande somme d’argent, l’attira chez lui l’enivra, et lui coupa la tête.

Au commencement du seizième siècle, les Juifs de Médie et de Perse, éblouis par la valeur et le succès prompt et rapide des conquêtes d’Ismaël Sophi, chef de la maison qui règne aujourd’hui en Perse, s’imaginèrent qu’il pouvait être le Messie ; mais ce prince, bon musulman, méprisa leurs honneurs, et n’eut pour eux que de l’éloignement. Il mourut en 1523.

Jacques Ziéglerne, qui mourut en 1559, annonçait hautement la venue du Messie. Il soutenait qu’il était né depuis quatorze ans, qu’il l’avait vu à Strasbourg ; il gardait une épée et un sceptre pour les lui mettre en main, lorsqu’il serait en âge de combattre. Il devait alors détruire l’Antechrist et l’empire dit Turc ; étendre sa monarchie jusqu’au bout du monde ; assembler un concile à Constance qui durerait douze ans, et dans lequel tous les différends de la religion seraient terminés. Le Messie ne parut point, et on reconnut l’imposture. Un autre visionnaire, nommé Ziéglerne, parut en Hollande en 1624, et promit un Messie qu’il avait vu, et qui n’attendait que la conversion du cœur des Juifs, pour se manifester.

Tant d’impostures et de mauvais succès n’ont pu encore guérir l’entêtement des Juifs sur le sujet du prétendu Messie qu’ils attendent. Un homme de leur nation, né à Alep, au dernier siècle, nommé Zabatii-Tzévi, entreprit, vers l’an 1666, de se faire reconnaître pour le Messie. Il forma ce dessein de bonne heure, et apprit ce qui lui serait nécessaire pour jouer un si grand rôle. Il prêchait dans les champs devant les Turcs, qui se raillaient de lui, pendant que ses disciples l’admiraient. Il se vanta de s’élever sur les nues, comme l’avait prédit Isaïe (Isaïe 14.14) ; et ayant demandé à ses disciples s’ils ne l’avaient pas vu en l’air, blâma l’aveuglement de ceux qui eurent sincérité de lui dire que non. Il fut cité devant les chefs de la synagogue de Smyrne, où il était alors, et il fut condamné à mort ; mais personne ne voulant exécuter sa sentence, on se contenta de le bannir.

Tzévi se maria trois fois, et ne consomma point ses mariages ; après avoir parcouru la Grèce, il vint à Alexandrie, et de là à Gaze, où il trouva un Juif nommé Nathan-Lévi, ou Benjamin, à qui il persuada de faire le personnage du prophète Élie qui devait précéder le Messie. Ils vinrent Jérusalem : Nathan montra Tzévi comme celui qu’on attendait. Une partie des Juifs du pays se laissa surprendre ; mais les sages s’élevèrent contre lui, et l’anathématisèrent. Il se retira à Constantinople,.et de là à Smyrne, où Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs qui le reconnurent pour le Messie. Cette ambassade imposa au peuple, et même à une partie des, docteurs ; on le reconnut pour roi, et chacun lui porta des présents, afin qu’il pût soutenir sa dignité. En vain les plus sensés s’opposèrent à ces nouveautés ; on prononça contre Tzévi jusqu’à deux sentences de mort ; il ne s’en mit pas en peine, parce qu’il savait qu’on n’oserait les exécuter. Il alla trouver le cadi de Smyrne, et se mit sous sa protection ; le peuple ne parlait que de Tzévi. Il se fit dresser un trône et un à son épouse ; il s’appelait le roi des rois d’Israël, et Joseph Azévi son frère, le roi des rois de Juda. Il fit effacer de la lithurgie le nom de l’empereur Othoman pour y faire mettre le sien. Avant que de commencer la conquête de cet empire, il en partagea les charges et les emplois à ses favoris.

Il partit pour Constantinople. Le grand seigneur, informé de son départ, donna ordre au visir de l’arrêter prisonnier, et de lui faire donner quantité de coups de bâton. Il fut arrêté ; on lui demanda pourquoi il avait pris le nom de roi, il répondit que les Juifs l’y avaient contraint. Le visir le fit mettre en prison aux Dardanelles. Les Juifs crurent que c’était par impuissance que l’on avait épargné Tzévi. On gagna le gouverneur à force de présents, et on combla l’imposteur de toutes sortes d’honneurs dans sa prison. Cependant le grand seigneur fit venir Tzévi à Andrinople, et commanda qu’on le perçât d’un trait et d’une épée, pour voir s’il était invulnérable. Tzévi aima mieux se faire mahométan que de s’exposer à la mort. Telle fut la fin de cette fameuse scène.

Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com

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Lexique de la Bible (Lelièvre)

Voir Oint.

Lexique de la Bible — Charles Lelièvre, source levangile.com

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Dictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)

(araméen mechiakh, hébreu mâchiakh, du verbe mâchakh qui signifiait originairement frotter, poser la main sur quelqu’un ou quelque chose). Wellhausen fait observer avec raison que, dans la foi religieuse des primitifs, le fluide spirituel se transmettait par l’attouchement corporel. L’huile devint bientôt l’agent de liaison dans ce contact. La consécration s’opérait par une onction d’huile, qu’il s’agît de personnes ou d’objets. Et cette onction était censée conférer tout à la fois la purification et la puissance. Elle était aussi pour l’oint un moyen de protection. On a pensé que cette pratique était née sur la terre d’Égypte. Une tablette de Tell el-Amarna parle d’un roi cananéen sacré par le pharaon Thoutmès III (XVIe siècle), qui lui a « versé de l’huile sur la tête ». Peut-être, en faisant cela, le pharaon se conformait-il simplement à un usage syrien.

Le Messie dans l’Ancien Testament . L’onction était en Israël le rite du sacré (1 Samuel 9.16 ; 1 Samuel 15.1-17 ; Psaumes 18.50 ; Psaumes 20.7 ; Lamentations 4.20), d’où la formule : « l’oint de Jéhovah » appliquée au roi (1 Samuel 24.7). On l’employa aussi, plus tard, pour introduire dans les fonctions sacerdotales le prêtre (Exode 28.41) et le grand-prêtre (Lévitique 4.3-16).

L’homme de l’Esprit, le prophète, recevait parfois l’onction d’huile : « Tu oindras Élisée pour prophète à ta place » (1 Rois 19.16, cf. Psaumes 105.15). Un envoyé providentiel, même quand il n’était pas israélite, était de ce fait un oint (Cyrus dans Ésaïe 45.1). Il allait de soi que l’envoyé providentiel par excellence, celui que la prophétie attendait pour venger Israël de toutes ses humiliations et le consoler de toutes ses infortunes, serait, au-dessus de tous, l’oint de Jéhovah, son « Messie ».

