Commentaires de saint Jean ChrysostomeLuc 16
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Luc 16:19
ANALYSE.
L’orateur débute par annoncer qu’il va terminer le sujet de la parabole de Lazare, et il le termine en effet en prenant à ces mots il y a pour jamais un grand abîme…, et en continuant d’expliquer jusqu’à la fin de la parabole. – Il montre d’abord par des exemples tirés de l’Évangile, et spécialement par celui du mauvais riche, que toutes les supplications que pourront employer ceux qui sortent de ce monde chargés de péchés, seront inutiles. – Il fait voir ensuite que la parabole actuelle est une excellente leçon pour les riches et pour les pauvres, qu’elle peut également réprimer les uns et consoler les autres, nous faire aimer la pauvreté et mépriser les richesses. – Il s’étend beaucoup à prouver que les Écritures et le simple raisonnement suffisent pour nous convaincre de l’existence d’une autre vie ; qu’il n’est point nécessaire que les morts reviennent pour nous en donner la certitude. – voilà ce qui compose la première moitié de ce discours ; la seconde moitié roule sur le pouvoir de la conscience, qui nous rappelle nos anciennes fautes, comme le prouve l’histoire de Joseph, qui est rapportée ici fort au long. – Au reste, on ne peut fixer la date de ce discours ni des trois autres. 1. Il faut que je termine aujourd’hui le sujet de la parabole du Lazare. Vous le croyez peut-être épuisé ; mais, incapable d’abuser de votre ignorance, je n’abandonnerai pas cette riche veine que je n’aie recueilli tout ce qu’elle peut m’offrir. Quoiqu’un vigneron ait achevé toute sa vendange, il n’abandonne pas sa vigne qu’il n’ait coupé les plus petites grappes qui restent cachées sous les feuilles. Puisque maintenant encore j’aperçois des sens cachés sous la lettre de l’Évangile, servons-nous de la parole comme d’un fer tranchant, et recueillons-les avec toute l’attention possible. Dès qu’une vigne est vendangée, elle reste dépouillée de fruits, et n’offre plus que des feuilles. Il n’en est pas de même de la vigne spirituelle des divines Écritures : quand nous aurions recueilli tout ce qui paraît aux yeux, il reste toujours plus que nous n’avons trouvé. Plusieurs avant nous ont déjà traité le même sujet, plusieurs après nous le traiteront peut-être encore, sans que personne en épuise toute la richesse. Telle est la nature de cette source abondante et intarissable, que plus on creuse, plus on en voit jaillir des sens et des enseignements divins. J’aurais dû vous payer cette dette dans la précédente assemblée ; mais je n’ai pas cru pouvoir passer sous silence les actions du bienheureux Babylas, ni des deux martyrs qui se sont présentés après lui (On trouve dans le second tome de l’édition des Bénédictins, une homélie sur le bienheureux Babylas, et une autre sur les martyrs Javentin et Maximin ; ce sont les deux dont il est ici question.). Voilà pourquoi nous avons différé jusqu’à ce jour à nous acquitter envers vous de tout ce que nous vous devons. Mais puisque nous avons payé à nos pères spirituels un tribut de louanges, tribut proportionné sinon à leur mérite, du moins à nos forces, achevons de vous payer ce qui reste de la parabole de l’Évangile. Nous allons reprendre notre discours où nous l’avons laissé ; soyez attentifs, et écoutez-nous patiemment jusqu’à la fin. Nous en sommes restés à l’abîme qui sépare les justes des pécheurs. Le riche ayant demandé qu’on lui envoyât Lazare, Abraham lui répondit : Il y a pour jamais un grand abîme entre nous et vous ; de sorte que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le peuvent pas, comme on ne peut passer ici du lieu où vous êtes, (Luc 16, 26) Nous avons prouvé assez longuement qu’après la bonté de Dieu, nous devons fonder l’espoir de notre salut sur nos propres mérites, sans prétendre nous appuyer de nos parents, de nos aïeux, de nos proches, de nos amis, de nos serviteurs, de nos voisins. Un frère ne peut racheter un frère ; un homme rachètera-t-il un autre homme ? (Psa 49, 8) J’ajoute que toutes les prières et toutes les supplications que pourront employer ceux qui sortent de ce monde chargés de péchés, seront vaines et inutiles. Les cinq vierges de l’Évangile demandèrent de l’huile à leurs compagnes et n’en obtinrent pas. Celui qui avait enfoui son talent, malgré les raisons qu’il alléguait pour sa défense, fut aussi condamné. Ceux qui n’avaient pas nourri Jésus-Christ lorsqu’il avait faim, qui ne lui avaient pas donné à boire lorsqu’il avait soif, quoiqu’ils pussent se rejeter sur leur ignorance, n’obtinrent ni excuse ni pardon. D’autres ne purent ouvrir la bouche, comme cet homme qui, n’étant pas revêtu de la robe nuptiale, se tut lorsqu’on lui en fit le reproche. Un autre qui avait conservé du ressentiment contre son prochain, qui avait exigé cent deniers, ne put rien dire lorsque son maître lui reprocha sa dureté et sa barbarie. D’où il est clair que rien ne pourra nous sauver dans l’autre monde, si nous n’avons pas de bonnes actions à produire, et que, soit que nous employions alors les supplications et les prières, soit que nous gardions le silence, nous subirons toujours la peine et le supplice. Quant au riche de l’Évangile, écoutez comment, ayant fait deux demandes à Abraham, il n’a obtenu ni l’une ni l’autre. Il implora une première grâce pour lui-même : Envoyez-moi Lazare, dit-il, et une seconde pour ses frères. Ni l’une ni l’autre ne lui fut accordée ; la première, parce qu’elle était impossible ; la seconde, parce qu’elle était superflue. Mais examinons attentivement, si vous le voulez, les paroles de l’Évangile. Lorsqu’un juge fait amener dans la place publique un homme accusé de quelque crime, et qu’il fait venir des bourreaux pour le mettre à la question, tout le peuple accourt avec empressement, curieux d’entendre les interrogations du juge et les réponses de l’accusé ; à plus forte raison ici nous devons être attentifs à écouter ce que demande l’accusé, je veux dire le riche, et ce que lui répond le juste juge par la bouche d’Abraham ; car ce n’était pas ce patriarche qui jugeait, quoique ce fût lui qui parlât. Dans les tribunaux de ce monde, lorsque des hommes sont accusés d’avoir commis un vol ou un meurtre, les lois ne leur permettent ni de voir la face du juge ni d’entendre sa voix, elles leur font éprouver cet affront comme un des plus durs, elles emploient le ministère d’un officier subalterne pour recueillir les interrogations du juge et les réponses de l’accusé (Nous suivons dans les jugements criminels d’autres usages que ceux qui sont rapportés ici par saint Jean Chrysostome, comme il est facile de le remarquer.) : de même alors, le riche coupable n’entendit pas Dieu lui parler directement ; mais Abraham fut chargé de porter à l’accusé les paroles du Juge ; Abraham, dis-je, qui, sans lui parler de son chef, lui citait les lois divines, lui rapportait les sentences prononcées d’en-haut. Aussi le riche ne put-il rien lui répondre. 2. Nous devons donc donner la plus grande attention aux paroles de l’Évangile ; et ce n’est pas sans dessein qu’après m’être déjà occupé trois jours de cette parabole, je m’y arrête encore aujourd’hui : c’est que j’y vois une grande source d’instruction pour les riches et pour les pauvres, pour ceux qui se troublent à cause du bonheur des méchants, de l’indigence et des afflictions des justes. Non, rien n’est pour la plupart des hommes un aussi grand sujet de trouble et de scandale, que de voir les riches vicieux nager dans l’abondance et dans les délices, et les pauvres vertueux gémir dans le plus extrême besoin, et souffrir une infinité d’autres maux plus affreux encore que la pauvreté. Or, notre parabole suffit pour remédier à ce désordre, pour réprimer les riches et consoler les pauvres ; pour apprendre aux uns à ne pas se livrer à l’orgueil, et porter les autres à ne pas s’affliger de leur état présent ; pour persuader aux uns de ne pas être fiers s’ils ne sont pas punis ici-bas de leurs crimes, dont la punition la plus rigoureuse les attend dans un autre monde, et exhorter les autres à ne pas se laisser troubler par le bonheur d’autrui, à ne pas croire que les choses humaines marchent au gré d’un hasard aveugle, parce que le juste souffre sur la terre, et que l’homme méchant et scélérat y jouit d’une prospérité continuelle. Tous deux recevront ailleurs, l’un le prix et la couronne de sa résignation et de sa patience, l’autre le châtiment et la peine de ses crimes et de sa perversité. Riches et pauvres, gravez cette parabole, vous sur les murs de vos maisons, vous dans l’intérieur de vos âmes ; n’en perdez jamais le souvenir, rappelez-la toujours à votre mémoire. Ou plutôt, riches, gravez-la vous-mêmes dans vos cœurs et non sur vos murs, portez-la sans cesse avec vous, et elle vous donnera les plus utiles leçons de sagesse et de philosophie chrétienne. En effet, si nous portions cette parabole gravée au dedans de nous-mêmes, si nous y pensions continuellement, ni les joies ni les peines de ce monde ne pourraient ni nous enfler ni nous abattre : nous les verrions les unes et les autres avec la même indifférence que nous regardons de simples peintures sur le bois ou sur la toile. Et comme en voyant un riche et un pauvre représentés dans un tableau, nous ne sentons ni jalousie pour l’un ni mépris pour l’autre, par la raison que ce qui s’offre à nos yeux n’est qu’une ombre et non la réalité : de même, si nous connaissions la vraie nature de la pauvreté et des richesses, de l’ignominie et de la gloire, de toutes les autres choses tristes et agréables, nous serions bientôt affranchis de tous les troubles qu’elles peuvent occasionner en nous. Oui, tous les objets du siècle sont plus trompeurs qu’une ombre ; et une âme grande et généreuse n’est pas plus éblouie et enorgueillie par la splendeur de la plus haute fortune, qu’affligée et consternée par la bassesse de la condition la plus obscure. Mais écoutons et achevons d’expliquer les paroles du riche : Je vous conjure et je vous supplie, père Abraham, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père où j’ai cinq frères, afin qu’il leur annonce ce que je souffre, et qu’ils ne viennent pas dans ce lieu de tourment. Il demande pour d’autres, n’ayant pu rien obtenir pour lui-même. Voyez combien la punition l’a rendu doux et humain : lui qui avait méprisé et dédaigné Lazare, quoique présent et sous ses yeux, songe à d’autres qu’il ne voit pas ; plein d’égard et d’attention, il s’occupe d’eux avec inquiétude, il cherche tous les moyens de les garantir des maux qui les menacent. Il conjure Abraham d’envoyer Lazare dans la maison de son père, dans l’endroit même où ce généreux athlète a signalé toute sa vertu. Que ceux, semble-t-il dire, qui l’ont vu combattre ; le voient couronné ; que ceux qui ont été les témoins de son indigence, de la faim et de tous les maux qu’il a soufferts, le soient du changement heureux qu’il éprouve, de la gloire et des honneurs dont il est comblé ; afin qu’instruits par ce double exemple, et convaincus que tout ne finit pas avec cette vie, ils se disposent à éviter le supplice et les tourments que leur frère endure. Que lui répond Abraham ? Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent. Vous n’êtes pas aussi occupé de vos frères que Dieu qui les a créés, qui leur a donné une infinité de maîtres pour les avertir, les conseiller et les reprendre. Non, père Abraham, réplique le riche, mais si quelqu’un des morts va les trouver, ils le croiront. On sait quel est le langage du peuple : Où sont maintenant ceux qui nous ont parlé d’une autre vie ? qui en est revenu ? qui est ressuscité des morts, et nous a rapporté ce qui se passe dans un autre monde ? Par combien de pareils propos le riche ne s’était-il pas abusé lui-même lorsqu’il vivait dans les délices ? Car ce n’est pas sans raison qu’il demandait qu’on envoyât quelqu’un des morts à ses frères : et comme il avait méprisé les Écritures, qu’il s’en était moqué, qu’il avait regardé comme des fables ce qu’elles disent d’une autre vie, il supposait à ses frères les sentiments qu’il avait éprouvés lui-même. Ils se défieront, dit-il, des Écritures ; mais si quelqu’un des morts va les trouver, ils ne refuseront pas de croire, ils ne se moqueront point de ce qu’on leur dira, ils y feront plus d’attention. Que répond Abraham ? S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, quand quelqu’un des morts ressusciterait, ils ne l’écouteraient pas davantage. Les Juifs sont une preuve que celui qui n’écoute pas les Écritures, n’écouterait pas les morts s’ils ressuscitaient ; ils n’avaient écouté ni Moïse ni les prophètes, ils n’ont pas cru non plus les morts qu’ils voyaient ressuscités, mais ils cherchaient à faire périr Lazare, et ils persécutaient les apôtres, quoique plusieurs morts eussent été rendus à la vie dans le temps de la prédication de la croix. 3. Mais afin d’apprendre d’ailleurs que les instructions des prophètes sont plus sûres que les témoignages des morts, considérez que tout mort n’est qu’un esclave, au lieu que les paroles de l’Écriture sont les oracles du Maître ; en sorte que quand un mort ressusciterait, quand un ange descendrait du ciel, tout ce qu’ils pourraient nous dire ne serait pas aussi authentique que les Écritures, qui nous ont été données par le Seigneur des anges, par le souverain Arbitre des morts et des vivants. Au reste, on peut prouver encore par les tribunaux de ce monde, que ceux qui demandent que les morts reviennent, demandent une chose inutile. Quoique les fidèles voient l’enfer des yeux de la foi, il n’est pas visible pour les incrédules. Les tribunaux sont visibles, et nous entendons dire tous les jours qu’un tel a été traîné au supplice, que les biens d’un tel ont été confisqués, qu’un autre a été condamné à travailler aux mines, un autre à périr dans les flammes, qu’un autre a subi un autre genre de peine ; cependant les fourbes, les méchants et les malfaiteurs qui entendent parler de ces condamnations, ne se corrigent pas. Et que parlé-je de ceux qui ne sont jamais tombés entre les mains de la justice ? souvent même des hommes qui ont été pris, qui ont échappé à la peine, qui se sont enfuis en perçant la prison, se sont livrés aux mêmes excès, ou même ont enchéri sur leurs anciens crimes. Ne cherchons donc pas à entendre de la bouche des morts ce que les saintes Écritures nous apprennent tous les jours plus clairement. Si Dieu avait su que les morts ressuscités pourraient être utiles aux vivants, lui qui a tout fait pour l’avantage de l’homme, lui aurait-il fermé cette voie d’instruction ? aurait-il négligé ce moyen, s’il avait pu lui être d’une grande utilité ? Ajoutons que si des morts eussent dû ressusciter sans cesse, et nous rapporter ce qui se passe dans un autre monde, ces résurrections avec le temps auraient fini par être méprisées. Enfin le démon aurait eu beaucoup plus de facilité pour introduire ses dogmes pervers. Il aurait pu souvent faire paraître des fantômes, ou même, faisant agir des imposteurs qui se seraient fait passer pour des morts ressuscités, il eût, par leur moyen, fait croire aux esprits abusés tout ce qu’il aurait voulu. Car si maintenant, que rien de pareil n’existe, les images des morts représentées en songe ont trompé plusieurs personnes et causé leur perte, que n’eût pas fait le démon ; si t’eût été une vérité certaine et reconnue parmi les hommes, que plusieurs morts reviennent à la vie, quelles ruses le démon, cet esprit méchant et impur, n’aurait-il pas employées pour répandre ses erreurs dans le monde ? C’est pourquoi Dieu a fermé les portes au mensonge et ne permet qu’aucun des morts revienne à la vie pour annoncer ce qui se passe dans un autre monde, de peur que le démon ne prenne de là sujet de dresser toutes ses machinations ; le démon, dis-je, qui suscita de faux prophètes, lorsqu’il y avait des prophètes ; de faux apôtres, lorsqu’il y avait des apôtres ; de faux christs, lorsque le Christ parut ; qui enfin, lorsqu’on prêchait une saine doctrine, cherchait à introduire une doctrine perverse, et semait partout l’ivraie. Si donc l’apparition des morts eût eu lieu, le démon eût essayé de la contrefaire par les moyens qui lui sont propres, non en ressuscitant véritablement les morts, mais en trompant les yeux par des illusions et par des prestiges ; ou même il eût tout confondu et tout bouleversé en faisant agir, comme je l’ai déjà dit, des imposteurs (lui se seraient fait passer pour morts. Mais Dieu qui prévoyait ces désordres, et qui voulait nous apprendre à regarder les divines Écritures comme plus certaines que tout le reste, Dieu a fermé toute voie aux artifices du démon, et, par attention pour nous, il n’a permis à aucun des morts de revenir parmi les vivants leur parler de ce qui se passe dans un autre monde. N’a-t-il pas fait éclater à nos yeux des prodiges beaucoup plus frappants que l’apparition des morts ? Il a converti toute la terre, dissipé partout l’erreur, ramené la vérité, opéré ces grandes révolutions par le ministère de simples pêcheurs, d’hommes sans crédit et sans lettres ; il nous a donné partout des preuves évidentes d’une bonté attentive. Ne pensons donc pas que tout se termine avec la vie, mais croyons que nous serons jugés après notre mort, récompensés ou punis de ce que nous aurons fait de bien ou de mal sur la terre. C’est une vérité si manifeste et si généralement connue, que les Juifs, les Grecs, les hérétiques, enfin tous les hommes sont d’accord sur ce point essentiel. Et si tous ne raisonnent pas juste sur la résurrection, tous du moins s’accordent et se rapprochent sur l’existence d’un jugement au sortir de cette vie, d’un tribunal qui distribue des récompenses et des peines pour les bonnes et les mauvaises actions. Si cela n’était pas, pourquoi Dieu aurait-il fait rouler les cieux sur nos têtes, pourquoi aurait-il affermi la terre sous nos pieds, l’aurait-il environnée de la mer, enveloppée de l’air ? pourquoi sa Providence nous aurait-elle prodigué tous ses soins, si elle ne devait pas les étendre au delà de cette vie mortelle ? 