Dictionnaires bibliques

Chair

Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Chair », un article après l’autre.

Dictionnaire de la Bible (Bost)

Le mot chair se prend dans l’Écriture sainte dans différentes acceptions. Il signifie : 1.l’homme, les hommes, l’humanité (Josué 23.14 ; Genèse 6.12) ; 2.les êtres vivants et les animaux (Genèse 7.15-16) ; 3.des relations de parenté (Genèse 29.14 ; 37.27 ; 2 Samuel 5.1 ; 1 Chroniques 11.1). La chair est souvent opposée à l’esprit (Galates 5.16-17, 19, 24). Dans ces passages elle est représentée comme ayant des appétits à elle, ses passions, ses voluptés ; ses œuvres, ses fruits sont les impuretés, l’orgueil et la haine. Ces questions de psychologie semblent résolues par la Bible dans un sens presque matérialiste. Sans entrer à cet égard dans un examen épineux, qui appartient d’ailleurs à la dogmatique plus qu’à notre travail, nous nous bornerons à faire remarquer le passage de Éphésiens 2.3, où Paul distingue entre les désirs de la chair et ceux de l’esprit. Il semble qu’il y ait (Job 19.22 ; 31.31 ; cf. Psaumes 27.2 ; Jérémie 19.9 ; Lamentations 2.20 ; 4.10 ; Ézéchiel 5.10), une allusion à l’ancien cannibalisme, coutume barbare dont le pieux affligé craint d’être la victime, et dont les prophètes annoncent que les habitants de Jérusalem assiégés par leurs ennemis y seront réduits, au point qu’ils dévoreront la chair de leurs propres enfants. La chair des impudiques est comparée à celle des ânes, elle est dure comme celle des chevaux (Ézéchiel 23.20). Dans Proverbes 5.11, ce mot a peut-être une signification plus particulière ; en parlant des hommes qui commettent le péché d’impureté, le Sage dit que leur chair est consumée par les maladies.

Quant à la chair des animaux, la loi de Moïse avait sans doute, sous le double point de vue hygiénique et moral, déclaré certaines viandes impures, et d’autres pures et propres à être mangées (Lévitique 11). Les Hébreux se nourrissaient volontiers de brebis (Ésaïe 53.7 ; Amos 6.4 ; de veaux, 1 Samuel 28.24 ; Genèse 18.7 ; Amos 6.4 ; Luc 15.23) ; de bœufs (Ésaïe 22.13 ; Proverbes 15.17 ; 1 Rois 4.23 ; Matthieu 22.4) ; de jeunes chèvres (1 Samuel 16.20) ; de gibier et de volaille (1 Rois 4.23 ; le mot hébreu barburim, employé dans ce dernier passage, signifie selon les uns des chapons, selon d’autres des oies). Cependant les riches seuls faisaient de la viande un usage habituel (1 Rois 4.23 ; Néhémie 5.18). Les pauvres n’en mangeaient que les jours de fête, ou dans des occasions solennelles (Luc 15.23), ainsi que font encore aujourd’hui les Arabes. L’épaule était la partie la plus recherchée. Les Hébreux n’avaient pas le droit de manger des viandes dans lesquelles se trouvait du sang, parce que, dit le législateur, l’âme de la bête est dans son sang (Genèse 9.4 ; Lévitique 3.17 ; 7.26 ; 17.10 ; Deutéronome 12.27) ; cette défense semble avoir été reproduite par les apôtres pour les membres de la nouvelle alliance (Actes 15.20-29). Ils ne pouvaient pas toucher non plus à des viandes qui avaient été d’abord sacrifiées à des idoles, et les judéo-chrétiens continuèrent d’observer cette règle, mais ils en furent dispensés pour les cas où ces viandes leur seraient présentées dans des repas ou à la boucherie, sans qu’ils en pussent connaître l’histoire et l’origine ; ils ne durent s’en abstenir que lorsque des frères faibles leur feraient observer qu’elles avaient servi à des sacrifices, et cela à cause de la conscience de leurs frères, qui pourrait en être blessée (1 Corinthiens 8 ; 10.25). Dom Calmet fait observer à ce sujet qu’en effet « le royaume de Dieu ne consiste pas dans la nourriture, ni dans le choix des viandes et des boissons » (Romains 14.17 ; 1 Corinthiens 8.8), et les chrétiens savent qu’à cet égard aucune règle ne leur est imposée de la part de Dieu, mais bien de la part de quelques hommes qui « se sont révoltés de la foi, s’adonnant aux esprits séducteurs et aux doctrines des démons, enseignant des mensonges par hypocrisie, et ayant une conscience cautérisée, défendant de se marier, commandant de s’abstenir des viandes que Dieu a créées pour les fidèles » (1 Timothée 4.1-3).