Ésaïe met dans la bouche du Serviteur décrit dans (Ésaïe 53 ; voir l’identité de situation et de programme entre Ésaïe 11.2 ; Ésaïe 42.1-4 ; Ésaïe 61.1) la déclaration : « Jéhovah m’a oint » (Ésaïe 61.1). Jésus s’est reconnu dans cette prophétie (Luc 4.21), et le Nouveau Testament traduit à son intention « Messie » par l’équivalent grec « Christ » (Jean 14.2 ; Jean 4.25 ; Matthieu 1.16 ; Matthieu 16.16 ; Matthieu 26.63 ; Marc 8.29 ; Marc 14.61; Luc 2.11 ; Luc 9.20 ; Jean 6.69 ; Jean 10.24 ; Jean 11.27 ; Jean 20.31 ; Actes 2.36 etc.).

Pierre, dans Actes 4.27, applique à Jésus la parole du Psaume 2 : « Pourquoi les princes se liguent-ils contre Jéhovah et contre son Oint ? » et déclare dans Actes 10.38 que « Dieu a oint du Saint-Esprit et de force Jésus de Nazareth ». Ici, il ne s’agit plus d’un rite extérieur, mais d’une onction spirituelle accordée dans le sens absolu au Fils rédempteur, et analogue à celle, relative, que ses rachetés recevront par sa grâce. « Vous avez reçu l’onction de la part de Celui qui est saint » (1 Jean 2.20).

On trouvera dans l’article Prophète (paragraphe 8 et 9) l’histoire de l’évolution de l’idée messianique dans la littérature hébraïque et comment Jésus de Nazareth a accompli les prophéties relatives au Messie.

Certains critiques ont pensé que l’idée messianique était venue en Israël d’une eschatologie orientale qui, bien avant le judaïsme et le mazdéisme, aurait annoncé une palingénésie universelle, une sorte d’âge d’or consécutif à de terribles catastrophes sociales et cosmiques. Le peu que nous savons des croyances antiques sur ce point nous paraît prouver bien plutôt que, pour l’ensemble des peuples, la croyance ne plaçait l’âge d’or qu’aux origines de l’humanité. Quant aux prétendus messies orientaux, ou bien ils ne sont pas des êtres personnels (Inde), ou bien ils sont nés d’un syncrétisme auquel la révélation hébraïque et même, à l’occasion, chrétienne, a certainement contribué (Perse).

Enfin, pour ce qui regarde la religion des Mystères (voir ce mot), où les cultes de l’Orient fusionnent avec l’hellénisme, son principe rédempteur ne doit pas nous induire à voir en lui une forme de messianisme ; tout orientée vers le mystère de l’immortalité, cette religion, sous ses diverses formes, a pour but d’enseigner aux initiés les rites magiques, aux vertus expiatoires, qui permettent à l’homme de participer à la vie divine, à la renaissance du dieu. M. Mowinckel est pour nous dans le vrai quand il fait ressortir l’originalité de la prophétie messianique d’Israël.

En somme, cette espérance, que nous ne trouvons développée dans aucune autre nation, est fonction de la foi en Jéhovah, de la certitude qu’avait Israël que Jéhovah est le Dieu unique, vivant et tout-puissant dans son action, son Dieu, résolu, dans sa pédagogie divine, à assurer la gloire et le bonheur du peuple élu après l’avoir éduqué, châtié, épuré, délivré de ses ennemis, sauvé. La venue du Messie et son triomphe sont l’aboutissement et le couronnement du grand dessein de rédemption poursuivi par Jéhovah depuis qu’il a, par la vocation d’Abraham, renoué avec l’humanité déchue.

Bien avant de se personnaliser, l’idée messianique est représentée dans la littérature hébraïque par l’aspiration vers la rédemption de l’humanité envisagée comme une action combinée de la puissance divine et de la force de la race humaine (Genèse 3.15). La grande espérance se confond ensuite avec l’avenir même du peuple d’Israël, chargé par Jéhovah d’entreprendre le bon combat pour la délivrance de l’humanité.

Les premiers prophètes voient dans la théocratie jéhoviste administrée par les envoyés de Dieu puis, occasionnellement, dans la royauté temporelle de David et de sa descendance, la représentation visible du gouvernement de Dieu sur la terre (2 Samuel 7.12 ; 2 Samuel 7.24 ; Osée 3.5). Quand les événements eurent convaincu les hommes de l’Esprit, à partir du VIIIe siècle, qu’aucune royauté humaine n’était assez fidèle ni assez forte pour accomplir l’œuvre de relèvement, l’espérance d’Ésaïe s’attacha à la venue d’un roi divin qui seul pourrait, au jour de la suprême initiative de Jéhovah, apporter au monde, par le moyen d’un reste en Israël, l’ère de justice, de paix et de prospérité universelle (Ésaïe 10.20 ; Ésaïe 11.1 ; Ésaïe 11.10).

Enfin, les cruelles expériences faites par Jérémie ont amené un de ses disciples, Ésaïe 11, à comprendre que cette royauté providentielle ne s’accomplira point dans la gloire, mais devra, pour porter ses fruits de rédemption, commencer par une œuvre morale et spirituelle dont le héros incompris, personnage humble et martyr, souffrira et apportera le salut par sa mort expiatoire (Ésaïe 53). Et ce sera le serviteur de Jéhovah, le Messie, personnifiant d’une part la fidélité du reste d’Israël et d’autre part l’obéissance parfaite à Jéhovah, le Dieu saint, dont la volonté d’amour est de sauver, non seulement Israël, mais, par Israël, l’humanité tout entière (Ésaïe 49.6 ; Ésaïe 52.15).

Le Messie dans la littérature apocalyptique

En dehors de la ligne que nous venons d’indiquer, ligne droite où s’avère une direction inspirée, une révélation qui débouche dans le Nouveau Testament, la notion du Messie a été présentée au sein du judaïsme (surtout depuis l’apocalypse de Daniel jusqu’au siècle même du Christ) à travers les littératures apocryphe, apocalyptique et pseudépigraphique, en des visions où l’on retrouve l’influence des mythes babyloniens et perses. Ces visions, aux détails souvent contradictoires, trouvent leur unité dans un nationalisme de plus en plus farouche et exclusif.

