Commentaires de saint Jean ChrysostomeJean 1
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HOMÉLIE IX. IL EST VENU CHEZ. SOI, ET LES SIENS NE L’ONT POINT REÇU. (JUSQU’AU VERSET 11)
ANALYSE.
1. Les siens ne l’ont pas reçu. – Qui sont les siens ? – Les Juifs d’abord, qui étaient son peuple choisi, puis ceux des antres hommes qui n’ont pas cru en lui et qui lui appartiennent comme ses créatures.
2. L’incrédulité, cause de l’aveuglement des Juifs : l’orgueil, cause de leur incrédulité. – la grâce que Dieu a miséricordieusement répandue sur les gentils ne fait aucun tort aux Juifs – Saint Paul les reprend et rabaisse leur orgueil et leur insolence. – Ils sont jaloux du salut des gentils. – L’orgueil rend toutes les vertus inutiles.
1. Si vous gardez fidèlement dans votre mémoire nos précédentes instructions, ce sera pour nous un encouragement à continuer notre tâche avec un redoublement d’ardeur, dans la certitude que nos efforts ne sont point perdus. Si vous vous souvenez de ce que nous avons dit, vous aurez plus de facilité à comprendre la suite, et nous, nous aurons moins de peine, car nous serons secondés par votre zèle qui vous fera voir plus nettement ce qu’il nous reste à vous exposer. Celui qui oublie continuellement ce qu’on vient de lui enseigner, aura toujours besoin d’un maître, et ne saura jamais rien ; mais celui qui retient ce qu’on lui a enseigné, et qui y ajoute ce qu’on lui enseigne de nouveau, de disciple qu’il était, deviendra bientôt maître lui-même, et se rendra utile et à soi et aux autres. Voilà le fruit que j’attends de mes discours, si je n’augure pas trop de votre zèle à venir m’écouter. Commençons donc, déposons l’argent du Seigneur dans vos âmes, comme dans un trésor très-fidèle et très sûr, et tâchons de vous expliquer, autant que la grâce du Saint-Esprit nous donnera de force et de lumière, le sujet que nous nous sommes proposés de traiter aujourd’hui. L’évangéliste, parlant des premiers temps, avait dit : « Le monde ne l’a point connu ». Maintenant il descend au temps de la prédication et il dit : « Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont point reçu ». Il appelle en cet endroit les siens, les Juifs, comme étant particulièrement son peuple, ou même tous les hommes, comme ayant été créés par lui. Et comme, s’étonnant de la folie de plusieurs et rougissant pour notre commune nature, il disait là que le monde, qui a été fait par lui, n’avait point connu son Créateur ; de même ici sa douleur et son affliction de l’ingratitude des Juifs et de plusieurs autres, le poussant à prononcer une plus forte et plus griève accusation, il dit : « Les siens ne l’ont point reçu », quoiqu’il soit venu chez eux. Et non seulement lui, mais encore les prophètes ont dit avec étonnement la même chose ; saint Paul en a aussi marqué sa surprise. Écoutez d’abord la voix des prophètes parlant au nom de Jésus-Christ : « Un peuple que je n’avais point connu m’a été assujetti : il a m’a obéi aussitôt qu’il a entendu ma voix. Des enfants étrangers m’ont manqué de fidélité ; des enfants étrangers sont tombés dans la vieillesse ; ils ont boité et n’ont plus marché et dans leurs voies ». (Psa 18,48) Et encore : « Ceux à qui il n’a point été parlé de lui le verront, et ceux qui n’ont point ouï entendront ». Et : « J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas ; je me suis fait a voir à ceux qui ne demandaient point à me connaître (Ce passage est conçu un peu différemment et dans les Septante et dans la Vulgate : le saint Docteur l’a apparemment cité de mémoire, ou sur quelque manuscrit particulier.) ». (Isa 65,1) Saint Paul écrit aux Romains en ces termes : « Après cela, que dirons-nous, sinon qu’Israël, qui recherchait la justice, ne l’a point trouvée ; mais que a ceux qui ont été choisis de Dieu l’ont trouvée ? » (Rom 11,7) Et ailleurs : « Que dirons-nous donc, sinon que les nations qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice ; et que les Israélites, au contraire, qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point venus à la loi de la justice ? » (Rom 9,30) C’est effectivement une chose surprenante devoir que ceux qui sont nourris dans la doctrine des prophètes, à qui on lit tous les jours Moïse, qui parle en mille endroits de l’avènement de Jésus-Christ, et les prophètes de l’époque postérieure ; que ceux qui ont vu Jésus-Christ même opérant continuellement des miracles, ne demeurant et ne conversant qu’avec eux, et ne permettant point encore alors à ses disciples d’aller vers les gentils, ni d’entrer dans les villes des Samaritains (Mat 10,5), ce qu’il ne faisait pas lui-même ; mais qui leur disait souvent qu’il n’avait été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mat 15,24) : il y a, dis-je, de quoi s’étonner, qu’après tant de miracles opérés en leur faveur, les Juifs, à qui on lisait tous les jours les prophètes, et qui ont entendu les continuelles prédications de Jésus-Christ même, se soient rendus si aveugles et si sourds, qu’aucune de ces preuves n’ait pu les amener à croire en Jésus-Christ. Les gentils, au contraire, privés de tous ces avantages, n’avaient aucunement ouï parler des divins oracles : il ne s’en était pas même présenté à eux la moindre idée en songe, mais des fables insensées (car c’est ainsi que j’appelle la philosophie des païens), occupaient tout leur temps et faisaient toute leur science ; uniquement appliqués et livrés aux rêveries des poètes, ils s’étaient attachés au culte des idoles de bois et de pierre ; et, soit sur le dogme, soit sur la morale, ils n’avaient nulle idée bonne ou saine : leur vie était encore plus impure et plus criminelle que leur doctrine. Et, en effet, pouvait-on attendre autre chose de gens qui voyaient leurs dieux se plaire aux crimes les plus infâmes ; des dieux dont le culte ne consistait qu’en des paroles obscènes et des actions encore plus obscènes et plus impudiques, et qui se trouvaient par là fêtés et honorés ; des dieux auxquels on rendait hommage par des meurtres abominables et des massacres d’enfants, en quoi leurs adorateurs ne faisaient que suivre leur exemple. Ces hommes, toutefois, qui étaient ainsi tombés dans l’abîme même de la corruption et de la méchanceté, en ont été tout à coup retirés comme par une espèce de ressort et de machine, et se sont montrés à nous du haut des cieux dans tout l’éclat de la gloire. Mais comment et par quelle voie ce prodige est-il arrivé ? Saint Paul nous l’apprend, écoutez-le, car ce bienheureux apôtre n’a pas cessé de chercher soigneusement la cause de cet événement extraordinaire jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée pour nous la découvrir ensuite. Quelle est-elle, et d’où venait aux Juifs un si grand aveuglement ? Apprenez-le de celui à qui avait été confié le ministère de la prédication. Que dit donc saint Paul pour dissiper le doute où plusieurs étaient ? Les Juifs, dit-il, « ne connaissant point la justice qui vient de Dieu, et s’efforçant d’établir leur propre justice, ne se sont point soumis à Dieu pour recevoir cette justice qui vient de lui ». (Rom 10,3) Voilà l’origine de leur malheur. L’Apôtre l’explique encore ailleurs en d’autres termes : « Que dirons-nous donc, sinon que les nations qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice, et la justice qui vient de la foi ; et que les Israélites, au contraire, qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice ? » Dites-nous, grand apôtre, quelle en est la raison ? « C’est parce qu’ils ne l’ont point recherchée par la foi, car ils se sont heurtés contre la pierre d’achoppement » (Rom 9,30-32) ; c’est-à-dire leur incrédulité a été la cause de leurs maux, et c’est de leur orgueil qu’est née leur incrédulité. Les Juifs, qui avaient auparavant de grands avantages sur les gentils, comme d’avoir reçu la loi, de connaître Dieu, et bien d’autres que Saint Paul rapporte (FreChry:Rom.2.1), voyant qu’après l’avènement de Jésus-Christ les gentils qui avaient été appelés à la foi jouissaient également avec eux des mêmes honneurs et des mêmes prérogatives ; qu’après avoir embrassé la foi il n’y avait nulle différence, nulle distinction entre le circoncis et l’incirconcis, passèrent de l’orgueil à la jalousie, et ne purent souffrir cette immense et ineffable miséricorde du Seigneur : ce qui ne venait que de leur orgueilleuse insolence, de leur méchanceté et de leur égoïsme. 2. Mais, ô les plus insensés de tous les hommes ! quel tort Dieu vous a-t-il fait en étendant sa divine providence sur les autres nations ? la participation des autres à la même grâce et aux mêmes bienfaits a-t-elle diminué vos biens ? mais la malignité est aveugle, et elle se rend difficilement compte de ce qu’il convient de faire. Les Juifs donc, aigris et irrités de voir que d’autres allaient participer à leur liberté, ont eu la rage de se plonger eux-mêmes le poignard dans le sein, et par là ils se sont exclus, comme de juste, de la miséricorde de Dieu. Jésus-Christ leur dit : « Mon ami, je ne vous fais point de tort ; pour moi je veux donner à ceux-ci autant qu’à vous ». (Mat 20,13-14) Mais disons plutôt qu’ils ne méritent pas même qu’on leur tienne ce langage. Celui à qui il s’adresse, s’il souffrait avec peine, s’il se plaignait que son maître donnât une pareille récompense à ses compagnons, pouvait du moins représenter ses peines, ses sueurs ; qu’il avait travaillé tout le long du jour, et qu’il avait porté le poids de la chaleur ; mais ceux-ci, qu’ont-ils à dire ? que peuvent-ils alléguer ? certainement, rien de semblable. Ils n’ont en eux que lâcheté, qu’intempérance et mille autres vices dont les prophètes, les accusaient et leur faisaient des reproches continuels, et, par ces vices, ils n’offensaient pas moins Dieu que les gentils. Saint Paul le déclare quand il dit : « Car il n’y a nulle différence entre le juif et le gentil, parce que tous ont péché et ont besoin, de la gloire de Dieu, étant justifiés gratuitement par sa grâce ». (Rom 3,22-24) L’apôtre traite pleinement ce sujet dans cette épître, et le fait d’une manière très utile et très-prudente. Au commencement il montre qu’ils ont mérité même d’être plus sévèrement punis que les gentils. « Car », dit-il, « tous ceux qui ont péché étant sous la Loi, seront jugés par la Loi (Rom 2,12), c’est-à-dire, avec plus de rigueur, parce qu’outre – la nature, ils auront aussi la Loi pour accusatrice : et non seulement pour cela, mais encore pour avoir été cause que les nations ont blasphémé Dieu : « Car », dit l’Écriture, « vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations ». (Isa 52,5 ; Rom 2,24) La vocation des gentils était donc ce qui irritait le plus les Juifs. Car les fidèles circoncis en étaient eux-mêmes frappés d’étonnement c’est pourquoi, lorsque saint Pierre fut de retour de Césarée à Jérusalem, ils lui firent des reproches et des plaintes d’avoir été chez des hommes incirconcis, et d’avoir mangé avec eux. (Act 11,3 et suiv) Et après qu’il leur eut appris qu’il n’avait rien fait que par l’ordre de Dieu, ils s’étonnaient encore de voir (lue la grâce du Saint-Esprit se répandait aussi sur les gentils (Act 10,45) : en quoi ils montraient visiblement qu’ils ne s’y étaient jamais attendus. Saint Paul sachant donc bien que c’était là ce : qui les piquait et les chagrinait le plus, ne perd aucune occasion de réprimer leur orgueil et de rabaisser leur hauteur et leur insolence. Voyez, mes frères, comment il s’y prend après avoir disputé contre les gentils, avoir montré qu’ils étaient tout à fait inexcusables, qu’ils n’avaient nulle espérance de salut, et leur avoir vivement reproché leurs erreurs et leurs dissolutions, il adresse la parole aux Juifs il raconte d’abord ce que le prophète avait dit d’eux, qu’ils étaient méchants, fourbes, trompeurs, qu’ils étaient tous devenus inutiles, que nul d’eux ne cherchait Dieu, – mais que tous s’étaient détournés de la droite voie (Psa 14,3-5, et 52, 3-4), et bien d’antres choses semblables, à quoi il ajoute : « Or, nous, savons que toutes les paroles de la Loi s’adressent à ceux qui sont sous la Loi, afin que toute bouche soit, fermée, et que tout le monde se reconnaisse condamnable devant Dieu…… Parce que tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu ». (Rom 3,19, 23) De quoi donc, ô Juifs ! pouvez-vous vous glorifier ? d’où vous vient tant d’orgueil ? On vous a aussi fermé la bouche, votre confiance vous est ôtée, vous êtes condamnables avec tout le monde, et vous avez besoin, comme les autres, d’être justifiés gratuitement. Et certes, quand même vous auriez toujours bien vécu, quand même vous auriez sujet d’avoir une grande confiance en Dieu, vous n’auriez jamais dû porter envie à ceux à qui le Seigneur, par sa bonté, a bien voulu faire miséricorde et accorder la grâce du salut. Car c’est le fait d’une extrême méchanceté de ne pouvoir souffrir qu’on fasse du bien aux autres, et principalement quand il ne vous en revient aucun mal. Encore, si le salut d’autrui vous faisait tort, vos plaintes seraient excusables, bien que peu dignes d’hommes instruits dans la sagesse ; mais si le malheur d’autrui n’augmente pas votre récompense, et si son bonheur ne diminue point le vôtre, pourquoi volis affliger qu’un autre ait reculé salut gratuitement ? Il fallait donc, comme je l’ai dit, quand même votre vie aurait été irréprochable, ne vous pas chagriner que Dieu ait étendu la grâce du salut sur les gentils. Mais vous-mêmes étant coupables des mêmes péchés et ayant également offensé le Seigneur, que vous ne puissiez supporter qu’il fasse du bien aux autres, que vous vous vantiez d’avoir seuls droit i la grâce, ce n’est point là seulement une marque d’orgueil et d’envie, c’est encore une si grande et si extrême folie, qu’elle vous vend dignes des supplices les plus rigoureux. Car vous avez planté l’orgueil dans votre cœur, et l’orgueil est la racine de tous les maux. Voilà pourquoi un Sage disait : « Le principe de tout péché, est l’orgueil » (Sir 10,15), c’est-à-dire, l’orgueil est la racine, la source et le père de tout péché. C’est l’orgueil qui a fait déchoir le premier homme de sa félicité primitive. Le diable par qui il fut trompé, c’est l’orgueil encore qui l’avait fait tomber lui-même de la sublime dignité où il était élevé : il le savait bien, ce malin esprit, que ce péché avait la force de chasser du ciel même ceux qui en sont atteints : aussi prit-il cette voie pour dépouiller Adam de tous ses honneurs. C’est en enflant son cœur de l’orgueilleuse espérance de devenir égal à Dieu, qu’il l’a abattu, et l’a précipité au fond de la terre. Rien n’est en effet plus capable d’éloigner de nous la miséricorde de Dieu, et de nous livrer au feu de l’enfer que la tyrannie de l’orgueil. Quand elle possède notre cœur, toute notre vie devient impure : fussions-nous chastes et vierges : fussions-nous adonnés au jeûne, à la prière, à l’aumône et aux plus saintes pratiques : « Tout homme », dit l’Écriture, « qui a le cœur superbe, est souillé devant le Seigneur ». (Pro 16,5, Sept) Réprimons donc, mes chers frères, réprimons cette élévation, cette enflure du cœur, si nous voulons être purs et échapper au supplice qui a été préparé pour le diable. Écoutez ce que dit saint Paul, et vous apprendrez que l’orgueilleux sera condamné au même supplice que le diable : « Que ce ne soit point un néophyte », dit-il, « de peur que, s’élevant d’orgueil, il ne tombe dans le jugement et dans le piège du diable ». (1Ti 3,6-7) Que veut dire le saint apôtre parle mot de « jugement ? » il veut dire : la même condamnation, le même supplice. Mais comment éviterez-vous ce malheur ? vous l’éviterez, si vous réfléchissez en vous-même sur votre nature, sur la multitude de vos péchés, sur la grandeur des tourments si vous considérez combien est fragile et périssable ce qui paraît brillant en ce monde, et que tout cela se flétrit plus vite que l’herbe et les fleurs du printemps. Non, le diable, quelque effort qu’il fasse, ne pourra pas facilement enfler nos cœurs d’orgueil, ni nous prendre en trahison, si nous nous occupons souvent de ces pensées, et si nous nous rappelons continuellement le souvenir des hommes les plus distingués par leurs vertus. Que le Dieu des humbles, le bon Dieu, le Dieu clément, nous donne et à vous et à moi un cœur contrit et humilié 1 Par là tout le reste nous deviendra facile pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui, et avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Jean 1:12
HOMÉLIE X. IL EST VENU CHEZ SOI, ET LES SIENS NE L’ONT POINT REÇU. (JUSQU’AU VERSET, 14)
ANALYSE.
1. Dieu ne force et ne ; contraint point notre libre arbitre.
2. Ce que signifie cette parole : Il est venu. – Que ceux qui n’ont pas voulu recevoir Jésus-Christ sont assez punis par le fait et par les suites de ce refus. – Effets du baptême.
3. Qu’il dépend de nous de conserver la pureté de notre baptême. – Peines et châtiments de ceux qui souillent la robe qu’ils ont reçue dans le baptême. – La foi et la pureté de la vie nécessaires au salut. – De quelle robe doivent se revêtir ceux qui sont appelés aux noces royales.
