Commentaires de saint Jean ChrysostomeLuc 16

Jean Chrysostome · Page 1 sur 2

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Luc 16:19

HOMÉLIES SUR LAZARE.

PREMIÈRE HOMÉLIE. PRÊCHÉE A ANTIOCHE LE LENDEMAIN DES CALENDES.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Le titre de la première homélie sur Lazare : Discours prêché à Antioche le lendemain des Calendes, nous apprend à quelle époque de l’année et en quel jour elle fut prononcée ; l’exorde lui-même nous en fournit une claire indication : « La journée d’hier était une fête de satan ; vous en avez fait une fête de la grâce ; après avoir écouté avec bonne volonté nos instructions…, etc. » On peut conclure de ces textes que la première homélie sur Lazare fut prêchée le deuxième jour de janvier, après la fête des Saturnales, justement appelée fête de satan, puisque, ce jour-là, une très-grande partie du peuple se livrait à l’ivrognerie, aux danses ; aux jeux, aux festins et à la débauche. – Il paraît qu’elle fut prononcée la même année que l’homélie sur les Calendes dans laquelle le saint Docteur s’éleva si vigoureusement contre les débordements des mœurs et contre la coutume satanique des saturnales ; il y fait allusion dans l’exorde de la première sur Lazare… Mais quelle est précisément cette année ? – Voilà ce qu’il est impossible de marquer avec quelque probabilité, ainsi que nous l’avons dit dans l’avertissement de l’homélie précédente. Les homélies sur Lazare ont été prononcées à la suite l’une de l’autre, à quelques jours d’intervalle. – Le cours en fut interrompu par les fêtes de saint Babylas et des saints martyrs Juventin et Maximin, dont les panégyriques retardèrent de plusieurs jours la quatrième homélie sur Lazare : Saint Jean Chrysostome lui-même en avertit dans l’exorde de celle-ci. – Mais il ne faut pas confondre le panégyrique de saint Babylas dont il est ici question avec le long traité sur saint Babylas et contre les païens Fronton-le-Duc a noté cette observation en marge de son édition. – A propos de l’homélie sur saint Babylas et du livre qui y est annexé, nous dirons que ce livre ne fut jamais lu en lecture publique dans les assemblées chrétiennes et qu’il ne put l’être à cause de sa longueur. La traduction latine des quatre premières homélies sur Lazare est d’Erasme : les bénédictins l’ont corrigée en quelques endroits. L’orateur félicite ses auditeurs de ne s’être point livrés aux désordres du jour des étrennes, et d’en avoir fait un jour de réjouissances spirituelles. – Plusieurs cependant sont passés de l’église – au cabaret, ils ont môme tourné son zèle en ridicule. – Saint Jean s’élève contre eux avec force. – Leurs railleries ne l’empêcheront pas de dire la vérité et de s’opposer aux désordres. – La conduite de Jésus-Christ à l’égard de Judas, qu’il ne cessa d’avertir et de combler de biens pour le rappeler à son devoir, lui paraît être le modèle de celle que nous devons garder envers les pécheurs. – Sort bien différent réservé dans l’autre vie à ceux qui vivent dans la mollesse et les plaisirs et à ceux qui passent leur existence dans la pauvreté et la souffrance. – Parallèle de Lazare et du mauvais riche. – Le repas d’un chrétien doit être suivi de la prière et de la lecture des Livres saints donc nécessité de manger et de boire avec sobriété. 1. La journée d’hier était une fête de satan ; vous en avez fait une fête spirituelle, en écoutant avec une rare bienveillance nos paroles, en passant ici la plus grande partie du jour, en vous enivrant de cette ivresse qui est remplie de sage sobriété, en formant un chœur en compagnie de saint Paul. Double profit pour vous ! D’une part, vous vous êtes abstenus de ces danses ignobles auxquelles se livrent les gens pris de vin ; de l’autre, vous avez tressailli de ces tressaillements spirituels que donnent à l’âme la beauté de l’ordre et de la paix ; vous avez bu à cette coupe quine verse pas des flots de vin, mais d’où déborde l’enseignement spirituel ; vous êtes devenus, sous l’influence du Saint-Esprit, comme des harpes et des lyres ; et, pendant que tant d’autres dansaient et chantaient en l’honneur du diable, vous, rassemblés en ce lieu, vous offriez vos cours à Dieu comme des instruments mélodieux, vous permettiez à l’Esprit-Saint d’en faire vibrer les cordes secrètes et d’animer vos âmes du souffle de sa grâce. Un concert harmonieux s’est élevé de cette enceinte pour réjouir, non-seulement les hommes, mais encore les puissances célestes. Allons donc ! aujourd’hui encore, nous devons armer notre parole pour livrer un assaut à ces habitudes de vie souillée et dissolue dénonçons publiquement ces gens qui y consument leurs jours ; non pas pour les couvrir de honte, mais pour les sauver de la honte ; non pas pour les charger d’ignominie, mais pour les corriger ; non pas pour les livrer à la risée publique, mais pour les débarrasser de la dérision infâme qui s’attache à eux et pour les arracher des mains du démon : car, consacrer ses journées à l’ivrognerie, à la gourmandise, ii la débauche, c’est se réduire sous le joug tyrannique de satan. Puissent nos paroles leur être utiles ! Si, après nos admonestations, ils persévèrent dans leurs vices, nous ne cesserons pas pour cela de leur donner les conseils de la sagesse : de même que les sources ne laissent pas que de couler lors même que personne ne vient s’y abreuver, ni les ruisseaux de répandre leurs eaux lors même que personne ne vient y puiser, ni les fleuves de poursuivre leur cours lors même que personne ne vient y boire ; de même faut-il que le prédicateur accomplisse toujours son ministère lors même que personne ne vient en profiter. Voici en effet la loi que Dieu, dans son amour pour les hommes, nous a imposée, à nous qui sommes chargés du ministère de la parole sacrée : ne nous lasser jamais de faire tous les efforts possibles et ne garder jamais le silence soit qu’on vienne nous écouter, soit qu’on passe sans nous entendre. Autrefois le prophète Jérémie annonçait aux Juifs les menaces divines et leur prédisait les nombreuses calamités qui les attendaient ; bafoué par ses auditeurs et tourné chaque jour en dérision, il songeait à renoncer à un pareil ministère ; blessé, dans ses plus vifs sentiments d’homme, il ne pouvait plus supporter les moqueries et les outrages. Écoutez-le exprimant ce qu’il éprouve : Je suis devenu, s’écriait-il, l’objet de railleries moqueuses, tout le long du jour : j’ai dit que je ne parlerai plus et que je ne prononcerai plus le nom du Seigneur. Mais voilà qu’il s’est allumé en moi comme un feu ardent qui me dévore les entrailles ; je tombe tout en langueur, je n’en puis plus. (Jer 20, 7) Que signifient ces paroles ? J’ai voulu, dit-il, cesser mes prédictions, parce que les Juifs ne m’écoutaient pas ; mais à peine ai-je conçu cette pensée, que la grâce énergique de l’Esprit-Saint fit irruption dans mon âme comme un incendie, embrasant mes entrailles, me consumant et nie dévorant jusqu’à la moelle des os, de telle sorte due je n’ai pu résister à la violence de cet embrasement. Si le Prophète, qui était en butte aux dérisions, aux avanies, aux outrages chaque jour renouvelés, fut frappé d’un pareil châtiment pour avoir seulement conçu la pensée de se taire, quelle indulgence mériterons-nous, si, n’ayant rien à souffrir de semblable, nous laissons abattre notre courage par l’indifférence insouciante de certains auditeurs, et si nous désertons l’enseignement sacré alors que tant d’âmes font preuve de bonne volonté ? 2. Ce n’est pas pour me consoler et me flatter que je parle ainsi : j’ai mis dans mon cœur la volonté de remplir le ministère de la parole tant que j’aurai un souffle de vie, tant qu’il plaira à Dieu de me laisser en ce monde, la volonté de faire mon devoir, qu’on m’écoute ou non. Mais il y a des gens qui se plaisent à casser, si je l’ose dire, les bras aux autres ; qui, non contents de ne rien faire eux-mêmes pour rendre leurs frères meilleurs, s’efforcent de glacer par leurs sarcasmes et leurs moqueries le zèle et la ferveur des autres ; qui sont toujours à dire : « Assez de conseils, assez d’admonestations ! Personne ne vous écoute ! Cessez donc de vous occuper de ce monde-là ! » Puisqu’il y a des gens qui parlent de la sorte, je veux expulser d’une foule d’esprits ce sentiment détestable et inhumain, cet artifice diabolique ; je veux m’en expliquer tout au long dans ce discours. Hier même, je le sais, ces propos ont été tenus par plusieurs d’entre vous, qui, voyant certaines gens passer leur journée au cabaret, s’écriaient en plaisantant et en ricanant « En voilà que le sermon a bien persuadés ! Personne ne met plus les pieds au cabaret ; tous sont devenus des modèles de sobriété ! » Que dites-vous là, mon ami ? Vous ai-je promis de prendre en un seul jour tous les poissons dans mon filet ? Je n’en aurais gagné que dix, que cinq, qu’un seul, ne serait-ce pas assez pour m’encourager ? Mais j’ajoute quelque chose de plus fort : j’accorde que mes paroles n’ont pas persuadé un seul homme ; bien qu’il soit impossible que la parole soit semée dans tant d’oreilles attentives sans rapporter aucun fruit, je l’accorde pourtant et je dis que, même dans ce cas, la parole ne reste pas stérile pour moi. Plusieurs, dites-vous, sont entrés au cabaret oui, mais ils n’y sont pas entrés avec leur impudence accoutumée, mais le souvenir de mes discours, de mes reproches, de mes réprimandes les poursuit jusqu’à leur table ; ils se les rappellent, et ils rougissent, et ils ont dans le cœur la honte d’eux-mêmes. Avoir honte de soi, condamner intérieurement ses propres actions, voilà le commencement d’une excellente conversion et du salut. – Mais j’obtiens encore un autre profit qui n’est pas moindre lequel ? celui d’avoir rendu plus graves et plus recueillis encore ceux qui déjà étaient sages, et de leur avoir prouvé qu’ils ont pris le meilleur de tous les partis en résistant aux entraînements de la foule. Si je n’ai pas relevé les infirmes, du moins j’ai rendu plus vigoureux ceux qui ont la santé ; si je n’ai pas retiré certains mauvais sujets de leurs vices, du moins j’ai rendu plus vigilants ceux qui pratiquent la vertu. J’ajouterai une troisième raison : si je ne persuade pas aujourd’hui, peut-être persuaderai-je demain ; si ce n’est demain, ce sera le surlendemain ou le jour d’après. Celui qui écoute aujourd’hui la parole et qui lui résiste, peut-être l’écoutera-t-il demain et il la recevra ; s’il la dédaigne aujourd’hui et demain, peut-être lui ouvrira-t-il dans quelques jours un cœur docile. Quelquefois le pêcheur, après avoir traîné tout le jour son filet, se dispose, vers le soir, à quitter la plage, lorsque tout à coup il prend le poisson, qui, tout le jour, lui a échappé, et il s’en va joyeux. S’il nous fallait demeurer dans l’oisiveté et renoncer à toutes les entreprises à cause des chances fâcheuses qui nous menacent continuellement, il n’y aurait plus de vie pour nous ; l’ordre matériel tout entier, aussi bien que l’ordre spirituel, tomberait en ruine. Si le laboureur abandonnait sa culture à cause d’une ou deux ou plusieurs mauvaises saisons, nous ne tarderions pas à mourir tous de faim. Si le navigateur renonçait à la mer à cause d’une ou deux ou plusieurs tempêtes, la navigation serait bientôt supprimée et avec elle tous les avantages qu’elle procure à la vie humaine. Passez en revue tous les arts l’un après l’autre : si vous leur appliquez la règle que vous nous indiquez et que vous nous conseillez, tout périra bientôt, et la terre désolée n’aura plus d’habitants. Tout le monde sait cela : aussi, après avoir manqué une fois, deux fois, plus souvent encore le succès des entreprises auxquelles on s’applique, on y revient toujours avec le même entrain. 3. Nous aussi, mes frères, sachons ce que l’on sait dans le monde, et ne disons plus, ne crions plus : « A quoi bon tant de sermons ! ils ne servent à rien ! » Le laboureur, qui, après avoir semé son champ à deux ou trois reprises, se voit privé du fruit de son labeur, n’en recommence pas moins le même travail une fois de plus ; et souvent il répare en une seule année la perte de toutes les autres. Le marchand, après avoir essuyé quelques naufrages, n’abandonne pas la mer pour cela ; il dégage son navire, il appelle des matelots, il fait un emprunt, il entreprend les mêmes affaires qu’auparavant bien qu’il ne sache pas mieux qu’auparavant comment elles réussiront. Tous ceux (lui travaillent font ordinairement comme le laboureur et le marchand. Et, tandis que ces gens dépensent tant d’ardeur pour des choses d’un usage vulgaire alors même que le succès demeure incertain, nous, prédicateurs de la vérité éternelle, renoncerons-nous si vite à parler parce que notre parole ne sera pas écoutée ? Quelle indulgence mériterons-nous ? Quelle excuse donnerons-nous ? Et ces gens, quand ils échouent, n’ont personne qui les console de leurs pertes : Quand la mer a brisé le navire, personne ne vient au secours du naufragé dans sa détresse ; quand une pluie torrentielle a inondé les campagnes et noyé les semences, force est au laboureur de retourner en sa maison les mains vides. Mais il n’en est pas de même du prêtre qui instruit et qui exhorte. Si nos auditeurs ne reçoivent pas la bonne semence que nous leur distribuons, s’ils ne rendent pas le fruit de l’obéissance, nous n’en gagnons pas moins devant Dieu une récompense proportionnée à nos efforts ; que nos exhortations aient été repoussées ou accueillies, cette récompense n’en sera pas moins belle pour nous, puisque nous aurons accompli tout ce qui dépendait de nous ; nous ne sommes pas tenus de persuader, mais seulement d’exhorter. Notre devoir est de prêcher, le leur est d’obéir. Si nous avons omis ce devoir de la prédication, nous n’avons droit à aucune rémunération, lors même que notre peuple opérerait les bonnes œuvres par centaines ; en ce cas, la récompense est tout entière pour le peuple seul : à nous, il ne reviendra rien, si nous n’avons pas eu l’initiative du conseil ; de même, si le peuple n’écoute pas nos exhortations, c’est à lui qu’appartient toute la punition : à nous, rien ne sera imputé, ou plutôt à nous reviendra devant Dieu une large récompense, parce que nous aurons rempli tout notre ministère. Dieu ne nous ordonne rien autre chose que de placer son argent chez les banquiers. (Mat 25, 27) C’est-à-dire de prêcher sa parole et d’exhorter. C’est comme s’il disait : parlez, prêchez. – Mais on ne nous écoute pas ! – Qu’importe, vous n’en avez pas moins votre récompense toute préparée, pourvu que vous remplissiez votre devoir, pourvu que vous n’y renonciez pas jusqu’à ce que vous ayez produit la persuasion ou que vous ayez rendu votre dernier souffle de vie. Que rien ne puisse mettre un terme à vos exhortations si ce n’est l’obéissance de ceux qui vous écoutent. Le démon s’occupe constamment à traverser l’œuvre de notre salut, et ce n’est pas pour en tirer aucun profit, puisqu’au contraire il ne fait par son zèle qu’aggraver son supplice ; malgré cela, il pousse sa fureur à tel point qu’il tente souvent l’impossible, qu’il attaque non-seulement ceux qu’il a confiance d’ébranler et d’abattre, mais aussi ceux qui, selon toute probabilité, ; fouleront aux pieds toutes ses machinations. Un jour, après avoir entendu l’éloge du patriarche Job fait par celui qui connaît tous les secrets, par Dieu même, il s’imagina qu’il pourrait encore le faire chanceler ; il ne cessa dès lors de tout remuer, de tout bouleverser pour venir à bout de le faire tomber ; il ne désespéra pas de réussir, cet impur et abominable démon ; il ne désespéra pas, après même que Dieu eût rendu le plus éclatant témoignage de la vertu de l’homme juste. Et nous ensuite, nous ne rougirons pas, nous n’aurons pas honte de désespérer du salut de nos frères, quand nous voyons le diable ne pas désespérer de notre perte et l’attendre infatigablement ! Ne semble-t-il pas qu’il devait renoncer à la lutte contre Job avant même de l’essayer, puisque Dieu lui-même avait attesté la vertu de ce juste ? Néanmoins il ne recula pas ; poussé par sa haine furieuse contre nous, il espéra, même après le suffrage accordé par Dieu, venir à bout de l’homme le plus excellent de cette époque. Nous ne voyons rien de pareil qui puisse nous décourager dans notre œuvre, et pourtant nous y renonçons. Le démon, malgré la défense du Seigneur, ne lâche pas prise dans le combat qu’il nous livre ; et nous, lorsque Dieu nous excite et nous pousse à secourir nos frères ébranlés, nous reculons ! Le démon avait entendu le Seigneur déclarer que Job était un homme juste, aimant la vérité, craignant le Seigneur, exempt de toute couvre mauvaise (Job 1, 8), supérieur enfin à tous ceux qui alors habitaient la terre : nonobstant ces témoignages si complets et si beaux, le démon continua à dire : Que m’importe, si, par la continuité et la grandeur des maux qui vont l’accabler, j’arrive à vaincre cet homme, à renverser la tour sublime de sa vertu ? 4. Tandis que le démon acharné à nous perdre déploie contre nous une vigilance aussi active, si nous n’apportons pas même l’ombre d’un zèle semblable à la sanctification de nos frères, nous qui avons Dieu pour auxiliaire, quel droit aurons-nous à l’indulgence, quelle excuse présenterons-nous ? – Quand vous trouvez votre frère dur, opiniâtre, rebelle, dites en vous-même : Que m’importe, si, avec le temps, je viens à bout de le fléchir ? – C’est le précepte de saint Paul : Il ne faut pas que le serviteur de Dieu s’habitue à contester ; mais il doit être modéré envers tout le monde, instruisant ceux qui résistent à la vérité, dans l’espérance que Dieu leur donnera un jour l’esprit de pénitence pour leur faire connaître cette vérité. (2Ti 24, 25) Voyez des parents auprès de leurs enfants malades à mourir : comme ils se tiennent à leur chevet, comme ils les couvrent de larmes, de gémissements et de baisers, comme ils emploient jusqu’au dernier soupir tous les moyens possibles pour les sauver ! Faites de même pour vos frères. Et ces malheureux parents ne peuvent, par les pleurs et les lamentations, ni chasser la maladie, ni écarter la mort qui approche : vous au contraire, vous pourrez souvent, par l’assiduité et la persévérance de vos larmes et de vos gémissements, gagner une âme qui va périr et la ressusciter. Avez-vous donné des conseils qui n’ont pas produit la persuasion, pleurez alors, frappez votre poitrine, frappez encore, soupirez vers Dieu, afin que votre pieuse sollicitude fasse rougir votre frère et le convertisse au salut. Que pourrais-je faire moi tout seul ? Seul je ne puis vous assister tous chaque jour ; seul, je ne puis me faire entendre de cette multitude immense ! Si vous vouliez vous partager entre vous le soin du salut des autres et entreprendre chacun l’édification d’un de ces frères qu’on néglige, l’édifice de la sainteté grandirait parmi nous avec rapidité – Et pourquoi parler de ceux qui, après de nombreuses et longues exhortations, viennent à résipiscence ? Ils ne sont pas les seuls dont on doive s’occuper. Ceux même qui sont atteints d’une incurable plaie ne doivent jamais être abandonnés ni laissés de côté, quand même nous pourrions prévoir avec certitude que tout notre zèle et toutes nos admonestations ne leur seront d’aucun profit. Cette assertion vous semble paradoxale ; eh bien ! Jésus-Christ a parlé et agi de manière à nous obliger à y ajouter foi. Nous autres hommes, nous ignorons l’avenir et nous ne pouvons discerner à l’avance, si nos paroles seront accueillies ou non par ceux qui les entendent. Le Christ, au contraire, possédait la connaissance certaine de ces deux choses, et néanmoins il ne cessa jusqu’à la fin de reprendre l’homme qui devait l’écouter le moins. Il savait que rien ne détournerait Judas de son infâme trahison, et pourtant il ne cessa pas un instant de chercher à le ramener par les conseils, par les avis, par les bienfaits, par les menaces, par tous les moyens possibles d’enseignement ; il lui fit constamment sentir le frein de la parole pour réprimer ses instincts pervers. Cette conduite eut pour but de nous apprendre à nous-mêmes que, même en prévoyant que nos frères ne se laisseront pas persuader, nous devons toujours faire pour eux tout ce qui dépend de nous, assurés à l’avance que la récompense de nos efforts est toute préparée. Voyez avec quelle persévérance et quelle sagesse le Christ s’efforce d’arrêter Judas : L’un d’entre vous me trahira (Mat 26, 21), dit-il ; puis il ajoute : Je ne parle pas de vous tous : je connais ceux que j’ai élus. (Jn 13, 18) Et encore : L’un de vous est un démon. (Jn 6, 71) Il préféra mettre tous les autres dans le souci, plutôt que de déceler le traître et de le rendre plus impudent encore par une accusation publique. Pour comprendre jusqu’à quel point les paroles du Christ jetèrent le trouble dans le cœur des autres apôtres, bien que la conscience ne leur reprochât rien, écoutez avec quelle anxiété chacun lui demande : Seigneur, est-ce moi ? (Mat 26, 22) Jésus-Christ s’efforça d’éclairer le misérable Judas, non-seulement par des paroles, mais aussi par des actes. En effet, il donna les marques les plus nombreuses et les plus variées de sa divine bonté en purifiant les lépreux, en chassant les démons, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts, en rétablissant les paralytiques, en faisant du bien à tout le monde ; mais il n’infligea de châtiment à personne, répétant sans cesse : Je ne suis pas venu juger le monde, mais le sauver. (Jn 12, 47) Toutefois, pour ôter à Judas l’idée que le Christ savait opérer le bien, mais ne pouvait pas punir, il voulut lui donner aussi une leçon sur ce point et lui montrer qu’il possédait le droit et le pouvoir de châtier les pécheurs et de les livrer au supplice. 