Dictionnaires bibliques
Jacob
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Jacob », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
(Genèse 25.26ss ; 1836 av. J.-C.)
1°. Fils d’Isaac et de Rebecca, plus aimé de sa mère à cause de son naturel paisible et facile à mener, le troisième des grands patriarches théocratiques (Exode 19.3 ; Psaumes 22.23 ; 105.6 ; Ésaïe 45.19 ; Ézéchiel 20.5). Il lutta par la ruse contre l’infériorité de sa naissance, et réussit à se procurer le droit d’aînesse pour le prix d’un plat de lentilles ; à ce droit d’aînesse il fallait joindre la bénédiction paternelle, sans laquelle il restait stérile, et Jacob, par un artifice honteux et grossier, vint, à l’âge de soixante-dix-sept ans, se jouer d’un père aveugle pour lui soutirer cette bénédiction que le vieillard se proposait de donner à l’aîné, que Dieu avait dessein de transférer sur la tête du second, et qu’il eût effectivement transférée sans le concours de moyens déshonnêtes, comme il le fit bien voir plus tard à Jacob lui-même, en inclinant son cœur à bénir de la main droite Éphraïm plutôt que Manassé. La ruse réussit, mais Jacob dut recueillir les fruits de son péché avant de jouir des bénédictions que Dieu lui avait assurées ; il lui fallut quitter son père et sa mère pour fuir le ressentiment d’un frère justement irrité, et il partit pour la Mésopotamie, où une épouse lui était réservée dans la maison de Laban, frère de sa mère. Il avait alors soixante-dix-sept ans, chiffre qui surprend d’abord, mais qui se justifie par les considérations suivantes : Joseph avait trente ans quand il fut présenté à Pharaon (Genèse 41.46) ; lorsque son père et ses frères vinrent le rejoindre, c’est-à-dire en la deuxième année de la famine, il en avait par conséquent trente-neuf (45.6). À cette époque Jacob en a cent trente (47.9) ; Joseph est donc né dans la quatre-vingt-onzième année de Jacob. Or Joseph est né vers la fin des quatorze premières années que Jacob passa chez Laban (30.22-25), après avoir quitté la maison d’Isaac, ce qui donne l’âge de soixante-dix-sept ans pour l’époque de son entrée en Mésopotamie.
Ce voyage fut pour Jacob la fin de l’enfance et le commencement de la vie ; sa mère n’était plus là pour le mener, il devait se sentir à la fois libre et responsable, et le remords dut se faire sentir à son cœur. Sans doute il emportait la bénédiction de son père, mais Dieu lui accorderait-il la sienne ? Accablé de fatigue et peut-être aussi de pensées décourageantes, il s’endormit un soir près de Luz, et Dieu qui avait fait de lui un vase d’élection, voulut le rassurer, et lui envoya cette grande et belle vision de l’échelle qui, partant de la terre pour se perdre dans les cieux, servait d’intermédiaire entre l’homme et l’Éternel par le moyen des anges, qui montaient et qui descendaient, saints et brillants messagers du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Saintement effrayé, le voyageur s’écria : « C’est ici la maison de Dieu, c’est ici la porte des cieux ». Il oignit d’huile la pierre qui lui avait servi de chevet, et changea le nom de Luz en celui de Béthel, qui signifie maison de Dieu. Cependant, il ne comprit pas toute la grandeur des promesses qui lui étaient faites, et il se borna à quelques vœux pour l’heureux achèvement de son voyage et pour son heureux retour auprès d’Isaac. Bientôt il arrive en Mésopotamie, où Rachel accueille avec joie son cousin presque octogénaire. Le cupide Laban met à de rudes épreuves la patience et l’amour de Jacob ; après sept ans de service il lui donne Léa, sa fille aînée, au lieu de Rachel qu’il aimait et qu’il avait demandée. Jacob se plaint de cette substitution, et obtient qu’on lui accorde aussi Rachel, pour laquelle il offre de servir sept nouvelles années. Les deux épouses rivales divisent la maison du patriarche ; Rachel est la préférée, mais Léa est féconde et s’élève au-dessus de sa sœur qui ne l’est pas (Genèse 30). Pour complaire à celle qu’il aime, Jacob donne le titre de concubine à Bilha, la servante de Rachel, et Léa lui demande la même faveur pour Zilpa, sa servante. La famille de Jacob s’accroît ainsi considérablement, mais il n’est encore que le serviteur de son oncle et beau-père ; il exprime le désir de retourner auprès de sa famille et demande à Laban, avec son congé, la récompense de ses travaux. Ces deux hommes rivalisent de ruse pour se tromper l’un l’autre, et Jacob est le plus fort ; il demande à Laban de lui donner toutes les bêtes picotées de son troupeau et s’engage à le servir quelques années encore. Laban accepte et consent ; mais d’abord il éloigne du troupeau, pour les confier à ses fils, toutes les bêtes déjà picotées, afin de diminuer d’autant la chance qu’il en naisse de nouvelles. Jacob, de son côté, s’éloigne avec les chèvres et les brebis blanches. Il devait savoir que Dieu ferait tourner ce contrat en sa faveur (31.11) ; il voulut, comme toujours, forcer la fortune et accomplir par des ruses la volonté divine ; il plaça donc devant les auges et les abreuvoirs de jeunes branches dont il avait pelé et mis à blanc quelques parties, de sorte que les troupeaux ne pouvaient boire sans arrêter les yeux sur ces diverses couleurs et sans en être frappés. Jacob pensait que de cette manière les brebis, quoique blanches, donneraient des agneaux de couleur ; et le résultat répondit à ses espérances, soit que Dieu intervint directement, soit aussi que le stratagème employé par Jacob fût réellement efficace, ainsi que paraissent l’établir certains faits. En tout cas, Jacob s’enrichit en fort peu d’années, et ses grands biens ne tardèrent pas à exciter la jalousie de Laban et de ses fils. Jacob s’en aperçut, et averti par une vision divine, il résolut de s’enfuir sans délai. Ses femmes sont d’accord avec lui. Il part donc « à la dérobée », emmenant sa famille, ses serviteurs et ses troupeaux, et après avoir traversé les gués de l’Euphrate et les campagnes de la Syrie, il arrive sans accident sur les limites de la terre promise, au pied des montagnes de Galaad ; mais là il est rejoint par Laban qui s’est mis à sa poursuite, et il doit lui expliquer les motifs de sa fuite secrète et précipitée. « Je craignais, dit-il, que tu ne me ravisses tes filles ». Mais Laban réclame encore de petits dieux qu’il dit lui avoir été enlevés, et comme ils ne se retrouvent pas, Jacob lui reproche avec beaucoup d’amertume et d’éloquence toutes les injustices de sa vie passée et ses soupçons présents que rien ne semble justifier ; car Jacob ignorait que Rachel eût dérobé ces dieux. Après de longues contestations dans lesquelles l’avantage reste à Jacob, les deux parents qui vont se séparer pour toujours se réconcilient ; une alliance est conclue, un monument s’élève, qui prend le nom de Gal-Hed, un sacrifice est offert, et un repas donné par Jacob achève de cimenter la paix et l’oubli du passé. Laban s’en retourne et Jacob s’apprête à pénétrer dans ce pays où il espère de retrouver son père, où il craint de rencontrer le frère qu’il a dépouillé. Comme il est agité de diverses pensées, de souvenirs pénibles, d’incertitudes et d’angoisses, une première vision le rassure, les anges de Dieu viennent au-devant de lui comme pour le saluer, et il nomme ce lieu, en souvenir de cet événement, Mahanaïm, c’est-à-dire le camp de Dieu. Mais il apprend l’approche d’Ésaü, suivi de 400 hommes ; méfiant et rancunier, il suppose au généreux Ésaü plus de rancune que celui-ci n’est capable d’en conserver ; il prend ses précautions ; il partage ses troupeaux en deux bandes qu’il envoie en deux directions différentes, afin que si l’une pérît, l’autre puisse être sauvée ; puis, pour essayer de les mettre à l’abri l’une et l’autre, il met à part pour son frère un présent considérable de chèvres, de brebis, de chameaux, de vaches et d’ânesses, et confie ces cinq troupeaux à cinq de ses serviteurs qu’il espace de manière que Ésaü ne les rencontre que successivement, et soit peu à peu disposé d’une manière favorable à lui pardonner. Cette combinaison étant achevée, Jacob envoie au-delà du Jabbok tout ce qui l’accompagnait, famille et troupeaux, et il reste seul sur la rive de l’exil, pour faire peut-être le compte de ses voies, et réfléchir aux diverses dispensations providentielles dont il avait été l’objet pendant une vie de près d’un siècle (98 ans). Sa vie avait été une lutte continuelle contre Dieu et les hommes ; il avait lutté dès le sein de sa mère pour supplanter son frère, et il avait fini par être le maître. Pendant qu’il était là, plongé dans ces pensées dont ceux qui ont quelque peu vécu sont bien à même de comprendre la nature et peut-être la tristesse, un homme lutta avec lui toute la nuit, jusqu’au lever du soleil, lutte miraculeuse, mystérieuse, unique. On voudrait pouvoir croire à une lutte toute morale et spirituelle, tant l’idée d’un combat corps à corps d’un homme avec Dieu répugne à notre intelligence ; mais le récit de l’historien sacré est si exact, si complet, si précis, qu’on est obligé de reconnaître qu’il y a eu lutte matérielle et physique entre ces deux personnes, quoiqu’il s’y joignît aussi en même temps une lutte morale qui devait aboutir à un triomphe plus élevé. La hanche démise fut pour Jacob une défaite et une humiliation ; il avait été vaincu et devait se le rappeler à toujours ; mais ce trophée de défaite était en même temps pour lui un trophée de victoire, et lui rappelait que ce qu’il avait recherché dans la lutte il l’avait obtenu, la bénédiction de son adversaire. Il pleura et il demanda grâce, dit Osée 12.5, et il fut le plus fort en luttant avec Dieu, car cet adversaire était en effet l’Éternel lui-même. Jacob reçut alors le nom d’Israël qui consacrait son triomphe, et il nomma ce lieu Péniel, parce que, dit-il, j’ai vu Dieu face à face. Il aurait voulu connaître le nom de son adversaire, mais ce sont là de ces choses qui n’ont point de nom au terrestre séjour. L’homme ne peut nommer que les êtres qui ont quelque rapport avec lui, qui sont finis en gloire, en durée, en étendue. Ce moyen de reconnaître ce qui appartient à la terre et qui fut donné à l’homme dès la création ne peut s’appliquer aux êtres infinis ; le Dieu de Moïse est celui qui est, le Dieu de Manoah est l’admirable, mais il ne se nomme pas. L’idolâtrie d’ailleurs aime à rendre son culte à ce qui a un nom, et Jéhovah ne voulait pas être assimilé à Baal ; le paganisme seul a des noms pour ses milliers de dieux et de saints.
