Dictionnaires bibliques
Miracle
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Miracle », un article après l’autre.
Dictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Signe, prodige, merveille ; ces termes sont ordinairement employés dans l’Écriture pour désigner une action, un événement, un effet supérieur aux lois connues de la nature. On donne ce nom non-seulement aux vrais miracles opérés par des saints ou des prophètes envoyés de Dieu ; par des bons anges, par la main de Dieu, ou par le Fils de Dieu ; mais aussi aux faux miracles des imposteurs, et aux miracles opérés par des méchants, des faux prophètes, des démons. Moïse, par exemple, parle des miracles des magiciens de Pharaon, comme il parle de ceux qu’il opérait lui-même au nom et par la vertu de Dieu ; et le Sauveur dans l’Évangile prédit que les faux Christs et les faux prophètes feront des prodiges capables d’induire à erreur, s’il était possible ; même les élus (Matthieu 24.24). Et saint Jean, dans l’Apocalypse (Apocalypse 13.13-14), parle d’une bête qui sortait de la terre, que l’on entend d’un persécuteur de l’Église, qui faisait des prodiges jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la terre en présence des hommes, et qui séduisit un grand nombre de personnes, à cause des prodiges que Dieu permit qu’il fit en leur présence. Et dans le même livre (Apocalypse 16.14) on parle des démons qui font des miracles pour engager les rois de la terre à faire la guerre aux saints, et du faux prophète (Apocalypse 19.20) qui a fait des prodiges pour séduire ceux qui ont reçu le caractère de la bête.
Les miracles et les prodiges ne sont donc pas toujours des signes certains, ni de la sainteté de ceux qui les font, ni des preuves de la vérité de leur doctrine, ni des témoignages assurés de leur mission. Le Fils de Dieu non-seulement permet, mais ordonne même d’examiner les miracles, et ceux qui les opèrent. Si l’on vous dit : Le Christ est ici ou là, ne le croyez point ; car il s’élèvera de faux Christs et de (aux prophètes, qui feront de grands signes et des prodiges, etc. (Matthieu 24.23-24). Et Moïse (Deutéronome 13.4) : S’il s’élève parmi vous un prophète, ou un homme qui se vante d’avoir des songes prophétiques, et qu’il vous prédise un prodige ou un événement miraculeux, et que ce qu’il vous a prédit arrive en effet, et qu’après celait vous dise : Allons, suivons les dieux étrangers : ne le croyez point ; car c’est que le Seigneur veut vous éprouver pour voir si vous l’aimez de tout votre cœur, etc. On peut donc avancer que la preuve des miracles n’est pas toujours certaine et univoque. Il y faut joindre celle de la mission de celui qui fait ces miracles, la vérité de sa doctrine, l’innocence de sa vie, sa soumission aux chefs de l’Église, sa bonne intelligence et son union avec les saints, et ceux dont la vie, la mission et la doctrine sont déjà reconnues et approuvées. Il faut examiner si ses miracles sont vrais, et ne sont pas des prestiges et des opérations magiques ; s’ils conduisent à Dieu, à la paix, à la justice et au salut ; si tous les caractères dont on vient de parler se rencontrent dans celui qui fait des miracles, on peut sans crainte le reconnaître pour envoyé de Dieu. [Voyez Examem].
Le Sauveur, dans l’Évangile, se plaint que les Juifs ne voulaient croire qu’à force de miracles (Jean 4.48). Les mêmes Juifs s’adressant à Jésus-Christ, lui demandèrent un signe (Matthieu 12.38). Il leur répondit qu’il ne leur en donnerait point d’autre que celui du prophète Jonas, et que, comme Jonas avait été trois jours dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l’homme serait trois jours dans le sein de la terre. Il lit ailleurs (Jean 15.24) que, s’il n’avait pas fait parmi eux des miracles que nul autre n’avait fait, ils n’auraient point de péché ; mais après ce qu’il a fait parmi eux, et après la doctrine qu’il y a prêchée, ils n’ont aucune excuse. Aussi Nicodème avoue que personne ne pouvait faire les miracles qu’il faisait, à moins que Dieu ne fût avec lui. Tant de miracles si suivis, accompagnés de tant de justice d’innocence, d’une doctrine si pure et si divine, ne peuvent être l’ouvrage de la séduction et de la fausseté. Le doigt de Dieu y paraît manifestement. Jésus-Christ ; envoyant ses apôtres prêcher l’Évangile parmi les Juifs et parmi les nations infidèles, leur donne un ample pouvoir de faire en son nom toutes sortes de prodiges (Matthieu 16.17). Et on peut assurer que rien n’a tant contribué à la propagation de la foi chrétienne que la multitude des miracles opérés par les apôtres et par leurs disciples : le tout accompagné de la plus sublime doctrine et de la plus pure morale, et de la vie la plus juste et la plus désintéressée.
Il faut que la prévention, l’endurcissement et l’incrédulité des Juifs aient été extrêmes, pour ne se pas rendre aux miracles de Jésus-Christ et des apôtres. Saint Paul dit qu’il faut des miracles aux Juifs pour les convaincre (1 Corinthiens 1.22). Et qui en a jamais fait de plus grands, de plus fréquents et de plus incontestables que Jésus-Christ ? Les peuples, moins prévenus que les docteurs, les prêtres et les pharisiens ne convenaient-ils pas que le Messie n’en pourrait jamais faire un plus grand nombre (Jean 7.31) ? Les docteurs eux-mêmes ne pouvant démentir leurs yeux, ni s’opposer à la notoriété publique, n’osaient nier ses miracles, ils les rapportaient à Béelzébub. Les Juifs modernes veulent que Jésus-Christ ait volé le nom de Jéhovah dans le temple, et qu’il s’en soit servi pour faire ses miracles. Quand cela serait, peut-on concevoir que Dieu favorise du don des miracles, et d’une si longue suite de miracles, et dans un si haut degré, un imposteur qui travaille à ruiner la loi et la religion, et qu’il lui permette de transmettre ce pouvoir à ses disciples, à ses apôtres, à ceux qui croient en lui, et cela après un si long temps ? Qu’est-ce qu’induire à erreur, si cela ne s’appelle pas induire à erreur ?