5. Mais voyez avec quelle sagesse, avec quelle convenance il lui donne cet enseignement sans punir, sans frapper une créature humaine. Expliquons-nous : s’il punit un homme, il va paraître contredire lui-même sa doctrine, lui qui avait dit auparavant : Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde. (Jn 12, 47) S’il ne punit personne, le disciple n’apprendra point par un acte authentique que son maître a le pouvoir de punir ; il restera incorrigible. Que faire donc ? Pour inspirer la crainte à son disciple et l’empêcher de concevoir un mépris dont sa malice se fût accrue, sans néanmoins infliger à un homme une peine, un châtiment, un supplice, le Christ exerce sa puissance sur un être inanimé, sur le figuier ; il dit : Dès cet instant, tu ne porteras plus de fruit. (Mat 21, 19) Et, par ce seul mot, l’arbre est desséché immédiatement. De la sorte, sans qu’aucun homme soit frappé, il montre sa puissance : c’est un arbre qui reçoit le coup vengeur. Si le disciple eût voulu comprendre, il eût retiré de ce châtiment une leçon salutaire. Mais ce miracle même ne le corrigea pas ; et le Christ, qui en avait la prescience, ne se borna pas à cette mesure, il fit quelque chose de plus grand encore. Au moment où les Juifs, armés de glaives et de bâtons, se disposaient à jeter les mains sur sa personne, il les frappa d’aveuglement : c’est ce qu’il indique lui-même par la question qu’il leur adresse. Qui cherchez-vous ? Comme Judas leur avait dit souvent : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? (Mat 26, 15), le Seigneur, voulant prouver aux Juifs et montrer à Judas, qu’il ira librement à la mort, que toute chose est à sa disposition et que la méchanceté de Judas ne peut le vaincre ni le contraindre, il s’écrie à la face du traître et de tous les autres : Qui cherchez-vous ? Est-ce que Judas ne connaissait pas celui qu’il devait livrer ? Il le connaissait, mais le Seigneur l’avait aveuglé et, de plus, il les avait tous renversés à terre par une seule parole. Ce fait prodigieux ne les rendit pas plus humains et ne détourna pas le scélérat de sa trahison : rebelle à tous les remèdes, il s’opiniâtra dans son crime ; et pourtant il ne parvint pas à s’aliéner son Maître qui lui témoigna encore de la bienveillance et de l’intérêt. Voyez avec quelle délicate attention le Christ cherche à toucher cette âme éhontée et à lui parler un langage capable d’attendrir un cœur de marbre. En effet, lorsque Judas s’approche pour lui donner le baiser, que dit le Christ ?Judas, tu trahis le Fils de l’homme par un baiser. (Luc 22, 48) Est-ce qu’enfin la révélation de sa trahison ne va pas le faire rougir ? Par ces mots, Jésus veut l’émouvoir et raviver en lui le souvenir de leur première intimité. Aucune de ces actions, aucune de ces paroles ne rendit Judas meilleur ; ce n’était pas que la puissance manquât à Celui qui lui donnait de tels avertissements, mais Judas était tombé dans l’endurcissement. Quoique le Christ connût d’avance tout ce qui devait arriver, il ne cessa pas, du commencement jusqu’à la fin, de déployer toute sa bonté en faveur du misérable. Et nous, mes bien-aimés, nous qui sommes instruits par ces exemples, nous devons apporter une résolution persévérante et infatigable à aimer et à instruire ceux de nos frères qui se négligent eux-mêmes, dussent nos exhortations demeurer infructueuses. Si le Seigneur, qui connaissait d’avance l’issue infructueuse de ses efforts, a néanmoins déployé tant de sollicitude envers cet homme qui devait ne recueillir aucun profit de tous ces avertissements, quelle indulgence mériterions-nous, si, tout incertains que nous sommes du résultat de nos tentatives, nous étions assez indifférents au salut de notre prochain, pour y renoncer après une ou deux exhortations ? Outre ce que je viens d’expliquer, considérons ce qui se passe à notre égard, rappelons-nous que Dieu nous interpelle quotidiennement par ses prophètes et par ses apôtres, et que quotidiennement nous refusons de l’entendre, mais qu’il ne cesse pas de nous appeler et de nous instruire malgré nos rébellions et notre insouciance. Saint Paul nous crie : Nous remplissons pour le Christ les fonctions d’ambassadeurs ; c’est Dieu même qui vous exhorte par notre organe. Nous vous conjurons, au nom du Christ, de vous réconcilier avec Dieu. (2Co 5, 20) Faut-il avancer une proposition nouvelle et singulière que celui qui donne des conseils avec la prévision qu’ils seront suivis avec docilité, n’a pas autant de droit à la louange que celui qui, après avoir longtemps parlé et longtemps prêché, n’obtient rien et néanmoins ne se décourage pas ? Le premier, fût-il le plus apathique des hommes, sera excité à remplir vivement son ministère par l’espérance qu’il aura de persuader son auditeur ; le second, au contraire, qui prêche assidûment sans être écouté, mais sans abandonner son œuvre, donne la meilleure preuve d’une ardente et franche charité : il n’est soutenu par aucun espoir de réussite ; c’est la charité toute seule qui l’empêche de renoncer à la sollicitude qu’il a pour le salut de ses frères. Nous avons suffisamment prouvé qu’il ne faut jamais délaisser ceux qui sont tombés, lors même que nous aurions la certitude qu’ils ne nous écouteront pas. Il nous reste à réprimander les libertins : tant que dureront les réjouissances profanes de ces jours-ci, tant que le démon blessera les âmes par la débauche, mon devoir est de porter remède au mal. 6. Hier, nous avons élevé comme une barrière devant ces gens-là la parole de saint Paul : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez toute autre action, accomplissez tout à la gloire de Dieu (1Co 10, 31) ; aujourd’hui, faisons paraître le Maître même de saint Paul, non pas le Maître qui se contente de conseiller, d’avertir qu’il faut s’abstenir de débauches, mais le Maître qui frappe et qui châtie le débauché. Car l’histoire de Lazare et du mauvais riche, tout ce qui arrive à l’un et à l’autre, ne nous montre pas autre chose. Pour ne pas m’exposer à traiter ce sujet à la légère, je vais vous reproduire la parabole elle-même depuis le commencement : Il était un homme riche, qui ne portait en vêtements que le byssus et la pourpre, qui chaque jour festoyait splendidement. Sous le vestibule de son palais, se trouvait gisant un pauvre, nommé Lazare ; il était tout rongé par des ulcères ; il souhaitait, pour toute nourriture, les miettes qui tombaient de la table du riche. Mais c’étaient les chiens qui venaient à lui et qui léchaient ses plaies. (Luc 16, 19) A l’intention de qui le Seigneur a-t-il parlé en paraboles ? Pour quel motif a-t-il expliqué les unes et non les autres ? Qu’est-ce qu’une parabole, et que sont les autres récits de ce genre ? Voilà des questions que nous réserverons pour un autre temps, afin de ne pas nous écarter du sujet qui nous occupe présentement. Disons seulement lequel des évangélistes a reproduit cette parabole proposée par le Christ Quel est-il ? C’est saint Luc seul. Il est bon, en effet, de savoir que, parmi les choses que racontent les évangélistes, il y en a qu’on lit chez tous les quatre, il y en a qu’on ne trouve que dans un seul. Pourquoi cela ? Pour que, d’une part, nous soyons obligés de prendre connaissance de tous les Évangiles, et que, d’autre part, leur parfaite harmonie apparaisse à tous les yeux. En effet, si tous avaient tout raconté, nous ne les étudierions pas tous avec soin, puisqu’un seul suffirait à nous tout enseigner ; si, au contraire, ils n’avaient raconté tous que des choses différentes, nous n’aurions pas à remarquer, comme un fait extraordinaire, leur admirable concordance. C’est pourquoi tous renferment plusieurs récits qui leur sont communs, et chacun d’eux en a recueilli quelques autres qui lui sont propres. Maintenant, que nous enseigne le Christ dans la parabole de Lazare ? Le voici : Il y avait un homme riche dont la vie, souillée de mille excès, ne connaissait pas l’épreuve du malheur ; toutes les prospérités lui arrivaient comme de source ; point de fâcheux accident pour cette existence privilégiée, aucun sujet de douleur, pas la moindre disgrâce, comme saint Luc le marque par ces mots : Il passait chacun de ses jours dans la joie. Qu’il vécût dans le mal, c’est évident par la fin qui lui fut réservée, et avant sa fin, par le mépris qu’il eut pour le pauvre Lazare ; il prouva lui-même qu’il ne connut jamais la pitié, ni envers Lazare, ni envers aucun autre. En effet, ce pauvre, toujours couché à la porte de son palais, toujours gisant sous ses yeux ; ce pauvre, qu’il était forcé de voir non pas une fois ni deux par jour, mais autant de fois qu’il entrait ou sortait ; ce pauvre, étendu non pas dans un carrefour, à un coin de rue, en quelque endroit obscur et écarté, mais à la place même ou le riche faisait toutes ses allées et venues, de telle sorte qu’il le voyait bon gré mal gré de ses propres yeux ; ce pauvre, réduit à une si déplorable situation, passant sa vie dans une misère si profonde, ou plutôt dont la vie entière n’était qu’une longue maladie ; ce pauvre ne put lui inspirer aucune commisération ; comment donc se fût-il laissé attendrir par le sort du premier venu ? – À supposer qu’il ait négligé Lazare un premier jour, il faut présumer qu’il devait le deuxième jour éprouver quelque pitié ; sinon le deuxième, du moins le troisième, ou le quatrième, ou le cinquième, ou l’un des jours suivants, il devait sentir son cœur touché, à moins qu’il ne fût plus sauvage que les bêtes fauves. Non, il ne sentit rien ! Il resta plus impassible et plus inexorable que ce juge d’autrefois, qui n’avait ni crainte de Dieu, ni respect pour l’homme. Ce juge, en effet, quelque cruel et âpre qu’il fût, se laissa fléchir par les supplications de la veuve ; il fit grâce, il se montra accessible à une prière. Mais le mauvais riche, rien de pareil n’eut la puissance de l’amener à secourir le pauvre. Et pourtant les deux prières ne se présentaient pas avec des titres égaux : celle de Lazare était à la fois plus légitime et plus facile à exaucer. La veuve implorait un secours contre ses ennemis ; Lazare ne demandait qu’à apaiser sa faim, et à ne pas périr sans qu’on daignât le regarder. La veuve réclamait à grand bruit ; Lazare, couché par terre et silencieux, ne faisait que se montrer au riche : c’en devait être assez pour amollir même un rocher. Car souvent les pauvres nous irritent en nous obsédant ; au contraire, quand nous voyons ceux qui implorent notre aide se tenir dans un silence profond, ne faire entendre aucune plainte, supporter sans aigreur tous les affronts, ne se rappeler à nous que par leur silencieuse présence, fussions-nous plus durs qu’une pierre, nous sommes saisis de respect et de pitié pour cette rare modestie. À tout cela s’ajoutait, dans le pauvre Lazare, un aspect misérable, un visage décharné par la faim et par une affreuse maladie ; mais rien n’attendrit cet implacable riche. 7. Son premier crime fut donc cette cruauté, cette inhumanité sans pareille. Autre chose est de ne pas secourir un pauvre quand on est soi-même dans l’indigence, et autre chose de laisser périr de faim son prochain quand on regorge de toutes les délices ; autre chose est de négliger, en passant, un malheureux qu’on aperçoit une ou deux fois, et autre chose de résister à la compassion, quand on l’a perpétuellement sous les yeux ; autre chose est de ne pas prêter appui à quelqu’un, quand on se trouve accablé soi-même par les calamités, les angoisses et les chagrins, et autre chose de négliger ceux qui meurent de faim, de fermer ses entrailles à la charité, de résister à l’influence humanisante du bonheur, quand on jouit de toutes les félicités et d’une prospérité sans nuage. Vous le savez tous, il est dans notre nature de devenir plus doux et plus cléments dans le bonheur, lors même que nous serions les plus durs de tous les hommes. Mais le riche ne devint pas meilleur dans sa félicité : il prit l’humeur des animaux féroces ; que dis-je ? par sa conduite inhumaine, il en surpassa la sauvagerie et la cruauté ! Cependant malgré cette inhumaine et détestable vie, il continua de jouir de toutes les prospérités, tandis que le pauvre Lazare resta dans un abîme de misère. Que Lazare ait été juste, c’est sa fin qui nous le prouve, et, dès avant la fin de sa vie, sa constance à supporter le malheur. Mais ne vous semble-t-il pas voir tout cela de vos propres yeux ? Pour le riche, la nef de la vie voguait au souffle favorable des vents, chargée de la plus magnifique cargaison ; mais ne l’admirez pas trop tôt, elle voguait au naufrage, parce qu’elle avait refusé de déposer en temps opportun un excessif fardeau. Voulez-vous que je vous montre encore un vice de cet homme ? C’est qu’il ne craignait pas de livrer aux délices tous les jours de son existence. Voilà en effet un vice, non pas seulement sous la Loi de grâce où Dieu exige de nous une sagesse si grande, mais encore sous l’ancienne Loi qui n’avait pas révélé une perfection aussi complète. Écoutez ce que dit le Prophète : Malheur à vous qui arrivez au mauvais jour, à vous qui atteignez, qui touchez les sabbats menteurs (Ce texte a, dans la Vulgate, un sens tout différent.) ! (Amo 6, 3) Que signifie cette expression : vous qui touchez les sabbats menteurs ? Les Juifs croient que le sabbat n’a d’autre objet que le repos : Telle n’est pas sa vraie raison d’être ; il leur a été donné afin que, se détachant complètement du souci des affaires temporelles, ils consacrent tout leur loisir aux choses de l’âme. Le jour que Dieu s’est réservé, loin d’être un motif d’oisiveté, fournit matière à l’activité spirituelle. Les prescriptions mêmes de la Loi le prouvent ; car le prêtre accomplit œuvre double ce jour-là ; en tout autre jour, il n’offre qu’une seule victime ; le sabbat, il est obligé d’en offrir deux. Si donc le sabbat eût été institué en vue d’un repos complet, il eût fallu que le prêtre, plus que tout autre, gardât ce repos complet. Mais, comme les Juifs, exempts ce jour-là des préoccupations de la vie temporelle, ne s’appliquaient pas aux œuvres de la vie spirituelle, à la sagesse, à la tempérance, à l’audition de la parole divine ; comme ils faisaient tout l’opposé en se livrant à la gourmandise et à l’ivrognerie, en se gorgeant de bonne chère et de débauches, le Prophète les dénonce et les attaque. Après avoir dit : Malheur à vous qui arrivez au mauvais jour ! il ajoute : à vous qui touchez aux sabbats menteurs ! et, par ce mot ajouté, il indique de quelle façon il entend que les Juifs rendent leurs sabbats menteurs. Et comment les rendent-ils menteurs ? En faisant œuvre d’iniquité, en s’abandonnant au libertinage et à l’ivrognerie, en pratiquant mille abominations et infamies. Pour vous convaincre que ce que je dis est vrai, écoutez la suite : le Prophète signale lui-même ce que j’avance parce qu’il ajoute immédiatement après : Malheur à vous qui dormez sur des lits d’ivoire, et qui consumez follement votre vie sur une couche lascive ; à vous qui mangez le chevreau choisi entre tous dans l’étable, et le veau encore à la mamelle ; à vous qui ne buvez le vin qu’après l’avoir passé au filtre, et qui vous parfumez des essences les plus exquises ! (Id 6, 4-6) Vous avez reçu le sabbat pour affranchir vos âmes du vice, et vous l’employez à les y asservir de plus en plus. Y a-t-il une pire mollesse que de dormir sur un lit d’ivoire ? Les autres péchés, comme l’amour de la bonne chère, de l’argent, de la luxure, procurent une certaine volupté, tant petite soit-elle ! Mais à dormir sur un lit d’ivoire, quel plaisir trouve-t-on ? quelle jouissance ? La beauté de la couche nous rend-elle le sommeil plus doux et plus suave ? Mais, si vous avez un peu de sens, voici l’accusation qui vous chargera le plus : Pendant que vous reposez sur ce lit d’ivoire, si vous venez à songer que tel autre homme n’a pas même un morceau de pain assuré pour sa faim, votre conscience ne vous blâmera-t-elle pas, ne se soulèvera-t-elle pas contre une telle anomalie ? Et si c’est une faute que de coucher sur un lit d’ivoire, comment vous excuserez-vous de l’avoir entièrement revêtu d’argent ? Voulez-vous un lit vraiment beau ? Je vais vous montrer non pas le lit d’un plébéien, non pas le lit d’un soldat, mais un lit royal. Fussiez-vous le plus ambitieux des hommes, vous ne souhaitez pas, j’imagine, d’avoir un lit plus convenable que celui d’un roi ; et je ne parle pas du premier roi venu, je parle du plus grand et du plus royal de tous les rois, de celui qui, jusqu’à ce jour, est célébré par tout l’univers : regardez, voici le lit de David. Quel est-il ? Ce n’est ni l’argent ni l’or, ce sont les larmes et la confession des péchés qui en font toute la beauté ; il le déclare lui-même en ces termes : Je baignerai chaque nuit ma couche, j’arroserai mon lit de mes larmes. (Psa 6, 7) Les larmes y brillent partout en guise de perles. 8. Considérez-moi cette âme qui aimait Dieu. Les mille soucis que causent le gouvernement, les princes, les généraux, le peuple, les nations étrangères, la guerre, la paix, les affaires civiles et domestiques, celles du dehors et celles du dedans l’assiégeaient et la poursuivaient pendant le jour ; mais, ce repos de la nuit que tous consacrent au sommeil, elle l’employait à la confession, à la prière, aux larmes. Et cela, David le faisait non pas une nuit pour se reposer la suivante, non pas deux ou trois nuits pour cesser ensuite ; il le faisait chaque nuit : Chaque nuit, dit-il, je baignerai ma couche et j’arroserai mon lit de mes larmes. Par ces mots, il marque la perpétuité aussi bien que l’abondance de ses larmes. Pendant que tout est immobile et silencieux, lui seul se présente devant le Seigneur : ses yeux ne connaissent plus le sommeil ; il gémit, il pleure, il accuse ses péchés. Voilà le lit que vous devez, vous aussi, vous préparer. Un lit qui n’a d’autre ornement que les incrustations d’argent, ne fait qu’irriter l’envieuse convoitise des hommes en même temps qu’il enflamme la colère divine. Du reste, des larmes telles que furent celles de David savent éteindre même le feu de la géhenne. – Voulez-vous que je vous montre un autre lit ? Voyez celui de Jacob ! Il n’eut sous son corps que la terre nue, et sous sa tête qu’une pierre ; mais aussi il découvrit dans sa vision cette pierre spirituelle qui est le Christ, cette échelle mystérieuse sur laquelle les anges montent et descendent. Ayons souci de nous disposer une couche de ce genre si nous voulons jouir des mêmes visions. Dormir sur un lit tout d’argent, ce n’est pas se procurer un plaisir, c’est plutôt s’attirer les troubles de la conscience. Lorsqu’il vous vient en pensée, au milieu d’une nuit profonde et glaciale, que, au moment où vous reposez mollement sur votre couche, un pauvre est couché sous le portique de quelque bain public, qu’il étend ses membres sur une poignée de paille, qu’il les recouvre de quelques sarments, qu’il grelotte, qu’il est roide de froid, qu’il souffre les angoisses de la faim, fussiez-vous de pierre, je doute que, à cette idée, vous puissiez vous pardonner à vous-même de jouir d’un si large superflu pendant que vous laissez ce malheureux manquer du strict nécessaire ! Un soldat, dit-on, ne s’embarrasse pas dans les affaires temporelles ; eh bien ! vous êtes soldat de la milice spirituelle ; un soldat de ce genre ne va pas dormir sur un lit d’ivoire, mais sur la terre nue ; il ne se frotte pas de parfums précieux ; il laisse ce soin aux habitués de mauvais lieux, aux gens perdus de mœurs, aux comédiens, à ceux qui vivent dans une lâche mollesse. C’est le parfum de la vertu que vous devez exhaler, non pas celui des onguents. Rien n’est plus immonde qu’une âme dont le corps répand de telles odeurs : un corps et des vêtements parfumés sont les indices révélateurs d’une âme impure et infecte. Le démon, après avoir attaqué une âme, après l’avoir énervée dans la volupté et remplie de lâcheté, répand jusque sur le corps les souillures de sa corruption, je veux dire les odeurs et les parfums. Les gens qui sont atteints de la pituite ou du catarrhe couvrent de leurs immondices leurs habits, leurs mains et leurs visages, parce qu’ils sont obligés d’essuyer continuellement ce flux qui coule de leur nez ; de même l’âme corrompue répand sur son corps le flux de sa corruption intérieure. Qu’attendre de généreux et d’utile d’un homme qui sent la parfumerie, qui se gouverne en femme ou plutôt en courtisane, qui mène la vie des danseuses de théâtres ? Que votre âme répande ce parfum spirituel qui sera pour vous et pour ceux qui vivent avec vous d’une suprême utilité. Rien, non rien n’est plus funeste que la vie de délices. Écoutez ce qu’en a dit Moïse : Le peuple bien-aimé s’est engraissé, s’est épaissi, a pris de l’embonpoint, et il a regimbé. (Deu 32, 15) Moïse dit, non il s’est éloigné, mais il a regimbé ; par cette expression il marque le caractère rétif des Juifs. Et dans un autre endroit : Quand vous aurez mangé et bu, dit-il, prenez garde à vous, de peur d’oublier le Seigneur votre Dieu. (Id 8, 10) Tant il est vrai qu’il est dans la nature des plaisirs de nous mener à l’oubli de Dieu. C’est pourquoi, vous aussi, mes amis, souvenez-vous, quand vous aurez pris place à table, qu’après le festin vous devez prier. Ne donnez qu’avec mesure la nourriture matérielle à votre estomac, de peur que votre corps appesanti ne puisse fléchir les genoux et qu’il ne se refuse à la prière. Ne voyez-vous pas les animaux, après leur pâture, fournir leur route, porter leurs fardeaux, remplir leur office ? Et vous, au sortir de table, serez-vous impropres et inhabiles à tout travail ? Mais alors éviterez-vous qu’on vous méprise plus qu’un âne ? Et pourquoi ? Parce que c’est alors surtout qu’il vous convient d’être modérés et maîtres de vous-mêmes. Le temps qui suit le repas est le temps de l’action de grâces : et l’action de grâces est l’œuvre, non pas de l’homme ivre, mais de l’homme qui se possède lui-même dans la sobriété et la tempérance. 