Commentaires de saint Jean ChrysostomeJean 1

Jean Chrysostome · Page 3 sur 3

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Jean 1:19

HOMÉLIE XVI.

OR, VOICI LE TÉMOIGNAGE QUE RENDIT JEAN, LORSQUE LES JUIFS ENVOYÈRENT DE JÉRUSALEM DES PRÊTRES ET DES LÉVITES POUR LUI DEMANDER : QUI ÊTES-VOUS ? (CHAP. 1, VERS. 19, JUSQU’AU VERS. 28)

ANALYSE.

1. Comment la malignité des Juifs se déclare dans les questions qu’ils adressent à saint Jean-Baptiste.

2. Comment ce fidèle précurseur renvoie à Jésus-Christ la gloire que ces mêmes juifs veulent lui attribuer à lui-même – Grande opinion qu’avaient les Juifs de saint Jean-Baptiste. – Leur incrédulité à l’égard de Jésus-Christ est sans excuse et indigne de pardon. – Humilité de saint Jean-Baptiste. – Contre les Anoméens. – L’orgueil renverse toute la vertu de l’âme, et corrompt toutes les bonnes œuvres : il est le père du diable, le principe, la source et la cause de tous les péchés. – De l’aumône. – Les pauvres transportent dans le ciel les biens de ce monde, et les riches qui les leur confient.