Le passage de Jean 1, 13, où il est dit de ceux qui croient, « qu’ils ne sont point nés de sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme (âvôps ;), mais ils sont nés de Dieu », a beaucoup embarrassé les interprètes. Les difficultés sont dans les détails. Ce passage est composé de trois propositions qu’il est difficile d’accorder entre elles et de coordonner. Si l’un des membres de cette trilogie manquait (la chair, comme dans le manuscrit _ et dans trois autres, ou la volonté de l’homme, comme dans B), la difficulté disparaîtrait, mais la critique les maintient tous les trois, et l’on doit se demander quels sont les rapports de ces trois termes :

Le sang,

La volonté de la chair,

Et la volonté de l’homme.

Quelques-uns, comme Bleek, et même Tholuck, y voient les trois phases de la génération naturelle : la concupiscence sans conscience d’elle-même, la chair avec la conscience d’elle-même, et la volonté.

Augustin : la semence, la femme (la chair, cf. Matthieu 19.5 ; Éphésiens 5.29), et l’homme.

Tholuck : la semence, l’appétit sensuel en général (Éphésiens 2.3), et la passion de l’homme ; il s’appuie sur d’autres passages qui opposent également la chair à l’esprit (Jean 3.6), ou la semence de Dieu à la vie du péché (1 Jean 3.9).

D’autres introduisent dans leur explication des allusions ou un sens figuré, qui s’écartent des idées relatives à la naissance naturelle de l’homme. Origène : les sacrifices (le sang), la circoncision (la chair), et le zèle pour la loi (la volonté de l’homme).

Leclerc : ils ne sont point nés d’Abraham, ni d’esclaves étrangères alliées au peuple de Dieu (Deutéronome 21.11), ni même de prosélytes.

Benzel : les ancêtres, les parents, le père. C’est trop recherché.

D’autres enfin voient, dans les deux premiers termes, deux périphrases de la génération humaine, et, dans le troisième, la volonté de l’homme en général. Lampe : generatio secundum ordinem naturie, libido lasciva (1 Jean 2.16 ; 2 Corinthiens 7.1 ; Éphésiens 2.3), adoptio (Genèse 17.12-13).

Henry : une famille spéciale (opposée à 1 Pierre 1.23), la naissance naturelle, indiquant la filiation (Genèse 6.3), la volonté humaine (Romains 9.16). Il est prouvé par Jacques 1.20, que le mot ànt peut se prendre, même au singulier, dans le sens de homme, sans l’idée du sexe. Et c’est à ce sens qu’il nous parait le plus simple de s’attacher ; il est indiqué dans la traduction paraphrastique de Beausobre : « Ils ne tirent leur naissance ni du sang, ni du désir de la chair, ni de la volonté humaine ». Ce passage est ainsi parallèle de 1 Pierre 1.23 : « Vous avez été régénérés, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible ». Ils sont nés, non de l’amour humain, mais de l’amour de Dieu (cf. Éphésiens 2.3 ; 5.25ss ; 1 Jean 3.1 ; Jacques 1.18).

Gerlach l’entend à peu près de la même manière. L’apôtre, dit-il, veut, par toutes ces expressions accumulées, exprimer vivement et fortement cette pensée, qu’aucune origine charnelle, aucun effort de la nature corrompue de l’homme, livrée à elle-même, ne peut engendrer des enfants de Dieu. Il y a même une progression dans les termes : d’abord, en général, ils ne sont pas nés du sang (grec : des sangs), c’est-à-dire des familles, quelles qu’elles soient, contrairement à la fausse sécurité que les Juifs fondaient sur leur origine (Jean 8.33) ; ils ne sont pas nés non plus « de la volonté de la chair », c’est-à-dire de la nature humaine corrompue, infirme, mortelle, portant en elle toutes les suites du péché ; enfin, d’une manière plus précise encore, ils ne sont pas nés de la volonté de l’homme (littéral, du mari), mots qui marquent l’impossibilité absolue où est tout homme de produire des êtres qui, par naissance, méritent le titre d’enfants de Dieu. Les deux dernières expressions feraient peut-être aussi penser à un sens spirituel, et indiqueraient que la volonté de la nature humaine, ni celle d’aucun homme, ni l’emploi de toutes ses facultés, ne suffira jamais pour régénérer l’homme et le rendre enfant de Dieu. Dans ce sens aussi ce qui est né de la chair est (et reste) chair (3.6) (Bonnet et Baup).