9. Si donc vous ne voulez pas devenir plus brutes que les brutes, allez de la table à la prière et non pas au lit. Je sais bien que diverses personnes blâmeront mes paroles, en les accusant d’introduire une façon de vivre nouvelle et étrange. Mais moi, je blâmerai plus énergiquement la mauvaise habitude qui règne à présent chez nous. Qu’au sortir de table il faille se livrer non pas, au lit et au sommeil, mais à la prière et à la méditation des divines Écritures, le Christ lui-même nous l’a montré nettement ; quand il eut rassasié dans le désert les multitudes innombrables qui le suivaient, il ne les envoya pas se reposer et dormir, mais il les invita à écouter sa parole sacrée. Il ne les gorgea pas jusqu’à la satiété, jusqu’à l’ivresse ; dès qu’il eut satisfait à leur besoin, il les invita à prendre la nourriture de l’âme. Agissons de la même manière ; habituons-nous à ne prendre d’aliments que ce qu’exige l’entretien de notre vie, et jamais jusqu’à nous charger et à nous alourdir. Nous n’existons pas et nous ne vivons pas pour manger et pour boire : nous mangeons pour vivre. Manger pour vivre, et non pas vivre pour manger, voilà l’ordre primitif ; mais nous, nous épuisons tout pour notre gourmandise, comme si nous n’étions venus au monde que pour elle. Du reste, pour attaquer plus vigoureusement la volupté et pour reprendre avec plus d’énergie ceux qui lui consacrent leur vie, voyons, revenons encore à la parabole de Lazare. Mes admonestations et mes conseils auront plus d’efficacité, quand vous verrez que ceux qui se livrent aux convoitises de leur ventre sont corrigés et punis, non pas seulement en paroles, mais par des châtiments effectifs. Le riche donc vivait au milieu de tous les vices, savourait chaque jour mille plaisirs et s’entourait du luxe le plus éclatant ; mais par là il ne faisait que se préparer à lui-même une plus terrible vengeance et des flammes plus ardentes, et que dresser contre lui-même l’implacable sentence de Dieu et un châtiment impitoyable. Le pauvre Lazare gisait étendu à la porte ; mais il n’était pas d’humeur chagrine ; ni blasphèmes, ni injures ne sortaient de ses lèvres ; il ne disait pas comme beaucoup d’autres : « Que signifie ceci ? Voilà un homme qui passe sa vie dans le péché, dans la dureté, dans la cruauté, et qui pourtant jouit de toutes choses au-delà de ses besoins ; qui ne souffre d’aucune peine, d’aucun de ces accidents auxquels sont souvent exposés les autres hommes ; qui cueille la pure fleur de toutes les joies ! Et moi, je ne sais pas même où trouver la nourriture qui m’est strictement nécessaire ! A cet homme qui jette tout ce qu’il possède à des courtisans, à des parasites, à des débauchés, tous les biens coulent comme de source. Et moi, je suis couché ici en butte aux insultes et aux outrages des passants ; je meurs de faim ! Est-ce là la Providence ? Y a-t-il une justice qui s’occupe des affaires humaines ? » Il n’a rien dit de pareil, rien pensé de pareil ! La preuve ? La preuve c’est que les anges eux-mêmes l’emmenèrent de ce monde, lui formèrent un cortège et le déposèrent dans le sein d’Abraham : suprême honneur, qu’il n’eût pas obtenu, s’il eût blasphémé contre Dieu ! D’ordinaire, on n’admire cet homme que parce qu’il fut pauvre ; et moi, je veux vous montrer qu’il endura neuf supplices bien comptés, non pas qu’il méritât d’être puni, mais afin qu’il acquît une gloire plus belle, comme de fait il l’obtint. La pauvreté sans doute est un rude mal. Ils le savent bien, tous ceux qui ont eu à la supporter. Aucune expression ne peut rendre le supplice qu’endurent ceux qui vivent dans la misère et qui n’ont pas la sagesse véritable. Lazare n’eut pas à souffrir la pauvreté seule ; la maladie y fut jointe, et la maladie avec tout ce qu’elle a de plus intolérable. Et voyez comment il prouve lui-même qu’il avait atteint le suprême degré de ces deux afflictions. Que sa pauvreté d’abord ait surpassé toute pauvreté, il le montre en disant qu’il ne pouvait pas même profiter des miettes échappées de la table du riche : que la maladie ait atteint aussi le point extrême au delà duquel rien n’est plus possible, c’est lui encore qui l’indique en disant que les chiens venaient lécher les ulcères de son corps : ses forces étaient tellement abattues qu’il ne pouvait chasser ces chiens ; cadavre vivant, il voyait ces animaux se jeter sur lui et il n’avait plus la force de les repousser, tant ses membres étaient brisés, paralysés, consumés par le mal. Voyez-vous la pauvreté et la maladie, liguées ensemble, assiéger ce pauvre corps avec la dernière violence ? Si chacune de ces afflictions, prise à part, est si affreuse et si intolérable, ne faut-il pas être de bronze pour les supporter toutes deux à la fois ? On voit des hommes travaillés par la maladie, mais qui d’ailleurs ne manquent de rien de ce qui est nécessaire à la vie ; d’autres vivent dans la plus profonde misère, mais ils jouissent d’une santé vigoureuse, et l’une les console de l’autre mais Lazare avait à lutter contre toutes deux en même temps. Pourriez-vous me nommer un seul homme qui ait été tout ensemble victime de l’une et de l’autre ? Vous le pourriez, que je vous dirais encore que cet homme n’a pas été dans un délaissement comparable à celui où resta Lazare ; si cet homme n’a pu adoucir ses maux ni par ses propres soins, ni ceux de ses gens, du moins exposé à la vue du public, il dut être pris en pitié par les passants. Lazare au contraire sentait ses douleurs devenir plus cuisantes par l’abandon où le laissaient tous les témoins de ses maux ; et cet abandon même lui devenait plus dur encore parce qu’il se voyait couché à la porte d’un riche. S’il n’avait eu à souffrir toute cette misère et à supporter cet oubli dédaigneux que sur une terre déserte et inhabitée, il n’aurait pas ressenti une peine si vive. Quand personne n’est auprès de nous pour nous assister, nous prenons courage bon gré mal gré pour endurer ce qui nous arrive. Mais se voir gisant au milieu d’une foule de gens qui passent leurs jours à bien boire et à bien vivre, et n’en pas trouver un seul qui daigne accorder au malheureux l’attention la plus vulgaire, voilà qui rend mille fois plus aigu le sentiment de la douleur et mille fois plus cuisante la tristesse. Dans l’adversité, l’absence de ceux qui pourraient nous secourir ne nous mord pas au cœur comme l’indifférence de ceux qui, étant présents, refusent de nous tendre la main : Lazare eut à souffrir ce nouveau tourment ; personne ne le consola par une bonne parole, personne ne l’encouragea par une bonne action, personne ne vint à lui, ni proche, ni ami, ni parent, ni passant ; la maison du riche était tout entière corrompue. 10. Mais un surcroît de peine s’ajoutait à tout cela : Lazare avait sous les yeux le spectacle d’un homme riche et heureux. Je ne veux pas dire qu’il fût envieux et jaloux ; mais je sais que nous sommes disposés par nature à sentir plus douloureusement nos maux en présence d’une félicité étrangère ; et dans le riche il y avait quelque chose encore qui ne pouvait qu’ulcérer davantage le cœur du pauvre. Ce n’était pas seulement par la comparaison de sa misère avec le bonheur du riche que Lazare devait éprouver un plus amer sentiment de ses maux, mais c’était aussi en examinant la vie de ce riche cruel et inhumain, auquel tout prospérait à souhait, tandis que lui-même avec toute sa vertu et toute sa modération, ne faisait que souffrir les derniers maux : de ce côté encore lui arrivait une cruelle tristesse. Si le riche eût été un homme juste, modéré, digne de respect, orné de toutes les vertus, Lazare n’eût pas eu motif de se plaindre ; mais, au contraire, ce riche qui vivait dans le péché, qui portait le vice jusqu’au comble, qui montrait la plus complète inhumanité, qui se conduisait en ennemi, qui passait à côté du pauvre Lazare comme à côté d’une borne, sans pudeur et sans pitié, ce riche, jouissait d’une opulente prospérité : imaginez par quel flux et reflux de pensées amères l’âme du pauvre Lazare devait, selon toute vraisemblance, être agitée à cette vue : imaginez quels sentiments il devait éprouver, quand il voyait les parasites, les flatteurs, les valets monter et descendre, entrer et sortir, courir çà et là, s’agiter en tumulte, s’enivrer, danser, étaler tous les genres de libertinage. Il était là, comme s’il ne fût venu au monde que pour être témoin du bonheur d’autrui ; il était là, étendu à la porte, ayant juste assez de vie pour sentir ses propres maux, naufragé à l’entrée du port, dévoré par une soif horrible à côté de la source jaillissante. A ces causes de souffrance j’ajouterai encore celle-ci : il ne pouvait pas jeter les yeux sur un autre Lazare. Nous autres, alors même que nous aurions à supporter mille et mille calamités, nous pouvons, en contemplant Lazare, nous procurer quelque consolation et quelque encouragement. Rencontrer, dans un récit ou dans la réalité, des hommes qui ont partagé nos misères, c’est trouver déjà un vrai soulagement. Mais Lazare ne pouvait voir personne qui souffrît des douleurs pareilles aux siennes, ni même savoir qu’aucun de ses devanciers les eût jamais endurées : c’en était assez pour assombrir son âme. J’ajouterai encore qu’il ne pouvait avoir l’idée de la résurrection ; il croyait que la vie présente était la mesure unique des événements présents ; car il était du nombre de ceux qui précédèrent les temps de la Grâce. Si, après avoir acquis la connaissance des révélations divines, des magnifiques espérances de la résurrection, des supplices réservés là-bas aux pécheurs, des joies promises aux justes, si maintenant encore nous laissons parfois abattre nos cœurs si misérablement, qu’aucune de ces grandes pensées ne parvient à les relever ; que devons-nous penser qu’ait eu à souffrir Lazare, qui ne possédait pas cette ancre de salut pour affermir son courage. Il ne pouvait faire aucun de ces raisonnements, parce que le temps des dogmes évangéliques n’était pas encore venu. Ce n’est pas tout encore : son nom était devenu la risée des insensés. Le commun des hommes, en voyant certains de leurs semblables voués à perpétuité à la faim, à la maladie, à l’extrême misère, a coutume de concevoir d’eux une mauvaise opinion, de juger de leur vie par les maux qu’ils endurent, de penser qu’ils ne sont affligés qu’à cause de leurs péchés. On dit des paroles comme celles-ci (sottes paroles, j’en conviens ; mais on ne les dit pas moins),: « Si un tel était aimé de Dieu, Dieu n’aurait pas permis qu’il tombât dans la pauvreté et dans d’autres maux semblables. » Voilà ce qui arriva à Job et à saint Paul. Au premier, on disait : Est-ce qu’on ne vous a pas parlé souvent dans l’affliction ? Et qui supportera la violence de vos réponses ? Est-ce que vous avez sagement instruit les autres, est-ce que vous avez soutenu les bras fatigués, est-ce que vous avez relevé par vos exhortations ceux qui sont affaiblis, est-ce que vous avez rendu la force aux genoux de ceux qui n’en peuvent plus ?. Et maintenant la peine tombe sur vous : c’est vous qui l’avez cherchée. Votre crainte n’est-elle pas sottise (Il y a une différence considérable entre ce texte, rapporté par saint Jean Chrysostome, et ce même texte traduit par la Vulgate.) ? (Job 4, 2-6) Voici le sens de ces paroles : « Si vous aviez fait quelque chose de bon, vous n’auriez pas tant à souffrir ; c’est le châtiment de vos fautes et de vos péchés que vous portez aujourd’hui. » Ce reproche déchirait le cœur du patriarche plus douloureusement que tout autre. Pour saint Paul, des barbares firent le même raisonnement ; en voyant une vipère le mordre et rester suspendue à sa main, ils le regardèrent comme un scélérat, coupable des derniers forfaits : cela est évident d’après leurs discours. Celui-ci, disent-ils, a échappé aux flots, mais la Justice ne veut pas le laisser vivre. (Act 28, 4) Et ce fait nous a souvent troublés nous-mêmes plus que de raison. Mais (pour en revenir à Lazare), bien que sa pauvre nacelle fût assaillie par tant de flots amoncelés les uns sur les autres, il ne la laissa pas submerger : mais, couché en quelque sorte dans une fournaise ardente, il se rafraîchissait dans la sagesse véritable, comme dans les ondées continuelles d’une rosée mystérieuse. 11. Il ne raisonnait pas en lui-même comme fait habituellement le vulgaire ; il ne disait pas : « Si ce riche, une fois mort, est puni et châtié dans l’autre monde, un fait un ; mais s’il doit jouir là-bas des mêmes avantages qu’ici, un et un font zéro. » Est-ce que la plupart d’entre vous ne colportent pas de place en place des propos de ce genre, propos de cirque et de théâtre de barrières, que vous introduisez jusque dans l’église ? Je rougis, j’ai honte d’avoir à les proférer parmi vous : et pourtant, je dois les dire pour vous corriger de ces habitudes de plaisanteries imbéciles, et vous guérir de la honte et du péché qui en résultent. Il arrive souvent qu’on tient ces propos par manière de rire : d’accord ! mais c’est une ruse diabolique que de glisser dans nos habitudes de vie certains dogmes pernicieux, sous le couvert de paroles plaisantes. Ces paroles, la foule les promène perpétuellement dans les boutiques, sur le forum et jusque dans l’intérieur des maisons c’est de la dernière impiété, c’est manquer au bon sens ; c’est ridicule et sottement puéril. Demander si les méchants, une fois morts, seront punis ; hésiter à croire fermement qu’ils recevront toute la peine due à leurs vices, c’est le fait d’un sceptique, d’un mécréant ; s’imaginer qu’ils obtiendront un jour une récompense pareille à celle des justes, c’est le comble de la démence. Que dites-vous là : « Si le riche, après avoir quitté ce monde, est puni là-bas, un fait un ? » – Que signifie ce mot ? Combien d’années voulez-vous que nous supposions qu’il a joui de ses trésors ? Voulez-vous que nous mettions cent ans ? Eh bien ! j’en mets deux cents, trois cents ; j’en mets deux fois plus ; si vous y tenez, j’en mets mille, bien que ce soit impossible : car le chiffre de nos années ne dépasse pas quatre-vingts, a dit le Psalmiste. (Psa 90, 10) Toutefois supposons mille ans. Pouvez-vous, je vous prie, me montrer une vie qui n’ait ni fin ni limite, telle qu’est la vie éternelle des justes ? Voyons donc si quelqu’un, dans l’espace de cent ans, eût fait pendant une seule nuit un beau songe qui lui eût procuré dans le sommeil les plus abondantes jouissances, et qu’ensuite on lui eût infligé, à cause de ce songe, un supplice de cent ans ; est-ce que vous pourriez dire en ce cas un fait un ? Est-ce que le songe de cette unique nuit pourrait équivaloir aux cent années de supplices ? Impossible ! eh bien, raisonnez de la même manière sur la vie future. Ce qu’est le songe d’une seule nuit par rapport à cent années, la vie présente l’est par rapport à la vie future : elle est moins encore. Ce qu’est une petite goutte d’eau par rapport à l’immense océan, des milliers d’années le sont par rapport à la gloire et au bonheur de l’éternité. Du reste, que pourrais-je dire de plus, sinon que la vie future n’a pas de terme, et qu’elle ne connaît aucune limite ? Autant il y a de distance entre un rêve et la réalité, autant il y en a entre l’état de la vie présente et celui de la vie future. D’ailleurs, avant même de recevoir là-bas leur châtiment, ceux qui font le mal et qui vivent dans le péché sont punis dès ce monde. Ne venez pas me dire niaisement : « Un tel tient table ouverte et somptueuse ; il n’est revêtu que des étoffes les plus précieuses ; il se fait partout escorter d’une troupe de clients ; il a le pas au forum sur tout le monde. » Ne me dites pas cela ; mais soulevez un peu le voile qui cache la conscience de cet homme-là, et vous verrez au dedans l’effrayant tumulte des péchés, les craintes perpétuelles, le trouble, la tempête ; vous verrez sa pensée comme en un tribunal, monter sur le royal trône de la conscience, y siéger comme un juge incorruptible, faire agir les remords en guise de bourreaux, torturer cette âme et la déchirer, pousser des clameurs terribles : nul ne connaît cela, Dieu seul en est spectateur. Celui qui commet l’adultère, fût-il riche à millions, fût-il débarrassé de tout accusateur visible, ne cesse pas de s’accuser lui-même dans le secret de son âme ; il a joui d’une volupté passagère, et sa punition est perpétuelle ; assiégé de tous côtés par les craintes et les terreurs, par les soupçons et les angoisses, il redoute les rues étroites et obscures, il a peur d’une ombre, il se défie de ses serviteurs, de ses complices, de la femme qu’il a corrompue, du mari qu’il a déshonoré ; il va et vient, traînant partout son remords comme un impitoyable dénonciateur ; toujours condamné par son propre jugement, il ne trouve pas un instant de répit. Au lit et à table, sur le forum et dans sa demeure, de jour et de nuit, jusque dans ses songes, il aperçoit les fantômes de son iniquité ; il mène la vie de Caïn gémissant et tremblant sur la terre : nul ne sait ce qui se passe au dedans de lui, mais il n’en porte pas moins dans le cœur un incendie qui grandit toujours davantage. Tel est le supplice qu’endurent également ceux qui commettent des rapines, qui font des gains frauduleux, qui se livrent à l’ivrognerie, tous ceux enfin qui vivent dans le péché. Rien ne peut corrompre ce jugement de la conscience. Lors même que nous ne pratiquons pas la vertu, nous souffrons de ne pas la pratiquer. Lors même que nous nous livrons au vice, nous en ressentons la peine à l’instant même où cesse la rapide volupté qu’il nous procure. Ne dites donc jamais, en parlant des riches qui mènent ici-bas une vie de péché, et des justes qui jouissent dans le ciel du bonheur parfait, ne dites jamais qu’un fait un et que deux font zéro. Pour les justes, la vie de ce monde aussi bien que la vie éternelle est une source abondante de jouissances ; mais les hommes, dont la vie se passe dans l’iniquité et dans la fraude, sont châtiés ici et là-bas. Ici, ils sont tourmentés par la perspective des supplices qui les attendent, par la pensée de la triste opinion que l’on a d’eux, enfin par la corruption même du péché qui gâte leur âme ; puis, quand ils auront quitté ce monde, ils auront à endurer d’effroyables tourments. Les justes, au contraire, au milieu même des maux les plus nombreux et les plus terribles, jouissent d’une volupté pure, calme, inaltérable : ils se nourrissent des plus magnifiques espérances ; après quoi, les biens infinis de l’éternité leur seront prodigués comme ils le furent à Lazare. Ne m’objectez pas que ce Lazare était tout couvert d’ulcères ; considérez plutôt que sous les plaies de son corps il cachait une âme plus précieuse que tout l’or de la terre ; et même, pour être plus exact, je devrais parler de son corps aussi bien que de son âme. Le mérite et la force du corps consistent, non pas dans l’exubérance et l’embonpoint de la chair, mais dans cette vigueur qui a résisté à tant de cruelles souffrances. L’homme dont le corps porte de telles blessures n’est pas celui qu’il faut avoir en horreur, mais l’homme qui laisse son âme dévorée par d’innombrables ulcères dont il n’a nul souci, voilà celui qu’il faut prendre en dégoût : tel fut le riche, rongé jusqu’au fond du cœur par les plaies de ses vices. Les chiens léchaient les plaies de Lazare, et les démons les péchés du riche ; et de même que Lazare vivait avec la faim de la nourriture matérielle, aussi le riche vivait dans la disette de toute vertu. 