1. L’envie, mes chers frères, est une chose terrible et funeste ; oui, mais aux envieux et non à ceux à qui on porte envie. Elle nuit aux premiers, elle les infecte, insinuant en quelque sorte un poison mortel dans leur âme ; que si elle fait du tort à ceux qu’elle attaque, ce tort est léger et nullement considérable, et le profit qui en revient surpasse le dommage. Et non seulement il en est ainsi de l’envie, mais encore de tous les autres vices ; et le dommage qu’ils causent retombe, non sur celui qui souffre, mais sur celui qui fait le mal. S’il n’en était pas ainsi, saint Paul n’aurait pas ordonné à ses disciples de plutôt souffrir l’injure que de la faire ; il ne leur eût pas dit « Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt les « injustices ? Pourquoi ne souffrez-vous pas « plutôt, qu’on vous trompe ? » (1Co 6,7) En quoi le saint apôtre fait bien voir qu’il savait parfaitement que le mal retombe sur celui qui le fait et non pas sur celui qui le reçoit. C’est la jalousie des Juifs, mes frères, qui m’a inspiré cette digression. Ceux qui, sortant des villes, accouraient à Jean confessaient leurs péchés, étaient baptisés par lui, sont les mêmes qui, par une espèce de repentir de ce qu’ils venaient de faire, envoyent lui demander : « Qui êtes-vous ? » Vraie race de vipères, vrais serpents et quelque chose de pire, s’il est possible ; race méchante, adultère, pervertie ; quoi 1 après avoir reçu le baptême, tu t’inquiètes de savoir qui t’a baptisée ? Est-il une plus grande folie que la tienne ? Comment es-tu venue à lui ? Comment as-tu confessé tes péchés ? Comment es-tu accourue à celui qui baptise ? Comment lui as-tu demandé ce que tu devais faire ? Alors, tu n’as pas su ce que tu faisais, tu as agi inconsidérément, sans t’enquérir de la première chose qu’il t’importait de savoir. Mais saint Jean ne leur en a pas dit un seul mot, ni fait le moindre reproche ; au contraire, il leur a répondu avec la plus grande douceur. Mais pourquoi ? Cherchons maintenant à le découvrir ; il faut en pénétrer la raison. La méchanceté des Juifs en éclatera davantage aux yeux de tout le monde. Souvent saint Jean-Baptiste leur a rendu témoignage de Jésus-Christ ; souvent il leur en parlait en les baptisant, et leur disait : « Pour moi, je vous baptise dans l’eau, mais celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi. C’est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu ». (Mat 3,11) Ils ont donc été dupes, en ce qui concerne Jean d’une illusion toute humaine. Ayant en vue la gloire du monde, et ne s’attachant qu’à ce qui se présentait à leurs yeux, ils croyaient qu’il était indigne de lui d’être inférieur à Jésus-Christ. En effet, plusieurs choses relevaient saint Jean : premièrement, son illustre naissance : il était fils d’un prince des prêtres ; en second lieu, sa vie dure et austère, son mépris pour toutes les choses de ce monde ; par exemple, son vêtement, sa table, sa maison, le peu de soin qu’il avait de sa nourriture, le désert qu’il habitait auparavant. Jésus-Christ, au contraire, était de basse naissance, ce que souvent ils lui reprochaient en ces termes « N’est-ce pas le fils de ce charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques et Joseph ? » (Mat 13,55) Et encore : la ville, qu’on regardait comme sa patrie, était dans un si grand mépris, que Nathanaël même disait : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » (Jn 1,46) Ajoutons qu’il vivait comme tout – le monde et que ses vêtements n’avaient rien de particulier. Il ne portait pas une ceinture de cuir autour des reins, son vêtement n’était pas de poils de chameau, il ne se nourrissait pas de sauterelles et de miel sauvage. Son genre de vie ne le distinguait en rien des autres hommes ; il s’asseyait quelquefois à la table d’hommes pervers, de publicains, afin de les gagner. Mais les Juifs ne pénétrant point la sagesse de cette conduite, la lui reprochaient, comme il le dit lui-même : « Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : voilà un homme qui aime à faire bonne chère et à boire du vin, il est ami des publicains et des gens de mauvaise vie ». (Mat 9,19) Or, comme Jean-Baptiste ne cessait de renvoyer les Juifs à Jésus-Christ, qui leur paraissait inférieur à lui, quoiqu’ils en eussent de la honte et du chagrin, aimant mieux l’avoir lui-même pour docteur, ils n’osèrent pas néanmoins le déclarer ouvertement ; mais ils députèrent des gens vers lui dans l’espérance de l’engager par cette flatterie à confesser qu’il était le Christ ; et ils ne lui envoyèrent pas des hommes de basse condition, comme à Jésus-Christ, lorsque, voulant le surprendre dans ses paroles, ils dépêchèrent auprès de lui des serviteurs, des hérodiens (Mat 22,15-16) et d’autres hommes de cette espèce ; mais des prêtres et des lévites ; et encore, non toute sorte de prêtres, mais des prêtres de Jérusalem, c’est-à-dire les plus considérables et les plus honorables ; car ce n’est pas sans raison que l’évangéliste l’a remarqué. Ils les envoient donc pour lui demander : « Qui êtes « vous ? » En effet, la naissance de Jean-Baptiste était si illustre et si célèbre que tous disaient : « Quel pensez-vous que sera un jour « cet enfant ? » (Luc 1,66) Et que « le bruit de ces merveilles se répandit dans tout le pays des montagnes de Judée ». (Luc 1,65) Et encore, lorsqu’il vint au Jourdain, toutes les villes accoururent en foule, et de Jérusalem et de toute la Judée on venait à lui pour être baptisé. Les prêtres et les lévites interrogent donc Jean ; ce n’est pas qu’ils ne sachent qui il est, (il était trop bien connu) ; mais c’était pour le porter à se dire le Christ, comme je l’ai dit ci-dessus. 2. Écoutez donc, mes frères,.comment ce saint homme répond à la pensée de ceux qui l’interrogent et non à la demande qu’ils lui font. Lorsqu’ils lui disent : « Qui êtes-vous ? » il ne répond pas d’abord ce qu’il semblait naturel de répondre : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert » ; mais il impose silence à leurs conjectures. Car sur la demande : « Qui êtes-vous ? » l’Écriture dit : « Il confessa, et il ne le nia point ; il confessa qu’il n’était point le Christ (20) ». Faites ici attention à la sagesse de l’évangéliste : il répète trois fois cette réponse, pour faire connaître la vertu de Jean-Baptiste et la méchanceté et la folie de ces ambassadeurs. Et saint Luc dit que le peuple, que tous pensant en eux-mêmes qu’il était le Christ (Luc 3,15), il avait lui-même éloigné et étouffé cette pensée. C’est le devoir d’un bon et fidèle serviteur, non seulement de ne point s’arroger la gloire qui n’est due qu’à son maître, mais encore de rejeter celle que la multitude veut ôter à celui-ci pour la lui donner à lui-même. Le peuple à la vérité avait conçu ce sentiment par simplicité et par ignorance ; mais les prêtres et les lévites, comme j’ai dit, faisaient cette question dans une intention maligne ; ils espéraient par leur adulation obtenir ce qu’ils désiraient ; s’ils ne sen fussent pas flattés, ils n’auraient pas aussitôt passé à une autre demande, mais ils se seraient plaints de ce que Jean-Baptiste n’avait pas répondu à leur question, et ils auraient dit : Est-ce que nous avons eu cette pensée ? Est-ce là ce que nous sommes venus te demander ? Étant donc comme pris et découverts, ils passent vite à une autre question, et ils lui demandent : « Quoi donc ? Êtes-vous Élie ? Et il leur répondit : Je ne le suis point (21) ». En effet, ils attendaient Élie, comme Jésus-Christ le dit. Car « ses disciples l’ayant interrogé, et lui ayant dit : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu’il faut