Galates 5.17. Quand Paul dit que l’esprit convoite contre la chair, il n’entend pas que l’âme bataille contre la chair, ou la raison contre la sensualité ; mais l’âme même, en tant qu’elle est gouvernée par l’esprit de Dieu, combat contre soi, en tant qu’elle est encore vide de l’esprit de Dieu, et adonnée à ses cupidités. (Calvin).

Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com

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Dictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)

Se prend en différentes manières ; par exemple, pour la chair, qui est la matière du corps des hommes et des animaux. Les Hébreux n’usaient pas de la chair de certains animaux, parce qu’ils la croyaient impure. Saint Paul nous apprend que plusieurs fidèles faisaient scrupule de manger de la chair des animaux consacrés aux idoles ; mais il nous apprend aussi que tout est pur à ceux qui sont purs (Tite 1.15), et que le royaume de Dieu ne consiste pas dans la nourriture ni dans le choix des viandes et des boissons (Romains 14.17 ; 1 Corinthiens 8.8).

La chair se met aussi pour l’homme vivant, et même pour tous les animaux en général. La fin de toute chair est arrivée en ma présence (Genèse 6.13), je suis résolu de faire périr tout ce qui a vie. Et (Genèse 7.15-16) : Faites entrer dans l’arche de toute chair, des animaux de toutes les espèces. Et encore (Genèse 6.12) : Toute chair avait corrompu sa voie, etc. Et encore : Mon esprit ne demeurera plus dans l’homme, parce qu’il est chair.

La chair se prend comme opposée à l’esprit (Galates 5.16-17) : La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires a ceux de la chair… Conduisez-vous selon l’esprit, vous n’accomplirez pas les désirs de la chair. Et ailleurs (Galates 5.19-20) : Les œuvres de la chair sont la fornication, l’impureté, la dissolution, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les jalousies, les hérésies… Les fruits de l’esprit, au contraire, sont la charité, la joie, la paix, la patience, l’humanité, la bonté, la douceur, etc. Crucifier sa chair avec sa concupiscence ; ne point accomplir les désirs de la chair ; les Juifs selon la chair, et les Juifs selon l’esprit ; la sagesse de la chair, la prudence de la chair, etc., sont des expressions connues dans l’Écriture, et qui ne demandent point d’explications particulières.

Qui nous donnera de sa chair, afin que nous le dévorions (Job 31.31 ; 29.22) ? C’est le discours des ennemis ou même des domestiques de Job dans sa disgrâce. Ils voudraient le manger tout vif, tant ils sont animés contre lui : c’est ainsi qu’ils paient d’ingratitude les services-qu’il leur a rendus. Le Psalmiste dit à-peu-près de même (Psaumes 26.2) : ceux qui me veulent perdre sont prêts de fondre sur moi, comme pour me manger tout vivant. Cette expression marque la haine la plus outrée, la plus excessive cruauté. Elle insinue que la coutume de manger de la chair des hommes vivants, ou du moins de se repaître de chair humaine, n’était pas inconnue dans ces pays-là l’auteur du livre de la Sagesse reproche aux Citananéens d’avoir mangé des entrailles d’hommes : Comestores viscerum hominum (Sagesse 12.5). On a dans l’histoire sainte et dans celle de Josèphe, quelques exemples de cette barbarie. Jérémie (Jérémie 19.9) menace ceux de Jérusalem de les réduire à une telle extrémité, qu’ils seront contraints de manger la chair de leurs enfants et la chair de leurs amis. Et dans ses Lamentations (Lamentations 2.20 ; 4.10), nous apprenons que la chose arriva en effet. On voit la même chose dans Ézéchiel (Ézéchiel 5.10). Josèphe raconte un exemple fameux d’une pareille inhumanité, exercée par une mère contre son fils, pendant le dernier siège de Jérusalem par les Romains (Joseph de Bello, 1.6 c. 21). [Voyez Anthropophagie].