Au matin Jacob passe le gué et rejoint sa famille ; mais déjà Ésaü s’approche, et Jacob, par un surcroît de précautions, divise les enfants en trois bandes, en tète les deux servantes avec leurs enfants, puis Léa avec les siens, et enfin Rachel avec Joseph. Mais toutes ces mesures stratégiques devaient être inutiles ; la prudence n’est bonne que contre des adversaires, et Ésaü s’avançait en frère, en ami ; tout était oublié, excepté l’affection fraternelle, et dès qu’il voit Jacob il se jette à son cou et l’embrasse en fondant en larmes, pendant que Jacob voulait se prosterner devant lui. Ésaü fait la connaissance de ses belles-sœurs et de ses neveux, et n’accepte que sur les instantes prières de Jacob les présents que celui-ci lui a destinés ; puis les deux frères se séparent après que Jacob eut promis à Ésaü de l’aller voir dans ses montagnes de Séhir, promesse sur l’exécution de laquelle nous ne voyons rien dans l’Écriture, quoiqu’il soit fort possible que Jacob ait fait ce voyage, soit pendant son séjour à Succoth même, soit pendant son séjour à Sichem, soit plus tard encore ; peut-être aussi cette promesse n’était-elle qu’une ruse de plus pour se débarrasser plus facilement et plus vite de la présence d’un frère qui le gênait et le troublait.
Après s’être d’abord établi pendant quelque temps à Succoth sur la rive orientale du Jourdain, Jacob passe à Sichem ; puis, après l’enlèvement de Dina et la vengeance de Siméon et de Lévi, il quitte cette contrée et se rend à Béthel, ayant enseveli d’abord les idoles héviennes dont le culte s’était introduit dans sa famille ; il s’établit ensuite successivement à Ephrath, à Migdal-Héder et enfin à Hébron dans les plaines de Mamré, où il retrouve son père, le vieillard Isaac qui ne tarde pas à rendre le dernier soupir entre les bras de ses deux fils réunis pour l’accompagner au sépulcre. Mais les souffrances du triste pèlerinage de Jacob ne sont pas à leur terme ; les chagrins qu’il a causés à son père, ses fils doivent les lui rendre avec usure. Le vieillard aime Joseph l’enfant de Rachel, et ses frères jaloux le font disparaître et remettent à leur père une robe magnifique, teinte de sang, que Jacob ne peut hésiter à reconnaître pour celle qu’il a donnée à Joseph. Jacob déchire ses vêtements, met un sac sur ses reins et repousse toute consolation : « Certainement, dit-il, je descendrai en menant deuil au sépulcre vers mon fils ! » C’est ainsi qu’il le pleurait, c’est ainsi que s’écoulèrent vingt années. Benjamin avait succédé à Joseph sans le remplacer dans le cœur de Jacob, et le dernier enfant de Rachel rappelait à Jacob tout ensemble et Rachel et Joseph, deux objets qu’il avait tant aimés. Les sept années de famine se firent sentir en Canaan comme en Égypte, et Jacob envoya ses dix fils dans ce dernier pays pour y acheter du blé, mais il retint auprès de lui Benjamin. Des dix fils qui étaient partis il n’en revint que neuf ; Siméon avait été retenu prisonnier par celui qui dominait en Égypte, et ce dur gouverneur qui avait maltraité les dix frères les prenant pour des espions, leur avait défendu de reparaître en sa présence sans amener avec eux le dernier de la famille, Benjamin. Jacob écoute avec étonnement le rapport de ses fils, et l’étonnement de tous redouble quand, à l’ouverture des sacs, ils retrouvent l’argent qu’ils avaient cependant déposé en mains propres lorsqu’ils avaient acheté le blé. Bientôt un second voyage devint nécessaire, mais Jacob refusait d’y consentir ; car, disait-il, vous m’avez privé d’enfants ; Joseph n’est plus, et Siméon n’est plus, et vous prendriez Benjamin ! Toutes ces choses sont contre moi ! Il ignorait encore que toutes choses contribuent ensemble au bien de ceux qui aiment Dieu, mais il l’apprit bientôt par une douce expérience. Contraint de laisser partir Benjamin, il s’écriait avec résignation : « S’il faut que je sois privé de ces deux fils, que j’en sois privé ! » et peu de temps après, non seulement Siméon était de retour, non seulement Benjamin lui était rendu, mais il entendit de la bouche de ses fils ces paroles qui étaient la résurrection de sa vieillesse : « Joseph vit ! et même il commande sur tout le pays d’Égypte ». Jacob alors part avec toute sa famille (Exode 4.4 ; 1 Samuel 12.8 ; Actes 7.14), et Dieu, sans la permission de qui il n’eût pu sortir, l’y autorise par une vision à Beër-Shéba, lui réitérant les promesses qu’il lui a déjà faites pour sa postérité, et lui annonçant qu’après s’être beaucoup accrus en Égypte, ses descendants en sortiraient pour venir habiter de nouveau Canaan. Bientôt il arrive à Goshen, Joseph accourt à sa rencontre ; le père et le fils se jettent dans les bras l’un de l’autre en fondant en larmes, et Jacob attend la mort avec joie ; car, dit-il, j’ai vu ton visage, et que tu vis encore (1706 av. J.-C.). Présenté à Pharaon, Jacob parle comme un sage qui n’est plus de ce monde, il bénit le roi qui l’accueillit avec honneur comme le vénérable père de son premier ministre, et il résume sa vie en ces mots : « Les jours de mon pèlerinage ont été courts et mauvais ». Dès lors, il vécut encore quelques années en Goshen, heureux et fier de son Joseph qu’il avait retrouvé ; puis il s’éteignit doucement à l’Âge de cent quarante-sept ans (1689 av. J.-C.), ayant recommandé à Joseph et à ses fils de ne point laisser reposer ses os sur la terre étrangère, mais de les transporter auprès de ceux de ses pères dans la caverne de Macpéla. Peu de temps avant sa mort, il avait adopté comme siens les enfants de Joseph, léguant à celui-ci, comme au plus puissant de la famille et au plus propre à le conserver, le territoire de Sichem qu’il avait acheté des Amorréens (Héviens), et qu’il peut dire avoir conquis par son arc, en pensant à la violence dont deux de ses fils ont usé à l’égard des Sichémites. Les bénédictions prophétiques qu’il prononça sur ses enfants sont pleines de grâce, de force et de profondeur ; s’il est sévère, c’est qu’il ne parle plus comme père, mais comme prophète ; il déclare ce qui doit arriver. Joseph conduisit lui-même en Canaan le corps de son père, qui fut enseveli avec grande pompe et au milieu d’un concours immense de personnes venues d’Égypte pour y assister.
Le nom de Jacob se retrouve dans de nombreux passages (Ézéchiel 28.25 ; 37.23 ; Osée 12.13 ; Malachie 1.2 ; Romains 9.13 ; Hébreux 11.9-21) et ailleurs.