[Les miracles, dit l’auteur des Pensées sur la philosophie de la foi, devaient nécessairement entrer dans le ministère du Christ ; ils tiennent naturellement au système de l’incarnation, qui ne pouvait atteindre son but sans présenter un caractère sensiblement divin.
On a fait bien de la physique et de la métaphysique sur ce sujet : c’est dire qu’on a perdu bien du temps et débité de grandes inutilités. On a trop généralisé, et par conséquent très-obscurci l’idée de miracle, et rendu les objections et les difficultés interminables.
Pourquoi isoler et mettre dans un ordre analytique et abstrait des faits dont la nature est du ressort de la simple épreuve, et dont la correspondance avec toutes les parties de l’économie où ils se trouvent est l’unique règle de leur vérification ? Un fait tire essentiellement sa consistance et son authenticité des circonstances qui l’enveloppent ; il perd au creuset son caractère spécifique, et n’est plus la chose qu’on voulait connaître.
Toute la question est ici de savoir si les actions extraordinaires que nos évangélistes racontent de Jésus-Christ, et qu’il appelait lui-même des œuvres de Dieu, sont réellement une attestation d’une volonté spéciale de Dieu ; si elles sont véritablement une manière dont Dieu nous déclare que celui qui fait ces œuvres est tel qu’il se qualifie, et que nous devons l’écouter.
Pour un homme de bonne foi, un miracle, lorsqu’il s’agit d’un enseignement, n’est autre chose qu’un signe externe et sensible du témoignage que la Divinité lui rend ; c’est la voix de Dieu qui nous dit : croyez. Peu m’importe qu’en général ce signe puisse être imité ou cette voix contrefaite, s’il est évident que, dans le cas particulier où nous sommes, il ne peut y avoir ni imitation ni contrefaçon, et que la vérité soit ici mille fois plus naturelle et plus explicable que l’imposture.
Il y a une énorme différence entre considérer un fait au spéculatif et dans la nudité de son caractère métaphysique, et l’examiner dans sa liaison et dans ses rapports avec tous les entours qui lui donnent son individuation et sa forme propre et numérique. Les résultats de ces deux façons de voir un objet ne peuvent donc être semblables. Donc tous les doutes et toutes les incertitudes que
Laissent après elles dans l’esprit de l’homme toutes ses recherches sur la nature, sur la possibilité, sur les qualités d’un miracle en général, sont essentiellement inapplicables aux miracles de Jésus-Christ.
Qu’un homme que je connais comme moi-même, dont j’ai admiré partout l’incorruptible et délicate probité, en.qui je n’ai jamais vu dominer qu’un désir, qui est que Dieu soit adoré et que les hommes soient bons et heureux, à qui il m’est impossible de supposer le moindre intérêt de mentir et de me tromper, qui passe sa vie à faire du bien, et qui a donné les plus éclatantes preuves de son inviolable dévouement à la vérité et à la vertu ; qu’un tel homme se montre à moi muni du seing royal et déployant un brevet qui lui donne le pouvoir de parler au nom du prince et d’agir par son autorité : quand l’exhibition d’un tel titre serait pour moi la chose la plus inattendue et la plus extraordinaire, j’y croirais avant de l’examiner. Pourquoi ? Parce qu’il y a pour moi une chose infiniment plus invraisemblable et à laquelle je m’attends bien moins : ce serait que cet homme fût un fourbe, et qu’il pût même concevoir la pensée de fabriquer de fausses lettres. Après cela, je laisserais tous les esprits difficultueux faire de froides dissertations sur l’essence des choses, sur ce qui constitue l’authenticité d’un brevet ; je les laisserais chercher et énumérer ennuyeusement toutes les manières dont on peut faire de faux brevets, citer longuement mille exemples d’aventuriers qui ont montré des brevets et qui n’avaient pas de brevets, etc., etc.
Ce n’est pas la démonstration de la vérité interne des miracles de Jésus-Christ qui détermine mon adoration et ma croyance, mais c’est une preuve de sentiment qui tire sa force de la connaissance que j’ai de son caractère, du tissu de ses actions, d’une infinité de circonstances locales et personnelles dont la réunion produit aussi victorieusement la conviction dans un esprit sain et raisonnable, que toute l’évidence d’une démonstration géométrique, et qui me dispense de me noyer dans une métaphysique qui ne peut, en pareille matière, nous donner un seul rayon de vraie lumière.
Croyez que lorsqu’un grand philosophe, après avoir longtemps analysé les miracles, disputé contre leur possibilité, querellé la résurrection d’un mort et prouvé par les lois de la mécanique qu’un paralytique ne peut guérir subitement, revient enfin à la foi, il n’est pas redevable de ce retour à l’acquisition de plus de connaissance qu’il n’en avait sur ce sujet, mais que la vraie, l’unique et dernière raison pourquoi il croit maintenant aux miracles rapportés par les évangélistes, c’est que ce sont eux qui les racontent et que c’est Jésus-Christ qui les a faits ; c’est que, quaaddes milliers d’historiens auraient menti, ceux de l’Évangile ne pourraient nous avoir trompés, et que quand des milliers d’imposteurs auraient fait de faux miracles, il serait encore impossible que ceux de Jésus-Christ ne fussent pas la voix de Dieu.
Rapportons-en un revêtu de toutes ses circonstances.