La coutume de manger de la chair humaine est encore commune dans plusieurs endroits. Les Chinois mangent tous ceux qui sont tués, jusque-là même qu’ils vendent de la chair humaine dans leurs places publiques. Ils mangent leurs ennemis tués à la guerre et les criminels condamnés à la mort. On voit la même barbarie dans plusieurs îles des mers d’Orient : il y en a même qui mangent leurs pères quand ils sont vieux : d’autres n’épargnent aucun des européens qu’ils peuvent attraper : les Pegnants avaient la même coutume, et vendaient la chair humaine publiquement. Les Cafres de la côte de Barbarie firent, en 1589, une course dans l’intérieur de l’Afrique, au nombre de quatre-vingt mille hommes, mangeant tous ceux qu’ils trouvaient ; et ils ruinèrent ainsi plus de trois cents lieues de pays. On dit la même chose de ceux de Siam et des Célèbes.

Nous sommes votre chair et vos os (Genèse 29.14 ; 37.27 ; 2 Samuel 5.1 ; 1 Chroniques 11.1), expressions familières dans l’Écriture, pour marquer la parenté, la liaison du sang et de la chair.

La voie de toute chair (Josué 23.14) : Je vais entrer dans la voie de toute chair ; je vais subir la loi de la mort, à laquelle tous les hommes sont condamnés.

Les chairs des impudiques sont comparées aux chairs des chevaux et des ânes (Ézéchiel 16.26 ; 23.20). Le Sage dit que les chairs des intempérants sont consumées par des maladies honteuses (Proverbes 5.11) l’auteur de l’Ecclésiastique (Ecclésiaste 25.36) veut que l’homme sage sépare de ses chairs une femme coureuse et libertine. Ces expressions marquent d’une manière honnête et cachée ce que la pudeur ne permet pas de nommer dans l’homme. Saint Jude (Jude 1.7), parlant des dérèglements de Sodome et de Gomorrhe ou de ceux des mauvais anges qui, selon l’idée des anciens, s’étaient corrompus avec les filles des hommes, dit qu’ils ont suivi une chair étrangère parce qu’ils ont déshonoré la nature par leur impudicité abominable.

Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com

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Lexique de la Bible (Lelièvre)

Dans son acception courante, ce mot désigne « les parties molles du corps de l’homme et des animaux » (Littré) et nous lui trouvons souvent cette signification dans la Bible. On pourrait en conclure que quand l’apôtre Paul, en particulier, oppose la chair à l’esprit, il entend parler simplement du corps et de l’âme. On serait amené par suite à penser que pour lui le corps est le siège du péché (Ro 7.17-18). Cette interprétation ne serait pas exacte. La conception de l’apôtre ne repose pas en effet sur cet antique dualisme païen. Paul reste dans la tradition hébraïque qui n’a jamais uni, comme la philosophie grecque, les idées de matière et de mal. Pour les Juifs, le péché est si peu lié à la partie matérielle de l’homme comme à son principe, qu’ils ne peuvent pas séparer l’espoir d’une vie future de celui de la résurrection des corps. Ce n’est donc pas, pour eux, le corps qui est cause du péché. Jésus se place au même point de vue quand il dit : « Ce n’est pas ce qui entre dans l’homme, c’est ce qui sort de son cœur qui souille l’homme » (Marc 7.15). Quand il dit ailleurs : « L’esprit est prompt, mais la chair est faible » (Marc 14.38), il ne s’agit donc pas du corps et de l’âme. Pour lui, comme plus tard pour l’apôtre Paul, la chair désigne l’homme naturel et l’esprit l’élément divin qui introduit l’homme dans une vie nouvelle. L’homme charnel c’est l’homme tout entier avant que la foi l’ait justifié, et l’homme spirituel c’est l’homme tout entier quand il est « en Christ ».