Tandis que les derniers prophètes font entendre leur voix, le programme deutéronomique, développé dans le sens clérical par les prêtres qui préparèrent la réforme d’Esdras, perd son spiritualisme moral et aboutit pour l’ensemble au particularisme juif. Joël déjà le laisse entrevoir (Joël 3.12 ; Joël 3.14).

L’auteur des Chroniques porte la théorie du particularisme à sa perfection ; pour lui, rien ne compte ici-bas que Juda, Jérusalem, David. « Seigneur, c’est pour nous, dira un jour le 4e Esdras, que tu as créé le monde. Quant au reste des peuples, ils ne sont rien,… un crachat » : et salivoe assimilates sunt (Pseudo-Esdras 4.56). On conçoit qu’avec une pareille notion, avivée par les souffrances injustes des Juifs sous Antiochus Épiphane, le messianisme se soit bien vite concentré dans l’attente d’un vengeur terrible aux nations.

Dès le IVe siècle avant Jésus-Christ, le livre de Jonas avait essayé de réagir ; aussi n’est-on pas surpris de voir Jésus y faire allusion, comme si Jonas, dont la prédication sauva Ninive, l’avait en quelque sorte préfiguré (Luc 11.30).

Un certain nombre de psaumes conservent dans leurs élans de repentir et dans leur universalisme la saveur du prophétisme jéhovique (Psaumes 9.12 ; Psaumes 18.50 ; Psaumes 47.9 ; Psaumes 49.2 ; Psaumes 97.6 cf. Psaumes 2.10 ; Psaumes 22.28 ; Psaumes 72.17) aussi les psaumes étaient-ils chers à Jésus qui s’y retrouve et qui les cite. Mais ailleurs, tout ce qui se publie sur le Messie est plutôt propre à éloigner les Juifs, tant des prédications anciennes des prophètes que de l’idéal évangélique auquel Jésus se vouera. C’est dans cette floraison de littérature judéo-messianique qu’il faut chercher la raison pour laquelle Jésus, même chez les plus zélés Israélites, ne trouvera de son temps qu’incompréhension et occasions de scandale.

La plupart des livres du messianisme juif ont pour point de départ l’apocalypse de Daniel et sa vision du Fils de l’Homme (Daniel 7.13 et suivants) ; voir Prophète, paragraphe 8. Après les victoires des Macchabées, toutes les espérances paraissaient permises au peuple qui venait de reconquérir son indépendance par ses héros et ses martyrs. « Les saints du Très-haut recevront la royauté, la posséderont à jamais » (Daniel 7.18). Encore « un temps, des temps, et la moitié d’un temps » (Daniel 12.7), et les puissances anti-messianiques seront brisées. Les armées célestes se préparent. Voici l’heure du Messie…

Le Testament de Juda

Postérieur de peu aux jours hasmonéens, reprend l’idée du Germe (Jérémie 23.5 ; Zacharie 6.12) et déclare que de lui » montera une verge pour les nations » (24.4 et suivants).

Plusieurs passages du Testament des 12 Patriarches  unissent dans le Messie futur la charge royale et les fonctions sacerdotales (cf. Zacharie 6.13). Il descendra à la fois de Juda et de Lévi (Siméon 7 ; Lévitique 2 ; Dan 5 ; Gad 8 ; Joseph 19).

Les Oracles sibyllins

(3e Sibylle, l’araméenne) annoncent un « roi venu du ciel », qui paraîtra « à la fin » et « dans la plus grande gloire » pour juger chaque homme dans le sang et à la lueur du feu (3.286 et suivant). Quand tous les peuples auront ployé sous la loi de Jéhovah, Jérusalem deviendra par miracle la capitale du monde pacifié.

Le Siracide, de son côté, fait allusion aux promesses messianiques, en disant que le Très-haut pardonnera ses fautes à David. « Il élèvera pour toujours sa puissance, lui assurera une descendance de rois et le trône de gloire en Israël… Qu’il nous délivre quand son jour sera venu ! » (Siracide 47.11 ; Siracide 50.24).

Le Livre des Jubilés

Exalte le jour où les serviteurs du Seigneur « verront s’exécuter tous leurs jugements et toutes leurs malédictions sur leurs ennemis » (23.27). Il ne fait qu’indiquer l’espoir messianique dans une angélologie et une démonologie où l’on voit que les temps du Messie se préparent sous la forme d’une victoire universelle remportée par un peuple fidèle à la loi de Jéhovah.

L’Apocalypse d’Hénoch

Parle du Messie de paix ; il le représente dans ses Paraboles (chapitres 37-71) sous la forme d’un taureau blanc « imploré à jamais » (90.37). Le Messie est appelé aussi l’Élu, le Juste. Il a préexisté, il présidera au jugement final. L’universalisme tempère dans ce livre l’espérance nationale. Le « Fils de l’Homme assis sur le trône de sa gloire » (Hénoch 62.3 et suivants, cf. Matthieu 25.31) « sera la lumière des peuples, l’espérance de ceux qui souffrent dans leur cœur. Tous ceux qui habitent la terre se prosterneront et l’adoreront » (Hénoch 48.4).

Psaumes de Salomon

On lit dans les Psaumes de Salomon : « Seigneur, suscite-leur pour roi un fils de David… Ceins-le de force pour qu’il écrase le dominateur inique… Leur roi sera le Messie, le Seigneur » (17.23 et suivants). Il conquerra le monde sans recourir aux armes, par la seule parole de sa bouche. Jérusalem libérée et vengée sera alors habitée par les Juifs justes, appelés « fils de Dieu ».

Puis vient la littérature pharisienne avec les Apocalypses d’Esdras et de Baruch.

L’Apocalypse d’Esdras

Livre enflammé, douloureux, tout frémissant encore de la destruction de Jérusalem par Titus, renferme une vision du Messie et de la glorification de Dieu. Il compare le Messie à un « lion rugissant » (12.31 et suivant) ; Dieu l’appellera « mon fils », il arrivera sur les nuées du ciel ; il jugera les ennemis par la Loi et les exterminera « sans lutte ni armes » (13.3,38).

L’Apocalypse de Baruch

Postérieure à la dernière et dépendante d’elle, contient la vision d’un cèdre et d’un cep de vigne où le Messie est représenté. « Ceux qui dormiront avec l’espérance en lui, ressusciteront » (30.1). Un ange interviendra comme exécuteur des vengeances divines (62.10 et suivants). Après avoir tué tous ceux qui auront fait souffrir le peuple juif, le Messie « s’assiéra en paix sur son trône pour l’éternité » (73.1).