4. Ne voyez-vous pas combien d’hommes, fidèles à la pratique de la vertu, sont morts après avoir essuyé mille disgrâces, sans avoir éprouvé aucun bonheur ? combien d’autres au contraire qui ont commis une infinité de crimes, qui ont pillé le bien d’autrui, dépouillé et opprimé la veuve et l’orphelin, ont fini leurs jours après avoir été comblés de richesses, après avoir joui de toutes les délices et de toutes les prospérités de ce siècle sans aucun mélange d’afflictions ? Quand donc les premiers recevront-ils le prix de leur vertu ou les autres porteront-ils la peine de leur perversité, si tout finit avec la vie présente ? S’il existe un Dieu, comme il en existe un, tout le monde conviendra que ce Dieu est juste ; on conviendra de même qu’étant juste, il rendra aux bons et aux méchants selon leurs œuvres ; or, s’il doit traiter les uns et les autres suivant leur mérite, et qu’ici-bas le méchant ne soit pas puni de ses crimes, ni le bon récompensé de sa vertu, il est clair qu’il doit y avoir un temps et un lieu où ils recevront chacun le traitement dont ils sont dignes. Mais pourquoi Dieu a-t-il placé au dedans de nous un juge aussi constamment en éveil et aussi attentif ? je veux dire la conscience. Non, il n’est pas dans le monde de juge aussi vigilant que notre conscience. Les autres juges peuvent être ou corrompus par l’or, ou gagnés par la flatterie, ou intimidés par la crainte ; tels sont les motifs, sans parler de beaucoup d’autres, qui altèrent, qui pervertissent leur jugement, mais auxquels la conscience ne cède jamais. On aurait beau offrir de l’or, flatter, menacer, employer tous les moyens imaginables, elle portera toujours une sentence sévère contre les pensées des pécheurs. Celui qui a fait la faute se condamne lui-même sans que personne l’accuse. Et ce n’est pas une fois, deux fois, mais à plusieurs reprises, et pendant tout le cours de la vie, que la conscience s’élève contre le coupable. Quelque long espace de temps qui se soit écoulé, elle n’a pas oublié ses fautes, elle les lui reproche avec force au moment qu’il les commet, avant qu’il les ait commises, après qu’il les a commises, et surtout lorsqu’elles sont consommées. Car au moment où nous commettons le péché, enivrés par le plaisir, nous sentons moins le mal que nous faisons. Mais lorsqu’il est commis et consommé, c’est alors surtout que, la passion étant éteinte, l’aiguillon du repentir vient tourmenter notre âme. Dans les douleurs qu’il nous cause, il nous arrive tout le contraire de ce qu’éprouvent les femmes dans le travail de l’enfantement. C’est avant d’avoir mis leur enfant au monde que les femmes souffrent des peines insupportables, des douleurs aiguës et déchirantes : dès que l’enfant est sorti des entrailles, les douleurs cessent et sont sorties, pour ainsi dire, avec lui. Il n’en est pas de même dans le péché. Tant que nous concevons et que nous formons au-dedans de nous-mêmes des desseins criminels, nous paraissons contents et satisfaits ; dès que nous avons enfanté le péché, que nous avons produit ce fruit malheureux, c’est alors que, frappés de sa difformité, nous éprouvons des douleurs plus vives et plus cruelles qu’une femme qui est sur le point de mettre un enfant au monde. Ainsi je vous exhorte principalement à n’admettre en vous aucune pensée mauvaise ; ou si vous l’admettez, à étouffer sur-le-champ ce germe de corruption. Que si vous avez porté la faiblesse jusqu’à consommer et enfanter le péché, donnez-lui aussitôt la mort par la confession et par les larmes en vous accusant vous-même. Car, rien n’est si destructif du péché que l’accusation et la condamnation de soi-même avec repentir et avec larmes. Vous avez condamné votre faute ; dès lors vous en avez déposé le fardeau funeste. Qui le dit ? Dieu lui-même qui nous juge : Confessez, dit-il, le premier vos péchés, afin que vous soyez justifié. (Isa 43, 26) Eh ! pourquoi, je vous le demande, rougiriez-vous de dire vos fautes ? Est-ce que vous les dites à un homme pour qu’il vous en fasse des reproches ? Est-ce que vous les avouez à votre compagnon de servitude afin qu’il aille les divulguer ? c’est à votre Seigneur, c’est à un père tendre et attentif, c’est à un médecin que vous montrez vos plaies. Quand vous ne lui confesseriez pas vos fautes, il ne les ignorerait pas, lui qui les connaissait avant qu’elles fussent commises. Pourquoi ne lui en feriez-vous pas l’aveu ? Votre accusation, loin de rendre plus pesant le fardeau de vos péchés, le rend plus léger et plus doux. Le Seigneur veut que vous déclariez vos fautes, non pour les punir, mais pour vous les pardonner ; non pour apprendre de vous que vous êtes coupable, puisqu’il le sait par lui-même, mais pour que vous appreniez quelle dette il vous remet. Il veut que vous connaissiez la grandeur du bienfait qu’il vous accorde, afin que vous ne cessiez de lui en rendre grâce, afin que vous soyez plus lent à commettre le péché, et plus ardent à pratiquer la vertu. Si vous ne déclarez pas la grandeur de la dette, vous ne reconnaîtrez pas tout le prix de la rémission. Je ne vous force pas, dit-il, de paraître en plein théâtre et de prendre un grand nombre de témoins. Confessez votre faute à moi seul en particulier, afin que je guérisse votre plaie et que je vous délivre de vos douleurs (Voyez tome Ier, page 224.). Voilà pourquoi Dieu nous a donné les remords de la conscience, en cela plus attentif que le plus tendre des pères. Lorsqu’un père a averti son fils plusieurs fois, et qu’il reste incorrigible, il cesse enfin de l’avertir, le renonce pour son fils, le chasse de sa maison, et le retranche de sa parenté. Il n’en est pas de même de la conscience. Quand elle nous aurait avertis mille fois sans que nous l’ayons écoutée, elle nous avertit toujours, et ne cesse pas jusqu’à notre dernier soupir. Elle nous fait entendre sa voix dans les maisons, dans les carrefours, à table, dans la place publique, dans les chemins : souvent même, pendant le sommeil, elle nous présente le tableau et l’image de nos crimes. 5. Et voyez la sagesse de Dieu ! Il n’a point permis que les reproches de la conscience fussent continuels, parce que nous n’aurions pu en supporter le poids, si elle nous eût accusés continuellement ; d’un autre côté, il n’a point voulu qu’elle fût assez faible pour se lasser après une ou deux réprimandes. En effet, si elle eût dû nous tourmenter chaque jour et à chaque heure, nous aurions succombé sous l’excès de la peine ; ou si, après nous avoir avertis une ou deux fois, elle eût cessé de nous reprendre, nous n’en aurions pas retiré un grand fruit. Voilà pourquoi Dieu a voulu que ses reproches fussent fréquents, mais non continuels : fréquents, pour que nous ne tombions pas dans le relâchement, mais pour qu’avertis toujours et jusqu’à la fin, nous soyons éveillés et attentifs ; il n’a point voulu qu’ils fussent continuels et qu’ils vinssent coup sur coup, pour que nous ne soyons pas découragés, mais que nous respirions dans des moments de relâche et de repos. Car, si ne s’affliger aucunement de ses fautes, est quelque chose de funeste et qui produit une insensibilité extrême, s’affliger continuellement et outre mesure, n’est guère moins nuisible, parce que l’excès de l’affliction étouffe en nous les sentiments naturels, accable l’âme, l’atterre, la rend incapable de produire de bonnes actions. Voilà pourquoi Dieu ne permet à la conscience de nous poursuivre et de nous accuser que par intervalles, d’autant plus qu’elle n’épargne point le coupable, et qu’il n’est point pour lui d’aiguillon plus cuisant. Ce n’est pas seulement lorsque nous péchons nous-mêmes, mais lorsque d’autres commettent les mêmes fautes, qu’elle se réveille, qu’elle s’élève contre nous avec force. Un débauché, un adultère, un voleur, prennent pour eux-mêmes les reproches qu’ils entendent faire à d’autres qui se sont livrés aux mêmes excès ; et des réprimandes étrangères leur remettent sous les yeux leurs fautes personnelles ; c’est un autre qu’on accuse, et celui qui n’est pas accusé sent le même coup lorsqu’il a commis le même attentat. Il en est de même pour les bonnes actions, ceux qui ont bien agi eux-mêmes se réjouissent et triomphent des louanges et des couronnes accordées à d’autres, comme s’ils étaient loués eux-mêmes et couronnés. Qu’y a-t-il donc de plus misérable que le pécheur qui est humilié des reproches qu’on fait à d’autres ? Quoi de plus heureux que celui qui pratique la vertu, puisque la joie épanouit son âme lorsqu’on donne à d’autres des éloges, éloges qui lui rappellent le doux souvenir de ses bonnes actions ? C’est donc un effet de la sagesse de Dieu, une preuve non équivoque de sa providence attentive, de nous avoir préparé dans les remords de la conscience une ancre sacrée qui nous arrête, et qui empêche que notre âme ne se plonge sans ressource dans l’abîme du péché. Ce n’est pas seulement dans l’instant où nous péchons, mais bien des années après, qu’elle nous rappelle souvent nos anciennes fautes. Joseph fut vendu autrefois par ses frères, qui n’avaient à lui reprocher que d’avoir eu un songe qui présageait sa gloire future : J’ai vu, dit-il, vos gerbes gui se prosternaient devant ma gerbe. (Gen 37, 7) Cependant ils auraient dû le conserver pour cette raison-là même, parce qu’il devait être (498) la couronne de toute sa maison, la splendeur de toute sa famille. Mais telle est l’envie, qu’elle s’oppose même à la gloire qui doit rejaillir sur elle ; et l’envieux souffrirait plutôt mille maux que de voir son prochain jouir d’une prospérité dont il pourrait partager l’éclat. Quoi de plus misérable qu’une pareille disposition ! C’est ce qu’ont éprouvé les frères de Joseph ; lorsqu’ils l’aperçurent de loin venant leur apporter de la nourriture, ils se dirent les uns aux autres : Venez, donnons-lui la mort, et voyons ce que deviendront ses songes. (Gen 37, 20) Eh quoi ! si vous ne respectiez pas le nom de frère, si vous aviez étouffé les sentiments de la nature, ne deviez-vous pas du moins songer aux aliments qu’il vous apportait, à la fonction qu’il remplissait envers vous ? ne deviez-vous pas penser qu’il était envoyé pour vous nourrir ? Mais considérons comment ils prophétisent malgré eux : Venez, disent-ils, donnons-lui la mort, et voyons ce que deviendront ses songes. S’ils n’eussent pas attenté à sa vie, s’ils ne lui eussent pas tendu des pièges, s’ils n’eussent pas formé le projet criminel de le perdre, ils n’auraient pas su ce que valaient ses songes. Car monter sur le trône d’Égypte sans passer par aucune disgrâce, n’était pas pour Joseph une chose aussi merveilleuse que de parvenir à toute cette splendeur malgré les empêchements et les obstacles. Si ses frères n’avaient pas cherché à le faire périr, ils ne l’auraient pas vendu pour l’Égypte ; s’ils ne l’avaient pas vendu pour l’Égypte, la femme de son maître n’eût pas conçu pour lui de la passion ; si elle n’avait pas conçu pour lui de la passion, il n’aurait pas été jeté en prison, il n’aurait pas expliqué le songe des prisonniers, il n’aurait pas partagé le trône d’Égypte, ses frères ne seraient pas venus pour acheter du blé, ils ne se seraient pas prosternés devant lui. Ainsi, c’est surtout parce qu’ils voulaient le faire mourir qu’ils ont reconnu la vérité de ses songes. Quoi donc ! ont-ils été eux-mêmes les artisans de sa prospérité et de sa grandeur ? Non, assurément. Mais tandis qu’ils méditaient de le livrer à la mort, à l’affliction, à la servitude, aux maux les plus horribles, Dieu, qui sait tirer le bien du mal, s’est servi de leur malice pour élever et glorifier celui qu’ils avaient vendu, celui qu’ils voulaient perdre. 6. Et pour que vous ne vous imaginiez pas que ces événements sont l’effet d’un concours fortuit de circonstances, la suite de quelque révolution soudaine, Dieu exécute son dessein par les mains de ceux même qui s’y opposent et le combattent. Il se sert pour l’élévation de Joseph du ministère même de ses ennemis, afin que vous appreniez que personne ne peut empêcher ce que Dieu a résolu, que personne ne peut détourner son bras puissant ; afin que, quand vous serez exposé à quelque persécution, vous n’éprouviez ni découragement ni dépit, mais que vous sachiez que la persécution n’aura qu’une issue heureuse, pourvu que vous supportiez courageusement ses assauts. Par exemple, vous voyez que c’est l’envie qui a revêtu Joseph du souverain pouvoir, qui l’a placé sur le trône, qui a ceint sa tête du diadème ; vous voyez que c’est la persécution qui l’a porté au faîte de la grandeur et de la puissance. Le persécuté a régné en Égypte, les persécuteurs ont été ses esclaves ; l’un a reçu les hommages, les autres se sont prosternés devant lui. Lors donc que vous êtes assailli de malheurs continuels, ne vous troublez pas, ne vous emportez pas, mais attendez la fin. Cette fin sera digne de la bonté d’un Dieu libéral, pourvu que vous receviez avec action de grâce les événements intermédiaires. Exposé aux plus grands périls à cause des songes dont il avait été favorisé, vendu par ses frères, sollicité par la femme de son maître, jeté en prison, Joseph ne s’est pas dit à lui-même : Hélas ! que mes songes ont été trompeurs ! je me vois chassé de ma patrie, privé de la liberté. Pour plaire à Dieu, je n’ai pas cédé aux sollicitations de la femme de mon maître, qui m’invitait au crime, je suis puni pour ma vertu et pour ma sagesse. Le Seigneur ne m’a pas défendu, ne m’a pas soutenu de son bras, mais il a permis que les liens et les disgrâces se multipliassent pour moi, se succédassent sans interruption. Au sortir de la citerne j’ai trouvé la servitude ; après la servitude, des sollicitations dangereuses ; après les sollicitations, la calomnie ; après la calomnie, la prison. Aucun de ces événements n’a troublé, n’a affaibli le courage du juste Joseph ; il est resté ferme dans son espérance, et dans la conviction intime que la parole de Dieu ne pouvait manquer d’avoir son effet. Dieu aurait pu exécuter ses grands desseins le jour même ; mais il permet qu’il s’écoule un long espace de temps, qu’il survienne un grand nombre d’obstacles, afin que vous sachiez quelle est la puissance de Celui qui peut accomplir ses promesses lorsqu’on désespère le plus d’en voir l’accomplissement, afin que vous connaissiez la foi et la patience de ses serviteurs, à qui les accidents les plus tristes ne peuvent faire perdre l’espoir des biens qu’ils attendent. Cependant les frères de Joseph, poussés par la famine qui les faisait marcher malgré eux, qui les traînait comme par la main d’un soldat devant leur frère établi gouverneur d’Égypte, se présentent à lui pour acheter du blé. Joseph les ayant traités d’espions (Gen 42, 9) : Quoi donc ! se disent-ils les uns aux autres, nous venons pour acheter du blé, et nous courons risque de perdre la vie ! Oui, sans doute, puisque votre frère, vous apportant de la nourriture, a couru des risques pour ses jours ; avec cette différence néanmoins qu’il a couru des risques réels, au lieu qu’il ne vous menaçait que pour vous effrayer. Sans être votre ennemi, il jouait le rôle d’un ennemi, afin d’apprendre exactement ce qui se passait dans sa famille. Les frères de Joseph avaient signalé à son égard leur méchanceté et leur ingratitude, Joseph ne voyait pas Benjamin avec eux, craignant alors que cet enfant n’eût éprouvé le même sort que lui, il ordonne que l’un d’eux soit laissé et enfermé, et il permet aux autres de partir avec le blé qu’ils avaient acheté, menaçant de les faire mourir s’ils ne lui amenaient leur jeune frère. Ensuite il leur dit : Laissez quelqu’un d’entre vous, et amenez-moi votre frère, sinon je vous ferai mourir ; que se dirent-ils alors les uns aux autres ? C’est justement que nous souffrons tout ceci parce que nous avons péché contre notre frère, que nous ne l’avons pas écouté lorsqu’il nous suppliait. Voyez-vous depuis combien d’années ils se rappellent leur ancienne faute ! Ils avaient dit autrefois à leur père : Une bête cruelle a dévoré Joseph (Gen 37, 35) ; et maintenant en présence de Joseph lui-même qui les entendait, ils confessaient leur attentat. Chose étonnante ! nous voyons ici un jugement sans corps de preuves, une apologie sans accusation, la conviction d’un fait sans témoins, les auteurs du crime s’accusant eux-mêmes, et publiant ce qui s’était passé dans le secret. Qui donc leur a persuadé, les a forcés d’exposer au grand jour un forfait commis il y a si longtemps ? n’est-il pas clair (lue c’est la conscience, ce juge incorruptible, qui agitait sans cesse leur âme et qui la troublait ? Celui dont ils avaient médité la mort, assis sur un tribunal, les jugeait en silence ; et sans qu’on rendît contre eux de jugement, ils prononçaient eux-mêmes contre eux-mêmes une sentence de condamnation. Ils se condamnaient donc les uns les autres ; l’un d’eux se justifiait en ces mots : Ne vous ai-je pas dit alors : Ne faites pas de mal à cet enfant, ne commettez pas un si grand crime contre votre propre frère ; c’est son sang aujourd’hui que Dieu redemande de nous ? Toutefois Joseph, qu’ils avaient voulu immoler à leur envie, ne leur parlait pas de leur action criminelle ; mais, assis sur son tribunal, sans les interroger sur leur faute, il demandait qu’ils lui amenassent leur jeune frère. C’était leur conscience qui, saisissant cette occasion, s’élevait contre eux, leur faisait éprouver ses vifs remords, et, sans que personne les y forçât, leur faisait confesser leur crime. C’est ce qui nous arrive souvent à nous-mêmes pour nos fautes passées ; les maux et les disgrâces que nous éprouvons nous rappellent le souvenir de ces fautes. 7. Convaincus de cette vérité, lorsque nous avons fait quelque mauvaise action, n’attendons pas qu’il nous survienne des malheurs, que nous soyons exposés à des périls, jetés dans les fers ; mais interrogeons chaque jour et à chaque moment le juge placé au dedans de nous, prononçons contre nous-mêmes, cherchons tous les moyens de nous justifier devant Dieu ; ne disputons pas sur la résurrection et sur le jugement dernier, ne permettons pas que d’autres disputent sur ces objets ; mais fermons-leur la bouche par toutes les raisons que nous venons de produire. Non, si nous ne devions pas un jour rendre compte de ce que nous avons fait de mal, Dieu n’aurait point placé au dedans de nous un pareil juge ; il ne nous aurait point fait ce présent, qui est une preuve insigne de sa bonté. En effet, comme il doit nous demander compte un jour de nos œuvres, il nous a donné la conscience, ce juge incorruptible, qui, nous jugeant ici-bas sur nos fautes et nous rendant plus sages, nous fera éviter la rigueur du dernier jugement. C’est ce que dit saint Paul : Si nous nous jugions nous-mêmes, dit cet apôtre, nous ne serions pas jugés parle Seigneur. (1Co 2, 31) Voulons-nous donc n’être pas punis alors, ne pas rendre compte de nos actions, descendons chacun dans notre conscience, examinons notre vie, et, parcourant toutes nos fautes avec exactitude, condamnons notre cœur qui les a commises, affligeons notre âme coupable, punissons et réprimons nos affections criminelles, infligeons-nous à nous-mêmes la peine de nos péchés par une condamnation sévère, par une pénitence rigoureuse, par les larmes, par la confession, par le jeûne et l’aumône, par la tempérance et la charité ; afin que, déposant ici-bas toutes nos fautes par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, nous puissions paraître avec toute confiance devant le souverain Juge. Puissions-nous l’obtenir, cette confiance, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père j et à l’Esprit-Saint, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.HOMÉLIES SUR LAZARE.
CINQUIÈME HOMÉLIE (Traduction de l’abbé Auger, revue.).
ANALYSE.