qu’Élie vienne auparavant ? Il leur répondit : Il est vrai qu’Élie doit venir et qu’il rétablira toutes choses ». Ils poursuivent ensuite, et ils lui demandent « Êtes-vous LE prophète (« Le Prophète ». J’exprime avec les plus savants commentateurs grecs « l’article » qui est dans le grec, qui marque un prophète particulier que les Juifs attendaient, comme le prophète prédit par Moïse, ainsi que l’observe le saint Docteur. Cet article est même si absolument nécessaire en cet endroit, que sans lui l’explication et la réflexion de saint Chrysostome n’ont point de sens, et ne peuvent être entendues. Ainsi, demander à Jean-Baptiste : « Êtes-vous le prophète ? » c’était dire : Êtes-vous celui que nous attendons, ce grand prophète ; ce prophète par excellence, promis par Moise. Voilà pour quoi il répond : « Je ne le suis pas, c’est-à-dire, je ne suis pas le Messie ».) ? Et il leur répondit « Non ». (Mat 17,10-11) Et cependant il était prophète ; pourquoi donc répond-il négativement ? C’est qu’il répond encore à l’esprit et à la pensée de ceux qui l’interrogent : ils attendaient un grand prophète, parce que Moïse avait dit : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète comme moi d’entre vos frères ; écoutez-le ». (Deu 18,15) Et Jésus-Christ était ce prophète. Voilà pourquoi ils ne disent pas : Êtes-vous prophète, du nombre des prophètes ? mais ils disent avec l’article : Êtes-vous LE prophète qui a été prédit par Moïse ? C’est pour cela qu’il a nié, non qu’il était prophète, mais ce prophète. « Ils lui dirent donc : » mais « qui êtes-vous, afin que, nous rendions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dites-vous de vous-même ? (22) » Ne voyez-vous pas qu’ils pressent, qu’ils poursuivent leurs interrogations, qu’ils ne cessent point de le questionner, et que lui, au contraire, ayant auparavant repoussé avec douceur leur fausse opinion, établit le vrai sentiment qu’ils doivent avoir de lui ; car il leur dit : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe (23) ». Comme Jean-Baptiste avait parlé de Jésus-Christ d’une manière grande et sublime ; eu égard à l’opinion qu’ils en avaient, il a promptement recours au prophète, et il s’appuie de son témoignage pour gagner la confiance de ses auditeurs. « Or, ceux qu’on lui avait envoyés », dit l’évangéliste, « étaient des pharisiens (24) ; ils « lui firent » encore « une nouvelle » demande, « et lui dirent : Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n’êtes ni le Christ, ni Élie, ni prophète ? (25) » Ceci vous fait voir, mes frères, que je n’ai pas témérairement dit qu’ils avaient voulu l’amener là, « ou l’engager à se déclarer le Christ ». Et certes, au commencement ils ne s’expliquaient pas si nettement, de crainte que tout le monde ne découvrît leur intention. Ensuite, après qu’il a dit : « Je ne suis point le Christ », voulant cacher ce qu’ils machinaient dans leur cœur, ils reviennent encore à Élie et à la qualité de prophète. Mais dès qu’il leur a répondu qu’il n’est ni l’un ni l’autre, ils sont déconcertés, forcés de quitter leur masque, et de montrer à nu leur artificieux projet, en disant : « Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n’êtes point le Christ ? » Puis revenant à leur hypocrite dessein, ils prononcent ces nouveaux noms, celui d’Élie, celui du prophète. Comme ils n’avaient pu le surprendre par leur flatterie, ils espéraient, mais à tort, le forcer par leur accusation à dire ce qui n’était point. O folie ! ô arrogance ! ô malséante curiosité ! Vous avez été envoyés, pour apprendre de Jean-Baptiste qui il est et d’où il est ; n’allez-vous pas maintenant lui faire la loi ? Car vous agissez encore en personnes qui veulent le contraindre de se déclarer le Christ. Cependant il ne se fâche point même alors ; il ne leur dit rien de ce qu’on aurait attendu : Prétendez-vous me commander et me faire la loi ? Mais il montre encore une grande modestie en ce qu’il dit : « Pour moi, je baptise dans l’eau, mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas ; c’est lui qui va venir après moi (« Qui va venir après moi », c’est-à-dire, « Qui va prêcher après moi selon saint Chrysostome.), qui est au-dessus de moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers (26, 27) ». 3. Que peuvent opposer les Juifs à ce que nous venons de dire ? les voilà confondus ; ils ne peuvent éviter leur jugement, ni attendre aucun pardon : ils ont eux-mêmes prononcé leur arrêt. Comment ? de quelle façon ? Ils croyaient Jean-Baptiste un homme digne de foi, et si véridique, qu’ils le croyaient non seulement quand il rendait témoignage aux autres, mais encore quand il parlait de lui-même. Et en effet, s’ils n’eussent pas été dans ces dispositions, ils n’auraient pas envoyé lui demander à lui-même qui il était. Vous le savez, nous ne croyons à ceux qui rendent témoignage d’eux-mêmes, qu’autant que nous les regardons comme les plus véridiques de tous les hommes. Et ce n’est point là seulement ce qui leur ferme la bouche ; mais c’est aussi l’intention dans laquelle ils étaient venus l’interroger. D’abord ils sont vifs et pressants, ensuite ils changent et se modèrent. Jésus-Christ le montre par ces paroles : « Jean était une lampe ardente, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa « lumière ». (Jn 5,35) Mais d’ailleurs sa réponse le rendait plus croyable. Car « celui « qui ne cherche pas sa propre gloire », dit encore Jésus-Christ, « est véritable, et il n’y a « point en lui d’injustice ». (Jn 7,18) Or, Jean-Baptiste ne l’a point cherchée, mais il les a envoyés à un autre. Et, de plus, ceux qui avaient été envoyés étaient les plus dignes de foi d’entr’eux, des premiers et des plus considérables ; d’où il s’ensuit qu’il ne leur reste point d’excuse pour n’avoir pas cru en Jésus-Christ. Car, je vous le demande, ô Juifs, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus à ce que Jean vous disait de Jésus-Christ ? Vous avez envoyé les premiers et les plus considérables d’entre vous, par leur bouche vous l’avez interrogé ; vous avez ouï ce qu’il a répondu. Vos envoyés ont employé tout leur zèle, tous leurs soins et toute leur adresse ; ils se sont informés de tout, ils ont tout examiné et nommé tous ceux sur qui vous aviez jeté vos soupçons : et toutefois il a confessé avec une grande liberté qu’il n’était ni le Christ, ni Élie, ni le prophète attendu. Non content de cela, il vous a appris qui il était, et vous a entretenu de la nature de son baptême ; il vous a déclaré que c’était peu de chose, qu’il n’avait rien de grand, rien de plus que de l’eau, vous montrant en même temps la supériorité et l’excellence du baptême conféré par Jésus-Christ. Il vous a aussi cité le prophète Isaïe qui, longtemps auparavant, avait témoigné que Jésus-Christ était le maître et le Seigneur, et Jean-Baptiste le ministre et le serviteur. Enfin que restait-il ? y avait-il autre chose qu’à croire à celui de qui on rendait témoignage, qu’à l’adorer et le confesser Dieu ? mais que ce témoignage fut, un témoignage non de complaisance, mais de vérité : les mœurs et la sagesse de celui qui le rendait, le faisaient bien voir. Et en voici une preuve évidente : personne ne préfère son prochain à soi, ni ne cède à un autre l’honneur qu’il peut s’attirer à lui-même, surtout quand cet honneur est si grand. C’est pourquoi si Jésus-Christ n’eût pas été Dieu, jamais Jean-Baptiste ne lui aurait rendu ce témoignage. Et, puisqu’il a éloigné de soi cet honneur, comme étant infiniment au-dessus de sa nature et de sa condition, il est certain qu’il ne l’a point attribué à une autre personne inférieure. « Mais il y en a un au