1. Dieu, qui est clément, libéral et magnifique dans ses dons, Dieu, mes chers frères, n’oublie et n’omet rien de ce qu’il faut pour que nous brillions par l’éclat de nos vertus, parce qu’il veut que nous nous rendions dignes de son approbation ; et ce n’est point par force ou par contrainte qu’il veut que nous allions à lui ; mais il invite, il attire par les bienfaits tous ceux qui veulent se laisser persuader. Voilà pourquoi, à sa venue, les uns l’ont reçu, les autres, repoussé : c’est qu’il ne veut point de serviteur qui le serve malgré soi, ou forcément ; mais il veut que tous viennent à lui librement et volontairement, et qu’ils lui rendent des actions de grâces de cette sorte de servitude. Les hommes ont besoin de l’aide des serviteurs, voilà pourquoi ils les soumettent malgré eux à la loi de l’obéissance ; mais Dieu n’ayant besoin de personne (Act 17,25), n’étant nullement sujet aux nécessités qui pèsent sur nous, et ne faisant rien que pour notre salut, laisse tout à notre libre arbitre et à notre volonté ; c’est pourquoi il ne force et ne contraint personne, et dans tout ce qu’il fait il n’a en vue que notre utilité. En effet, servir Dieu forcément et malgré soi, ce serait la même chose que de ne le point servir du tout. Pourquoi donc, direz-vous, punit-il ceux qui ne veulent point lui obéir ? Et pourquoi a-t-il menacé de l’enfer ceux qui ne gardent pas ses commandements ? c’est parce qu’étant bon, il prend un grand soin de nous, quoique nous ne lui soyons pas obéissants, et qu’il ne s’éloigne et ne se retire pas de nous, lors même que nous nous dérobons et que nous fuyons. Or, comme nous n’avons pas voulu entrer par cette première voie des dons et des grâces, ni nous rendre à la persuasion et aux bienfaits, il en a pris une autre, et c’est celle des supplices et des tourments, qui véritablement est très-rigoureuse, mais toutefois nécessaire. Car la première ayant été méprisée, la seconde est devenue absolument indispensable. En effet, les législateurs établissent contre les coupables des peines nombreuses et sévères, et cependant nous ne les haïssons pas ; nous ne faisons que les en honorer davantage, car sans rien exiger de nous, et souvent même sans connaître ceux que protégeraient leurs lois, ils ont veillé et pourvu à notre sûreté et au bon ordre de la république, soit en comblant d’honneurs les gens de bien et les élevant aux dignités, soit en réprimant et punissant les malfaiteurs qui troublent le repos public. Que si, dis-je, nous les admirons et nous les aimons, ne devons-nous pas beaucoup plus admirer et aimer Dieu, qui a un si grand soin des hommes ? car il y a une différence extrême et infinie entre leurs soins et la providence que Dieu a pour nous : certes, les richesses de sa bonté sont ineffables, et surpassent tout ce qu’on en pourrait dire. Ici, mes frères, renouvelez votre attention « Il est venu chez soi », non par nécessité Dieu, comme je l’ai dit, n’a besoin de rien ; mais il est venu pour répandre ses grâces et ses bienfaits sur les siens. Et quoiqu’il soit venu pour leur utilité, pour leur faire du bien, ceux qui étaient les siens ne l’ont point reçu, ils l’ont au contraire rejeté. Et encore ne s’en sont-ils pas contentés ; mais après l’avoir jeté hors de la vigne, ils l’ont tué. (Mat 21,39) Néanmoins, il ne les a point exclus de la pénitence ; mais il leur a promis que si, après une action si noire et si détestable, ils voulaient laver leurs crimes en croyant en lui, Il les rendrait égaux à ceux qui n’ont rien fait de semblable, et même à ses amis les plus dévoués. Au reste, je ne parle point en l’air ni pour vous faire illusion : tout ce qui est arrivé à saint Paul en rend un assez éclatant témoignage. Paul avait persécuté Jésus-Christ après sa mort ; il avait lapidé par les mains de plusieurs (Saint Paul a lapidé saint Étienne par les mains de plusieurs, en gardant leurs vêtements.) Étienne son martyr ; mais quand il eut fait pénitence, qu’il eut condamné ses premières erreurs et se fut rallié à celui qu’il avait persécuté, le divin Sauveur le mit aussitôt parmi ses amis, et au premier rang, en chargeant de l’annoncer et de répandre sa doctrine dans tout le monde, ce blasphémateur, ce persécuteur, cet impie (1Ti 1,13) ainsi que dans la joie dont son âme est pénétrée en songeant à la miséricorde divine ; il ne rougit pas de le déclarer lui-même ; que dis-je ? il ne craint pas même de rendre publics à la face de tout l’univers, dans ses épîtres, et de graver, pour ainsi dire, sur une colonne, les crimes qui avaient précédé sa conversion ; persuadé qu’il était mieux d’exposer à la censure publique sa vie passée, afin que la grandeur du bienfait qu’il avait reçu de Dieu parût et éclatât manifestement, que de laisser dans l’ombré cette infinie et ineffable bonté dans la crainte de dévoiler aux yeux de tous ses propres égarements. Voilà pourquoi il parle très-souvent des persécutions qu’il a dirigées contre l’Église, des pièges qu’il lui a tendus et des guerres qu’il lui a faites. Tantôt il dit : « Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu ». (1Co 15,9) Tantôt, Jésus-Christ « est venu a dans le monde sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier ». (1Ti 1, 15) Et encore : « Vous savez de quelle manière j’ai vécu autrefois dans le judaïsme, avec quel excès de fureur je persécutais l’Église de Dieu, et la ravageais ». (Gal 1,13) 2. C’est en effet comme pour reconnaître publiquement la patience dont Jésus-Christ avait usé à son égard, en montrant quel homme, quel ennemi lui avait dû son salut, que le saint apôtre raconte ainsi librement la guerre qu’il lui faisait au commencement avec tant de fureur, donnant aussi par là une bonne espérance à ceux qui auraient pu se désespérer : car il dit que Jésus-Christ l’a reçu à pénitence, et lui a fait miséricorde, afin qu’il fût le premier en qui le divin Sauveur fit éclater son extrême patience et les immenses richesses de sa bonté, et qu’il devînt comme un modèle et un exemple à ceux qui croiront au Seigneur pour acquérir la vie éternelle. (1Ti 1,16) Les hommes avaient commis des crimes trop énormes et trop grands pour en pouvoir jamais attendre le pardon, et c’était pour le faire connaître que l’évangéliste disait : « Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont point reçu ». D’où est-il venu celui qui remplit tout, qui est présent partout ? Quel lieu a-t-il quitté celui qui tient et renferme tout dans sa main ? Véritablement il n’a quitté aucun lieu, et comment le pourrait-il ? mais il semble en quitter un en descendant chez nous. Comme étant dans le monde, il ne paraissait pas y être, parce qu’il n’y était pas encore connu ; il s’est ensuite fait connaître lui-même, lorsqu’il a bien voulu se revêtir de notre chair. Et c’est cette descente et cette manifestation que l’Écriture appelle sa venue. Il y a de quoi s’étonner ici, mes chers frères, que le disciple ne rougisse pas de l’outrage qui a été fait à son maître (« L’outrage qui a été fait à son maître ». Saint Jean n’en rougit pas puisqu’il dit clairement gîte le maître « est venu chez soi, et que les siens ne l’ont point reçu », et que non seulement ils ne l’ont point reçu, mais encore qu’ils l’ont rejeté, chassé de la vigne, et tué.), qu’il ne craigne pas de le consigner par écrit : mais cela même montre parfaitement son ardent amour pour la vérité. A bien considérer les choses, c’est pour les offenseurs qu’il faudrait rougir, et non pour l’offensé, qui n’a fait que croître en gloire, pour s’être montré si charitable envers ceux qui l’avaient outragé : mais eux au contraire ont été regardés de tout le monde comme des ingrats et des scélérats, pour avoir chassé comme un adversaire et un ennemi, celui qui était venu leur apporter tant de biens. Et ce n’est point encore là tout le tort qu’ils se sont fait, ails ont en outre été exclus des dons et des grâces qu’ont obtenus ceux qui l’ont reçu. « Mais », dit saint Jean : « il a donné à tous ceux qui l’ont reçu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu (12) ». Pourquoi, ô bienheureux évangéliste, ne nous racontez-vous pas le supplice auquel ont été livrés ceux qui ne l’ont point reçu ? vous vous contentez de nous apprendre qu’ils étaient les siens, et que lé maître étant venu chez soi, les siens ne l’avaient point reçu, mais vous n’avez point ajouté, ni à quelle peine ils sont destinés, ni quel sera leur supplice. Cependant, si vous le leur aviez découvert, vous les auriez rendus plus timides et plus retenus, et par la menace que vous leur auriez faite, vous auriez pu amollir la dureté de leur cœur orgueilleux et superbe. Pourquoi donc êtes-vous demeuré dans le silence ? Mais est-il un plus grand supplice, répondra-t-il, que de n’avoir pas voulu soi-même être fait enfant de Dieu, en ayant reçu le pouvoir ; et de s’être volontairement privé d’une si éminente dignité et d’un si grand honneur ? et toutefois, de n’avoir pas reçu ce don et cette grâce, ce n’est point en cela seul que consiste le supplice qu’ils subiront, ils seront aussi jetés dans un feu qui ne s’éteindra point. L’évangéliste l’a dans la suite plus ouvertement déclaré. En attendant, il raconte les biens ineffables que recevront ceux qui l’ont reçu, et il les explique dans ce peu de paroles : « Il a donné à tous ceux qui l’ont reçu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu » : soit serviteurs, soit libres, soit Grecs, soit Barbares, soit Scythes, soit ignorants, soit savants, soit hommes, soit femmes, soit enfants, soit vieillards, soit ceux qui sont honorés, soit ceux qui sont méprisés, soit riches, soit pauvres, soit princes, soit particuliers : tous, dit-il, tous reçoivent le même honneur. La foi et la grâce du Saint-Esprit ôtant l’inégalité des conditions humaines, les réduit toutes en un même état, n’en fait qu’une seule, marquée du même sceau royal. Est-il rien d’égal à cette bonté ? Un roi, formé de la même boue que nous, ne daigne pas enrôler dans son armée royale, s’ils ont été dans la servitude, ses pareils, ses semblables, dont beaucoup peuvent valoir mieux que lui : mais le fils unique de Dieu ne dédaigne pas d’écrire au livre de ses enfants les publicains, les magiciens, les esclaves et les plus vils de tous les hommes, avec une foule d’estropiés et d’infirmes. Tant est efficace la foi en Jésus-Christ ! tant sa grâce est grande et puissante l et de même que le feu n’a qu’à toucher un minerai pour en faire aussitôt de l’or : ainsi, et encore mieux, le baptême change la boue en or chez ceux qu’il purifie ; l’Esprit-Saint, comme un feu, tombant alors dans nos âmes et consumant l’image de boue, la refond, pour ainsi dire, et en forme une image nouvelle, céleste et brillante. Et pourquoi l’évangéliste n’a-t-il pas dit : il les a faits enfants de Dieu, mais : « Il leur a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu ? » C’est pour montrer que nous avons besoin de beaucoup d’attention et de soin pour conserver pure et sans tache l’image de l’adoption, qui a été imprimée en nous dans le baptême, et pour faire connaître en même temps que personne ne peut nous ôter ce pouvoir, si nous ne nous en dépouillons pas nous-mêmes les premiers. Si ceux qui ont reçu mandat des hommes pour traiter quelque affaire, ont presque autant de pouvoir que ceux qui leur ont donné commission, à combien plus forte raison nous, qui avons reçu de Dieu cette dignité, si nous ne faisons rien qui nous en rende indignes, serons-nous puissants et les plus puissants de tous les hommes, puisque celui qui nous y a élevés est lui-même tout ce qu’il y a de plus grand et de plus excellent. Saint Jean veut encore nous apprendre que la grâce même ne se répand pas indifféremment sur toutes sortes de personnes, mais seulement sur les hommes de bonne volonté : c’est à eux qu’est donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu : car s’ils ne le veulent point, ce don n’arrive pas, et l’effet est nul. 3. Partout le saint évangéliste rejette la nécessité pour y substituer le libre arbitre et la volonté c’est ce qu’il fait ici même. Car, dans ces mystérieuses opérations, une chose est de Dieu, c’est-à-dire, de donner la grâce ; l’autre est de l’homme, à savoir, de donner sa foi ; mais on a besoin ensuite d’une grande attention et de beaucoup de soin. Pour conserver la pureté de l’âme, il ne suffit pas seulement d’être baptisé et de croire, mais il faut, si nous voulons jouir toujours de cet aimable don, il faut mener une vie qui en soit digne et Dieu a voulu que cela fût en notre pouvoir. Le baptême nous fait renaître par une génération mystique et spirituelle, et lave les péchés que nous avons commis auparavant : mais il est en notre pouvoir, et il dépend de notre attention et de nos soins, de demeurer purs dans la suite et de ne plus contracter de souillures. Voilà pourquoi saint Jean raconte la manière dont se fait la génération spirituelle ; et par la comparaison qu’il en fait avec la naissance charnelle, il en démontre l’excellence en ces termes : « Qui ne sont point nés a du sang, ni de la volonté de la chair, ni de a la volonté de l’homme, mais de Dieu a même (13) ». Et il l’a ainsi racontée, afin que, connaissant la bassesse de la première qui vient du sang et de la volonté de la chair, et qu’ayant compris la dignité et la sublimité de la seconde que la grâce produit, nous concevions de celle-ci une grande et une juste idée, répondant à la majesté de celui qui l’opère, et que nous apportions ensuite beaucoup de soin à la conserver dans toute sa pureté. Nous avons, en effet, extrêmement à craindre que, ayant souillé cette belle robe par notre paresse et par nos crimes, nous ne soyons chassés de la chambre nuptiale, comme les cinq vierges folles (Mat 25,2), et aussi comme celui qui n’avait point de robe nuptiale (Mat 22,11). Cet homme était du nombre des conviés, il avait été invité aux noces, mais étant appelé, ayant reçu un si grand honneur, il fit un affront, une injure à celui qui l’avait invité. Écoutez la suite, vous apprendrez combien fut déplorable et digne de larmes la peine qu’il subit. Venu pour s’asseoir à cette magnifique et somptueuse table, non seulement il en fut chassé et exclu du festin, mais encore, pieds et poings liés, il fut jeté dans les ténèbres extérieures, où il y a des pleurs et des grincements de dents sans fin (Mat 22,13). Ne croyons donc pas, mes chers frères, que la foi nous suffise seule pour le salut ; si nous ne rendons notre vie pure et sainte, et si nous approchons du roi vêtus d’une robe indigne de notre heureuse vocation, rien n’empêchera que nous ne soyons traités comme ce misérable. Il est absurde que celui qui est Dieu et Roi tout ensemble, ne rougissant pas d’appeler des hommes vils et méprisables, et de les faire chercher dans les carrefours pour les inviter à sa table, nous soyons encore si lâches et si insensés, qu’après un si grand honneur même, nous ne devenions pas meilleurs, et que, quoiqu’ainsi appelés, nous persévérions dans notre méchanceté, nous méprisions, nous foulions aux pieds l’ineffable bonté de celui qui a bien voulu nous inviter. Le Seigneur ne nous a point appelés et invités à la participation spirituelle et terrible des saints mystères, pour que nous nous y présentions chargés de nos anciens vices ; il veut que, changeant de vie, et nous purifiant de nos iniquités, nous nous revêtions de la robe que doivent porter les convives d’un roi. Que si nous ne voulons pas nous rendre dignes d’une si grande vocation, c’est à nous que nous devons nous en imputer toute la faute, et non pas à celui qui nous a fait l’honneur de nous inviter. Ce n’est pas lui qui nous chasse, mais c’est nous qui nous excluons nous-mêmes de cette admirable compagnie de conviés. Le roi a fait de son côté tout ce qu’il pouvait : il a fait les noces, il a préparé le festin, il a envoyé ses serviteurs appeler et inviter, il a reçu ceux qui sont venus, et les a comblés de toutes sortes d’honneurs : mais nous, nous étant présentés avec des robes sales, c’est-à-dire souillés par nos mauvaises œuvres, nous avons fait un outrage à sa personne et aux conviés, et nous avons déshonoré les noces. Voilà pourquoi nous en sommes enfin justement exclus. Le roi, chassant de la sorte les téméraires et les insolents, a honoré et les noces et les conviés : il eût paru lui-même leur faire outrage, s’il avait laissé parmi eux ceux qui étaient revêtus de robes sales. Fasse le ciel que personne ni de nous, ni des autres ne soit du nombre de ces indignes conviés, et n’éprouve leur triste sort ! En effet, ces choses ont été écrites avant qu’elles arrivent, afin que les menaces que nous en font les saintes Écritures, nous portant et nous engageant à changer de vie, et à devenir gens de bien, nous ne tombions pas dans une si grande honte, ni dans un si terrible supplice, mais que nous ne les connaissions que par ouï-dire, et que nous nous présentions revêtus d’une belle robe au lieu où nous sommes appelés. C’est ce que je vous souhaite, mes frères, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire, l’honneur et l’empire soient au Père et au Saint-Esprit, aujourd’hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.HOMÉLIE XI.
ET LE VERBE S’EST FAIT CHAIR, ET A DEMEURÉ PARMI NOUS. (VERSET 14)ANALYSE.
1. Avant d’aller au sermon, lire les passages de l’Écriture qu’on y doit expliquer. – La forme de serviteur ne diminue point la dignité du Fils de Dieu.
2. Hérétiques qui disaient que le Verbe ne s’était incarné qu’en apparence. – État de la nature humaine avant l’avènement de Jésus-Christ : c’était une maison ruinée que le Tout-Puissant seul pouvait relever. – L’Incarnation est un mystère ineffable. Le Verbe a pris notre chair pour ne la quitter jamais ; c’est pourquoi elle est assise sur le trône royal et adorée de toute l’armée céleste.