Ce patriarche qui vécut quinze ans avec Abraham, se présente avec un caractère bien différent de celui de son père et de son aïeul ; on peut dire qu’il est sans grandeur naturelle, à la fois ardent et efféminé, faible et passionné, rusé, trompeur, peu scrupuleux sur les moyens ; il ne grandit que par de rudes expériences et par l’adversité ; mais ces épreuves lui sont utiles, il profite à une dure école, et mûrit forcément. Les vingt années qu’il passe à pleurer Joseph abrègent sa vie et sont à la fois pour lui la dernière et la plus douloureuse des épreuves ; toutes ses souffrances se montrent dans cette parole qu’il adresse au roi d’Égypte : « Mes jours n’ont pas atteint les jours des années de la vie de mes pères au temps de leurs pèlerinages ». Sa noble vieillesse fait oublier les péchés de sa jeunesse et de sa maturité, et Jacob est un exemple de plus qui prouve que Dieu choisit librement ceux dont il veut faire des vases à honneur, et qu’il les façonne d’entre ceux-là mêmes qui sont le moins honorables. Jacob est le symbole de l’espérance (Schroeder) ; il a passé sa vie à attendre plus qu’à jouir, à espérer plus qu’à posséder.
La Fontaine de Jacob, dont il est parlé Jean 4.6, et près de laquelle eut lieu l’entretien de Christ avec la Samaritaine, était située près de Sichem sur la route qui conduit à Jérusalem ; elle tirait son nom du patriarche qui l’avait, dit-on, fait creuser. Quelques voyageurs disent l’avoir retrouvée à quelque distance de Naplouse, dans un creux de rocher profond de trente-cinq mètres, mais contenant peu d’eau, situé dans un petit vallon qui court du nord au sud et qui est fort riche en sources ; d’autres pensent que la fontaine de Jacob est une source située dans la ville même de Sichem et qui porte encore le nom du patriarche.
2°. Jacob, père de Joseph le charpentier (Matthieu 1.16), inconnu.
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Jacob (1)
Fils d’Isaac et de Rébecca, naquit l’an du monde 2168, avant Jésus-Christ 1832, avant l’ère vulgaire 1836. Il était frère cadet et jumeau d’Ésaü. On remarqua qu’en naissant il tenait le talon d’Ésaü, son frère, ce qui lui fit donner le nom de Jacob (Genèse 25.25), qui veut dire celui qui supplante ou qui saisit son adversaire par le pied, pour le faire tomber. C’était une espèce de pronostic de ce qu’il devait faire dans la suite. Pendant la grossesse de Rébecca, Isaac étant allé consulter le Seigneur sur les tressaillements que faisaient les deux jumeaux dans le sein de leur mère, Dieu lui déclara que Rébecca serait mère de deux fils qui deviendraient chefs de deux grands peuples ; mais que l’aîné serait assujetti au plus jeune (Genèse 25.21-23). Jacob était d’un tempérament doux et paisible, qui aimait la vie tranquille de la maison ; au lieu qu’Ésaü était d’un naturel plus bouillant, plus farouche, et qui avait une grande passion pour les exercices de la chasse. Isaac avait une tendresse particulière pour Ésaü ; mais Rébecca aimait davantage Jacob.
Un jour Jacob ayant fait cuire pour lui un mets de lentilles, Ésaü, qui revenait de la chasse extrêmement fatigué et ayant fort grand appétit, pria son frère de lui donner de ce mets qu’il avait préparé pour soi : mais Jacob ne lui en voulut point donner, à moins qu’il ne lui cédât son droit d’aînesse. Ésaü répondit (Genèse 25.32) : Je me meurs de fatigue, de quoi me servira mon droit d’aînesse ? Jacob reprit : Jurez-le-moi donc. Ésaü le lui jura et lui vendit son droit d’aînesse ; et aussitôt ayant pris le mets de lentilles et le pain, il mangea et but, et s’en alla, sans se mettre en peine de son droit d’aînesse qu’il venait de vendre. Cette action, qui ne paraissait qu’un jeu, déclarait assez l’esprit et les sentiments des deux frères ; et saint Paul n’a pas fait difficulté de traiter Ésaü de profane (Hébreux 12.16), pour avoir ainsi vendu son droit d’aînesse.
Longtemps après (Genèse 27.1-2, An du monde 2215, Avant. Jésus-Christ 1755, Avant l’ère vulgaire 1759), les deux frères ayant soixante-dix-sept ans, et Isaac, leur père, cent trente-sept ans, il arriva qu’Isaac tomba malade d’une espèce de langueur ; et croyant que sa dernière heure était proche, n’appela son fils Ésaü, et lui dit d’aller lui prendre quelque chose à la chasse, de le lui apprêter comme il savait qu’il l’aimait, de le lui apporter, et qu’il lui donnerait sa dernière bénédiction. Ésaü obéit, prend ses armes, et va à la chasse. Or Isaac avait la vue tellement affaiblie par l’âge, qu’il ne voyait plus. Rébecca, sa femme, qui avait ouï ce qu’il avait dit à Ésaü, en donna avis à Jacob, son fils bien-aimé. Elle ajouta : Suivez le conseil que je vais vous donner : Allez vite au troupeau, et apportez-moi deux des meilleurs chevreaux, afin que je les prépare pour votre père. Vous les lui présenterez, et il vous donnera sa bénédiction. Jacob s’en excusa d’abord, disant : Vous savez qu’Ésaü mon frère est tout velu, et que moi je n’ai point de poil ; si mon père me touche avec la main, je crains qu’il ne s’imagine que j’ai voulu le tromper, et que je n’attire sur moi sa malédiction, au lieu de sa bénédiction. Rébecca lui répondit : Que cette malédiction retombe sur moi, mon fils ; écoutez-moi seulement, et allez quérir ce que je vous dis. Jacob y alla, et Rébecca prépara un mets à Isaac, comme elle savait qu’il l’aimait. Elle revêtit Jacob des plus beaux habits d’Ésaü, lui couvrit les mains et le cou avec les peaux des chevreaux qu’elle avait fait cuire, lui donna ces mets, et le fit entrer dans la chambre d’Isaac.
Isaac l’ayant ouï, lui demanda qui il était ; car, comme on l’a dit, il ne voyait pas. Jacob répondit : Je suis votre fils Ésaü (Si l’on veut savoir ce que les Pères et les interprètes ont pensé de cette action de Jacob, et si c’est un péché ou non, si c’est un mensonge ou si ce n’en est pas un, on peut consulter pour l’affirmative, c’est-à-dire, pour le sentiment qui tient qu’il y a mensonge et péché, S. Augustin etc. Et pour la négative, certains pensent qu’il n’y a point de péché, et qu’il n’y a qu’un de ces mensonges permis. D’autres pensent que Jacob agit sous l’inspiration de Dieu, d’autres y voient un péché véniel). Isaac lui dit : Comment avez-vous pu rencontrer sitôt quelque chose ? Jacob répliqua : La volonté de Dieu a fait que j’ai rencontré aussitôt ce que je cherchais. Isaac lui dit d’approcher, afin qu’il le touchât et qu’il s’assurât si c’était véritablement Ésaü. Il le toucha ; et, lui ayant trouvé les mains chargées de poil, il dit : Pour la voix, c’est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d’Ésaü. Après donc qu’il eut bu et mangé, il dit à Jacob de s’approcher, afin qu’il le baisât et qu’il le bénît. Jacob s’étant approché, Isaac sentit la bonne odeur de ses habits, et lui dit :
Voilà l’odeur de mon fils, qui est semblable à l’odeur d’un champ bien rempli et comblé des bénédictions du Seigneur. Que le Seigneur verse sa rosée sur vos terres, et qu’il les engraisse pour produire une abondance de blé et de vin. Que les peuples vous soient assujettis, que les tribus se prosternent devant vous. Soyez le Seigneur de vos frères et le maître des enfants de votre mère. Que celui qui vous maudira soit maudit ; et que celui qui vous bénira soit comblé de bénédictions.
À peine Isaac avait-il achevé ces paroles, qu’Ésaü arriva et vint apporter à son père les mets qu’il lui avait préparés de sa chasse. Isaac fut frappé d’un profond étonnement, et dit à Ésaü : Jacob votre frère m’est venu surprendre et m’a ravi la bénédiction que j’avais dessein de vous donner. Ésaü répondit : C’est avec justice qu’on lui a donné le nom de Jacob, ou d’homme qui supplante. Voici déjà la seconde fois qu’il m’a supplanté il m’a enlevé mon droit d’aînesse, et il vient encore de me dérober la bénédiction qui m’était due. Et s’adressant à Isaac, il le pria avec beaucoup d’instance de le bénir. Mais Isaac lui répondit : Je l’ai établi votre maître, je lui ai assujetti tous ses frères, je lui ai donné pour nourriture le vin et le froment ; et après cela, mon fils, que puis-je faire ? Ésaü répondit : N’avez-vous donc, mon père, qu’une bénédiction ? Je vous prie de me bénir aussi. Et comme il pleurait, en jetant de grands cris, Isaac, touché de compassion, lui dit : Votre bénédiction sera dans la graisse de la terre et dans la rosée du ciel ; vous vivrez de votre épée, et vous serez assujetti à votre frère ; mais le temps viendra que vous secouerez son joug de dessus votre cou, et que vous vous en délivrerez. Quelques-uns traduisent l’hébreu dans un autre sens : Votre bénédiction sera loin de graisse de la terre et de la rosée du ciel ; mais vous vivrez de votre épée, etc.