Jésus affectionnait à Béthanie une famille considérée dans la Judée pour ses vertus et Son respect pour la loi de Moïse. C’était dans la paisible société de ces vrais et ingénus enfants d’Abraham qu’il allait se délasser de la fatigue de ses prédications et de ses voyages. Cette innocente famille était composée d’un frère, nominé Lazare, et de deux sœurs, Marthe et Marie. Jésus exerçait son saint ministère à quelque distance de là, lorsque Marthe et Marie lui envoient dire « Seigneur, Lazare, que vous aimez, est attaqué de maladie ; et Jésus dit : Cette maladie n’est pas pour la mort, mais pour faire éclater la gloire de Dieu et celle de son Fils qu’il a envoyé. Et il voulut séjourner encore deux jours dans le même lieu ; et ensuite il dit à ses disciples : Retournons encore dans la Judée. Lazare notre ami dort, et je vais partir pour l’éveiller. Après quoi il leur dit ouvertement : Lazare est mort, et je me réjouis, à cause de vous, que cette mort soit arrivée en mon absence, afin que vous croyiez plus fermement en moi… Jésus vient donc à Béthanie, où Lazare était depuis quatre jours enfermé dans le tombeau… Marthe et Marie, qui étaient au fond de leur maison, environnées d’une grande foule de Juifs vénus pour les consoler, allèrent au-devant de Jésus, et lui dirent : Seigneur, si vous eussiez été ici, notre frère ne serait pas mort. Et Jésus leur dit t Votre frère ressuscitera. Je sais, dit Marthe, qu’il ressuscitera au dernier jour. Jésus reprit : je suis la réssurection et La Vie. Celui qui croit en moi vivra quand la mort l’aurait déjà frappé : et tous ceux qui vivent et qui ont cette foi dans mes paroles ne mourront jamais. Croyez-vous ce que je dis ? Oui, Seigneur, répond la sœur de Lazare, je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde… Jésus, voyant que Marie versait des larmes, et que les Juifs qui étaient autour d’elle pleuraient aussi, frémit en lui-même, il se sentit troublé et attendri, et il dit : Où l’avez-vous mis ? On lui répond : Venez, Seigneur, et voyez et Jésus pleura. Ce qui fit dire aux juifs : combien il l’aimait ! Comment lui, qui a rendu la vue à un aveugle-né, n’a-t-il pas empêché que Lazare ne mourût ? Alors Jésus, frémissant encore en lui-même, s’approche du sépulcre. C’était une enceinte creusée dans la terre et couverte d’une pierre. Jésus dit : Qu’on lève la pierre. Seigneur, interrompit Marthe, il doit être déja corrompu, car il y a quatre jours qu’il est dans ce tombeau. Ne vous ai-je point dit, reprit Jésus, que si vous croyez, vous verrez éclater La gloire de Dieu ? On ôta donc la pierre. Aussitôt il lève les yeux au ciel et s’écrie : Ô mon Pèrel je vous rends grâces de ce que vous m’avez exaucé, quoique je susse bien que vous m’exaucez toujours.
Mais je vous parle ainsi à cause du peuple qui m’environne, afin que tous ceux qui seront témoins de ce qui va arriver croient que c’et vous-même qui m’avez envoyé.
Après avoir dit ces paroles, il cria d’une voix forte : venez, Lazare, sortez de ce tombeau. Et au même moment le mort se lève et parait au milieu de l’assemblée avec les bandelettes dont on lui avait lié les pieds et les mains, et avec le voile dont on lui avait enveloppé le visage.
Ressouvenez-vous maintenant, sage lecteur, de ce que nous avons observé tout à l’heure, savoir, que l’état direct et immédiat de la question est ici de savoir, non si cette résurrection est une vraie résurrection, non si une vraie résurrection passe les bornes d’une force humaine et si elle est contre le cours de la nature, non si une fausse résurrection peut tellement en imiter une véritable, qu’elle donne absolument la même apparence, et qu’elle produise exactement la même sensation : mais si ce fait, tel qu’on vient de l’exposer, quel qu’il soit en lui-même, et en faisant abstraction de son caractère intime, est une expression divine, une attestation du ciel qui confirme ce que le Christ nous dit de lui-même ; si c’est enfin la voix de Dieu qui déclare à la terre que ce prophète qui se donne publiquement pour l’envoyé du Très-Haut, possède réellement l’autorité qu’il s’attribue ; la plus exigeante incrédulité doit avouer qu’il n’est pas possible qu’on lui accorde davantage, ni qu’on la mette plus à son aise que nous ne le faisons ici.
Or nous osons affirmer que quand on ne pourrait déterminer si la résurrection de Lazare est une résurrection réelle, on si une résurrection réelle est un effet dont le principe ne peut être dans la série des causes secondes ; que quand on pourrait citer des exemples d’un fait tout semblable exécuté par des imposteurs, ce serait encore une nécessité de reconnaître que la résurrection de Lazare exécutée par Jésus-Christ est une œuvre de Dieu, une déclaration de la vérité du caractère qu’il se donne devant les hommes. En effet, supposons (a) qu’au moment où il ressuscitait Lazare, un pharisien eût opéré le même prodige sur un autre mort, en preuve de la fausseté de l’enseignement de Jésus-Christ. Il est vrai qu’alors l’un et l’autre spectacle eussent produit la même impression organique, et qu’ils eussent été de même espèce pour les yeux ; Mais le siège de la conviction n’est pas dans nos sens ; et ce qui les affecte également peut affecter très-diversement la raison. L’unité de sensation n’emporte pas unité de jugement. Si un homme tel que Fénelon eût dit aux habitants de Cambrai : Pour vous convaincre que j’ai une commission particulière du roi pour vous notifier ses intentions, je vous montre ce seing et pe cachet ; et qu’en même temps un homme ordinaire ou équivoque ; montrant une signature et un sceau tout semblables ; eût dit : Voici des lettres qui attestent que Fénelon n’a point d’ordre pour vous parler au nom du roi ; l’action de L’un et de l’autre eût été la même quant à son impression sur les sens : voilà ressemblance et unité de sensation. Y a-t-il unité de jugement ? Je demande même seulement si ce conflit de témoignages que l’œil voit au niveau l’un de l’autre, peut faire balancer un instant la raison et y laisser une incertitude ? Y eût-il eu un seul de tous ceux qui connaissent l’âme, le caractère, la vertu et le cœur de Fénelon, de ceux qui l’avaient entendu parler et vu agir, qui contestât la vérité du titre qu’il produisait, et qui niât que le vrai seing royal fût de son côté ? Eût-on seulement songé à donner la moindre attention à son contradicteur ? Celui-ci eût en vain allégué la similitude des preuves ; on n’eût vu là qu’une conformité de superficie et d’épiderme qui n’aurait séduit personne ; et le sentiment eût triomphé de l’unité de sensation.