12. Comprenons bien toutes ces choses, raisonnons sagement et ne disons plus : « Si Dieu l’eût aimé, il ne l’eût pas livré à la pauvreté. » Voilà précisément une des principales marques de l’amour de Dieu, car le Seigneur châtie celui qu’il aime ; il flagelle tous ceux qu’il reçoit pour enfants (Heb 12, 6) ; nous lisons encore ailleurs : Mon fils, si vous vous offrez au service du Seigneur, préparez votre âme aux épreuves ; tenez ferme votre cœur et persévérez. (Sir 2, 1) Repoussons donc ces vaines opinions, ces propos qui ont cours dans le peuple ! Que jamais vos lèvres ne profèrent ni turpitudes, ni sottises, ni bouffonneries. (Eph 5, 4) Ne prononçons jamais de paroles de cette sorte ; et, s’il nous arrive de les entendre prononcer par d’autres, fermons la bouche à ces étourdis, réfutons-les vigoureusement, mettons un frein à leur langue impudente. Voyons, si vous connaissiez un chef de bandits qui courût les grands chemins, qui dressât des embuscades aux passants, qui fit main basse sur les récoltes dans les campagnes, qui enfouît l’argent et l’or dans des cavernes, dans des cachettes souterraines, qui y enfermât même des troupeaux de bétail, qui amassât par ses déprédations des étoffes rares et des troupes nombreuses d’esclaves, voyons, dites-moi, le regarderiez-vous comme un homme heureux, à cause de tant de richesses accumulées, ou plutôt ne le proclameriez-vous pas cent fois misérable à cause des supplices qui l’attendent ? Et pourtant, il n’est pas encore pris, pas encore livré aux mains des magistrats, pas encore jeté en prison, pas encore mis en accusation, pas encore soumis à la sentence des juges ; loin de là ! il festoie, il s’enivre, il jouit largement de l’abondance de tout ce qu’il a amassé. Néanmoins, vous jugez qu’il n’est pas heureux, non point d’après ce qui se passe à présent, d’après ce que vous voyez, mais d’après l’avenir ; vous le déclarez malheureux en raison des maux qui lui sont réservés. Appliquez ces idées aux riches et aux avares. Ce sont des larrons d’un certain genre ; eux aussi, ils guettent le long des voies battues, ils dépouillent les passants, ils enfouissent dans leurs appartements comme dans des cavernes ou des fosses souterraines la fortune d’autrui. Que leur prospérité actuelle ne vous les fasse pas regarder comme heureux ; appelez-les malheureux à cause de l’avenir, à cause du formidable jugement, des peines inévitables, des ténèbres extérieures qui vont être leur partage éternel. Les larrons ont plus d’une fois échappé aux mains de la justice humaine : nous le savons, et néanmoins nous repoussons par des vœux énergiques loin de nous, loin même de nos ennemis, leur vie et leur exécrable prospérité. Sous le gouvernement de Dieu il n’en va pas ainsi ; car nul ne se soustraira à son infaillible sentence ; tous ceux qui vivent dans la fraude et les rapines, tous sans exception attireront sur eux cette vengeance immortelle, infinie, qui a frappé déjà le riche de l’Évangile. Mes très-chers, méditons en nous-mêmes toutes ces pensées, apprenons à estimer heureux non pas ceux qui possèdent l’opulence, mais ceux qui pratiquent la vertu ; à proclamer malheureux, non pas ceux qui vivent dans la pauvreté, mais ceux qui se livrent à l’iniquité. Ne nous arrêtons pas à contempler le présent, fixons nos regards sur l’avenir ; n’examinons pas le vêtement, l’extérieur de chacun, mais scrutons la conscience ; recherchons la vertu et la joie que donnent les bonnes actions ; riches et pauvres, efforçons-nous d’imiter Lazare. Il eut à soutenir non pas un assaut seulement, ni deux, ni trois ; il les a soutenus à peu près tous, pauvreté, maladie, délaissement et abandon de ceux qui eussent dû le secourir ; il a souffert dans la maison qui pouvait le mieux le délivrer de tous ces maux sans que personne ait daigné lui accorder la plus mince consolation ; il a vu celui qui le dédaignait jouir de mille délices, et malgré une vie d’iniquité n’être en butte à aucun accident fâcheux ; il n’a pu prendre modèle sur un autre Lazare, ni même se fortifier par les enseignements qui découlent du dogme de la résurrection ; à toutes ces misères que je viens de résumer, ajoutez la mauvaise opinion que le vulgaire a eue de lui ; enfin ce n’a pas été durant deux ou trois jours mais durant sa vie entière qu’il s’est vu dans le malheur, pendant que le riche possédait la félicité. Si Lazare a subi avec une si grande force d’âme l’épreuve de toutes ces calamités réunies, serons-nous excusables, nous qui ne sommes pas capables d’en supporter la moitié ? Vous ne pouvez, non, vous ne pouvez pas me montrer un autre homme qui ait jamais eu à supporter des maux si nombreux et si grands. C’est pourquoi le Christ a, en quelque sorte, affiché l’exemple de ce juste au milieu de l’univers, afin que, tombés à notre tour dans l’adversité, nous méditions sur l’excès de ses afflictions et nous retirions de sa sagesse et de sa patience l’encouragement et la consolation. Docteur universel, Lazare est toujours sous les yeux de ceux qui souffrent, il se montre à tous ; mais il les surpasse tous par le comble de ses malheurs. Après avoir rendu grâces de tous ces enseignements à Dieu qui aime tant les hommes, recueillons de cet entretien des fruits utiles ; portons avec nous le souvenir de Lazare dans les assemblées, dans nos demeures, au forum, partout enfin ; mettons un soin sérieux à comprendre toute la richesse des leçons que nous offre cette parabole, de telle sorte que, foulant d’un pied courageux les misères de la vie présente, nous conquérions les biens futurs. Puissions-nous, tous, en être jugés dignes par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent avec le Père et l’Esprit-Saint gloire, honneur, adoration à présent et plus tard et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIES SUR LAZARE.

DEUXIÈME HOMÉLIE.

ANALYSE.

Saint Chrysostome, ayant remarqué que le parallèle du mauvais riche avec le pauvre Lazare avait produit un bon effet sur le peuple, le continue dans le discours suivant. – Il commence par détruire une erreur populaire venue des païens, selon laquelle ceux qui mouraient de mort violente devenaient des démons. – Si Jésus-Christ appelle les Juifs fils du diable, c’est qu’ils irritaient les œuvres du diable ; c’est par le péché et non par la mort violente que les hommes peuvent devenir semblables au démon. – Description touchante de la mort du pauvre Lazare et de celle du mauvais riche – Dureté de celui-ci opposée à la charité d’Abraham. – Loi de l’aumône. – Un pauvre a-t-il besoin de pain, il faut lui en donner, fût-il le plus méchant des hommes. 1. J’ai admiré votre charité, lorsque tout récemment je parlais de Lazare ; je l’ai admirée en vous voyant d’une part applaudir à la résignation du pauvre Lazare, et de l’autre détester la cruauté inhumaine du riche : voilà des indices non équivoques d’une – âme généreuse. En effet., lors même que nous ne pratiquerions pas la vertu, nous arriverons certainement à la pratiquer, si nous savons l’estimer et la louer ; et lors même que nous ne fuirions pas le vice, nous arriverons certainement à le fuir, si nous savons le blâmer. Donc, puisque vous avez accueilli mes paroles avec ces dispositions excellentes, je vais vous expliquer le reste de la parabole. Naguère, vous avez vu Lazare à la porte du riche, aujourd’hui voyez-le dans le sein d’Abraham ; vous l’avez vu entouré et léché parles chiens, voyez-le escorté par les anges ; naguère vous l’avez vu dans la pauvreté, voyez-le dans les délices ; vous l’avez vu souffrant la faim, voyez-le dans l’abondance de toutes choses ; vous avez vu ses combats, voyez sa couronne ; vous avez vu ses travaux, voyez sa récompense ; voyez-le, riches et pauvres : riches, afin que vous n’estimiez pas trop la richesse sans la vertu ; pauvres, afin que vous ne regardiez pas la pauvreté comme un mal : aux uns comme aux autres, Lazare donne une grande leçon. Si Lazare a enduré sa misère sans irritation, quelle indulgence mériteront ceux qui s’irritent au sein de l’opulence ? S’il rendit grâces à Dieu dans la faim et dans tous les maux qui l’affligeaient, quelle excuse allégueront ceux qui dans leur abondance ne veulent pas s’acquitter de ce devoir ? Enfin quel pardon obtiendront-ils, ces pauvres qui s’impatientent et se révoltent à cause de leur pauvreté, tandis que Lazare, traînant sa vie à la porte du riche dans la faim, dans la misère, dans l’abandon, dans une maladie qui ne le quitte pas, Lazare méprisé de tout le monde, Lazare ne pouvant voir personne qui partageât ses souffrances, Lazare nous apparaît si parfaitement sage et résigné ? Apprenons de lui à ne pas regarder tous les riches comme heureux, et tous les pauvres comme malheureux. Bien plus, s’il faut dire la vérité, le vrai riche n’est pas celui qui a beaucoup amassé, mais celui qui n’éprouve pas le besoin de beaucoup de choses ; le vrai pauvre n’est pas celui quine possède rien, mais celui qui convoite tout : telle est la définition de la pauvreté et de l’opulence. Si donc vous voyez quelqu’un convoiter beaucoup, tenez-le pour le plus pauvre des hommes, lors même qu’il posséderait les richesses de l’univers ; si vous voyez quelqu’un ne pas être sujet au besoin de mille et mille choses, tenez-le pour le plus opulent des hommes, lors même qu’il ne posséderait rien. C’est par les dispositions de l’esprit, et non par l’étendue des biens qu’il convient d’apprécier la pauvreté et l’opulence. Si quelqu’un était dévoré d’une soif inextinguible nous ne dirions pas qu’il se porte bien, quand même il vivrait dans l’abondance, quand même il serait entouré de fleuves et de fontaines (à quoi servirait en effet cette affluence d’eau, si la soif ne peut pas être apaisée?). Appliquons ce raisonnement aux riches. N’allons pas croire que ces gens, qui sont toujours dévorés par une insatiable convoitise, qui ont toujours soif des biens d’autrui, jouissent d’une parfaite santé d’âme ni d’une abondance réelle ! Celui qui ne peut mettre un terme à ses désirs, pourra-t-il jamais jouir en repos, lors même qu’il parviendrait à s’entourer de toutes les jouissances ? Ceux au contraire qui savent dire c’est assez qui se contentent de leur propre sort, qui ne sont pas à regarder d’un œil d’envie la prospérité d’autrui, ceux-là doivent se considérer comme les plus opulents des hommes, lors même qu’ils seraient dans la plus complète indigence. Le plus riche mortel est en effet celui qui, n’éprouvant pas le désir d’avoir ce qui appartient à un autre, se tient pour satisfait de ce qu’il possède lui-même. Mais revenons, s’il vous plaît, au sujet que nous avons entrepris : Il arriva, dit l’Évangéliste, que Lazare mourut et qu’il fut emporté par les anges. (Luc 16, 22) Ici, je veux guérir vos âmes d’une funeste maladie : beaucoup de gens simples s’imaginent que les âmes de ceux qui périssent de mort violente deviennent des démons. Cela n’est pas ; non ! cela n’est pas. Ce ne sont pas les âmes de ceux qui périssent de mort violente, mais les âmes de ceux qui vivent dans le péché, qui deviennent des démons : je ne veux pas dire qu’elles changent de substance, mais que leur volonté imite la malice de celle des démons. Voilà ce que Jésus-Christ indiquait aux Juifs, quand il leur disait : Vous êtes les enfants du démon. (Jn 8, 44) S’il les appelait enfants du démon, ce n’était pas qu’ils en eussent pris la nature, mais parce qu’ils en faisaient les œuvres. C’est pourquoi, le Christ ajoutait : Car vous accomplissez les désirs de votre Père. (Id) Et Jean-Baptiste encore leur disait : Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir ? Faites donc de dignes fruits de pénitence et ne pensez pas dire : « Nous avons Abraham pour père ! » La sainte Écriture a coutume de nommer lois de parenté, non pas celles qui découlent de la nature, mais plutôt celles qui viennent de la communauté de vertu ou de vice, de telle sorte qu’elle vous nomme fils ou frères de celui à qui vous ressemblez par les mœurs. 2. Mais pour quel motif le démon a-t-il fait naître cette croyance détestable ? Ce fut une tentative pour renverser la gloire des martyrs ! Comme ils sont morts de mort violente, il voulut, en répandant ce préjugé, donner d’eux une mauvaise opinion. Il n’a pas réussi, puisque les martyrs conservent encore la gloire qui leur appartient ; mais il a obtenu un autre résultat abominable : à l’aide de cette croyance, il a persuadé aux magiciens, ses serviteurs empressés, d’égorger de jeunes enfants, dans l’espoir qu’ils en feraient des démons, et qu’en retour ils en obtiendraient quelques bons offices (Voyez la note page 167, tome 1.). Cela n’est pas : non ! cela n’est pas ! Mais pourquoi donc les démons disent-ils : Je suis l’âme d’un tel moine? Moi, je ne crois pas cela, précisément parce que les démons le disent. ils ne font que tromper ceux qui les écoutent. Aussi saint Paul leur imposait-il silence, lors même qu’ils disaient vrai, de peur que, sous le couvert de la vérité, ils ne prissent occasion de mélanger le mensonge avec elle, et de se rendre dignes de foi. Et, de fait, comme les démons s’écriaient un jour : Voilà des hommes qui sont les serviteurs du Très-Haut, qui annoncent la voie du salut (Act 16, 17), l’Apôtre indigné apostropha énergiquement cet esprit de python et lui ordonna de sortir. Et pourtant quel mal y avait-il à dire : Ces hommes sont les serviteurs du Très-Haut ? Aucun assurément. Mais, parce que la plupart des gens simples ne sauraient faire le discernement entre les choses que disent les démons, il enleva d’un seul coup à ceux-ci le droit de se faire croire. Tu es du nombre des infâmes, semble-t-il dire ; tu n’es pas maître de parler à ton gré : tais-toi, ferme ta bouche : ce n’est pas à toi de prêcher, c’est la fonction des apôtres ; pourquoi usurpes-tu un ministère qui ne t’appartient pas ? Garde le silence ; tu es frappé d’infamie. Le Christ en usa de même : lorsque les démons lui disent : Nous savons qui vous, êtes (Mrc 1, 24 ; Luc 4, 34), il les reprend avec une grande véhémence pour nous apprendre à ne jamais croire le démon, lors même qu’il dirait la vérité. Ainsi donc, n’écoutons pas le démon, même quand il dit la vérité : fuyons-le, détournons le visage. C’est dans les divines Écritures, et non de la bouche des démons que nous nous instruirons avec exactitude des dogmes vrais et salutaires. Pour vous convaincre que l’âme séparée du corps ne tombe pas sous la tyrannie du démon, écoutez ce que dit saint Paul : Celui qui est mort est délivré du péché, c’est-à-dire, il ne pèche plus. Or, si le démon ne peut faire violence à l’âme lorsqu’elle habite le corps, il est évident qu’il ne le peut pas davantage lorsqu’elle en est sortie. Comment pèche-t-elle donc, dites-vous, si elle ne soufre pas violence ? Les âmes pèchent volontairement et librement, elles se livrent elles-mêmes ; elles ne sont ni contraintes ni tyrannisées. C’est ce que prouve l’exemple de tous ceux qui ont déjoué les machinations du diable : il eut beau tout bouleverser, il ne put persuader à Job de proférer un seul mot de blasphème. Il est donc évident que nous sommes maîtres d’ajouter foi ou non aux suggestions du démon, et que nous ne subissons de sa part ni contrainte ni tyrannie. non seulement ce que nous venons de dire, mais aussi la parabole que nous expliquons montre clairement que les âmes séparées du corps ne séjournent pas ici-bas, mais qu’elles sont emmenées immédiatement. Et comment ? Écoutez l’Évangéliste : Or il arriva que Lazare mourût et fut emporté par les anges. (Luc 16, 12) Là-bas sont entraînées et les âmes des justes et les âmes des pécheurs : la preuve en est fournie par cet autre riche dont les champs avaient produit d’abondantes récoltes : Que ferai-je ? dit-il en lui-même. J’abattrai mes greniers et j’en construirai de plus grands. (Luc 18, 12) Quelle funeste résolution I Oui vraiment, il a abattu ses greniers ; car les greniers, à l’abri de tout pillage, ce ne sont pas des murailles, ce sont les entrailles des pauvres ! Et lui, sans songer à ces derniers, s’occupait de murailles ! Aussi, Dieu lui dit-il : Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme ! Là, on dit que l’âme est emmenée par les anges ; ici, on la redemande. Les anges emmènent le riche comme un prisonnier, ils escortent Lazare comme un vainqueur. L’athlète, que l’on voit dans l’arène, couvert de blessures et arrosé de sang, n’a pas plus tôt reçu la couronne sur le front que les spectateurs l’accueillent de mille louanges, le conduisent en sa demeure au milieu des applaudissements, des félicitations, de toutes les marques de l’admiration. C’est ainsi que les anges emmenèrent alors Lazare, pendant chie des puissances redoutables, envoyées sans doute exprès, redemandaient l’âme du riche. L’âme en effet ne s’achemine pas d’elle-même et spontanément vers l’autre vie ; cela ne lui serait pas possible. Si, pour passer d’une ville à l’autre, nous avons besoin d’un guide, à plus forte raison, l’âme séparée du corps, et forcée d’émigrer vers la vie future, aura-t-elle besoin qu’on lui ménage des conducteurs. C’est pourquoi il arrive souvent, à l’heure du trépas, que tantôt elle semble surnager et tantôt couler à fond : elle a peur, elle frémit, lorsqu’elle est sur le point de quitter son corps et de partir. La conscience de nos fautes, il est vrai, nous aiguillonne sans cesse par le remords ; mais elle le fait surtout à cette heure où nous devons être emmenés d’ici-bas vers ce juge et ce tribunal redoutables. Alors, si l’on a volé, si l’on a trompé, si l’on a diffamé, si l’on s’est fait sans motif l’ennemi de quelqu’un, ou si l’on a commis quelqu’autre mauvaise action, la foule entière des péchés se rassemble, se place devant les yeux et à cette vue, l’âme sent comme la pointe acérée d’un aiguillon qui la déchire. Les prisonniers sont constamment livrés à la honte et à la douleur, mais c’est surtout le jour qu’ils doivent sortir et être traînés à la barre de leur juge, c’est lorsque, debout devant les grilles du tribunal, ils entendent venir de l’intérieur la voix qui les condamne, c’est alors qu’ils sont glacés de terreur et qu’ils ne valent guère mieux que s’ils étaient morts. Ainsi en est-il de l’âme : elle sent, il est vrai, une vive douleur et une poignante anxiété au moment où elle pèche ; mais c’est bien autre chose, lorsque, arrachée du corps, elle est sur le point de partir de ce monde. 