Depuis ce temps, Ésaü conservait toujours une haine secrète contre Jacob, et disait dans son cœur : Le temps du deuil de mon père viendra, et je me déferai de Jacob, mon frère. Rébecca étant informée du mauvais dessein d’Ésaü, fit venir Jaeob et lui dit qu’il fallait qu’il allât dans la Mésopotamie, dans la ville d’Haran, auprès de Laban, son onde, en attendant que la colère d’Ésaü se passât. Elle fit ensuite entendre la même chose à Isaac, et lui dit que la vie lui serait insupportable, si Jacob épousait une Chananéenne. Isaac fit donc venir Jacob (Genèse 28.1-2), lui donna sa bénédiction, et lui dit d’aller en Mésopotamie, et d’épouser une des filles de son oncle Laban. Jacob partit secrètement ; et étant arrivé, après le coucher du soleil, dans un certain lieu où il voulait passer la nuit, il prit une des pierres qui étaient là, et l’ayant mise sous sa tête, il s’endormit. Alors il vit en songe une échelle, dont le pied était appuyé sur la terre, et le haut touchait au ciel ; et des anges de Dieu, qui montaient et qui descendaient par cette échelle. Il vit aussi le Seigneur appuyé sur le haut de l’échelle, qui lui dit : Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham et d’Isaac ; je vous donnerai, et à vos descendants, la terre où vous dormez, votre race sera nombreuse comme le sable de la mer, et toutes les nations seront bénies dans vous et dans celui qui sortira de vous.
Jacob s’étant éveillé, s’écria : Le Seigneur est vraiment en ce lieu-ci ; et je ne le savais pas. Que ce lieu est redoutable Ce n’est autre chose que la maison de Dieu, et la porte du ciel. Et s’étant levé de grand matin, il prit la pierre qu’il avait mise sous sa tête, l’érigea en monument, répandant de l’huile par-dessus ; et il donna le nom de Béthel ; au lieu où il avait dormi ; nom qui passa à la ville de Luza, qui était voisine. En même temps il pria le Seigneur de le protéger dans le voyage qu’il allait entreprendre, et il lui voua la dime de tout ce qu’il pourrait acquérir par son travail.
Il partit de Béthel (Genèse 29.1), et après quelques jours de marche, il arriva dans la Mésopotamie, près de la ville de Haran, où demeurait Laban, son oncle. Il s’informa des bergers qu’il trouva près de là si Laban était en santé. On lui dit qu’il se portait bien, et que Rachel, sa fille, allait venir en ce lieu, pour abreuver son troupeau. Dès qu’elle fut arrivée, Jacob ôta la pierre qui couvrait le puits, lui aida à donner de l’eau à ses brebis, et lui déclara qu’il était son cousin germain, fils de Rébecca, sœur de Laban. Aussitôt Rachel accourut en donner avis à son père ; et Laban vint avec empressement recevoir son neveu ; et l’amener dans sa maison. Un mois s’étant écoulé, Laban dit à Jacob : Faut-il à cause que vous êtes mon neveu que vous me serviez gratuitement ? Dites-moi donc quelle récompense vous demandez ? Or Laban avait deux filles, dont l’aînée s’appelait Lia, et la seconde Rachel. Jacob répondit donc à Laban : Je vous servirai sept ans, si vous voulez me donner Rachel pour femme. Laban y consentit, et bientôt après, la cérémonie des noces se fit à la manière du pays. Le soir Laban fit mener Lia au lieu de Rachel, dans la chambre de Jacob, en sorte que Jacob ne s’aperçut de la supercherie de Laban que le lendemain au matin. Alors il s’en plaignit fortement : mais son beau-père lui répondit que ce n’était pas la coutume du pays que l’on mariât les plus jeunes avant les aînées, et que s’il voulait épouser encore Rachel, il le pouvait en le servant encore sept autres années.
Quelque injuste que fût cette condition, Jacob y consentit, par l’extrême amour qu’il portait à Rachel, et lorsqu’il l’eut épousée, il la préféra à Lia. Mais Dieu accorda la fécondité à celle-ci, pendant que Rachel était stérile. Lia eut de suite quatre fils ; savoir, Ruben, Siméon, Lévi et Juda ; et Rachel voyant qu’elle n’avait point d’enfants (Genèse 30), donna à son mari sa servante, nommée Bala, afin qu’au moins elle pût par son moyen avoir des enfants de Jacob. Bala eut donc Dan et Nephtali, que Rachel regarda comme siens. Lia, à l’imitation de Rachel, donna aussi à son mari Zelpha, sa servante, qui lui enfanta Gad et Aser. Après cela, Lia conçut de nouveau et eut un cinquième et un sixième fils, Issachar et Zabulon, et une fille nommée Dina. Enfin le Seigneur se souvint de Rachel et lui donna un fils nommé Joseph.
Jacob voyant sa famille assez nombreuse, et que le temps qu’il s’était obligé de servir Laban était fini le pria de trouver bon qu’il s’en retournât dans son pays avec ses femmes et ses enfants (An du monde 2260, Avant. Jésus-Christ 1740, Avant l’ère vulgaire 1744). Mais Laban, qui avait expérimenté combien les services de Jacob lui avaient été utiles, le pria de continuer d’avoir soin de ses troupeaux et lui promit quelle récompense il voudrait. Jacob lui dit : Je m’offre à vous servir encore six ans, pourvu que vous vouliez me donner tout ce qui naîtra dans vos troupeaux de brebis et de chèvres de diverses couleurs, c’est-à-dire tachetées, et outre cela, les brebis noires. Tout le reste sera pour vous, c’est-à-dire tout ce qui naîtra d’une seule couleur dans les brebis et dans les chèvres, à l’exception des brebis noires. Par là Jacob ne se réservait que ce qui était de moindre pour la toison. Il ajouta : Et afin que vous ne croyiez pas que je veux user d’industrie pour faire naître plus d’agneaux ou de chevreaux de diverses couleurs, séparez tout ce qui est d’une seule couleur dans vos troupeaux, et laissez-en la garde à vos enfants, et donnez-moi seulement à garder tout ce qui est de différentes couleurs. Laban accepta volontiers ces conditions ; et le jour même, on fit la séparation des troupeaux, suivant le plan que Jacob en avait donné, et on mit trois jours de distance entre les troupeaux de Laban et ceux de Jacob.
Mais le Seigneur, voulant récompenser les travaux de Jacob, lui découvrit en songe un artifice (Genèse 31.10-12) qui lui réussit admirablement pour avoir des moutons et des chevreaux de différentes couleurs. Ce fut de mettre sur les abreuvoirs, où ses bêtes venaient quand elles étaient en chaleur, des branches vertes dont il ôtait l’écorce en certains endroits, ce qui causait une diversité de couleurs aux yeux des brebis et des chèvres, dans les branches mêmes et dans leur ombre qui paraissait dans l’eau : en sorte que les yeux des brebis en étant frappés, concevaient et produisaient des petits de différentes couleurs. Il n’employait pas toutefois cet artifice dans toutes les saisons. On croit communément qu’il n’exposait les branches qu’au printemps, parce qu’il était bien aise d’avoir beaucoup de petits de l’automne. Mais en automne, il laissait aller les choses suivant le cours naturel, n’étant pas fâché que Laban en eût quelqu’un de ceux qui naissaient au printemps, et qui étaient conçus en automne (Le texte hébreu présente quelques difficultés ; voir les commentateurs). L’artifice dont Jacob usa dans cette occasion, n’avait rien de surnaturel en lui-même. On sait que les animaux qui sont vivement frappés de quelques objets, conçoivent d’ordinaire et font leurs petits avec quelque tache de la couleur qui les a frappés. Il n’y a de miraculeux ici que la révélation que Dieu avait faite de ce moyen à Jacob pendant son sommeil. C’est le sentiment le plus commun parmi les Latins. Saint Jérôme, saint Augustin et saint Isidore de Séville l’ont suivi et l’ont appuyé de leurs raisons : mais saint Chrysostome, Théodoret et quelques autres ont cru que tout ceci était au-dessus des forces de la nature. [Voyez moutons]
Jacob acquit de si grands biens par les moyens dont nous venons de parler, que Laban et ses fils en conçurent de la jalousie, et qu’ils ne purent s’empêcher d’en marquer leur chagrin, comme si Jacob leur avait ravi ce qu’ils possédaient (Genèse 31). Ils ne le regardaient plus de même œil qu’auparavant, et ils disaient hautement qu’il s’était enrichi de leurs biens. Dans ce même temps, le Seigneur dit en songe à Jacob de s’en retourner dans son pays, et qu’il le protégerait. Jacob prit donc la résolution de s’en retourner dans la terre de Chanaan ; et ayant communiqué son dessein à ses femmes, il les trouva disposées à le suivre. Ainsi il prit ses femmes, ses enfants et son bétail, et sans en parler à Laban, il prit le chemin de la Palestine. Il était déjà parti depuis trois jours, lorsqu’on avertit Laban qu’il s’était retiré avec tout ce qui était à lui. Laban se mit à le poursuivre et l’atteignit enfin au bout de sept jours, sur les montagnes qui furent depuis nommées Galaad. Il se plaignit durement à Jacob de la conduite qu’il avait tenue à son égard en s’enfuyant ainsi, sans lui dire adieu. Il ajouta qu’il était en état de le faire repentir de son entreprise ; mais que le Dieu d’Abraham lui était apparu la nuit et lui avait défendu de lui rien dire d’offensant, qu’il lui pardonnait aisément l’envie qu’il avait eue de revoir son pays et ses parents. Mais, lui dit-il, pourquoi avez-vous dérobé mes dieux ? C’est que Rachel avait pris les téraphims de Laban à l’insu de Jacob.