C’est que les spectateurs seraient partis naturellement de la délicate et parfaite probité de Fénelon, comme on part d’un axiome, pour évaluer la force du titre déployé devant eux, et qu’ils auraient senti intimement l’impossibilité de cesser d’estimer, d’honorer et de chérir un tel homme…
Jésus-Christ avait porté aussi loin qu’elle pouvait aller la preuve d’une probité, d’une sagesse et d’une vertu dont aucun homme avant lui n’avait donné l’exemple à la terre ; et personne ne ressuscita de mort pour attester qu’il n’était pas envoyé de Dieu, lorsqu’il ressuscitait Lazare en déclarant qu’il opérait ce prodige pour nous prouver que c’était Dieu qui l’envoyait. Aussi, examinez bien l’effet que produisit sur l’esprit des Juifs et des chefs de la Synagogue cette résurrection si inattendue et si étonnante. Il ne vient à l’esprit de personne de dire que c’est là un de ces tours d’adresse dont les imposteurs publics savent déguiser leur fourberie. Mais on voit cette grande foule de témoins se partager sur-le-champ en deux portions inégales. La plus forte cède à l’évidence qui achève de l’éclairer sur le vrai caractère de Jésus-Christ, et le reste se retire interdit et ne sachant que penser d’un si extraordinaire événement.
Beaucoup de ces Juifs, poursuit l’évangéliste, qui étaient venus chez Marie et Marthe, et qui avaient vu ce que Jésus a fait, crurent en lui ; et quelques-uns s’en retournèrent et allèrent raconter aux pharisiens ce qui venait de se passer. Cette tranquillité dans une multitude d’hommes ramassés autour de Jésus-Christ, et si portés à tous les excès du fanatisme, serait bien inconcevable, si on eût seulement soupçonné que l’action qu’il venait de faire était la ruse du plus faux, du plus hypocrite et du plus impie de tous les hommes. On se figure que, dans ce cas, le peuple se serait jeté avec fureur sur Jésus-Christ, ou qu’au moins un l’aurait traîné tumultueusement devant le tribunal de la nation. Point du bout : on ne le dénonce ni on ne l’accuse ; on ne fait que raconter ce qui est arrivé au tombeau de Lazare.
Alors le pontife et les pharisiens convoquèrent une assemblée. Voilà une inquiétude, des mouvements et des soucis qui annoncent un besoin pressant d’aviser aux moyens d’arrêter l’effet d’un si éclatant prodige. Au lieu de perdre la tête, comme il serait arrivé à Jean-Jacques Rousseau, à ce qu’il dit, s’il en eût vu un pareil, ils se pénètrent très-profondément des suites que celui-ci doit naturellement avoir et de la nécessité de les prévenir. Le début de celui qui préside cette assemblée mérite d’être bien remarqué. C’est le langage d’un homme déconcerté et qui sent toute la difficulté de faire réussir le dessein qu’il a conçu d’étouffer l’éclat d’un fait si frappant. On voit même qu’il craint de répandre des doutes sur la personne de Jésus-Christ et de faire suspecter son caractère. Il n’ose parler, comme juge de la vérité, et le charger d’imposture et de men-songe, de peur de compromettre sa bonne foi et d’indigner ceux qui l’écoutent. Il ne fait que présenter une considération de pure politique ; et il rend, sans le savoir, le plus grand témoignage à la solidité de la preuve que Jésus-Christ venait de donner de la vérité de sa mission divine. À quoi pensons-nous ? s’écrie-t-il ; voilà que cet homme opère beaucoup de miracles : si nous le laissons faire, tout le monde croira en lui ; et les Romains viendront, ils nous enlèveront notre pays et détruiront notre nation. Et un autre répond : Il faut donc bien se résoudre à sacrifier un seul homme à la sûreté publique, et éviter, à quelque prix que ce soit, la colère des Romains.
Je vous le demande maintenant, sage lecteur, si quelques-uns de ceux qui ont assisté à ce jugement du sanhédrin avaient eu quelque tentation de croire en Jésus-Christ avant de savoir ce que décideraient les pharisiens et les pontifes, n’ont-ils pas dû se trouver pleinement convertis à lui en sortant d’une pareille assemblée ? Certainement les ennemis actuels de la divinité de Jésus-Christ doivent être peu contents du procédé de leurs premiers précurseurs.
Cependant nos philosophes anti-chrétiens doivent convenir qu’ils ont, pour combattre les miracles de Jésus-Christ, une facilité et des ressources qui manquaient aux incrédules de la Synagogue. Ceux-ci ne pouvaient recourir à l’expédient très-commode de dira que les témoins de ces miracles pouvaient s’Itre trompés, ou avoir voulu tromper. S’ils n’eussent eu à prononcer que sur un fait consigné dans un livre bien ancien, ce livre eût-il été d’ailleurs le plus authentique monument qui subsistât au monde, au lieu de prendre l’épouvante et d’imaginer un moyen brusque et violent d’empêcher les hommes de se rendre à la nécessité de se faire chrétiens, on eût dit tout uniquement que ce livre était vieux, et que par conséquent il avait été supposé, interpolé, controuvé, falsifié, altéré, etc., etc. ; ce qui est, comme on sait, le meilleur raisonnement qu’on puisse opposer à tous les raisonnements des théologiens.
Et voilà l’avantage d’être à dix-huit cents ans de la vérité !
Voyez Laharpe, Apologie de la religion, chapitre 3.
Miraculum, dans le texte latin de la Vulgate, ne signifie pas toujours un miracle, souvent il désigne seulement une chose singulière et extraordinaire, ce qui surprend et ce qui étonne. Par exemple, dans Job (Job 33.7). L’Hébreu, à la lettre : Ma frayeur ne vous étonnera point. C’est Eliu qui parle : Mon éloquence ne vous imposera point, mon autorité ne vous troublera point. Et dans le premier livre de Samuel (1 Samuel 14.15) : Factum est miraculum in castris : La frayeur se répandit dans le camp des Philistins, et on y vit dans un moment un changement extraordinaire. Et dans Jérémie (Jérémie 44.12) : Erunt in jusjurandum et in miraculum. Les Juifs qui s’étaient retirés en Égypte seront un sujet d’étonnement. Et quand on voudra souhaiter les derniers malheurs à un homme, on lui dira : Puissiez-vous être aussi malheureux que les Juifs ! etc.