Notons encore l’Assomption de Moïse, où il est prédit qu’Israël aura le bonheur de « monter sur le cou et sur les ailes de l’Aigle » (10.8).

Le Messie dans les Évangiles

(Pour le messianisme de Jean-Baptiste, voir article à ce nom).

À l’époque de Jésus, les vexations de l’autorité romaine entretenaient le peuple juif dans une telle fièvre de révolte qu’il ne voyait plus dans le messianisme que l’élément libérateur. Le Messie des prophètes hébreux, avec son mordant moral et son objectif rédempteur, avait disparu de l’horizon. La foi générale, même chez les meilleurs, pouvait être résumée dans le mot désabusé des disciples d’Emmaüs : « Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël » (Luc 24.21).

Les disciples de Jésus les plus intimes ne peuvent se défaire de ce préjugé, de ce mirage. Même après la croix et la résurrection, ils en sont encore à demander à Jésus, sur le mont des Oliviers, au moment suprême où il leur promet le Saint-Esprit : « Seigneur, le temps est-il venu où tu rétabliras le royaume d’Israël ? » (Actes 1.6).

On comprend dès lors pourquoi Jésus, qui se savait le Messie, le Christ (Matthieu 16.13-17; Luc 19.29-40 etc.), mais qui prêchait dans un milieu où le mot de Messie n’éveillait que l’idée d’un roi temporel, dominateur et vengeur, incarnant toutes les rancunes politiques d’Israël et toutes les puissances exterminatrices de Jéhovah, évite de se présenter aux foules sous ce nom et préfère s’appliquer le qualificatif énigmatique de « Fils de l’homme » (voir Prophète, paragraphe 8). Par là, sans doute, il tenait les esprits « en suspens » (Jean 10.24, cf. Matthieu 16.13), mais surtout, en évitant de heurter de front une conviction à laquelle ses contemporains étaient attachés passionnément, il se donnait le temps de jeter la semence de l’Évangile et de faire apprécier dans sa personne le caractère spirituel de la messianité. C’est ainsi qu’à la question du Baptiste : « Es-tu celui qui devait venir ? » il répond, non par une affirmation messianique, mais par des actes qui renvoient à la prophétie en accréditant l’Évangile (Matthieu 11.2 et suivants, cf. Ésaïe 42.7 ; Ésaïe 61.1).

Quand on l’interroge sur sa messianité, quand on réclame de lui un signe messianique (Matthieu 16.1 ; Matthieu 24.3), il répond à ses disciples par des paroles qui les épargnent (Matthieu 16.20, cf. Marc 8.29 et suivant), à ses adversaires par des répliques qui les embarrassent et les réduisent au silence (Marc 8.12 ; Matthieu 16.1 ; Matthieu 22.41 et suivant).

L’effort de tout son ministère a été d’amener ses compatriotes à reconnaître en lui les véritables traits du Messie et à l’accueillir comme tel. D’où sa joie le jour des Rameaux… et ses larmes (Luc 19.41 et suivants). Ce n’est que lorsque, spirituellement, sa tâche sera achevée, et qu’il n’aura plus rien à attendre des hommes, qu’il dira ouvertement ce qu’il est aux autorités juives décidées à le perdre. À la question du grand-prêtre : « Es-tu le Messie ? » il répond : « Je le suis » (Marc 14.62). En disant cela, Jésus signait son arrêt de mort. Comme le montre clairement l’écriteau de la croix, c’était bien le Messie « roi des Juifs » que Pilate entendait crucifier.

Pour n’avoir pas su donner sa valeur à la méthode pédagogique de Jésus, certains critiques affirment aujourd’hui qu’il n’est arrivé à se croire le Messie qu’à la fin de son ministère. Les textes, si on veut les respecter, leur donnent un démenti. Ils nous apprennent qu’à l’entrée de son ministère, avant que les débats lui eussent manifesté combien le préjugé de ses contemporains était grand, il n’a pas hésité à dévoiler se messianité en Judée, dans l’entretien intime avec Nicodème (Jean 3.1 ; Jean 3.21) ; en Samarie, dans sa conversation avec une femme au puits de Sychar (Jean 4.26) ; en Galilée, dans la synagogue même de la ville où il a été élevé (Luc 4.21). Et l’on peut penser que si, dans ses tête-à-tête avec Jean-Baptiste au Jourdain, Jésus ne s’était pas donné pour ce qu’il était, le précurseur ne l’aurait pas désigné à la foule en disant : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jean 12.9, cf. Jean 1.20-28 ; Matthieu 3.1-17 ; Ésaïe 53.7).

Le Messie dans la prédication apostolique

Jésus, après s’être préparé jusqu’à trente ans à son œuvre messianique, a été ôte du monde par l’attaque brusquée de ses ennemis, alors qu’il initiait ses disciples à l’Évangile du Messie. Il a jeté la semence, comptant sur le sillon pour faire lever le grain fécondé par l’Esprit. Dans le sillon, deux terrains s’affrontent : le juif et le grec ;

  1. Le juif, tout chargé des substances apocalyptiques, dispose à l’éclosion d’un messianisme national dont le héros sera l’Emmanuel de Ésaïe 7 à Ésaïe 9, destiné par « le zèle de l’Éternel des armées » à étendre le royaume de David et à « le soutenir par le droit et la justice dès maintenant et à toujours » : (Ésaïe 9.6) le Messie par et pour Israël.
  2. Le grec, nourri de la mystique des religions à mystère, développera les éléments du Messie mourant, ressuscitant, communiant avec son fidèle dans un royaume spirituel aux frontières universelles, et ce sera le Messie annoncé par Ésaïe 53, le Messie du royaume dont Jésus a dit dans la parabole des vignerons qu’il sera ôte aux Juifs et donné à d’autres qui en feront valoir les fruits (cf. Matthieu 21.41). Dès que les témoins de Jésus commencent à parler, l’angle s’ouvre.

Relisez les discours de Pierre et celui d’Étienne : pour Pierre le Palestinien, le Messie doit occuper le trône de David, la promesse messianique est pour les Juifs et pour ceux qui se feront Juifs, à quelque distance que soit leur séjour (Actes 2.30 et suivants). Si les Judéens ont crucifié Jésus, c’est « par ignorance » (Actes 3.17). Il eût été dans la logique du peuple de Dieu d’acclamer en Jésus son Messie. Qu’Israël se repente, qu’il change d’attitude, le Messie lui sera renvoyé et les meurtriers de Jésus seront rétablis dans l’alliance par laquelle tous les peuples doivent être bénis (cf. Actes 3.17 et suivants).