3. Vous vous taisez, en entendant ces vérités ! Je vous sais bien plus de gré de ce silence que de tous vos applaudissements. Les applaudissements et les louanges me donneraient peut-être plus de célébrité ; mais ce silence vous rend plus modestes. Les choses que je dis sont attristantes, je le sais ; mais leur utilité est grande, au-dessus de toute expression. Si le riche dont nous parlons avait eu quelqu’un pour lui faire de semblables exhortations, au lieu des flatteurs qui ne donnent conseil que pour se mettre en faveur et qui entraînent aux jouissances sensuelles, il ne serait pas venu dans cet enfer où je vous l’ai montré, il ne subirait pas d’intolérables tourments, il ne serait pas inconsolable dans ses regrets ; en lui parlant tous de manière à gagner ses bonnes grâces, les adulateurs l’ont livré aux flammes. Ah ! plût à Dieu que l’on pût toujours traiter de ces vérités et parler continuellement de l’enfer ! Dans toutes vos paroles, dit l’Écriture, souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pécherez jamais. (Sir 7, 40) Et ailleurs : Préparez vos œuvres pour le départ, et soyez prêts à vous mettre en route. (Pro 24, 27) Si vous avez dérobé quelque chose, restituez, et dites avec Zachée :Je rends au quadruple ce que j’ai dérobé. (Luc 19, 8) Si vous avez calomnié, si vous vous êtes fait les ennemis de quelqu’un, réconciliez-vous avant d’arriver devant votre juge. Débarrassez-vous de toutes vos entraves en ce monde, afin que, libres de mauvaises affaires, vous puissiez là-bas regarder en face le tribunal suprême. Tant que nous sommes en ce monde, nous avons de belles espérances : lorsque nous en serons sortis, il ne sera plus en notre pouvoir de nous repentir ni de nous purifier de nos péchés. Il faut donc toujours être prêt au départ. Qu’arriverait-il s’il plaisait au Maître de nous appeler ce soir ou demain ? L’avenir nous est caché, afin que nous nous tenions constamment sous les armes et prêts à partir, à l’exemple de notre Lazare, dont la patience et la résignation étaient continuelles, et qui, pour cette raison ; fut emmené avec tant de gloire. Le riche lui aussi mourut, et il fut enseveli, ou plutôt il l’avait toujours été, car son âme était demeurée enfouie dans son corps comme dans un tombeau et enveloppée de sa chair comme d’un sépulcre. Enchaîné par l’ivrognerie et la bonne chère, comme par un lien de fer, il l’avait réduite à l’oisiveté et à l’état de cadavre. Ne passez pas trop vite, mon cher frère, sur cette parole : Il fut enseveli. Considérez-moi ces tables recouvertes d’argent, ces lits, ces tapisseries, ces ornements et tout ce qu’il y a dans la maison ; les parfums, les aromates, l’abondance de bon vin, les mets si friands et si variés, les cuisiniers, les flatteurs, les gardes, les domestiques, toute cette pompe enfin : la voilà qui disparaît et s’évanouit. Tout n’est plus que cendre et poussière, que pleurs et lamentations ; personne ne peut désormais secourir ni ramener cette âme qui s’en va. On put voir alors quelle est l’impuissance de l’or et des grands biens. Ce riche avait une suite nombreuse de serviteurs, et il fut emmené complètement dépouillé et absolument seul ; de toute son opulence il ne put emporter la moindre chose ; il fut emmené délaissé de tous et sans défenseur. Aucun de ceux qui le servaient, aucun de ceux qui volaient autrefois à son secours, n’était présent pour l’arracher aux supplices et aux châtiments ; brusquement séparé de tous les siens, il fut pris seul pour subir d’intolérables tourments. Oui, vraiment : Toute chair est comme l’herbe, et toute la gloire de l’homme est comme la fleur de l’herbe : l’herbe sèche et la fleur tombe ; mais la parole du Seigneur demeure éternellement. (Isa 40, 8) La mort est venue, et elle atout éteint ; elle l’a saisi comme un captif et l’a emmené baissant les yeux, couvert de ; honte, n’osant parler, frissonnant de crainte, comme s’il n’avait joui qu’en rêve de toutes ses délices passées. Bien plus, le riche implore le secours du pauvre ; et il désire partager la table de cet affamé d’autrefois qui gisait exposé à la dent des chiens. Les choses avaient bien changé ; et tout le monde put reconnaître lequel des deux était pauvre et lequel était riche, et que Lazare était le plus opulent, et le riche le plus indigent de tous. Sur la scène nous voyons des acteurs prendre le rôle de rois et de généraux, de médecins et de rhéteurs, de sophistes et de soldats, quoiqu’ils ne soient rien de tout cela. Eh bien ! dans la vie présente la pauvreté et l’opulence ne sont également que des masques de théâtre. Si vous assistez à un spectacle, et si vous voyez un acteur jouer le rôle de roi, vous ne le regardez pas comme heureux-, vous ne croyez pas qu’il soit roi, vous ne souhaitez pas de devenir ce qu’il est. Mais sachant que c’est un de ces hommes qui n’ont d’autre domicile que la place publique, un cordier, peut-être, un forgeron ou quelque personnage pareil, vous ne mesurez pas son bonheur à son rôle et à son vêtement, vous ne jugez pas de son rang par ces objets extérieurs ; mais vous le méprisez à cause de sa condition réelle. De même, considérez ce monde comme un théâtre où vous êtes assis, et en voyant les acteurs qui jouent sur cette scène, si vous apercevez beaucoup de riches, ne les regardez pas comme véritablement riches, mais comme jouant le rôle de gens riches. Car de même que l’acteur qui joue sur la scène le rôle de roi ou de général est souvent le domestique de ceux qui vendent des figues ou des raisins sur le marché ; de même celui que vous croyez riche est souvent très pauvre. En effet, si vous enlevez son masque, si vous dévoilez sa conscience et si vous descendez dans son cœur, vous y trouverez une grande indigence de vertu, et vous reconnaîtrez le moins honorable des hommes. Dans les théâtres, lorsque le soir est venu et que les spectateurs se sont retirés, les acteurs quittent la scène et déposent l’habillement demandé par leur rôle ; et ceux qui semblaient à tout le monde être des rois ou des généraux ; apparaissent désormais ce qu’ils sont véritablement. De même, lorsque la mort est venue, et que le spectacle de ce monde a cessé, tous les masques de la richesse et de la pauvreté sont déposés, et ceux qui les portaient s’en vont clans l’autre vie. Là, jugés seulement d’après leurs œuvres, ils apparaissent, les uns véritablement riches, les autres, pauvres ; les uns honorables, les autres méprisables. 4. Et souvent il arrive que tel qui sur la terre était rangé au nombre des riches se trouve là-bas le plus pauvre de tous : c’est ce qui arriva au riche dont nous parlons. Lorsque le soir, c’est-à-dire, lorsque la mort fut venue ; lorsqu’il fut sorti du spectacle de la vie présente et qu’il eut déposé son masque de théâtre, il apparut comme le plus pauvre de tous, et tellement pauvre qu’il n’avait pas même une goutte d’eau à sa disposition ; il en réclamait une, et il ne put faire accueillir sa demande. Y a-t-il une pauvreté comparable à la sienne ? Au reste, écoutez le récit évangélique : Levant les yeux, il dit à Abraham : Père, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et qu’il en fasse tomber une goutte dans ma bouche. (Luc 16, 24) Voyez-vous ce que c’est que l’affliction ? Lorsque Lazare était près de lui, le mauvais riche passait ; maintenant qu’il est éloigné, il l’appelle ; il considère avec un soin empressé, malgré la distance qui l’en sépare, celui que souvent il ne daignait pas même regarder quand il entrait dans sa maison ou qu’il en sortait. Mais pour quelle raison levait-il les yeux ? Plus d’une fois peut-être ce riche avait dit : « Qu’ai-je besoin de religion et de vertu ? Tous les biens coulent sur moi comme d’une source abondante, je jouis d’une brillante prospérité et d’un immense crédit, et je n’ai rien à craindre des événements imprévus : Pourquoi m’appliquerai-je à la vertu ? Ce pauvre, qui passe sa vie dans les exercices de la piété et de la justice, endure des maux innombrables. » C’est ce qu’un grand nombre de personnes disent encore maintenant. Dieu voulant donc extirper complètement ces mauvais raisonnements, leur fait voir que le vice doit s’attendre à un châtiment, tandis 'qu’une couronne de gloire est réservée aux couvres de religion. Le riche ne vit pas Lazare seulement pour ce motif : ce fut encore afin qu’il souffrît, mais bien plus vivement, ce que le pauvre avait souffert le premier. De même que Dieu avait rendu plus violente l’épreuve de celui-ci en le plaçant sous le vestibule d’un homme riche et en le rendant témoin des jouissances d’autrui ; de même il rendit plus cruel le châtiment du riche en lui faisant voir de l’enfer où il gisait les délices de Lazare, afin que ses tourments devinssent plus intolérables, non-seulement par la nature du supplice, mais encore par leur comparaison avec la gloire de Lazare. Lorsque Dieu eut chassé Adam du Paradis terrestre, il lui fit habiter un lieu qui se trouvait en face, afin que la vue continuelle de ce Paradis, en renouvelant son affliction, lui rendît plus sensible la perte des biens qu’il ne possédait plus. Il plaça de même le riche en face de Lazare pour qu’il vît de quels biens il s’était privé lui-même J’avais envoyé à ta porte, semble-t-il lui dire, le pauvre Lazare, afin qu’il fût pour toi une leçon de vertu et une occasion de pratiquer l’humanité ; tu n’as pas daigné en profiter, tu n’as pas voulu user à propos de ce moyen de salut : qu’il serve désormais à augmenter ton supplice et tes tourments. Ceci nous apprend que tous ceux que nous avons offensés et à qui nous avons fait tort se trouveront alors face à face avec nous. Cependant le riche n’avait pas opprimé Lazare ; il ne lui avait pas enlevé ses biens, mais il ne lui avait pas donné une part des siens. Or, si celui qui n’use pas généreusement de ses biens trouve un accusateur dans celui à qui il n’a pas fait l’aumône, celui qui a ravi le bien d’autrui, quel pardon obtiendra-t-il, quelle excuse alléguera-t-il lorsqu’il se verra entouré de toutes parts par ceux qu’il aura opprimés ? Là, on n’aura besoin ni de témoins, ni d’accusateurs, ni de preuves, ni de pièces de conviction, mais les choses elles-mêmes apparaîtront à nos yeux telles que nous les aurons faites. Voilà l’homme, dira le juge, et voilà ses œuvres. Eh bien ! c’est aussi un vol que de ne pas faire l’aumône avec ses biens. Cette parole vous paraît peut-être étonnante ; mais n’en soyez pas surpris ; je vais vous citer le témoignage des divines Écritures : elles disent que non-seulement ravir les biens d’autrui, mais refuser de donner part aux autres dans les biens qu’on possède est un vol, une usurpation, une spoliation. Voici ce témoignage. Dieu réprimandant les Juifs par la bouche d’un prophète, s’exprime ainsi : La terre a donné ses fruits et vous n’avez pas apporté les dîmes ; mais ce que vous avez ravi au pauvre est dans vos maisons. (Mal 3, 10) C’est comme s’il disait : Parce que vous n’avez pas offert les oblations habituelles, vous avez ravi ce qui est au pauvre. Et par ces paroles, il montre aux riches qu’ils ont en leur possession les biens des pauvres, quand même ils n’auraient fait que recevoir l’héritage paternel, quand même ils se seraient procuré leur richesse de quelqu’autre manière. Et ailleurs Dieu dit encore : Ne dépouillez pas le pauvre de sa subsistance. (Sir 4, 1) Or, le spoliateur ravit le bien d’autrui, car la spoliation consiste à prendre et à retenir le bien d’autrui. Cela nous enseigne donc que si nous ne faisons pas l’aumône nous serons punis à l’égal des spoliateurs. Les richesses appartiennent au souverain Maître, de quelque manière que nous les amassions ; et si avec elles nous assistons les indigents, nous obtiendrons en retour la plus magnifique opulence. Si Dieu vous a destinés à posséder de grands biens, ce n’est pas pour que vous les consumiez dans la prostitution, dans l’ivrognerie, dans la bonne chère, dans la somptuosité des vêtements, dans la mollesse ; c’est pour que vous en fassiez la distribution aux pauvres. Si un receveur public, au lieu de s’occuper des sujets auxquels il a reçu ordre de distribuer l’argent royal, le fait servir à ses propres jouissances, il est livré au supplice et à la mort. Le riche, lui aussi, est receveur de trésors qui doivent être distribués aux pauvres ; il a charge de les répartir aux indigents qui, comme lui, sont les serviteurs du Maître. S’il en absorbe pour lui-même plus qu’il n’est nécessaire, il subira dans l’autre vie de cruels supplices : ses possessions ne sont pas à lui seul, elles sont à ses frères. 5. Ménageons donc ces biens comme biens d’autrui, si nous voulons qu’ils deviennent nôtres. Mais de quelle façon les ménager comme biens d’autrui ? En ne les employant pas à des usages inutiles ou purement personnels, en les déposant avec une sage mesure entre les mains des pauvres. Fussiez-vous dans l’opulence, si vous dépensez plus qu’il n’est nécessaire, vous rendrez compte des biens qui vous ont été prêtés. Il se passe dans les palais des grands quelque chose de semblable. Beaucoup d’entre eux confient leurs trésors à certains serviteurs ; mais ces hommes de confiance ne font que garder ce qui leur a été remis, ils n’en usent pas ; ce n’est que sur l’ordre de leur maître qu’ils les distribuent à ceux qui leur sont indiqués. Vous aussi, agissez de cette sorte. Vous avez reçu la fortune plus abondamment que d’autres : ce n’est pas pour que vous en jouissiez seul, mais afin que vous en soyez pour les autres le fidèle économe. Il n’est pas inutile d’examiner pour quel motif le riche voit Lazare dans le sein d’Abraham et non pas auprès d’un autre juste. Abraham fut hospitalier : c’est donc pour le confondre de son inhospitalité que le riche voit Lazare avec Abraham. Ce patriarche en effet était toujours à guetter les passants pour les emmener sous sa tente ; le riche au contraire ne regarda que d’un œil méprisant le pauvre qui gisait dans sa propre demeure ; et, tandis qu’il avait à sa disposition un tel trésor et un moyen de salut si efficace, il passait chaque jour à côté sans y faire attention, et, dans son indigence, il dédaignait de recourir au patronage de ce pauvre. Abraham n’était pas de ce caractère, il agissait tout différemment. Assis à la porte de sa maison, il prenait comme au filet tous les passants semblable au pêcheur qui, jetant son filet dans la mer, amène au rivage parfois un poisson et parfois aussi de l’or et des perles, le patriarche, voulant prendre des hommes, prit des anges ; et (chose merveilleuse !) cela sans le savoir. Voilà ce que rappelle saint Paul, quand il fait l’éloge d’Abraham en ces termes : Gardez-vous de négliger l’hospitalité : c’est par elle que certains hommes ont eu pour hôtes des anges, sans le savoir. (Heb 13, 2) Il fait bien de dire sans le savoir. Si Abraham l’avait su, en les accueillant avec tant de bienveillance, son action n’aurait eu rien de grand, rien d’extraordinaire. Mais il mérite tout éloge, parce que, ne sachant pas quels étaient ces passants, et les regardant comme des hommes, comme de simples voyageurs, il les invita avec tant d’ardeur à entrer dans sa demeure. Si donc vous montrez, vous aussi, un vif empressement lorsque vous recevez un hôte illustre et distingué, vous ne faites rien de merveilleux : l’homme le plus inhospitalier se voit souvent forcé, par le mérite de l’hôte qu’il reçoit, de montrer toute sorte de bienveillance. Mais, quand nous recevons avec une abondante charité les premiers venus, des gens vils et abjects, alors nous faisons une action vraiment grande et digne d’admiration. C’est pourquoi le Christ a dit à la louange de ceux qui agissent de cette sorte : Tout ce que vous aurez fait à un seul de ces petits, c’est à moi-même que vous l’aurez fait. Et encore :Ainsi ce n’est pas la volonté de votre Père qu’aucun de ces petits périsse. (Mat 25, 45) Et encore : Si quelqu’un scandalisait un de ces petits, mieux vaudrait pour lui qu’on mît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât dans la mer. (Id) Partout le Christ tient grand compte des petits et des humbles. Pénétré lui-même de cette vérité, Abraham ne demandait pas aux passants (comme nous faisons maintenant) quels ils étaient et d’où ils venaient : il les accueillait tous sans distinction. Celui qui exerce l’hospitalité ne doit pas demander compte de la vie ; il n’a qu’à porter remède à la misère et à pourvoir aux besoins. Le pauvre n’a qu’une seule recommandation son indigence, sa détresse ; ne lui demandez rien de plus. Fût-il le plus pervers de tous les hommes, s’il manque des aliments nécessaires, nous devons apaiser sa faim. Voilà ce que le Christ nous ordonne de faire, quand il dit : Soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux : il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants.; il fait tomber sa pluie sur les justes et sur les pécheurs. (Mat 5, 45) L’homme compatissant est le port de salut pour tous ceux que presse le besoin ; le port s’ouvre à toutes les victimes du naufrage, il les sauve toutes ; il reçoit dans son sein tous ceux que le danger menace, qu’ils soient bons, qu’ils soient mauvais, qu’ils soient tout ce que vous voudrez. Vous aussi, lorsque vous voyez un naufragé de la misère, ne lui faites pas subir un jugement, une enquête sur les faits et gestes de sa vie mais remédiez vite à sa peine. Pourquoi vous, susciter à vous-mêmes des embarras ? Dieu vous a déchargés de toute sollicitude et de toute curiosité à cet égard. Que de paroles se diraient souvent, que de difficultés surgiraient, si Dieu nous ordonnait d’examiner avec soin la vie et la conduite de chaque pauvre avant d’accorder l’aumône ! Nous sommes délivrés de tout ce souci : pourquoi donc nous donner des inquiétudes superflues ? Autre est la charge de juge, autre celle d’homme aumônier I L’aumône ne mérite son nom (Allusion au sens étymologique du terme eleemosune.) que parce que nous la faisons même aux indignes. C’est à quoi saint Paul nous exhorte en ces termes : Ne vous lassez jamais de faire du bien à tous, mais principalement aux serviteurs de la foi. (Gal 6, 9) Si nous recherchons curieusement, pour les écarter, ceux qui sont indignes, nous ne mettrons pas facilement la main sur ceux qui sont dignes ; si au contraire nous donnons part dans nos bienfaits même aux indignes, alors ceux qui sont dignes, ceux dont la vertu compense la malice de tous les autres s’offriront à nous. C’est ce qui arriva au bienheureux Abraham qui n’examinait pas d’un regard inquisiteur quels étaient les passants. il lui fut accordé de recevoir les anges. Soyons donc ses imitateurs, ainsi que ceux de Job, un de ses descendants ; car celui-ci mit en pratique avec un zèle parfait les exemples de magnanimité que lui avait donnés son ancêtre : c’est pourquoi il disait : Ma porte était ouverte à tout venant. (Job 31, 32) Elle n’était pas ouverte à celui-ci et fermée à celui-là ; elle était ouverte à tous indifféremment. 6. Faisons de même, je vous en conjure ; n’examinons rien avec plus de souci qu’il ne faut. Pour que le pauvre soit digne de l’aumône, sa pauvreté suffit : si quelqu’un vient à nous avec cette – recommandation, n’en cherchons pas davantage. C’est à l’homme que nous donnons, et non pas à sa conduite : ayons compassion de lui, non pas à cause de sa vertu, mais à cause de sa misère, si nous voulons attirer sur nous la grande miséricorde de Dieu et nous concilier ainsi malgré notre indignité sa bienveillance. En effet, si nous allions vouloir juger du mérite de nos semblables et examiner scrupuleusement leur conduite, Dieu agirait de même à notre égard, et en exigeant des comptes de nos frères nous perdrions tout droit à la bonté d’en haut. Car, dit l’Esprit-Saint, vous serez jugés conformément à la manière dont vous aurez jugé les autres. Mais revenons à notre sujet. Le riche, voyant Lazare dans le sein d’Abraham, s’écria : Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare ! Pour quelle raison ne s’adresse-t-il pas à Lazare ? C’est, je pense, parce qu’il fut couvert de confusion et qu’il rougit de honte ; de plus il pensait que Lazare gardait un fidèle souvenir de la conduite qu’il avait tenue à son égard. Il se dit en lui-même : Si lorsque je jouissais d’une si grande opulence, et sans qu’il m’eût jamais offensé, je n’ai eu que du mépris pour cet homme qui souffrait de si grands maux, et ne lui ai pas même fait part de mes miettes, à plus forte raison lui, que j’ai tant méprisé, n’acquiescera-t-il pas à la faveur que je réclame. Ici ce n’est pas une accusation que je porte contre Lazare, car il n’était pas dans ces dispositions, bien loin de là ; mais je dis que ce fut cette crainte qui porta le riche à ne pas recourir à lui, mais à Abraham, qu’il croyait ignorer ce qui s’était passé. Il réclamait l’intervention de ce doigt que souvent il avait laissé lécher par les chiens. Et quelle fut la réponse d’Abraham ? Mon fils, tu as reçu les biens pendant ta vie. Remarquez la sagesse, remarquez la bienveillance du Juste. Il ne lui dit pas : Barbare, cruel, scélérat, après avoir causé à cet homme de pareilles douleurs, tu parles maintenant de bienveillance, de miséricorde et de pardon ! Est-ce que tu ne rougis pas de honte ? Que lui dit-il donc ? Mon fils, tu as reçu les biens. En effet, il est écrit : N’augmentez pas le trouble de l’âme qui est dans la peine. (Sir 4, 3) Il a bien assez de son supplice, n’insultons pas à son malheur. Et pour que vous ne pensiez pas qu’il gardait le souvenir du passé, et qu’il empêcha pour cette raison Lazare de partir, Abraham nomme le riche son fils, et cette appellation suffit à sa justification. Ce qui est en mon pouvoir, semble-t-il dire, je te le donne ; mais aller d’ici vers toi est chose impossible. Tu as reçu les biens. Pourquoi ne dit-il pas tu as pris, mais, tu as reçu ? Ici je vois s’ouvrir devant moi une mer immense de considérations. Afin donc de conserver avec soin tout ce qui a été dit, déposons en lieu sûr les paroles d’aujourd’hui et celles que j’ai prononcées récemment, et que les choses que nous avons dites vous disposent à prêter une oreille plus bienveillante encore aux choses que nous dirons plus tard. Si vous le pouvez, souvenez-vous de tout ; si vous ne le pouvez pas, souvenez-vous au moins, je vous conjure, de ceci, qui remplacera tout le reste, à savoir, que refuser aux pauvres une part dans nos propres biens, c’est frustrer les pauvres, c’est leur enlever leur vie : les biens dont nous sommes détenteurs ne sont pas seulement à nous, mais aussi à eux. Si notre âme est ainsi disposée, nous nous dessaisirons volontiers de nos richesses ; et, après avoir nourri en ce monde le Christ souffrant de la faim, après nous être amassé là-haut un opulent trésor, nous pourrons entrer en possession des biens futurs par la grâce et par la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent, avec le Père et l’Esprit-Saint, honneur, puissance et gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIES SUR LAZARE.