Lexique de la Bible — Charles Lelièvre, source levangile.com

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Dictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)

Hébreu bâsâr, grec sarx. Ce mot a, dans la Bible, une importance capitale. Pour en saisir le sens, il faut laisser de côté ce que nous enseigne la philosophie grecque sur l’anthropologie et suivre avec soin le développement de la notion de la chair sur le sol hébraïque dans l’Ancien Testament et le Nouveau Testament

1. La chair et le monde organique

L’origine du mot bâsâr est obscure. Il dérive probablement d’un verbe qui parle du contact d’une surface, de l’impression produite par un frottement. D’où le substantif : apparence extérieure, forme, matière tangible, et peut-être (arabe) peau. Son premier sens dans l’Ancien Testament est celui de substance d’un corps animal, qu’il s’agisse de l’homme ou de la bête (Genèse 41.2 = sarx dans 1 Corinthiens 15.39). Il s’agit de l’élément musculeux du corps (voir ce mot), des parties molles et charnues, par opposition au sang, élément noble, véhicule de la vie, et aux os, partie solide, résistante, qui demeure après la mort et la décomposition (Nombres 19.6 ; Job 10.11 etc.). Déjà, dans ce sens premier, la chair apparaît comme l’élément du corps le plus limité dans ses ressources, le plus fragile et le plus périssable. Par une première extension, le mot chair est employé pour désigner le corps tout entier et, par là, la parenté par la naissance et le mariage (Genèse 2.24 ; Genèse 37.27 ; Néhémie 5.5). Parfois, dans cette acception, le mot « os » est joint au mot « chair » (Genèse 2.23 ; 2 Samuel 19.12).

2. La chair et l’humanité

Du corps humain individuel la pensée hébraïque passe au corps humain collectif, et le mot chair, par une nouvelle extension, prend le sens d’humanité. « Toute chair » veut dire « tous les hommes » (Genèse 6.12, Nombres 27.16 ; Job 12.10 ; Psaumes 65.3 ; Ésaïe 40.6, etc.). À l’occasion, le mot chair désigne l’humanité représentée par un membre de l’espèce (Psaume 5 ; Jérémie 17.5 ; Genèse 6.3, etc.). On peut voir par ces passages, et d’autres, que lorsque le mot chair qualifie l’humanité, c’est pour faire ressortir sa faiblesse, sa caducité, sa facilité à céder aux tentations mauvaises (Genèse 6.5-12 et suivant). Il y a déjà ici non pas une condamnation de la chair en elle-même, mais quelque chose qui ressemble à la « faiblesse de la chair » dont parle Paul dans Romains 6.19 et de son incapacité à s’élever aux intuitions spirituelles. L’expression « chair et sang », que l’on rencontre aussi dans les Apocryphes et souvent dans la littérature rabbinique, marque l’infirmité humaine et, dans le Nouveau Testament, son incapacité à atteindre au monde de l’Esprit. « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela » (Jésus dans Matthieu 16.17, cf. Jean 1.13 ; Galates 1.16 ; 1 Corinthiens 15.50 ; Jean 3.6). L’opposition entre la chair et l’Esprit, l’une toute faiblesse, l’autre tout-puissant, s’accuse dès l’origine de la pensée hébraïque et sous les formes les plus diverses (Ésaïe 31.3, cf. Jérémie 17.5 ; 2 Chroniques 32.8). De ces textes ressort que la chair est avec l’homme dans le même rapport que l’Esprit avec Dieu.

3. La chair et la personnalité

Développant toujours sa pensée, l’Hébreu, après avoir désigné par bâsâr l’organisme vivant dans ses besoins, sa dépendance, sa corruptibilité, puis l’être humain dans sa caducité et ses limites, en arrive à donner au mot bâsâr la mission d’opposer la créature au Créateur dans ce qui constitue leur personnalité même. La chair est visible, Dieu est invisible ; la chair est limitée, Dieu est infini ; la chair est impuissante. Dieu est tout-puissant ; la chair ignore et s’égare, Dieu est toute sagesse ; la chair souffre, dépérit et meurt. Dieu est immuable, éternel. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant les conditions d’existence céleste du Créateur sont élevées au-dessus des conditions d’existence terrestre de la créature. L’homme-chair, c’est l’homme naturel ou psychique (1 Corinthiens 2.14 ; 1 Corinthiens 3.1) avec son intelligence (Colossiens 2.18), ses sentiments (Romains 8.6-7), ses passions (Galates 5.24), ses désirs poussant à l’action (Galates 5.16), sa volonté (Éphésiens 2.3), son activité personnelle (Galates 5.19), son enveloppe matérielle = son corps (Colossiens 2.11) ; c’est l’homme naturel envisagé dans son infériorité tragique, et son entière dépendance par rapport à Celui qui l’a créé et qui soutient sa vie (Job 34.15 ; Ésaïe 40.6 ; Ésaïe 40.8). « L’homme n’est que chair » (Psaumes 78.39) signifie : l’homme est une personnalité suspendue à la personnalité de Dieu qui fait vivre, qui fait mourir, qui ressuscite. Pour l’Hébreu, dire : « ma chair languit après toi » est l’équivalent de « je languis…  » (Psaumes 63.2).