1. Je vous demanderai une seule grâce, avant d’expliquer les paroles de mon texte ; mais je vous prie de ne me la point refuser. La chose que je veux vous demander n’a rien de difficile, rien de pénible : elle ne me sera pas seulement utile à moi, mais aussi et surtout peut-être à vous-mêmes. En quoi donc consiste la grâce que je vous prie de me faire ? c’est qu’un jour de la semaine (Un jour de la semaine, ou bien le premier jour de la semaine.) ou le dimanche (Le jour même du dimanche. – Litt. Le jour même du sabbat.), chacun de vous prenne en ses mains cette partie de l’Évangile, dont on vous doit faire la lecture au sermon, pour la lire et relire à l’avance ; quand vous serez tranquillement assis dans vos maisons, pour la digérer, en examiner attentivement le sens : et remarquer aussi ce que vous y trouvez de clair ou d’obscur, et ce qui semble se contredire dans les paroles, quoiqu’il n’y ait nulle contradiction : et qu’après avoir ainsi longtemps tout bien considéré et bien médité, vous veniez ensuite au sermon. Vous et moi, nous ne retirerons pas peu de fruit de cette étude : moi, je n’aurai pas autant de peine à vous donner l’intelligence des paroles, quand votre esprit sera préalablement familiarisé avec le texte ; et vous, vous rendrez votre esprit plus subtil et plus, pénétrant, et vous acquerrez plus de facilité, non seulement pour mieux écouter et mieux apprendre, mais encore pour enseigner aux autres ce que vous aurez appris. De la manière dont vous vous comportez aujourd’hui, plusieurs de ceux qui sont ici présents étant obligés de retenir tout à la fois les paroles de l’Écriture, et l’explication que nous leur donnons, ne feront pas un grand profit, quand même nous serions une année entière à les leur expliquer. Et comment le pourraient-ils, puisqu’ils ne font attention aux paroles qu’en passant et seulement ici ? Que si quelques-uns allèguent pour excuse les soins, les inquiétudes de la vie, et qu’ils sont obligés d’occuper beaucoup de temps aux affaires publiques et domestiques : premièrement, nous leur répondrons que ce n’est pas une petite faute de se laisser accabler d’une si grande multiplicité d’affaires, et de s’attacher toujours si fort aux choses séculières, qu’ils ne puissent pas donner un peu de temps, ni la moindre application à celles qui sont le plus nécessaires ; en second lieu, que ce sont là de vains prétextes, de fausses et de frivoles excuses, ce que prouvent visiblement leurs longs entretiens avec leurs amis, le temps qu’ils perdent dans les théâtres et aux spectacles des courses de chevaux, à quoi souvent ils passent des jours entiers, sans toutefois prétexter alors en aucune façon la foule et l’embarras des affaires. Quand donc il s’agit de ces misérables amusements, vous n’avez gardé de vous excuser et vous ne manquez pas de temps à perdre mais faut-il vous appliquer aux choses divines, elles vous paraissent si superflues et si méprisables, que vous estimez qu’elles ne valent pas un de vos instants ; mais des gens qui ont de pareils sentiments sont-ils dignes de respirer encore ou de voir le soleil ? Ces lâches, ces paresseux produisent encore un très-vain et très-frivole prétexte : ils disent qu’ils n’ont pas les livres. En ce qui concerne les riches, il serait ridicule à nous de nous arrêter à faire justice de cette excuse. Quant aux pauvres, comme je m’imagine qu’ils y ont souvent recours, je voudrais leur demander si chacun – d’eux n’a pas au complet tous les outils propres et convenables à sa profession, fût-il même dans une extrême indigence ? N’est-il donc pas bien absurde de ne point prétexter ici sa pauvreté, de ne rien omettre pour surmonter toutes les difficultés et repousser tous les obstacles, et de s’excuser, de se lamenter sur ses occupations et son indigence, quand il y a tant à gagner ? Mais quand même quelques-uns seraient assez pauvres pour ne pouvoir pas se donner ces livres, ils pourraient encore, par la lecture assidue qu’on fait ici des saintes Écritures, ils pourraient, dis-je, ne rien ignorer de ce que contiennent ces livres divins. Que si cela vous paraît impossible, je le conçois. Car plusieurs n’apportent pas ici un grand zèle pour écouter : après avoir écouté par manière d’acquit, ils s’en vont aussitôt chez eux. Que si quelques-uns restent plus de temps, ils n’en sont pas plus avancés que ceux qui se sont promptement retirés, puisqu’ils n’ont été présents que de corps. Mais pour ne pas vous fatiguer davantage par des reproches, ni consumer tout le temps en réprimandes, reprenons les paroles de notre Évangile : il est temps d’arriver au sujet que nous nous sommes proposé ; soyez attentifs, afin qu’aucune parole ne vous échappe. « Et le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous ». Le saint évangéliste, après avoir dit que ceux qui l’ont reçu sont nés de Dieu et sont ses enfants, rapporte la cause ineffable d’un si grand honneur, à savoir celle-ci : le Verbe s’est fait chair, et le Seigneur a pris la forme de serviteur. Étant vrai Fils de Dieu, il s’est fait fils de l’homme, pour faire les hommes enfants de Dieu. Le sublime, en se rapprochant de ce qui est humble et bas, le relève, sans nuire en rien à sa propre gloire. et voilà ce qui s’est fait en la personne de Jésus-Christ. En effet, il n’a point diminué sa nature par un si profond abaissement, et il nous a élevés à une gloire ineffable, nous qui étions toujours demeurés dans l’infamie et dans les ténèbres : ainsi, qu’un roi qui parle avec amour et avec bonté à un pauvre et à un mendiant, ne se déshonore point, ne fait rien de honteux, et rend ce pauvre illustre, le couvre de gloire devant tout le monde. Que si, lorsqu’il s’agit de ces dignités humaines qui sont purement empruntées, celui qui en est revêtu peut, sans se faire tort, fréquenter son inférieur : à plus forte raison, la même chose est-elle vraie de cette immortelle et bienheureuse substance qui n’a rien d’emprunté, d’accidentel ou de passager, mais dont tous les attributs sont immuables et éternels. C’est pourquoi, quand vous entendrez ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair », ne vous troublez point, ne vous scandalisez point. La substance « divine » n’a point été changée en chair ; il serait impie d’avoir une pareille idée : mais Dieu demeurant ce qu’il était a pris la forme de serviteur. 2. Mais pourquoi saint Jean s’est-il servi de cette parole : « Il s’est fait ? » C’est pour fermer la bouche aux hérétiques (Le saint Docteur combat ici les hérétiques nommés Docetes ou Apparens, parce qu’ils prétendaient que Jésus-Christ n’était né, mort et ressuscité qu’en apparence. Ils avaient pour père Simon le Magicien, comma les Gnostiques, c’est-à-dire, les savants et éclairés. – Voyez S. Ign. M. Epist ad Trall et ad Smyrn. – Dans saint Irénée le mot δοχὴσει est traduit en latin par celui de putative, en opinion, en apparence, liv. I et suiv. Voy. Till. Hist. Eccl. T. 2, p. 43 et 54, et la note ; de D. Bern. De Montf., hic. ); car il y en a qui prétendent que le Verbe ne s’est point fait réellement homme, et que tout ce qui regarde le mystère de l’Incarnation n’est qu’apparence, allégorie, illusion. Le saint évangéliste a donc usé de ce mot : « Il s’est fait », pour prévenir ce blasphème : il ne veut point par là marquer un changement de substance (Dieu nous garde de cette pensée), mais montrer qu’il a réellement et véritablement pris une chair. Lors donc que saint Paul dit : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, s’étant « rendu lui-même malédiction pour nous » (Gal 3,13) : il ne veut pas dire que sa substance ait été séparée et privée de la gloire, et qu’elle soit tombée dans la malédiction. Car ni les démons mêmes, ni les plus fous et les plus extravagants de tous les hommes, ne sont point capables d’un sentiment si extravagant en même temps que si impie ! Ce n’est donc point là ce qu’entend le saint apôtre ; mais que Jésus-Christ ayant pris sur lui-même la malédiction que nous avions encourue, ne permet pas que nous y soyons soumis davantage et nous en libère. De même en cet endroit saint Jean dit que « le Verbe s’est fait chair », non en changeant sa substance en chair, mais en demeurant ce qu’il était auparavant, après avoir pris la chair. Que si ces hérétiques disent, que comme Dieu peut tout, il a pu se changer en chair, nous leur répondrons qu’il peut tout, tant qu’il demeure Dieu ; mais s’il pouvait recevoir un changement, et un changement en mal, comment serait-il Dieu ? Toute mutabilité, tout changement est infiniment éloigné de cette nature incorruptible. C’est pourquoi le prophète disait : « Ils vieilliront tous comme un vêtement. Vous les changerez comme un habit dont on se couvre, et ils seront en effet changés : mais pour vous, vous êtes toujours le même, et vos années ne passeront point ». (Psa 102,27-28) Car cette substance est au-dessus de tout changement : il n’y a rien de meilleur ni de plus excellent que Dieu ; rien à quoi il puisse successivement atteindre et parvenir. Que dis-je, de meilleur ? Rien ne lui est égal, rien n’en approche tant soit peu. Il s’ensuit donc que s’il a souffert quelque changement, il s’est changé en quelque chose de moindre : or, cela ne peut point être Dieu ; mais que l’exécration de ce blasphème tombe sur la tête de ceux qui n’ont pas horreur de le proférer. Ce mot : « Il s’est fait », n’est dit ici que pour vous empêcher de soupçonner que l’Incarnation du Verbe n’a été qu’une illusion ; les seules paroles qui suivent le prouvent visiblement, et étouffent tout mauvais soupçon. Car l’évangéliste ajoute : « Et a demeuré parmi nous ». C’est comme s’il disait que cette parole : « Il s’est fait », ne nous jette pas dans des pensées et des soupçons absurdes. Je n’ai point dit qu’il y ait eu du changement dans la nature immuable, mais j’ai dit qu’elle a demeuré parmi nous. Or ce qui habite n’est pas l’endroit habité : une chose habite et l’autre est habitée : sans cela il n’y aurait pas habitation. Mais en indiquant cette différence, je parle d’une différence selon l’essence : car, par la jonction et la réunion, le Verbe de Dieu et la chair sont tine même personne ; non qu’il y ait confusion ni anéantissement de substance ; mais en vertu d’une ineffable et inexplicable union. Comment cela s’est fait, ne le demandez point : comment cela s’est fait, Dieu le sait. Quelle est donc, dites-vous, la maison qu’il a habitée ? le Prophète nous l’apprend : « Je relèverai », vous dit-il, « la maison de David, qui est ruinée » (Amo 9,11) : véritablement elle est ruinée. Notre nature, ruinée par une chute irrémédiable, avait besoin de la main du Tout-Puissant ; qui seul pouvait la relever. Elle ne pouvait aucunement se relever si Celui qui l’avait formée ne lui avait tendu la main du haut du ciel, et ne l’avait renouvelée et reformée par la régénération de l’eau et du Saint-Esprit. Considérez ce mystère, mes chers frères, ce mystère terrible et impénétrable. Le Verbe demeure toujours dans cette maison : il s’est, en effet, revêtu de notre chair, non pour la quitter dans la suite, mais pour habiter toujours en elle. S’il n’avait pas voulu la garder toujours, il ne lui aurait pas fait l’honneur de la placer sur le trône royal, et, la portant avec lui, il ne l’aurait pas fait adorer par toute l’armée céleste : par les anges, par les archanges, par les trônes, par les dominations, par les principautés, par les puissances. Quel esprit, quelle langue pourrait représenter l’honneur immense que Dieu a fait à notre nature, cet honneur qui est tout surnaturel et terrible en même temps ? Quel ange ? quel archange ? Non certes, personne, ou dans le ciel, ou sur la terre, ne le pourra jamais. Les œuvres de Dieu sont de telle nature, et ses bienfaits sont si grands et si sublimes que, non seulement aucune langue, mais encore nulle vertu céleste et angélique ne peut les raconter exactement. Voilà pourquoi nous finissons ici notre sermon, pour nous tenir dans le silence, après vous avoir seulement exhortés à rendre grâces à un Dieu si bienfaisant : de quoi encore vous aurez tout le profit dans la suite. Or, rendre grâces au Seigneur, c’est prendre un grand soin de son âme. Car, par un nouvel effet de sa bonté ; Lui, qui n’a nullement besoin d’aucun de nous, il dit que nous lui rendons le retour, que nous le récompensons en quelque sorte, lorsque nous ne négligeons pas le soin de notre âme. Nous ferions donc preuve d’une extrême folie et nous mériterions une infinité de supplices si, ayant reçu un si grand honneur, nous ne faisions pas tout ce qui dépend de nous pour lui rendre de justes actions de grâces, et principalement puisque tout l’avantage doit nous en revenir, puisque des biens sans nombre nous sont promis à cette condition. Glorifions donc, pour tant de bienfaits, la bonté divine, non seulement par nos paroles, mais beaucoup plus encore par nos œuvres, afin que nous acquérions les biens futurs, que je vous souhaite, et à vous et à moi, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; par quiet avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.HOMÉLIE XII.
ET NOUS AVONS VU SA GLOIRE ; SA GLOIRE, DIS-JE, COMME DU FILS UNIQUE DU PÈRE, ÉTANT PLEIN DE GRACE ET DE VÉRITÉ. (VERSET 14)1. Gloire comme du Fils unique du Père, ce que cela signifie.
2 et 3. Prodiges et miracles à l’avènement de Jésus-Christ. – Hérauts et prédicateurs. – Libre arbitre de l’homme. – La vertu est libre – Les miracles annonçaient Jésus-Christ, et manifestaient qu’il est le Fils unique de Dieu. – Miracles opérés invisiblement et visiblement à sa mort.