Ce discours tient au précédent, et a été prononcé immédiatement après. – Il est divisé en deux parties à peu près égales. – Dans la première, l’Orateur parle de la résurrection : il explique un passage de l’apôtre saint Paul, offre aux fidèles les motifs les plus propres à les consoler dans la mort des personnes qui leur sont chères, et les exhorte à se distinguer des infidèles par leur conduite comme ils en sont distingués par leur croyance. – Dans la seconde, pour les exciter à ne pas se laisser abattre par la tristesse quand ils voient mourir les personnes qu’ils chérissent le plus, il leur présente les exemples de Job et d’Abraham, qui tous deux ont montré un courage magnanime, l’un dans la perte d’un grand nombre de fils vertueux, l’autre dans le sacrifice d’un fils unique qu’il était prêt à immoler. 1. La parabole du Lazare nous a occupés pendant quatre jours entiers ; nous avons épuisé le trésor renfermé dans un corps infirme et rongé d’ulcères ; trésor non d’or et d’argent ni de pierres précieuses, mais de sagesse, de courage, de fermeté, de patience. Et comme dans les trésors matériels enfouis dans la terre, les yeux n’aperçoivent à la superficie que des ronces, des épines, des aspérités ; tandis que si l’on creuse, on rencontre de grandes richesses de même pour Lazare, nous n’avons aperçu au-dehors que des ulcères, nous avons trouvé au dedans des richesses immenses. Un corps languissant et faible renfermait une âme ardente et courageuse, et l’on voyait s’accomplir dans sa personne cette parole de l’Apôtre : Plus l’homme extérieur se détruit, plus l’intérieur se renouvelle. (2Co 4, 16) Nous aurions pu encore aujourd’hui parler de la même parabole, et combattre les hérétiques qui décrient l’Ancien Testament, qui se déchaînent contre les patriarches, qui aiguisent leur langue contre le Créateur de l’univers ; mais dans la crainte de causer de la satiété en traitant toujours le même sujet, réservant ces discussions pour un autre temps, nous allons nous occuper d’une autre matière. Une table qui n’offre qu’un seul mets engendre le dégoût ; au lieu que celle qui en présente un grand nombre, excite l’appétit par la diversité des aliments. Afin donc qu’il en soit de même pour nos instructions, nous allons retourner au bienheureux Paul que nous paraissions avoir abandonné, d’autant plus que le passage de l’apôtre qu’on vient de nous lire a beaucoup de rapport avec la parabole du Lazare. Vous venez d’entendre saint Paul faisant retentir ces paroles : Je ne veux pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme font les autres hommes qui n’ont point d’espérance. (1Th 4, 12) L’Évangile et l’Apôtre s’expriment d’une manière différente ; mais ils se rapprochent pour le fonds des choses, et ont ensemble un accord parfait. Dans la parabole du Lazare, nous avons beaucoup raisonné sur la résurrection et sur le dernier jugement ; le passage de saint Paul nous ramène encore au même sujet, et si nous creusons ce passage, nous trouverons le même trésor. Nous avions alors pour but d’apprendre aux auditeurs à ne pas se laisser éblouir parle faux éclat des biens de ce monde, mais à pénétrer plus avant par l’espérance, à penser tous les jours aux sentences rigoureuses qui seront rendues dans les derniers temps, à ce jugement redoutable, à ce Juge incorruptible. Dans ce qu’on vient de nous lire, saint Paul vous donne aujourd’hui le même conseil que vous devez écouter avec attention : Je ne veux pas, dit-il, mes frères, que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme font les autres hommes qui n’ont point d’espérance. Car si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se seront endormis en lui du sommeil de la mort. Il est à propos de nous arrêter d’abord à examiner pourquoi, lorsque saint Paul parle de Jésus-Christ, il appelle mort sa mort ; au lieu que lorsqu’il parle de notre fin, il la nomme sommeil ; et non pas mort, car il ne dit pas : touchant ceux qui sont morts, mais touchant ceux qui dorment. Et plus bas : Nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se seront endormis. Il ne dit pas : ceux qui seront morts. Il continue : Nous, dit-il, qui vivons, et qui sommes réservés pour l’avènement du Seigneur, nous ne préviendrons pas ceux qui sont déjà endormis. Il ne dit pas ici non plus : ceux qui sont morts ; mais parlant pour la troisième fois de la mort de l’homme, il la nomme sommeil. Au contraire, lorsqu’il parle de Jésus-Christ, comment s’exprime-t-il ? Car si nous croyons que Jésus est mort. Il ne dit pas : est endormi, mais : est mort. Pourquoi donc appelle-t-il la mort de Jésus-Christ mort, et la nôtre sommeil ? Ce n’est point sans cause et au hasard qu’il s’est servi de cette expression plutôt que d’une autre ; il cache sous ces paroles un sens profond et sublime. En parlant du Fils de Dieu il se sert du nom de mort, afin de confirmer le supplice qu’il a subi pour nous : en parlant de l’homme il emploie le nom de sommeil, afin de consoler notre tristesse. Comme la mort de Jésus-Christ a été suivie de la résurrection, il ne craint pas de l’appeler mort ; mais comme chez nous la résurrection n’est qu’en espoir, il nomme notre mort sommeil, se servant d’une expression propre à nous consoler, propre à nous donner d’heureuses espérances. Celui qui dort se réveillera sans doute ; or, la mort n’est autre chose qu’un long sommeil. Et ne me dites pas que celui qui est mort ne parle plus, qu’il n’entend, ne voit, ne sent rien : car celui qui dort est dans le même état ; et s’il faut dire quelque chose de surprenant, c’est que l’âme de celui qui dort est comme endormie, au lieu que l’âme de celui qui est mort est réveillée. Mais, direz-vous, son corps pourrit et se corrompt, il devient cendre et poussière. Mais c’est pour cela, mon cher frère, que nous devons surtout nous réjouir. En effet, lorsqu’on veut reconstruire une vieille maison qui tombe en ruines, après avoir fait sortir les habitants, on détruit la maison même pour la rebâtir plus belle ; et loin que ceux qu’on a fait sortir s’affligent, ils se réjouissent, parce qu’ils considèrent moins la destruction qui frappe actuellement leur vue, qu’ils n’imaginent la reconstruction qui est dans l’éloignement de l’avenir. De même, lorsque Dieu veut détruire notre corps, il en fait d’abord sortir l’âme comme d’une maison, afin de la faire rentrer avec plus de gloire dans cette maison qu’il aura rebâtie plus belle. Ne considérons donc pas la destruction présente, mais la splendeur future de la demeure détruite. 2. Un artiste a-t-il entre les mains une statue usée par la rouille et par le temps, mutilée clans plusieurs de ses parties, il la brise, la jette dans le fourneau, la fait fondre avec soin pour la refaire plus belle. La statue brisée pour être jetée dans le fourneau n’est pas détruite, mais renouvelée : ainsi la mort de nos corps n’est pas une destruction, mais un renouvellement. Lors donc que vous voyez notre chair se pourrir et se fondre dans la fournaise du tombeau, ne vous en tenez pas à ce que vos yeux aperçoivent, mais attendez la refonte, et, sans vous arrêter au changement opéré dans une statue, allez plus avant par l’imagination. Le statuaire qui jette dans le fourneau un corps d’airain, ne vous rend pas une statue d’or et immortelle, mais il la refait de nouveau en airain. Il n’en est pas de même de Dieu ; il jette dans le fourneau un corps de boue et mortel, et il vous rend une statue d’or et immortelle. La terre qui reçoit dans son sein un corps périssable et corruptible, vous le rend incorruptible et inaltérable. Ne considérez donc pas cet homme étendu sans vie et sans voix, les yeux fermés ; mais pénétrez dans l’avenir, voyez-le ressuscitant, se revêtant d’une gloire ineffable, divine, surnaturelle, et transportez vos idées de l’objet présent à l’espoir futur. Vous regrettez une personne qui vous était chère, et que vous ne reverrez plus ; c’est là ce qui vous afflige, ce qui cause vos pleurs et vos lamentations. Mais quoi ! si vous donniez votre fille à un jeune époux, qui l’emmènerait dans un pays éloigné pour l’y faire jouir d’une fortune brillante, loin de croire que ce fût là un malheur pour vous, vous vous consoleriez de l’absence de votre fille en apprenant la prospérité dont elle jouit ailleurs ; et lorsque ce n’est pas un homme, un de vos semblables, mais le Seigneur lui-même qui a pris votre ami, vous pleurez, vous vous lamentez ! cette conduite est-elle raisonnable ? Mais, direz-vous, comment ne pas s’affliger lorsqu’on est homme ? J’en conviens ; aussi n’est-ce pas l’affliction que je blâme, mais l’excès de l’affliction. Il est dans la nature de ressentir de la tristesse, mais s’attrister outre mesure est sinon une déraison et une folie, du moins le fait d’une âme peu virile. Affligez-vous, pleurez ; mais ne vous désespérez pas, ne vous emportez pas, ne vous indignez pas. Dieu prend votre ami ; rendez grâces à Dieu, afin d’honorer votre ami au sortir de ce monde, et de lui faire les funérailles les plus nobles et les plus magnifiques. Si vous vous emportez, vous outragez votre ami décédé, vous irritez le Seigneur qui le prend, vous vous faites tort à vous-même ; si vous rendez grâces au Ciel, vous honorez le mort, vous glorifiez le Très-Haut, vous vous faites du bien à vous-même. Pleurez, mais comme votre Maître a pleuré Lazare, en gardant des mesures, en observant des règles, en mettant à votre douleur des bornes que vous ne devez point passer. C’est ce qui fait dire à saint Paul : Je ne veux pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme font les autres hommes qui n’ont point d’espérance. Affligez-vous, dit-il, mais non comme le païen qui ne croit pas à la résurrection, qui n’espère pas une vie future. J’ai honte, croyez-moi, je rougis, lorsque, traversant la place publique, je vois des troupes de femmes dans le plus grand désordre, s’arrachant les cheveux, se déchirant les joues et les bras, se livrant à ces excès en présence des infidèles. Eh ! que diront-ils de nous ces infidèles ? comment s’exprimeront-ils à notre sujet ? sont-ce là ces hommes qui raisonnent si bien sur la résurrection ? Oui, sans doute ; mais leur conduite n’est guère d’accord avec leur croyance ; ils parlent de résurrection dans leurs discours, et leurs actions sont celles de personnes qui n’y croient pas. S’ils y croyaient fermement, agiraient-ils ainsi ? s’ils étaient persuadés que celui qu’ils pleurent est passé à un état plus heureux, se lamenteraient-ils ? Tels sont les propos, et de plus piquants encore, que ne manquent pas de tenir les infidèles lorsqu’ils entendent nos lamentations. Soyons donc plus sages, rougissons de notre faiblesse, ne nous causons pas à nous-mêmes et à ceux qui nous voient un si grave préjudice. Eh ! pourquoi, je vous le demande, pleurez-vous celui qui a quitté ce monde ? Est-ce parce qu’il était méchant et vicieux ? Mais vous devez rendre grâces au Seigneur de ce qu’il a rompu le cours de ses vices. Est-ce parce qu’il était bon et vertueux ? Mais vous devez vous réjouir de ce qu’il a été enlevé avant que le vice eût corrompu son cœur, de ce qu’il a passé dans un séjour où sa vertu sera désormais en sûreté, où l’on ne pourra plus craindre pour lui de changement. Est-ce parce qu’il était jeune ? c’est une raison de glorifier Dieu qui l’a pris, qui l’a appelé de bonne heure à une condition plus heureuse. Est-ce parce qu’il était avancé en âge ? c’est encore une raison de rendre grâces à Dieu qui l’a délivré des infirmités (le la vieillesse. Respectez la forme de nos funérailles. Si l’on chante des psaumes, si l’on prononce des prières, si l’on rassemble les Pères, les Frères, ce n’est pas afin que vous pleuriez le mort, que vous vous lamentiez, que vous vous désespériez, mais afin que vous rendiez grâces au Seigneur qui l’appelle à lui. Et comme ceux qui vont prendre possession d’une magistrature, sont accompagnés d’un grand nombre de personnes qui les félicitent ; de même lorsque les saints partent de ce monde, tous leurs amis doivent les accompagner en les félicitant, parce qu’ils sont appelés à de grands honneurs. La mort est un repos, la délivrance des peines et des inquiétudes de cette vie. Lors donc que vous voyez un de vos parents quitter la terre pour toujours, ne vous emportez pas, mais touché et pénétré, rentrez en vous-même, interrogez votre conscience, et considérez que vous ne tarderez pas à subir la même fin. Devenu plus sage et craignant pour vous-même en voyant mourir un de vos semblables, sortez de votre langueur, revenez sur vos actions, corrigez vos fautes, opérez en vous un parfait changement. Nous différons des infidèles en ce que nous jugeons autrement des choses. L’infidèle voit le ciel ; et il l’adore, parce qu’il pense que c’est un dieu. Il voit la terre ; et il lui rend un culte, et il soupire après les objets sensibles. Nous, au contraire, nous voyons le ciel ; et nous admirons celui qui l’a fait, parce que nous ne croyons pas que ce soit un dieu, mais l’ouvrage de Dieu. Je vois l’univers créé ; et la vue des créatures.m'élève jusqu’au Créateur. L’infidèle voit les richesses ; et, frappé de leur éclat, il soupire après elles : moi, je vois les richesses, et je les méprise. Il voit la pauvreté, et il se lamente ; moi, je vois la pauvreté, et je me réjouis. L’un et l’autre nous ne voyons pas les choses de la même manière, et nous différons aussi sur la mort. Il voit un cadavre, et il croit que c’est un cadavre ; moi, je vois un cadavre, et je juge la mort un sommeil. Et comme les savants et les ignorants ne voient pas des mêmes yeux les caractères qui forment une écriture, que les uns n’y aperçoivent que des figures muettes, tandis que les autres y découvrent, avec intelligence, tous les sens qu’ils renferment : ainsi dans les choses de ce siècle, les événements viennent frapper également nos regards, mais nous ne les voyons pas des mêmes yeux, et nous n’en jugeons pas de même. Nous qui différons des infidèles dans tout le reste, porterons-nous le même jugement qu’eux sur la mort ? 3. Songez où est allé celui que vous pleurez, et que cette idée vous console. Il est allé où est saint Paul, où est saint Pierre, où est le chœur de tous les saints. Songez avec quelle gloire, avec quel éclat il doit ressusciter un jour ! Songez que, par vos pleurs et vos lamentations, vous vous ferez le plus grand tort à vous-même, sans pouvoir remédier à vos malheurs ni réparer vos pertes. Songez à ceux que vous imitez en vous désespérant comme vous faites, et craignez de partager leur faute. Qui donc imitez-vous ? qui prenez-vous pour modèles ? ceux qui n’ont point d’espérance, suivant ce que dit saint Paul : Afin que vous ne vous affligiez pas comme font les autres hommes, qui n’ont point d’espérance. Voyez avec quelle exactitude s’exprime l’Apôtre. Il ne dit pas : Ceux qui n’ont point l’espérance de la résurrection, mais simplement : ceux qui n’ont point d’espérance. Car celui qui n’espère pas un jugement futur, n’a aucune espérance ; il ne sait pas même s’il existe de Dieu, si ce Dieu veille sur les choses de ce monde, si sa justice examine tout ce qui s’y passe. Celui qui ne sait ni ne croit ces vérités, est plus déraisonnable que la brute : il a banni de son cœur tous les principes de police humaine et de justice naturelle. Oui, sans doute, celui qui ne s’attend pas à rendre compte de ses actions, sera aussi incapable d’acquérir quelque vertu, que susceptible de tous les vices. Pénétrés de ces idées, et pensant à la folie, à la démence des païens dont nous nous rapprochons par nos pleurs et nos lamentations, évitons d’avoir avec eux de la ressemblance. Voilà pourquoi saint Paul parle des infidèles, c’est afin que, songeant au déshonneur que vous vous faites à vous-même, vous rougissiez d’avoir avec eux des rapports, vous reveniez à la dignité de votre nature. Et ce n’est pas seulement dans cet endroit, mais dans plusieurs autres et sans cesse, que le bienheureux Paul emploie ce langage. Lorsqu’il veut nous retirer du péché, il montre avec gai nous nous associons par le péché, afin que la qualité des personnes nous fasse éviter toute communication avec elles. Aussi disait-il, en écrivant aux Thessaloniciens : Que chacun sache posséder le vase de son corps avec sainteté et décence, et non en se livrant à des passions honteuses, comme les païens, qui ne connaissent pas Dieu. (1Th 4, 4-5) Je vous avertis, dit-il aux Éphésiens, de ne plus vivre comme les autres nations qui suivent dans leur conduite la vanité de leurs pensées. (Eph 4, 17) Je ne veux pas, mes frères, dit-il ici, que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous affligiez pas comme les autres hommes, qui n’ont point d’espérance. Car ce n’est pas la nature des choses, mais la disposition de notre âme, qui produit en nous l’affliction ; ce n’est pas la mort de celui qui sort de ce monde, mais la faiblesse de ceux qui le pleurent. Aucun des événements présents ne pourra donc affliger le fidèle ; mais avant de jouir des biens futurs, il diffère dès à présent des infidèles, en ce qu’il ne retire pas de médiocres avantages de la sagesse chrétienne, qui lui procure une joie continuelle et une tranquillité parfaite. C’est ce qui fait dire au même saint Paul : Réjouissez-vous saris cesse dans le Seigneur ; je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous. (Phi 4, 4) Ainsi, même avant la résurrection, nous recevons ici-bas cette douce récompense, de ne nous laisser abattre par aucun des maux qui nous surviennent, mais de jouir d’une grande consolation par l’espoir des biens futurs. Ainsi donc nous avons un double avantage, et l’infidèle au contraire éprouve ce double préjudice, et d’être puni dans un autre monde pour n’avoir pas cru à la résurrection, et de se laisser abattre par les malheurs présents, parce qu’il n’espère aucun bonheur à venir. Nous devons rendre grâces à Dieu non-seulement pour la résurrection, mais pour l’espérance de la résurrection qui peut consoler notre âmé affligée, et nous inspirer au sujet des morts cette ferme confiance, qu’ils ressusciteront un jour et que nous les retrouverons ailleurs. S’il faut s’affliger et pleurer, pleurons ceux qui vivent dans le péché, et non ceux qui meurent dans la vertu. C’est ce que fait encore saint Paul : J’appréhende, dit-il, écrivant aux Corinthiens, que Dieu ne m’humilie lorsque je serai revenu chez vous, et que je ne sois obligé d’en pleurer plusieurs. (2Co 12, 21) Il ne dit pas : plusieurs qui seront morts, mais plusieurs, qui, étant déjà tombés dans des excès et des dérèglements infâmes, n’en ont point fait pénitence. Ce sont ceux-là qu’il faut pleurer, comme un écrivain sacré nous y exhorte Pleurez un mort, dit-il,parce qu’il ne jouit plus de la lumière du jour ; pleurez aussi un insensé, parce qu’il ne jouit plus de la raison. Pleurez peu un mort qui a trouvé un repos éternel pleurez davantage un insensé, dont la vie est pire que le trépas. (Sir 22, 40, 11-12) Mais si celui qui est privé de la raison, doit être pleuré sans cesse ; combien plus ne doit-on pas pleurer celui qui est privé de la justice et qui a perdu l’espérance en Dieu ? Pleurons donc ces hommes, parce que ces pleurs nous sont profitables, et qu’en les pleurant nous nous corrigeons souvent nous-mêmes ; au lieu que les lamentations au sujet des monts sont aussi peu raisonnables qu’elles nous sont nuisibles. Ne renversons point l’ordre, pleurons seulement le péché ; quant à tout le reste, la pauvreté, la maladie, la mort prématurée, la calomnie, les persécutions, et tous les maux humains qui peuvent fondre sur nous, supportons-les courageusement, parce que, si nous sommes sages, ces maux ne sont qu’une occasion de mériter plus de couronnes. 