Pour l’helléniste Étienne, les Juifs, au cours de leur histoire, n’ont rien compris aux véritables intentions salvatrices de Dieu, ils se sont toujours opposés à l’œuvre de l’Esprit, ils ont toujours persécuté les prophètes (Actes 7.51). Il était donc dans leur logique de crucifier le Messie, dont ils avaient compris que l’Évangile appelant au salut tous les hommes supprimerait le Temple et transformerait les institutions de l’ancienne alliance (cf. Actes 6.14).

Tandis que le messianisme esquissé par Pierre devait prolonger ses lignes dans le judéo-christianisme, dont la doctrine était qu’un païen ne pouvait avoir accès aux dons du Messie qu’en se faisant d’abord juif et en acceptant la circoncision (Actes 18.1 et suivants, Galates 2.1 et suivants, Romains 2.25), le discours d’Étienne, interrompu tragiquement par la rage de ses contradicteurs, devait recevoir ses conclusions dans la théologie de Paul qui l’avait entendu. Les Judéens ont trahi la cause du Messie, ils l’ont renié, tué, et cela au moment où le monde gréco-romain, frémissant du désir de vie éternelle, cherchait obscurément dans le syncrétisme des Mystères orientaux la voie de la rédemption.

Ce contraste dut fortement émouvoir la pensée de l’helléniste Saul de Tarse, l’aider à orienter sa théologie, à saisir toute la portée messianique du chapitre 53 d’Ésaïe, à libérer le messianisme évangélique du légalisme juif et des limites d’Israël. Aussi le voyons-nous employer dans ses démonstrations le langage des Mystères, appeler le messianisme de Jésus lui-même un mystère (Éphésiens 3.4 ; Éphésiens 5.32 ; Éphésiens 6.19 ; Colossiens 4.3 etc.). Quand on a compris cela, on ne s’étonne plus du succès de la mission de Paul sur terre païenne et des persécutions qu’il endura de la part de ses compatriotes aveuglés.

Ce n’est pas que Paul se fît des illusions sur les Mystères orientaux qui étaient florissants dans son pays de Cilicie. Il savait que ces cultes étaient — sauf celui de Mithra — des cultes orgiaques ; il savait aussi que les divinités invoquées par les initiés n’étaient que des idoles de néant. Mais il discernait dans la mystique des Mystères l’action des démons ; aussi appelle-t-il la coupe des divinités des Mystères, tout uniment : « la coupe des démons » — car ces divinités avaient leur table et leur coupe tout aussi bien que le Messie Jésus (cf. Justin, 1 Apol., 66.4). Seulement le commensal du Dieu n’est plus le même, suivant qu’il est myste ou chrétien.

Dans la Cène chrétienne, jusqu’ici, le judéo-chrétien a vu un mémorial, un repas fraternel pris « en simplicité de cœur » (Actes 2.46) et qui unissait les fidèles dans l’attente joyeuse du Messie, dont on croyait le retour imminent. La Cène du Messie préfigurait le banquet du royaume de gloire, où l’on serait assis à table avec Abraham, Isaac et Jacob (Matthieu 8.11), et plus directement le repas bienheureux auquel Jésus faisait allusion quand il disait : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père » (Matthieu 26.29). Paul a reconnu dans la cène des Mystères une recherche différente, de portée mystique, qui répondait comme une obscure prophétie au sentiment que Jésus avait voulu éveiller dans l’âme des croyants par la Cène messianique, sentiment qui était resté endormi, si bien que la Cène elle-même en était compromise, que dis-je, elle commençait déjà à dégénérer et, en certains lieux, à tourner au scandale (1 Corinthiens 11.20 et suivants).

Cette recherche du mystère païen, c’était la communion mystique avec son Dieu, le salut, la renaissance par la manducation de son Dieu ; il se nourrissait de son Dieu pour s’assimiler la vie divine. Ce que les initiés des Mystères païens cherchaient à tâtons et s’efforçaient de réaliser sans se douter qu’ils étaient dans leur égarement charnel le jouet des démons, n’est-ce pas précisément ce que Jésus, répondant à l’inspiration de l’âme pécheresse, a donné pleinement, divinement, dans l’institution de la Cène du Messie ? son corps donné pour le salut du monde, son sang répandu pour fonder la nouvelle alliance ? « Prenez, mangez, buvez-en tous…  » (Matthieu 26.26 et suivants).

La Cène du Messie n’est pas seulement un mémorial, une communion fraternelle, une préfiguration des repas du royaume messianique, elle représente l’immolation rédemptrice du Messie historique, crucifié pour le salut. Elle permet l’assimilation spirituelle du Messie (Jean 6.63). Par elle, le Messie extérieur devient le Messie intérieur, et le fidèle croyant, une nouvelle créature. « Christ en nous l’espérance de la gloire » (Colossiens 1.2 ; 2 Corinthiens 5.17). C’est ici que prend son origine la transformation de la Cène, repas familial et commémoratif, en Cène sacrement, coordonnée avec le baptême (Galates 3.27).

Le baptême était aussi un des éléments essentiels des religions à Mystère. Les deux éléments : Cène mémorial et Cène sacrement, étaient donc l’institution eucharistique, si hâtive, intervenue à la dernière heure dans les jours de la Passion du Christ. Les judéo-chrétiens en avaient retenu le premier, Paul en rétablit le second. Et pour cela, il ne craint pas de s’avancer sur le terrain des cultes à Mystère. L’idée que le fidèle s’unit à son Dieu par un repas a-t-elle existé en Israël à l’occasion des repas qui accompagnaient les sacrifices ? (Deutéronome 16)

Pas une ligne de l’Ancien Testament ne nous permet de le supposer, non plus que de croire qu’Israël avait vu, dans Lévitique 17.11, la préfiguration du salut par le sang d’un Messie. Paul, lui, n’hésite pas à faire le rapprochement en disant aux Corinthiens : « Voyez l’Israël selon la chair : ceux qui mangent les victimes n’ont-ils pas communion avec l’autel [c’est-à-dire avec le Dieu auquel la victime est offerte] ? » (1 Corinthiens 10.18). À plus forte raison dans le mystère du Messie la Cène nous rend-elle participants du Messie ; aussi devons-nous nous garder de la table des Mystères païens, car si les idoles ne sont rien, les démons sont quelque chose (1 Corinthiens 8.4 ; 1 Corinthiens 10.19 et suivant, Éphésiens 2.2 ; Éphésiens 6.12). La table des idoles est celle des démons : « Je ne veux pas que vous ayez communion avec les démons. Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons ; vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons. Ou bien, voulons-nous provoquer la jalousie du Seigneur ? » (1 Corinthiens 10.20 et suivant).