1. Peut-être dans notre dernier discours, mes chers frères, vous aurons-nous attristés et offensés ; peut-être vous aura-t-il paru que nous avons usé de paroles trop rudes, et que nous nous sommes trop étendus sur la paresse et la lâcheté de plusieurs. Si, en nous étendant ainsi et parlant en ces termes, nous avions seulement voulu vous faire de la peine, vous auriez tous raison de vous fâcher et de vous plaindre : mais c’est uniquement pour votre bien que nous nous sommes exposés à vous déplaire. Vous devez nous savoir gré de notre sollicitude, ou, tout au moins, nous pardonner en faveur de notre profonde affection. Car nous craignons fort que si vous ne répondez à notre zèle que par l’indifférence, vous n’ayez à rendre un plus rigoureux compte au Seigneur. Voilà précisément, mes frères, ce qui nous engage et nous oblige souvent à vous réveiller, à ranimer votre attention ; de peur que vous ne perdiez un seul mot de ce que nous vous enseignons : car c’est pour vous le moyen de vivre en assurance en ce monde, et de vous présenter en l’autre avec confiance au tribunal de Jésus-Christ. Mais nous vous avons fait d’assez longues et d’assez fortes réprimandes la dernière fois : commençons donc aujourd’hui par vous expliquer tout de suite les paroles de notre Évangile « Et nous avons vu sa gloire ; sa gloire », dis-je, « comme du Fils unique du Père ». Saint Jean après avoir dit que nous avons été faits enfants de Dieu, et montré que cela n’est arrivé que parce que le Verbe s’est fait chair, déclare qu’il nous en est encore revenu un autre avantage. Quel est-il ? C’est que « nous avons vu sa gloire ; sa gloire », dis-je, « comme du Fils unique du Père ». Et certes, nous ne l’aurions point vue cette gloire, si le Fils unique ne se fût montré à nous, revêtu du corps qu’il s’est uni. Si « les enfants d’Israël » ne purent regarder le visage de Moïse, qui n’était pas d’autre nature que nous, parce qu’il était resplendissant de lumière (Exo 34,29 ; 2Co 3,7) ; si un voile fut nécessaire pour couvrir et cacher la grande gloire qui environnait ce Juste, pour adoucir et tempérer l’éclat du visage du prophète, comment nous, qui ne sommes que boue et que terre, aurions-nous pu approcher de la Divinité toute pure, de cette lumière qui est inaccessible même aux vertus célestes ? Le Fils unique du Père a donc habité parmi nous, afin que nous pussions librement approcher de lui, lui parler et demeurer avec lui. Mais que signifient ces paroles : « La gloire, comme du Fils unique du Père » ? Plusieurs prophètes ont paru tout éclatants de gloire, comme Moïse lui-même, Élie, Élisée : l’un est monté au ciel dans un char de feu (2Ro 2,11) ; l’autre y a été enlevé (« Enlevé ». Le mot grec signifie proprement : Communi morte translatus i. e. Élisée y a été enlevé par la mort commune à tous les hommes. Cet endroit ne me parait pas net, je crois qu’il y manque quelque chose.). Après eux Daniel, les trois enfants, beaucoup d’autres, et tous ceux qui ont opéré des miracles, ont été glorifiés ; de même, les anges qui se sont fait voir aux hommes dans la lumière et la splendeur de leur nature, et non seulement les anges, mais aussi les Chérubins et les Séraphins qui ont apparu au prophète, couverts d’une grande gloire : mais l’évangéliste écartant de nous toutes ces choses, élevant nos esprits au-dessus de la splendeur et de la gloire des créatures, et des autres serviteurs nos compagnons, nous installe au comble même des biens et au centre de la gloire. Ce n’est pas la gloire d’un prophète, ni d’un ange, ni d’un archange, ni des vertus célestes, ni d’aucune autre créature, s’il en est, que nous avons vue mais nous avons vu la gloire du Seigneur même, du roi même, du vrai Fils unique même, de celui qui est le Seigneur de tous les hommes. Ce mot : « comme », n’est point ici pour marquer une comparaison, un exemple, une similitude ; mais pour établir et pour fixer indubitablement la chose : de même que si l’évangéliste disait : Nous avons vu la gloire qui convient, qui est propre au vrai et à l’unique Fils de Dieu, roi de tout l’univers. C’est là une façon de parler usuelle, et je ne ferai pas difficulté d’invoquer cet usage à l’appui de mes paroles. Car il ne s’agit pas ici de beau langage ni de périodes harmonieuses, mais seulement de votre intérêt : c’est pourquoi rien ne nous empêche de tirer nos preuves de l’usage vulgaire. Quel est donc cet usage ? Vous allez l’apprendre : des personnes ont vu un monarque dans toute sa pompe et sa magnificence, il brille de toutes parts, il est tout couvert de pierres précieuses. S’il leur arrive de vouloir décrire à d’autres cette magnificence, cette pompe, ces ornements, cette gloire, ils peignent à leur manière, et comme ils peuvent, l’éclat de la pourpre, la grosseur des diamants, la blancheur des mules, l’or des harnais, le lustre des housses. Enfin, après avoir fait le récit de ces choses et de plusieurs autres, voyant qu’ils n’en peuvent pas bien représenter toute la richesse et la somptuosité, ils ajoutent aussitôt, mais pourquoi tant de paroles ? En un mot, il était comme un empereur, et par ce mot : « comme », ils ne veulent pas dire un homme semblable à l’empereur, mais l’empereur lui-même. C’est donc en ce même sens que l’évangéliste s’est servi de ce mot : a comme », pour montrer l’excellence d’une gloire incomparable. Tous les autres, les anges, les archanges, les prophètes exécutaient en tous les ordres qu’ils avaient reçus : mais le Fils unique agissait en tout avec l’autorité et la puissance qui n’appartient qu’au roi et au souverain Seigneur. Et voilà ce qui faisait l’admiration du peuple (Mat 7,28) ; c’est qu’il les instruisait comme ayant autorité. 2. Les anges, comme je l’ai dit, ont donc apparu sur la terre, avec beaucoup de gloire, à Daniel, à David, à Moïse ; mais ils faisaient tout comme des serviteurs qui obéissent leurs maîtres : le Fils unique, au contraire, agissait en tout comme Seigneur et Roi de tout l’univers. Quoiqu’il soit venu et se soi montré sous une forme vile et basse, toutefois, dans cet abaissement même et sous cette forme de serviteur, la créature a connu son Seigneur. Comment ? L’étoile, du haut du ciel, a appelé les mages pour venir l’adorer ; une grande troupe d’anges, répandue de tous côtés, le servait comme son Maître et chantait des hymnes à sa louange ; d’autres hérauts ont paru tout à coup, et s’étant tous rencontrés et joints ensemble, ils ont annoncé le grand et le profond mystère « de l’Incarnation n ; les anges l’ont annoncé aux pasteurs ; les pasteurs aux habitants de la ville ; Gabriel à Marie et à Élisabeth ; Anne et Siméon à ceux qui étaient dans le temple. Et non seulement les hommes et les femmes en ont eu une grande joie, mais encore l’enfant qui n’était pas encore sorti du ventre de sa mère ; je parle de cet habitant du désert qui, portant le même nom que notre évangéliste, tressaillit dans le sein maternel (Luc 1,41) : tous soupiraient dans l’espérance de l’enfantement qui devait arriver. Voilà ce qui s’est passé dans le temps de l’avènement. Mais lorsque le Fils unique se fut davantage manifesté, d’autres miracles plus grands que les premiers éclatèrent. Ce n’est plus une étoile, ni le ciel, ni les anges et les archanges, ni Gabriel et Michel, c’est Dieu le Père lui-même qui l’annonce du haut des cieux, et, avec le Père, le Saint-Esprit qui descend et demeure sur lui (Mat 3,15 ; Mrc 1,10 ; 2Pi 2,27), etc ; c’est donc avec vérité que Jean a dit : « Nous avons vu sa a gloire ; sa gloire », dis-je, « comme du Fils a unique du Père ». Et en s’exprimant ainsi, il ne pense pas seulement à ces choses, mais encore à celles qui les ont suivies. Car les pasteurs, les veuves et les vieillards ne sont plus les seuls à nous l’annoncer : la voix des événements, comme une trompette sonore, retentit à son tour, et si haut, que le son en parvient aussitôt jusqu’ici. « Sa réputation », dit l’Écriture, « s’est répandue par toute la Syrie (Mat 4,24) ; elle l’a fait connaître à tout le monde. Tout publiait à haute voix que le Roi du ciel était arrivé. En effet, on voyait les démons fuir de toutes parts et céder la place ; le diable se retirer couvert de honte ; la mort même, la mort d’abord repoussée, ensuite vaincue et entièrement détruite : toutes sortes d’infirmités étaient guéries, les sépulcres renvoyaient les morts (Mat 27,52), les démons laissaient tranquilles les possédés, les maladies quittaient les malades. C’est alors qu’on vit tous ces prodiges et ces miracles que les prophètes avaient désiré devoir, comme de juste, et qu’ils n’avaient point vus : c’est alors qu’on a vu des yeux se former et recevoir la lumière ; et Jésus-Christ faisant voir à tous, en un moment et dans la plus excellente partie du corps, ce qui est si curieux, ce que tous les hommes ont dû souhaiter de voir, comment Dieu a formé Adam de la terre (Comme dans la guérison de l’aveugle-né, où Jésus-Christ ayant craché à terre et fait de la boue avec sa salive, il oignit de cette boue les yeux de l’aveugle et lui rendit la vue. (Jn 9,6) Dans la résurrection du Lazare, et dans tous les autres miracles qu’il a opérés, etc. (Jn 11)Jn 11)). De plus, on a vu des membres que la paralysie avait desséchés et comme détachés du corps, tout à coup rétablis et réunis aux autres ; des mains mortes reprendre le mouvement, des pieds perclus sauter à l’instant, des oreilles bouchées s’ouvrir, et une langue, auparavant muette, parler soudain avec grand bruit. Car tel qu’un habile architecte qui rétablit une vieille maison délabrée, Jésus-Christ a réparé la nature humaine : les pièces qui étaient brisées, il les a remplacées ; celles qui étaient désunies, il les a rejointes : il a relevé celles qui étaient absolument tombées. Et que dirons-nous du rétablissement de l’âme, opération encore bien plus admirable que la guérison des corps ? Certes, la santé du corps est quelque chose de grand et de considérable ; mais celle de l’âme lui est supérieure et de toute la distance qui sépare l’âme du corps ; comme aussi, pour cette autre raison, qu’il est de la nature du corps de se mouvoir, selon qu’il plaît au Créateur, et d’aller sans résistance partout où il veut qu’il aille, tandis que l’âme qui est libre, et qui a le pouvoir et la liberté d’agir, n’obéit pas en tout à Dieu, si elle ne le veut pas. Car Dieu ne veut pas la rendre belle et vertueuse malgré elle, par force et par contrainte, parce que ce ne serait point là une vertu ; mais il veut la persuader librement et volontairement de devenir vertueuse et belle, ce qui est beaucoup plus difficile que l’autre guérison. Voilà pourtant ce qu’a fait Jésus-Christ. Toutes sortes de méchancetés et de maux ont été détruits. De même que, par les soins qu’il a donnés aux corps, il les a non seulement guéris, mais encore rétablis dans une parfaite santé : ainsi, non seulement il a tiré les âmes de l’abîme de la méchanceté et de la corruption, mais il les a élevées au comble même de la vertu. D’un publicain il a fait un apôtre : d’un persécuteur, d’un blasphémateur impie, l’instituteur de l’univers : les mages ont été les docteurs des Juifs, le larron est devenu citoyen du ciel une prostituée a brillé par sa grande foi : de deux femmes, la chananéenne et la samaritaine, celle-ci femme débauchée comme la précédente ; l’une entreprend de convertir ses concitoyens et amène à Jésus-Christ tous les habitants de sa ville, comme pris dans un filet ; l’autre, par sa foi et sa persévérance, chasse le malin esprit de l’âme de sa fille ; d’autres, encore pires que ceux-là, passent tout à coup au nombre des disciples. En un instant tout se réformait, les infirmités des corps, les maladies des âmes : tous recouvraient la santé et arrivaient à la plus haute vertu. Ce n’était pas seulement deux, ou trois, ou cinq, ou dix, ou vingt, ou cent personnes qui changeaient de vie et se convertissaient facilement, mais des villes et des provinces entières. Et qui pourrait parler dignement de la sagesse des préceptes, de la force et de la vertu des lois célestes, de l’excellence d’une morale tout angélique ? Car, tel est le genre de vie que Jésus-Christ a introduit ici-bas, telles sont les lois qu’il a établies, et la morale qu’il a fondée, que ceux qui les suivent et s’y conforment deviennent aussitôt des anges, et semblables à Dieu, autant que cela est possible à l’homme, quand bien même ils auraient été les plus méchants de tous les hommes. 3. Voilà pourquoi l’évangéliste, rassemblant et se représentant tout à la fois tous les miracles que Jésus-Christ a opérés, soit dans les corps, soit dans les âmes, soit sur les éléments ; et aussi les préceptes, ces dons mystérieux (lui sont plus grands et plus sublimes que les cieux mêmes, les lois, la morale, la foi, l’espérance, les promesses des biens futurs, la Passion ; voilà, dis-je, pourquoi l’évangéliste a fait tonner sa voix, et prononcé ces admirables paroles qui renferment une sublime doctrine : « Nous avons vu sa gloire ; sa gloire », dis-je, « comme du Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité ». Ce n’est pas seulement pour les miracles que nous l’admirons, mais nous l’admirons aussi dans sa Passion et dans ses souffrances : nous l’admirons attaché à une croix, flagellé, souffleté, couvert de crachats, et dans les coups que lui ont donné sur les joues ceux qu’il avait comblés de bienfaits. Il est juste en effet d’appliquer aussi les paroles de saint Jean à ces choses qui paraissent ignominieuses, puisque Jésus-Christ lui-même a appelé tout cela gloire. En effet, ces choses ne sont pas seulement des marques et des témoignages de sa providence et de son amour, mais encore de sa toute-puissance puisque c’est alors que la mort fut détruite, que la malédiction fut effacée (Gal 3,13), que les démons furent confondus, qu’on triompha d’eux, et que la cédule de nos péchés fut attachée à la croix (Col 2,14). De plus, comme ces miracles se faisaient invisiblement, il s’en fit quelques-uns visiblement, qui prouvaient que Jésus-Christ était le Fils unique de Dieu, et le Seigneur de toute la nature ; son bienheureux corps étant encore attaché à la croix, le soleil retira sa lumière et s’obscurcit, la terre trembla et fut couverte de ténèbres, les sépulcres s’ouvrirent, les fondements de la terre furent ébranlés, une multitude innombrable de morts sortit du tombeau, ressuscita et vint dans la ville (Mat 27,51, Luc 23,44). Ensuite cet autre mort, qui avait été cloué et crucifié, ressuscita, sans déranger les pierres de son sépulcre, sans en briser les sceaux ; et ayant rempli les onze disciples d’un grand courage et d’une force invincible, il les envoya dans tout le monde pour être les médecins universels de la nature, pour réformer la vie des hommes, pour répandre partout la semence de la céleste doctrine, détruire la tyrannie des démons, et faire connaître aux hommes les vrais, les ineffables biens ; pour nous prêcher l’immortalité de l’âme, la vie éternelle du corps, des récompenses qui surpassent notre intelligence, et qui n’auront point de fin. Le bienheureux évangéliste repassant donc dans son esprit toutes ces choses et plusieurs autres, que sûrement il connaissait bien, mais qu’il n’a pas voulu écrire parce que le monde n’aurait pu les contenir ; car « si », dit-il, « on rapportait tout en détail, je ne crois pas que le monde entier pût contenir les livres qu’on a en écrirait » (Jn 21,25) ; considérant, dis-je, toutes ces choses, il s’est écrié : « Nous avons vu sa gloire ; sa gloire », dis-je, « comme du Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité ». Il faut donc que ceux qui ont le bonheur de voir tant de merveilles, d’entendre une si belle doctrine, de recevoir de si grands dons, mènent une vie qui soit digne des dogmes, pour mériter de, jouir des biens futurs. En effet, Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu pour nous faire voir non seulement sa gloire terrestre, mais encore sa gloire céleste. Voilà pourquoi il a dit : « Je désire que là où je suis, ceux que a vous m’avez donnés y soient aussi avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire ». (Jn 17,24) Que si la gloire qu’il a eue sur la terre a été si brillante et si lumineuse, que penserons-nous, que dirons-nous de celle qu’il a dans le ciel ? car on ne la verra pas dans une terre sujette à la corruption ; elle ne se montrera point à nous tandis que nous sommes dans des corps fragiles et périssables ; mais lorsque nous serons devenus des créatures immortelles et impérissables ; et elle se fera voir dans une si grande splendeur, qu’aucune parole ne peut l’exprimer. Heureux donc, et mille fois heureux ceux qui auront le bonheur d’être spectateurs de cette gloire, c’est d’elle que parle le prophète, quand il dit : « Que l’impie soit enlevé, pour ne pas voir la gloire du Seigneur ». (Isa 26,10, LXX) Mais à Dieu ne plaise qu’aucun de vous soit enlevé de ce monde et privé de ce spectacle ! Si, en effet, nous ne devions jamais en jouir, nous pourrions bien dire, nous aussi : il vaudrait mieux pour nous que nous ne fussions jamais venus au monde (Mat 26,24). Car pourquoi vivons-nous, pourquoi respirons-nous ? Que sommes-nous, si nous sommes privés de la présence du Seigneur, si nous ne devons pas le voir ? Si ceux qui ne voient pas la lumière du soleil mènent une vie plus malheureuse que la mort, que croyez-vous que souffrent ceux qui sont privés d’une si grande lumière ? Ici tout le malheur ne consiste que dans cette unique privation, mais là il n’en est pas de même : et pourtant, quand il n’y aurait que ce mal seul, le second supplice ne serait pas égal à l’autre ; il le surpasserait d’autant que le soleil de l’autre monde surpasse le nôtre. Mais il y a aussi un autre supplice à attendre ; c’est que celui qui ne voit pas ce soleil ne sera pas seulement jeté dans les ténèbres, mais encore il sera brûlé éternellement, éternellement il gémira, grincera des dents, et souffrira une infinité d’autres tortures. Ne méprisons donc point tellement notre salut, ne nous exposons point par la négligence et le relâchement d’un instant a être jetés dans le supplice éternel : veillons au contraire, soyons sobres, travaillons, faisons tous nos efforts pour acquérir ces biens et échapper à ce fleuve de feu, qui coule à grand bruit devant le terrible et redoutable tribunal. Celui qui y sera une fois tombé, y demeurera éternellement : personne ne pourra le retirer du supplice, ni son père, ni sa mère, ni son frère. Les prophètes nous le crient hautement ; l’un dit : « Le frère ne rachète point son frère, l’homme étranger le rachètera-t-il (Sur quoi saint Augustin dit : « Si Jésus-Christ, qui est votre figuré, ne vous rachète point, l’homme pourra-t-il vous racheter ? »)? » (Psa 49,7) Ézéchiel ajoute quelque chose de plus fort : « Si Noé », dit-il, « et Job et Daniel sont en ce pays-là, ils n’en délivreront ni leurs fils, ni leurs filles ». (Eze 14,16) Là une seule chose peut nous aider et nous protéger, ce sont nos bonnes œuvres ; celui qui en sera dénué ne pourra se délivrer par aucune autre voie. C’est pourquoi pensons continuellement à ces vérités, méditons-les, purifions notre vie et rendons-la brillante, afin que nous nous présentions au Seigneur avec confiance, et que nous obtenions les biens qui nous sont annoncés, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Jean 1:15
HOMÉLIE XIII. JEAN REND TÉMOIGNAGE DE LUI, ET IL CRIE, EN DISANT : VOICI CELUI DONT JE VOUS DISAIS, CELUI QUI DOIT VENIR APRÈS MOI, EST AVANT MOI, PARCE QU’IL EST PLUS ANCIEN QUE MOI. (VERSET 15)
ANALYSE.
1. Le prédicateur ne perd point sa récompense par la paressé de ses auditeurs. Saint Jean l’évangéliste fait souvent valoir le témoignage de saint Jean-Baptiste, pourquoi ?