4. Et comment, étant homme, direz-vous, peut-on ne pas s’affliger ? Moi, je dis au contraire, comment peut-on s’affliger étant homme, doué de raison et d’intelligence, soutenu par l’espoir des biens futurs ? Et quel est celui, direz-vous encore, qui ne se soit pas laissé abattre par la tristesse ? Il s’en est trouvé plusieurs dans différentes régions, et de notre temps et du temps de nos ancêtres. Écoutez ce que dit Job après avoir perdu tous ses enfants : Le Seigneur me les a donnés, le Seigneur me les a ôtés, il est arrivé ce que le Seigneur a voulu. (Job 1, 21) Ce simple trait du courage de Job est admirable sans doute ; mais vous aurez encore bien plus lieu d’être frappés si vous entrez dans le détail. Pensez que le démon ne lui a pas ôté une moitié de ses enfants et laissé l’autre moitié, qu’il ne lui en a pas au moins laissé quelques-uns en le privant du plus grand nombre ; mais il a ravagé tous les fruits sans pouvoir renverser l’arbre ; il a soulevé tous les flots de la mer sans submerger le navire, il a épuisé toutes ses forces sans ébranler la tour. Quoique assailli de toutes parts, Job est resté ferme et inébranlable ; une grêle de traits a été lancée sur lui sans le frapper, ou du moins sans le blesser. Songez combien il est cruel de perdre un si grand nombre d’enfants ! et combien de circonstances capables d’aggraver encore sa peine ? Se les voir enlever tous, tous à la fois, dans un seul jour, à la fleur de l’âge, lorsqu’ils avaient montré tant de vertu ! se les voir enlever par un tel genre de mort, et recevoir cette dernière disgrâce après tant d’autres ! J’insiste sur ce que celui qui leur avait donné la naissance était un père tendre, et qu’ils étaient eux-mêmes dignes de tous ses regrets. Lorsqu’on voit mourir des enfants vicieux, on est affligé de leur perte ; mais l’affliction n’est pas extrême, elle se trouve fort affaiblie par les mauvaises inclinations de ceux qu’on a perdus. Mais s’ils sont vertueux, la blessure est profonde, on ne peut oublier les êtres chers que l’on pleure, on est inconsolable, on souffre doublement, et par la tendresse de la nature et par le souvenir de leurs excellentes qualités. Or, ce qui prouve que les enfants de Job étaient vertueux, c’est (lue leur père les élevait avec le plus grand soin, qu’en se levant il faisait pour eux un sacrifice, qu’il craignait pour leurs fautes cachées, qu’il était singulièrement jaloux de leur perfection : ce qui annonce et la vertu des enfants et la tendresse du père. Job était père et père tendre, ses enfants étaient vertueux, les sentiments de la nature et l’amour de la vertu s’unissaient pour augmenter dans son cœur le regret de leur perte, et ainsi la douleur qui brûlait dans son âme s’alimentait à un triple foyer. De plus, lorsqu’on ne se voit enlever qu’une partie de ses enfants, on ne reste pas sans consolation : ceux qui sont laissés adoucissent la douleur causée par la mort de ceux qui sont ôtés. Mais lorsqu’on les a perdus tous, sur qui se reposera un malheureux père qui comptait beaucoup d’enfants, et qui se voit tout à coup sans enfants ? Il était pour Job une cinquième circonstance accablante ; quelle est-elle ? c’est de s’être vu enlever tous ses enfants à la fois. Lorsqu’ils en ont perdu un seul en peu de jours, les femmes et tous les parents se plaignent amèrement que celui qu’ils ont vu mourir, ait disparu soudain de leurs yeux quelle peine n’a donc pas dû ressentir le père à qui tous ses enfants ont été enlevés, non en deux jours, non en un seul jour, mais en une seule heure ? Le mal que le temps a laissé pré voir, quelque insupportable qu’il soit en lui-même, devient plus léger, parce qu’on s’y est attendu : mais il est bien difficile de le supporter, quand il arrive tout à coup et contre toute attente. Lors donc que, déjà grave par lui-même, le mal est encore aggravé par un choc imprévu et subit, songez combien il doit être accablant, au-dessus de toute expression. Voulez-vous entendre une sixième circonstance ? Job a perdu tous ses enfants à la fleur de l’âge. Or, vous savez combien les morts prématurées sont sensibles, et à quel excès elles nous portent dans la douleur qu’elles nous causent. Enfin, et c’est une septième circonstance, leur mort ne fut pas seulement prématurée, mais encore violente. Job ne vit pas ses enfants expirer dans un lit, mais ensevelis tous sous les ruines de sa maison. Songez donc quels devaient être les sentiments d’un père au milieu de toutes ces ruines, d’un père qui tirait des décombres tantôt une pierre, tantôt un membre sanglant d’un de ses fils, qui voyait une main tenant encore une coupe, une autre étendue vers un des mets ; s’il découvrait un corps, il n’avait même plus la forme humaine, le front, les yeux, la bouche, tous les traits du visage étaient si défigurés par mille blessures diverses, qu’un père tendre ne pouvait reconnaître des enfants chéris. Ce seul récit vous touche, et vous pleurez ; songez quelle devait être la force de celui qui était le témoin d’un pareil spectacle ; et si après un si long espace de temps, nous ne pouvons, sans verser des larmes, entendre raconter cette déplorable catastrophe, quoiqu’elle nous soit étrangère, quelle devait être la constance de celui qui voyait ce désastre de ses propres yeux, qui ne raisonnait pas sur le malheur d’un autre, mais qui supportait le sien propre ! Job demeura calme et résigné, il ne se permit aucune plainte ; il ne dit pas : Quoi donc ! est-ce là le prix que je reçois de ma bienfaisance ? n’ai-je ouvert ma maison aux étrangers que pour la voir devenir le tombeau de mes enfants ? n’ai-je travaillé à former mes enfants dans toutes les vertus que pour les voir subir une fin aussi triste ? L’homme juste ne fit entendre aucune de ces plaintes, il n’y pensa pas même ; mais il supporta courageusement toutes ces pertes, quoiqu’il eût élevé avec le plus grand soin les enfants que lui enlevait une mort cruelle. De même qu’un habile statuaire perfectionne et finit ses statues avec la plus grande attention ; ainsi Job avait formé lui-même, avait orné l’âme de ses enfants. Et comme un jardinier laborieux arrose, munit, garantit, cultive de toutes les façons les racines des palmiers et des oliviers : de même Job ne cessait pas de cultiver l’âme de chacun de ses enfants, de la rendre propre à produire de plus grands fruits de vertu. Cependant il vit ces racines arrachées par un souffle violent du malin esprit, étendues par terre, périr de la manière la plus misérable ; et loin de proférer aucun murmure, il rendit grâces à Dieu, et par là porta un coup mortel au démon. 5. Si vous faites cette réflexion que Job avait plusieurs enfants, que d’autres ont souvent perdu un fils unique chéri, et que cette dernière perte est d’une autre nature ; votre réflexion est juste, et je conviens avec vous que les pertes de Job n’étaient pas de la même nature, c’est-à-dire qu’elles devaient être beaucoup plus sensibles : car enfin à quoi lui a servi d’avoir plusieurs enfants, sinon à aggraver sa disgrâce, à rendre sa douleur plus amère, en le frappant d’autant de coups qu’il perdait de têtes ? Mais si vous voulez voir un père qui n’ayant qu’un fils, montre autant et même plus de courage, rappelez-vous le patriarche Abraham, qui ne vit pas Isaac mourir, mais ce qui était beaucoup plus triste, beaucoup plus douloureux, qui reçut l’ordre de l’immoler lui-même, sans disputer contre cet ordre, sans se révolter contre Dieu qui le lui signifiait, sans lui adresser ces plaintes : Pourquoi m’avez-vous fait père ? était-ce afin de me rendre meurtrier de mon enfant ? Il valait mieux ne pas me donner un fils, que de me l’ôter de cette manière après me l’avoir donné. Vouliez-vous le prendre ? pourquoi me commander de l’immoler de ma main, de souiller mon bras de son sang ? Ne m’avez-vous pas promis de remplir la terre de ma postérité par cet enfant même ? peut-on donner des fruits lorsqu’on ôte la racine ? pouvez-vous me promettre une postérité en me commandant d’immoler mon fils ? a-t-on jamais rien vu, a-t-on jamais rien entendu de semblable ? Ah ! sans doute, j’ai été trompé, j’ai été abusé. Loin de tenir ce langage et d’y songer même, loin de disputer contre l’ordre du Seigneur et de lui en demander compte, dès qu’il lui eut, dit : Prenez votre fils unique qui vous est cher, Isaac, et conduisez-le sur une des montagnes que je vous indiquerai (Gen 22, 2), il exécuta cet ordre avec tant de zèle qu’il fit même plus que ce qui lui était prescrit. En effet, il cacha ce sacrifice à sa femme et à ses serviteurs, laissa ceux-ci au bas de la montagne, et ne prit avec lui que la victime : tant il obéissait avec empressement et sans aucune résistance ! Songez quel embarras c’était pour un père dé s’entretenir seul avec son fils sans que personne fût présent, lorsque les entrailles se troublent davantage, lorsque toute la tendresse se réveille, et de s’entretenir avec ce fils plusieurs jours de suite. S’il avait exécuté dans le moment l’ordre qui lui était donné, ce serait quelque chose de grand et d’admirable, mais non pas d’aussi admirable que de ne ressentir aucune faiblesse pour son cher Isaac, quoique sa tendresse fût mise à l’épreuve pendant plusieurs jours. Dieu lui a ouvert un plus grand champ, une ##Rem lice plus étendue, afin que vous puissiez mieux contempler ce généreux athlète ; car c’était vraiment un athlète qui ne combattait point contre un autre homme, mais contre la force impérieuse de la nature. Quel discours pourrait exprimer son courage ? il a conduit lui-même son cher fils, l’a lié, l’a mis sur le bûcher ; il a pris le glaive, et il était prêt à frapper le coup. Je ne puis dire comment il a pu remplir ce triste ministère ; c’est ce qui n’est connu que du prêtre de ce sacrifice nouveau : la parole ne peut y atteindre. Comment son bras ne s’est-il pas desséché ? comment les nerfs de sa main ne se sont-ils pas retirés ? comment la vue d’un enfant chéri n’a-t-elle pas jeté le trouble dans son âme ? Isaac ne mérite pas moins notre admiration. Le fils était aussi soumis à son père que le père était soumis à Dieu. L’un n’a pas demandé compte à Dieu de l’ordre qu’il lui donnait d’immoler son fils ; l’autre n’a pas demandé raison à son père de sa conduite, lorsqu’il le liait et le menait à l’autel, mais il à courbé docilement sa tête sous le bras paternel. On vit alors dans le même homme un père et un sacrificateur ; on vit un sacrifice oit il n’y eut pas de sang répandu, un holocauste sans feu, un autel offrant l’image de la mort et de la résurrection ; car Abraham acheva le sacrifice et ne l’acheva point : son bras n’immola point son fils, mais son cœur l’immola. Et si Dieu lui signifia un pareil ordre, ce n’était point pour voir répandre le sang, mais pour nous faire connaître les sentiments d’une âme généreuse, pour proclamer son courage dans tout l’univers, et apprendre à tous les siècles futurs qu’il faut sacrifier aux ordres du Seigneur ses enfants, la nature, tous les biens, sa vie même. Abraham descendit donc de la montagne, et ramena dans Isaac vivant un témoin de sa noble résignation. Quelle excuse, je le demande, quelle défense nous restera-t-il, si, lorsque nous voyons un père généreux obéir au Seigneur avec tant de promptitude, lui abandonner tout ce qu’il a de plus cher, nous nous révoltons contre la Providence ? Ne me parlez point d’affliction, ni de disgrâce insupportable, mais considérez qu’Abraham était supérieur à l’affliction la plus accablante : l’ordre qu’il recevait était capable de troubler sa raison, de le jeter dans l’embarras, de renverser sa foi pour les promesses qui lui avaient été faites. En effet, qui du commun des hommes n’eut pas cru qu’on l’avait trompé en lui promettant une postérité nombreuse ? Mais, Abraham ne pensa pas ainsi. Job ne mérite pas moins d’être admiré pour sa constance et sa modération dans le malheur. En effet, après avoir montré tant de vertu, après avoir signalé sa charité et sa bienfaisance, pouvant se rendre le témoignage que ni lui ni ses enfants n’avaient fait aucun mal, il se vit accablé d’une affliction nouvelle et extraordinaire, telle que les plus scélérats n’en avaient jamais éprouvé de semblable, et néanmoins il s’éleva au-dessus des idées communes, il ne crut pas, parce qu’il était malheureux, que la vertu était inutile, et que jusqu’alors il avait pris un mauvais parti. Nous ne devons donc pas seulement les admirer l’un et l’autre à ces deux titres, mais, pleins d’une noble émulation, nous efforcer de les imiter. Et qu’on ne m’objecte pas que c’étaient des hommes admirables et d’un héroïsme qu’il n’est pas donné à tous d’avoir. Oui, sans doute, c’étaient de grands hommes, des hommes admirables, mais on nous demande encore plus de vertu et de sagesse qu’à ces deux saints et à tous ceux de l’Ancien Testament : Si votre justice, dit l’Évangile, n’est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. (Mat 5, 20). Ainsi donc, instruits de tout côté, recueillant ce que nous avons dit de la résurrection, et des deux hommes que nous vous avons proposés – pour modèles, travaillez sans cesse à tranquilliser vos âmes, dans le temps de l’affliction, et même lorsque vous êtes exempts de douleur. Voilà pourquoi, j’ai traité le sujet dont je viens de vous entretenir, quoique aucun de vous ne soit dans la tristesse, afin que lorsque nous tomberons dans quelque disgrâce, nous nous rappelions ces discours, et que notes y trouvions une consolation suffisante. C’est ainsi que les soldats s’occupent en temps de paix d’exercices militaires, afin que, lorsqu’il faudra combattre, lorsque les circonstances demanderont des hommes aguerris, ils fassent usage à propos de l’habileté et de l’expérience qu’ils auront acquises pendant la paix. Nous de même, tandis que nous sommes tranquilles et paisibles, préparons des armes et des remèdes, afin que, lorsque nous serons assaillis par des maux extrêmes, que nous serons en butte à quelque affliction ou à quelque douleur, nous trouvant alors bien armés, munis de toutes parts, fortifiés de réflexions utiles, des préceptes de Dieu, et des exemples des saints, nous repoussions avec autant de force que d’adresse les attaques de l’esprit impur. Ainsi nous pourrons passer tranquillement la vie présente, et obtenir le royaume céleste, par la grâce de Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l’empire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.SIXIÈME HOMÉLIE. SUR LE TREMBLEMENT DE TERRE, ET SUR LAZARE ET LE MAUVAIS RICHE.
AVERTISSEMENT ET ANALYSE.
Cette Homélie ne se lisait qu’en partie dans les anciennes éditions ; les Bénédictins l’ont complétée sur la foi de deux manuscrits (On prouve, dans l’édition Gaume (tome XIII, 2e part., préf., p.2), que ce fragment est pris dans d’autres homélies de saint Chrysostome, et que la fin en est interpolée. (Note du nouvel éditeur de dom Ceillier). – Elle ne fut prononcée que quelque temps après les précédentes, mais dans un temps néanmoins où le peuple d’Antioche pouvait se souvenir aisément de ce que saint Jean Chrysostome avait dit de Lazare et du mauvais riche dans ses premiers discours. – Un tremblement de terre donna occasion à celui-ci ; mais il n’est pas facile de dire quel fut ce tremblement de terre et l’année dans laquelle il arriva, parce que ces tremblements étaient très-fréquents à Antioche. Il y en eut un en 387, avant le renversement des statues de Théodose, et notre saint Docteur, dans sa troisième Homélie sur les Statues, témoigne que la terre avait été secouée plusieurs fois. – Il y en eut aussi les années suivantes, ainsi qu’on le voit dans une homélie éditée par le père Combefis, et où il est parlé d’un tremblement de terre qui avait secoué la ville pendant deux jours. – Marcellin, dans sa chronique, parle d’un grand tremblement de terre qui, en l’année 394, secoua quelques provinces d’Europe. – Le même auteur fait mention d’un autre tremblement qui arriva deux ans après, et qui ébranla tout l’univers. – Si on en croit quelques critiques, et en particulier Hermant, celui dont il est parlé dans ce sixième discours est le tremblement général arrivé en l’an 396. – Ils se fondent sur ce qui est dit au commencement que ce tremblement avait secoué tout l’univers. – Cette opinion serait acceptable s’il fallait prendre à la lettre les expressions du saint Docteur ; mais comment saint Chrysostome, qui prononçait son discours lorsque le tremblement de terre avait à peine cessé, aurait-il pu savoir que ce tremblement s’était fait sentir, je ne dirai pas dans toutes les parties de l’univers, mais seulement dans les provinces voisines ? – Il parait bien plus raisonnable de considérer que c’est un orateur qui parle, et qui se sert de termes consacrés par la sainte Écriture. – Il est donc difficile de rien décider sur l’époque précise de cette homélie : ce qu’il y a seulement de certain, c’est, comme nous l’avons dit, qu’elle ne fut pas prononcée bien longtemps après les précédentes. Dieu a manifesté sa puissance et sa bonté dans le tremblement de terre ; mais le jour du jugement sera bien plus terrible encore. – On ne prêche pas inutilement, quand même peu de monde profiterait ; ce n’est pas le tremblement de terre qu’il faut craindre, mais la cause qui l’a produit. – Ce ne sont pas ceux qui sont affligés que l’on doit plaindre, mais ceux qui pèchent. – Pour le prouver, le saint Docteur revient à sa parabole, surtout en faveur de quelques étrangers, et parle d’abord du mauvais riche. – Il parle ensuite du pauvre Lazare et en vient à comparer les choses humaines à une pièce qui se joue sur la scène. – Dans l’autre vie chacun paraît ce qu’il est véritablement ; la noblesse ne consiste pas dans l’illustration des ancêtres, mais dans la vertu. – Origine de l’esclavage ; déluge de Noé ; comparaison de l’arche avec l’Église ; usage du vin pour guérir la tristesse. – Quel est le véritable esclavage ; quelles sont les véritables richesses ; pourquoi Abraham dit-il au mauvais riche : Tu as reçu tes biens. – Divers degrés parmi les justes et parmi les pécheurs, mais personne n’est sans péché ; le bien et le mal reçoivent ce qui leur est dû. 1. Avez-vous contemplé la puissance de Dieu, avez-vous contemplé sa bonté ? sa puissance en ce qu’il a ébranlé la terre ; sa bonté en ce qu’il l’a soutenue dans sa chute, ou plutôt, sa puissance et sa bonté dans l’un et dans l’autre cas. En effet, l’ébranlement fut un acte de puissance, et l’affermissement un acte de bonté : il a ébranlé la terre tout entière, et il l’a affermie ; il l’a soutenue quand, fortement agitée, elle était sur le point de tomber. Le tremblement a cessé, il est vrai, mais que la crainte persiste ; cette agitation a disparu, mais que la piété ne disparaisse pas. Pendant trois jours nous avons fait des supplications, mais ne laissons pas se refroidir en nous la ferveur. En effet, la cause du tremblement de terre c’est notre tiédeur : nous sommes devenus tièdes, et nous avons attiré sur nous le tremblement de terre ; nous avons montré de la ferveur et nous avons conjuré la colère : ne soyons plus tièdes à l’avenir, afin de ne pas appeler de nouveau sur nous la colère et le châtiment. Car Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive. (Eze 33, 11) Avez-vous senti la fragilité de la race humaine ? Lorsque le tremblement de terre se faisait, je réfléchissais en moi-même, et je me disais : Où sont les rapines ? où sont les tromperies ? où sont les pouvoirs tyranniques, les excès d’orgueil ? la puissance des maîtres, les oppressions, les spoliations des pauvres, l’arrogance des riches, l’autorité des magistrats ? Où sont les menaces ? où sont les alarmes ? Un seul instant a tout emporté, tout détruit avec plus de facilité qu’une toile d’araignée ; la ville retentissait de gémissements, et tout le monde courait à l’Église. Demandez-vous ce que nous serions devenus s’il avait plu à Dieu de tout renverser. Si je parle ainsi, c’est afin que la crainte de ce qui est arrivé demeure vive en vous, et qu’elle soutienne l’esprit de tous. Dieu a ébranlé, mais il n’a pas renversé, et il n’aurait pas ébranlé, s’il avait voulu renverser. Mais comme il ne le voulait pas, le tremblement de terre est venu d’avance comme un héraut notifier à tous la colère divine, afin que la crainte nous rendant meilleurs, nous conjurions le châtiment dans sa réalité. Dieu en agit de même autrefois avec les Barbares : Encore trois jours, et Ninive sera détruite ! (Jon 3, 4) Pourquoi, Seigneur, ne renversez-vous pas ? Vous menacez de détruire, et pourquoi ne détruisez-vous pas ? – C’est précisément parce que je ne veux pas détruire, que j’en fais la menace. – Mais pourquoi le dites-vous donc ? – C’est afin de n’être pas obligé de faire ce que je dis : que la parole prenne l’avance, et qu’elle empêche l’action : Encore trois jours, et Ninive sera détruite ! Alors c’était un prophète qui parlait ; aujourd’hui ce sont nos murs qui élèvent la voix. Je vous le dis et je ne cesserai de le dire aux pauvres aussi bien qu’aux riches : considérez combien est grande la colère de Dieu, et combien tout lui est facile et peu coûteux, et ne soyons plus vicieux. En un instant si court, comme il a mis le trouble dans les pensées et l’esprit de chacun, et ébranlé les cœurs jusque dans leurs fondements ! Et si nous réfléchissons à ce jour formidable, dans lequel il ne sera plus question d’un instant, mais de siècles sans fin, de fleuves de feu, de colères menaçantes, de puissances traînant au jugement, d’un tribunal terrible et d’un juge incorruptible, lorsque les actions de chacun se présenteront devant ses yeux, et qu’il n’y aura personne pour lui prêter secours, ni voisin, ni avocat, ni parent, ni frère, ni père, ni mère, ni hôte, ni personne, que ferons-nous alors, dites-le-moi ? J’excite la crainte afin de procurer le salut ; j’ai rendu mon enseignement plus incisif que le glaive, afin que ceux de vous qui seraient atteints d’un ulcère s’en débarrassent. Ne vous ai-je pas toujours dit, et maintenant je vous le dis encore, et je ne cesserai de vous le dire, jusques à quand serez-vous donc cloués aux choses de la vie présente ? Je le dis à tous, il est vrai, mais spécialement à ceux qui sont atteints de cette maladie, et qui ne font pas attention à ce que je dis ou plutôt mes paroles sont utiles aux uns et aux autres ; à celui qui est malade, afin qu’il recouvre la santé ; à celui qui est en bonne santé, pour qu’il ne tombe pas malade. Jusques à quand les biens de ce monde ? jusques à quand les richesses ? jusques à quand la magnificence des édifices ? jusques à quand la frénésie pour les voluptés brutales ? Voici qu’un tremblement de terre est arrivé : à quoi ont servi les richesses ? Les uns et les autres ont perdu le fruit de leur travail, l’argent a péri avec son possesseur, la maison avec celui qui l’avait fait bâtir ; la ville est devenue pour tous un tombeau commun, tombeau bien rapidement construit, non par la main des artistes, mais par une affreuse calamité. Où sont donc les richesses ? où est la cupidité ? Ne voyez-vous pas que tout cela est plus vil que la toile de l’araignée ? 