(a) Sans doute cette supposition roule sur l’impossible et l’absurde ; et nous n’avons garde d’accorder serieusement que l’imposture ait pu ou puisse jamais imiter les miracle de Jésus-Christ ; mais nous voulons faire voir à nos lecteurs combien on peut passer d’extravagantes idées aux incrédules, et combien on pourrait allouer de leurs plus redoutables principes, sans le moindre danger pour la certitude de notre foi en la divinité de Jésus-Christ.
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
Le mot miracle signifie étymologiquement : chose surprenante et digne d’admiration. Il s’applique à un événement inaccoutumé et imprévisible, ordinairement considéré comme inexplicable.
Aucun de ces caractères ne peut suffire à définir le miracle. Le miracle est nécessairement un événement rare en son genre, car un événement qui se répète fréquemment devient habituel, même s’il est imprévisible et inexplicable ; mais il ne manque pas d’événements rares et inexplicables qui ne sont pas des miracles. Le miracle est imprévisible, car il paraît sans relations causales avec le reste des événements, mais l’imprévisible a sa place aussi parmi les phénomènes naturels, en météorologie par exemple. Il en va de même pour l’explicabilité : si le miracle paraît mystérieux, il s’en faut que nous soyons en mesure de comprendre tout ce qui se présente dans la nature.
Le miracle se distingue des événements naturels, imprévisibles, inaccoutumés et inexplicables, en ce que les événements naturels, si mystérieux soient-ils pour nous, sont réputés naturels, c’est-à-dire causés par des forces naturelles avec lesquelles ils ont des relations constantes, capables de s’exprimer par des lois universelles, bien que notre connaissance du monde soit insuffisante pour les exprimer encore ; tandis que le miracle est réputé surnaturel, c’est-à-dire causé par une puissance surnaturelle, sans égard aux lois naturelles ou en dépit d’elles : ainsi nous trouvons le sens profond de l’idée de miracle qui est une intervention surnaturelle au sein du monde naturel. Il convient en effet de réserver le nom de miracle aux événements qui arrivent dans l’ordre des choses naturelles : on peut, sans doute, par extension, nommer miracle les interventions surnaturelles dans l’ordre moral ou spirituel (changements intérieurs, conversions, etc.), mais ces miracles moraux ou religieux ne répondent pas au sens précis du mot miracle et ne soulèvent pas les difficultés qui s’attachent au miracle naturel. Voir Nature.
Bien des esprits considèrent qu’on ne peut pas admettre une puissance surnaturelle qui agirait dans le monde sans égard aux lois naturelles ou en dépit d’elles. Si les lois naturelles régissent le monde, elles ne peuvent souffrir de dérogations : or le miracle serait, selon une expression consacrée, une violation des lois naturelles. Il faut donc, ou renoncer à l’ordre naturel, ou renoncer au miracle. « L’Éternel a donné des lois, il ne les violera pas », dit le Psalmiste (Psaumes 148.6) ; que devient alors le miracle ?
Seule une juste estimation de la valeur des lois naturelles et du miracle peut résoudre l’antinomie. Nous devons donc, tout d’abord, examiner ce qu’il convient d’entendre par loi naturelle, et comment le miracle, qui ne saurait être une violation de lois, conserve cependant sa pleine valeur.
1. Le miracle et les lois naturelles
La connaissance scientifique du monde se fonde sur l’observation directe ou indirecte des choses. Mais les observations du monde extérieur ne peuvent constituer une science qu’autant qu’elles seront reliées les unes aux autres par des rapports constants. Le savant reconnaît que les phénomènes naturels ont entre eux des rapports de cause à effet : c’est seulement parce que les phénomènes dépendent les uns des autres, parce qu’il n’y a pas d’effet sans cause et que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, que le savant peut tenter de comprendre le monde et de l’expliquer.
Ces relations universelles et constantes sont formulées par la science et reçoivent le nom de lois naturelles. On a cru pendant longtemps que les lois naturelles exprimaient l’ordre du monde et assuraient à elles seules le réglage de l’univers : ainsi sont nées les théories mécanistes, qui veulent voir dans le monde une machine se mouvant mécaniquement selon des lois nécessaires. Le monde peut se transformer de mille manières, sans rien changer à son immuable rigidité nécessaire, car tout s’opère selon des lois qui
régissent tous les mouvements. Même les choses les plus distinguées ne sont que le résultat d’actions physiques, et il serait vain d’admettre une action extérieure sur les événements nécessaires d’un monde déterminé par des lois.
Mais une telle théorie, pour avoir eu une grande vogue, n’en est pas moins fortement ébranlée aujourd’hui, non seulement par la science elle-même, mais par la logique. Contre elle se dressent, au cœur de la science, des principes nouveaux. Le principe de Carnot laisse entendre que le monde ne peut produire deux fois la même figure, qu’il tend vers un état d’équilibre calorifique et que la formule « rien ne se crée, rien ne se perd » est à tout le moins exagérée. Les principes d’évolution, que ce soit selon le mode de Darwin, de Lamarck, de de Vries ou d’autres, posent des constatations analogues. Malgré la défense des savants, des voies nouvelles sont ouvertes à l’esprit pour supposer que le monde a un but et ne tourne pas en rond.
D’autre part les théories mécanistes sont contraintes d’englober dans l’étroitesse de leur déterminisme cosmique les actions humaines. La liberté et la morale disparaissent, l’une devenant une pure illusion, l’autre une pieuse absurdité dont le fondement réel n’est pas une question d’obligation de conscience, mais une question de relation sociale.
Si l’on sort de ces conceptions étroites et insuffisantes, le monde apparaît, non plus comme une mécanique, mais comme une histoire ; l’homme, de ce chef, n’est plus un ridicule jouet qui se berne lui-même — accident physico-chimique de la croûte terrestre —, mais un acteur de l’histoire, un agent conscient et responsable. Il lui est alors loisible de chercher de tout son être à comprendre les mystères de la création et à pénétrer les secrets des lois de la nature, sans perdre de vue que ces lois n’épuisent pas la réalité, mais en sont simplement une fragmentaire expression.