TROISIÈME HOMÉLIE.

ANALYSE.

1° Pourquoi il est dit au riche : tu as reçu (απελαβες), et non pas tu as eu (ελαβες) les biens pendant ta vie. – 2° Pourquoi les justes souvent sont exposés à des périls qui épargnent les pécheurs. – Il faut que tous les chrétiens lisent les saintes Écritures, aussi bien les gens du monde que les religieux. – Ceux-là ont même plus besoin de cette lecture puisqu’ils sont pros exposés à la tentation. – Les livres sont si excellents qu’ils sont toujours utiles môme à ceux qui ne les comprennent que fort peu. – On comprendra, à une seconde lecture, ce qu’on n’avait pas compris à une première. – L’ignorance des divines Écritures enfante les hérésies. – Dieu ne laisse aucun bien sans récompense, même celui que les méchants peuvent faire, comme il ne laisse aucun péché sans punition, même chez les bons, surtout chez les bons. – Rien n’est dangereux comme la situation de l’impie qui prospère. – Éloge de la patience. – L’impatience est mère du blasphème. – Dieu ne punit pas tout le monde ici-bas, pourquoi ? – Exemples de patience tirés de l’ancien Testament. 1. La parabole de Lazare nous a grandement profité à tous, riches et pauvres : aux uns elle a enseigné à supporter aisément le fardeau de leur misère ; aux autres elle a appris à ne pas s’enorgueillir de leur opulence et elle a prouvé par les faits eux-mêmes que de tous les hommes le plus digne de pitié est celui qui, menant une vie de jouissances, ne fait partager à personne les biens qu’il possède. Eh bien ! il faut qu’aujourd’hui encore nous traitions le même sujet, semblable aux mineurs qui, ayant découvert une mine d’or abondante, la fouillent avec persévérance et ne la quittent pas jusqu’à ce qu’ils aient épuisé tout ce qu’ils peuvent mettre à jour. Revenons donc au point où nous avons laissé avant-hier notre discours pour l’y reprendre à nouveau. J’aurais pu assurément développer en un seul jour la parabole tout entière ; mais ce n’est pas pour me donner le plaisir de parler beaucoup avant de descendre de chaire que j’ai entrepris cette explication ; c’est afin que, après avoir recueilli avec un soin diligent et gravé dans vos âmes les choses qui vous sont dites, vous y preniez goût et y trouviez le profit spirituel. Voyez une mère tendre et soigneuse dans le temps qu’elle essaye d’habituer son jeune nourrisson aux aliments solides ! Si elle lui verse trop abondamment et trop vite le vin dans la bouche, elle ne lui rend qu’un mauvais service, l’enfant rejette ce qu’elle lui donne et souille la petite tunique qui recouvre sa gorge ; si au contraire elle le coule peu à peu, goutte à goutte, l’enfant l’absorbe sans difficulté. De même, pour éviter que vous ne rejetiez une partie de mes instructions, je ne vous ai pas versé d’un seul coup toute la coupe de la doctrine ; je l’ai répartie en plusieurs jours dans l’intervalle desquels je vous ai ménagé des haltes qui vous ont permis d’une part d’asseoir solidement dans les pensées de votre charité ce qui vous a été confié, et de l’autre de vous préparer à recevoir dans une âme reposée et rafraîchie les choses qu’il me reste à vous dire. D’ailleurs, il m’arrive souvent de vous annoncer un peu à l’avance le sujet sur lequel je parlerai, afin que, en attendant, vous preniez la Bible, vous jetiez un coup d’œil d’ensemble sur la matière à traiter, et que, vous étant rendu compte de ce qui a été dit déjà et de ce qui est encore à dire, vous apportiez à l’audition de tout le reste une intelligence prompte et facile. Et certes, voici ce que je vous conseille, ce que je ne cesserai pas de vous conseiller, à savoir, que vous ne vous borniez pas à écouter ce qu’on vous dit ici, mais que, rentrés à la maison, vous vaquiez assidûment à la lecture des divines Écritures. Je n’ai jamais manqué d’inculquer cette habitude à tous ceux qui ont eu avec moi des rapports particuliers. Et qu’on ne m’apporte pas d’insipides et blâmables excuses : « Je suis cloué au tribunal, je manie les affaires publiques, j’ai une femme, j’élève des enfants, j’ai le souci d’un train de maison, je suis homme du monde : lire les saintes Écritures ! ce n’est pas mon affaire ; cela regarde les personnes qui ont dit adieu au monde, qui se sont retirées au sommet des montagnes pour y mener une vie de perpétuelle tranquillité !… » Que dites-vous là, mon cher ? Ce n’est pas votre affaire, parce que vous êtes tiraillé par mille sollicitudes ! Mais c’est votre affaire bien plus que celle des solitaires : ceux-ci n’ont pas besoin du secours des saintes Écritures comme vous, qui êtes enveloppé par le tourbillon des soucis temporels. Les moines, débarrassés du forum et de ses agitations, les moines, qui ont fixé leur tente au désert et renoncé au commerce des autres hommes, les moines, qui consacrent à la méditation leur vie libre, sereine et tranquille, les moines, parvenus en quelque sorte au port de la vie, sont en possession d’un état pleinement assuré ; mais nous, ballottés par les flots de la pleine mer, entravés bon gré mal gré par d’innombrables péchés, nous avons besoin de chercher dans les Écritures un secours incessant. Ceux-là, paisiblement assis loin du combat, ne sont pas exposés à de nombreuses blessures ; mais vous, qui – êtes toujours debout dans la mêlée, vous qui recevez à toute heure des coups et des plaies, vous ne pouvez vous passer d’un remède : c’est une épouse qui vous impatiente, c’est un fils qui vous contriste et vous pousse à la colère, c’est un ennemi qui vous tend des pièges, c’est un ami qui vous jalouse, c’est un voisin qui vous persécute, c’est un camarade qui vous supplante, c’est souvent un juge qui vous menace, c’est la pauvreté qui vous moleste, c’est la perte de vos gens qui vous chagrine, c’est la prospérité qui vous enfle, c’est l’adversité qui vous opprime : que sais-je, enfin ? mille et mille maux, l’irritation et les inquiétudes, et l’anxiété et la douleur, et la vanité et l’orgueil, tantôt par occasion et tantôt par nécessité nous assiègent de toutes parts ; d’innombrables traits volent autour de nous : il y a donc pour nous besoin urgent et continuel de recourir à l’arsenal des Écritures. Sachez, nous dit-on, sachez que vous marchez au travers des embuscades ennemies, que vous vous promenez ci découvert sur le rempart d’une ville assiégée. (Sir 9, 20) Les convoitises de la chair s’insurgent avec plus de violence contre ceux qui vivent dans le commerce des hommes : un visage agréable, un beau corps les captivent par les yeux ; une parole libertine pénètre en eux par l’ouïe et trouble leur raison ; souvent aussi un chant modulé avec art énerve la vigueur de leur âme : que dis-je ! nous voyons parfois quelque chose de plus vil que tout cela : l’odeur des parfums qu’exhalent en passant les courtisanes surprend, entraîne, captive : une rencontre a suffi ! 2. Si nombreux sont les ennemis qui livrent assaut à notre âme, que nous devons chercher un remède divin afin de guérir les plaies qui nous sont déjà faites, afin de prévenir celles qui ne sont pas faites encore, mais sur le point de l’être. c’est par une lecture assidue des saintes Écritures que nous éteindrons et que nous repousserons les traits enflammés que le démon nous lance de loin. Il est impossible, oui, impossible qu’un homme, quel qu’il soit, arrive au salut, s’il ne s’applique pas assidûment à cette lecture ; bien plus, il sera fort heureux pour nous, si, même avec cette application persévérante, nous pouvons un jour être sauvés ! Quel espoir de salut aurez-vous donc, vous qui, atteint chaque jour de blessures nouvelles, ne recourez jamais au remède ? Voyez les gens qui travaillent l’airain, l’or, l’argent, tous ceux enfin qui exercent un métier quelconque : ne tiennent-ils pas tous leurs outils parfaitement ajustés ? Accablés par la faim, pressés par la misère, ils préfèrent tout souffrir plutôt que d’en vendre un seul pour vivre. Aussi arrive-t-il fréquemment qu’un certain nombre d’entre eux aiment mieux emprunter de l’argent pour entretenir leur maison et leur famille que d’engager le moindre des instruments de leur art. Et ils ont raison. Ils savent que, une fois les outils vendus, toute leur habileté d’ouvriers leur sera inutile, tous leurs moyens de gagner disparaîtront ; s’ils gardent les outils, ils pourront un jour, avec le temps et par l’emploi régulier de leur industrie, payer toutes les dettes contractées ; s’ils s’étaient hâtés de les vendre, ils n’auraient plus à compter sur rien pour soulager leur misère et leur faim. Telles doivent être nos dispositions. De même que ces gens ont pour instruments de leurs métiers le marteau, l’enclume, la tenaille ; de même nous avons pour instruments de notre art divin les Livres des prophètes et des apôtres, l’Écriture entière inspirée de Dieu pour notre utilité (2Ti 3, 16) ; et de même que, avec leurs outils, les ouvriers exécutent toutes les œuvres qu’ils entreprennent ; de même avec les nôtres, nous façonnons notre âme, nous rectifions ses défauts, nous rajeunissons ce qu’il y a de vieux en elle et d’usé. Ces ouvriers n’appliquent leur art qu’à donner aux objets matériels une forme extérieure ; il leur est impossible de changer la substance même de leurs œuvres, de faire que l’argent devienne or ; ils composent et donnent la forme, rien de plus. Pour vous, c’est autre chose, vous pouvez davantage, vous pouvez, du vase de bois que vous avez reçu, faire un vase d’or. J’en prends à témoin saint Paul qui a dit : Dans une grande maison on trouve non-seulement des vases d’or et d’argent, mais aussi des vases de bois et d’argile. Celui qui se purifiera lui-même deviendra un vase de sanctification, utile au Seigneur, préparé pour toute sorte de bonnes œuvres. (2Ti 11, 20) Ne soyons donc pas négligents pour acquérir les livres saints, si nous ne voulons pas être un jour blessés dans les parties vives de notre âme : ce n’est pas l’or qu’il nous faut amasser, ce sont les Écritures divines dont nous devons faire un trésor. Plus l’or s’accumule, plus il tend de pièges à ceux qui le possèdent : mais les livres qu’on rassemble apportent mille avantages à ceux qui les ont. La présence des armes royales à l’entrée d’une maison fait la sûreté complète de tous ceux qui y habitent, lors même que nul ne les emploierait ; ni larron, ni voleur, ni aucun malfaiteur n’osera attaquer cette maison. Ainsi en est-il des Livres saints ; partout où ils se rencontrent, ils repoussent les efforts du démon, ils procurent toutes les consolations de la vertu à leurs compagnons d’habitation. Par leur seul aspect ils nous inspirent de la répugnance contre le péché. Si nous avons eu le triste courage de commettre quelqu’une des actions qu’ils défendent, et de nous salir par quelque méchante œuvre, de retour en notre demeure et en face de nos Livres, nous sentons que la conscience nous condamne avec plus d’énergie, nous devenons plus forts contre la tentation. Mais, si nous persévérons dans la pureté de conduite, plus grand encore sera notre profit. Il suffit de toucher à l’Évangile pour communiquer aussitôt à nos pensées une merveilleuse harmonie, pour les détacher des préoccupations mondaines : c’est assez de le voir pour cela. Mais, si à la vue vous ajoutez une lecture diligente, votre âme alors introduite en quelque sorte dans un divin sanctuaire, se purifie, se perfectionne, s’entretient avec son Dieu par l’intermédiaire de la Lettre sacrée. Mais quoi, dira-t-on, si nous ne comprenons pas ce que renferme la Bible ! – Eh bien ! même dans ce cas, la lecture de la Bible vous ouvrira une large source de sanctification. Du reste, il est impossible que tout vous y échappe égaiement : l’Esprit-Saint a voulu, par grâce spéciale, que la Bible fût écrite par des publicains, par des pêcheurs, par des corroyeurs, par des bergers et des pâtres, par des gens simples et illettrés, précisément pour que le dernier des paysans ne pût pas recourir, comme à une excuse valable, à ce motif d’ignorance ; pour que toutes les paroles du texte sacré fussent à la portée de tous ; pour que l’artisan et le serviteur, et la pauvre veuve, et le moins instruit des hommes fussent en état de trouver dans la lecture de la Bible utilité et profit. En effet, ce n’est pas en vue d’une vaine renommée, comme les païens, mais en vue du salut des auditeurs et des lecteurs de bonne volonté que des hommes, choisis dès l’origine par la grâce du Saint-Esprit, ont composé tous ces Livres. 3. Les philosophes étrangers au Christ, les rhéteurs, les scribes n’ont pas cherché l’utilité générale ; ils ne voyaient que ce qui pouvait les rendre fameux ; c’est pourquoi, s’ils ont énoncé quelque bonne vérité, ils l’ont enfouie dans leur habituelle obscurité comme au sein des ténèbres. Les prophètes et les apôtres ont fait tout l’opposé ; c’est la clarté, c’est l’évidence même qu’ils ont offerte à tous ; docteurs universels pour les hommes, ils ont enseigné de telle façon que chacun pût, à la simple lecture, comprendre leurs paroles. Le Prophète l’avait annoncé d’avance en ces termes : Ils seront tous instruits par Dieu, et nul ne pourra dire dorénavant à son prochain : apprends à connaître Dieu, parce que tous le connaîtront du plus petit au plus grand. (Jer 31, 34 ; et Jn 6, 45) Saint Paul aussi a dit : Et moi, mes frères, je ne viens pas à vous avec la sublimité de l’éloquence et de la science, je viens vous prêcher le mystère de Dieu (1Co 2, 1) ; et dans un autre endroit : Ma parole et ma prédication ne consistent pas dans les phrases agréables de la sagesse humaine, elles vont à manifester l’esprit et la vertu (Id) ; et ailleurs encore : Nous prêchons une sagesse qui n’est pas celle de ce siècle ni celle des chefs corrompus de ce siècle. (Id) Pour qui les écrits évangéliques ne sont-ils pas assez clairs ? Quel est celui qui aura besoin d’un interprète pour entendre ce que signifient ces expressions : Bienheureux ceux qui sont doux, bienheureux ceux qui font miséricorde, bienheureux ceux qui ont le cœur pur, et autres semblables ?.. Et les prodiges, et les miracles, et les récits historiques, ne sont-ils pas pour tous clairs et faciles à comprendre ?.. Prétexte, vaine excuse, voile bon à cacher la paresse ! Vous ne comprenez pas, dites-vous, ce que renferme l’Evangile. Je le crois bien ! vous ne daignez pas seulement le regarder ! Prenez en main ce Livre sacré, lisez-en toute la suite, rangez dans votre mémoire les choses que vous aurez comprises, revenez à diverses fois sur celles qui seront restées, pour vous, obscures et embrouillées ; et, si une lecture assidue ne vous en fait pas trouver le sens, allez à plus habile que vous, allez à un maître, conférez avec lui sur le texte sacré, faites preuve d’un zèle vif et sincère. Si Dieu découvre en vous une ardeur généreuse, il ne dédaignera pas votre vigilance et votre sollicitude ; si vous ne rencontrez pas un homme qui vous explique ce que vous cherchez, c’est Dieu lui-même, rien doutez pas, qui vous en ouvrira le sens. Souvenez-vous de cet eunuque de la reine d’Éthiopie ; c’était un barbare, c’était un homme tiraillé par d’innombrables sollicitudes, assiégé par mille affaires, qui ne comprenait pas ce qu’il lisait ; et pourtant il ne cessait de lire, jusque sur son char de voyage. S’il montra une telle application le long du chemin, imaginez quel dut être son zèle à la maison ! S’il ne pouvait rester sans lire durant son voyage, à plus forte raison dans la tranquillité de son logis ; s’il ne renonça pas à sa lecture tandis qu’il ne la comprenait pas, à plus forte raison après qu’il en eut reçu l’intelligence !.. Pour savoir qu’il ne comprenait pas ce qu’il lisait, vous n’avez qu’à écouter la question que lui adresse Philippe : Comprenez-vous ce que vous lisez ? (Act 8, 30) A ces mots, il ne rougit pas, il ne ressent aucune honte, il confesse ingénument son ignorance. Comment pourrai-je comprendre, dit-il, si personne ne m’instruit ? (Id) – Il n’avait personne qui lui indiquât le chemin à suivre, et néanmoins il continuait de lire : c’est pourquoi il ne tarda pas à rencontrer un guide. Dieu connut sa bonne volonté, agréa son zèle et lui envoya promptement un maître. – Nous n’avons plus l’apôtre Philippe, direz-vous. – C’est vrai ; mais vous avez toujours l’Esprit qui conduisit à l’eunuque l’apôtre Philippe. Ne négligeons pas notre salut, mes chers amis : Toutes ces choses ont été écrites pour nous être un avertissement à nous qui venons à la fin des temps. (1Co 10, 11) La lecture des Livres saints est un puissant rempart contre le péché ; les ignorer, c’est nous jeter dans un vaste précipice, dans un abîme sans fond ; ne connaître rien des préceptes divins, c’est perdre à jamais le salut. Voilà ce qui a enfanté les hérésies, ce qui a introduit la corruption des mœurs, ce quia tout bouleversé de fond en comble. Il est impossible, je le répète, impossible qu’on ne retire aucun fruit d’une étude constante et régulière des Écritures. Voici par exemple notre parabole : combien d’utiles leçons nous a-t-elle fournies à elle seule ! Combien elle a rendu nos âmes meilleures ! Plusieurs d’entre vous, je le sais, n’ont quitté l’assemblée qu’après avoir recueilli un abondant profit ; si quelques-uns n’en ont pas retiré un avantage aussi complet, néanmoins ils ont été meilleurs le jour où ils sont venus entendre le sermon. Et certes, ce n’est pas une petite chose que de passer une journée, une seule journée, à se repentir du péché, à contempler la sagesse céleste, à laisser notre âme respirer un instant libre des soucis terrestres ! Si vous faites ainsi à chaque assemblée, si vous persévérez, votre constance à écouter la parole divine vous vaudra une grande et belle récompense. 