On voit clairement dans ce passage le rapprochement qui s’établit dans la pensée de Paul entre les Mystères païens et le mystère du Christ, en même temps que l’opposition qui est imposée à sa conscience religieuse par sa foi au Seigneur vivant, juste, saint, rédempteur, unique, Jésus le Messie donné par Dieu pour le salut de quiconque croit, tant Juif que Grec (cf. 1 Corinthiens 8.4-6 ; Romains 1.16 ; Romains 2.9), le Messie, « puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Corinthiens 1.24), le Messie, « livré pour nos péchés, ressuscité pour notre justification » (Romains 1.25). « Dieu a voulu faire connaître quelles sont les glorieuses richesses de ce mystère parmi les païens : le Messie en vous, l’espérance de la gloire » (Colossiens 1.2), « le Messie, mystère de Dieu, où sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science » (Colossiens 2.3).

L’impression causée par la notion messianique de Paul fut immense et décisive pour l’avenir du christianisme. On retrouve sa théologie dans la typologie de l’épître aux Hébreux, écrite par un disciple de Paul. Cette typologie aboutit en effet à une théorie qui fait d’une mort divine la grande vertu salutaire pour tous les hommes ; théorie bien plus rapprochée de la doctrine fondamentale des Mystères que de la théologie de l’Ancien Testament dont il semble au premier abord que l’épître aux Hébreux soit toute occupée.

Pierre, réprimandé par Paul à Antioche (Galates 2.11 et suivant), subit plus tard son influence (Il suffit de comparer l’épître de Pierre à son premier discours pour s’en rendre compte), et s’ils évangélisèrent ensemble à Rome, ce qui paraît probable, ils y prêchèrent le même Messie.

Enfin, tandis que le messianisme judéo-chrétien s’éteignait peu à peu dans la dissémination et la persécution, le messianisme de Paul était repris par Jean, qui d’après la tradition primitive lui avait succédé dans les églises d’Asie Mineure. Le génie du Boanerge, au contact de l’expérience des Mystères qui s’étalaient alors à Éphèse et ailleurs, acheva de saisir tout ce qui, dans l’enseignement comme dans les actes de son Maître, répondait aux besoins de l’âme universelle.

C’est Jean qui nous rapporte les paroles de Jésus sur le pain de vie, achevant de mettre ainsi en lumière le sens de la Cène dans la théologie de Paul, et de faire remonter jusqu’au Maître la notion mystique du sacrement. Le rapprochement étroit établi par le 4e Évangile entre l’incarnation du Verbe (Jean 11.4), la manducation de sa chair spirituellement comprise (Jean 6.64) et l’obtention dès ici-bas de la vie éternelle (Jean 6.40 ; Jean 6.51 ; Jean 6.57) constitue le type par excellence de la religion des Mystères et en même temps l’épanouissement complet de la révélation chrétienne relative au Messie. Ainsi avec Jean, du même coup, la théorie des Mystères rédempteurs et la doctrine de la rédemption par Jésus-Christ atteignent leur achèvement et parviennent à se rejoindre, grâce à la sublimation du Mystère et à l’adéquate compréhension de Jésus.

Voilà pourquoi l’Évangile de Jean, malgré tout ce que la critique a fait pour ruiner son autorité, demeure l’Évangile le plus lu, le plus aimé, le mieux compris, le plus radio-actif. Et cela, parce qu’il présente à l’âme humaine, qui partout le cherche et l’appelle, le Messie à la fois le plus humain et le plus divin, le Messie que Jésus a voulu être, c’est-à-dire le Sauveur répondant aux aspirations de toutes les âmes dans tous les temps, susceptible d’être prêché partout et de renouveler le monde par la vertu de son Esprit : (Actes 1.8) Jésus, l’universel accomplissement.

Le Messie dans les Targums (voir ce mot). Après la mort et la résurrection de Jésus, les apôtres, entrés dans leur mission évangélique, engagent le débat avec les Juifs sur les prophéties de l’Ancien Testament. Apollos nous est présenté « réfutant publiquement les Juifs avec une grande force, démontrant par les Écritures que Jésus était le Messie » (Actes 18.28, cf. Actes 2,3,9 et l’épître aux Hébreux.).

Ces derniers mots doivent retenir l’attention. Ils nous avertissent que la théologie messianique des Targums (traduction araméenne de l’Ancien Testament avec paraphrase à l’usage de la synagogue) n’est pas absolument objective, mais que le souci de la polémique contre les chrétiens a pu présider au choix des textes comme à leur interprétation. Le Targum d’Onkélos sur le Pentateuque, qui date de la fin du premier siècle ou du début du deuxième, paraphrase les passages poétiques ; il identifie le Messie avec le Scilo (Genèse 49.10) et avec l’« astre qui sort de Jacob » (Nombres 24.17). Le Targum dit de Jonathan, sur les prophètes, est postérieur à celui d’Onkélos. Il donne comme messianiques les textes suivants : (1 Samuel 2.10 ; 2 Samuel 22.32 ; 2 Samuel 23.1 et suivants, 1 Rois 5.13 ; Ésaïe 4.2 ; Ésaïe 9.5 ; Ésaïe 10.27 ; Ésaïe 11.1 ; Ésaïe 14.29 ; Ésaïe 16.1-5 ; Ésaïe 28.5 ; Ésaïe 42.1 ; Ésaïe 43.10 ; Ésaïe 52.13-53.12 ; Jérémie 23.5 ; Jérémie 23.6 ; Jérémie 30.9-21 ; Jérémie 33.13-15 Osée 3.5 ; Osée 14.8 ; Michée 4.4 ; Michée 5.1 et suivant Habakuk 3.18 ; Zacharie 3.8 ; Zacharie 4.7 ; Zacharie 6.12 ; Zacharie 10.4 et suivant).