Il est évident qu’on ne peut admettre le miracle dans un monde déterminé mécaniquement par des lois. S’il y a des lois, elles ne peuvent être violables à merci, fût-ce par le Créateur.
Certes on peut entendre que le jeu des lois est fort compliqué et que toute loi peut être modifiée ou inhibée par le jeu d’une autre loi. L’avion, par exemple, se fondant sur une loi de la résistance de l’air, peut violer la loi de la pesanteur en faisant voler du plus lourd que l’air. Il est loisible dès lors de comprendre que Dieu peut mettre en œuvre des lois que nous ignorons encore et produire des phénomènes inexplicables.
Les savants ont laissé s’implanter dans l’esprit du public l’idée fausse et funeste que les lois régissent le monde. Or les lois ne sauraient rendre compte de la marche historique du monde où nous vivons. Elles s’appliqueraient aussi parfaitement à des mondes radicalement différents du nôtre, et permettraient la construction de toute sorte d’univers, sans rien changer à leur expression. Les lois n’ont pas, comme le pensent des esprits superficiels, de puissance par elles-mêmes : un pendule oscille sans calculer la racine carrée de sa longueur, et la lampe électrique ignore sa résistance au courant qu’elle devrait connaître pour appliquer la loi de Joule.
Les lois ne sont que des transcriptions dans notre pensée de relations naturelles qui débordent cette pensée, parce que les relations mécaniques qui existent entre les phénomènes en sont les conditions, mais non le déterminisme. Les phénomènes ont entre eux des relations régulières et constantes, parce qu’ils ne sont pas possibles en dehors de certaines conditions. Ces conditions, la science les étudie et les exprime dans des lois. Les lois sont par conséquent l’expression de la possibilité des phénomènes naturels : cela seul est possible qui est conforme à une loi.
Mais les lois naturelles, prévoyant tout ce qui est possible, se bornent à exprimer les conditions des choses : la réalité, le déterminisme du monde, ce qui fait qu’il est tel qu’il est et non autrement, échappe complètement à l’emprise des lois. Les lois sont générales et universelles, tandis que le réel est particulier et unique. Bacon disait à juste titre qu’il n’y a de science que du général : il faut ajouter qu’il n’est de réalité que du particulier. Ainsi les lois ne régissent rien du tout : elles formulent seulement les conditions de la possibilité des choses. Le déterminisme du monde n’est pas, comme le pensent les théories mécanistes, une immanente nécessité ; il est une puissance transcendante.
Le gouvernement du monde, son évolution comme sa création, appartiennent à Dieu.
On comprend dès lors aisément comment Dieu peut ordonner dans le monde les phénomènes naturels selon sa volonté créatrice : l’Éternel règne. Mais on comprend aussi combien il est faux de dire que le miracle est une violation des lois de la nature, puisque, pour violer une loi, il faut appeler à l’être l’impossible, le néant.
Tout est possible à Dieu, car il connaît toutes les possibilités du monde, c’est-à-dire toutes les lois, connues de nous ou non ; c’est toujours en accord avec ces lois que l’action de Dieu se manifestera dans le monde.
2. Le miracle et la conscience religieuse
La conscience religieuse assiste à chaque instant à des miracles. Elle appelle miracle l’apparition d’événements que ne comportait pas la marche normale des choses et qui manifestent par conséquent une intervention de Dieu.
Sans doute les miracles moraux ou religieux sont pour elle les plus fréquents, mais il n’est pas rare qu’elle voie, jusque dans l’ordre matériel, l’intervention directe de Dieu, expérimentant ainsi la profondeur de la pensée de l’apôtre : « La piété a les promesses de la vie présente et celles de la vie à venir ». Pour le croyant le miracle n’est qu’une forme de la Providence de Dieu, forme frappante parce qu’inattendue et manifestement puissante. Le miracle est pour lui le témoin de la réalité des choses spirituelles, le témoin de la présence de Dieu dans sa vie et dans le monde qui l’entoure, de son amour, de sa puissance.
C’est pourquoi le miracle est le sceau de sa vie spirituelle. C’est lui qui, non seulement traduit à ses yeux la puissance de Dieu, mais de plus tend à constituer dans son cœur le trésor d’expériences spirituelles personnelles qui sont la seule preuve intangible de la réalité de sa communion avec Dieu, c’est-à-dire de sa vie religieuse.
Le miracle ne doit donc pas être envisagé comme une action fantaisiste et capricieuse de Dieu, mais comme une action surnaturelle de Dieu s’insérant dans l’ordre naturel. Le miracle n’est jamais une violation des lois naturelles : il demeure toujours conforme à quelque loi et n’est pas inexplicable en soi. Il semble à tort qu’un miracle explicable n’est plus un miracle.
Certes le miracle incompréhensible, anormal, prodigieux, impose et paraît seul digne d’un Dieu puissant. Pour que le miracle soit inexplicable et exceptionnel, il faut qu’il soit une dérogation à des lois naturelles reconnues comme assurant normalement l’ordre et la marche du monde ; autrement dit, le miracle-prodige impose la croyance à un ordre nécessaire des choses.
Au contraire, si l’on voit dans le miracle une intervention de Dieu conforme à l’ordre légal, le miracle devient à la fois explicable en soi et fréquent, on pourrait dire normal : Dieu règne sur le monde. Dès lors le miracle revient près de nous ; il entre à nouveau dans nos vies quotidiennes. Il devient possible de reconnaître sans arrière-pensée l’activité de Dieu dans le monde et de contempler sa divine Providence et son œuvre créatrice.
Le miracle est à chaque pas de la vie du croyant : seul le souci de voir des prodiges nous empêche de le reconnaître. Il ne faut pas être de ces croyants qui, résignés, proclament que l’ère des miracles est close : ce ne sont pas les miracles qui sont taris, mais notre foi. S’il y avait des miracles autrefois, c’est qu’on savait reconnaître tout simplement l’action de Dieu dans le monde, sans s’embarrasser de notions fausses sur les lois naturelles, sans chercher par conséquent des prodiges de charlatans.