Dans le Nouveau Testament, la caractéristique est la même et nous n’y relevons pas plus le dualisme platonicien que dans la Bible hébraïque. La chair, en tant qu’expression de la personnalité humaine, n’est l’objet d’aucun jugement moral défavorable. Elle est faible et bornée (Matthieu 26.41 ; Marc 14.38 ; Jean 8.15) et quand Paul parle de sa vie dans la chair, il ne lui reproche rien et jamais ne la condamne comme telle. C’est « dans la chair » qu’il servait Dieu comme pharisien (Galates 1.14) et que maintenant il vit pour Christ (Galates 2.20). Quand Jésus, parlant de sa chair, dit à ses disciples : « celui qui se nourrit de moi vivra par moi », Il déclare que quiconque s’assimilera sa personnalité partagera sa vie éternelle (Jean 6.57) ; et quand plus tard Pierre et l’auteur de l’épître aux Hébreux parleront des souffrances de Jésus et de son obéissance « dans la chair, aux jours de sa chair » (1 Pierre 4.1 ; Hébreux 5.7-9 ; Hébreux 10.20), ils donneront la preuve la plus haute que « la chair », envisagée comme l’ensemble des ressources de la personnalité humaine, est par elle-même, pourvu que l’Esprit la fortifie et l’éclairé, parfaitement propre au service intégral de Dieu. Jésus « venu en chair » (1 Jean 4.2) a pu dire : « Qui m’a vu, a vu le Père » (Jean 14.9), alors qu’il avait été « semblable en toutes choses à ses frères » (Hébreux 2.17), « tenté comme nous en toutes choses, sans commettre aucun péché » (Hébreux 4.15).

4. La chair et le péché

Paul nous avertit que le péché s’est emparé de la chair et l’a dénaturée par le moyen d’une « transgression », d’une « violation » (Romains 5.14 et suivant) ; d’où il appert que le péché n’est pas chez lui dans là chair, et que les théologiens qui attribuent à un dualisme radical entre la chair et l’esprit (Sabatier) la croyance que la chair, organisme matériel, est le principe et le siège du péché, comparable à la hulê des Grecs (Oltramare), se trompent gravement. La façon dont l’apôtre parle des « œuvres de la chair » (Galates 5.13 ; Galates 5.21) prouve que pour lui le péché n’est nullement relégué dans l’organisme par opposition à je ne sais quel être spirituel. La psychologie de Paul n’est pas dualiste, mais moniste. On a vu plus haut que l’homme-sarx est pour lui comme pour tous les auteurs bibliques l’homme tout entier. Les allusions qu’il a faites à la chute (Romains 5.12 ; Romains 5.21 ; 2 Corinthiens 11.3 ; 1 Timothée 2.14) et l’ensemble de sa doctrine de l’Esprit (Romains 7 à Romains 8) montrent que pour lui l’homme-chair qui aurait pu se développer dans la filialité céleste et se nourrir de l’Esprit — substance divine et source d’énergie morale — s’il était resté obéissant, a perdu son orientation en se séparant de l’aliment spirituel, en sorte que, privé de l’Esprit et asservi à son infernal tentateur, il a livré son individualité tout entière aux suggestions du péché. Dès lors, pour Paul, le mot chair n’indique plus seulement la créature soumise aux conditions de l’existence terrestre (Colossiens 2.1 ; Colossiens 2.5 ; Philippiens 1.22 ; Philippiens 1.24 ; Galates 2.20 ; Galates 4.14 ; 1 Corinthiens 7.5 ; 1 Corinthiens 7.28 ; Colossiens 1.24 ; 2 Corinthiens 4.11), mais il désigne, dans cette dernière extension, l’homme à la fois borné dans sa nature et corrompu par sa faute, doublement isolé par sa propre faiblesse et par la réprobation divine ; l’homme perdu sans remède et envisagé dans cet état de perdition (Romains 6.19 ; Romains 8.3 ; Romains 7.6 ; Galates 6.8 ; 2 Corinthiens 10.3 ; 2 Corinthiens 7.1, Éphésiens 2.1-5 ; Romains 6.23 ; Romains 8.13, 1 Corinthiens 3.3 ; 1 Corinthiens 3.4) ; un homme négatif, si l’on peut ainsi dire, parce qu’au lieu de réaliser « dans la chair » sa destinée humaine et de couronner la création en la renouant au Créateur, il a, par sa vie « selon la chair » (Romains 8.12), déshonoré Dieu, rebroussé vers l’animalité et il est redescendu vers la poussière d’où il a été tiré. Le chapitre 7 des Romains, où Paul, jugeant de son passé de pharisien avec ses lumières de chrétien, nous retrace l’infortune de l’homme-chair, incapable non seulement d’accomplir la loi spirituelle, mais d’y atteindre et même de la concevoir, est la page la plus pathétique qui ait été écrite sur l’impasse où aboutit l’évolution humaine conditionnée par la chute. « L’homme hors de Christ est en ce sens un être incomplet, manqué, qui n’achève rien et qui disparaît dans l’inconnu. » (Ch. Babut.) « Malheureux que je suis, qui me délivrera ? Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ ! En lui la loi de l’Esprit m’a affranchi…  » (Romains 7.24 ; Romains 8.2).