2 et 3. Témoignage de saint Jean-Baptiste
4. Rien de plus beau ni de plus brillant qu’une vie bien réglée.— Les dons faits de biens mal acquis sont rejetés.
1. Courons-nous en – vain ? est-ce inutilement fille nous travaillons ? Jetons-nous la semence sur des pierres ? Tombe-t-elle le, long du chemin ou demeure-t-elle cachée dans des épines (Allusion à la parabole des semences. Saint Mat 13,1 ; saint Mrc 4, 1 ; saint Luc 8,4.)? J’ai peur, je tremble que mon labourage ne soit inutile, quoique d’ailleurs je ne puisse rien perdre de la récompense qui est attachée à ce travail. La condition du laboureur est autre que celle du prédicateur de la parole souvent le laboureur, après avoir travaillé toute une année, après avoir souffert tant de peines et de sueurs, ne récolte rien qui réponde à ses soins ; et alors rien ne peut plus le dédommager de ses peines ; triste et confus il revient de l’aire dans sa maison, auprès de sa femme et de ses enfants, et n’a personne à qui il puisse demander la récompense de ses longs travaux. Nous n’avons rien de pareil à craindre : quand bien même la terre que nous avons cultivée ne donne aucun fruit ; si nous avons employé tous nos soins et toutes nos peines, le Seigneur de la terre et du laboureur ne permettra pas que nous soyons frustrés de nos espérances, mais il nous donnera une rémunération. « Chacun », dit l’Écriture, « recevra sa récompense particulière selon son travail » (I. Cor 3,8) ; et non pas selon l’événement. Pour preuve que cela est ainsi, écoutez ce que dit le Seigneur : « Vous donc, fils de l’homme, exhortez ce peuple, pour voir s’ils écouteront enfin et s’ils comprendront ». Et voici l’explication d’Ézéchiel : « Si la sentinelle », dit-il, « avertit de ce qu’il faut fuir et de ce qu’il faut suivre, elle a lié livré son âme, quoique personne ne l’écoute (On ne lit point ces deux passages, ni dans les Septante, ni dans la Vulgate. L’auteur en prend seulement le sens.) ». (Eze 2,5-6) Toutefois ; encore que nous ayons cette ferme consolation, encore que nous soyons sûrs de la récompense, lorsque nous ne vous voyons pas profiter de nos instructions, nous ne sommes ni plus consolés ni en meilleure disposition que les laboureurs, qui gémissent et pleurent, qui sont honteux et confus ; Telle est la charité d’un prédicateur, telle est la sollicitude pastorale. Moïse pouvait se délivrer de l’ingrate nation des Juifs et obtenir un plus glorieux gouvernement, celui d’un peuple beaucoup plus nombreux. Dieu lui dit : « Laisse-moi faire, et je les exterminerai, et je t’établirai chef d’un plus grand peuple ». (Exo 32,10) Mais comme il était saint et serviteur de Dieu ; comme il était vrai ami et homme de bien, il ne put même pas entendre cette parole ; au contraire, il aima mieux périr avec le peuple qui lui avait été confié, qu’être sauvé sans lui et élevé à une plus haute dignité. Tel doit être celui à qui est confié le soin des âmes ; car si un père qui a de méchants enfants veut continuer néanmoins à être appelé leur père et ne consentirait point à en changer, il serait absurde que continuellement un maître changeât de disciples, qu’il les abandonnât pour prendre tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là et ensuite d’autres, sans s’attacher jamais à aucun. Mais, Dieu nous garde de rien craindre de semblable à votre sujet ! Nous avons au contraire cette confiance de croire que votre foi croît toujours de plus en plus en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que la charité mutuelle que vous avez les uns pour les autres et pour tous les hommes s’augmente chaque jour. Ce que nous venons de dire, nous l’avons dit pour ajouter encore à votre zèle et vous faire croître en vertu. Si les yeux de votre âme ne sont point chassieux, si la corruption de la malice ne les obscurcit pas et n’en trouble pas la clairvoyance, vos pensées pourront atteindre à la profondeur des matières que nous avons à traiter. Qu’est-ce qu’on nous propose aujourd’hui ? « Jean rend témoignage de lui, et il crie en disant : Voici Celui dont je vous disais : Celui qui doit venir après moi est avant moi, parce qu’il est plus ancien que moi ». Notre évangéliste fait souvent paraître Jean le produit à tout instant et en toute occasion, et fait valoir souvent son témoignage. Et ce n’est pas sans raison : il fait preuve en cela d’une extrême prudence. Comme les Juifs admiraient extraordinairement cet homme, (Josèphe, qui s’étend beaucoup sur son éloge, attribue à la mort qu’Hérode lui fit souffrir et la guerre (La guerre qu’Arétas, roi de Pétra, déclara à Hérode le Tétrarque.), et la ruine de Jérusalem (Ce que le saint Docteur rapporte ici de Josèphe ne nous paraît pas tout à fait conforme à ce que nous lisons dans son histoire. Voici le passage : Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l’armée d’Hérode était une punition de Dieu à cause de Jean surnommé Baptiste. C’était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice, et à recevoir le Baptême, après s’être rendu agréable à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelque péché, mais en joignant la pureté du corps à celle de l’âme. Aussi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu’il aurait sur eux, n’excitât quelque sédition, Parce qu’ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu’il leur ordonnerait, crut devoir prévenir ce mal pour n’avoir pas sujet de se repentir d’avoir attendu trop tard à y remédier. Pour cette raison il l’envoya prisonnier dans la forteresse de Machera, dont nous venons de parler. Et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste châtiment de Dieu d’une action si injuste ». Arn d’And hist de Josep in-fol. Tom. 1, p. 689. N. 781.)) ; comme, dis-je, les Juifs l’admiraient extraordinairement, l’évangéliste, pour les couvrir de confusion, leur répète souvent son témoignage. Et véritablement les autres évangélistes renvoient leurs auditeurs, sur chaque action qu’ils rapportent, aux anciens prophètes qu’ils leur citent. Quand ils racontent la naissance du Fils de Dieu, ils disent : « Or ; tout cela se fit pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le Prophète, en ces termes (Mat 1, 22) : Une Vierge concevra, et elle enfantera un fils ». (Isa 7,14) Quand ils décrivent les pièges qu’on lui tendait ; les exactes recherches, les poursuites qu’on faisait pour le perdre, et le massacre qu’Hérode fit des innocents, ils produisent ce que Jérémie avait autrefois prophétisé « On a entendu un grand bruit dans Rama, on y a ouï des cris mêlés de plaintes et de soupirs : Rachel pleurant ses enfants ». (Jer 31,15) Et quand ils rapportent son retour de l’Égypte, ils citent cette prédiction d’Osée : « J’ai rappelé mon Fils d’Égypte ». (Ose 11,1) Partout ils en usent de même ; mais saint Jean qui parle avec plus d’élévation que les autres évangélistes, apportant un témoignage plus clair et plus récent, ne produit pas seulement des morts, mais un homme vivant qui avait montré Jésus-Christ présent et qui l’avait baptisé : non toutefois pour prouver qu’il fallait croire en Jésus-Christ sur le témoignage du serviteur, mais pour s’accommoder à la faiblesse de ses auditeurs. Car comme on n’aurait pas reçu le Seigneur s’il n’avait pris la forme de serviteur, de même la plus grande partie des Juifs n’aurait pas cru à sa parole, s’il n’y eût accoutumé leurs oreilles par une voix semblable à la leur. 2. Ajoutons que l’évangéliste, en en usant ainsi, avait en vue un autre résultat, grand et merveilleux : comme celui qui avance quelque chose de grand sur son propre compte, se rend suspect ; et déplaît souvent à ceux qui l’entendent, voici venir un nouveau témoin pour appuyer son autorité de la sienne : et aussi comme la multitude a coutume d’accourir à la voix qui lui est naturelle et familière, parce qu’elle a moins de peine à la reconnaître, c’est pour cela que la voix du ciel ne s’est fait entendre qu’une ou deux fois, et que la voix de Jean-Baptiste se fait ouïr très-souvent. En effet, ceux qui s’élevaient au-dessus de la faiblesse et de la grossièreté du peuple, qui s’étaient dépouillés des choses sensibles et terrestres, étaient capables d’entendre la voix du ciel, et n’avaient pas tant de besoin de celle de l’homme, puisqu’ils obéissaient à la première et se laissaient guider par elle ; mais il fallait une voix plus humble à ceux qui étaient encore attachés à la terre, et plongés dans les ténèbres. Voilà donc pourquoi Jean-Baptiste, s’étant entièrement dépouillé des choses terrestres, n’a pas eu besoin d’avoir des hommes pour maîtres, mais il a reçu sa doctrine du ciel. Car il dit : « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui vous verrez descendre le Saint-Esprit, est le Fils de Dieu ». (Jn 1,33-34) Les Juifs au contraire qui n’étaient encore que des enfants, et qui ne pouvaient atteindre à cette élévation, avaient pour maître un homme qui leur annonçait non sa propre doctrine, mais celle du ciel. Que dit donc celui-ci ? « Il rend témoignage de lui, et il crie, en disant ». Que veut dire ce mot : « Il crie ? » il prêche avec confiance, avec liberté, exempt de toute crainte. Et quelle est cette prédication, ce témoignage, ce cri ? « Voici celui dont je vous disais : Celui qui est venu après moi, est avant moi, parce qu’il est plus ancien que moi ». Ce témoignage est obscur et bien terrestre encore ; en effet, Jean n’a point dit : Celui-ci est le Fils unique de Dieu ; il a dit : « Voici celui dont je vous disais : Celui qui est venu après moi, est avant moi, parce qu’il est plus ancien que moi ». De même que les mères des petits oiseaux ne montrent pas tout d’un coup, ni dans un seul jour à leurs petits la manière de voler, mais qu’au commencement elles ne font que les faire sortir de leur nid, les laissent ensuite reposer, puis les remettent au vol ; et le lendemain leur font faire de plus grands efforts, les excitant de la sorte peu à peu et insensiblement à s’élever à une hauteur convenable : ainsi le bienheureux Jean-Baptiste n’amène pas sur-le-champ les Juifs à ce qu’il y a de plus sublime, mais il commence par les élever un peu de terre, en leur disant que Jésus-Christ lui est supérieur. Ce n’était pas peu en effet que ses auditeurs pussent croire que celui quine s’était point encore fait voir, et qui n’avait point opéré de miracles, était supérieur à Jean cet homme si illustre et si admirable, vers qui tout le peuple accourait, et qu’on regardait comme un ange. Ainsi il tâchait d’abord, et s’efforçait de persuader à ses auditeurs que celui dont il rendait témoignage, était plus grand que le témoin ; que celui qui devait venir était au-dessus de celui qui était venu ; et que l’inconnu surpassait l’homme célèbre. Voyez avec quelle prudence Jean-Baptiste rend témoignage ! non seulement il montre Jésus, lorsqu’il est présent ; mais il le prédit avant qu’il paraisse. Car telle est l’allusion renfermée dans ces paroles : « Voici celui dont je vous disais ». C’est ainsi que, selon saint Matthieu, il disait à tous ceux qui venaient à lui : « Pour moi, je vous a baptise dans l’eau ; mais il en doit venir un autre qu’est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers ». (Mat 3,11 ; Mrc 1,7 ; Luc 3,17) Pourquoi donc a-t-il ainsi parlé, avant que Jésus vînt?.C’est afin que quand il paraîtrait, son témoignage trouvât créance, les esprits y étant disposés par les discours tenus auparavant à son sujet, et que le vil vêtement qu’il portait ne nuisît pas à son crédit. Si les Juifs n’eussent rien ouï-dire de Jésus-Christ, avant de le voir, s’ils n’eussent reçu qu’en le voyant ce grand et admirable témoignage, la simplicité et la pauvreté de ses habits aurait sans doute fait tort à la majesté de sa parole. En effet, Jésus-Christ marchait dans les rues si simplement et si pauvrement vêtu, que les femmes de Samarie, les femmes de mauvaise vie, les publicains, tous osaient librement et hardiment l’approcher et lui parler. 3. Si les Juifs donc ; comme je l’ai dit, avaient entendu ces paroles, et vu sa personne en même temps, ils auraient ri du témoignage de Jean-Baptiste ; mais ayant souvent entendu ce témoignage avant la venue de Jésus-Christ, et ce qu’ils en avaient ouï dire leur ayant inspiré le désir de le voir, tout le contraire est arrivé : ils ont pu voir ce Sauveur annoncé, sans rejeter sa doctrine, et la foi qu’ils ont eue en lui sur ce qu’ils en avaient ouï dire le leur a fait regarder comme plus grand encore. Ces paroles : « Celui qui doit venir après moi », signifient : celui qui doit prêcher, et non pas naître, après moi. Saint Matthieu le déclare, en disant : « Il vient un homme après moi » ; où il ne parle point de la naissance du Fils de Marie ; mais de sa venue pour prêcher. En effet, si l’évangéliste eût voulu parler de sa naissance, il ne se serait pas servi d’un temps présent, mais d’un temps passé ; il n’aurait pas dit : « Il vient », mais : « Il est venu ». Car Jésus-Christ était déjà né, lorsque Jean-Baptiste disait ces choses. Mais que veut dire ce mot : « Il est avant moi » ? Entendez : il est plus illustre et plus célèbre que moi. De plus, quoique je sois venu prêcher le premier, ne croyez pas pour cela que je sois plus grand que lui : je suis de beaucoup inférieur à lui, et si inférieur, que je ne suis pas digne d’être même regardé comme son serviteur. Et c’est là ce que signifient ces paroles : « Il est avant moi » : idée que saint Matthieu exprime autrement, en disant : « Et je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers (Saint Matthieu, que cite le saint Docteur, dit : « Et je ne suis pu digne de porter ses souliers ». Mais saint Marc et saint Luc disent : « de dénouer le cordon de ses souliers ». (Mrc 1, 7 ; Luc 3,16) Tout revient au même. La différence ne doit point arrêter.) ». (Mat 3,11) Or que ces paroles : « Il est avant ; moi », ne s’entendent point de la naissance de Jésus-Christ, celles qui suivent le montrent visiblement : si Jean-Baptiste avait voulu qu’elles s’entendissent de la naissance, il lui eût été inutile d’ajouter : « Parce qu’il est plus ancien que moi ». Qui en effet eût été assez stupide et assez fou pour ignorer que celui qui était né avant lui était plus ancien que lui ? Que si l’on entend ces paroles, de cette existence qui est avant les siècles, elles ne signifient autre chose que ceci : « Celui qui vient après moi, est avant moi » ; autrement il aurait parlé inconsidérément, et ce serait en vain qu’il aurait produit la raison de cette ancienneté. Encore une fois, s’il avait voulu parler de la naissance, il devait construire sa phrase d’une autre façon, et dire : « Celui qui vient après moi, est plus ancien que moi, parce qu’il est né avant moi » : car que quelqu’un soit avant, on en peut justement donner cette raison, qu’il est né le premier ; mais on n’établit point qu’une personne est née avant une autre en disant qu’elle est la première. Ce que nous disons là est juste et bien fondé, vous le savez tous : c’est des choses obscures, qu’il faut donner la raison et l’explication, et non de celles qui sont claires et évidentes. Si ce discours tombait sur la naissance, il n’y aurait ni doute, ni difficulté à admettre que le premier est le premier né mais comme Jean parle de la dignité et de la prééminence, il a raison d’ôter la difficulté qui y paraissait. Effectivement, il est vraisemblable que plusieurs auraient eu des doutes, et n’auraient pu concevoir comment et pour quelle raison celui qui est venu après, est avant, c’est-à-dire, est plus honorable. Voilà pourquoi Jean-Baptiste en donne aussitôt la raison : c’est parce que, dit-il, « il est plus ancien que moi » : Ce n’est pas, dit-il, que, me trouvant d’abord devant lui, il ait réussi à prendre le pas sur moi : mais il est plus ancien que moi, quoiqu’il vienne après moi. Mais comment, direz-vous, si Jean a en vue l’éclatant avènement du Christ et la gloire qui doit l’accompagner, parle-t-il d’une chose qui n’était point encore, comme si déjà elle était arrivée ? car il ne dit pas : il sera, mais il est c’est parce que depuis la plus haute antiquité les prophètes étaient dans l’usage d’annoncer les choses futures, comme si elles étaient déjà accomplies. Isaïe, parlant de la mort de Jésus-Christ, n’a point dit : « Il sera mené à la mort comme une brebis qu’on va égorger » : ce qui devait arriver ; mais : « Il a été mené à la mort comme une brebis qu’on va égorger (Il faut observer que c’est ici la leçon des Septante. Notre Vulgate dit : « Il sera mené à la mort ».) ». (Isa 53,7, 70) Et toutefois il ne s’était point encore incarné ; mais le prophète raconte ce qui devait arriver, comme étant déjà accompli. Et David, prédisant le crucifiement, n’a point dit : ils perceront mes mains et mes pieds ; mais : « Ils ont percé mes mains et mes pieds ». Et : « ils ont partagé entr’eux mes habits, et ils ont jeté le sort sur ma robe ». (Psa 22,18-19) Et parlant du traître Judas, qui n’était point né encore, il dit. « Celui qui mangeait avec moi, a fait éclater sa trahison contre moi ». (Psa 41,10) De même, rapportant ce qui s’est passé, lorsqu’il était attaché sur la croix, il dit : « Ils m’ont donné du fiel pour ma nourriture, et dans ma soif ils m’ont présenté du vinaigre à boire ». (Psa 69,26) 4. Voulez-vous que nous vous apportions encore d’autres autorités, ou celles-là vous suffisent-elles ? pour moi, je le crois. Si nous n’avons pas donné toute son étendue au sujet que nous venons d’examiner, du moins nous l’avons suffisamment approfondi. Et certes il n’y a pas un moindre travail à ceci qu’à cela, et nous craindrions de vous ennuyer, si nous vous arrêtions plus longtemps sur cette question. Finissons donc : cela est juste. Mais par où finirons-nous le mieux ? C’est en rendant à Dieu la gloire qui lui est due, et cela, non seulement par nos paroles, mais encore plus par nos œuvres. Que votre lumière luise, dit Jésus-Christ, « afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et « qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ». (Mat 5,16) Rien en effet n’est plus brillant, mes chers frères, qu’une vie bien réglée. Le sage le déclare : « La voie des justes », dit-il, « brillera comme la lumière ». (Pro 4,18) Certes, elle éclairera non seulement ceux qui allument leurs lampes par leurs bonnes œuvres, et qui marchent dans la voie droite, mais encore tous leurs voisins : mettons donc de l’huile dans ces lampes, afin que le feu en soit plus vif et la lumière plus abondante. Ce n’est pas seulement aujourd’hui que cette huile a une grande force, elle a fait aussi merveilleusement éclater la vertu de ceux qui ont vécu au temps des sacrifices. C’est pourquoi Dieu dit : « C’est l’huile (Saint Chrysostome lit ici ελαιον (huile) et non ελεον (miséricorde) : ces deux mots se prononçant de même, la confusion s’explique aisément. Au reste, le sens est le même puisque l’huile est prise dans l’Écriture pour le symbole de la miséricorde. Voyez, dans le commentaire sur saint Matthieu, l’explication de la parabole des dix vierges. (Chap 25)) que je veux, et non le sacrifice ». (Ose 6,6 ; Mat 9,13) Et en vérité, rien de plus juste. L’autel des sacrifices était inanimé, mais notre autel est animé ; le feu consumait tout, tout se réduisait en cendres et se dissipait, la fumée s’évanouissait dans l’air : mais ici, il n’arrive rien de semblable ; il se produit d’autres fruits. C’est ce que déclare saint Paul, lorsque, décrivant les trésors de charité des Corinthiens, il dit : « Cette obligation, dont nous sommes les ministres, ne supplée pas seulement aux besoins des saints ; mais elle est riche et abondante envers Dieu, par le grand nombre d’actions de grâces qu’elle lui fait rendre ». Et encore : « Parce que ces saints se portent à glorifier Dieu de la soumission que vous témoignez à l’Évangile de Jésus-Christ, et de la bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soit à eux, soit à tous les autres, et à témoigner par les prières qu’ils font pour vous, l’amour qu’ils vous portent ». (2Co 9,12-14) Ne voyez-vous pas qu’ici l’offrande aboutit à des actions de grâces, à un tribut d’hommages, à des prières continuelles de la part des pauvres secourus, à un redoublement de charité ? Sacrifions donc, mes chers enfants, sacrifions tous les jours sur ces autels. Ce sacrifice est plus excellent que les prières, que le jeûne et mainte autre pratique, pourvu qu’on le fasse d’un bien acquis légitimement par un honnête travail, et qui ne soit point souillé d’avarice, de rapine ou de violence. Telles sont les oblations que Dieu reçoit ; il hait, il rejette les autres. Il ne veut pas qu’on l’honore au détriment d’autrui ; un pareil sacrifice est impur et profane ; il irritera plutôt Dieu qu’il ne l’apaisera. C’est pourquoi nous devons apporter tous nos soins et toute notre vigilance à ne pas outrager, sous prétexte d’hommage, celui que nous voulons honorer. Si Caïn, pour avoir offert à Dieu la moindre et la plus vile partie de ses biens (Gen. 4), sans toutefois avoir fait tort à personne, fut puni, ne recevront-ils pas un plus rigoureux châtiment, ceux qui lui présenteront les fruits de leurs rapines et de leur avarice ? Si Dieu nous a donné ce précepte, c’est pour que nous fassions l’aumône au prochain, et non pour que nous l’opprimions. Celui qui ravit le bien d’autrui et le donne à un autre, celui-là n’est point miséricordieux, mais injuste et souverainement criminel. Comme donc on ne tire pas de l’huile d’une pierre, la cruauté de même ne produit pas l’humanité. On ne peut pas appeler aumône ce qui sort de cette source impure. Je vous conjure donc, mes frères, de n’être point seulement zélés et attentifs à donner l’aumône, mais encore de ne pas la faire au préjudice du prochain. Car « si l’un prie et que l’autre maudisse, de qui Dieu exaucera-t-il la voix ? » (Sir 34,29) Si nous sommes ainsi vigilants sur nous-mêmes, nous pourrons, par la grâce de Dieu, obtenir ses bontés, sa clémence, sa miséricorde, la rémission de tous les péchés que nous avons commis pendant notre vie, et éviter le fleuve de feu. Fasse le ciel que nous nous en garantissions tous, et que tous nous entrions dans lé royaume des cieux, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.Jean 1:16
HOMÉLIE XIV.