milieu de vous que « vous ne connaissez pas (26) ». L’évangéliste a dit cela, parce que Jésus-Christ, ainsi qu’il était naturel, se mêlait et se confondait au milieu de la foule du peuple, comme s’il eût été lui-même un homme du commun, voulant en tout nous montrer le mépris que nous devons faire de la pompe et du faste. Mais par le mot de « connaissance », il entend la parfaite connaissance, c’est-à-dire qui il était et d’où il était venu. Souvent il a répété ces paroles : « Il doit venir après moi », et c’est comme s’il disait : Ne pensez pas que tout s’accomplisse dans mon baptême : si mon baptême était parfait, un autre ne viendrait pas après moi volts apporter un autre baptême : le mien n’est qu’une certaine préparation à celui-ci : ce que nous faisons n’est qu’une ombre et une figure ; il faut qu’il en vienne un autre, pour vous apporter la vérité. C’est pourquoi ce mot : « Celui qui va venir après moi », marque principalement sa dignité. Car si le premier baptême était parfait, il ne serait nullement nécessaire de recourir à un autre. « Il est avant moi », c’est-à-dire il est plus honorable et plus illustre que moi. Après quoi, de peur qu’ils ne crussent que c’était par comparaison à lui, que Jésus-Christ était plus grand et plus excellent ; pour faire voir qu’il n’y a nulle comparaison à faire, il ajoute : « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers (27) », c’est-à-dire : non seulement il est avant moi, mais il est tel que je ne mérite pas d’avoir même une place parmi ses derniers serviteurs ; car déchausser, c’est le ministère le plus bas. Que si Jean-Baptiste n’est pas digne de dénouer les cordons de ses souliers, ce. Jean-Baptiste, dont il est dit, qu’ « entre tous ceux qui sont nés des femmes, il n’en est point né de plus grand que lui » (Luc 7,18), en quel rang nous-mêmes nous mettrons-nous, si celui qui était égal à tout le monde, ou plutôt qui était plus grand et au-dessus, qui était du nombre de ceux dont saint Paul dit que « le monde n’en était pas digne » (Heb 6,38), se dit indigne d’être compté parmi les derniers serviteurs, que dirons-nous, nous qui sommes autant au-dessous de la vertu de Jean-Baptiste que la terre est éloignée du ciel ? 4. Jean-Baptiste se dit donc indigne de dénouer les cordons des souliers, mais les ennemis de la vérité tombent dans un si grand excès de folie, qu’ils osent se prétendre dignes de connaître Dieu, comme il se connaît lui-même : peut-on voir rien de pire qu’une telle démence ? rien de plus insensé qu’une telle présomption ? Un sage l’a fort bien dit : « Le commencement de l’orgueil est de ne point connaître Dieu (Ou bien comme on lit dans, les Septante : « Le commencement de l’orgueil de l’homme est de se révolter contre Dieu, et d’éloigner son cœur de celui qui nous a faits ». Ou encore comme notre Vulgate : « Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie à l’égard de Dieu ». Ce qui peut fort bien s’appliquer et à la chute de Lucifer ; et à la chute d’Adam. On peut encore l’entendre du mépris de Dieu, qui accompagne tontes sortes de péchés. L’orgueil, le mépris de Dieu, source de tous péchés. Nullum peccatum fieri potest, potuit, aut poterit sine superbia : siquidem nihil aliud est omne peccatum, nisi contemptus Dei. S. Prosp de vita contemplat lib. 3, chap. 3 et 4.) ». (Sir 10,14) Celui qui devint le diable ne le serait point devenu, n’aurait pas été chassé du paradis, s’il n’eût été possédé de cette maladie : C’est là ce qui a causé sa disgrâce, c’est là ce qui l’a précipité dans l’enfer, ce qui a été la source de tous ses maux. En effet, ce vice suffit pour gâter tout ce qu’il y a de bon dans une âme : aumône, oraison, jeûne, que sais-je encore ? « Ce qui est grand aux yeux des hommes est impur (Saint Chrysostome dit : ὰχαθαρτὀν, impurum, le texte grec du N. Test lit. βδελυτμα, abominatio. La différence des mois ne change point le sens : ce qui est impur devant Dieu, est en abomination devant lui.) devant Dieu ». (Luc 16,16) Ce n’est donc pas seulement la fornication, ni l’adultère qui souille l’homme, c’est encore et surtout l’orgueil. Pourquoi ? parce qu’à l’égard de la fornication, quoiqu’elle soit indigne de pardon, l’homme néanmoins peut s’excuser sur sa concupiscence : mais l’orgueil n’a ni cause, ni excuse à prétexter, qui puisse lui fournir une ombre de justification : il n’est autre chose qu’un renversement d’esprit, une très-grande et très cruelle maladie qui vient uniquement de la démence : car il n’est rien de plus insensé que l’homme orgueilleux, fût-il très riche, eût-il toute la sagesse du monde, fût-il très-puissant, possédât-il, en un mot, tout ce que les hommes, regardent comme digne d’envie. Si celui que les vrais biens enorgueillissent est malheureux et misérable ; s’il perd toute la récompense qu’il en pouvait espérer : celui qui s’élève pour des choses qui n’ont rien de réel, qui enfle son tueur pour une ombre, pour la fleur de l’herbe, car la gloire mondaine n’est pas autre chose (Toute la gloire de l’homme, dit saint Pierre, est comme la fleur de l’herbe. (1Pi 1,24)), n’est-il pas le plus ridicule de tous les hommes ? Pareil à un pauvre qui, mendiant son pain, souffrant la faim continuellement, se glorifierait d’avoir eu une fois pendant la nuit un songe agréable. Malheureux et misérable que vous êtes, quoi ! votre âme est infectée d’une très dangereuse maladie, vous êtes dans la plus extrême pauvreté, et vous Nous enorgueillissez de posséder tant et tant de talents d’or, d’avoir une foule de serviteurs à vos ordres ? Mais ces choses ne sont point à vous ; si vous ne m’en croyez pas, consultez l’expérience de ceux qui ont été riches avant vous. Mais si vous êtes si ivre, que l’exemple d’autrui né soit pas capable de vous instruire, attendez un peu, et votre propre expérience vous apprendra que vous ne retirerez de ces prétendus biens aucun avantage, lorsqu’au lit de mort, ne disposant plus d’une heure ni d’un seul moment, vous serez obligé de les laisser malgré vous à ceux qui seront là, et souvent à des personnes à qui vous ne voudriez pas les donner. Plusieurs, en effet, n’ont pas eu le pouvoir d’en disposer à leur gré ; ils sont morts subitement, et lorsqu’ils désiraient le plus d’en jouir, ils ne l’ont pu enlevés, arrachés de force, ils ont été contraints de les laisser à d’autres, à qui certainement ils n’auraient pas voulu les donner. De peur donc qu’un pareil malheur ne vous arrive, dès maintenant, dès aujourd’hui que nous sommes en santé, envoyons ces biens en notre patrie ; c’est seulement de cette manière que nous pourrons en jouir. Par là, nous les mettrons en dépôt dans un asile sûr et inviolable. Là-haut, en effet, on ne trouve aucune des choses qui peuvent y porter atteinte ; là (Voyez saint Matthieu, chap. 6,19 et 20.), ni mort, ni testaments, ni héritiers, ni calomnies, ni pièges : mais celui qui sort de ce monde, chargé de bien, en jouira toujours. Quel est l’homme si misérable qui ne veuille pas vivre éternellement dans les délices avec ses richesses ? Transportons-les donc, nos richesses, déposons-les dans le ciel. Il ne nous faut pour ce transport ni ânes, ni chameaux, ni chariots, ni navires. Dieu nous a délivrés de toute difficulté, de tout embarras ; nous n’avons besoin que des pauvres, des boiteux, des aveugles, des malades. C’est à ceux-là que revient la charge d’opérer ce transport ; ce sont eux qui font passer nos richesses dans le ciel ; ce sont eux qui ouvrent l’héritage des biens éternels aux possesseurs de pareilles richesses. Fasse le ciel que nous en jouissions tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi sait-il.