La conception vulgaire du miracle présente un autre danger : accréditant l’idée que n’importe quoi est possible, elle ouvre la porte à la superstition et au magisme. Le surnaturel chrétien ne doit pas être un contre-naturel, sous peine de ne pouvoir être défini avec la précision voulue ; si l’on refuse le contrôle des lois de la nature pour les actions surnaturelles, on ne peut plus distinguer le surnaturel chrétien du « surnaturel » païen.
Certes l’ordre des lois de la nature, nous l’avons dit, n’est qu’une vue théorique : le déterminisme pratique, historique du monde appartient à Dieu. Mais l’ordre théorique, expression de la possibilité naturelle des choses, conserve toute sa valeur, comme moyen de connaissance et de compréhension du monde (science pure) et comme moyen d’action sur le monde par la connaissance de ses possibilités (sciences appliquées, arts).
On pourra prétendre que seul un miracle prodigieux peut prouver la puissance de Dieu. Autrefois l’apologétique déduisait des miracles bibliques, et spécialement des miracles de Jésus, la preuve de la valeur du message évangélique. Cette voie est aujourd’hui heureusement abandonnée. On estime que c’est la vie de Jésus, sa personne et son œuvre et la valeur religieuse de la Bible qui accréditent les miracles bibliques. Il faut renoncer à administrer la preuve du surnaturel : un prodige ne prouvera jamais rien à ceux qui n’admettront pas préalablement son origine surnaturelle.
Les plus éminents miracles dont le chrétien bénéficie sont ceux qui ont le moins l’air « miraculeux » ; ils sont habituels : la création, la rédemption, la prière, etc.
En présence d’un miracle le monde parle de chances, de coïncidences, de hasard, etc. Le croyant, lui, sait à quoi s’en tenir, car il ne se soucie, ni de prouver l’inexplicabilité du miracle, ni de lui trouver une explication. Il considère le miracle comme une œuvre de Dieu. Il ne réclame nullement que l’action divine soit aussi irrationnelle et incompréhensible que possible ; il cherche seulement la valeur religieuse de l’événement miraculeux.
Si, faisant œuvre de science, il tente l’explication du miracle, c’est-à-dire s’il recherche les conditions dans lesquelles Dieu a agi, ses études doivent réussir, parce que Dieu n’a violé aucune loi. Mais l’explication possible d’un miracle n’ôte rien de sa valeur aux yeux du croyant. Quand même il serait prouvé qu’un raz de marée repoussa les eaux de la mer Rouge, la foi du chrétien n’en serait pas ébranlée. Il devra au contraire bénir Dieu de lui enlever un souci rationnel, d’ailleurs légitime, en lui permettant de comprendre son action. La valeur religieuse du miracle demeurera toujours : Dieu est intervenu pour sauver Israël de la maison de servitude.
Une fois connues les conditions dans lesquelles s’est opéré un miracle, celui-ci perdra son caractère fantastique : il n’en sera que plus assimilable à la vie propre de l’enfant de Dieu. La valeur du miracle n’est pas son invraisemblance, mais l’œuvre qu’il accomplit. Pourquoi Dieu opérerait-il d’impossibles révolutions quand sa sagesse peut commander normalement le monde et y réaliser les fins qu’il s’est proposées ? Le miracle de la mer Rouge, auquel nous avons fait allusion, est expliqué par l’écrivain sacré lui-même : « Il se leva un grand vent d’Orient » (Exode 14.21). N’est-il plus question de miracle parce que Dieu n’envoya pas deux anges pour tenir en respect la muraille liquide ?
3. Le miracle et la Bible
Il est de nombreux passages où les événements ne sont pas rapportés avec autant de précisions : l’écrivain sacré ne s’est jamais posé les questions que notre mentalité moderne nous amène à poser. Les récits bibliques n’ont que faire des explications scientifiques dont nous sommes assoiffés. Ils rendent témoignage à la puissance de Dieu, et, comme Dieu agit sans s’occuper de notre science, Il fit bien des choses auxquelles les auteurs sacrés ne comprirent rien, sinon que Dieu intervenait. Il est donc naturel que leurs récits soient, d’un point de vue scientifique qui était bien en dehors de leurs préoccupations, insuffisants, déconcertants ou incompréhensibles.
Il serait puéril de repousser un miracle parce qu’il ne serait pas relaté en termes scientifiques modernes. À ce compte-là il faudrait contester que Descartes eût de l’esprit parce que le siège de l’intelligence n’est pas dans la glande pinéale comme il le pensait. Le chrétien doit rechercher la valeur religieuse des choses bibliques et non leur prêter une portée scientifique. Si Balaam entendit parler son âne, il ne s’ensuit pas que les ânes puissent parler.
Il est vrai que plusieurs miracles ont un caractère nettement invraisemblable. Le chrétien ne doit pas perdre de vue que l’écrivain sacré n’était pas rebuté par les mêmes scrupules rationnels ou scientifiques que lui. Que le soleil se soit arrêté sur Gabaon est d’une invraisemblance totale ; l’explication astronomique que fournit l’écrivain sacré a-t-elle une valeur souveraine ? Il entend exprimer de façon à la fois précise et poétique que Dieu intervient miraculeusement : cela seul nous importe ; il n’y a pas à faire de la science avec les choses religieuses.
Tenterons-nous d’expliquer un à un tous les miracles de la Bible ? Non. Le croyant sait à quoi s’en tenir avec ce qui précède et ce que lui dicte son cœur. Les miracles de la Bible sont ce qu’ils sont. Ils se présentent sans appareil scientifique, ou du moins sans prétentions scientifiques, sans honte et sans fard, dans leur splendide brutalité, aspirant non à nous étonner et moins encore à nous instruire, mais à nous montrer avec éclat la puissance souveraine de Dieu.
La grande majorité des miracles de l’Ancien Testament sont rapportés au cours de l’exode des Hébreux et pendant le ministère d’Élie et d’Élisée. Les premiers sont, pour la plupart, explicables aujourd’hui, ce qui ne leur ôte rien de leur valeur religieuse qui, comme nous venons de le dire, ne réside pas dans l’invraisemblance, mais dans l’intervention de Dieu pour que toutes choses concourent au bien de ceux qui l’aiment (cf. les plaies d’Égypte, etc.). Les seconds ont le caractère spécial de miracles à conviction, véritables lettres de crédit des prophètes. De même pour Ésaïe, dans 2 Rois 20.10.