ET NOUS AVONS TOUS REÇU DE SA PLÉNITUDE, ET GRACE POUR GRACE. (VERSET 16)ANALYSE.
1. Ce que nous avons reçu de la plénitude de Jésus-Christ:
2. Différence entre l’ancienne et la nouvelle Loi.— Signification de ces paroles : Grâce pour grâce.— Dieu nous prévient toujours de ses bienfaits.
3 et 4. Les figures de l’Ancien Testament ont en leur accomplissement dans le Nouveau.— Explication de quelques-unes de ces figurés.— Dans les combats publics on n’excite point à la course ceux qui se sont laissé renverser, mais seulement les braves athlètes.— Au contraire, dans les combats spirituels on exhorte, on anime indifféremment les uns et les autres, parce que ceux qui sont tombés, peuvent se relever, et remporter encore la victoire.— L’amertume des remèdes ne doit décourager ni rebuter personne : leur utilité se montrera dans la suite. — Les pécheurs et les justes même, tous ont besoin de remèdes, de corrections et de bons avis.
1. Nous disions dernièrement, mes frères, que Jean-Baptiste ; pour lever les doutes de ceux qui se demanderaient comment Jésus-Christ, venu après lui pour prêcher, pouvait être plus ancien et plus illustre que lui, avait ajouté ces mots : « Parce qu’il est plus ancien a que moi ». C’est là une des raisons ; mais il en ajoute une autre que nous avons maintenant à vous expliquer. La voici : « Nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce ». Et après celle-là il en ajoute encore une autre : « Car la loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité a été apportée par Jésus-Christ (17) ». Que signifient ces paroles, direz-vous : « Nous avons tous reçu de sa plénitude ? » C’est à quoi je dois d’abord m’attacher. Donner, pour lui, veut-il dire, ce n’est point partager, il est lui-même le principe et la source de tous les biens ; il est la vie même, la lumière même, la vérité même ; il ne retient pas en lui-même ses trésors, mais il les répand sur tous les autres ; et après qu’il les a répandus, il demeure plein ; après qu’il a donné, aux autres, il n’à rien de moins ; mais il prodigue ses biens, toujours il les répand, et en les répandant avec profusion sur les autres, il demeure dans la même perfection, dans la même plénitude. Ce que j’en ai moi-même n’est qu’une petite portion que j’ai reçue d’un autre, et la moindre partie du tout, et comme une goutte d’eau si on la compare à cette ineffable source, à cette mer immense. Mais cette comparaison même n’explique point assez ce que nous tâchons de vous faire entendre. Car si vous puisez dans la mer une goutte d’eau, dès lors vous l’avez diminuée, quoique cette diminution soit imperceptible aux yeux. Or, on ne peut pas dire la même chose de cette source ; quelque quantité d’eau que vous y puisiez, elle demeure néanmoins entière et ne souffre aucune diminution. C’est pourquoi il faut prendre un autre exemple ; Irais il est encore faible et ne suffit pas pour représenter ce que nous voudrions décrire ; toutefois il nous achemine mieux que l’autre à l’idée dont il s’agit. Supposons un foyer où l’on allume mille, deux mille, trois mille flambeaux, et beaucoup plus encore ; ce feu, après avoir communiqué sa lumière et sa vertu à tous ces milliers de flambeaux, ne demeure-t-il pas plein et entier ? Personne ne l’ignore. Que si parmi les corps, choses divisibles, que le partage diminue, on en trouve qui peuvent donner du leur aux autres, sans souffrir de diminution, à combien plus forte raison en sera-t-il de même pour l’Être incorporel et impérissable ? Car s’il n’y a pas nécessairement partage quand la chose communiquée est une substance corporelle, lorsqu’on parle d’une vertu, et d’une vertu provenant d’une substance incorporelle, n’est-il pas plus évident encore qu’elle ne doit subir aucune division ? Voilà pourquoi saint Jean dit : « Nous avons « tous reçu de sa plénitude », et joint son témoignage à celui de Jean-Baptiste. Car ce n’est pas le précurseur, mais l’Apôtre qui dit ces paroles : « Nous avons tous reçu de sa plénitude ». Et voici ce qu’il veut dire par là. Ne croyez pas que nous, qui avons demeuré longtemps avec Jésus-Christ, et mangé à sa table, nous rendions témoignage de lui par faveur et par complaisance. Jean-Baptiste, qui ne l’avait point vu ni rencontré avant de le baptiser, le voyant alors avec les autres, s’est écrié : « Il est plus ancien que moi ». Mais nous, tous les douze, les trois cents personnes, cinq cents, trois mille, cinq mille, plusieurs milliers de Juifs, toute la multitude des fidèles, qui a été alors, qui est maintenant, et qui sera, nous avons tous reçu de sa plénitude. Mais qu’avons-nous reçu ? « Grâce pour grâce ». Quelle grâce, pour quelle grâce ? Nous avons reçu la, nouvelle grâce pour l’antienne. Comme il y avait une justice et une justice : « Pour ce qui est », dit saint Paul, « de la justice de la loi, ayant mené une vie irréprochable » (Phi 3,6), il y a aussi une foi et une foi : « De la foi dans la foi » (Rom 1,17), une adoption et une adoption : « À qui appartient l’adoption » (Rom 9,4), dit le même apôtre. Il y a aussi, selon lui, deux gloires : « Si le ministère qui devait finir a été glorieux, celui qui durera » toujours « le doit être beaucoup davantage » (2Co 3,11) ; et deux lois, car il dit encore : « La loi de l’esprit de vie m’a délivré ». (Rom 8,2) ; et deux cultes : « Dont la servitude », c’est-à-dire le culte ; et ailleurs : « Servant Dieu en esprit ». Il y a aussi deux testaments : « Je ferai avec vous », dit le Seigneur, « une nouvelle alliance, non une alliance pareille à celle que je fis avec vos pères ». (Jer 31,31-32) Il y a aussi une sanctification et une sanctification, un baptême et un baptême, un sacrifice et un sacrifice, un temple et un temple, une circoncision et une circoncision, et de même il y a une grâce et une grâce. Mais les premières de ces choses sont en quelque sorte la figure, celles-ci sont la vérité : ces mots sont homonymes, mais ils ne sont pas synonymes ; c’est ainsi que, dans les images, une figure dessinée avec du noir sur du blanc s’appelle homme, tout aussi bien que l’homme peint au naturel avec les couleurs convenables. De même les statues, qu’elles soient d’or ou de terre cuite, on les appelle également statues ; mais d’une part il n’y a qu’une figure, de l’autre se trouve la vérité. 2. De la seule conformité des noms, ne concluez donc pas, que les choses soient les mêmes, ni davantage qu’elles soient différentes. Les figures anciennes, en tant que figures, avaient quelque chose de la vérité, mais l’ombre dont elles restaient couvertes les rendaient inférieures à la vérité proprement dite. Quelle différence donc y a-t-il entre ces deux ordres de choses ? Voulez-vous que nous l’examinions dans une ou deux de celles que j’ai rapportées ci-dessus ? par là vous connaîtrez parfaitement toutes les autres. Nous verrons que celles-là contenaient des lois et des préceptes pour des enfants ; que celles-ci sont faites pour des hommes mûrs et forts ; que celles-là étaient données comme pour former des hommes ; que celles-ci sont établies comme pour faire des anges. Par où commencerons-nous donc ? Souhaitez-vous que ce soit par l’adoption ? Quelle différence y a-t-il entre l’ancienne et la nouvelle ? La première n’était qu’une prérogative nominale, la seconde est réelle et véritable. De celle-là il est écrit : « J’ai dit : vous êtes des Dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut ». (Psa 82,6) Mais de celle-ci : « Ils sont nés de Dieu même ». (Jn 1,13) Comment, de quelle façon ? « C’est par l’eau de la renaissance, et par le renouvellement du Saint-Esprit ». (Tit 3,5) Et certes, les Juifs, quoiqu’appelés enfants de Dieu, avaient encore l’esprit de servitude ; ils demeuraient esclaves, tout en étant honoris du nom d’enfants : mais nous, devenus libres, nous avons reçu l’honneur d’être faits enfants de Dieu ; non de nom, mais réellement et de fait : et c’est là ce que nous déclare saint Paul, en disant : « Vous, n’avez point reçu l’esprit de servitude pour vous conduire encore par la crainte : mais vous avez reçu l’esprit de l’adoption des enfants, par lequel nous « crions : Mon père, mon père ». (Rom 8,15) En effet, c’est régénérés par la vertu d’en haut, et comme entièrement renouvelés, que nous avons été appelés enfants de Dieu. Mais si l’on apprend quelle était la mesure de leur sainteté, en quoi ils la faisaient consister : si l’on considère ce qu’est le Juif, ce qu’est le chrétien, on y trouvera encore bien de la différence. Les Juifs, quand ils n’adoraient pas les idoles, quand ils ne commettaient ni fornications, ni adultères, étaient appelés saints ; mais nous, nous devenons saints, non pour nous être seulement abstenus de ces vices, mais par la possession des plus éminentes vertus. Ce don, nous l’acquérons premièrement par la descente du Saint-Esprit en nous, et ensuite par une vie beaucoup plus excellente que celle du Juif. Mais, afin que vous ne croyiez pas que je vous parle ainsi par ostentation, écoutez ce que leur dit l’Écriture : « Gardez-vous de laver et de purifier vos enfants, parce que vous êtes un peuple saint (Saint Chrysostome cite ici de mémoire, ou il ne prend que la substance de ce passage ; car il est autrement dans, les Septante et dans la Vulgate, où on peut le voir au lieu cité.) ». (Deu 18,10) S’abstenir du culte des idoles, c’était donc là en quoi, consistait leur sainteté, mais il n’en est pas ainsi de nous : « Il faut être saint de corps et d’esprit » (I. Cor 7,34) : il faut « tâcher d’avoir la paix et de vivre dans la sainteté, sans laquelle nul ne verra Dieu ». (Heb 12,14) Et : « Achever l’œuvre de notre sanctification dans la crainte de Dieu ». (2Co 7,1) Le nom de « saint » n’a pas la même signification appliqué à tous. Bien est appelé saint, mais non comme nous. Faites attention à ce que dit le prophète quand il entendit les séraphins prononcer ce nom « Malheur à moi, que je suis malheureux, parce qu’étant homme, j’ai des lèvres impures et que j’habite au milieu d’un peuple qui a aussi des lèvres souillées ». (Isa 6,5, LXX) Voilà comme Isaïe parle de lui-même, quoiqu’il fût pur et saint : mais pour nous, si nous comparons notre sainteté à cette sainteté qui habite dans les cieux, nous sommes impurs. Les anges sont saints, les archanges, les chérubins et les séraphins sont saints : mais il y a encore une autre sainteté supérieure à celle de ces puissances célestes non moins qu’à la nôtre. Je pourrais parcourir ainsi les différences de toutes les autres saintetés, mais je m’aperçois que mon discours est déjà trop long ; c’est pourquoi, sans nous arrêter davantage à cette recherche, nous la laisserons à votre examen. Vous pouvez, quand vous serez dans vos maisons, vous rappelant ce que nous venons de vous faire observer, envisager cette différence et l’étendre à tout le reste : « Donnez une occasion au sage », dit l’Écriture, et il deviendra encore plus sage ». (Pro 9,9) Nous avons commencé, ce sera maintenant à vous de finir. Poursuivons notre discours. L’évangéliste ayant dit : « Nous avons tous reçu de sa plénitude », ajoute : « Et grâce pour grâce ». Par où il nous fait connaître que les Juifs ont aussi été sauvés par la grâce. Car, dit le Seigneur, ce n’est pas parce que vous vous êtes multipliés que je vous ai choisis, mais c’est à cause de vos pères. Si ce n’est donc pas pour leurs propres mérites que Dieu les a choisis, il est évident que c’est par la grâce qu’ils ont reçu cet honneur. Et nous aussi nous avons été sauvés par la grâce, mais non de la même manière. Nous ne l’avons pas été par les mêmes voies, mais par des moyens beaucoup plus grands – et plus sublimes. C’est pourquoi la grâce que nous avons reçue n’est pas la même que la leur. Nous n’avons pas seulement reçu la rémission de nos péchés ; en quoi il n’y a nulle différence entre eux et nous, également pécheurs : mais Dieu nous donne aussi la justice, la sainteté, l’adoption, la grâce du Saint-Esprit avec plus de magnificence et d’abondance. C’est cette grâce qui nous rend chers et agréables à Dieu, non plus comme de simples serviteurs, mais comme étant ses enfants et ses amis. Voilà pourquoi saint Jean dit : « Grâce pour grâce ». Les lois et les cérémonies légales étaient aussi des grâces : comme c’en est une encore d’avoir été tiré du néant. Car ce n’est point là une grâce de nos mérites précédents : comment cela se pourrait-il, puisque nous n’étions pas ? mais Dieu nous prévient toujours de ses bienfaits. Et non seulement notre création est une grâce, mais c’en est encore une que Dieu ait donné aux hommes qu’il a créés la connaissance de ce qu’ils doivent faire et ne point faire ; et que cette loi, nous la trouvions dans la nature : que dans nous il ait placé l’incorruptible tribunal de la conscience ; c’est une très-grande grâce et un effet de son ineffable bonté. C’est encore une grâce d’avoir rétabli par la loi écrite la loi naturelle que nous avions violée ; car la conséquence naturelle eût été le supplice et la vengeance de ceux qui avaient défiguré la loi une fois donnée. Cependant Dieu ne l’a point fait ; mais il leur a fourni les moyens de se corriger, il leur a accordé le pardon, qu’il ne leur devait point, par un pur effet de sa grâce et de sa miséricorde. Que ce fut là un pur don de sa miséricorde et de sa grâce, David nous l’apprend ; écoutez ce qu’il dit : « Le Seigneur fait ressentir les effets de sa miséricorde, et il fait justice à tous ceux qui souffrent l’injustice et la violence ; il a fait connaître ses voies à Moïse et « ses volontés aux enfants d’Israël ». (Psa 103,6-7) Et derechef : « Le Seigneur est plein de douceur et de droiture, c’est pour cela qu’il donnera à ceux qui pèchent la loi qu’ils doivent suivre dans leur conduite ». (Psa 25,9) 3. La loi que le Seigneur nous a donnée est donc l’ouvrage de sa miséricorde, de sa compassion, de sa grâce. C’est pourquoi saint Jean ayant dit : « Grâce pour grâce », insiste avec plus de force sur la grandeur de ses dons, et il ajoute : « La loi a été donnée par Moïse ; mais la grâce et la vérité a été apportée par Jésus-Christ ». Considérez avec quelle douceur et quel ménagement Jean-Baptiste et le disciple élèvent peu à peu, et par une seule parole, leurs auditeurs à la plus haute connaissance ; après les y avoir préparés par ce qu’il y a de plus simple et de plus bas. Jean-Baptiste commence par comparer avec lui-même celui qui, sans comparaison, surpasse tous les autres ; mais ensuite il fait connaître son excellence, en disant : « Celui-ci est avant moi », et ajoutant après : « Il est plus ancien que moi ». Le disciple a fait quelque chose de plus ; mais il est pourtant demeuré au-dessous de ce que demandait la dignité de Fils unique. Car il ne le compare pas à Jean-Baptiste, mais à celui que les Juifs admiraient plus Jean-Baptiste, c’est-à-dire à Moïse. « La loi », dit-il, « a été donnée par Moïse : mais la grâce et la vérité a été apportée par Jésus-Christ ». Voyez, mes frères, voyez sa prudence, il ne fait ni comparaison, ni examen des personnes, mais des choses. Comme les choses que Jésus-Christ avait opérées se montraient visiblement beaucoup plus grandes, nécessairement aussi les plus aveugles devaient-ils consentir au témoignage qui lui était rendu : alors, en effet, que les œuvres mêmes, qu’on ne peut soupçonner ni de flatterie, ni d’envie, ou de haine, parlent et rendent témoignage ; quelque prévenus que soient ceux qui les voient, ils ne peuvent les nier, tant ce témoignage est sûr et certain : car elles demeurent à tous les yeux telles qu’elles ont été faites : c’est pourquoi elles sont au-dessus de tout soupçon et de toute réplique. Mais observez, mes frères, combien l’évangéliste a soin de ménager les esprits de ses auditeurs, de manière à ne pas choquer même les plus faibles. Il n’entasse point les paroles pour faire ressortir la supériorité que l’un a sur l’autre ; mais en opposant la grâce et la vérité à la loi, et ce mot : « A été apportée », à celui-ci : « A été donnée », il montre la différence des choses par leur simple dénomination. Cette différence est grande, car ces mots : « A été donnée », marquent un ministre qui donne ce qu’il a reçu à ceux à qui il lui a été ordonné de le transmettre : mais ceux-ci : « La grâce et la vérité a été apportée », désignent un roi qui remet les péchés par sa puissance et par son autorité, et qui dispose lui-même de ses dons. Voilà pourquoi il disait « Vos péchés vous seront remis ». Et encore : « Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, il dit au paralytique : Levez-vous, je vous le commande, emportez votre lit, et allez-vous-en en votre maison ». (Mrc 2,9-11) Ne voyez-vous pas de quelle manière la grâce est apportée par Jésus-Christ ? voyez aussi comment il a apporté la vérité. Ses paroles, ce qu’il a fait à l’égard du larron, le don du – baptême, la grâce du Saint-Esprit qui nous est donnée par lui, et plusieurs autres choses, montrent visiblement la grâce. Maintenant, si nous étudions le sens des figures, nous découvrirons plus manifestement la vérité que Jésus-Christ a apportée. Car ce qui devait avoir son accomplissement dans le Nouveau Testament, des figures l’avaient marqué à l’avance autant qu’il appartient à des figures, et Jésus-Christ venant au monde les a accomplies. Examinons donc ces figures dans un petit nombre d’exemples : car le temps ne nous permet pas d’épuiser ce sujet. Le petit nombre de celles que je vais expliquer vous donnera l’intelligence des autres. Voulez-vous que nous commencions par celles qui regardent la Passion de Notre-Seigneur ? Que dit la figure ? « Prenez un agneau pour chaque maison, immolez-le et faites comme le Seigneur vous l’a prescrit, et vous le commande ». (Exo 12,3) Jésus-Christ ne parle pas de même, il ne commande pas de faire cela, mais il s’offre et s’immole lui-même à son Père comme une hostie. 