Jean 1:41

HOMÉLIE XIX.

ET AYANT TROUVÉ LE PREMIER SON FRÈRE SIMON, IL LUI DIT : NOUS AVONS TROUVÉ LE MESSIE, C’EST-À-DIRE LE CHRIST. – ET IL L’AMENA À JÉSUS. (VERS. 41, 42)

ANALYSE.

1. Que l’homme ne peut se passer de la société. – André ayant découvert le Messie, appelle aussitôt son frère pour le rendre participant de son bonheur.

2. La prophétie manifeste la puissance divine avec non moins de certitude que le miracle.

3. Les anciens avaient plusieurs noms : les chrétiens n’ont que le seul nom de chrétien. – Combien ce nom est honorable et respectable. – Ne rien faire qui soit indigne d’un si grand nom. – Nous portons le nom de Jésus-Christ. – Nous sommes aussi proches de Jésus-Christ que la tête l’est du corps : cela nous engage à l’imiter. – Faire un honnête usage des richesses, comment ? – Distribuer son bien aux pauvres c’est s’enrichir.

1. Au commencement, Dieu ayant créé l’homme, ne le laissa point seul, mais il lui donna la femme pour être son aide et sa compagne (Gen 2,78), sachant que de celte société il naîtrait un grand bien. Mais si la femme n’en a pas usé comme elle devait, que s’ensuit-il ? Malgré cela, si l’on examine la chose en soi, on trouvera qu’une pareille société procure de grands avantages à ceux qui ont du sens et de la raison. Cela n’est pas vrai seulement de l’homme et de la femme ; mais encore des frères qui, s’ils vivent ensemble, jouiront du même bienfait : Voilà pourquoi le prophète disait : « Qu’il est doux et agréable de voir les frères réunis ensemble ! » (Psa 133,1) Et saint Paul nous avertit de ne nous point « retirer de nos assemblées » (Hab 10,25) : car c’est en quoi nous différons des bêtes. Voilà ce qui nous fait bâtir des villes, des places publiques, des maisons, pour être réunis ensemble, non seulement par la communauté d’habitation, mais aussi par le lien de la charité. Dieu Créateur de notre nature, l’ayant formée de façon qu’elle ait besoin des autres, et ne se suffit point à elle-même, a si bien dispensé toutes choses, que la mutuelle société et les assemblées remédient et suppléent à cette indigence. C’est pourquoi les noces ont été établies, afin que l’un trouve chez l’autre ce qui lui manque à lui-même ; ainsi la nature qui était pauvre se suffit enfin, en sorte que, quoiqu’elle soit devenue mortelle, elle conserve une sorte d’immortalité par la continuelle succession de l’un à l’autre. Je pourrais m’étendre sur cette matière, et vous faire voir quel est l’avantage d !'une étroite et sincère union : mais le sujet que nous avons à traiter nous presse, et ce n’est qu’à son occasion que nous avons touché ces choses. André étant demeuré avec Jésus, et ayant appris beaucoup de lui, ne cacha point ce trésor dans son sein ; mais il se hâta de courir auprès de son frère, voulant le faire participer à ses richesses : mais pourquoi Jean n’a-t-il pas rapporté ce que Jésus-Christ leur dit ? Et d’où savons-nous que c’est pour entendre Jésus que ces disciples sont demeurés avec lui ? Nous vous le fîmes voir il n’y a pas bien longtemps : et on peut s’en instruire encore par la lecture d’aujourd’hui. Considérez ce qu’André dit à son frère : « Nous avons trouvé le Messie, c’est-à-dire le CHRIST ». Par là, vous le voyez, il révèle ce qu’il venait d’apprendre en si peu de temps : il fait paraître la vertu et la sagesse du maître qui leur avait donné cette connaissance et les avait persuadés, ainsi que le zèle et la diligence de ceux qui au commencement se sont attachés à connaître Jésus-Christ. En effet, ce que dit et ce que fait André, marque une âme qui désire de tout son cœur l’avènement du Messie, qui espère qu’il viendra du ciel, qui tressaille de joie quand elle apprend qu’il est venu, et se hâte d’annoncer aux autres une si grande nouvelle. Dans les choses spirituelles, se tendre mutuellement la main, c’est le fait d’une amitié fraternelle et d’un vrai parent qui aime bien et sincèrement. Écoutez-le, comment lui aussi, il ajoute l’article. Car André n’a pas seulement dit un Messie, mais le Messie : « Celui que nous attendons ». Par où il paraît qu’ils attendaient un Christ, qui n’avait rien de commun avec les autres. Mais remarquez que dès le commencement Pierre est d’un esprit docile et soumis. D’abord, et sans plus tarder il accourt : « Il l’amena à Jésus » (dit l’évangéliste). Au reste, que nul ne blâme sa facilité a recevoir cette parole sans beaucoup d’examen. Il est vraisemblable gale son frère la lui expliqua avec soin et au long ; mais les évangélistes s’attachant à la brièveté, rapportent sommairement bien des choses. D’ailleurs saint Jean ne dit pas que Pierre crut aussitôt ; mais « qu’il l’amena à Jésus », pour le lui donner, afin qu’il apprît toutes choses de lui. L’autre disciple y était aussi présent et participait à tout. Que si, lorsque Jean-Baptiste a dit : Voilà l’agneau, voilà celui qui baptise dans le Saint-Esprit, il a laissé à Jésus-Christ le soin de nous donner une plus claire intelligence de cette doctrine ; André, qui sans doute, ne s’estimait pas capable de tout expliquer, a dû à plus forte raison faire de même : Aussi s’est-il contenté d’amener à la source même de la lumière son frère, qui en avait un si grand empressement et une si grande joie, qu’il n’hésita même pas un petit moment. « Jésus l’ayant regardé lui dit : Vous êtes Simon fils de Jean : Vous serez appelé Céphas, c’est-à-dire Pierre ». Ici déjà Jésus-Christ commence à découvrir peu à peu sa divinité par des prédictions. Et c’est ainsi qu’il en usa avec Nathanaël (Jn 1,48), et avec la femme samaritaine. (Jn. 4, l8) 2. Car les prophéties ne touchent pas moins les hommes que les miracles, et elles excluent toute idée de charlatanisme. Les insensés peuvent calomnier les miracles : « Cet homme », disaient les Juifs, « chasse les démons par la vertu de Béelzébuth » (Mat 12,24) ; mais jamais on n’a parlé de même des prédictions et des prophéties. A l’égard donc de Simon et de Nathanaël, Jésus-Christ s’est servi de cette sorte de doctrine et d’instruction ; mais il n’a pas fait de même à l’égard d’André et de Philippe. Pourquoi ? parce qu’ils avaient ouï le témoignage de Jean-Baptiste, qui n’avait pas médiocrement servi à les préparer : la vue des autres disciples fut pour Philippe un témoignage digne de foi, capable d’exciter et d’embraser son cœur. « Tu es Simon fils de Jean : Tu seras appelé Céphas, c’est-à-dire Pierre ». Jésus rend croyable la prédiction d’une chose future au moyen d’une chose présente : celui qui nommait le père de Pierre prévoyait sans doute l’avenir. Or, il y a de l’honneur et de la gloire à prédire ainsi ce qui ne doit arriver que longtemps après. Au reste ce n’était point là un compliment flatteur, mais une vraie prédiction de l’avenir, l’avenir même le montra. Mais faites attention à la force avec laquelle Jésus reprend la Samaritaine, en lui découvrant sa vie passée : « Vous avez eu cinq maris », lui dit Jésus-Christ, « et maintenant celui que vous avez n’est pas votre mari ». (Jn 4,18) De même son père parle souvent de la prophétie, lorsqu’il s’élève contre le culte des idoles : « Qu’ils découvrent », dit-il, « ce qui vous doit arriver », et encore : « J’ai prédit » l’avenir, « et je vous ai sauvés, et il n’y a point d’étranger parmi vous (Je n’ai pu trouver ces deux passages ni dans les Septante, ni dans la Vulgate. Le saint Docteur a apparemment cité de mémoire non les paroles, mais