Jacob répondit : Ce qui m’a fait partir sans vous en avertir, c’est que je craignais que vous ne retinssiez vos filles par force. Et à l’égard du vol, je consens que celui chez qui vous trouverez vos dieux soit mis à mort devant tous nos frères. Alors Rachel cacha les téraphims sous le bât d’un chameau, sur lequel elle s’assit ; et, quand Laban vint dans sa tente pour y fouiller, comme il avait fait dans toutes les autres, elle le pria de l’excuser si elle ne se levait pas, disant que ce qui est ordinaire aux femmes lui était arrivé. Ainsi elle rendit inutiles toutes les recherches de son père. Jacob à son tour se plaignit à Laban de toutes les mauvaises manières qu’il avait eues avec lui pendant son séjour dans la Mésopotamie, et de tout ce qu’il venait de faire en fouillant dans toutes ses tentes. Mais enfin tout cela se termina à se jurer réciproquement une alliance éternelle entre eux et leurs familles après eux. Ils dressèrent un monceau de pierres sur les monts de Galaad pour servir de monument de leur amitié. Jacob nomma ce monceau Gal-haed ; et Laban, Jegar-scheaddutha ; et, après avoir mangé ensemble sur le lieu même, qui depuis ce temps fut nommé Galaad, ils se séparèrent en parfaite intelligence. Laban prit la route de la Mésopotamie, et Jacob s’avançant vers le pays de Chanaan arriva sur le torrent de Jabok, à l’orient du Jourdain (Genèse 32), au lieu qui depuis ce temps fut appelé Mahanaïm, ou les deux camps, à cause de deux espèces de bataillons d’anges qui vinrent en cet endroit au-devant de Jacob. On dit que ces anges partagés ainsi en deux corps étaient les tutélaires de la Mésopotamie, qui accompagnèrent Jacob jusqu’au Jabok, et les protecteurs de la terre de Chanaan, qui le reçurent et lui firent escorte à son arrivée.
Pendant l’absence de Jacob, Ésaü son frère s’était établi dans les montagnes de Séïr, à l’orient tirant au midi du lieu où était alors Jacob. Celui-ci craignant que son frère ne conservât quelque ressentiment de l’injure qu’il croyait en avoir reçue, jugea à propos de le gagner par ses soumissions et par ses présents. Il lui envoya donner avis de son arrivée, et lui demander ses bonnes grâces. Aussitôt qu’Ésaü fut informé de sa venue, il partit avec quatre cents hommes pour le venir joindre. Jacob crut qu’il avait quelque mauvais dessein, et pour essayer de le fléchir, il lui envoya des chèvres, des brebis, des chameaux, des vaches, des ânesses avec leurs petits, et chargea ceux qui les conduisaient de présenter le tout de sa part à Ésaü, et de lui dire que c’étaient des présents qu’il lui envoyait pour trouver grâce à ses yeux, et qu’il venait lui-même après eux pour le saluer. Après avoir fait passer le torrent de Jabok à tout son monde, il demeura seul de l’autre côté ; et voilà un ange sous la forme d’un homme qui luttait avec lui jusqu’au matin. Cet ange, voyant qu’il ne pouvait surmonter Jacob, lui toucha le nerf de la cuisse qui se sécha aussitôt, et Jacob en demeura boiteux. L’ange lui dit : Laissez-moi aller, car l’aurore commence à paraître. Mais Jacob lui répondit : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m’ayez donné votre bénédiction. L’ange lui demanda : Quel est votre nom ? Il répondit : Je m’appelle Jacob. Et l’ange lui dit : On ne vous appellera plus ci-après Jacob, mais Israël. Et Jacob lui ayant aussi demandé son nom, il dit : Pourquoi me demandez-vous mon nom ? Et il le bénit au même lieu. Jacob appela donc ce lieu Phanuel, en disant : J’ai vu Dieu face à face, sans que j’en aie perdu la vie. L’aventure qui était arrivée en cet endroit à Jacob, lorsque l’ange lui toucha le nerf de la cuisse, est cause que les Israélites ne mangent point le nerf de la cuisse des animaux.
Lorsque Jacob eut passé le Jabok, il partagea son monde en deux bandes : Lia et ses enfants allaient les premiers (Genèse 33) ; Rachel et son fils Joseph étaient les derniers. Chacune était accompagnée de ses servantes. Jacob ayant aperçu de loin Ésaü qui venait à lui, s’avança et se prosterna sept fois jusqu’en terre devant lui. Lia et Rachel en firent de même avec leurs enfants. Jacob et Ésaü s’embrassèrent tendrement, et Jacob supplia Ésaü d’agréer les présents qu’il lui avait fait présenter par ses serviteurs. Ésaü les reçut, quoique avec peine, et il s’offrit d’accompagner Jacob avec ses gens pour lui servir d’escorte ; mais Jacob le pria de n’en pas prendre la peine, disant qu’il était obligé d’aller tout doucement, à cause du monde et des animaux qu’il menait avec lui ; mais qu’il espérait de l’aller voir quelque jour à Séhir. Ésaü s’en retourna donc, et Jacob arriva à Socoth, au delà du Jourdain, où il bâtit une maison. Il y demeura quelque temps, puis il passa le Jourdain, et vint à Salem, ville des Sichemites, où il demeura, ayant acheté cette partie du champ où il avait dressé ses tentes, pour la somme de cent khésita (Voyez Kesita) ou cent agneaux, ou cent pièces de monnaie, aux enfants d’Hémor, père de Sichem.
Pendant le séjour que Jacob fit à Salem (An du monde 2265 ou 2266, Avant. Jésus-Christ 1734, Avant l’ère vulgaire 1738), sa famille fut troublée par le violement de sa fille Dina (Genèse 34), qui fut ravie par Sichem, fils d’Hémor, de la manière que nous avons rapportée dans l’article Dina, et que nous dirons encore sous Sichem. Les fils de Jacob tirèrent une vengeance éclatante de cet outrage, en égorgeant tous les Sichémites et en pillant leur ville. Jacob craignant le ressentiment des peuples du pays, fut obligé de se retirer à Béthel (Genèse 35), selon l’ordre qu’il en avait reçu de Dieu, qui lui dit d’y demeurer et d’y dresser un autel. Pour se disposer au sacrifice qu’il y devait offrir, il commanda à ses gens de se purifier, de changer d’habits et de jeter loin d’eux toutes les divinités étrangères qu’ils pouvaient avoir apportées de la Mésopotamie. Jacob prit toutes ces idoles qu’ils lui donnèrent, et il les enfouit au pied du térébinthe qui était derrière la ville de Sichem. Il sortit de Sichem sans que personne osât l’attaquer. Il arriva heureusement à Béthel, y fit ses sacrifices, et le Seigneur lui étant apparu renouvela les promesses qu’il lui avait faites de le protéger et de multiplier sa race à l’infini.
Après avoir satisfait à sa dévotion à Béthel, il prit le chemin d’Hébron pour aller voir Isaac, son père, qui demeurait près de là dans la vallée de Mambré. En chemin Rachel mourut (Genèse 35.16-17, An du monde 2266) en travail de Benjamin, et elle fut enterrée près de Bethléem. Jacob lui érigea un monument ; et s’avançant vers Hébron il dressa ses tentes à la Tour du Troupeau. Il eut la satisfaction de trouver Isaac en vie, et ce bon patriarche vécut encore vingt-deux ans avec Jacob (Genèse 35), n’étant mort qu’en l’an du monde 2288, âgé de cent quatre-vingts ans. Jacob et Ésaü lui rendirent les derniers devoirs.