4. Voyez, mes frères, comment la figure a été donnée par Moïse, et la vérité a été apportée par Jésus-Christ. Et encore : sur le mont Sinai, lorsque les Amalécites vinrent attaquer les Hébreux, les bras de Moïse étaient soutenus des deux côtés par Hor et Aaron (Exo 17), mais Jésus-Christ a tenu lui-même ses mains étendues sur la croix. En quoi vous voyez comment la figure a été donnée et la vérité a été apportée. La loi disait : « Maudit quiconque ne demeure pas ferme dans ce qui « est écrit dans ce livre (Autrement : Maudit celui quine demeure pas ferme dans les ordonnances de cette Loi. Vulg.) ». (Deu 27,26, LXX) Mais que dit la, grâce ? « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai ». (Mat 11,23) Et saint Paul : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, s’étant rendu lui-même malédiction pour nous ». (Gal 3,13) Puisque nous jouissons donc d’une si grande grâce, et de la vérité, je vous en conjure, mes chers frères, prenons garde que la grandeur de ce don ne nous rende plus lâches et plus paresseux. Plus est grand l’honneur que nous avons reçu, plus aussi doit être grande notre vertu. Celui qui, ayant peu reçu, rapporte peu, n’est pas beaucoup à blâmer mais on jugera digne du plus grand supplice celui qui, élevé au plus haut degré d’honneur, ne fait ensuite rien que de bas et de méprisable. Mais, à Dieu ne plaise que nous ayons jamais à craindre pour vous rien de semblable : au contraire, nous avons dans le Seigneur cette ferme confiance que vos âmes, comme portées par des ailes, se sont absolument détachées de la terre et élevées jusque dans le ciel, et que, quoique vous demeuriez encore dans ce monde, vous ne vous occupez nullement de ce qui s’y passe. Toutefois, avec cette bonne confiance, nous ne cessons pas de vous réitérer souvent les mêmes avis. Ainsi, dans les combats publics, les spectateurs ne s’attachent qu’à encourager ces braves athlètes qui luttent et courent vaillamment, et ils ne disent mot à ceux qui se sont laissé renverser et jeter par terre ; ils savent que leurs exhortations n’auraient pas le pouvoir de relever ceux qui se sont une fois exclus de la victoire, et ne perdent point leur peine à les réprimander : ici, dans ces combats spirituels, il y a toujours à espérer, non seulement de vous qui veillez et vous tenez sur vos gardes, mais encore de ceux qui sont tombés, s’ils veulent se relever et changer de vie. Voilà donc pourquoi nous mettons tout en œuvre : nous usons de prières, d’exhortations, de reproches, de réprimandes, de louanges, pour opérer votre salut. Ne trouvez donc pas mauvais qu’on vous exhorte souvent à mener une vie simple et honnête. Nos exhortations ne sont point des imputations de négligence ; elles attestent seulement les bonnes espérances que nous avons pour vous. Au reste, ce que nous disons et ce que nous avons encore à dire ne vous regarde pas seuls, mais nous aussi. Nous aussi, nous avons besoin des mêmes leçons : quoiqu’elles soient dans notre bouche, ce n’est pas à dire qu’elles ne nous regardent point. La prédication corrige le pécheur, et elle éloigne de plus en plus du péché l’homme de bien qui en est exempt. Et certes, nous-mêmes, nous ne sommes pas sans péché. La médecine nous est commune, les remèdes nous sont également offerts à tous, mais la guérison dépend de notre volonté. Celui qui use du remède comme il faut, recouvre la santé ; celui qui n’applique point de remède à sa plaie, augmente le mal et marche à sa ruine. Gardons-nous donc de murmurer du traitement : au contraire, il faut nous en réjouir, quand la prédication nous causerait d’amères douleurs le fruit n’en sera que plus délicieux. N’oublions, n’omettons rien, pour arriver à la vie éternelle, exempts des plaies et des blessures que les dents du péché font à l’âme ; afin que nous étant rendus dignes de paraître devant Jésus-Christ, nous ne soyons pas en ce terrible jour, livrés aux puissances cruelles et vengeresses, mais à celles qui nous introduiront dans l’héritage des cieux, qui est préparé pour ceux qui aiment Dieu. Je le prie de nous en faire part à nous tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; à qui soit, la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Jean 1:18
HOMÉLIE XV.
NUL N’A JAMAIS VU DIEU : LE FILS UNIQUE, QUI EST DANS LE SEIN DU PÈRE, EST, CELUI QUI EN A DONNÉ LA CONNAISSANCE. (VERSET 18)ANALYSE.
1. Personne n’a jamais vu Dieu dans sa substance.
2 et 3. Jésus-Christ connaît parfaitement le Père parce qu’il est dans son sein. – Dispute contre les Ariens et tous les autres hé rétiques qui ont combattu la Divinité, de Jésus-Christ. – Ce que Jésus-Christ nous a fait connaître de plus que les prophètes et Moïse. – Les chrétiens ne sont tous qu’un seul corps, ce qui est le plus grand, lien de l’amitié.
1. Ce n’est pas la volonté de Dieu que nous écoutions seulement les mots et les paroles de la sainte Écriture : nous devons encore en méditer profondément le sens. C’est pour cette raison que le bienheureux. David a mis à plusieurs de ses psaumes cette inscription : « Pour l’intelligence », et qu’il disait : « Ôtez le voile qui est sur mes yeux, et je considérerai les merveilles qui sont enfermées dans votre loi ». (Psa 119,18) Après lui, son fils Salomon nous apprend qu’il faut désirer la sagesse avec le même empressement qu’on recherche l’argent, ou plutôt qu’il faut l’estimer plus que l’or. Le Seigneur exhorte les Juifs à examiner avec soin les Écritures (Jn 5,39), et nous invite à en faire notre plus grande étude il n’aurait pas parlé de la sorte si, pour les entendre, il n’y avait qu’à les lire. Personne, en effet, ne s’avisera d’examiner attentivement ce qui se fait connaître au moment qu’il se présente aux yeux, mais seulement ce qui est obscur, et ce qui a besoin d’un long examen il appelle les Écritures un trésor caché, pour nous exciter à le chercher. Je dis ceci, mes frères, afin que nous n’abordions pas légèrement et négligemment les saintes Écritures : je le dis, afin que vous les écoutiez avec beaucoup d’attention. Si on les écoute sans préparation, sans attention, et si l’on n’en prend que la lettre, on se formera de Dieu bien d’absurdes idées : on le croira homme, on croira qu’il est d’airain, colère, furieux, et l’on adoptera bien d’autres dogmes encore pires. Mais si l’on en pénètre l’esprit, si l’on entre dans leur profondeur, on sera bien éloigné de ces ridicules opinions. Par exemple, dans les paroles qu’on a lues, et que nous nous proposons d’expliquer, il est dit que Dieu a un hein, ce qui n’appartient qu’aux corps. Mais il n’y a personne d’assez insensé pour penser que l’Être incorporel soit un corps. Afin donc que nous prenions tout dans un sens spirituel, examinons cet endroit en remontant plus haut. « Nul », dit l’évangéliste, « n’a jamais vu Dieu » : par quel enchaînement d’idées est-il conduit à cette proposition ? Après avoir montré la magnificence des dons que nous devons à Jésus-Christ et comment ils surpassent infiniment tout ce qu’a fait Moïse, il veut enfin nous découvrir la vraie cause de la différence qui est entré eux et entre leurs dons. Moïse, en effet, étant un serviteur, a été un ministre chargé de la dispensation des moindres présents ; mais celui-ci qui est seigneur, qui est roi, fils du roi, qui est toujours avec son Père, et le voit sans cesse, nous a apporté des dons infiniment supérieurs à ceux de Moïse. Voilà pourquoi saint Jean poursuit en ces termes : « Nul n’a jamais vu Dieu ». Que répondrons-nous donc à Isaïe qui fait si hautement retentir sa voix, en disant : « J’ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé ? » (Isa 6,1) A Jean qui lui rend ce témoignage qu’« il a dit ces choses, lorsqu’il a vu sa gloire ? » (Jn 12,41) A Ézéchiel ? car il a vu aussi le Seigneur assis sur les chérubins (Eze. 1). A Daniel, qui dit que « l’ancien des jours s’assit ? » (Dan 7,9) Et à Moïse lui-même, qui parle ainsi à Dieu : « Montrez-vous à moi vous-même, afin que je vous voie manifestement ? » (Exo 33,13, LXX). pour avoir vu Dieu, a été appelé Israël (Gen 32,28, et 35, 10) : car Israël signifie un homme qui voit Dieu (C’est le sentiment non seulement de notre saint Docteur ici et homélie LVII, sur la Genèse, mais encore de Philon, lib de Temul et lib de proem et poem. ; d’Origène, tome V, in Joan et hom. XI in Nom. ; de saint Basile, in caput. 1 Isaiae, de saint Grégoire de Nazianze, orat. XI de Theol, de saint Augustin, lib. 16, de Civitat. Dei, chap. XXXIX. Cependant, selon le texte hébreu, Israël signifie un prince de Dieu, ou fort contre Dieu.); d’autres aussi l’ont vu. Pourquoi saint Jean dit-il donc : « Nul n’a jamais vu Dieu ? » C’est pour nous faire connaître que dans ces apparitions Dieu tempérait l’éclat de sa majesté, s’accommodant à la faiblesse humaine, et qu’il ne s’est jamais fait voir dans sa pure substance. Si ces hommes l’avaient vu dans sa nature même, ils ne l’auraient point vu de différentes manières, puisqu’il est simple, sans figure, sans composition, sans bornes, qu’il n’est ni assis, ni debout, et qu’il ne marche point. Ce sont là, en effet, des choses propres aux corps. Mais ce qu’il est, lui seul le connaît. Et ce que je viens de dire, Dieu le Père le déclare par la bouche d’un de ses prophètes : « C’est moi », dit-il, « qui ai instruit les prophètes par un grand nombre de visions, et ils m’ont représenté à vous sous des images différentes » (Ose 12,10) c’est-à-dire, je me suis proportionné à leur faiblesse, je ne leur ai point apparu tel que je suis. Comme il devait venir à nous dans notre véritable chair, depuis longtemps il préparait les hommes à voir la substance de Dieu, autant qu’ils la pouvaient voir. En effet, ce que Dieu est, non seulement les prophètes, mais les anges et les archanges mêmes ne le voient pas. Interrogez-les, ils ne vous répondront rien sur la substance, mais seulement ils chanteront « Gloire soit à Dieu dans le plus haut des cieux ! que la paix règne sur la terre, et que les hommes soient chéris de Dieu ». (Luc 2,14) Si vous voulez apprendre quelque chose des chérubins et des séraphins, ils vous répondront par ce chant mystique de sanctification : « Les cieux et la terre sont remplis de sa gloire ». (Isa 6,3) Si vous vous adressez aux puissances célestes, vous n’en apprendrez autre chose, sinon que tout leur office est de louer Dieu : « Louez le Seigneur », dit l’Écriture, « vous tous qui êtes ses puissances ». (Psa 148,2) Il est donc certain que le Fils seul le voit, et de même le Saint-Esprit. Car comment la nature créée pourrait-elle voir l’Être Incréé ? Que si nous ne pouvons clairement voir aucune puissance incorporelle, quoiqu’elle soit créée (ce qui s’est vérifié souvent pour les anges) nous pourrons bien moins voir la nature incorporelle et incréée c’est pourquoi saint Paul dit aussi : « Nul des hommes ne l’a vu, et ne peut le voir ». (1Ti 6,16) Mais est-ce là un avantage, une propriété particulière au Père seul, et que le Fils n’ait point ? Loin de nous une telle pensée : le Fils a le même avantage, la même propriété. Et si vous en doutez, écoutez saint Paul qui le déclare : « Il est », dit-il, « l’image du Dieu invisible. ». (Col 1,15) Or, celui qui est l’image du Dieu invisible, est lui-même invisible, autrement il ne serait point l’image. Que s’il dit ailleurs : « Dieu s’est manifesté dans la chair » (1Ti 3,16), ne vous en étonnez pas : la manifestation par la chair n’est pas une manifestation selon la substance. Aussi cet apôtre montre-t-il qu’il est invisible, non seulement aux hommes, mais encore aux puissances célestes ; car après avoir dit : « Il s’est manifesté dans la chair », il ajoute : « Il a paru aux anges ». 2. C’est pourquoi il a paru aux anges lorsqu’il s’est revêtu de chair : auparavant ils ne le voyaient pas de même, sa substance étant invisible pour eux-mêmes ; mais, direz-vous, comment Jésus-Christ dit-il : « Ne méprisez aucun de ces petits. Je vous déclare que leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux ? » (Mat 18,10) Eh quoi ! Dieu a-t-il une face, et est-il enfermé dans les cieux ? Que personne ne soit assez fou pour le dire. Qu’est-ce donc qu’entend Jésus-Christ par ces paroles ? ce qu’il entend quand il dit : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu’ils verront Dieu ». (Mat 5,8) Il parle de cette vision spirituelle qui nous est possible, de la pensée de Dieu ; de même, nous devons dire des anges, qu’étant des créatures pures et vigilantes, ils ont toujours Dieu présent et ne pensent jamais qu’à lui. C’est aussi pour cette raison qu’il dit lui-même. – « Nul ne connaît le Père que le Fils ». (Mat 11,27) Quoi donc ! sommes-nous tous dans l’ignorance ? À Dieu ne plaise ! Mais nul ne le connaît de même que le Fils. Comme donc plusieurs l’ont vu, autant que l’esprit de l’homme peut atteindre à cette vision, et que personne n’a vu sa substance, maintenant de même nous connaissons tous Dieu, mais nul ne connaît sa nature ni sa substance, sinon Celui qui est né de lui. Car, par le mot de connaissance, saint Jean entend ici une vision et une intelligence certaine, « pleine et entière », et telle due le Père l’a du Fils. « Comme mon Père me connaît », dit Jésus-Christ, « je connais a mon Père ». (Jn. x, 15) C’est pourquoi voyez et considérez, mes frères, avec quelle fermeté et quelle confiance l’évangéliste s’énonce ; ayant dit : « Nul n’a « jamais vu Dieu », il n’a point ajouté : le Fils qui l’a vu en a donné la connaissance ; mais il a dit quelque chose de plus que voir, par ces paroles : « Celui qui est dans le sein du Père ». En effet, être dans le sein du Père, c’est bien plus que voir. Celui qui seulement voit n’a pas une connaissance tout à fait pleine et parfaite de l’objet qu’il voit : mais celui qui habite dans le sein n’ignore rien. Lors donc que vous entendez ces paroles : « Nul ne connaît le Père que le Fils », ne dites point : Si le Fils connaît le Père plus que les autres, toutefois il ne le connaît pas dans sa plénitude ; car c’est pour prévenir cette objection que l’évangéliste nous fait remarquer que le Fils demeure dans le sein du Père, et que Jésus-Christ dit qu’il connaît autant le Père que le l’ère connaît le Fils. Demandez donc