le sens.) ». Et c’est la même chose dans toutes les prophéties. Car c’est là principalement son œuvre, que les démons ne peuvent imiter, quelque effort qu’ils fassent. En effet, dans les miracles l’apparence et l’illusion peuvent tromper mais la nature immortelle, mais Dieu seul peut exactement prédire l’avenir. Que si quelquefois les démons ont fait des prédictions, ils n’ont fait que tromper les fous ; aussi toujours leurs oracles se sont trouvés faux. Pierre ne répond rien à ce que lui prédit Jésus : il ne voyait rien clairement encore, mais cependant il apprenait : il ne voyait pas clairement la prédiction dans son entier : Car Jésus n’avait pas encore dit : Je te surnommerai Pierre, « et sur cette pierre je bâtirai mon Église », mais : « Tu seras appelé Céphas ». (Mat 16,18) La première parole marquait une plus grande autorité et une plus grande puissance. Jésus-Christ ne révèle pas dès le commencement toute la puissance future de Pierre ; il ménage d’abord ses termes. Mais après qu’il a dévoilé et manifesté sa divinité, il parle alors avec plus d’autorité, disant : « Tu es bienheureux, Simon, parce que c’est mon Père qui t’a révélé ceci » (Mat 16,47), et encore : « Et moi aussi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ». (Id 18) Il lui donna donc ce nom, mais Jacques et son frère, il les appela enfants du tonnerre. (Mrc 3,17) Pourquoi ? Afin de montrer qu’il était celui même qui a donné l’Ancien Testament, qui a changé les noms et a appelé Abram Abraham, Sara Sarra, Jacob Israël. II donna aussi les noms à plusieurs à leur naissance ; comme à Isaac, à Samson et à d’autres dont font mention Isaïe et Osée ; il a même changé à plusieurs le nom que leurs parents leur avaient donné, comme à ceux que je viens de remarquer ci-dessus, et à Jésus, fils de Navé. Les anciens avaient la coutume de donner des noms tirés des faits ainsi fit Élie lui-même. Et ce n’était pas sans raison ; ils en usaient de la sorte, afin que le nom même fût un monument du bienfait de Dieu, ou qu’en exprimant une prophétie il en réveillât le souvenir dans l’esprit des auditeurs : ainsi Dieu a donné à Jean son nom dès le sein de sa mère. Car ceux qui dès l’enfance devaient être célèbres pour leurs vertus, prenaient de là leur nom (Isa 49,1) : mais ceux qui ne devaient se rendre illustres que dans la suite, dans la suite aussi recevaient le nom qui leur était propre. 3. Dans ces temps on donnait donc à chacun plusieurs noms. Maintenant nous n’avons tous qu’un seul et même nom ; mais c’est un nom qui est plus grand que tous ceux-là, puisque nous sommes appelés chrétiens et enfants de Dieu, et amis de Dieu et son corps. Ce nom nous excite et nous encourage plus que tous les autres ; il nous rend plus attentifs et plus diligents à exercer la vertu. Ne faisons donc rien qui soit indigne d’un nom si grand et si honorable : pensons à l’incomparable honneur que nous avons de porter le nom de Jésus-Christ ; car c’est de ce nom que saint Paul nous a appelés chrétiens. Contemplons et respectons la grandeur de ce nom. Si celui qu’on dit fils de quelque grand capitaine ou d’un illustre personnage, conçoit de hauts sentiments quand il entend dire qu’il appartient ou à celui-là ou à celui-ci, se fait un très-grand honneur de porter un si beau nom, et n’omet rien pour ne le pas déshonorer par sa lâcheté nous qui tirons notre nom, non d’un capitaine, non d’un prince de la terre, non d’un ange, ou d’un archange, ou d’un séraphin, mais de leur Roi, n’exposerons-nous pas notre vie, ne la perdrons-nous pas plutôt que de déshonorer celui qui nous a honorés de son nom ? Ne connaissez-vous pas la maison de l’empereur, ses compagnies des gardes, ses soldats armés de boucliers, ses piquiers qui l’accompagnent et gardent sa personne ; ne savez-vous pas de quels honneurs et de quels privilèges ils jouissent ? Ainsi nous qui approchons de beaucoup plus près notre roi, et qui en sommes d’autant plus proches que la tête l’est plus du corps, nous devons tout faire et tout mettre en œuvre pour imiter Jésus-Christ. Que dit donc Jésus-Christ ? « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête ». (Luc 9,58) Si nous exigeons de vous la même chose, peut-être plusieurs trouveront-ils le précepte dur et rigoureux ? C’est pourquoi je ne demanderai pas une imitation si parfaite, pour épargner votre faiblesse. Mais je vous prierai de ne vous pas attacher trop à l’argent, et si, à cause de votre faiblesse, je n’exige de vous qu’une vertu bornée, vous, de votre côté, et à plus forte raison, fuyez l’excès de la perversité. Je ne vous blâme point d’avoir des maisons, des terres, des richesses, des serviteurs ; mais je désire que vous sachiez posséder toutes ces choses comme il convient, et sans péril pour vous. Que veux-je dire par là ? que vous devez en être les maîtres et non pas les esclaves ; les posséder sans qu’elles vous possèdent ; en user et n’en point abuser. Les richesses s’appellent dans la langue grecque d’un mot qui signifie « se servir », pour nous faire entendre que nous devons les faire servir à nos besoins et non pas les renfermer et les garder. L’un est d’un serviteur, l’autre d’un maître ; les garder, c’est la fonction d’un serviteur : s’en servir, les dépenser, c’est agir en maître, c’est montrer son autorité. Vous ne les avez pas reçues pour les enfouir dans la terre, mais pour les distribuer. Si Dieu avait voulu qu’on les gardât, il ne les aurait pas données aux hommes, mais il les aurait laissées cachées dans la terre : comme il veut qu’on les répande, il permet que nous les ayons, afin que nous nous en fassions largesse mutuellement. Que si nous les retenons dans nos maisons, nous n’en sommes donc plus les maîtres. Mais si vous voulez les accroître, et si c’est pour cela que vous les gardez, ce sera sûrement un excellent moyen de les augmenter que de les distribuer et de les répandre de toutes parts (Celui qui a pitié du pauvre, prête au Seigneur à usure, et il lui rendra ce qu’il lui aura prêté. (Pro 19,17)). En effet, nul gain sans frais ; toujours il en coûte pour s’enrichir : ce qui se passe tous les jours dans nos affaires temporelles le montre assez. Ainsi font le marchand et le laboureur ; celui-ci répand sa semence, celui-là son argent : l’un va sur mer et dépense, l’autre, durant toute l’année, s’occupe à semer et à cultiver ce qu’il a semé. Dans le commerce que je vous propose, vous n’avez pas besoin d’équiper des vaisseaux, d’atteler des bœufs, de labourer la terre, vous n’avez pas à observer le temps, ni les saisons, vous n’avez pas la grêle à craindre. Sur cette mer on ne rencontre ni flots, ni rochers, ni écueils. Cette navigation, ce labourage ne requièrent de vous qu’une seule chose : c’est de répandre vos biens. Le vigneron, celui dont Jésus-Christ dit : « Mon Père « est le vigneron » (Jn 15,1), fera tout le reste. Ne serait-il pas très-ridicule de croupir dans la paresse et la fainéantise lorsqu’il ne s’agit que de récolter sans prendre aucune peine, et de prodiguer ses soins, son activité, ses sueurs, ses préoccupations, pour un résultat qui peut tromper nos espérances ? Ne tombons donc pas dans une si grande folie, je vous en conjure, mes frères, il s’agit de notre salut ; laissons ce qui est le plus pénible, et courons à ce qui est aisé et utile ; afin que nous acquérions les biens futurs, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Jean 1:43