Environ dix ans avant la mort d’Isaac (An du monde 2276, Avant. Jésus-Christ 1724, Avant l’ère vulgaire 1728), arriva la disgrâce de Joseph qui fut vendu par ses frères, ainsi que nous le raconterons dans son article. Jacob qui crut qu’il avait été dévoré par les bêtes farouches, en fut affligé d’une manière proportionnée à la tendresse qu’il avait pour lui. Il dit dans sa douleur : Je descendrai au tombeau en pleurant mon fils, et il continua de le pleurer sans qu’on pût le consoler. Il fut environ vingt-deux ans dans le deuil, jusqu’à ce que Joseph se découvrit à ses frères (Joseph fut vendu en 2276. La première année de famine arriva en 2296. Jacob envoya ses fils en Égypte en 2297. Joseph se déclara à ses frères et fit venir Jacob en Égypte l’an 2298) que Jacob avait envoyés en Égypte pendant la famine, pour y acheter de la nourriture (Genèse 43-45). Jacob, ayant su que son fils qu’il pleurait depuis si longtemps, vivait encore, se réveilla comme d’un profond sommeil, et dit : Je suis content, puisque mon fils Joseph est en vie ; j’irai, et je le verrai avant que je meure. Il partit donc de la vallée de Mambré avec toute sa famille (Genèse 46), et vint à Bersabée où il y avait un autel consacré au Seigneur ; il y offrit ses sacrifices, et Dieu lui apparut la nuit, et lui dit qu’il pouvait descendre en Égypte, et que Joseph lui fermerait les yeux. Il arriva en Égypte arec soixante-dix personnes de sa race.
Lorsqu’il y fut arrivé, il envoya devant lui Juda pour avertir Joseph de son arrivée, et pour lui dire de le venir recevoir dans la terre de Gessen, ainsi qu’il en était convenu. Joseph y accourut, ils s’embrassèrent avec larmes, et Joseph le présenta à Pharaon (Genèse 47). Jacob ayant souhaité à ce prince toute sorte de bonheur, Pharaon lui demanda : Quel âge avez-vous ? Il répondit : Le temps de mon pèlerinage est de cent trente ans, temps court et mauvais, et peu de chose comparé à l’âge de mes pères. Joseph donna donc à son père et à ses frères la terre de Gessen, qui est un des meilleurs pays de l’Égypte, et il leur fournit abondamment pendant la famine tout ce qui leur fut nécessaire pour leur subsistance.
Jacob vécut en Égypte dix-sept ans, depuis 2298 jusqu’en 2315. Alors étant tombé malade (Genèse 48, An du monde 2315, Avant. Jésus-Christ 1985, Avant l’ère vulgaire 1689), Joseph le vint voir avec ses deux fils Éphraïm et Manassé. Lorsque Jacob sut qu’il était là, il le combla de bénédictions, lui dit qu’il adoptait Éphraïm et Manassé, et qu’ils seraient regardés comme Ruben et Siméon ; qu’ils partageraient avec eux la terre de Chanaan que Dieu lui avait promise à Béthel, et ayant fait approcher de son lit les deux fils de Joseph, il les embrassa et les bénit. Puis Joseph les ayant tirés d’entre les bras de son père, il les plaça à ses côtés, Éphraïm à la gauche de Jacob, et Manassé à sa droite. Mais Jacob, dirigé par l’esprit de prophétie, porta sa main droite sur la tête d’Éphraïm, et sa gauche sur celle de Manassé, croisant ainsi les mains, et il commença à les bénir. Mais Joseph croyant qu’il se trompait voulut lui faire changer la disposition de ses mains, et lui faire mettre la droite sur Manassé et la gauche sur Éphraïm. Jacob ne voulut point changer, et dit à Joseph : Je sais ce que je fais, mon fils. L’aîné sera père de plusieurs peuples, mais le cadet sera plus grand que lui. Ainsi il mit Éphraïm devant Manassé, et la tribu du premier fut en effet toujours plus puissante que celle du second, et Ephraim fut après Juda la plus grande tribu d’Israël. Jacob dit ensuite à Joseph que Dieu visiterait les Hébreux qui étaient en Égypte, et qu’il les ramènerait dans le pays de Chanaan promis à leurs pères. Il ajouta : Je vous laisse en partage, par-dessus vos autres frères, le champ que j’ai gagné sur les Amorrhéens par mon épée et par mon arc.
Quelque temps après (Genèse 49, An du monde 2315, Avant. Jésus-Christ 1685, Avant l’ère vulgaire 1689), Jacob appela tous ses enfants pour leur donner sa dernière bénédiction, et leur prédire ce qui devait leur arriver dans les derniers temps. Il leur parla à tous, les uns après les autres, et donna des louanges aux uns, fit des reproches aux autres, et marqua fort distinctement le caractère de chacune des tribus, et le pays qui devait leur échoir par le sort ; il donna surtout de grandes louanges à Juda et à Joseph, et promit à la tribu de Juda, que le sceptre ne sortirait point de sa race, qu’on ne vit venir le Messie, qui est l’attente des nations. Après cela, il recommanda à ses fils qu’ils l’enterrassent dans la caverne qui était dans le champ d’Ephron, vis-à-vis Mambré, où Abraham et Sara, Isaac et Rébecca étaient enterrés ; puis il se recoucha sur son lit, et mourut. Joseph le fit embaumer à la manière des Égyptiens (Genèse 50), et il fut pleuré par toute l’Égypte pendant soixante-dix jours. Après quoi, Joseph et ses frères, accompagnés des premiers de l’Égypte, le portèrent, avec la permission du roi d’Égypte, dans le tombeau de ses pères, près d’Hébron, où Liah, sa femme, était déjà enterrée. Quand ils furent arrivés dans la terre de Chanaan, ils firent encore un grand deuil pendant sept jours ; ce qui fit donner au lieu où ils s’arrêtèrent, le nom de Deuil de l’Égypte.
L’auteur de l’Ecclésiastique (Ecclésiaste 44.25-26) a fait en peu de mots l’éloge de Jacob, en disant que « le Seigneur a fait reposer sur la tête de Jacob les bénédictions et l’alliance qu’il avait faites avec Abraham et Isaac, qu’il l’a comblé de ses grâces, qu’il lui a donné la terre promise en héritage ; il l’a rendu père d’une famille nombreuse, des douze patriarches chefs des douze tribus enfin il a fait sortir de lui (Joseph) cet homme de miséricorde qui a trouvé grâce en présence de toute chair. »
Jacob a non-seulement prédit la venue du Sauveur par ses prophéties, il l’a encore représenté dans toute sa conduite, dans ses travaux, dans sa fuite, dans son mariage, premièrement avec Liah, figure de la Synagogue, puis avec Rachel sa bien-aimée, figure de l’Église.
Les mahométans soutiennent que Jacob père des douze patriarches d’où sont sorties les douze tribus, fut prophète, et que de sa race sont sortis tous les prophètes, à l’exception de Job, Jétro beau-père de Moïse, et Mahomet. Ils croient de plus que la royauté demeura dans sa famille jusqu’au temps de Jean-Baptiste et de Jésus-Christ ; que comme les douze tribus des Juifs sont sorties de Jacob, ainsi les tribus des Arabes sont sorties d’Ismaël fils aîné d’Abraham [Les historiens païens ont connu l’histoire de Jacob, aussi bien que celle d’Abraham et d’autres personnages célèbres de l’Ancien Testament ; nous nommerons Démétrios, cité par Polyhistor, comme le rapporte Eusèbe. Plusieurs savants modernes prouvent que l’histoire de Jacob chez Laban a fourni à Homère le fond de la fable de Laomédon. Voyez Laban].
Jacob (Fontaine, ou puits de) (2)
C’est le puits qui est près de la ville de Sichem, sur lequel Jésus-Christ parla à la Samaritaine (Jean 4.16). C’était près de là que Jacob avait sa demeure, avant que ses fils eussent mis à mort les habitants de Sichem. Les anciens voyageurs parlent d’une église dédiée à saint Jean-Baptiste, bâtie en forme de croix sur la fontaine, ou le puits de Jacob. Ce puits était dans l’église et devant les balustres de l’autel. On y voyait encore, dit-on, le seau dont la Samaritaine s’était servie, et les malades y venaient pour y boire et pour y recouvrer la santé.
Jacob (Gué de) (3)
On prétend que le gué de Jacob est au-dessus de l’embouchure du Jourdain dans la mer de Tibériade et au-dessous de Césarée de Philippe, à l’endroit où il y a aujourd’hui un pont. Mais il n’y a nulle apparence que Jacob ait passé le Jourdain en cet endroit. Il est bien plus vraisemblable qu’il le passa à Bethsan, ou aux environs ; puisqu’il est certain qu’à son retour de la Mésopotamie, il passa le Jabok à Mahanaïm, et que de là il alla à Phanuel et à Socoth, qui sont près de Bethsan et bien éloignés de ce prétendu gué de Jacob. Or il parait qu’il avait passé le Jourdain en allant à Haran, au même lieu où il le passa au retour, puisqu’il dit (Genèse 32.10) : J’ai passé ce fleuve du Jourdain n’ayant que mon bâton, et à présent je le passe avec deux grosses troupes. Voyez Asor et Béthulie, mes additions].