4. Mais voyons ! poursuivons le commentaire du reste dé la parabole. Que lisons-nous à la suite ? Le riche a dit : Envoyez-moi Lazare qu’il prenne une goutte d’eau au bout de son doigt et qu’il rafraîchisse ma langue. (Luc 16, 24) Écoutons la réponse d’Abraham : Mon fils, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement, a reçu ses maux ; ci présent, il reçoit sa récompense, et toi ta punition. Et de plus, il y a entre vous et nous un abîme infranchissable, de telle sorte que ceux mêmes qui le voudraient ne pourraient passer de là-bas ici, ni ceux d’ici là-bas. (Id) Voilà de sérieuses paroles, bien propres à nous peiner, je le sais ; mais autant elles jettent de remords dans la conscience, autant elles donnent de pensées salutaires Si nous devions nous les entendre dire dans l’autre monde comme elles furent dites au riche, ce serait alors qu’il nous faudrait pleurer, gémir et nous lamenter, parce que le moment de la pénitence nous ferait défaut. Mais, comme c’est en ce monde que nous les entendons, comme c’est dans le temps où nous pouvons venir à résipiscence, nous purifier de nos péchés, reconquérir nos espérances, nous convertir sous l’influence de la crainte que nous inspirent les maux d’autrui, rendons grâces à ce Dieu bon qui, par le châtiment infligé aux autres pécheurs, réveille notre apathie et secoue notre sommeil. C’est précisément pour nous faire éviter ces maux que ces paroles furent prononcées avant nous : si Dieu avait voulu nous frapper, il ne nous aurait pas avertis à l’avance par un tel enseignement ; mais, il ne veut pas nous envoyer au supplice, il parle avant d’agir, afin que, devenus sages par l’effet de la seule menace, nous ne nous exposions pas à faire l’expérience de la réalité. Mais pour quel motif l’Évangéliste, au lieu de dire tu as eu tes biens (ἔλαβες τὰ ἀγαθά σου) emploie-t-il cette expression : tu as reçu tes biens (ἀπέλαβες τὰ ἀγαθά σου). Vous vous rappelez, je pense, qu’en cet endroit je vous ai dit qu’un vaste, un immense océan de réflexions s’ouvrait devant nous. Ce mot « tu as reçu » implique la signification de dette soldée ; il n’y a reçu que là où il y avait dit. Et, puisque ce riche fut un être criminel, scélérat, inhumain, pour quelle raison l’Évangéliste a-t-il dit, non pas tu as eu tes biens, mais tu as reçu tes biens, comme si ces biens lui fussent avenus de droit, comme s’ils lui eussent été dus ? Qu’y a-t-il à apprendre là ? Il y a que les hommes, même les plus coupables et les plus enfoncés dans les profondeurs du crime, ne sont pas sans faire une, ou deux, ou trois bonnes œuvres. Ce n’est pas une conjecture que je fais : voici la preuve. Où trouver un personnage plus barbare, plus scélérat, plus impie que ce juge d’iniquité qui n’avait ni crainte de Dieu ni respect pour les hommes ? (Luc 18, 2) Et pourtant, malgré son habituelle méchanceté, il prit en pitié la veuve qui l’assourdissait de son affaire, il consentit à lui rendre service, à lui accorder l’objet de sa requête, à arrêter les injustes vexations dont elle était victime. Ainsi, souvent il se rencontre que tel homme est intempérant, mais miséricordieux, ou bien qu’il est cruel, mais chaste, s’il est à la fois impudique et barbare, il ne laissera pas toutefois de faire en sa vie quelque action louable. Il faut appliquer aussi ce raisonnement – aux gens de bien ; de même que les méchants accomplissent fréquemment certaines bonnes œuvres, de même les hommes justes et vertueux tombent souvent en péché. Qui donc, nous dit l’Écriture, qui donc pourra se glorifier d’avoir un cœur parfaitement chaste ? et qui aura l’assurance d’être pur de tout péché ? (Pro 20, 9) Il est donc vraisemblable que le riche, si plongé qu’il fût dans les dernières profondeurs du mal, fit quelque bien pendant sa vie, etque Lazare, tout arrivé qu’il était à la cime de la vertu, se rendit coupable de quelque faute légère : considérez comment le patriarche déclare l’une et l’autre chose en disant : Tu as reçu tes biens en ta vie et Lazare ses maux. Toi, dit-il, si tu as fait quelque bien et si tu as eu droit à quelque récompense, tu as reçu pendant ta vie mondaine tout ce qui te revenait tu as joui de mille délices, de richesses abondantes, d’une paix complète, d’une prospérité sans nuage. Celui-ci, s’il a fait quelque chose de mal, a reçu tout son châtiment : il a souffert de la faim, de la misère, et des maux les plus affreux. Tous deux, vous êtes arrivés ici absolument dépouillés, toi de vertu, et lui de péché : en conséquence, celui-ci reçoit la consolation toute pure, et toi, tu supportes un châtiment sans remède. En effet, si d’une part nos bonnes œuvres sont minces et légères tandis que nos péchés s’accumulent comme un poids immense, et si d’autre part nous vivons dans une joie prospère et dans l’exemption de toute peine, nous partirons certainement de ce monde tout nus et dépouillés de tout droit à une rémunération, comme des gens qui ont reçu leur salaire entier : pareillement, si d’une part nous accomplissons en grand nombre les belles et louables actions tandis que nos fautes sont peu considérables et peu graves, et si d’autre part nous supportons quelques rudes épreuves, il nous arrivera que, après avoir déposé ici-bas la charge de nos péchés, nous n’aurons qu’à recevoir au ciel la récompense pleine et parfaite de nos vertus. Voici un homme qui mène mauvaise vie et qui néanmoins est à l’abri des peines et des maux : ne le regardez pas comme heureux ; plaignez plutôt et déplorez son sort, puisqu’il souffrira plus loin toutes sortes de douleurs, comme le riche de la parabole. Voilà au contraire un homme sincèrement vertueux, mais affligé de mille et mille chagrins ; appelez-le bienheureux, enviez sa destinée : ici, il expie ses péchés et s’en débarrasse ; là-haut, il a toute préparée la solde entière de sa patience, comme Lazare. 5. Parmi les hommes, les uns ne sont punis qu’en ce monde ; d’autres n’ont rien à souffrir ici-bas, mais ils' supportent plus tard tout le poids de la vengeance ; d’autres, enfin, sont punis et dans ce monde et dans l’autre. À laquelle de ces trois catégories attribuerez-vous le bonheur ? À la première d’abord ; je ne doute pas que vous ne considériez comme favorisés ceux qui peuvent se décharger de leurs péchés en recevant leur châtiment ici-bas. Et ensuite, qui rangerez-vous après ceux-là ? Peut-être ceux qui, n’ayant rien à souffrir sur la terre, doivent subir toute leur peine dans l’autre vie ? Eh bien, non ! je donne la préférence à ceux qui sont punis et en ce monde et dans l’autre. Celui qui commence son expiation ici, trouvera là-bas une peine adoucie ; celui au contraire qui sera obligé de tout payer à la fois dans l’éternité, subira les effets d’une vengeance sans pitié. Voyez le riche qui n’a expié sur la terre aucun de ses crimes ! il est frappé avec une telle sévérité qu’il ne peut obtenir même une petite goutte d’eau. Mais ceux qui, péchant ici-bas, n’ont cependant rien de grave à souffrir sont encore, à mon avis, moins à plaindre que ceux qui, non seulement ne sont pas punis sur la terre, mais y trouvent encore les jouissances et la prospérité. En effet, si l’impunité des fautes commises ici-bas rend plus cruel le châtiment dans la vie future, à plus forte raison ceux qui tout à la fois commettent le péché et se livrent à la volupté, aux délices, à l’opulence, se préparent à eux-mêmes la matière et l’aliment d’une punition et d’une vengeance la plus terrible. Les honneurs dont Dieu nous comble tant que nous restons dans le péché, ne servent qu’à nous jeter dans des flammes plus dévorantes. Si quelqu’un jouit des bienfaits de Dieu sans les employer à ce qu’il doit, celui-là se prépare un supplice affreux ; et, si quelqu’un reçoit de Dieu non-seulement des marques de bienveillance, mais encore des honneurs et n’en persiste pas moins dans son péché, qui pourrait arracher celui-là aux tourments qui lui sont réservés ? Pour comprendre que ceux qui profitent de la bonté divine sans se convertir amassent pour leur avenir mille sortes de maux, écoutez ce que dit saint Paul : Croyez-vous, ô homme qui condamnez ceux qui commettent telles et telles actions, et qui les commettez vous-même, croyez-vous échapper au jugement de Dieu ? Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa tolérance ? Est-ce que vous ignorez que cette bonté même n’est pour vous qu’une invitation à la pénitence ? Par votre dureté, par votre obstination, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la vengeance, de la révélation, et du juste jugement de Dieu. (Rom 11, 3) Voyons-nous des hommes s’enrichir, vivre dans les délices, passer leurs journées dans l’ivresse, exhaler l’odeur des parfums, obtenir le pouvoir et les honneurs, se passer toutes les fantaisies du luxe, et les voyons-nous en même temps commettre le péché sans en recevoir aucune peine ; alors pleurons et gémissons sur leur sort précisément parce qu’ils ne sont pas châtiés de leurs fautes. Qu’un homme malade d’une hydropisie ou d’une affection splénique, rongé par un ulcère et couvert de plaies hideuses ne cesse pas avec tout cela de se livrer à la gourmandise et à la débauche de telle sorte qu’il ne fasse qu’aggraver son mal, admirerez-vous son existence, l’estimerez-vous heureux à cause des jouissances qu’il se donne ? Non ! vous le jugerez misérable précisément à cause de cela. Ayez les mêmes idées sur l’âme. Si un homme mène une vie criminelle, mais prospère et exempte de toute affliction, déplorez son sort d’autant plus que, atteint de la plus dangereuse maladie, il travaille lui-même à empirer son état, à aggraver son mal par une conduite licencieuse et dissolue. Le mal n’est pas d’être puni, mais de pécher. Le péché nous sépare de Dieu ; la punition nous rallie à lui en apaisant sa justice irritée. Comment prouver cela ? Écoutez le Prophète : O Prêtres, consolez mon peuple, consolez-le ; parlez au cœur de Jérusalem, car elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour ses fautes. (Isa 40, 1-2) Et encore : Seigneur, donnez-nous la paix car vous nous avez tout payé. (Id 26, 12) Pour connaître avec certitude que les uns reçoivent leur châtiment ici-bas, d’autres dans l’éternité, et d’autres enfin partie en ce monde et partie dans l’autre, entendez les reproches que saint Paul adresse à ceux qui participaient indignement aux mystères : Après avoir dit : Celui qui mange et boit indignement le corps et le sang du Seigneur, celui-là se rend responsable du corps et du sang de Jésus-Christ (1Co 11, 27), il ajoute : il y a parmi vous beaucoup de gens infirmes et languissants, beaucoup d’endormis. Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés plus tard. Et, dans cette vie, quand nous sommes jugés et châtiés par le Seigneur, c’est afin que, dans l’autre vie, nous ne soyons pas condamnés avec le monde. (Id) Comprenez-vous que la peine qui nous frappe en cette vie nous met à l’abri de celle qui nous frapperait dans l’autre vie ? Et que dit encore saint Paul parlant du Corinthien fornicateur : Livrez cet homme à Satan pour la perte de sa chair, mais aussi pour le salut de son âme au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (1Co 5, 5) La même vérité ressort clairement de l’exemple de Lazare ; s’il commit quelque faute en ce monde, il s’y purifia et partit sans tache pour l’éternité. Elle apparaît encore dans le fait de ce paralytique qui, après avoir passé trente années dans l’infirmité, fut déchargé par sa longue maladie du fardeau de ses péchés ; en effet, nous apprenons qu’il avait été affligé en raison de ses fautes, lorsque nous entendons le Christ lui dire : Te voilà guéri ! ne pèche plus dorénavant, de peur qu’il ne t’arrive pire que ce que tu as eu (Jn 5, 14) De tout cela nous devons conclure que certaines personnes expient et effacent leurs péchés par la punition qu’elles subissent ici-bas. 6. Mais est-il vrai que d’autres sont punies ici et là-bas, sans que la punition qu’elles reçoivent sur la terre équivale à l’énormité de leurs crimes ? Oui ; vous n’avez qu’à écouter ce que le Christ dit des Sodomites. Après ces mots : Si quelque cité refuse de vous recevoir, secouez contre elle la poussière de vos pieds ; il ajoute : il y aura plus d’indulgence pour le pays de Sodome et de Gomorrhe que pour celui-là. (Luc 9, 5) Cette expression plus d’indulgence signifie que les habitants de Sodome et de Gomorrhe, après avoir essuyé un châtiment en cette vie, en recevront dans la vie future un autre encore mais d’une rigueur tempérée. D’autres, n’ayant rien de fâcheux à souffrir ici-bas, doivent attendre toute leur punition dans l’éternité ; c’est ce que prouve l’exemple du riche qui est en proie à d’horribles tourments et qui ne peut obtenir le moindre adoucissement, parce que sa punition tout entière avait été tenue en réserve. De même que les pécheurs qui ne souffrent rien en ce monde sont frappés plus rigoureusement dans l’autre, de même parmi les justes ceux-là seront un jour comblés d’honneurs plus grands, qui auront vécu ici-bas au milieu de maux plus nombreux. De même aussi que de deux pécheurs, si l’un est puni en ce monde tandis que l’autre ne l’est pas, le premier sera plus heureux que le second ; de même entre deux justes, si l’un reçoit en ce monde plus d’afflictions et l’autre moins, le plus heureux sera celui qui aura le plus souffert, lorsque le Seigneur rendra justice à chacun selon ses œuvres. Mais quoi, me direz-vous, il n’y a donc personne qui puisse jouir du repos ici-bas et là-bas ? – Voilà, mon cher, une impossibilité, une absurdité ! Il n’est pas possible, je le répète, pas possible, qu’un homme, après avoir vécu dans une tranquille oisiveté, après avoir consacré tous ses jours à prendre ses aises, après avoir passé toute son existence dans l’insouciance et dans la paresse, obtienne encore les honneurs de l’autre vie. Si la pauvreté ne l’obsédait pas, les passions le tourmentaient et le persécutaient ; il devait les combattre et les vaincre, et il y avait là de quoi l’exercer. Si la maladie ne le fatiguait pas, la colère dévorait son cœur ; et ce n’est pas une médiocre peine due d’en éteindre le feu. Si les afflictions ne l’assiégeaient pas, les pensées mauvaises l’assiégeaient continuellement ; et ce n’est pas une œuvre vulgaire que de mettre un frein aux convoitises insensées, de réprimer l’ambition, de chasser l’orgueil, de renoncer aux voluptés, de se ranger sous une austère discipline ; or, nul ne se sauvera qu’à cette condition. Pour le comprendre, écoutez les paroles de saint Paul sur la femme veuve : Celle qui vit dans les jouissances est morte, quoiqu’elle paraisse vivre. (1Ti 5, 6) Ces paroles, justes pour une femme, le sont plus encore pour un homme. Un homme qui aura mené une vie lâche n’arrivera pas au Ciel : le Christ l’a déclaré en ces termes : La route qui conduit à la vie est rude et étroite ; bien peu savent la trouver. (Mat 7, 14) Mais alors, objectera-t-on, pourquoi est-il écrit : Mon joug est doux et mon fardeau, léger ? (Mat 11, 30) Car si le chemin est étroit et difficile, comment peut-on dire ensuite qu’il est doux et commode d’y marcher ? L’une de ces paroles se rapporte à la nature des difficultés que nous devons rencontrer, et l’autre à la volonté librement résolue de ceux qui entrent dans la voie. Il se peut qu’un fardeau, naturellement insupportable, devienne léger en raison de la vigueur d’âme avec laquelle on l’enlève : ainsi, les apôtres, après avoir été battus de verges, s’en allèrent tout joyeux de ce qu’ils avaient été jugés dignes de subir cet outrage pour le nom du Seigneur (Act 5, 41) ; il est dans la nature qu’un supplice soit ignominieux et douloureux ; mais les sentiments généreux qui animèrent les apôtres sous le fouet du bourreau, triomphèrent de la nature même. C’est pourquoi saint Paul dit : Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souriront persécution. (2Ti 3, 12) Si l’homme ne persécute pas, c’est le démon qui déclare la guerre. Aussi avons-nous besoin de sagesse et de force pour veiller et prier sans cesse, pour ne pas envier le bien d’autrui, pour donner part aux pauvres dans les biens que nous possédons, pour dire adieu aux voluptés, au luxe des vêtements, aux plaisirs de la table, pour fuir l’avarice et l’ivrognerie et les mauvaises paroles, pour maîtriser notre langue, pour nous abstenir des vociférations insensées, pour ne proférer jamais ni mots obscènes ni plaisanteries piquantes. Que toute aigreur, tout emportement, toute colère, toute clameur, tout blasphème soient bannis d’entre vous. (Eph 4, 31) Que de peine, et quelle vigilance ne faut-il pas pour se préserver complètement de ces fautes ! Pour apprendre combien vaut cette divine philosophie et combien peu elle nous permet de relâche, écoutez le mot de saint Paul : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude. (1Co 9, 27) Ces expressions nous montrent quelle violence doivent se faire et à quel travail doivent se livrer ceux qui veulent dompter entièrement leur corps et le rendre docile au frein. Le Christ a dit à ses disciples : Dans le monde vous trouverez la persécution ; mais ayez courage ! j’ai vaincu le monde. (Jn 16, 33) C’est précisément, nous dit-il, la persécution qui vous donnera le repos. La vie présente est une arène pour le combat qu’il ne compte pas se tenir tranquille au milieu de la bataille, celui qui aspire à la couronne. Voulez-vous être couronnés ? dès lors acceptez une vie dure et laborieuse, afin que, après un travail dé peu de jours, vous méritiez d’obtenir là-haut les honneurs immortels. 