Dans ce Targum, le successeur promis à David (2 Samuel 23.3) est bien le Messie ; mais ce Messie n’a aucun caractère rédempteur. Le « germe » de Ésaïe 4.2 est aussi le Messie ; de même le « fils donné » dans Ésaïe 9.5 et suivant Mais il se garde bien d’attribuer un sens messianique à Ésaïe 7.14. L’illustre docteur juif du Moyen âge Abrabanel nous expliquera le pourquoi de cette omission quand il dira : « Les savants Nazaréens (signifiant :  les chrétiens) appliquent cette prophétie à l’homme qu’on cloua au bois à Jérusalem vers la fin du second temple, l’homme qui, d’après eux, fut le fils de Dieu, Dieu devenu homme dans le sein d’une vierge ! »

Voici ce que deviennent les versets 2 et 7 de Ésaïe 53 dans le Targ. de Jon. : Bible (verset 2) : « Il a grandi devant Jéhovah comme un rejeton, comme un faible arbrisseau qui sort d’une terre desséchée. Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, ni rien dans son aspect qui pût nous le faire aimer ». Targum (verset 2) : « Les justes grandiront devant Lui ; voici, comme des rejetons qui poussent et comme un arbre qui envoie ses racines vers les eaux courantes, ainsi se multipliera en Palestine la race sainte qui avait besoin de Lui. Son aspect n’aura rien de l’aspect d’un homme ordinaire et la crainte respectueuse qu’il inspirera ne ressemblera pas à celle qu’inspire le vulgaire ; [au contraire] son apparition sera celle d’un saint, quiconque le verra ne pourra détacher de lui ses regards…  » Bible (verset 7) : « Il est maltraité et il s’humilie : il n’ouvre point la bouche, comme l’agneau qu’on mène à la boucherie, comme la brebis muette devant ceux qui la tondent ». Targum (verset 7) : « Sitôt qu’il intercéda il fut exaucé, à peine ouvrait-il la bouche qu’il lui était fait selon son désir. Il livrera les plus puissantes nations [comme on livre] un agneau qu’on mène à la boucherie ou comme une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’est personne qui, devant lui, [ose] ouvrir la bouche et proférer une seule parole ». Par cette transformation du texte, le Targum efface l’humiliation du Messie et sa souffrance substitutive. Comme le dit fort bien Dalman : « Tout ce qui est dit dans Ésaïe 52.13-53.12 des souffrances du serviteur de Yahvé est reporté sur le peuple d’Israël (Ésaïe 52.14 ; Ésaïe 53.3 ; Ésaïe 53.4 ; Ésaïe 53.8 ; Ésaïe 53.10), ou sur les Juifs impies (Ésaïe 53.9), ou encore sur les nations païennes (Ésaïe 53.3 ; Ésaïe 53.7), ou enfin sur le Temple. » (Ésaïe 53.5)

Les éléments cosmologiques, universalistes, la grande aventure catastrophique dans lesquels l’imagination des auteurs d’apocalypses exprime son messianisme tout imprégné de clartés transcendentales, ne se retrouvent pas dans le messianisme des Targums ; à ce titre, celui-ci se rapproche du messianisme de l’Ancien Testament ; mais il s’en éloigne et s’oppose irréductiblement au messianisme chrétien par le soin qu’il prend à dépouiller le Messie de tout caractère faisant de lui un martyr de son peuple, une victime expiatoire, un rédempteur universel. « On comprend dès lors que le Messie du Targum ne soit guère que l’instrument dont Dieu se sert pour assurer à Jacob un bonheur terrestre et définitif… c’est un homme, c’est un Juif, c’est un saint rabbi, c’est le roi puissant du temps de la consolation, c’est le fils de David promis aux Israélites pieux. » (P. Humbert, Le Messie dans le Targum des Prophètes, Rev. Laus., 1910-1911).

Çà et là on relève bien dans les paraphrases des targumistes des allusions au Messie sauveur, au Messie qui assure la vie éternelle, mais on sent dans ces passages que le messianisme juif s’enrichissait des lumières de l’Évangile et de la controverse contre les chrétiens. Livrées à leurs seules ressources, la littérature des Targums et la littérature pharisienne sont si éloignées dans leur ensemble de l’idée du péché et de la rédemption par un médiateur, qu’elles s’inspirent plus volontiers du fait que Moïse n’a pas individualisé clairement le Messie. Leur profession de foi messianique peut se réduire à ces mots : injustes souffrances des Juifs, victoire de Dieu sur les païens, châtiment de tous les ennemis dans la vallée de Ben-Hinnom et récompense glorieuse pour le peuple élu. En dépit des quelques traits touchants qu’elles renferment, on peut dire qu’elles ne furent, à l’occasion, mystiques que de langage — ainsi dans la notion du Messie caché (Targ. Jon. à propos de Michée 4.4 et suivants) - et que leur espérance fut constamment centrée dans le cadre de la vie terrestre et nationale. Profondément rationaliste et de morale orgueilleuse, leur messianisme ne pouvait aboutir en politique qu’à la déception, en religion qu’à un légalisme satisfait et à la cristallisation talmudique.

Le Messie dans la littérature talmudique

Il n’y a pas grand’chose à dire de la Mischna talmudique et des Midrachs qui développèrent leurs commentaires après la fondation du christianisme jusqu’au XIIIe siècle. Les allusions au Messie y sont fréquentes, mais on n’y retrouve plus rien du souffle prophétique.

Les rabbins ne comprennent pas le messianisme de l’Ancien Testament et luttent contre celui du Nouveau. Double cause d’égarement.

Le succès foudroyant de la mission chrétienne mettait la pensée juive en désarroi. Les chrétiens avaient « trouvé le Messie » (Jean 14.1) Israël attendait toujours. Il avait vu siècle après siècle toutes ses prévisions déjouées. Ses rabbins se décident à rejeter sur le peuple lui-même la faute de ce retard : « Si Israël se repentait un seul jour, le Fils de David arriverait immédiatement ; si Israël observait convenablement un seul sabbat, le Fils de David arriverait immédiatement » (Aboda Zara, 9 a).  Si Israël observait deux sabbats conformément à la Loi, il serait racheté sur-le-champ (Chah., 11 8 b).

Dans leur dépit, les docteurs du Talmud s’emportent contre ceux qui s’occupent de la venue du Messie : « Maudits soient ceux qui calculent « la fin », car ils affirment que, puisque « la fin » est arrivée et que le Messie n’a pas paru, il ne viendra jamais » (Sanh. 9 7 b).  Un rabbin du IVe siècle, appelé Hillel, avait été jusqu’à dire : « Israël n’a pas de Messie [qui doit venir encore], car le Messie lui a déjà été donné aux jours d’Ézéchias (Sanh., 98 b)

Au XVe siècle, Maïmonide, le Thomas d’Aquin des Juifs, déclare que bien des prophéties messianiques en reviennent à des paraboles ou à des énigmes.