Jacob (4)
Fils de Mathan, et père de saint Joseph (Matthieu 1.15). On ne sait rien de particulier de sa vie.
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
(hébreu Yaaqôb)
1.
Les conteurs hébreux, toujours préoccupés d’étymologies parlantes, rattachent ce nom, soit au substantif âqéb = talon (Genèse 25.26), soit au verbe âqab = tromper (Genèse 27.36, cf. Osée 12.4 ; dans Version Synodale, supplanter, ce qui paraît fautif). On trouve dans les inscriptions égyptiennes et babyloniennes des noms qui peuvent se ramener à un original hébraïque tel que Jacob-el, mais rien ne prouve qu’il s’agisse là précisément du Jacob de la Genèse. D’après la tradition consignée dans Genèse 32.28 (cf. Genèse 35.10 ; Genèse 35.22 ; Genèse 46.1, etc., J), Jacob portait secondairement le nom d’Israël, qui y est interprété : lutteur avec Dieu, et pouvait signifier : Dieu lutte, ou : que Dieu lutte ! Inversement, dans la littérature postérieure, le peuple d’Israël (voir ce mot) sera souvent appelé Jacob, surtout en poésie (Psaumes 14.7 ; Amos 6.8 ; Ésaïe 14.1 ; Romains 9.13 etc.).
2.
La première partie de la vie de ce patriarche se passe au foyer de son père Isaac et de sa mère Rébecca. Les deux frères jumeaux, Ésaü et Jacob, sont rivaux, et dans leur rivalité se reflète à l’avance la tension qui existera en permanence entre Israël, le peuple paisible et pastoral, issu de Jacob, et Édom, le peuple aventureux et rude, issu d’Ésaù. Les conteurs israélites s’appliquent avec prédilection à élucider cette énigme : pourquoi Jacob, le dernier-né, est-il devenu le plus puissant (Genèse 25.23) ? Et deux raisons sont indiquées : d’une part Jacob a acheté à son frère, du plein gré de celui-ci, son droit d’aînesse, moyennant un plat de lentilles (Genèse 25.29 ; Genèse 25.34) ; d’autre part Jacob, aidé de sa mère, a trouvé moyen de surprendre la confiance paternelle et de se faire donner la bénédiction de l’aîné (Genèse 27.1-40). Nul ne peut juger équitablement un tel récit s’il se place au point de vue de la morale évoluée qui est la nôtre. Pour les conteurs qui nous ont transmis ce récit, Jacob, le héros national, n’a pas commis de faute. Il a très habilement conquis pour lui et ses descendants la première place, en utilisant ces deux moyens étroitement associés chez les peuples orientaux : l’achat et la tromperie. Cette absence de sensibilité morale comme aussi l’impossibilité pour Isaac, si peiné qu’il soit, de retirer sa bénédiction une fois donnée (l’opus operatum) attestent que nous avons ici affaire à un récit dont la forme actuelle elle-même remonte assez haut (cf. Gunkel, Genesis)
3.
Pour des raisons faciles à comprendre, Jacob quitte la demeure de ses parents (Béer-Séba) et se dirige vers le pays d’origine de sa mère (Paddan-Aram, selon P ; Caran, selon JE). En cours de route il a, de nuit, une vision demeurée célèbre (Genèse 28.10 ; Genèse 28.22). Dans cette vision paraît se refléter la vieille idée cosmologique d’un axe du monde qui unit le ciel au « nombril de la terre » et qui est figuré tantôt par un pieu sacré, tantôt par une tour élevée, tantôt, comme ici, par une échelle (voir ce mot). Les antiques notions cosmologiques se sont estompées, faisant place au symbole merveilleux des anges qui montent et descendent le long de l’échelle, représentant l’échange continuel des prières et des grâces entre la terre et le ciel. Deux textes très différents d’esprit suivent le récit de la vision proprement dite. Dans l’un (Genèse 28.13-16 J) l’Éternel renouvelle à Jacob, d’une manière absolument inconditionnelle, les promesses accordées naguère à la foi d’Abraham. Dans l’autre (Genèse 28.20 ; Genèse 28.22 E) Jacob fait un marché avec Dieu : Si l’Éternel me protège, me nourrit, me ramène chez mon père, l’Éternel sera mon Dieu, et je lui donnerai la dîme de ce qu’il me donnera ! À côté de la religion de la grâce et de la foi, celle du « donnant donnant ». Béthel, l’endroit sacré où la tradition place la vision de Jacob et où (d’après E) le patriarche éleva une pierre sainte (matséba), fut jusqu’à la réforme de Josias un sanctuaire très réputé en Israël (Juges 20.18 ; Juges 20.26 et suivant, 1 Samuel 10.3 ; Amos 4.4 ; Amos 7.10-13 ; Osée 10.5 ; 1 Rois 12.29 ; 2 Rois 23.15, etc.).
4.
Arrivé au pays de sa mère et introduit au foyer de sa famille lointaine à la suite d’un épisode de vie pastorale qui ressemble à celui dont Moïse sera le héros (Genèse 29.1 ; Genèse 29.14, cf. Exode 2.16-21), Jacob devient l’hôte, puis l’employé de son oncle Laban. Et les conteurs nous font assister avec force détails au duel qui met aux prises le fils et le frère de la peu scrupuleuse Rébecca. La première passe d’armes tourne à l’avantage de l’oncle. Moyennant sept ans de service, celui-ci promet Rachel, sa fille cadette, à Jacob qui a noué avec elle une tendre idylle (Genèse 29.20). Mais, le moment de l’échéance arrivé, la fille aînée, Léa, moins aimée et moins belle (« les yeux délicats » de nos versions françaises sont un euphémisme ; il faut lire ; « les yeux ternes » ou « sans éclat ») est substituée a sa sœur. Pour que Laban lui donne aussi Rachel, Jacob est obligé de promettre sept nouvelles années de service (Genèse 29.25 ; Genèse 29.30). Le récit de la Genèse s’étend longuement sur la naissance des enfants de Jacob : des notions ethniques, du reste très anciennes, paraissent intervenir ici. En effet, les fils, moins directement légitimes, des servantes Zilpa et Bilha, portent les noms de celles des douze tribus qui apparaissent dans l’histoire comme les moins authentiquement et anciennement israélites, Gad et Asser, Dan et Nephthali (L. Gautier).
Il faut noter aussi le fait que Joseph, dont les descendants éphraïmites auront longtemps la prépondérance en Israël, apparaît ici comme le fils de Rachel, l’épouse préférée (Genèse 29.31 ; Genèse 30.24). Mais l’intérêt principal des conteurs est pour la revanche de Jacob sur Laban. Deux traditions, du reste étroitement apparentées, s’entremêlent dans le récit (très compliqué en son état actuel) des opérations au moyen desquelles le neveu réussit à augmenter considérablement son cheptel (Genèse 30.25-43). La technique de Jacob, trop habile à nos yeux, ne suscite aucune réserve de la part des conteurs, qui se réjouissent, au contraire, en connaisseurs, du succès éclatant de l’ancêtre, et qui montrent le Dieu de Béthel bénissant en toutes choses son adorateur (Genèse 31.1 ; Genèse 31.13). Finalement, grâce à un « décrochage » savant, Jacob réussit à se séparer de Laban, emmenant avec lui non seulement ses femmes, ses servantes et ses troupeaux immenses, mais aussi les théraphim de son beau-père (ces théraphim sont des idoles domestiques dont l’usage se maintiendra longtemps en Israël et dont il est parlé ici avec une irrévérence qui témoigne d’une confiance ébranlée : Genèse 31.14-44). Un accord et une alliance finissent par intervenir, mettant un terme à la compétition des deux rivaux (Genèse 31.45 ; Genèse 31.55).
5.
Ayant échappé à Laban, Jacob, qui se dirige vers la terre de Canaan, va se trouver nécessairement aux prises avec Ésaù dont il redoute, non sans raisons, le courroux. Il emploie divers moyens pour se tirer de cette situation difficile : messagers de paix (Genèse 32.3-5), division de la caravane en deux camps (verset 73), envoi de présents échelonnés (verset 13-21). En fin de compte l’accueil de l’aîné est tout différent de ce qu’on pouvait en attendre et les deux frères se réconcilient. Cependant Jacob, toujours précautionneux et voulant se prémunir contre un changement d’humeur d’Ésaü, obtient que celui-ci le laisse cheminer seul, sans même lui imposer une escorte (Genèse 33.1 ; Genèse 33.16).
6.