7. Que de chagrins nous assaillent chaque jour ! Et quelle fermeté d’âme il nous faut pour vaincre le découragement et l’oisiveté, pour remercier, glorifier et adorer Celui qui permet que nous soyons éprouvés par tant d’afflictions ! Que d’accidents imprévus ! que d’angoisses ! Et, malgré tout, nous devons étouffer les pensées mauvaises, interdire à notre langue de faire entendre même une parole inconvenante, à l’exemple du bienheureux Job qui, au milieu de mille et mille maux, demeura inébranlable dans sa confiance en Dieu. Certaines gens, blessés par une raillerie, atteints d’une maladie, d’un rhumatisme, d’une migraine, de quelqu’autre mal de ce genre, vomissent aussitôt des blasphèmes. Elles n’en subissent pas moins la souffrance, mais elles en perdent tout le fruit. – Que faites-vous, pauvre homme ? Vous injuriez votre bienfaiteur, votre sauveur, celui qui pourvoit à vos besoins et qui prend soin de vous. Ne sentez-vous pas que vous courez à un précipice, que vous vous jetez dans le gouffre d’une totale perdition ? Est-ce que vos blasphèmes apaisent vos douteurs ? Vous ne faites que les aiguiser et rendre votre tourment plus cruel ! C’est pour vous pousser à cet abîme que le démon vous assiège de mille angoisses. S’il vous entend blasphémer, il va sur l’heure augmenter et redoubler vos souffrances, afin de vous aiguillonner et vous irriter de plus en plus. S’il vous voit au contraire souffrir généreusement et rendre au Seigneur des actions de grâces d’autant plus vives que vos maux sont plus poignants, à l’instant il s’arrêtera pour ne pas perdre son temps à des embûches inutiles. Il ressemble au chien qui se tient près de la table où il voit son maître manger ; lui jette-t-on quelques débris des mets qui sont servis, il fait bonne garde et ne bouge pas ; si au contraire il est venu à deux ou trois reprises s’installer là sans pouvoir, rien happer, il s’en va et ne revient plus ; ainsi fait le démon qui vous guette avec une infatigable avidité ; si vous lui jetez un blasphème comme un os à un chien, il s’en empare et il revient à la charge ; si vous persévérez dans votre prière, vous le faites en quelque sorte périr de faim, vous le chassez, vous le forcez à fuir lestement. – Mais vous ne pouvez vous taire sous l’aiguillon de la douleur ! Eh bien, ni moi non plus, je ne vous défends pas de parler : je veux seulement qu’au lieu de parler pour blasphémer, vous parliez pour prier, qu’au lieu de paroles de colère vous prononciez des paroles de louanges. Confessez-vous au Maître ; criez bien haut pour le supplier ; criez bien haut pour le glorifier : voilà le vrai moyen d’alléger vos souffrances, puisque d’une part vous repoussez le démon qui vous attaque, et que de l’autre vous obtenez que Dieu vous secoure. Au contraire, en blasphémant, vous repoussez l’alliance que Dieu vous offre, vous rendez le démon plus acharné contre vous, vous vous embarrassez de plus en plus dans le filet de la douleur ; en priant, vous renversez les détestables pièges du démon et vous méritez que la bonté divine vous guérisse. Mais, dites-vous, c’est la force de l’habitude ! souvent la langue s’emporte, à l’étourdie, jusqu’à proférer un malheureux mot. – Eh bien ! au moment où elle s’emporte, mordez-la à pleines dents : il vaut mieux pour elle qu’elle saigne à flots que d’être un jour réduite à convoiter une goutte d’eau sans pouvoir obtenir ce maigre rafraîchissement ; il vaut mieux pour elle souffrir une douleur passagère que d’être un jour victime d’un supplice incessant et immortel, comme la langue du riche brûlée par des ardeurs qu’il lui était interdit d’apaiser. Dieu vous a ordonné d’aimer vos ennemis, et vous vous détournez de ce Dieu qui vous aime ! Dieu vous a ordonné d’être affable envers ceux qui vous injurient, de bénir ceux qui vous maudissent ; et, sans avoir à vous plaindre d’aucune injustice, vous maudissez ce Dieu qui vous bénit et vous protège ! – Dieu n’aurait-il pu nous délivrer de cette tentation ? – Si, mais il l’a permise afin de vous éprouver davantage. – Mais, dites-vous, je suis à bout de forces, je succombe ! – Si vous succombez, ce n’est pas à cause de la nature même de la tentation, c’est à cause de votre lâcheté. Dites-moi, lequel est plus facile de blasphémer ou de prier ? et lequel est plus utile ? Est-ce que l’un ne vous fait pas des adversaires et des ennemis de tous ceux qui l’entendent en jetant l’aigreur dans leur âme ? Est-ce que l’autre ne vous gagne pas les mille couronnes de la vraie sagesse, l’admiration et les applaudissements universels, enfin les magnifiques récompenses du Seigneur ? Pourquoi donc laissez-vous de côté ce qui est utile, ce qui est facile, ce qui est aimable pour vous habituer à ce qui blesse, à ce qui irrite, à ce qui ruine ? D’ailleurs si la véritable cause des blasphèmes se trouvait dans l’affliction qu’occasionnent la pauvreté et les souffrances, nécessairement tous les pauvres seraient des blasphémateurs ; or, aujourd’hui, un grand nombre de ceux qui vivent dans la dernière misère rendent à Dieu de perpétuelles actions de grâces, tandis que d’autres qui vivent dans l’opulence et la volupté vomissent de perpétuels blasphèmes. Non ! ce n’est pas la nature ni la force des choses qui font l’un et l’autre, c’est notre libre volonté. Pour quel motif avons-nous expliqué cette parabole ? Pour vous faire bien comprendre que la richesse n’est d’aucun secours à l’homme lâche, et que la misère ne peut nuire à l’homme énergique. Que dis-je, la pauvreté ? Tous les maux, connus parmi les hommes, se ligueraient ensemble qu’ils n’ébranleraient pas le cœur dévoué à Dieu et à la sagesse divine, qu’ils ne l’amèneraient jamais à renier la vertu. J’en ai pour témoin Lazare. Au contraire, l’âme fiasque et dissolue ne trouvera force et appui ni dans la richesse, ni dans la santé, ni dans la prospérité la plus inaltérable. 8. Ne me dites donc pas que la pauvreté, la maladie, les dangers imprévus vous poussent au blasphème. Non ! Ce n’est pas la pauvreté, c’est votre sottise ; ce n’est pas la maladie, c’est votre mépris de la loi ; ce n’est pas le péril, c’est votre manque de piété qui conduit votre insouciance au blasphème et à tous les vices. Mais, dira-t-on, pour quelle raison les uns sont-ils punis en ce monde, les autres dans l’éternité ? Pourquoi les uns et les autres ne sont-ils pas punis ici-bas ? – Pourquoi ? – Parce que, s’il en était ainsi, nous péririons tous : tous en effet nous sommes sujets au châtiment. Or, si nul ne recevait son châtiment ici-bas, beaucoup en deviendraient plus lâches et nieraient l’existence de la justice providentielle : en effet, si, ayant à présent sous leurs yeux l’exemple de tant de pécheurs frappés de châtiment, ils ne laissent pas de vomir leurs impiétés, que ne diraient-ils pas, si ce peu de punitions n’existait plus ! À quelle sorte de méchanceté ne s’emporteraient-ils pas ?. Pour ce motif Dieu punit ici-bas les uns et non les autres. Il en punit quelques-uns afin de les corriger de leurs vices, de rendre plus légère leur peine à venir, afin même de les en décharger totalement ; et du même coup il rend plus circonspects ceux qui vivent dans le péché. Il en épargne d’autres afin de leur inspirer cette surveillance d’eux-mêmes, cette conversion intérieure, ce respect pour la miséricorde divine qui les exempteront ici-bas de l’affliction et là-bas du supplice ; mais, s’ils s’obstinent et s’ils ne retirent aucun fruit de cette bénigne tolérance de Dieu, ils trouveront plus tard des châtiments aggravés par leur téméraire dédain. Si quelque habile raisonneur m’objecte que ceux qui sont punis en ce monde, le sont tout à leur détriment, puisqu’ils pourraient sans cela se convertir, je répondrai : si Dieu eût prévu qu’ils dussent se convertir sans cela, il ne les eût pas punis. En effet, puisqu’il laisse en repos ceux mêmes qu’il sait incorrigibles, à plus forte raison permettrait-il à ceux qui mettront à profit son indulgente miséricorde, de trouver, dans la vie présente, le temps loisible pour se convertir. Mais, quand il les enlève par une mort prématurée, il tempère par là leur supplice dans l’éternité, en même temps qu’il inspire à d’autres des pensées de sagesse par l’exemple de ce châtiment. – Mais, pourquoi ne suit-il pas la même règle à l’égard de tous les pécheurs ? – C’est afin que ceux qu’il épargne deviennent plus modérés en raison de la crainte qu’ils ressentent, afin qu’ils bénissent la miséricorde de Dieu et respectent sa bonté, afin que sous l’influence de ces sentiments ils renoncent à leurs mauvaises habitudes. – Mais ils n’en font rien, direz-vous. – Ce n’est plus Dieu qui est en cause : accusez la lâcheté de ceux qui refusent d’employer pour leur propre salut des remèdes si nombreux. Si vous voulez bien comprendre pour quels motifs Dieu agit de la sorte, écoutez. Un jour, Pilate mêle le sang des Galiléens au sang des victimes sacrifiées ; on va trouver le Christ, on lui annonce ce fait ; alors il dit : Pensez-vous que ces Galiléens seuls étaient pécheurs ? Non ! je vous le déclare ; et, si vous ne faites pénitence, vous périrez pareillement. (Luc 13, 2) Une autre fois dix-huit personnes furent écrasées sous les ruines d’une tour : il dit encore la même chose. Ces mots : Pensez-vous que ces Galiléens seuls étaient pécheurs ? Non ! nous montrent que les survivants étaient exposés à pareil accident ; et ces autres paroles : Si vous ne faites pénitence, vous périrez pareillement, qu’il a permis que ces gens fussent victimes de ce malheur afin précisément d’amener les survivants, par la crainte de ce qui venait d’arriver aux autres, à se convertir et à gagner l’héritage du ciel. – Mais quoi, direz-vous, c’est pour que je devienne meilleur qu’un autre est frappé ? – Non ! ce n’est pas précisément à cause de cela que cet autre est puni ; c’est à cause de ses propres péchés. Toutefois, le châtiment d’autrui devient, par surcroît, une occasion de salut pour ceux qui y prêtent une attention intelligente, pour ceux qui, saisis de crainte à la vue de tels maux, se rangent eux-mêmes à la sagesse. C’est ainsi qu’en usent les maîtres à l’égard de leurs esclaves : souvent ils n’en condamnent qu’un seul aux verges, afin de rendre par la crainte tous les autres plus dociles. Lors donc que vous voyez telles et telles personnes noyées dans un naufrage, écrasées sous des ruines, brûlées par un incendie, entraînées par les flots, enlevées par une mort prématurée et violente, tandis que vous en apercevez d’autres qui ont participé avec elles aux mêmes péchés ou qui en ont commis de plus graves encore, n’avoir rien de semblable à souffrir, n’allez pas vous scandaliser et dire : Pourquoi ceux qui sont coupables des mêmes fautes ne subissent-ils pas la même peine ? Raisonnez plutôt comme ceci : Dieu a jugé à propos d’enlever et de faire disparaître celui-ci afin d’adoucir dans le siècle futur son châtiment et peut-être afin de l’en exempter tout à fait ; et il a voulu que celui-là n’eût rien à souffrir de pareil, afin que la vue de la punition d’autrui lui inspirât la sagesse et lui donnât la modération ; que s’il s’obstine dans son péché, il s’amassera par sa propre négligence un trésor de vengeance terrible ; et ce n’est pas à Dieu qu’il devra attribuer la cause de son effroyable supplice. Si vous voyez un juste (490) affligé, poursuivi par tous les maux que j’ai dits, ne vous attristez pas : ses malheurs donneront plus d’éclat à sa couronne. Toutes les peines sans exception, infligées aux pécheurs, diminuent d’autant la charge de leurs crimes ; infligées aux justes, elles augmentent d’autant la beauté de leur âme : de la sorte, pécheurs et justes retirent de l’affliction des fruits abondants, pourvu qu’ils la supportent avec de bonnes dispositions ; car voilà le point capital. 9. Les récits de la sainte Écriture sont remplis d’innombrables exemples qui nous montrent partout justes et pécheurs pareillement affligés : c’est afin que, justes ou pécheurs, vous trouviez des modèles convenables et appreniez par eux à souffrir avec courage. L’Écriture nous fait voir les méchants, non-seulement dans les épreuves et les peines, mais aussi dans la prospérité, afin que vous ne vous scandalisiez pas de leur bonheur, et que, instruits par le récit de ce qui arriva au mauvais riche, vous sachiez quelles flammes vengeresses les attendent après leur vie terrestre, s’ils ne se convertissent pas. – Il est donc impossible de goûter le repos dans ce monde et dans l’autre ? – Oui, c’est impossible. Voilà pourquoi les justes ont mené une vie si rude et si pénible. – Mais Abraham ! dites-vous. – Abraham, comme les autres, eut à souffrir : et qui donc fut en butte à de plus dures calamités ? Ne fut-il pas exilé de sa patrie, et brusquement séparé de tous les siens ? N’alla-t-il pas, en fugitif, d’un bout de la terre à l’autre, de Babylone en Mésopotamie, de Palestine en Égypte ? Qui pourrait raconter toutes les guerres qu’il fit, tantôt pour sauver son épouse, et tantôt pour chasser les Barbares ? Et tant de combats meurtriers ! Et la famille de son frère réduite en esclavage ! Et mille autres malheurs de ce genre ! Après avoir enfin obtenu un fils, il reçut ordre d’immoler de ses propres mains cet enfant qu’il aimait, qu’il chérissait au-dessus de tout : n’était-ce pas la plus effroyable épreuve ? Et cet Isaac qui fut sur le point de périr en victime, ne fut-il pas persécuté de toutes façons par ses proches, jusqu’à se voir, comme son père, frustré de son épouse ; ne passa-t-il pas, privé d’enfants, une grande partie de sa vie ? Et Jacob, quoique élevé sous le toit paternel, n’eut-il pas à endurer des maux plus grands encore que son aïeul ? Pour ne pas allonger mon discours en les passant tous en revue, je vous cite le mot par lequel il résume sa vie : Mes jours ont été courts et mauvais ; ils n’ont pas atteint le chiffre où sont arrivés les jours de mes pères. (Gen 47, 9) Un homme qui voit son fils siégeant sur un trône royal, rayonnant de tout l’éclat de la gloire, ne devrait-il pas oublier tous ses malheurs d’autrefois ? Eh bien non ! Jacob avait subi de telles épreuves que, au sein même de la plus merveilleuse prospérité, il ne put rejeter de son cœur le souvenir de ses misères passées. Et David ! quelle vie tourmentée n’a-t-il pas eue ? Il exprime la même pensée que Jacob : Nos jours, nos années, ne vont ordinairement qu’à soixante-dix ; que si les plus forts atteignent quatre-vingts, le surplus n’est pour eux que peine et douleur. (Psa 90, 10) Et Jérémie qui maudit le jour de sa naissance, à cause des calamités qui le frappent à. coups redoublés ! Et Moïse qui s’écrie dans son découragement : Faites-moi mourir, si vous devez me traiter de la sorte ! (Nom 11, 15) Élie lui-même, dont l’âme habitait le ciel et en ouvrait les trésors, Élie, après avoir accompli tant de miracles, n’élevait-il pas vers Dieu de longs gémissements : Enlevez-moi mon âme : je ne vaux pas mieux que mes pères ? (1Ro 19, 4) Mais à quoi bon prendre les saints de l’Ancien Testament l’un après l’autre ? Saint Paul les réunit tous et nous les montre dans cette phrase : Ils étaient fugitifs, couverts de peaux de brebis ou de chèvres, manquant de tout, affligés, persécutés : le monde n’était pas digne d’eux. (Heb 11, 37) C’est donc une loi nécessaire que qui veut plaire à Dieu, doit s’éprouver, se purifier, mener non pas une vie lâche, souillée et libertine, mais une vie laborieuse, remplie par les travaux et les fatigues. Écoutez saint Paul : Nul n’est couronné s’il n’a vaillamment combattu (2Ti 2, 5) ; et ailleurs : L’athlète qui se prépare au combat pratique une exacte tempérance dans ses paroles, dans ses regards ; il s’abstient d’injures, de blasphèmes, de propos honteux (La Vulgate n’a que les premiers mots de cette citation : le reste ne s’y trouve pas.). (1Co 9, 25) Ce texte nous apprend que, même délivrés des épreuves extérieures, nous devons nous éprouver nous-mêmes par des jeûnes quotidiens, par une vie austère, par une nourriture grossière et prise à petite ration, par le mépris de tout luxe : il n’est pas d’autre moyen de plaire à Dieu. Qu’on ne vienne pas m’objecter sottement que tel ou tel peut posséder les avantages de ce monde et ceux de l’autre vie. Cela est impossible aux riches qui vivent en pécheurs ; si l’on pouvait appliquer cette observation à quelqu’un, ce serait à ceux qui sont affligés ici-bas et dont l’existence se passe à souffrir ; ils auront là-haut, la possession de la récompense gagnée ; ici, l’attente des biens futurs qui nourrit leur espérance et les empêche de sentir les misères du temps présent. Écoutons encore le reste de notre parabole. En outre un immense abîme s’ouvre entre vous et nous. (Luc 16, 26) C’est à juste titre que David a dit : Le frère même ne rachète pas ; il ne fournira pas à Dieu l’expiation nécessaire. (Psa 49, 8) Cela n’est pas possible ; fût-ce un frère, fût-ce un père, fût-ce un enfant qui s’offrît. Voyez en effet ! Abraham donne au riche le nom de fils, mais il n’a pas le pouvoir de se montrer père ; et le riche appelle Abraham son père, mais il ne put recevoir une marque de cette bienveillance qu’un père conserve toujours pour son fils : reconnaissez donc que ni parenté, ni amitié, ni dévouement, ni rien de ce qui existe ne peut prêter secours à celui qui est livré par sa propre vie à la vengeance éternelle. 10. Je dis cela, parce que souvent, après vous avoir prêché la sollicitude et la vigilance sur votre salut, je vois plusieurs d’entre vous mépriser mes avertissements et les tourner en ridicule. – C’est vous, dit l’un, qui m’assisterez en ce jour solennel aussi j’ai confiance, je ne crains rien. – J’ai un martyr pour père, dit un autre. – Mon grand-père était évêque, dit un troisième. – Et d’autres enfin mettent toute leur famille en avant. Sottes paroles ! La vertu d’autrui ne vous servira de rien. Souvenez-vous de ces vierges qui ont refusé de partager leur huile avec cinq de leurs compagnes : les premières sont entrées dans la chambre nuptiale, les dernières en furent exclues. Votre grande ressource est de placer toutes vos espérances dans vos bonnes œuvres personnelles. Dans l’autre monde nul ami ne vous viendra en aide. Si le Seigneur a dit en ce monde à Jérémie : Ne me prie pas pour ce peuple (Jer 7, 16), en ce monde où il est en notre pouvoir de changer de vie, combien plus le dira-t-il dans l’éternité ? Que me dites-vous là ? Vous avez un martyr pour père ! Mais voilà précisément ce qui aggrave votre condamnation, puisque, ayant dans votre propre famille un modèle de vertu, vous vous montrez néanmoins indigne de vos ancêtres. – Cependant vous avez un brave et généreux ami : lui aussi vous fera défaut. Voici ce que dit l’Évangile : Faites-vous des amis avec vos richesses d’iniquité, afin que, une fois morts, vous puissiez être admis dans les demeures éternelles. (Luc 16, 9) Ce n’est donc pas l’amitié qui vous prêtera secours, c’est l’aumône. Si l’amitié suffisait à vous aider, l’Évangile aurait dit seulement : « Faites-vous des amis ; » mais, pour vous montrer qu’elle ne peut rien toute seule, il ajoute : a Avec vos richesses d’iniquité. » – Mais, dira-t-on peut-être, on peut se faire des amis sans l’argent et même de meilleurs qu’avec de l’argent. – Et bien ! pour vous faire comprendre que votre ressource est dans l’aumône, dans vos bonnes œuvres personnelles, l’Évangile vous dira de mettre votre confiance, non pas dans l’amitié des saints, mais dans l’amitié que vous gagnerez par votre argent. En conséquence, mes bien chers frères, dirigeons sur nous-mêmes notre attention la plus diligente ; et, si nous sommes affligés, bénissons Dieu ; si nous jouissons d’une existence prospère, tenons-nous sur nos gardes, corrigeons-nous à la vue des punitions infligées à autrui, rendons gloire à Dieu par la pénitence, par la componction, par la confession incessante de nos péchés ; si nous avons failli en cette vie, déposons le fardeau de nos péchés, effaçons toutes les souillures de notre âme et supplions Dieu que, après nous avoir tous délivrés de notre captivité d’ici-bas, il daigne nous amener au ciel, et nous faire participer, non pas au sort du riche, mais à celui de Lazare, dans le sein d’Abraham où nous jouirons des biens immortels. Puissions-nous tous obtenir cette faveur par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Les cinq Homélies précédentes ont été traduites par M. A. SONNOIS, curé de Jouey,

HOMÉLIES SUR LAZARE.

QUATRIÈME HOMÉLIE (Traduction de l’abbé Auger, revue.).

Commentaires de saint Jean Chrysostome — Jean Chrysostome. Domaine public