5. La chair et le salut

Comment s’est opérée cette rentrée de l’Esprit, cette délivrance par le retour de Dieu en l’homme ? « La parole a été faite chair » (Jean 1.14). « Le Fils unique, qui est dans le sein du Père » (Jean 1.18), venu pour donner sa vie en rançon (Matthieu 20.28) et donné au monde par amour (Jean 3.16), s’est incarné, « afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle » (verset 16). Chair et salut : deux notions qui trouvent en Christ leur solidarité organique. Le Fils a été envoyé par le Père dans une chair semblable à notre chair de péché (Romains 8.3). C’est ici que s’accomplit et s’épuise le caractère limitatif, restrictif que la notion de la chair a toujours conservé au cours de son développement. Jésus a vécu et agi avec une nature humaine sujette à toutes les conséquences du péché de l’homme, bien qu’exempte de péché. A-t-on pesé tout ce qu’il dut trouver déjà, dans ce fait seul, de meurtrissures pour sa nature morale et de difficultés pour son action spirituelle ? Revêtir la chair a été pour le Fils de Dieu le suprême renoncement, triompher dans la chair a été pour lui la suprême victoire. La chair = personnalité humaine, réduite par le premier Adam à n’être plus qu’une « âme vivante » privée de l’Esprit, a été rendue à sa dignité primitive, à sa filialité céleste par le second Adam qui est « Esprit vivifiant » (1 Corinthiens 15.45) et dont la vie dans la chair rompt la trame du mal moral qui liait au péché et à la mort l’humanité déchue (Éphésiens 2.1 ; Éphésiens 2.5). Toute la rédemption a donc pour fondement moral la « manifestation en chair » du Fils de Dieu (1 Timothée 3.16, cf. 1 Jean 4.2) qui a « souffert dans la chair » (1 Pierre 4.1) ; ayant appris l’obéissance aux jours de sa chair dans la prière et dans les larmes (Hébreux 5.7 et suivant), il a « condamné le péché dans la chair » (cf. Romains 8.3 et Hébreux 2.14-18), inauguré une humanité nouvelle en devenant « l’auteur d’un salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent » (Hébreux 5.9, cf. Hébreux 2.14-18) et établi une communion dans sa chair : « Je suis le pain de Vie, le pain que je donnerai pour la vie du monde, c’est ma chair… si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jean 6.51). « Parvenu à la perfection » (Hébreux 7.28), rien de sa chair ne devait être accessible à la corruption ; et c’est pourquoi au matin de Pâques le tombeau était vide (cf. Actes 2.27 ; Actes 13.37 ; Psaumes 16.10). « Celui qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu » (1 Jean 4.2), « qui croit au Fils a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jean 6.40). « Je crois à la résurrection de la chair » (Symb. des Ap., cf. Jean 5 ; Jean 6).