2. Mais, me direz-vous, à quoi vous sert-il de parler ? j’y gagne quelque chose si l’on m’écoute. Pour moi je remplis mon ministère : le senseur sème. Le semeur s’en alla semer : une partie de la semence tomba le long du chemin, une autre partie sur la pierre, une autre partie entre les épines, et une autre partie dans une bonne terre. (Mat 13, 3) Trois parties furent perdues, et une seule fut préservée ; et cependant le semeur n’abandonna point son champ ; mais parce qu’une partie avait été préservée, il ne cessa point de le cultiver. Et à cette heure aussi il est impossible que la semence répandue sur un auditoire si nombreux, ne me rapporte pas du fruit. Si tous n’écoutent pas, la moitié écoutera ; si la moitié n’écoute pas, la troisième partie écoutera ; si elle n’écoute pas, la dixième écoutera ; si la dixième partie n’écoute pas, une personne au moins de cette multitude écoutera : qu’elle écoute donc. Car ce n’est pas une chose de peu d’importance que le salut d’une brebis, puisque le pasteur de l’Évangile (Mat 18, 12), en abandonna quatre-vingt-dix-neuf pour courir après celle qui s’était égarée. Je ne méprise pas l’homme, et quand même il ne serait qu’un, il est homme, c’est-à-dire la créature favorite de Dieu ; et quand même il serait esclave, il ne me paraîtrait pas méprisable, car je ne cherche pas la dignité, mais la vertu : je cherche l’âme sans distinguer celle du maître de celle de l’esclave. Et quand même il ne serait qu’un, il est homme, et pour lui la voûte des cieux fut étendue, le soleil brille, la lune poursuit sa course, l’air fut partout répandu, les sources jaillissent, la plaine des mers a été formée, les prophètes envoyés et la loi donnée ; et qu’est-il besoin de tout dire ? pour lui le Fils unique de Dieu s’est fait homme. Mon Seigneur a été immolé, et son sang a été versé pour le salut de l’homme, et moi j’irais le mépriser ! mais quel pardon mériterais-je ? Ne savez-vous pas que le Seigneur s’entretint avec la Samaritaine, et fit les frais d’une longue conversation ? (Jn 4, 6 et suiv) Son titre de Samaritaine ne la fit pas mépriser, mais l’âme qu’elle avait la fit rechercher avec ardeur ; et quoiqu’elle fût une prostituée, elle ne fut pas dédaignée ; mais parce qu’elle devait être sauvée et qu’elle montra de la foi, elle devint l’objet de soins empressés. Pour moi je ne cesserais pas de parler quand même personne ne m’écouterait je suis médecin et j’applique les remèdes ; je suis apôtre, et j’ai reçu l’ordre d’instruire. En effet, il est écrit : Je t’ai donné pour sentinelle à la maison d’Israël. (Eze 3, 17) Je ne convertis personne. Et qu’importe ? je gagne néanmoins mon salaire. Du reste je mets ici les choses au pire ; car il est impossible que dans une si grande multitude quelqu’un ne devienne pas meilleur. Mais voici les prétextes, voici les excuses des auditeurs indolents : J’écoute chaque jour, disent-ils, et je ne fais pas. Écoutez, quand même vous ne feriez pas ; car c’est cri écoutant que l’on arrive à faire. Quand même tu ne ferais pas, tu ressens de la honte de tes péchés ; quand même tu ne ferais pas, tu changes de sentiment ; quand même tu ne ferais pas, tu te condamnes toi-même de ce que tu ne fais pas. Or, cette condamnation de toi-même, d’où vient-elle ? C’est le fruit de mes discours. Quand tu dis : hélas ! j’ai écouté et je ne fais pas, cet hélas est le prélude d’une amélioration. As-tu péché ? pleure, et tes larmes effaceront ton péché ; car il est écrit : Avoue toi-même le premier tes fautes, afin d’être justifié. (Isa 43, 26) Si tu es dans l’affliction et dans la tristesse, la tristesse renferme quelque chose de salutaire, non en vertu de sa nature, mais par un effet de la bonté du Seigneur. Celui qui a des péchés sur la conscience ne trouve pas un médiocre soulagement dans l’affliction qu’il endure, car il est encore écrit : J’ai vu son affliction et sa tristesse, et je l’ai guéri de ses douleurs. (Isa 57, 18) O bienveillance ineffable ! 0 bonté au-dessus de toute expression ! J’ai vu son affliction et je l’ai guéri. Qu’y a-t-il donc de si grand dans son affliction ? Rien, il est vrai, mais j’en ai pris occasion de le guérir de ses douleurs. Voyez-vous comment, en un instant bien court, Dieu a tout réconcilié ! Reportez donc continuellement vos pensées vers cette soirée du tremblement de terre. Tous les autres, il est vrai, redoutaient le tremblement ; pour moi je redoutais la cause du tremblement. Comprenez-vous bien ce que je dis ? Les autres craignaient le renversement de la ville et la mort ; moi je craignais que le Seigneur ne fût irrité contre nous ; car il n’est pas terrible de mourir, mais il est terrible d’irriter le Seigneur. De sorte que je ne redoutais pas le tremblement de terre, mais la cause du tremblement. Or, la cause du tremblement, c’était la colère de Dieu, et la cause de la colère de Dieu, ce sont nos péchés. Ne craignez donc jamais le châtiment, mais le péché, qui est le père du châtiment. La ville est-elle ébranlée ? Qu’importe ? Que votre esprit ne soit pas ébranlé ? En effet, quand il s’agit de maladies et de blessures, nous ne pleurons pas ceux que l’on traite, mais ceux dont la maladie est incurable. La maladie et la blessure, c’est le péché ; l’amputation et le remède, c’est le châtiment. 3. Comprenez-vous ce que je dis ? Soyez attentifs, car je veux pour vous instruire employer un langage philosophique. Pourquoi plaignons-nous ceux qui subissent un châtiment et ne plaignons-nous pas ceux qui pèchent ? Cependant le châtiment n’est pas quelque chose d’aussi fâcheux que le péché, car le péché est le principe du châtiment. Si donc vous voyez un homme atteint d’un ulcère, et du corps duquel sortent le pus et les vers, et qui cependant ne donne aucun soin à cette plaie et à cet ulcère ; et un autre homme qui se trouve, il est vrai, dans le même état, mais qui est traité par des mains habiles, que l’on cautérise, que l’on ampute et qui prend des remèdes amers, lequel des deux plaindriez-vous, dites-moi ? celui qui est malade et qui ne subit aucun traitement, ou bien celui qui est malade et qui subit un traitement ? Il est évident que ce serait celui qui est malade et qui ne subit aucun traitement. De même, supposons deux pécheurs dont l’un est châtié et dont l’autre ne l’est pas gardez-vous de dire que ce dernier est heureux parce qu’il est dans l’opulence, qu’il dépouille les orphelins et opprime les veuves. Il n’est point malade dans son corps, il est vrai, et malgré ses rapines, il est estimé, honoré, puissant : il n’a rien à souffrir des accidents de la vie humaine, de la fièvre, des intrigues des méchants ou de quelqu’autre fléau ; de nombreux enfants lui font cortège, il jouit d’une heureuse vieillesse : néanmoins plaignez-le beaucoup parce qu’il est malade dans son âme, et qu’il ne subit aucun traitement. Comment cela ? je vais le dire. Si vous voyiez un homme atteint d’hydropisie et dont le corps est enflé par suite de violentes douleurs spléniques, ne pas courir au médecin, mais rechercher les boissons froides, s’asseoir à une table de sybarite, s’enivrer tous les jours, marcher escorté par des gardes et rendre ainsi la maladie plus grave, dites-moi, le regarderiez-vous comme heureux ou comme malheureux ? Et si vous voyiez un autre homme atteint d’hydropisie subir le traitement d’habiles médecins, se condamner lui-même à la faim, suivre un régime sévère, prendre avec persévérance des remèdes amers qui causent, il est vrai, de la douleur, mais qui rendent la santé par l’effet de cette douleur, ne l’estimeriez-vous pas plus heureux que le précédent ? Il faut bien en convenir : car le premier est malade et il ne se fait pas traiter ; le second est également malade, mais il se soumet au traitement des médecins. A la vérité le traitement est pénible, mais son résultat est plein d’utilité. Il en est de même dans la vie présente ; mais passez des corps aux âmes, des maladies aux péchés, de l’amertume des remèdes à la punition et au jugement de Dieu. Ce que produisent le remède ordonné par le médecin, l’amputation et le feu, le châtiment infligé par Dieu le produit également. En effet, de même que le feu plusieurs fois appliqué cautérise et arrête les ravages de l’ulcère : de même que le fer enlève les chairs viciées en causant il est vrai de la douleur, mais en procurant de l’utilité ; de même la famine, la peste et tous ces fléaux qui semblent être des maux, sont appliqués à l’âme à la place du fer et du feu, afin d’arrêter ses maladies, produites en elle comme dans les corps, et de la rendre meilleure. Supposons de nouveau deux débauchés (je me sers toujours d’une comparaison), deux débauchés dont l’un est riche et l’autre pauvre. Pour lequel y a-t-il plus d’espoir de salut ? Il faut en convenir, évidemment c’est pour le pauvre. Gardez-vous donc de dire : Ce riche est un fornicateur et il est dans l’abondance, et pour ce motif je le déclare heureux. Vous auriez plutôt lieu de le déclarer heureux si, tout en étant fornicateur, il était dans l’indigence, si en vivant de la sorte il souffrait de la faim, car il aurait forcément la pauvreté pour lui enseigner la sagesse. Quand donc vous voyez le méchant dans la prospérité, pleurez sur lui, car il est doublement malheureux : il est malade, et sa maladie est incurable. Mais quand vous voyez le méchant dans l’adversité, consolez-vous non-seulement parce qu’il devient meilleur, mais parce qu’il expie ici-bas un grand nombre de ses péchés. Donnez toute votre attention à mes paroles. Beaucoup d’hommes sont soumis à l’expiation ici-bas et au châtiment dans l’autre vie ; d’autres y sont soumis seulement ici-bas ; d’autres seulement dans l’autre vie. Retenez bien cette doctrine, car mes paroles bien comprises chasseront de votre esprit une infinité de troubles. Mais si vous le jugez à propos, occupons-nous d’abord de celui qui est puni dans l’autre vie après avoir vécu ici-bas dans les délices. Que tous, riches et pauvres, soient attentifs à ce que je dis, car cette doctrine est utile aux uns et aux autres. Pour vous convaincre que plusieurs sont punis ici-bas et dans l’autre vie, écoutez les paroles mêmes de Jésus-Christ : En quelque ville ou en quelque maison que vous entriez, en entrant dans cette maison, saluez-la en disant : Paix à cette maison ! Et si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix vous revienne. Et si quelqu’un ne veut pas vous recevoir ni écouter vos paroles, en sortant de la ville secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité, au jour du jugement il y aura moins de rigueur pour Sodome et Gomorrhe que pour cette ville-là. Mais en quelque ville ou maison que vous entriez, enquérez-vous du plus digne et demeure chez lui jusqu’à votre départ. (Mat 10, 11 et suiv). Ces paroles prouvent évidemment que les habitants de Sodome et de Gomorrhe qui furent punis ici-bas sont encore châtiés dans l’autre vie ; lorsque Jésus-Christ dit qu’il y aura moins de rigueur pour les Sodomites que pour ceux dont il parle, il montre que les premiers sont châtiés, mais avec moins de rigueur que les seconds. 4. Il y en a d’autres qui sont punis seulement ici-bas, comme ce débauché dont parle le bienheureux Paul dans sa première épître aux Corinthiens (v, 1) : C’est un bruit constant, dit-il, qu’il y a de l’impureté parmi vous, et une telle impureté qu’il n’en est point de semblable parmi les païens ; c’est au point que l’un d’entre vous abuse de la femme de son père. Et vous êtes encore enflés d’orgueil ! et vous n’avez pas plutôt versé des pleurs pour que celui qui a commis cette action fût retranché du milieu de vous ! Pour moi, absent de corps, à la vérité, mais présent en esprit, j’ai déjà jugé comme si j’étais présent celui qui est coupable de ce crime ; vous étant donc rassemblés, et mon esprit étant présent au milieu de vous, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le coupable soit livré à Satan pour être tourmenté dans sa chair, afin que son âme soit sauvée au jour du Seigneur Jésus. Vous voyez comment l’incestueux de Corinthe est puni ici-bas et ne l’est pas dans l’autre vie ; son corps ayant subi son châtiment en cette vie, il n’est pas puni dans l’autre. Mais je veux maintenant vous montrer celui qui a vécu dans les délices ici-bas puni dans l’autre vie. Il y avait un homme riche. Quoique vous connaissiez d’avance toute la suite du récit, attendez la fin du discours. C’est à ma louange, et cela fait votre éloge, qu’à peine ai-je semé mon début, vois cueillez déjà le fruit. Votre assiduité à mes instructions a fait de vous des docteurs : mais puisqu’avec vous sont venus ici quelques étrangers, veuillez bien ne pas courir et attendre les boiteux. En effet, l’Église est un corps ; elle a des yeux, elle a une tête. Si une épine entre dans le talon, 1'œil se baisse parce qu’il fait partie du corps, et il ne dit pas : Puisque je suis placé en haut, je méprise le membre d’en bas ; mais il se baisse et abandonne sa position élevée ; et cependant quoi de plus vil que le talon et quoi de plus noble que l’œil ? Mais la sympathie naturelle fait disparaître l’inégalité et la charité rend tout commun. Vous aussi faites de même. Quoique vous soyez prompts à ; concevoir et disposés à entendre, si vous avez un frère qui ne saisisse pas les vérités que l’on expose, que votre ceil se baisse vers le talon, qu’il compatisse au membre boiteux, de peur que par l’effet de la vivacité de votre esprit, et par l’effet de la lourdeur du sien, il ne demeure privé d’instruction. Ne faites pas servir votre intelligence à sa perte, mais rendez grâces à Dieu de votre promptitude à concevoir. Êtes-vous riches, je m’en réjouis et j’en ressens du plaisir, mais celui-ci est encore dans la pauvreté ; que vos richesses ne soient pas la cause de son indigence. Il a une épine, je veux dire une raison troublée, baissez-vous donc jusqu’à lui, et arrachez cette épine. Mais Jésus-Christ, que dit-il ? Il y avait un homme riche, riche de nom, mais non en réalité ; il y avait un homme riche qui se vêtait de pourpre, qui s’asseyait à une table somptueuse, qui avait ses cratères remplis de vin jusqu’au bord, qui faisait des festins tous les jours ; et il y avait aussi un pauvre nommé Lazare. (Luc 16, 49) Et le nom du riche, où est-il ? Nulle part : il n’a pas de nom. Quelles immenses richesses ! et on ne trouve pas le nom du possesseur ! Que sont-elles ces richesses ? Un arbre couvert de feuilles, mais privé de fruit ; un chêne qui s’élève bien haut, et qui produit le gland, nourriture des animaux ; un homme qui ne porte pas le fruit de l’homme. Si l’on voit quelque part les richesses et les rapines, c’est un loup que l’on voit ; si j’aperçois quelque part les richesses et la férocité c’est un lion que j’aperçois, et non un homme : l’ignoble méchanceté lui a fait perdre la noblesse de sa race. Il y avait un homme riche, qui chaque jour se vêtait de pourpre, mais dont l’âme était remplie de toiles d’araignée ; qui aspirait des parfums, mais qui était plein de puanteurs ; qui s’asseyait à une table somptueuse, qui nourrissait des parasites et des flatteurs, et qui engraissait l’esclave, c’est-à-dire, son corps, mais qui n’avait nul souci de la maîtresse, c’est-à-dire, de son âme exténuée par la faim. Sa maison était ornée de guirlandes, mais la poussière du péché en couvrait les fondements ; son âme était ensevelie dans le vin. Cet homme riche s’asseyait donc à une table somptueuse, ses cratères étaient remplis de vin jusqu’au bord ; il nourrissait des parasites et des flatteurs, cette bande infernale, ces loups affamés qui réduisent en servitude la plupart des riches, qui achètent la perte de ces infortunés en emplissant leurs ventres, et qui épuisent les richesses à force d’obséquiosités et de flatteries. Il ne se tromperait pas, celui qui donnerait le nom de loups à ces hommes qui, plaçant comme une brebis le riche au milieu d’eux, excitent en lui l’orgueil par leurs louanges, et la présomption par leurs éloges, et ne lui permettent pas d’apercevoir la plaie, ruais aveuglent son esprit et augmentent les ravages de son ulcère. Ensuite lorsqu’arrive un changement de fortune, les amis prennent la fuite, et nous qui adressions des reproches, nous nous montrons compatissants. Les figures d’emprunt se cachent, et cela est arrivé déjà bien souvent. 5. Cet homme riche nourrissait donc des parasites et des flatteurs, faisant ainsi de sa maison une salle de spectacle ; il se plongeait avec eux dans la dissolution et dans le vin, il jouissait d’une heureuse prospérité ; mais il y avait aussi un autre homme nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères, qui gisait à la porte du riche et qui désirait les miettes de sa table. Il avait soif auprès de la source ; il avait faim, et l’abondance était à ses côtés. Et où avait-il été jeté ? Ce n’est pas dans le carrefour, ce n’est pas dans la rue, ce n’est pas dans l’impasse, ce n’est pas au milieu de la place publique, c’est à la porte du riche, à l’endroit où celui-ci devait nécessairement passer pour entrer et sortir, afin qu’il ne pût dire : je ne l’ai pas vu, j’ai passé outre ; mes yeux n’ont rien aperçu. A l’entrée de ta maison une perle git dans la boue, et tu ne la regardes pas ! Le médecin est à ta porte, et tu n’as pas recours à lui ! Le pilote est dans le port, et tu fais naufrage ! Tu nourris les parasites, et tu ne nourris pas les pauvres ! C’est ce qui arrivait alors, et c’est ce qui arrive encore aujourd’hui ; et ces choses ont été écrites afin qu’elles servent d’enseignement à la postérité, et qu’elle n’ait pas à souffrir ce que cet homme eut lui-même à souffrir. À la porte gisait donc le pauvre, pauvre, il est vrai, à l’extérieur, mais riche intérieurement. Il gisait, ayant le corps couvert d’ulcères : c’était un trésor qui présentait des épines à la surface et des perles au dedans. Quel dommage la maladie de son corps lui cause-t-elle, puisque son âme se porte bien ? Que les pauvres écoutent et qu’ils ne se laissent point aller au découragement ! que les riches écoutent et qu’ils abandonnent la méchanceté ! On expose à vos yeux cette double image des richesses et de la pauvreté, de la cruauté et de la résignation, de la patience et de l’avarice, afin que si vous voyiez un pauvre couvert d’ulcères et méprisé, vous ne le regardiez pas comme malheureux ; et que si vous voyiez un riche superbement paré, vous ne le regardiez pas comme heureux. Recourez alors à notre parabole. Si vous craignez que votre raisonne fasse naufrage, rentrez au port ; cherchez de la consolation dans ce récit ; pensez à Lazare méprisé, pensez au riche qui vivait dans les délices et la prospérité, et ne vous laissez troubler par aucun des événements de la vie présente. Si vous tenez comme il faut le gouvernail de votre raison, vous ne serez point submergé par les flots du découragement ; votre barque ne sombrera pas si, par de sages réflexions, vous savez discerner la véritable nature des choses. Pourquoi me dites-vous : mon corps est réduit à l’extrémité ? Que votre esprit n’en souffre aucun préjudice. – Un tel est riche et méchant. – Et qu’importe ? Au reste la méchanceté ne tombe pas sous les sens. Ne jugez pas l’homme par ce qui paraît au-dehors, mais par l’intérieur. Quand vous apercevez un arbre, sont-ce les feuilles que vous considérez ou bien le fruit ? Agissez de même à l’égard de l’homme. Si vous voyez un homme, ne le jugez pas par l’extérieur, mais par l’intérieur : examinez le fruit et non les feuilles. C’est peut-être un olivier sauvage, et on le prend pour un olivier franc ; c’est peut-être un loup, et on le prend pour un homme ! Si donc vous voulez connaître quelqu’un, n’examinez pas sa nature, mais ses intentions ; son visage, mais ses sentiments ; et non-seulement ses sentiments, mais son genre de vie. S’il a de la compassion pour les pauvres, c’est un homme ; s’il s’enrichit par le commerce, c’est un chêne orgueilleux; s’il a le cœur féroce, c’est un lion ; s’il vit de rapines, c’est un loup ; s’il est dissimulé, c’est un aspic. Mais je vous entends dire : je cherche un homme ; pourquoi me montrez-vous une bête au lieu d’un homme ? Apprenez quelle est la vertu propre de l’homme, et ne vous troublez pas. Lazare gisait donc à la porte, couvert d’ulcères, exténué de faim, et les chiens venaient lécher ses plaies : plus humains que l’homme les chiens léchaient ses plaies, et les nettoyaient. Il gisait, cet infortuné ; et comme l’or déposé dans la fournaise, il acquérait un plus grand mérite. Il ne disait pas ce que disent beaucoup de pauvres : Est-ce là une providence ? Est-ce que Dieu se mêle des choses humaines ? Moi, je pratique la justice, et je suis pauvre ; et cet homme qui vit d’injustices est dans l’opulence ! Il ne se disait rien de tout cela, mais il abandonnait tout à l’incompréhensible bonté de Dieu, il purifiait son âme ; résigné dans ses souffrances, il était un modèle de patience ; son corps gisait par terre immobile, mais son esprit était dispos, et ses pensées avaient des ailes ; il enlevait le prix, il sortait vainqueur de ses maux et rendait témoignage aux biens à venir. Il ne disait point : Les parasites vivent au sein de l’abondance, et moi, : l’on ne me juge pas digne de manger les miettes ! Que faisait-il donc ? il rendait grâce, il rendait gloire à Dieu. Or, il arriva qu’ils moururent l’un et l’autre : le riche mourut, et il fut enseveli. Lazare partit aussi, car je ne veux pas dire qu’il mourut. En effet, la mort du riche fut une mort réelle et une sépulture ; mais la mort du pauvre fut un départ, un passage à une vie meilleure, une course de l’arène vers le prix, de la mer vers le port, du combat vers les trophées, des sueurs vers la couronne. Ils s’en allèrent tous deux là où les choses ont de la réalité ; le spectacle cessa, les masques tombèrent. Au théâtre, au milieu du jour, des toiles sont tendues, et beaucoup de comédiens entrent sur la scène, jouant un rôle, ayant des masques sur le visage, récitant la fable antique et racontant les événements d’autrefois. Celui-ci joue le rôle de philosophe quoiqu’il ne soit pas philosophe ; celui-là joue le rôle de roi quoiqu’il ne soit pas roi, mais il en a le costume pendant la représentation. Cet autre joue le rôle de médecin, quoiqu’il ne soit pas même un ouvrier habile à travailler le bois, mais il est revêtu des habits de médecin ; un autre joue le rôle d’esclave quoiqu’il soit de condition libre ; un autre joue le rôle de docteur, et il ne connaît pas même les lettres ; ils paraissent ce qu’ils ne sont pas et ne paraissent pas ce qu’ils sont. En effet, tel paraît médecin qui ne l’est nullement, tel paraît philosophe qui a sous son masque une chevelure bien soignée, tel paraît soldat qui n’a fait que revêtir le costume de soldat. La vue du masque trompe, mais elle ne change pas la nature en donnant une autre apparence à la réalité. Tant que les joyeux spectateurs sont sur leurs sièges, les masques sont conservés ; mais lorsque le soir est arrivé, que le spectacle a cessé, et que tout le monde s’est retiré, les masques sont déposés, et celui qui était roi sur la scène se trouve être dehors un forgeron. Les masques sont rejetés, les apparences trompeuses ont disparu, la vérité est manifestée ; celui qui sur la scène était libre est esclave au-dehors, car ainsi que je l’ai dit : au dedans les apparences trompeuses, au-dehors la réalité. Mais le soir est venu, le spectacle a cessé, la réalité se manifeste. Il en est de même pendant la vie et à la fin de la vie : les choses présentes sont un spectacle ; les affaires humaines, les richesses, la pauvreté, la qualité de prince et de sujet, et tout le reste, sont les rôles d’une pièce de théâtre. Mais lorsque le jour de la vie présente sera passé, et que sera venue cette nuit terrible, ou plutôt ce jour, car si c’est une nuit pour les pécheurs, ce sera un jour pour les justes ; lorsque le spectacle aura cessé, lorsque les masques auront été déposés, lorsque chacun sera jugé ainsi que ses œuvres, non pas chacun et ses richesses, chacun et son autorité, chacun et sa considération, chacun et sa puissance ; mais chacun et ses œuvres : le magistrat et le roi, la femme et l’homme ; lorsqu’on nous demandera une vie honnête et de bonnes actions, et non le faste des dignités, non les abaissements de la pauvreté, le despotisme du mépris ; lorsque le Juge dira : Donne-moi des œuvres, et quand même tu serais esclave, tu vaux mieux que l’homme libre ; quand même tu serais femme, tu es plus homme que l’homme lui-même ; lorsque les masques seront déposés, c’est alors que l’on reconnaîtra le vrai riche et le vrai pauvre. Et de même qu’ici-bas, lorsque le spectacle a cessé, si quelqu’un de nous se trouvant en un lieu élevé, reconnaît dehors un forgeron qui sur la scène était philosophe, il s’écrie : Eh quoi ! cet homme n’était-il pas sur la scène un philosophe ? dehors je reconnais en lui un forgeron ; cet homme n’était-il pas sur la scène un roi ? dehors je reconnais en lui un homme de rien ; cet homme n’était-il pas un riche sur la scène ? dehors je reconnais en lui un pauvre ; ainsi en sera-t-il dans l’autre vie. 6. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce point, afin de ne pas fatiguer mes auditeurs par l’abondance de mes paroles ; mais je veux mettre sous vos yeux la pièce tout entière à l’aide de deux personnages. Je me suis occupé de deux acteurs, et par leur moyen je vous ai frayé la voie et montré le point de vue auquel il faut se placer pour estimer à leur juste valeur les choses de ce monde. J’ai dilaté votre intelligence en vous donnant l’explication de la vie présente, je vous ai munis d’un principe général, qui vous donnera la mesure exacte de chaque chose si vous voulez l’appliquer. Il y avait donc deux acteurs : l’un jouait le rôle de riche, l’autre le rôle de pauvre ; Lazare avait le rôle de pauvre, et le mauvais riche celui de riche. C’étaient des masques de théâtre qui paraissaient, ce n’était pas la réalité des choses. Tous deux sont partis pour l’autre vie, le riche et le pauvre ; les anges ont recueilli Lazare : après les chiens, les anges ; après la porte du riche, le sein d’Abraham ; après la faim, une abondance qui ne cessera point ; après la tribulation, une paix inaltérable. Mais pour le riche, après les richesses, la pauvreté ; après les délices de la table, le supplice et les tourments ; après le repos, d’intolérables douleurs. Considérez ce qui se passa. Ils partirent pour l’autre vie, et le spectacle cessa, et les masques tombèrent. Ils sont partis tous deux pour l’autre vie, et le riche, étendu sur des brasiers ardents, voit Lazare dans le sein d’Abraham, plein de santé, dans la jouissance et les délices, et il dit au patriarche : Père Abraham, envoyez Lazare, afin qu’il fasse égoutter le bout de son doigt sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. Mais que lui répond Abraham ? Mon fils, tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, et maintenant il est consolé, et toi tu es dans les tourments. D’ailleurs un abîme a été creusé pour toujours entre nous et vous, de sorte que celui qui voudrait aller d’ici à vous ne le peut faire. (Luc 16, 24 et suiv) Soyez attentifs, car il est utile de parler sur ce sujet qui effraye, il est vrai, mais qui purifie ; qui cause de la douleur, mais qui rend meilleur. Faites donc bon accueil à mes paroles. Comme il était dans les tourments, le riche leva les yeux et vit Lazare. Un spectacle nouveau s’offrit à sa vue. – Il gisait chaque jour à ta porte ; tu entrais et tu sortais deux et trois fois, et tu ne le regardais pas ! et maintenant que tu es dans les flammes, tu le regardes de loin ! Lorsque tu vivais dans l’opulence, lorsqu’il ne dépendait que de toi de le voir, tu ne voulais pas le regarder ! Pourquoi le cherches-tu maintenant avec des regards perçants ? Ne gisait-il pas à ta porte ? Comment ne le regardais-tu pas ? Tu ne l’as pas vu lorsqu’il était près de toi, et maintenant tu le regardes de loin et lorsqu’un abîme si profond vous sépare ! Mais que fait-il ? Il donne le nom de père à Abraham. Pourquoi appelles-tu ton père celui dont tu n’as pas imité l’hospitalité ? Il l’appelle son père, et Abraham l’appelle son fils les noms indiquent l’identité de race, et aucun secours n’est donné. Mais ces noms sont prononcés pour vous apprendre que la race ne sert de rien. En effet, la noblesse ne consiste pas dans l’illustration des ancêtres, mais dans une conduite vertueuse. Ne me dites pas : j’ai pour père un consul. Qu’est-ce que cela me fait ? ce n’est pas là ce que je demande. Non, ne me dites pas : j’ai un consul pour père. Quand même vous auriez pour père l’apôtre saint Paul et des martyrs pour frères, si vous n’imitiez pas leur vertu, cette parenté ne vous servirait de rien ; au contraire, elle vous nuirait, et ferait votre condamnation. Ma mère, direz-vous, fait d’abondantes aumônes : A quoi cela vous sert-il à vous qui êtes inhumain ? L’humanité de votre mère ne fera qu’aggraver votre accusation de perversité. En effet, que dit saint Jean-Baptiste au peuple juif ? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne vous contentez pas de dire : Nous avons Abraham pour père. (Luc 3, 3) Avez-vous un illustre ancêtre ? Si vous avez marché sur ses traces, vous en retirerez quelque profit ; si vous ne l’avez pas imité, cet homme illustre sera votre accusateur, parce que, sorti d’une souche vertueuse, vous avez produit un fruit amer. N’estimez jamais heureux celui qui a un parent vertueux s’il n’imite pas sa conduite. Avez-vous une sainte mère ? Cela ne vous sert de rien. Avez-vous une mauvaise mère ? cela ne vous nuit en rien. De même que la vertu de celle-là ne vous sert de rien si vous n’imitez pas sa vertu ; de même la méchanceté de celle-ci ne vous nuit pas non plus si vous abandonnez le vice. Mais de même que dans le premier cas vous êtes plus blâmable parce qu’ayant un modèle domestique vous n’avez pas imité sa vertu ; de même dans le second cas vous seriez plus digne d’éloges parce que ayant une mère vicieuse, vous n’avez pas imité ses vices, mais produit un bon fruit d’une souche amère. On ne demande pas l’illustration des ancêtres, mais une conduite vertueuse. Pour moi j’appelle noble l’esclave lui-même, et maître celui qui est dans les fers si j’apprends que ses mœurs sont honnêtes. Celui qui est revêtu de dignités me paraît un homme obscur si son âme est esclave. Qui est esclave, en effet, si ce n’est celui qui commet le péché ? L’autre esclavage résulte de la vicissitude des choses, mais celui-ci consiste dans la différence des sentiments ; et c’est de là que dans le principe l’esclavage a pris naissance. 7. Anciennement il n’y avait pas d’esclaves ; car Dieu, en formant l’homme, ne le fit pas esclave, mais libre. Il fit Adam et Eve, et ils étaient libres tous les deux : d’où est donc venu l’esclavage ? Le genre humain dévia de sa route, et franchissant les bornes de la cupidité, il fut poussé dans le libertinage ; et voici ce qui se passa. Le déluge, ce naufrage commun de la terre entière, arriva ; les cataractes du ciel s’ouvrirent ; les abîmes s’élancèrent hors de leurs digues, tout était eau, le monde visible était ramené à ses premiers éléments et entrait en dissolution ; la terre ne paraissait nulle part, mais partout c’était une mer qui avait pour source la colère de Dieu, partout des flots, partout des mers ;.les montagnes portent vers le Ciel leurs cimes élevées, mais la mer les avait couvertes : il n’y avait plus que la mer et le ciel ; le genre humain avait péri, et il ne restait plus qu’une étincelle, de notre race, Noé, qui comme une étincelle au milieu de la mer, n’était pas éteint par elle, et portait avec lui les prémices de notre espèce, sa femme et ses enfants, puis la colombe et le corbeau, et tous les autres animaux. Ils étaient tous dans l’arche qui, portée sur les eaux, au milieu des flots ne faisait pas naufrage, car elle avait pour pilote le Seigneur de toutes choses. En effet, Noé ne dut point son salut aux planches qui composaient l’arche, mais à la main puissante de Dieu. Et contemplez le prodige ! Lorsque la terre fut purifiée, lorsque les ouvriers d’iniquité eurent disparu, lorsque la tempête eut cessé, le sommet des montagnes apparut, l’arche s’arrêta, Noé lâcha la colombe. Les choses que nous venons de dire étaient pleines de mystères, et ce qui se passa alors était une figure de ce qui devait arriver plus tard. Ainsi l’arche était la figure de l’Église, Noé, celle de Jésus-Christ, la colombe, celle de l’Esprit-Saint, la branche d’olivier, celle de la bonté de Dieu. L’animal plein de douceur fut lâché, et il sortit de l’arche. Mais ces choses-là n’étaient que la figure, celles-ci sont la réalité. Et remarquez l’excellence de la réalité. De même que l’arche au milieu de la mer sauvait ceux qui étaient renfermés dans son sein, de même l’Église sauve tous ceux qui sont égarés. Mais l’arche conservait seulement, tandis que l’Église fait quelque chose de plus. Ainsi par exemple, l’arche recueillit des animaux sans raison et les conserva tels qu’ils étaient ; l’Église recueille des hommes privés de raison, et non-seulement elle les conserve, mais elle les transforme. L’arche recueillit le corbeau et le relâcha corbeau ; l’Église prend un corbeau et relâche une colombe ; elle prend un loup et le renvoie brebis. Quand un voleur, un usurpateur entre dans son sein et écoute l’enseignement des divins oracles, il change de sentiments, et de loup il devient brebis. Le loup en effet ravit le bien d’autrui, tandis que la brebis cède jusqu’à sa toison. L’arche s’arrêta et les portes en furent ouvertes. Noé, préservé du naufrage, sortit. Il vit la terre dépeuplée, il vit la fange, tombeau rapidement construit, tombeau commun aux bêtes et aux hommes ; les cadavres des chevaux, des hommes et de tous les animaux gisaient ensevelis tous ensemble. Il contempla cette scène tragique, la terre lui parut remplie d’amertume, et il fut en proie à un grand découragement : tous les hommes avaient péri ; aucun homme, aucune bête, aucun des animaux qui n’étaient pas entrés dans l’arche ne fut sauvé ; il n’apercevait que le Ciel dominé par le découragement et accablé par la douleur, il but du vin, et se livra au sommeil afin de charmer sa tristesse. Il était couché sur un lit, se livrant au sommeil comme à un médecin, et voulant faire oublier à son esprit ce qui s’était passé. C’est ce que fait naturellement le vieillard qui a bu du vin, et qui est accablé de sommeil. Car il convient de dire, pour la défense de cet homme juste, que ce qui arriva ne fut pas l’effet de l’ivresse ni d’un désir passionné, mais qu’il voulait simplement guérir sa douleur par les deux moyens auxquels il eut recours. En effet, Salomon lui-même disait : Donnez du vin à ceux qui sont dans le chagrin et une liqueur enivrante à ceux qui sont en proie à la douleur. (Proverbes, 31, 6) De là l’usage observé par beaucoup de gens, surtout dans les événements funèbres, quand quelqu’un a perdu son enfant ou son épouse, et que l’affliction le domine, que le découragement s’est emparé de lui, et que la conscience de son malheur prend le dessus, il réunit ses amis dans sa maison, et fait un festin splendide où le vin pur est versé à celui qui est dans le chagrin, afin de calmer sa douleur. C’est précisément ce qui arriva alors à notre vieillard. En effet, dominé par la tristesse, il usa du vin comme d’un remède, et après avoir bu il se livra au sommeil. Mais afin que vous sachiez ce qui a donné naissance à l’esclavage, peu de temps après entra son fils maudit, fils, il est vrai, par la nature, mais non par la conduite, car encore une fois j’appelle noblesse non pas l’illustration des ancêtres, mais la conduite vertueuse. Ce fils étant donc entré vit la nudité de son ire. Il aurait dû la couvrir, il aurait dû la cacher par respect pour la vieillesse, par respect pour le chagrin, par respect pour le malheur et par respect surtout pour son père ; au lieu d’agir ainsi il sortit, divulgua la chose et en fit un récit exagéré. Mais ses autres frères prirent un manteau, et marchant à reculons pour ne pas voir ce qu’il avait divulgué, couvrirent leur père. Noé s’étant levé sut tout et se mit à dire : Maudit soit le jeune Chanaan, qu’il soit le serviteur de ses frères. (Genèse, 9, 25) C’est comme s’il avait dit : Tu seras esclave parce que tu as divulgué l’indécence de ton père. Remarquez-vous bien que l’esclavage vient du péché, et que la perversité lui a donné naissance ? Voulez-vous que je vous montre la liberté naissant de la servitude ? Il y avait un esclave nommé Onésime, méprisé et déserteur : il prit la fuite, se retira auprès de saint Paul, obtint le baptême, se purifia de ses péchés et demeura à ses pieds. Saint Paul écrivit à son maître : Onésime, qui autrefois vous a été inutile, vous sera maintenant bien utile ainsi qu’à moi ; accueillez-le comme moi-même. (Phm 1, 12) Qu’était-il donc arrivé ?Je l’ai engendré dans mes liens. 8. Avez-vous remarqué la noblesse, avez-vous remarqué les mœurs qui enfantent la liberté ? Esclave et homme libre sont simplement des noms. Qu’est-ce que l’esclave ? un simple nom. Combien de maîtres sont étendus ivres-morts sur leurs lits tandis que leurs serviteurs se tiennent auprès d’eux sans avoir bu de vin ! Lequel dois-je appeler esclave, celui qui n’a point bu de vin ou celui qui est ivre ? l’esclave de l’homme ou l’esclave du vice ? Le premier porte extérieurement la marque de son esclavage ; le second porte au dedans de lui-même la chaîne qui le tient captif. Je vous dis cela, et je ne cesserai de vous le dire, afin que vous ayez des choses une idée qui soit en rapport avec leur nature, afin que vous ne soyez pas entraînés dans l’erreur commune, et que vous sachiez ce qu’est l’esclave, ce qu’est le pauvre, ce qu’est le roturier, ce qu’est l’homme heureux, ce qu’est le malheureux. Car si vous saviez discerner tout cela, vous n’auriez à supporter aucun trouble. Mais de peur que la digression, devenant plus considérable que le discours lui-même, ne nous éloigne de notre but, serrons de plus près notre sujet. Le riche dont nous parlons est pauvre désormais, ou plutôt il était déjà pauvre au milieu de l’opulence. En effet, que sert-il à l’homme d’avoir ce qui est étranger à sa nature s’il n’a pas ce qui lui est propre ? Que sert-il à l’homme de posséder des richesses s’il ne possède pas la vertu ? Pourquoi vous attachez-vous à ce qui n’est pas à vous tandis que vous perdez ce qui est à vous ? Je possède, dites-vous, une terre fertile. Mais qu’est-ce que cela, si vous n’avez pas une âme fertile ? J’aides esclaves ; mais vous n’avez pas la vertu. J’ai des vêtements ; mais vous n’avez pas la piété. Vous possédez ce qui vous est étranger et vous ne possédez pas ce qui vous est propre. Si quelqu’un vous confiait un riche dépôt, pourrais-je vous donner le nom de riche ? Non, certainement. Pourquoi ? ce que vous possédez est à autrui : c’est un dépôt, et plût à Dieu que ce fût seulement un dépôt et qu’il ne devînt pas pour vous un surcroît de supplice ! Le riche apercevant Lazare, s’écria : Père Abraham, ayez pitié de moi ! (Luc 16, 24) Ce sont là les paroles d’un pauvre, d’un indigent, d’un mendiant. – Père Abraham, ayez pitié de moi ! – Que veux-tu donc ? – Envoyez Lazare. – Quoi ! celui auprès duquel tu as mille fois passé ; celui que tu n’as pas même voulu regarder, tu demandes maintenant qu’on l’envoie à ton secours ! – Envoyez Lazare. – Où sont donc maintenant tes échansons ? où sont les tapisseries ? où sont les parasites et les flatteurs, le fol orgueil et l’insolence, l’or profondément enfoui, les vêtements rongés des vers, l’argent que tu adorais ; les pompes, les jouissances, où sont-elles ? C’étaient des feuilles : l’hiver est arrivé, et tout s’est desséché ; c’était un songe dès que le jour a lui le songe s’est enfui ; c’était une ombre : la réalité est venue, et l’ombre a disparu. – Envoyez Lazare. Mais pourquoi ne voit-il aucun autre juste, ni Noé, ni Jacob, ni Loth, ni Isaac, mais Abraham ? Pourquoi donc ? C’est parce que Abraham était hospitalier, et qu’il entraînait les voyageurs dans sa tente, de sorte que l’hospitalité de ce patriarche devient pour le riche un accusateur plus sévère de son inhumanité. – Envoyez Lazare. Entendons bien, très-chers Frères, et craignons, si nous voyons des pauvres, de passer outre, et qu’ils ne deviennent alors pour nous, comme Lazare, de nombreux accusateurs. Envoyez Lazare, afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau, et qu’il le fasse égoutter sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. (Luc 16, 24) Car on usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé pour les autres. (Mat 7, 2) : tu n’as pas donné tes miettes, on ne te donnera pas une goutte d’eau. Envoyez Lazare, afin qu’il fasse égoutter le bout de son doigt sur ma langue, car je suis dévoré par les flammes. Et que lui répond Abraham ?Mon fils, durant ta vie tu as reçu tes biens et Lazare ses maux ; maintenant il est ici dans la consolation, et toi tu es dans les tourments. (Luc 16, 25) Ici encore il ne dit pas : tu as eu (έλαβες), mais : tu as reçu (ἀπελαβες) ; l’addition de la préposition (ἀπο) produit dans le sens une grande différence. En effet, ainsi que je l’ai souvent expliqué à votre charité, il faut que nous soyons aussi scrutateurs des syllabes : Scrutez les Écritures, a dit Jésus-Christ. (Jn 5, 39) Car souvent un iota, ou un accent, nous révèle le sens. Et pour vous montrer que l’addition d’une lettre peut former un sens, le patriarche Abraham dont nous parlons s’appelait d’abord Abram. Mais Dieu lui dit : Ton nom ne sera plus Abram, mais Abraham. (Gen 17, 5) : il ajouta un a, et le rendit père de plusieurs nations. Voici donc que l’addition d’une lettre indique une nombreuse postérité. Ne passez donc pas à la légère sur de pareilles choses. Abraham, en effet, ne dit pas : tu as eu des biens, mais : tu as reçu. Or, celui qui reçoit, reçoit ce qui lui est dû. Faites attention à ce que je dis ; car autre chose est posséder, et autre chose recevoir, recouvrer : on recouvre ce que l’on a déjà eu, et l’on possède souvent ce que l’on ne possédait pas. Tu as recouvré tes biens et Lazare ses maux. Voici donc que le riche reçoit ses biens et Lazare ses maux. J’ai dit tout cela en vue de ceux qui sont châtiés ici-bas, et qui ne le sont pas dans l’autre vie, en vue de ceux qui vivent ici-bas dans les délices, et qui sont punis dans l’autre vie. Faites donc attention à ce que je dis : Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, les maux qu’il devait souffrir, les biens qui t’étaient dus. Soyez attentifs au sujet que je traite, car j’arrive au but, laissez-moi poursuivre le fil de mon discours. Mais n’allez pas vous troubler prématurément, et si je dis quelque chose qui soit de nature à vous troubler, attendez-en la solution. Car je veux exercer la pénétration de votre esprit, et ne pas seulement vous instruire d’une manière superficielle, mais vous faire pénétrer jusque dans les profondeurs des divines Écritures, profondeurs à l’abri des tempêtes, profondeurs plus sûres que le calme de la mer. Plus vous descendrez, plus vous trouverez de sécurité. Là, en effet, ne se trouve pas l’agitation désordonnée des eaux, mais un ordre parfait dans les idées. Tu as reçu tes biens et Lazare ses maux, et maintenant lui est consolé, et toi tu es dans les tourments. La question est importante : j’ai dit que celui qui reçoit reprend ce qui lui est dû. Si donc Lazare était juste, et il l’était en effet, comme l’indique le sein d’Abraham, la couronne, le prix du combat, le repos, la jouissance, la résignation, la patience, pourquoi est-il dit qu’il a reçu ses maux, ses peines ? Si le riche, au contraire, était pécheur, tout à fait méchant et inhumain, adonné à la volupté et à l’ivresse, assis à une table de sybarite, habituellement plongé dans la plus grossière obscénité et le libertinage, pourquoi Abraham lui dit-il : tu as reçu ? Était-il dû quelque chose à cet homme opulent, à ce prodigue, à cet inhumain ? Que lui était-il dû en effet ? Pourquoi ne dit-il pas : tu as eu, mais : tu as reçu ? 