C’est en plein milieu des récits narrant la rencontre des deux frères qu’apparaît la très mystérieuse histoire de la lutte entre Jacob et l’Éternel (Genèse 32.24-32). Au passage du torrent du Jabbok, le patriarche nous est montré se mesurant avec un personnage qui n’est pas nommé, mais dans lequel il faut évidemment voir la divinité ou un de ses messagers. Divers indices (le texte hébreu, par exemple, porte au verset 31 Péniel et au verset 32 Penouel) tendent à prouver qu’ici aussi deux textes sont mélangés. Mais cette constatation est loin d’effacer toutes les difficultés. Qui est ce Dieu qui engage le combat contre Jacob, qui ne peut le vaincre et qui, finalement, le bénit ? Avec juste raison, H. Gunkel souligne que nous avons ici affaire à une scène digne du pinceau de Rembrandt. D’une part nous y trouvons des notions tout à fait archaïques, qui nous reportent à une époque très lointaine (le Dieu lutte corporellement avec l’homme et il ne peut affronter la lumière du jour, etc.). Mais d’autre part le « Je ne te laisserai pas que tu ne m’aies béni » a toujours évoqué et il évoque encore invinciblement chez tout lecteur croyant des réflexions prenantes sur la prière qui persévère.
7.
Tandis qu’Ésaü retourne à Séir, Jacob s’établit à Succoth (Genèse 33.17), à peu de distance à l’ouest de Péniel ; puis il se transporte (verset 18) à Sichem, localité qui aura dans l’histoire d’Israël une grande importance (Josué 20.7 ; Juges 9.1 ; 1 Rois 12.1 ; 1 Rois 12.25). L’histoire de Dina (Genèse 34). qui nous est rapportée en deux recensions, mais qui aboutit, dans l’une et dans l’autre, au massacre des Sichémites par les fils de Jacob, paraît reposer sur un fond historique solide, mais se rapporter à des faits survenus au moment de la conquête de Canaan. Anxieux des représailles possibles (Genèse 34.30), Jacob se remet en route avec sa smala, et se dirige vers Béthel, dont il renouvelle la consécration à l’Éternel par l’érection d’un autel (Genèse 35.7). La pierre sainte dont il est parlé au verset 14 est considérée par quelques-uns comme un monument funéraire consacré au souvenir de Débora, la nourrice de Rébecca, ensevelie sous le chêne sacré de Béthel (Genèse 35.8). Une nouvelle étape conduit encore les Jacobites à Éphrata, localité située vraisemblablement entre Béthel et Rama (1 Samuel 10.2, cf. Jérémie 31.15), et non aux environs de Bethléhem comme l’indique une glose postérieure. Là vient au jour le douzième fils, Benjamin, dont la naissance coûte la vie à sa mère Rachel. Sur la tombe de celle-ci est érigée également une « pierre du souvenir » (Genèse 35.16 ; Genèse 35.19).
8.
À partir de ce moment, la première place dans la tradition n’appartient plus à Jacob mais à Joseph. Le père est installé avec ses fils dans la région où Abraham et Isaac avaient séjourné (Genèse 37.1), c’est-à-dire dans la Palestine méridionale (Hébron et Béer-Séba). Il manifeste une préférence marquée pour Joseph, le fils de sa vieillesse et le fils de Rachel (Genèse 37.3 et suivant). Il n’intervient que mollement pour combattre la vanité du « faiseur de songes » (Genèse 37.10) et lorsqu’il constate sa disparition il est en proie à une douleur inconsolable (Genèse 37.31 ; Genèse 37.35). Aux jours sombres de la famine, le patriarche envoie ses fils chercher en Égypte la nourriture nécessaire, ne gardant auprès de lui que Benjamin (Genèse 42.1 ; Genèse 42.5 ; Genèse 42.13). Sollicité par la suite de laisser partir ce dernier, il ne s’y résigne que sous la pression inexorable du besoin (Genèse 43.1-15). À la nouvelle que Joseph vit et gouverne l’Égypte, le père reste d’abord incrédule, puis il se décide à descendre à son tour vers le pays lointain pour voir encore son fils avant de mourir (Genèse 45.25 ; Genèse 45.28). Accueilli avec un grand respect par Joseph (Genèse 46.28 et suivant), Jacob s’installe avec les siens au pays de Gossen, région très favorable à l’établissement d’une population pastorale, et que la tradition de J déclare avec insistance avoir été mise à la disposition des arrivants par le Pharaon lui-même (Genèse 47.1-6). Dans un récit d’une sobriété majestueuse, P décrit la présentation de Jacob au Pharaon, et il ne craint pas de montrer le patriarche bénissant solennellement le roi (Genèse 47.7 ; Genèse 47.10). D’après J, sentant la mort approcher, Jacob fait promettre à Joseph de l’ensevelir au pays de ses pères (Genèse 47.29 ; Genèse 47.31) ; E semble indiquer qu’il pensait plutôt à être enseveli aux côtés de Rachel (Genèse 48.7). Puis il adopte (Genèse 48.5) et bénit spécialement (Genèse 48.8-20) les deux fils de Joseph, donnant, contrairement au droit d’aînesse et malgré les avertissements de son fils, la première place à Éphraïm de préférence à Manassé : tentative évidente des conteurs pour expliquer l’hégémonie marquée d’Éphraïm dans les temps ultérieurs. Dans tous les entretiens suprêmes du patriarche comme dans ce qui nous est raconté de l’attitude de Joseph à l’égard de son père, retentit une note émue et émouvante.
9.
Enfin intervient la fameuse « bénédiction de Jacob » (Genèse 49). C’est un exemplaire d’une série probablement considérable de morceaux poétiques dans lesquels les Hébreux aimaient à retracer les destinées des divers groupes constituant la nation d’Israël (un morceau semblable se trouve dans Deutéronome 33). Il ne s’agit pas à proprement parler ici de prophéties, mais de la description d’une situation historique donnée — ou de plusieurs — mise dans la bouche d’un grand ancêtre (cf. le tu Mar-cellus eris de Virgile). Ces poèmes, très hauts en couleur, se caractérisent par des jeux de mots intraduisibles, par des allusions dont beaucoup nous sont devenues incompréhensibles et par l’emploi d’images d’un caractère extrêmement réaliste. Dans la bénédiction de Jacob, chacune des douze tribus (Joseph ne compte encore que pour une) se voit consacrer quelques mots destinés à la caractériser. Mais tandis que la plupart de ces strophes sont très brèves, il en est trois qui tranchent sur l’ensemble : celle sur Siméon et Lévi, les deux tribus sœurs, qui sont positivement maudites, et à la disparition desquelles il est fait une allusion très nette ; celle sur Juda, truculente et enthousiaste, contenant le célèbre passage du chilô (v 10b, qui paraît devoir se traduire : « jusqu’à ce que vienne celui auquel il appartient » ; certains savants trouvent là la première trace d’eschatologie dans l’Ancien Testament) ; celle enfin qui exalte Joseph, « le prince de ses frères », c’est-à-dire la tribu reine du Nord, rivale du méridional Juda. Ces divers « oracles » sont d’âges très différents ; le plus grand nombre remontent à la période des Juges ; quelques-uns, du moins sous leur forme actuelle, paraissent dater de l’époque royale.
10.
Les conteurs (aussi bien dans J que dans E) racontent avec admiration les funérailles solennelles du patriarche dans la terre de ses ancêtres. L’embaumement qui exige quarante jours, le deuil de soixante-dix jours (d’ordinaire il n’en durait que sept), les grands d’Égypte se joignant aux Israélites pour accompagner la dépouille, l’impression profonde produite sur les Cananéens, tout cela sert à souligner la grandeur de celui que la femme samaritaine, bien des siècles plus tard, appellera encore « notre père Jacob » (Jean 4.12).
11.
De la rapide analyse qui précède, il résulte que les récits concernant Jacob ne sont ni de l’histoire proprement dite, ni de la pure légende, mais qu’ils nous sont parvenus sous la forme de traditions populaires plus ou moins évoluées (voir Abraham). On a prétendu souvent que Jacob, tout comme son père et son aïeul, ne serait qu’une figure ethnique, une personnification du peuple hébreu. Il est incontestable que certains traits qui nous sont rapportés de lui s’expliqueraient fort bien de cette manière (notamment son identification avec Israël). Mais on ne saurait sans tours de force faire rentrer dans un tel cadre toute la tradition qui le concerne. Sous les alluvions multiples déposées par les âges, il semble bien possible de rencontrer en divers endroits le roc de l’histoire. Les traditions sur Jacob sont moins riches spirituellement que celles sur Abraham. Mais elles ont le mérite de nous faire connaître un aspect non négligeable de la mentalité israélite. Si la figure de ce nomade, voyageur courageux, croyant intéressé mais persévérant, travailleur, acharné et peu scrupuleux en affaires, fiancé tendre et veuf inconsolable, père aimant et faible, vieillard digne et respecté, manquait dans l’Ancien Testament, celui-ci ne serait pas enraciné comme il l’est dans le sol de la vérité humaine.
A. JE
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
L’article dans Westphal