HOMÉLIE XX. LE LENDEMAIN JÉSUS VOULANT S’EN ALLER EN GALILÉE, TROUVA PHILIPPE, ET IL LUI DIT : SUIVEZ-MOI. PHILIPPE ÉTAIT DE LA VILLE DE BETHSAÏDE, D’OÙ ÉTAIENT AUSSI ANDRÉ ET PIERRE. (VERS. 43, 44, JUSQU’AU VERS. 49)

ANALYSE.

1. Vocation de Philippe. – D’une seule parole, Jésus l’entraîne à sa suite. – Philippe amène Nathanaël à Jésus. 2 Caractère de Nathanaël, sa prudence ; comment il est amené à la foi.

3. Les fidèles sont dans l’obligation de faire tout ce que Jésus-Christ veut et demande d’eux. – La joie d’avoir, connu Jésus consiste à lui obéir. – Il faut le nourrir quand il a faim, lui donner à boire quand il a soif. – Il ne rejettera point nos présents, quelque petits qu’ils soient. – L’ami reçoit avec plaisir tout ce que lui donne son ami, quelque peu considérable qu’il soit. – L’amour se montre non par les paroles, mais par les œuvres.

1. Tout homme qui cherche avec soin fait quelque profit (Ou bien, selon l’hébreu : « Dans tout travail sera le profit » : ou comme la Vulgate : « Partout où l’on travaille, là est l’abondance ».) : comme, il est écrit dans les Proverbes. Mais Jésus-Christ fait entendre quelque chose de plus, en disant : « Qui cherche, trouve ». (Mat 7,8) Aussi y a-t-il lieu d’admirer que Philippe ait suivi Jésus-Christ. André vint à lui après avoir ouï Jean et Pierre après avoir entendu André. Mais Philippe, sans avoir rien appris de personne, seulement sur ce que Jésus-Christ lui dit : « Suivez-moi », obéit sur-le-champ pour ne le plus quitter et l’annoncer lui-même aux autres. Accourant auprès de Nathanaël, il lui dit : « Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et que les prophètes ont prédit ». (Jn 1,45) Ne voyez-vous pas sa vigilance, son assiduité à lire les livres de Moïse, et qu’il était de ceux qui attendaient la venue de Jésus-Christ ? En effet, ces paroles : « Nous avons trouvé », marquent un homme qui cherche continuellement. « Le lendemain, Jésus voulant s’en aller en Galilée », Jésus-Christ, avant que quelqu’un se soit attaché à lui, n’appelle personne. Et ce n’est pas sans sujet ; c’est l’effet d’une extrême sagesse et d’une très-grande prudence : s’il avait appelé des disciples avant qu’aucun se fût attaché à lui, ils se seraient peut-être retirés dans la suite ; mais ayant d’eux-mêmes pris le parti de le suivre, ils sont demeurés, fermes. Or, s’il appelle Philippe, c’est parce qu’il lui était plus connu que les autres, étant né et ayant été élevé dans la Galilée. Jésus-Christ donc, après avoir reçu ces disciples, part pour en aller chercher d’autres, et il attire à soi Philippe et Nathanaël. Quant à celui-ci, il n’y a pas tant de quoi s’étonner, « la réputation de Jésus s’étant répandue par toute la Syrie » (Mat 4,24) ; mais il est surprenant que Pierre et Jacques et Philippe l’aient suivi, non seulement parce qu’ils ont cru avant d’avoir vu des miracles, mais, encore parce qu’ils étaient de la Galilée, d’où il ne sortait point de prophète et d’où il ne venait rien de bon : car le peuple de ce pays était rustique, simple et grossier. Mais en cela même Jésus-Christ a fait éclater sa puissance, lui qui d’une terre stérile et infructueuse a su tirer ses principaux disciples : Il y a donc de la vraisemblance que Philippe suivit Jésus, pour avoir vu Pierre faire de même et avoir entendu Jean ; il est aussi à croire que la voix de Jésus-Christ avait opéré quelque chose en lui : car Jésus-Christ connaissait ceux qui étaient propres à son ministère. Mais l’évangéliste rapporte sommairement tout ceci. Que le Christ dût venir, Philippe le savait ; mais que celui-ci fût le Christ, c’est ce qu’il ignorait et c’est aussi ce que je crois qu’il avait appris de Pierre ou de Jean-Baptiste. Au reste l’évangéliste nomme la patrie de Philippe, afin de vous apprendre que « Dieu a choisi les faibles, selon le monde ». (1Co 1, 27) « Philippe ayant trouvé Nathanaël, lui dit. « Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et que les prophètes ont prédit ; savoir, Jésus de Nazareth, fils de Joseph ». Philippe dit cela pour donner, par l’autorité de Moïse et des prophètes, plus de créance à sa prédication, et aussi pour rendre son auditeur docile et respectueux. Et comme Nathanaël était savant et très-zélé pour la vérité, ainsi que Jésus-Christ même en rend témoignage, et, que sa propre conduite le prouve, il le renvoie avec raison à. Moïse et aux prophètes, afin que, Jésus-Christ le recevant ensuite, le trouvât instruit. Si l’évangéliste appelle Jésus fils de Joseph, né vous en troublez point, alors on le croyait encore fils de Joseph. Mais, Philippe, par où est-il certain que ce Jésus est celui que vous dites ? Quelle preuve nous en donnez-vous ? Ce n’est pas assez que vous le disiez. Quel prodige, quel miracle avez-vous vu ? Il y a du risque et du péril à croire témérairement de si grandes choses. Quelle raison avez-vous donc ? la même qu’André, dit-il ; car André n’ayant ni assez de force, ni assez de capacité pour annoncer le trésor qu’il avait découvert, ni assez d’éloquence pour le faire connaître, amène son frère à celui qu’il a trouvé. De même Philippe n’explique pas comment ce Jésus est le Christ, ni en quoi, ni quand les prophètes l’ont prédit ; mais il amène Nathanaël à Jésus, bien sûr que désormais il ne le quittera point, s’il a une fois entendu sa parole et sa doctrine. « Nathanaël lui dit : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? Philippe lui dit : « Venez et voyez ». « Jésus voyant Nathanaël qui le venait trouver, dit de lui : Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans artifice ». Nathanaël avait dit : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » Et Jésus le loue et l’admire : mais toutefois n’était-il pas plutôt à blâmer ? Non, certes, ce qu’il avait dit n’était pas une marque d’incrédulité, ni un crime qui méritât une réprimande, mais c’était une chose digne de louanges. Comment et pour quelle raison ? Parce qu’il était plus versé dans les prophéties que Philippe. Il avait appris des Écritures que le Christ devait sortir de Bethléem, et du même bourg, où était né David. Ce bruit s’était répandu parmi les Juifs, et longtemps auparavant un prophète l’avait prédit en ces termes : « Et toi Bethléem, tu n’es pas la dernière d’entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le chef qui conduira mon peuple d’Israël ». (Mic 5,2 ; Mat 2,6 ; Jn 7,42) Nathanaël donc, entendant dire que. Jésus était de Nazareth, se trouble, il chancelle, parce qu’il voit que ce que dit Philippe ne s’accorde pas avec la prédiction du prophète. Mais dans son doute même, considérez quelle est sa prudence et sa retenue ; car il ne réplique pas sur-le-champ. Tu me trompes, Philippe, tu mens : non, je ne te crois point, je n’irai pas le voir : j’ai appris des prophètes qu’il doit sortir de Bethléem, et tu dis qu’il est de Nazareth : ce Jésus n’est donc pas celui que le prophète a prédit. Mais que fait-il ? Il va lui-même le trouver, et ne convenant point qu’il soit de Nazareth, il montre en cela même son zèle, et son amour pour l’Écriture, et qu’il n’est point capable de se laisser surprendre : il marque aussi qu’il désirait ardemment l’avènement du Christ, puisqu’il ne repoussa pas avec mépris celui qui lui annonçait cette nouvelle. C’est qu’il pensait que Philippe ; se trompait vraisemblablement sur le lieu de la naissance. 