9. Renouvelez votre attention : ce qui lui était dû, c’étaient les supplices ; ce qui lui était dû, c’étaient les tourments ; ce qui lui était dû, c’étaient les douleurs. Pourquoi Abraham ne dit-il pas : tu as eu ces choses-là, mais : tu as reçu tes biens, ces choses-ci, la vie présente, et Lazare ses maux ? Appliquez bien votre esprit, car j’arrive à des pensées profondes. De tous les hommes qui existent, les uns sont pécheurs, les autres sont justes. Parmi les justes, remarquez encore une différence : celui-ci est juste, celui-là est plus juste, cet autre l’est à un degré plus élevé, et un autre l’est encore davantage. Il y a un grand nombre d’étoiles, il y a le soleil, il y a la lune : il y a la même diversité parmi les justes : Car le soleil a son éclat, la lune le sien, et les étoiles le leur. (1Co 15, 41) Les uns sont supérieurs, les autres sont inférieurs en éclat, et il en est des corps terrestres comme des corps célestes ; et de même que parmi les corps celui-ci est un cerf, celui-là un chien, cet autre un lion, celui-ci une autre bête sauvage, cet autre un aspic, et celui-là quelqu’autre bête de ce genre ; de même il y a des différences parmi les péchés. Parmi les hommes, les uns sont donc justes et les autres pécheurs ; mais parmi les justes il y a une grande diversité, et parmi les pécheurs elle est également grande et infinie. Mais continuez de me prêter votre attention. Quand même un homme serait juste, quand même il serait mille fois juste, et aurait atteint le plus haut degré, au point d’être exempt de péchés, il ne peut être pur de toute souillure, car quand même il serait dix mille fois juste, il est homme néanmoins, et il est écrit : Qui se glorifiera d’avoir le cœur pur, ou qui dira avec vérité qu’il est exempt de péché ? (Pro 20, 9) C’est pour cela qu’il nous a été ordonné de dire dans la prière : Remettez-nous nos dettes (Mat 6, 12) ; afin que l’habitude de la prière nous rappelât que nous sommes exposés à subir des peines dans l’autre vie. Aussi l’apôtre saint Paul, ce vase d’élection, le temple de Dieu, la bouche de Jésus-Christ, la lyre du Saint-Esprit, le docteur de la terre tout entière, qui avait parcouru la terre et les mers, qui avait arraché les épines du péché et répandu la semence de la religion ; cet homme plus opulent que les rois, plus puissant que les riches, plus fort que les soldats, plus sage (lue les philosophes, plus éloquent que les orateurs, qui n’avait rien et qui possédait tout, dont l’ombre délivrait de la mort, dont les vêtements chassaient les maladies, qui éleva des trophées dans la mer, qui fut ravi jusqu’au troisième ciel et entra dans le paradis, qui avait prêché hautement la divinité de Jésus-Christ, cet homme disait : Ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour cela (1Co 4, 4) ; lui qui avait acquis tant et de si grandes vertus ajoutait : Mais c’est le Seigneur qui est mon juge. Qui donc se glorifiera d’avoir le cœur pur ? qui donc dira avec assurance qu’il est exempt de péché ? Oui, il est impossible qu’un homme soit absolument sans péché. Que dites-vous en' effet ? Il est juste, il est compatissant, il est ami des pauvres ? Oui, mais il a quelque défaut : ou bien il réprimande mal à propos, ou bien il aime la vaine gloire, ou bien il fait quelque chose de pareil, car il n’est pas besoin de tout énumérer. Celui-ci est compatissant ; mais souvent il manque de modération ; celui-là est modéré, mais il n’est pas compatissant ; celui-ci est célèbre par une vertu, celui-là par une autre. Supposons un homme juste : souvent il est vrai, il est juste, et il possède toutes les bonnes qualités, mais sa justice lui donne de l’orgueil, et l’orgueil corrompt sa justice. Le pharisien n’était-il pas juste, lui qui jeûnait deux fois la semaine ? Mais que dit-il ? Je ne suis point comme le reste des hommes qui sont voleurs, injustes. (Luc 18, 2) Souvent, en effet, celui qui a la conscience pure, tombe dans l’orgueil et le tort que le péché ne lui a pas encore fait, l’orgueil le lui fait. Il ne se peut donc faire qu’un homme soit tellement juste qu’il soit complètement exempt de péché, comme aussi il ne se peut faire qu’un homme soit tellement mauvais qu’il n’ait pas au moins un peu de bon. Ainsi, par exemple, cet homme vole, il s’enrichit par la fraude, il fait essuyer des pertes, mais quelquefois il fait l’aumône, mais quelquefois il est modéré, mais quelquefois il dit de bonnes paroles, mais quelquefois il a prêté secours au moins à un homme, mais quelquefois il a pleuré, quelquefois il a ressenti du chagrin. Il n’y a donc pas de juste qui soit sans péché ; il n’y a donc pas de pécheur qui soit absolument dépourvu de bonnes qualités. Qui fut plus méchant qu’Achab ? Il commit le vol et le meurtre. Et cependant quand il se fut attristé, Dieu dit à Elie : As-tu vu comme Achab est pénétré de componction ? (1Ro 21, 29) Vous le voyez, il se trouva quelque chose de bon dans un tel abîme de méchanceté ? Quoi de pire que le traître Judas, cet esclave de l’avarice ? Et cependant il fit lui-même après son crime quelque chose de bon, quoique ce fut bien peu de chose, car il dit : J’ai péché en livrant le sang innocent. (Mat. , 27, 4) Ainsi que je le disais, la méchanceté ne domine jamais tellement la nature de l’homme que la vertu n’y puisse trouver une place. La brebis ne pourrait devenir farouche, car elle a naturellement la douceur en partage ; le loup ne pourrait jamais devenir doux, car il est naturellement farouche : les lois de la nature ne sont donc ni détruites ni ébranlées, mais elles restent immuables. En moi il n’en est pas de même ; le suis féroce quand je veux, et doux quand je veux ; je ne suis pas enchaîné par la nature, mais je suis doué du libre arbitre. Comme je le disais donc, personne n’est tellement bon qu’il n’ait quelques petites souillures, et personne n’est tellement mauvais qu’il n’ait au moins un peu de bon. Chaque chose a sa rétribution, chaque chose a sa récompense. Ainsi, quoiqu’un homme soit homicide, quoiqu’il soit méchant, quoiqu’il commette des injustices, s’il fait quelque chose de bon, il recevra la récompense de ce bien, et ce qu’il a fait de mal ne saurait priver ce bien de ce qu’il mérite. De même, quoiqu’il ait fait mille bonnes œuvres, s’il fait quelque mal, il recevra la punition de ce mal. Retenez bien ceci et conservez-le fermement et immuablement en vous. Personne n’est bon au point de n’avoir aucun péché ; personne n’est mauvais au point d’être dépourvu de toute justice. Je vous redis les mêmes choses afin de les enraciner, afin de les planter, afin de les fixer profondément. Car le démon jette dans vos âmes certaines inquiétudes afin de séduire vos esprits et de détruire l’effet de mes paroles. C’est pourquoi je les fais pénétrer jusqu’au fond de vos cœurs. Car si, pendant que vous êtes ici, vous les placez en lieu sûr, vous aurez beau aller dehors, vous ne pourrez les perdre. Si je mets de l’or dans une bourse, je la lie étroite' ment et je la scelle de peur que le voleur ne l’enlève pendant mon absence. J’en agis de même avec votre charité : par l’insistance que je mets à vous inculquer mes enseignements, je serre fortement et je pose les sceaux, je fortifie votre esprit afin qu’il ne perde pas ses forces dans l’indolence, et je cherche à conjurer les troubles du dehors en l’établissant ici dans le calme. Non, ce que je dis n’est pas l’effet de la loquacité, mais l’effet de la sollicitude, de la tendresse, de l’amour d’un maître qui craint que ses leçons ne soient perdues. Sans me causer de peine à moi, ma parole produit votre salut ; je veux instruire et non pas seulement faire de l’ostentation. Il n’est donc pas un juste qui soit sans péché, et il n’est pas un pécheur qui n’ait quelque bonne qualité. Et comme chaque chose reçoit sa rétribution, considérez ce qui arrive. Le pécheur reçoit une récompense équivalente à ses qualités, pour peu qu’il ait fait de bien ; et le juste reçoit un châtiment équivalent à son péché, pour peu qu’il ait fait de mal. Qu’arrive-t-il donc, et que fait Dieu ? Il a décrété la peine du péché, soit pour la vie présente, soit pour le siècle à venir. Si donc un homme qui est juste et qui a fait quelque mal est malade ici-bas et subit un supplice, ne vous en troublez pas, mais pensez en vous-mêmes et dites : cet homme juste a probablement fait quelque mal, et il en reçoit le châtiment ici-bas, afin de n’être pas puni dans l’autre vie. Au contraire, si vous voyez un pécheur qui vole, qui trompe, qui commet mille actions mauvaises, et qui cependant vit clans la prospérité, pensez que sans doute il a fait quelque bien, et qu’il reçoit le prix de ce bien ici-bas, afin que dans l’autre vie il n’ait pas à demander de salaire. De même, si un homme (lui est juste éprouve quelque malheur, il le reçoit ici-bas afin d’expier en cette vie son péché et de s’en aller dans l’autre parfaitement pur. Et si un pécheur qui est chargé de mauvaises actions, qui est en proie à mille maladies de l’âme incurables, qui vole, qui trompe, coule ici-bas des jours heureux, c’est afin que dans l’autre vie il n’ait pas à demander de récompense. Comme il arrivait donc que Lazare avait fait quel(lues fautes, et le riche quelque bien, Abraham parle ainsi : Ne réclame rien ici, tu as reçu tes biens sur la terre, et Lazare ses maux. Et pour que vous sachiez bien que je ne dis pas cela sans de bonnes raisons, et qu’il en est réellement ainsi, voici ses paroles : Tu as reçu tes biens. Lesquels ? As-tu fait quelque bien ? tu as reçu les richesses, la santé, les délices, la puissance, les honneurs ; il ne t’est plus rien dû : Tu as reçu tes biens. Mais quoi ! Lazare n’a-t-il fait aucune faute ? Si : et Lazare ses maux. Lorsque tu recevais les biens, Lazare recevait les maux : c’est pourquoi maintenant il est consolé, et toi tu es dans les tourments. Si donc vous voyez un juste châtié ici-bas, estimez-le heureux, et dites : Ou bien cet homme juste a fait une faute, et il l’expie, afin de s’en aller entièrement pur dans l’autre vie, ou bien il est châtié plus que ses péchés ne le méritent, et sa justice s’en accroît d’autant. Car il se fait un compte dans l’autre vie. Dieu dit au juste : tu as reçu de moi tant. Peut-être lui a-t-il confié dix oboles, et ces dix oboles doivent entrer en compte. S’il en a dépensé soixante, Dieu lui dit : Je t’impute à péché dix oboles et cinquante à justice. Mais afin que vous sachiez bien que l’excédent lui est imputé à justice, Job était juste, sans reproche, véridique, religieux, il s’abstenait de toute mauvaise action ; son corps fut châtié en cette vie afin que dans l’autre il pût demander une récompense. En effet, que lui dit Dieu ? Penses-tu qu’en conversant avec toi j’avais d’autres motifs que de faire paraître ta justice ? (Job 40, 3) Montrons donc la même patience que les justes ; montrons une résignation égale à leur admirable genre de vie, et recevons les biens préparés aux saints qui aiment Dieu. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.SEPTIÈME HOMÉLIE. CONTRE CEUX QUI VONT AU JEU DU CIRQUE.
AVERTISSEMENT ET ANALYSE.
Ce discours doit être placé au nombre des homélies sur Lazare, car, au n. 3, saint Jean Chrysostome, qui va parler de nouveau de la parabole de Lazare et du mauvais riche, s’exprime ainsi : « Plaçant donc devant vos yeux un de ceux qui sont entrés par la porte « large et un de ceux qui ont suivi la voie étroite et resserrée, montrons la vérité des paroles du Seigneur en nous servant de nonveau de la même parabole du Sauveur. » Un peu plus loin, déclarant que ses auditeurs connaissaient déjà cette parabole, il dit : « Je sais bien qu’étant intelligents comme vous l’êtes, vous comprenez déjà ce que je vais dire ; néanmoins il est nécessaire que je le dise. » – Ensuite, il parle longuement du mauvais riche et de Lazare. – Enfin, au n. 5, après avoir comparé la mort de Lazare avec celle du mauvais riche, il ajoute : C’est avec plaisir que je reviens fréquemment sur ces considérations, afin que pas un de ceux qui sont en proie à l’indigence, aux maladies et à la faim, ne se méprise et se croie malheureux ; mais que supportant, etc. – De tout cela, il résulte que cette homélie fut prononcée un peu après les quatre premières sur Lazare. – Aussi est-elle placée, par plusieurs manuscrits, parmi les homélies sur Lazare, et dans le manuscrit n. 364 du fonds Colbert, elle se trouve après les quatre premières, et l’homélie sur ces paroles : Je ne veux pas que vous ignoriez au sujet de ceux qui sont morts, ne vient qu’après. Néanmoins, les premières paroles de cette dernière lui assurent l’antériorité sur celle qui va suivre et qui fut prononcée à Antioche peu de temps après. Hésitation et douleur de saint Jean Chrysostome en voyant plusieurs de ses auditeurs fréquenter les jeux du cirque au mépris de ses continuels avertissements. – Malgré la gravité de leur faute qu’ils ne désespèrent pas, qu’ils effacent leur péché dans la pénitence et cessent de suivre la voie large et spacieuse. – Le mauvais riche : exemple de ceux qui ont suivi la voie large ; le pauvre Lazare : exemple de ceux qui ont suivi la voie étroite – Combien est différent le terme où chacun d’eux aboutit. – Quels sont les vrais biens ; ceux qui sont dans la pauvreté et dans l’affliction, ne doivent point se croire malheureux ; abîme qui sépare Lazare du mauvais riche dans l’autre vie. 1. Je veux aborder de nouveau l’enseignement ordinaire et dresser devant vous la table spirituelle ; mais j’hésite et je recule en voyant que vous ne retirez aucun fruit de nos fréquentes instructions. Et en effet, lorsque l’agriculteur a déposé d’une main libérale la semence dans le sein de la terre, s’il voit que la germination n’est pas en rapport avec ses travaux, il ne s’adonne plus à l’agriculture avec la même ardeur ; car l’espoir de récolter des fruits en abondance enlève toujours aux travaux ce qu’ils ont de plus dur. De même, nous aussi, nous trouverions le grave labeur de l’enseignement bien plus léger, si nous apprenions que vous tiriez plus d’utilité de nos exhortations. Or actuellement, quand nous considérons qu’après tant d’exhortations de notre part, après tant d’avertissements, après tant de réprimandes (car nous n’avons pas cessé de rappeler continuellement à votre mémoire le redoutable tribunal et l’inévitable châtiment, le feu inextinguible et le ver qui ne meurt pas), quelques-uns de ceux qui m’entendent (car je ne parle pas de tous, à Dieu ne plaise !) ayant oublié tout cela, se sont adonnés de nouveau aux spectacles sataniques de l’hippodrome, avec quel espoir reprendrons-nous ces mêmes labeurs, et leur offrirons-nous cet enseignement spirituel, quand nous voyons qu’ils n’en retirent plus aucun fruit ; mais que cédant simplement à une habitude ils applaudissent, il est vrai, à ce que nous disons, et nous témoignent qu’ils accueillent avec plaisir nos paroles ; et qu’après cela, courant de nouveau aux jeux du cirque, ils accueillent avec de plus grands applaudissements les conducteurs de char, et montrent un enthousiasme effréné, les accompagnant avec de grands efforts, et en venant souvent aux coups les uns avec les autres ? On les entend dire : ce cheval n’a pas bien couru, cet autre a trébuché et s’est abattu : celui-ci est pour un cocher, celui-là pour un autre. Aucune pensée sérieuse ne réveille en eux la mémoire de nos paroles ni des mystères spirituels et terribles qui s’accomplissent ici ; mais comme enlacés par les filets du diable, ils passent la journée livrés tout entiers à ce spectacle de Satan, exposés aux injures des Juifs et des Gentils, et de tous ceux qui veulent tourner en dérision notre croyance. Qui donc, quand même il aurait un cœur de pierre et serait tout à fait insensible, pourrait supporter cela sans douleur ? Encore moins le pourrions-nous nous-même qui nous efforçons (le vous témoigner une affection de père. Ce qui nous afflige, ce n’est pas seulement que vous rendez nos fatigues inutiles ; mais nous sommes bien plus émus lorsque nous venons à penser que ceux qui agissent ainsi rendent leur condamnation plus terrible. Pour nous en effet, nous attendons du Seigneur la récompense de nos travaux, car nous avons fait tout ce qui était de notre devoir : nous avons placé l’argent, nous avons distribué le talent (lui nous avait été confié, et nous n’avons rien omis de ce qui nous concernait. Mais ceux (lui ont reçu ces richesses spirituelles, dites-moi, quelle excuse allégueront-ils, quel pardon obtiendront-ils quand on leur demandera non-seulement ces richesses, mais encore leur rapport ? De quels yeux verront-ils leur juge ? comment supporteront-ils ce jour redoutable, ces intolérables supplices ? pourront-ils se rejeter sur leur ignorance ? Mais chaque jour nos enseignements retentissent à vos oreilles, chaque jour nous avertissons, nous exhortons, nous indiquons le danger de la séduction, la gravité du dommage, la trompeuse amorce de ces réunions sataniques ; et malgré cela nous n’avons pu vous toucher ! Mais pourquoi parler de ce jour formidable ? En attendant, occupons-nous des choses d’ici-bas. Comment, dites-moi, ceux qui assistent à ce spectacle diabolique pourront-ils venir ici avec quelque assurance, avec une conscience révoltée et qui oppose de vives réclamations ? N’entendent-ils donc pas ces paroles du bienheureux Paul, le docteur de la terre entière ? Quelle union, y a-t-il entre la lumière et les ténèbres, ou quelle société entre le fidèle et l’infidèle ? (2Co 6, 14) N’est-ce pas une chose bien condamnable que le fidèle, qui participe aux prières et aux terribles mystères qui s’accomplissent ici, et reçoit un enseignement tout spirituel, en sortant de nos cérémonies, aille s’asseoir à ce spectacle de Satan avec l’infidèle ? celui qui est éclairé des rayons du soleil de justice, à côté de celui qui erre dans les ténèbres de l’impiété ? Comment, dites-le-moi, pourrons-nous désormais fermer la bouche aux Gentils ou bien aux Juifs ? Comment pourrons-nous les presser et leur persuader d’embrasser la religion, s’ils voient ceux qui ont rang parmi nous confondus avec eux dans ces théâtres pernicieux et remplis de l’ordure de tous les vices ? Pour quel motif, dites-moi, après être venus ici, après avoir purifié vos âmes et amené vos esprits à la chasteté et à la componction, aller de nouveau vous souiller en ce lieu ? N’entendez-vous pas ces paroles d’un sage : Si l’un bâtit et que l’autre détruise, que gagneront-ils sinon la peine ? (Sir 34, 28) C’est là précisément ce qui arrive aujourd’hui. En effet, si lorsque j’ai bâti quelque chose ici dans vos âmes par la continuité de mes enseignements et par mes avertissements spirituels, vous rendant à la hâte dans cet endroit-là, vous détruisez tout et renversez tout, pour ainsi dire, sur le sol, à quoi nous servira-t-il de reprendre une seconde fois la construction, si c’est pour la détruire de nouveau ? Ne serait-ce pas une grande sottise et de la démence ? Dites-moi, si dans les constructions matérielles qui se font avec des pierres, vous aperceviez quelqu’un agir de la sorte, ne le regarderiez-vous pas comme un fou, comme un homme qui se fatigue en vain et sans profit, et qui dépense inutilement son argent ? Eh bien ! raisonnez de la même manière de la construction spirituelle et jugez-en de même. Car voyez : chargé par la grâce de Dieu de cette fonction, nous élevons chaque jour plus haut cet édifice spirituel, et nous nous efforçons de vous faire arriver à la science de la vertu ; tandis que quelques-uns de ceux qui se réunissent ici, renversent en un instant par terre, et à peu près de leurs propres mains, c’est-à-dire, par une indicible insouciance, une construction élevée au prix de tant de fatigues, nous causant par là un grand découragement et se causant à eux-mêmes une perte énorme, un dommage incalculable. 2. Peut-être avons-nous fait une réprimande trop sévère ; oui, trop sévère pour notre tendresse, mais pas encore assez pour la gravité de la faute. Néanmoins, puisqu’il faut tendre la main à ceux qui ont fait une chute et montrer une bienveillance de père envers ceux qui se sont montrés si négligents, nous ne désespérons pas malgré tout de leur salut, pourvu toutefois qu’ils veuillent bien ne pas retomber dans les mêmes fautes, cesser dès maintenant d’être insouciants et s’interdire l’entrée de l’hippodrome et de tous les spectacles sataniques de ce genre. En effet, nous avons un Maître plein de charité, de douceur et de sollicitude, qui connaît la faiblesse de notre nature, et qui, lorsque vaincus par la négligence nous sommes tombés en quelque faute, ne nous demande qu’une chose, de ne pas désespérer, mais de quitter le péché et de recourir en toute hâte à la confession. Et si nous le faisons il promet de nous accorder promptement le pardon, car c’est lui-même qui dit : Celui qui est tombé ne se relève-t-il pas, et celui qui s’est détourné du chemin n’y revient-il pas ? (Jer 8, 4) Sachant cela, gardons-nous donc de mépriser un si bon Maître, mais surmontons une habitude funeste et ne prenons pas la porte large et la voie spacieuse, ainsi que vous avez entendu aujourd’hui notre commun Maître nous en avertir dans l’Évangile par ces paroles : Entrez par la porte étroite, car la porte large et la voie spacieuse est celle qui conduit â la perdition, et il y en a beaucoup qui y passent. (Mat 7, 13) En entendant parler d’une porte large et d’une voie spacieuse, ne vous laissez pas séduire par ce que ces expressions semblent, de prime abord, offrir d’attrayant, et ne vous arrêtez pas à cette considération qu’un grand nombre y passent, mais songez plutôt qu’elle se termine par une issue où l’on est fort à l’étroit. Remarquez aussi prudemment que dans cet avertissement il n’est pas question d’une porte matérielle, ni simplement d’une voie, mais qu’il s’agit de notre vie tout entière, de la vertu et du vice. C’est pour cela que tout en commençant Notre-Seigneur dit ces paroles : Entrez par la porte étroite, désignant par là la porte de la vertu. Ensuite après avoir dit : Entrez par la porte étroite, il nous apprend le motif pour lequel il nous fait cette exhortation : Quoiqu’elle soit étroite, semble-t-il dire, et qu’elle nécessite beaucoup de travail à son entrée, si vous vous donnez un peu de peine, vous parviendrez à un endroit large et spacieux où vous pourrez trouver une grande tranquillité. Ne vous arrêtez donc pas, je le répète, à cette considération qu’elle est étroite ; que le début ne vous trouble pas et que l’étroitesse de l’entrée ne vous rende point hésitants et paresseux, car la porte large et la voie spacieuse aboutissent à la perdition. Un grand nombre, séduits par le commencement et le début, et ne soupçonnant en aucune manière ce qui devait arriver, se sont eux-mêmes livrés à la perdition. C’est pourquoi le Sauveur dit que large est la porte et spacieuse la voie qui conduit à la perdition, et qu’il y en a beaucoup qui y passent. Et c’est avec raison qu’il a nommée large la porte et spacieuse la voie qui conduit à la perdition. En effet ceux qui s’empressent de courir aux jeux du cirque et aux autres spectacles de Satan, qui disent adieu à la tempérance, qui ne font point de cas de la vertu, qui veulent se livrer à la débauche, qui se plongent dans la volupté et les jouissances de la table, qui sont chaque jour consumés par la frénésie et la passion des richesses, et qui ambitionnent les commodités de la vie présente, s’engagent dans la porte large et sur la voie spacieuse. Mais lorsqu’ils se sont avancés bien avant ; lorsqu’ils ont amassé un lourd fardeau de péchés, épuisés, et arrivant au terme de la route, ils ne peuvent avancer plus loin, gênés qu’ils sont dans la voie qui devient de plus en plus étroite, et ils ne peuvent la parcourir à cause du poids énorme de péchés qui les accable. Aussi sont-ils obligés de rouler dans l’abîme de la perdition. Que sert-il donc, dites-moi, d’avoir pendant un peu de temps marché dans une voie large si l’on aboutit a la mort éternelle, d’avoir vécu en songe, pour ainsi dire, dans les délices, si c’est pour être ensuite châtié dans la réalité ? La vie présente tout entière n’est que le songe d’une nuit si on la compare au châtiment, au supplice qui doit nous être infligé. Ces paroles du Sauveur ont-elles été écrites simplement pour que nous les lisions sans attention ? La grâce du Saint-Esprit a pris soin que les paroles du Seigneur fussent mises par écrit, afin qu’y puisant des remèdes préservatifs contre nos passions, nous puissions échapper au châtiment qui nous menace. C’est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ appliquant alors les remèdes réclamés par les blessures, faisait cette exhortation : Entrez par la porte étroite, l’appelant étroite non pas qu’elle le soit réellement, mais parce que notre esprit enclin à la paresse se figure qu’elle est étroite. Il lui donne le nom d’étroite non pour nous faire reculer, mais pour que, fuyant la largeur dé l’autre et appréciant l’une et l’autre par leur terme, nous choisissions celle-là de préférence. 