Le récit de la victoire de Josué nous montre la facilité avec laquelle les écrivains sacrés admettaient les interprétations du miracle. Le récit mentionne que l’Éternel arrêta le soleil, ce qui paraît n’être qu’une paraphrase du chant poétique (Josué 10.12-14). La Bible nous rapporte ces récits, fût-ce en un style imagé, l’action miraculeuse de la main puissante de Dieu.
Les miracles du Nouveau Testament sont accomplis par Jésus et par ses disciples. Jésus a toujours évité de se servir de sa puissance surnaturelle pour contraindre les gens à le suivre : il ne voulait pas qu’on le prît pour un thaumaturge. Le caractère dominant de ses miracles est un but de bienfaisance et de soulagement de la misère ; ils nous montrent que la foi et la puissance qu’ils confèrent peuvent seules remédier à la misère où le péché a plongé l’humanité.
Jésus a refusé de faire des miracles pour lui-même ; (Matthieu 4.6 ; Matthieu 16.4 ; Jean 4.48) il a toujours exigé avant toute intervention surnaturelle la foi de celui qui devait être l’objet de son action (Matthieu 13.58; Luc 8.43 ; Luc 8.45 ; Jean 5.6-8).
C’est au nom du Père et par le Père que Jésus fait ses miracles : pour ses miracles, comme pour tout, Jésus puisait auprès de Dieu ses forces et ses directions par la prière (Jean 11.41).
Les apôtres, revêtus de la puissance de l’Esprit, ont été capables d’accomplir des miracles. On peut sans peine voir la grande différence d’inspiration entre les miracles du Sauveur et ceux des disciples. Mais le livre des Actes est parsemé de miracles qui montrent que la promesse du Christ se réalisait dans la primitive Église (Actes 2.43 ; Actes 5.12 ; Actes 5.16 ; Actes 6.8 ; Actes 8.13 ; Actes 14.9 ; Actes 9.34 ; Actes 16.18 ; Actes 28.8 ; Actes 9.40 ; Actes 20.10).
Dans notre Nouveau Testament le mot miracle est employé sans aucune précision. Le texte sacré est autrement plus riche que nos traductions et montre la valeur essentielle de l’intervention divine. Le mot miracle, dans son acception vulgaire, traduit fort mal le sens des mots bibliques. Les trois Évangiles synoptiques, relatant les œuvres de Jésus, n’emploient jamais, à proprement parler, le mot miracle. Le mot grec le plus souvent employé, dunamis, signifie puissance, pouvoir. Ce mot se trouve dans Matthieu 7.22 ; Matthieu 11.21 ; Matthieu 13.54-58 ; Matthieu 14.2 ; Marc 9.39 ; Luc 19.37 ; Actes 19.11 ; 1 Corinthiens 12.10 ; 1 Corinthiens 12.29, etc. L’action miraculeuse du Christ n’est pas présentée comme un prodige, mais comme l’effet naturel d’une puissance surnaturelle ; Jésus ne « faisait pas des miracles », il « exerçait son pouvoir ». On mesure combien cette notion est éloignée du sens du mot miracle et combien elle est plus claire et spirituellement plus riche.
Le 4e Évangile se sert presque exclusivement d’un autre mot : sèméïon, dont le sens est signe, preuve. On trouve ce terme dans tout l’Évangile de saint Jean et l’Apocalypse (où il est traduit par prodige) ; on le trouve aussi dans Matthieu 12.39 ; Matthieu 24.3-30 ; Marc 16.17-20; Luc 23.8 ; Actes 4.16 ; Actes 4.30 ; Actes 8.6 ; Actes 8.13 ; Romains 4.11 ; 1 Corinthiens 1.22 ; 2 Corinthiens 12.12 ; 2 Thessaloniciens 3.17. Ici encore le sens vulgaire du mot miracle ne se retrouve pas ; les œuvres de Jésus sont présentées comme des signes de Dieu ou des preuves de sa puissance surnaturelle.
Dans les Actes et les épîtres on rencontre les deux mots mentionnés, mais souvent se trouve un autre mot grec, téras, dont le sens se rapproche davantage du sens ordinaire du mot miracle, et que nos versions rendent le plus souvent par prodige. Ce mot n’est pas employé seul, mais avec « signe » ou « pouvoir » ; il signifie proprement anomalie, événement anormal, miracle (On le rencontre dans Matthieu 24.24 ; Actes 2.19 ; Actes 2.22 ; Actes 2.43 ; Actes 5.12 ; Actes 6.8 ; Actes 4.30 ; Actes 15.12 ; 1 Chroniques 1.22 ; 2 Corinthiens 12.12 ; Galates 3.5 ; 2 Thessaloniciens 2.9 ; Hébreux 2.4). Mais le mot grec ne peut évidemment pas contenir le sens présenté par le mot miracle dans son acception courante de violation des lois naturelles, car la notion d’ordre naturel était étrangère aux écrivains sacrés ; le sens propre de ce mot téras est « monstruosité ».
Enfin, très rarement, on rencontre le mot thauma (d’où thaumaturge), qui signifie proprement événement-étonnant, admirable (2 Corinthiens 11.14, cf, thaumasia, Matthieu 21.15).
Notons en terminant qu’il ne faut pas perdre de vue, lorsqu’on parle du miracle, la réalité de puissances d’un ordre plus élevé que les forces physico-chimiques seules étudiées jusqu’ici. La science n’a guère consenti encore à prêter attention aux phénomènes métapsychiques qui, en dépit de bien des supercheries et de beaucoup d’interprétations erronées, présentent quelques faits aussi certains que mystérieux. C’est un lieu commun, d’autre part, de parler aujourd’hui de l’action du moral sur le physique.
Enfin, la puissance spirituelle réclamée pour accomplir des miracles est fonction de la communion avec Dieu et de la foi, ainsi que Jésus l’a enseigné à ses disciples (Matthieu 17.20; Luc 17.6 ; Matthieu 21.22 ; Jean 14.12). H. L.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
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