Cet ensemble d’affirmations, qui montre l’unité de l’enseignement évangélique, met en pleine lumière l’importance de l’incarnation. Dans les théophanies de l’ancienne Alliance (voir Ange de l’Éternel), Israël n’avait fait qu’entrevoir Dieu à travers le mystère ; Jéhovah était une personnalité lointaine, redoutable, insaisissable… Par la chair du Christ, Dieu apparaît à l’humanité dans sa sainteté et dans son amour, c’est-à-dire dans ses qualités personnelles qui le rendent accessible. Ce n’est plus le Dieu caché de la métaphysique, dont les attributs nous dépassent, c’est le Dieu qui nous apparaît, se mêle à notre vie, revêt notre nature, s’offre à notre amour, d’un mot : se manifeste Père céleste en mettant sous les yeux de l’humanité déchue la filialité de Jésus. À le bien comprendre, Dieu ne pouvait se « montrer » autrement que par ce sublime détour. C’est là ce qu’à l’heure des suprêmes épanchements, le Seigneur présent en chair, dans le cénacle des apôtres, veut enseigner à Philippe lorsque, à sa question angoissée : « Montre-nous le Père et cela nous suffit », il répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne m’as pas connu, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14.9).

Le danger de l’Église naissante était, dans son élan d’adoration, de ne pas prendre l’humanité du Christ au sérieux ; et ce fut l’hérésie docète, la première qui mit gravement en péril la foi au Christ des Évangiles. Il est suggestif à cet égard de constater que le seul apôtre de Jésus qui ait vécu assez longtemps pour pouvoir saisir la première génération chrétienne dans son évolution théologique, ait dénoncé cette déviation redoutable et qu’il ait mis ses lecteurs en garde contre elle. L’incarnation, pour Jean, c’est tout le christianisme ; l’essence même de la religion : Qui ne confesse pas Jésus venu en chair, n’est pas de Dieu, mais il est inspiré par l’Antéchrist (cf. 1 Jean 4.2 et suivant).

Plus nous contemplons le Christ, les modalités de sa « venue en chair », et mieux s’expliquent à nous les termes : substitution, expiation, satisfaction, que la dogmatique rend parfois si rébarbatifs, si inassimilables à notre entendement et même à notre conscience. Comment ne pas les voir réalisés dans l’humanité sainte et immolée du Fils qui, pour sauver l’humanité pervertie, se lie à elle, souffre par elle, meurt pour elle, acceptant tout de l’ingratitude humaine et de la fureur satanique pour « ôter le péché du monde » (Jean 1.2-9) ? Rien ne peut non plus nous amener à comprendre la, grandeur de l’amour de Dieu comme les souffrances de Jésus dans sa chair. Le Père, dont un seul mot eût suffi pour anéantir les ennemis du Christ, accepte à cause de nous de contempler la fatigue, la déception, l’abandon, le martyre du Fils. « Dieu prouve son amour envers nous en ce que, lorsque nous n’étions que des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Romains 5.8). Enfin, les mots de conversion, de régénération, de sanctification, reçoivent, si j’ose dire, des conditions de l’humanité du Christ leur contenu moral et leur impératif catégorique. « Il n’y a pas eu de grande repentance, de repentance radicale, tragique, féconde, qui n’ait gravité autour de la croix comme autour de son axe. » (Ch. Secrétan). Puisque la chair sainte a existé, et qu’elle a existé à ce prix, pour un tel dessein, elle est l’appel à notre conscience, elle lui dicte les conditions de notre retour à la filialité divine. Le devoir du racheté du Christ est de reproduire dans sa vie les qualités du Fils de l’Homme. L’incarnation de Dieu en Christ doit se poursuivre en nous. Aucune orthodoxie théologique, aucune cérémonie cultuelle ne vaut, tant que « dans notre chair » nous ne sommes pas les imitateurs du Christ (cf. Romains 12.1).

Si les grands conciles des premiers siècles, au lieu de se laisser enivrer par la métaphysique grecque et de discuter passionnément sur le mode de la divinité du Christ « hypostase incréée au sein de la substance éternelle », s’étaient appliqués à tirer de l’incarnation du Verbe les leçons qu’elle contient, l’histoire ecclésiastique n’aurait pas eu à enregistrer des procès parfois plus retentissants qu’édifiants, et les chrétiens, ramenés au devoir pratique par l’humanité du Christ, auraient maintenu l’Église sur le terrain moral du Royaume de Dieu.

Alexandre Westphal

Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com

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