3. Mais afin que mes paroles deviennent accessibles à tous, voyons, si vous le jugez à propos, produisons devant vous ceux qui sont entrés par la porte large et ont suivi la voie spacieuse, et considérons à quel terme ils ont abouti ; puis ceux qui sont entrés par la porte étroite et la voie resserrée, et apprenons quels biens ils ont obtenus. Plaçant donc devant vos yeux l’un de ceux qui sont entrés par la porte large et un de ceux qui se sont engagés dans la porte étroite et la voie resserrée, montrons la vérité des paroles du Seigneur en nous servant de nouveau de la même parabole de Jésus-Christ. Quel est donc celui qui entra par la porte large et suivit la voie spacieuse ? Car il convient d’indiquer d’abord quel est cet homme, et quel espace il a parcouru en suivant la voie large, puis de vous faire voir clairement ensuite à quel terme il a abouti. Je sais bien qu’étant intelligents comme vous l’êtes vous comprenez déjà ce que je vais vous dire ; néanmoins il est nécessaire que nous le disions. Rappelez-vous ce riche qui se revêtait tous les jours de pourpre et de byssus ; qui se nourrissait splendidement, qui entretenait des parasites et des flatteurs, qui se faisait verser des flots de vin pur, qui chaque jour mangeait jusqu’à satiété, qui nageait dans les délices, qui était entré par la porte large, qui se livrait continuellement à la volupté et à une joie mondaine. Tous les biens coulaient sur lui comme de source : un nombreux train de domestiques, toutes les délices imaginables, la santé du corps, l’abondance des richesses, la considération publique, les acclamations des flatteurs, et il n’avait aucune cause de chagrin. Bien plus, il passait tout le jour dans de prodigieux excès de vin et de table ; il jouissait de la santé du corps et d’une sécurité parfaite que rien ne troublait, pas même la pitié lorsqu’il passait à côté du pauvre Lazare, couché à sa porte, couvert d’ulcères, entouré et léché par les chiens, et dévoré par la faim, et à qui il ne donnait pas même ses miettes. Entré par la porte large, il suivait la voie spacieuse, celle des plaisirs, celle du libertinage, celle des ris, celle de l’oisiveté, celle de la bonne chère, celle de l’ivrognerie, de l’abondance des richesses, de la mollesse dans les vêtements. Pendant longtemps, tout le temps de la vie présente, il suivit la voie spacieuse, n’éprouvant rien de fâcheux, mais toujours porté par un vent favorable, et suivant toujours la voie large, il poursuivait sa route avec une grande sécurité. Jamais d’écueils, jamais de précipices, jamais de récifs cachés sous les eaux, jamais de naufrages, jamais de changements fâcheux, mais voyageant continuellement sur un terrain solide et parfaitement uni, il parcourut ainsi la vie présente, submergé chaque jour par les flots de la méchanceté et ne s’en apercevant pas ; déchiré chaque jour par les mauvaises passions, et y trouvant du plaisir ; continuellement obsédé par la luxure, parla gourmandise, par l’amour excessif des richesses, et ne sentant aucunement son malheur ; sans se mettre en peine de prévoir le terme auquel aboutit sa voie, il jouissait uniquement des plaisirs du présent, il ne pensait nullement aux souffrances sans fin, et séduit, pour ainsi dire, il suivait la voie spacieuse, se hâtant d’arriver à l’abîme sans qu’il pût s’en apercevoir, à cause de sa profonde ivresse. La prospérité dans toutes les affaires mondaines avait étouffé sa raison et voilé l’œil de son esprit, et comme s’il eût été désormais privé de la vue, il marchait sans savoir où il allait : peut-être même ne songeait-il plus à la nature humaine en voyant qu’il ne rencontrait aucune difficulté. En effet, il goûtait toutes les douceurs de la vie, il était même dans l’opulence ; non-seulement il était dans l’opulence, mais il jouissait encore de la santé du corps ; non-seulement il jouissait de la santé corporelle, mais il était servi par une foule de domestiques ; non-seulement il avait une suite nombreuse de domestiques, mais il voyait tous les biens couler sur lui comme de source, et il passait sa vie dans des plaisirs sans interruption. Avez-vous remarqué, chers auditeurs, de quelles délices jouissait celui qui était entré par la porte large et qui suivait constamment la voie spacieuse ? Néanmoins, qu’aucun de ceux qui m’entendent ne se hâte avant la fin de le proclamer heureux, mais qu’il attende le dénouement pour donner son suffrage. Maintenant, si vous le jugez à propos, produisons devant vous celui qui est entré par la porte étroite, et qui a suivi la voie resserrée ; et lorsque nous aurons contemplé le terme auquel aboutit l’un et l’autre, nous prononcerons sur chacun d’eux en connaissance de cause. Mais qui pourrions-nous produire, sinon ce Lazare, qui était couché à la porte du riche, tout couvert d’ulcères, qui voyait les langues des chiens lécher ses blessures sans pouvoir les repousser ? Car, tandis que le riche, entré par la porte large, suivait la voie spacieuse, ce bienheureux (je l’appelle bienheureux dès maintenant à cause du choix qu’il avait fait), entra par la porte étroite, qui était en tout l’opposé de l’autre. Si le riche vivait dans des délices continuelles, Lazare luttait constamment contre la faim ; si le premier, outre les délices, jouissait encore de la santé du corps et d’immenses richesses, et passait la journée entière dans la bonne chère et l’ivresse, le second, outre la faim, était encore en proie à la dernière indigence, à une maladie continuelle, à d’insupportables ulcères, et n’avait pas même la nourriture indispensable ; il désirait les miettes qui tombaient de la table du riche, et on ne daignait pas les lui donner. 4. Je le répète, Lazare entré par la porte étroite suivait, sans jamais s’en écarter, la voie resserrée ; le riche, au contraire, passait par la porte large et la voie spacieuse. Mais l’important est d’examiner la fin de chacun d’eux. Voyons à quelle étroite issue aboutit le riche, à quelle sortie large et pleine d’une infinie jouissance arrive de son côté le pauvre. Est-ce que cette double fin ne nous dit pas assez qu’il ne faut pas entrer par la porte large ni suivre la voie spacieuse, que nous devons, bien loin de là, rechercher la porte étroite et marcher par la voie resserrée pour parvenir au séjour du bonheur ? Quand chacun d’eux fut arrivé au terme de sa vie, remarquez ce qui est dit d’abord de celui qui avait suivi la voie resserrée : Or, il arriva, dit l’Évangile, que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. (Luc 16, 22) Sans doute les anges qui l’emmenaient marchèrent devant lui, lui firent cortège et le mirent en possession, après ses nombreuses tribulations et son pénible voyage, du séjour de la joie et du parfait repos. Voyez-vous combien apparaissent larges au terme de la route la porte étroite et la voie resserrée ? Considérez maintenant le terme funeste de la voie spacieuse. Le riche mourut à son tour, dit l’Évangile, et il fut enseveli. Personne ne marcha devant lui, personne ne l’escorta, personne ne lui servit de guide, comme à Lazare. Il possédait tous ces avantages dans la voie spacieuse, il avait une nombreuse escorte de gardes et de serviteurs, je veux dire les flatteurs et les parasites ; mais quand il arriva au terme il fut dépouillé et privé de tout, après de si grandes, je devrais dire après une si courte jouissance, une si éphémère prospérité. En effet, la vie présente tout entière est bien rapide comparée aux siècles à venir. Après les courtes délices dont il a joui en suivant la voie spacieuse, il est donc reçu dans le séjour de la gêne et de l’affliction. Lazare se reposait dans le sein du patriarche, recueillant la récompense de ses travaux et de ses grandes misères : après la faim, après les ulcères, après avoir été couché à la porte du riche, il jouissait de délices mystérieuses et au-dessus de toute expression. Le riche, après avoir épuisé toutes les voluptés de la vie, après de grands excès de table et de vin, fut livré à un supplice affreux, et torturé impitoyablement. Et afin que chacun d’eux apprenne par les effets, celui-ci l’utilité de la voie étroite, celui-là le dommage et le malheur de la voie spacieuse, ils se contemplent mutuellement, séparés l’un de l’autre par une énorme distance. Voici de quelle manière : Du sein de l’enfer, dit l’Évangile, et du milieu des tourments dans lesquels il était, le riche, levant les yeux, voit Abraham de loin et Lazare dans son sein. (Luc 16, 23). Or, il me semble qu’envoyant ce revirement si subit et si complet, et celui qui était couché à sa porte exposé à la langue des chiens jouir d’un tel honneur et habiter le sein d’Abraham, tandis que lui-même était couvert de honte et en outre dévoré par les flammes, il me semble, dis-je, qu’il ressentait plus vivement ses douleurs. Voyant donc que les choses avaient changé de face et que lui, qui avait goûté en songe pour ainsi dire, des plaisirs disparus maintenant comme une ombre, souffrait maintenant un intolérable châtiment ; et qu’après avoir choisi la voie spacieuse et la porte large, il était arrivé à un terme si fâcheux ; voyant que le contraire était arrivé pour Lazare, et qu’en récompense de la patience qu’il avait montrée sur la terre il jouissait de biens ineffables ; à bout de ressources, et connaissant par expérience l’erreur dont il avait été le jouet en choisissant toujours la voie spacieuse, il adresse une supplication au patriarche et laisse échapper des paroles attendrissantes et pleines de larmes. Ainsi lui (lui autrefois ne se tournait pas vers Lazare, et ne daignait pas regarder ce pauvre qui était couché à sa porte, mais qui l’avait en horreur, pour ainsi dire, tant l’odeur fétide des ulcères du mendiant révoltait sa délicatesse, adresse maintenant ses supplications au patriarche, et lui dit : Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau, et qu’il rafraîchisse ma langue, car je souffre horriblement dans cette flamme. (Luc 16, 24) Ces paroles étaient capables d’exciter la pitié ; et cependant elles n’en produisirent aucune, car la confession venait trop tard et la supplication ne se faisait pas en temps opportun. Envoyez, semblait-il dire, ce Lazare, ce pauvre qu’autrefois j’avais en horreur, à qui je ne faisais point part de rues miettes : j’ai besoin de lui maintenant, et je recours – à ce doigt qui était léché par les chiens. Voyez-vous comment le supplice l’a humilié ? Voyez-vous comment la voie spacieuse a abouti à une issue étroite ? Et il n’adresse pas sa supplication à Lazare, mais au patriarche : c’est avec raison, car il n’osait pas regarder le pauvre en face. Il réfléchissait, je pense, à sa propre inhumanité et, songeant combien il s’était montré impitoyable envers lui, il soupçonnait que peut être Lazare ne le jugerait pas même digne d’une réponse. C’est pour cela qu’il adresse sa supplique non à lui, mais au patriarche. Et cependant il n’y gagna pas davantage tant est grande la faute de ne pas profiter du moment favorable, et de laisser perdre le temps que la bonté divine nous accorde pour opérer notre salut ! En effet, quel cœur d’acier ces paroles n’auraient-elles pas fléchi et excité à la pitié et à la compassion ? Néanmoins, le patriarche n’acquiesce pas à sa demande, mais il daigne lui répondre et lui apprend qu’il est lui-même la cause de ses maux ; il lui fait cette réponse : Mon fils, souviens-toi que durant ta vie tu as reçu tes biens et Lazare ses maux ; maintenant il est consolé, et toi tu es dans les tourments bien plus, un grand abîme a été creusé à toujours entre nous et vous, afin que ceux qui voudraient aller d’ici à vous ne le puissent pas non plus que ceux qui voudraient venir à nous de là où vous êtes. Ces paroles sont terribles e bien capables d’émouvoir ceux qui ont du cœur. En effet, afin de lui apprendre qu’il lui témoigne, il est vrai, de la miséricorde, et qu’il est touché de compassion en voyant l’intensité de son supplice, mais qu’il ne peut rien faire de plus pour son soulagement, il semble lui dire en s’excusant presque devant lui : Je voudrais te tendre la main, alléger tes douleurs, et diminuer la violence de tes tourments ; mais tu t’es privé toi-même de cette consolation c’est pourquoi il lui dit : Mon fils, souviens-toi. Considérez la bonté du patriarche : il l’appelle son fils : parole qui peut bien, il est vrai, manifester l’humanité du patriarche, mais non procurer du secours au patient, parce qu’il s’est perdu volontairement lui-même. Mon fils, lui dit-il, souviens-toi que durant ta vie tu as reçu tes biens. Pense en toi-même au passé ; n’oublie pas de quels plaisirs, de quelles délices, de quel faste tu as joui ; comment tu as passé ta vie entière dans les excès de la table et du vin, te persuadant qu’il en serait ainsi pendant toute l’éternité, et que ces plaisirs étaient les vrais biens. Il lui fit une réponse en rapport avec ses sentiments, car cet infortuné n’avait dans l’esprit rien d’élevé ; il ne se mettait pas devant les yeux les maux qui l’attendaient, il croyait que ces futiles plaisirs étaient les vrais biens. 5. En effet, maintenant encore, ceux qui sont passionnés pour les délices, la volupté et les excès de la table ont coutume de dire : nous avons joui de grands biens, quand ils veulent parler de leurs jouissances. O homme ! garde-toi d’appeler ces choses des biens, et songe que le Seigneur les donne, afin qu’en en usant avec modération, nous y trouvions de quoi entretenir notre vie, et soutenir la faiblesse de notre corps : les vrais biens sont tout autre chose. Non, la vie délicate, ni les délices, ni les richesses, ni la somptuosité des vêtements ne sont des biens, mais elles en portent seulement le nom. Et pourquoi, dis-je, qu’elles en portent seulement le nom ? C’est que souvent elles deviennent même pour nous la cause de notre perte si nous n’en usons pas comme il faut. En effet, les richesses seront un bien pour leur possesseur s’il ne les consume pas dans les délices, dans l’ivrognerie et dans les plaisirs nuisibles, mais si usant avec modération des plaisirs permis il répand son superflu dans le sein des pauvres ; oui, dans ce cas les richesses sont un bien. Mais si on se livre à la volupté et au désordre, non-seulement elles ne sont d’aucune utilité, mais elles précipitent dans un profond abîme. C’est ce qui arriva au riche dont nous parlons, et voilà pourquoi le patriarche lui dit : Mon fils, souviens-toi que durant ta vie tu as reçu tes biens. Tu as reçu les choses que tu croyais être de vrais biens, et Lazare a de même reçu les maux : non pas que Lazare les crût des maux, à Dieu ne plaise ! Le patriarche parlait d’après l’opinion du riche. Celui-ci, en effet, s’était fixé dans cette opinion, il croyait que les richesses, les mets recherchés, le libertinage, étaient des biens, et il soupçonnait que la pauvreté, la faim et la mauvaise santé étaient des maux. Conformément donc à ce que tu croyais et selon le jugement que tu portais, souviens-toi que tu as reçu les choses qui, à ton avis, étaient des biens, puisque tu as parcouru la voie large et spacieuse ; et que Lazare, de son côté, a reçu les maux, selon ta manière de voir, puisqu’il a passé par la porte étroite et la voie resserrée. Toi tu ne considérais que le début de la voie, tandis que lui portait ses regards vers le terme, et l’entrée de la carrière quoique pénible, n’a pas affaibli son courage. Voilà pourquoi maintenant il est ici dans la consolation, tandis que tu es dans les tourments ; voilà pourquoi vous êtes arrivés à deux fins si différentes. Vous avez vu dans sa réalité le terme de la voie spacieuse et large ; vous avez appris l’heureux terme auquel a abouti celui qui avait choisi la porte étroite et la voie resserrée. Écoutez maintenant ce que la réponse a de plus terrible : Et de plus, dit Abraham, un grand abîme a été creusé pour toujours entre nous et vous, afin que ceux qui voudraient aller d’ici à vous ne le puissent pas, non plus que ceux qui voudraient venir à nous de là où vous êtes. Ne passons pas légèrement sur ces paroles, chers auditeurs, mais réfléchissons à leur exactitude, à la considération dont jouit et au rang qu’occupe celui qui était couché à une porte, cet être méprisé, ce pauvre qui luttait continuellement contre la faim, qui était couvert d’ulcères et livré à la merci des chiens. C’est avec plaisir que je reviens fréquemment sur ces considérations, afin que nul de ceux qui sont en proie à l’indigence, aux maladies et à la faim, ne se méprise et ne se croie malheureux ; mais que, supportant tout avec patience et action de grâce, chacun d’eux nourrisse en lui un espoir salutaire dans l’attente des ineffables récompenses et du prix de ses travaux. Et de plus. Que veut dire ce mot : De plus ? Après avoir dit : Toi tu as reçu durant la vie présente toutes les choses que tu croyais être des biens, et Lazare a reçu les choses que tu croyais être des maux, Abraham ajoute ce mot, afin d’apprendre au mauvais riche que chacun d’eux a reçu la fin qui était la conséquence naturelle de leur vie pour toi, après les biens dont tu pensais jouir, tu as reçu l’affliction, la gêne et le feu inextinguible ; et Lazare, après avoir lutté toute sa vie contre les choses que tu croyais toi-même être des maux, a reçu les délices, la jouissance de tous les biens et une place parmi les saints. Chacun de vous a donc obtenu la fin qui convenait : la porte large et la voie spacieuse t’ont fait aboutir à cette horrible gêne ; la voie étroite et resserrée a conduit Lazare à cette félicité. Et de plus un grand abîme a été creusé pour toujours entre nous et vous. Considérez ce pauvre, couvert d’ulcères (car je veux le dire encore une fois) réuni au patriarche et agrégé au chœur des justes. Car entre nous et vous, dit Abraham. Voyez-vous quel rang a obtenu celui qui avait supporté avec patience et même avec reconnaissance la faim et une cruelle maladie ? Car un grand abîme, dit Abraham, a été creusé pour toujours entre nous et vous. La distance qui nous sépare, dit-il, est considérable ; ce n’est pas seulement un abîme, mais un grand abîme. Et, en effet, il y a un intervalle immense entre la vertu et le vice, une différence énorme ; car l’un est large et spacieux, tandis que l’autre est étroite et resserrée ; la volupté est large et spacieuse, la pauvreté, l’indigence est étroite et resserrée. Si les voies sont opposées, et quoi de plus opposé que la virginité, la chasteté, l’amour de la pauvreté d’une part et de l’autre, l’ivrognerie, l’intempérance, l’avarice insensée, l’incontinence, la soif des spectacles honteux ? Si les voies sont opposées, dis-je, les récompenses ne le sont pas moins. Car, dit Abraham, un grand abîme a été creusé pour toujours entre nous, c’est-à-dire, les justes, les hommes vertueux, ceux qui ont mérité de partager notre sort, et vous, c’est-à-dire ceux qui ont consumé leur vie dans le vice et la méchanceté. Et cet abîme est tellement grand que pas un de ceux qui sont ici ne peut aller à vous ni venir à nous de là où vous êtes. Remarquez-vous la grandeur de l’abîme ? Comprenez-vous cette réponse plus terrible que l’enfer ? Dès le principe, en entendant parler de la prospérité du riche, des prévenances que tout le monde avait pour lui, des gardes qui l’escortaient, des délices dans lesquelles il se plongeait chaque jour, ne croyiez-vous pas qu’il était parfaitement heureux ? Au contraire, en voyant le pauvre couché à une porte et en proie à de cruels ulcères, ne pensiez-vous pas que sa vie était misérable ? Mais voici qu’au dénouement nous voyons la face des choses entièrement changée : celui qui se plongeait dans les délices et l’ivresse est maintenant sur des brasiers ardents ; et celui qui était en proie à la dernière indigence et à la faim est heureux dans le sein du patriarche. Mais, pour ne pas donner à ce discours une longueur fatigante, il suffit de résumer ici notre enseignement et de vous exhorter, mes frères, à ne vous engager, ni dans la porte large, ni sur la voie spacieuse, et à ne pas rechercher en tout la volupté ; réfléchissez au terme de chacune des deux voies, fuyez celle-ci en songeant à ce qui arriva au mauvais riche et prenez avec empressement la porte étroite et la voie resserrée, afin que vous puissiez arriver, après les tribulations d’ici-bas, au séjour de la béatitude. Fuyez donc, je vous en conjure, les spectacles de Satan et les jeux pernicieux du cirque ; car c’est dans l’intérêt et pour le salut de tous ceux qui ont été attirés par leurs amorces et se sont dirigés vers la voie spacieuse que nous avons été amenés à dire ces choses, afin que, sachant ce qu’il en est, ils abandonnent cette voie, et que, s’engageant dans la voie resserrée, je veux dire celle de la vertu, ils soient jugés dignes, comme Lazare, du sein du patriarche, et qu’évitant tous ensemble le feu de l’enfer, nous soyons mis en jouissance de ces biens ineffables que l’œil n’a point vus et que l’oreille n’a point entendus. Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soient gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Cette Homélie et la précédente ont été traduites par M. l’abbé A. SONNOIS.