2. Considérez encore, mes frères, combien il est réservé et modéré, dans le refus qu’il fait d’ajouter foi à ce que dit Philippe, et dans sa manière de l’interroger. Il ne dit pas : la Galilée ne produit rien de bon ; mais : comment peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » Philippe était aussi extrêmement prudent, il ne s’offense, il ne se fâche point de ce que Nathanaël contredit ; mais néanmoins il persiste à vouloir l’amener à Jésus-Christ, et dès le commencement il fait paraître sa fermeté apostolique : c’est pourquoi Jésus-Christ, dit : « Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans artifice ». Un Israélite peut donc être menteur : mais celui-là ne ment pas ; car son jugement est sans prévention : il ne dit rien par faveur ni par haine. : Pourtant, lorsqu’on demanda aux Juifs où devait naître le Christ, ils répondirent : à Bethléem, et s’appuyèrent de ce témoignage : « Et toi, Bethléem, tu n’es pas la dernière d’entre les principales villes de Juda ». Mais c’est avant d’avoir vu Jésus qu’ils rendaient ce témoignage : après l’avoir vu ; ils dissimulaient, par jalousie, leurs anciens propos, et disaient : « Mais pour celui-ci, nous ne savons d’où il est ». (Jn 9,29) Nathanaël n’en use pas ainsi, mais il reste ferme dans l’opinion qu’il avait de lui au commencement, à savoir, qu’il n’était pas de Nazareth. Pourquoi donc les prophètes l’appellent-ils Nazaréen ? (Mat 2,23) Parce qu’il avait été élevé à Nazareth, et qu’il y avait demeuré. Or, Jésus-Christ ne dit pas à Nathanaël : Je ne suis pas de Nazareth, comme Philippe vous l’a dit, mais de Bethléem. Il passe sur cela, il ne lui en parle point, pour ne pas rendre d’abord suspect ce qu’il lui voulait dire. De plus, quand même il l’aurait persuadé qu’il était de Bethléem, toutefois ce n’était point là suffisamment prouver qu’il était le Christ ne pouvait-il être né à Bethléem, sans être le Christ ? Bien d’autres y étaient nés. Il passe donc sur cela, et en déclarant qu’il avait été présent à leur entretien, il fait ce qui pouvait le mieux l’engager à croire. Lorsque Nathanaël eut dit : « D’où me connaissez-vous ? Jésus lui répondit : Avant que Philippe vous eût appelé, je vous ai vu lorsque vous étiez sous le figuier (48) ». Considérez ce caractère ferme et rassis. Jésus-Christ ayant dit de lui : « Voici un vrai Israélite », il n’est pas enflé par ces louanges, ravi de ces éloges ; il persiste à chercher et à examiner avec plus de soin : il veut voir clair. Nathanaël donc, comme homme, cherche et s’informe encore ; mais Jésus comme Dieu répond : Je vous ai déjà vu auparavant car longtemps auparavant Jésus avait connu sa droiture et sa probité, non comme un homme qui l’aurait suivi, mais comme Dieu : Et maintenant je vous ai vu sous le figuier, lorsque nul n’y était avec vous, lorsque vous, Philippe, et vous, Nathanaël, vous étiez tous seuls, et que vous y partiez de moi en tête-à-tête. C’est pourquoi l’évangéliste dit : « Jésus le voyant de loin, dit : Voici un vrai Israélite », pour, faire voir qu’avant même que Philippe arrivât, Jésus-Christ avait rendu ce témoignage, afin qu’il ne fût pas suspect. C’est aussi pour cela qu’il désigne et le temps, et le lieu, et l’arbre. S’il eût seulement dit Je vous avais vu avant que Philippe vînt près de vous, la chose aurait été suspecte ; on aurait cri qu’il avait lui-même envoyé Philippe, et qu’il n’y avait rien de grand, rien d’extraordinaire dans ce qu’il disait : mais en désignant le lieu où Nathanaël parlait avec Philippe, le nom de l’arbre et le temps de l’entretien, il rend indubitable sa connaissance des choses les plus secrètes. Mais ce n’est pas là seulement en quoi il lui manifeste qu’il est le Christ ; il le fait encore d’une autre manière, c’est en lui rappelant ce qu’il avait dit, savoir : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » Voilà comment Jésus gagna Nathanaël et se l’attacha très étroitement ; et aussi pour ne l’avoir pas blâmé d’avoir parlé de la sorte, et l’avoir même loué et admiré : Voilà par où Nathanaël connut que Jésus était véritablement le Christ ; à savoir par la découverte qui lui fut faite de sa propre pensée et de ses sentiments, Jésus lui ayant montré qu’il voyait et savait parfaitement ce qui se passait dans son cœur ; mais surtout parce qu’il ne le reprit pas de ce qu’il avait paru dire contre lui, et qu’au contraire il l’en loua. Jésus lui dit encore que c’était Philippe qui l’avait appelé, mais il passa sur le reste et ne lui parla point de ce qu’ils avaient dit ensemble, laissant cette tâche à sa conscience, et ne voulant point le confondre davantage. 3. Quoi donc ? Est-ce que Jésus vit seulement Nathanaël, lorsque Philippe l’appela ? ou ne l’avait-il pas vu auparavant avec cet œil qui ne dort jamais ? certainement il l’avait vu : que, personne n’en doute. Mais Jésus n’a dû dire alors que ce qui était nécessaire. Nathanaël confessa donc que Jésus était le Christ, en voyant un signe évident de sa prescience ; ses hésitations avaient prouvé sa sagesse ; son acquiescement démontra sa bonne foi. Car « il repartit à Jésus », dit le texte sacré : « Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d’Israël (49) ». Ne voyez-vous pas là une âme qui subitement tressaille de joie ? Ne voyez-vous pas un homme qui, par ses paroles, embrasse Jésus ? Vous êtes, dit-il, celui qui est attendu et désiré. Ne le voyez-vous pas s’étonner, admirer, tressaillir et bondir de joie ? Nous devons être aussi dans la joie, nous qui avons reçu la connaissance du Fils de Dieu ; nous devons, dis-je, non seulement nous réjouir au fond du cœur, mais encore marquer et exprimer au-dehors notre joie par nos œuvres mêmes. Mais cette joie, en quoi consiste-t-elle ? A être obéissants à celui que vous avez connu. Or, cette obéissance consiste à faire ce que veut Jésus-Christ : si nous faisons ce qui irrite sa colère, comment manifesterons-nous notre allégresse ? Ne voyez-vous pas que celui qui a reçu son ami dans sa maison, fait tout avec joie, qu’il court de tous côtés, qu’il n’épargne rien ; fût-il besoin de répandre même tout son bien, il est prêt à le faire, et cela uniquement pour plaire, à son ami. S’il n’accourait pas quand il l’appelle, s’il ne faisait pas toutes choses selon son désir et sa volonté, assurât-il même mille fois qu’il se réjouit de son arrivée, son hôte ne le croirait point, et ce serait avec raison : il faut en effet marquer sa joie par ses œuvres et par ses actions. C’est pourquoi Jésus-Christ étant venu chez nous, montrons que nous nous en réjouissons et ne faisons rien qui puisse lui déplaire et le fâcher ; parons, ornons cette maison où il est venu : voilà ce qu’on doit faire quand on est dans la joie. Présentons-lui à manger ce qui est le plus de son goût : c’est là ce que doit faire celui qui est dans l’allégresse. Mais quelle est la nourriture que nous lui devons présenter ? Il nous l’apprend lui-même : « Ma nourriture », dit-il, « est de faire la volonté de celui qui « m’a envoyé ».(Jn 4,34) Donnons-lui à manger lorsqu’il a faim ; donnons-lui à boire lorsqu’il a soif : quand vous ne lui donneriez qu’un verre d’eau froide, il le recevra, car il vous aime : les présents de l’ami, quelque petits qu’ils soient, paraissent grands à un ami. Seulement ne soyez point paresseux, ni lents à donner ; quand vous ne donneriez que deux oboles, il ne les rejettera point, mais il les recevra comme quelque chose de grand prix. En effet, n’ayant besoin de personne, et ces choses ne lui étant nullement nécessaires, c’est avec raison qu’il ne regarde point à la grandeur des dons, mais à l’intention et à la volonté de celui qui donne. Seulement faites voir que vous êtes content de l’avoir chez vous, qu’il n’est rien que vous ne soyez prêts à faire pour lui, et que sa présence vous réjouit. Considérez quel amour il a pour vous ; c’est pour vous qu’il est venu, pour vous il a donné sa vie. Et après de si grands bienfaits, il ne refuse même pas de vous prier. Car, dit saint Paul : « Nous faisons la charge d’ambassadeur pour Jésus-Christ, et c’est Dieu même qui vous exhorte par notre bouche ». (2Co 5,20) Et qui est assez insensé pour ne pas aimer son Seigneur ? Et ce que je dis là, je sais qu’aucun de vous ne le démentira de la bouche ni du cœur. Mais celui que l’on aime veut qu’on lui marque son amour, non seulement par des paroles, mais encore par des œuvres. Dire que l’on aime, et ne point faire ce qu’ont coutume de faire ceux qui aiment, c’est sûrement une chose bien ridicule et devant Dieu et devant les hommes. Puis donc qu’il est non seulement inutile, mais encore très-nuisible, de confesser Jésus-Christ seulement de bouche, et de le renoncer par ses œuvres, je vous conjure, mes frères, de le confesser également par vos actes, afin que Jésus-Christ lui-même nous reconnaisse en ce jour, où il déclarera devant son Père ceux qui sont dignes « d’être reçus de lui ». C’est la grâce que je vous souhaite en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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