On comprend ces lassitudes quand on se rend compte de quoi Talmuds et Midrachs avaient nourri le monde juif en fait de théologie messianique. La chaleur de l’imagination dans les apocalypses rachetait bien des fautes, et le Messie national des Targums ne manquait pas d’une certaine grandeur. Ici, point d’originalité, point de cohérence ; tout un fatras d’explications subtiles tirées de textes détournés de leur signification historique. Tant il est vrai que là où le sens des réalités spirituelles a disparu, l’érudition ne suffit pas pour retenir le théologien dans la vérité de l’histoire biblique.

Tel rabbin veut que le roi Messie s’appelle : David ; tel autre : Tsemakh (germe) ; un autre encore : Menakhem (consolation) ; ici il s’appelle Ézéchias, ailleurs on le nomme Bar-Naphlé (fils de ce qui est tombé = la tente de David),  ou Schilo (d’après Genèse 49.10), ou Khanina (celui qui graciera, allusion à Jérémie 16.13), ou encore le membre lépreux, d’après une interprétation de Ésaïe 53 qui exclut toute souffrance expiatoire et rédemptrice.

D’après la Gémara de Babylone, trois choses apparaissent soudainement : le Messie, un objet trouvé et le scorpion. On lit dans le traité Sanhédrin que si les Juifs méritent le Messie il viendra sur les nuées du ciel ; (d’après Daniel 7) s’ils ne le méritent pas, il viendra sur un âne (d’après Zacharie 9).

Le rabbi Alexandre tire de Ésaïe 11.2 que « l’Éternel chargera le Messie de commandements et de douleurs dont le poids sera égal à des pierres de meules, etc. ». Un texte (Sanh.,98 a) s’en référant à Psaumes 45.7 montre le Messie « assis aux portes de Rome, entouré de malades dont il bande les blessures en attendant le jour où le retour d’Israël permettra son arrivée, etc. » (cf. Wabnitz, article Oint dans Encycl. )

L’époque de la venue du Messie coïncidera avec un temps de guerres catastrophiques qui sont présentées sous les noms de Gog et Magog (d’après Ézéchiel 38).

L’œuvre du Messie sera toute de victoires temporelles et nationales ; elle sera la vengeance d’Israël, l’exaltation de Jérusalem (Ésaïe 54.11), le relèvement du Temple où demeurera la « Chekhinah » du « Saint-Unique » (Dieu), et inaugurera à la gloire des Juifs une transformation de toutes choses (d’après Osée 2.18 ; Ésaïe 11.7 ; Ésaïe 60.3 ; Ésaïe 65.19). Transformation de quel ordre ? Voici comment elle se présente pour le Talmud : Il n’en est pas du monde à venir, « l’ère messianique », comme du monde présent.

En ce monde il faut prendre de la peine pour vendanger les raisins et pour les presser. Dans le monde à venir, chacun rentrera un seul grain dans une voiture ou dans un bateau, le déposera dans un coin de sa maison et en tirera ainsi du vin pour remplir un grand flacon… Il n’y aura pas un seul grain qui ne donne 30 mesures de vin
(Keth., III b).  « Dans l’au-delà, déclare le rabbi José, le grain sera produit en quinze jours et les fruits des arbres en un mois » (Taan, 64.11).  « Dans l’au-delà, le pays d’Israël produira des pains de la plus pure farine, des vêtements de la laine la plus pure ; du sol pousseront des épis de froment atteignant la dimension des reins d’un puissant bœuf » (Keth., III b).  « Dans l’au-delà, les femmes enfanteront quotidiennement » (Chah. 30 b).  Et toutes ces merveilles auront pour but d’élever Israël au sommet de toutes les nations. « Tu avais emporté d’Égypte une vigne » (Psaumes 80.9) ; de même que la vigne est l’arbre qui s’élève le moins et cependant prévaut sur tous les autres, de même Israël a été fait pour apparaître humble et faible en ce monde, mais dans l’au-delà il héritera de l’univers entier.

Comme le fruit de la vigne est d’abord foulé aux pieds mais figure ensuite sur la table des rois, ainsi… dans l’au-delà, l’Éternel placera Israël au sommet, comme il est dit : « les rois seront tes nourriciers » (R.A. Cohen). Le privilège des Juifs sera tel que, par intérêt, la foule des étrangers voudra entrer dans leur communauté ; mais les peuples païens en seront exclus. Comme le dit un dicton rabbinique : « Aux jours du Messie aucun prosélyte ne sera admissible. »

Combien de temps dureront les jours du Messie ? Le r. Akiba dit : 40 ans, le r. Éliézer : 100 ans, le r. Berekhya : 600 ans, le r. Éliézer (B. Hyrcanus) : 1 000 ans, le r. Abbahou : 7 000 ans ; dans l’école d’Élie on disait : « le monde durera 6 000 ans, dont 2 000 dans le chaos, 2 000 avec la thora et 2 000 qui seront les jours du Messie » (cf. A. Cohen, Everyman’s Talmud, 1933, pages 114-124).

D’autre part, le Talmud est amené par son opposition au christianisme à accentuer encore, si possible, l’origine purement humaine du Messie.

On peut trouver dans les Midrachs quelques paroles profondes, ainsi ce mot du r. Simon ben Lévi : « l’Esprit du roi Messie planait sur les eaux lors de la création » ; (d’après Ésaïe 11.1) mais généralement ce sont des élucubrations dans le genre de celle-ci : « le Messie sera assis à la droite de Dieu et Abraham à sa gauche dans le monde à venir » (Bereschith rabba, I, 1, d’après Genèse 38.1), ou encore : le Messie agira comme Moïse « en faisant tomber la manne du ciel » (Koheleth, I, 9, d’après Exode 16.4).

On le voit, avec le judaïsme talmudique le messianisme sombre dans la fantaisie ; le Messie devenu étranger au dynamisme vital, vidé de tout ce qui attachait à lui l’aspiration humaine, de tout ce qui permettait à l’âme pécheresse le transfert sur une personnalité rédemptrice, a trahi les promesses bibliques. Devant cette fin misérable d’une inspiration qui fit l’originalité et la grandeur d’Israël, le mot adressé par Jésus à Jérusalem prend toute sa valeur tragique : « Tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée » (Luc 19.44).

Alexandre Westphal

Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com

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