aux contradicteurs : Le Père connaît-il le Fils ? S’il n’est fou, il répondra : oui. Allons plus avant, faisons-lui ensuite cette demande : Le Fils voit-il et connaît-il le Père par une vision exacte et une connaissance parfaite, et connaît-il pleinement ce qu’il est ? II Nous l’avouera encore. Concluez (le là que la connaissance que le Fils a du Père est exacte, pleure et entière. Car il a dit lui-même : « Comme mon Père me connaît ; je cannais « mon l’ère ». Et ailleurs : « Personne n’a vu « Dieu, sinon Celui qui est de Dieu ». Voilà pourquoi, comme je l’ai dit, l’évangéliste fait mention du sein, nous faisant connaître à la fois, par cette seule parole, qu’il y a entre le Père et le Fils liaison étroite, unité de substance, parfaite égalité de connaissance et de puissance. Le Père n’aurait pas dans son sein quelqu’un qui serait d’une autre substance et le Fils n’oserait pas demeurer dans le sein du Père, s’il n’était qu’un serviteur et le premier venu. C’est là ce qui n’appartient qu’au Fils, qui vit familièrement avec le Père, et n’a rien de moins que lui. Voulez-vous connaître son éternité ? écoutez ce que dit Moïse du Père : Si les Égyptiens veulent savoir, demandait-il, qui est Celui qui m’a envoyé, que leur répondrai-je ? Il eut ordre de répondre : CELUI QUI EST « m’a envoyé ». Ce mot : CELUI QUI EST, signifie que Dieu est toujours, qu’il est sans commencement, qu’il est véritablement et proprement. Il signifie encore ceci : « Il était au commencement », et montre qu’il est toujours, « qu’il « est éternel ». Ici saint Jean s’est donc servi d’une expression qui fait connaître que le Fils est sans commencement et de toute éternité dans le sein de son Père, Mais afin que la conformité de nom ne nous induise pas à croire que le Fils est du nombre de ceux qui sont fils par grâce, il met l’article qui le distingue de ceux-ci. Que si cela ne vous suffit pas, et si vous êtes encore courbés vers la terre, écoutez ce nom qui lui est plus propre encore : c’est le nom d’UNIQUE. Si pourtant vos yeux restent encore attachés à la terre, je ne ferai pas difficulté d’employer une parole humaine en parlant de Dieu ; c’est-à-dire de me servir du mot de « sein », pourvu seulement que vous n’y attachiez pas une signification basse. Voyez-vous quelle est la providence et la bonté du Seigneur ? Dieu s’attribue des noms indignes de lui, afin qu’au moins de cette manière vous le connaissiez, et que vous ayez de lui de grands et de hauts sentiments. Et vous, vous rampez à terre ! Dites-moi, pourquoi est-il ici parlé de sein, nom charnel et grossier ? Est-ce afin que nous pensions que Dieu est un être corporel ? Dieu nous en garde ! direz-vous. Pourquoi donc ? Si par cette parole on-, ne prouve pas que le Fils est véritablement fils, et l’on n’établit pas que Dieu est un être incorporel, vainement se sert-on de ce nom « de sein » qui n’est d’aucun usage ; pourquoi donc s’en sert-on ? car je ne cesserai point de faire cette question. N’est-il pas évident qu’il est mis là pour que nous n’y attachions pas d’autre idée, sinon que Jésus-Christ est véritablement le Fils unique, et qu’il est coéternel à son Père ? « Il en a », dit l’évangéliste, « donné la connaissance ». Quelle connaissance a-t-il donnée ? « Nul n’a jamais vu Dieu ». Il n’y a qu’un seul Dieu ; mais les autres prophètes et Moise crient souvent : « Le Seigneur votre Dieu est le seul et unique Seigneur ». (Deu 6,4) Et Isaïe : « Il n’y a point eu de Dieu formé avant moi, et il n’y en aura point après moi ». (Isa 43,10) 3. Qu’est-ce que le Fils nous a donc appris de plus, lui qui est dans le sein du Père ? Qu’est-ce que le Fils unique nous a enseigné ? Premièrement, que ces choses proviennent de son opération : en second lieu, que nous avons reçu une connaissance beaucoup plus claire, et que nous connaissons que « Dieu est esprit, et qu’il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité ». (Jn 4,24) Et encore, ceci même : qu’il est impossible de voir Dieu, et que nul ne le connaît, sinon lé Fils : et que Dieu est le Père d’un vrai Fils unique, et universellement tout ce qui est dit de lui. Or ce mot : « Il a donné la connaissance », marque cette plus claire et plus évidente connaissance, qu’il a donnée, non seulement aux Juifs, mais encore à tout le monde. Tous les Juifs n’avaient pas cru aux prophètes, mais tout l’univers s’est soumis au Fils unique de Dieu, et a cru en lui. Le mot de connaissance signifie donc ici l’évidence de la doctrine Voilà pourquoi il est appelé VERBE et Ange du grand conseil. Puis donc que nous avons eu le bonheur de recevoir une plus belle et plus parfaite doctrine, et des connaissances plus hautes, Dieu ne nous parlant plus par les prophètes, mais par son propre Fils dans ces derniers jours (Heb 1,1), ayons une conduite beaucoup plus réglée et plus sainte, et vivons d’une manière digne d’un si grand honneur. Il serait ridicule que Jésus-Christ eût condescendu au point de ne vouloir plus nous parler par ses serviteurs, mais par lui-même, et que nous, nous ne fissions rien de plus que ceux qui sont venus avant nous. Ils ont eu Moïse pour docteur ; et nous, nous avons pour docteur le maître même de Moïse. Professons donc une philosophie digne d’un si grand honneur, et n’ayons rien de commun avec la terre. Car Jésus ne nous a apporté une doctrine du ciel, que pour y élever nos pensées, et afin que nous imitions notre docteur selon nos forces et notre capacité. Mais, direz-vous, comment pourrions-nous être les imitateurs de Jésus-Christ ? Nous le ferons si nous rapportons tout à l’utilité publique, et si nous ne recherchons pas nos propres intérêts. Jésus-Christ, dit saint Paul, « n’a pas cherché à se satisfaire lui-même, mais comme il est écrit : les ouvrages de ceux qui vous insultaient, sont tombés sur moi. (Rom 15,3 ; Psa 69,12) Que personne donc ne cherche ses propres intérêts ». (1Co 10,24) Ainsi on cherche ses propres intérêts, si l’on a en vue le bien de son prochain : car le bien de notre prochain est notre propre bien. « Nous ne sommes tous qu’un seul corps, et nous sommes tous réciproquement membres les uns des autres » (Rom 12,5) et des portions. Ne nous regardons donc pas comme des étrangers séparés les uns des autres. Que personne ne dise : celui-là n’est point mon ami, mon parent, mon voisin, je n’ai rien de commun avec lui : sous quel prétexte irai-je chez lui ? que lui dirai-je ? Il ne vous est pas parent, il n’est point votre ami, mais il est homme de même nature que vous, il a le même maître, il est votre compagnon et il loge sous la même tente ; car il habite le même monde. Que s’il a la même foi, voilà qu’il est votre membre. Quelle amitié peut former une plus grande union, que la parenté qui vient de l’unité de foi ? Nous ne devons point montrer seulement à l’égard les uns des autres l’attachement qui unit l’ami avec son ami ; mai : celui qui lie un membre avec un membre. El certes, vous ne trouverez pas de plus solide lien d’amitié et de parenté, ni de nœud si fort que celui-ci. Comme un membre ne saurait dire d’un autre membre du même corps : d’où me vient l’étroite liaison et la parenté que j’ai avec lui ; car en cela il y aurait du ridicule ; de même vous ne sauriez le dire de votre frère. « Car nous avons tous été baptisés dans le même esprit, pour n’être tous ensemble qu’un même corps ». (1Co 12,12) Pourquoi, peur n’être tous qu’un même corps ? afin que nous ne nous désunissions pas, et que, par cette parenté et cette mutuelle amitié, nous fassions tous ensemble les fonctions d’un seul corps. Ne méprisons donc pas notre prochain, si nous ne voulons nous mépriser nous-mêmes. « Car nul », dit l’Écriture, « ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient ». (Eph 5,29) C’est pour cette raison que Dieu nous a donné ce monde pour seule maison, qu’il nous a partagé toutes choses avec égalité ; qu’il a créé un seul soleil pour éclairer tout le monde ; qu’il a étendu le ciel comme une seule tente (Psa 104,3), préparé une seule table, qui est la terre ; il a aussi préparé une autre table, beaucoup plus excellente que celle-là ; mais celle-ci encore est unique, comme le savent ceux qui participent à nos saints mystères ; il nous a octroyé à tous la même régénération spirituelle. Nous n’avons tous qu’une même patrie qui est dans le ciel : nous buvons tous un même breuvage. Point d’avantage pour le riche, point de désavantage ni d’infériorité pour le pauvre : le Seigneur a également appelé tous les hommes, et il leur a également distribué les biens charnels et les biens spirituels. D’où vient donc une si grande inégalité dans la vie ? c’est de l’avarice et de l’insolence des riches. Mais je vous en conjure, mes frères, ne vous conduisez plus de même à l’avenir ; unis et liés tous ensemble par la communauté que Dieu a établie, et par le don qu’il nous a fait de tout ce qui nous est le plus nécessaire que les biens terrestres et périssables ne divisent pas nos cours : que les richesses et la pauvreté, la parenté charnelle, la haine, l’amitié ne puissent rompre notre union. Toutes ces choses ne sont qu’une ombre, et moins qu’une ombre pour ceux que la charité de Dieu a unis. Conservons ce lien dans sa force et sols intégrité, et nous fermerons par là tout accès aux esprits malins qui pourraient ébranler cette solide union, que je vous souhaite à tous, mes frères, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soit, la gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Commentaires de saint Jean Chrysostome — Jean Chrysostome. Domaine public
Jean 1:7
HOMÉLIE VI. UN HOMME A ÉTÉ ENVOYÉ DE DIEU, QUI S’APPELAIT JEAN. (JUSQU’AU VERSET 9)
ANALYSE.
1. De quelle manière Jésus-Christ reçoit témoignage de saint Jean. – La saine doctrine ne sert de rien sans les bonnes œuvres.
1. L’évangéliste, après avoir dit dans son exorde ce qu’il y a de plus important et de plus nécessaire à connaître du Verbe-Dieu, suivant l’ordre et la suite de son sujet, nous va maintenant parler du précurseur qui devait annoncer le Verbe, et qui s’appelait Jean comme lui. Pour vous, lorsque vous entendez que Jean est un homme qui a été envoyé de Dieu, cessez de croire qu’il y ait eu rien d’humain dans ses paroles ; ce n’est point sa doctrine, qu’il nous a enseignée, mais celle de Celui qui l’envoya. Voilà pourquoi il est appelé ange : or, le devoir d’un ange ou d’un ambassadeur est de se Borner à répéter ce qu’on lui a dit. Ce mot : « il a été » ne signifie pas ici le passage du non-être à l’être, ou à l’existence, mais la mission même. Cette parole : « il a été envoyé de Dieu » ne signifie autre chose sinon qu’il était ambassadeur de Dieu. Comment donc les hérétiques peuvent-ils soutenir que le passage qui dit : « Qui ayant a la forme et la nature de Dieu » (Phi 2,6), ne prouve pas que le Fils est égal au Père, pour cela seul que le mot θεοῦς, « de Dieu », n’est, pas précédé de l’article τοῦ? Car voici encore un endroit (On voit bien que le saint Docteur parle du verset qu’il explique : « Un homme a été envoyé de Dieu », où dans le texte le mot θεοὺ n’est point précédé de l’article τοὺ, quoiqu’il soit visible que c’est de Dieu le Père que parle l’évangéliste.) sans article. Diront-ils que ce n’est pas du Père qu’il y est parlé ? mais que répondront-ils encore sur ces paroles du prophète : « J’envoie devant vous mon ange qui vous préparera la voie ? » (Mal 3,1 ; Mat 11,10) Ces paroles : « moi » et « vous » signifient deux personnes. « Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière (7) ». Quoi ! dira peut-être quelqu’un, le serviteur rend témoignage à son Maître ? mais lorsque vous verrez le Maître, non seulement recevoir le témoignage de son serviteur, mais encore venir à lui, et se faire baptiser par lui avec les Juifs, ne serez-vous donc pas dans un plus grand étonnement et dans un plus grand doute ? Mais il ne faut pas vous étonner, ou vous troubler ; vous devez plutôt admirer l’ineffable bonté de ce Maître. Que si quelqu’un demeure saisi de vertige et de trouble, Jésus-Christ lui dira ce qu’il répondit à Jean : « Laissez-moi faire pour cette heure, car c’est ainsi qu’il faut que nous accomplissions toute justice ». (Mat 3,15) Et si son étonnement redouble, il lui répétera ce qu’il a dit aux Juifs : « Pour moi, ce n’est pas d’un homme que je reçois le témoignage ». (Jn 5,34) S’il n’a donc pas besoin de ce témoignage, pourquoi Jean est-il envoyé de Dieu ? ce n’est pas pour le besoin qu’avait le Verbe de ce témoignage, ce serait une extrême impiété de le dire : mais enfin, pourquoi ? Jean nous l’apprend lui-même, lorsqu’il dit : « Afin que tous crussent par lui » ; mais comme Jésus-Christ après avoir dit, parlant de Jean : « Il y en a un autre qui rend témoignage de moi : Et je sais que le témoignage qu’il en rend est véritable », dit maintenant : « Pour moi, ce n’est pas d’un homme que je reçois le témoignage », il pouvait sembler aux fous et aux insensés, qu’il se contredisait lui-même par ces dernières paroles ; aussi l’explication arrive-t-elle tout de suite : « Mais », dit-il, « je dis ceci afin que vous soyez sauvés ». (Jn 5,34) C’est comme s’il disait : Je suis Dieu, et le vrai Fils de Dieu, émané de cette immortelle et bienheureuse substance : je n’ai besoin du témoignage de personne. Car, quand personne ne voudrait me rendre témoignage, je ne serais pas pour cela diminué dans ma nature. Jaloux du salut du monde, je me suis abaissé et humilié jusqu’à vouloir bien charger un homme de me rendre témoignage. En effet, les Juifs, sur une conduite si proportionnée à leur faiblesse et à leur grossièreté, devaient plus facilement se porter à croire en lui. Comme le Verbe s’est donc revêtu de notre chair, de peur que ; venant à nous dans sa majesté et dans tout l’éclat de sa divinité, il ne nous perdit tous ; il a de même envoyé devant lui un homme pour lui servir de précurseur, afin que les hommes d’alors, entendant une voix de même nature que la leur, s’en approchassent plus facilement. Mais, qu’il n’avait pas besoin de ce témoignage, la preuve en est visible : il n’avait qu’à se montrer dans sa substance toute pure, pour frapper tous les hommes de crainte et de terreur : il ne l’a point fait, comme je viens de dire, parce qu’ils auraient tous péri, nul ne pouvant soutenir la force et la splendeur de cette lumière inaccessible. C’est aussi pour cette raison qu’il s’est revêtu de la chair, et il a donné la charge à un de nos compagnons de rendre témoignage de lui, parce qu’il a tout fait pour le salut des hommes, et qu’il n’a pas seulement eu égard à sa dignité, mais encore à la faiblesse des hommes et à leur intérêt. Jésus-Christ nous le déclare lui-même par ces paroles : « Je dis ceci afin que vous soyez sauvés ». (Jn 5,34) L’évangéliste, qui parie conformément à ce que dit le Seigneur, nous en avertit aussi. Car, après avoir dit : « Il vint pour rendre témoignage à la lumière », il a ajouté : « Afin que tous crussent par lui ». C’est à peu près comme s’il disait : Ne croyez pas que Jean-Baptiste soit venu rendre témoignage pour donner plus de force et d’autorité à la parole du Seigneur, et la rendre plus croyable : ce n’est point pour cela qu’il est venu, mais afin que ses concitoyens crussent par lui. Ce qui suit démontre évidemment que c’est pour prévenir ce soupçon qu’il a dit ces choses, car il ajoute : « Il n’était pas la lumière » paroles qui deviendraient inutiles, et seraient plutôt une simple répétition qu’une explication de sa doctrine, si l’évangéliste, en les ajoutant, n’eût pas voulu nous prémunir contre ce soupçon. Ayant dit : « Il vint pour rendre témoignage à la lumière », pourquoi dit-il encore : « Il n’était pas la lumière » ? Ce n’est pas en vain ni sans raison, mais c’est parce que souvent parmi nous, celui qui rend témoignage, est plus grand et plus considéré que celui à qui il rend ce témoignage ; et que souvent il paraît aussi plus digne de foi. Voilà pourquoi, de peur qu’on eût lieu d’avoir ce sentiment de Jean l’évangéliste détruit dès le commencement tout ce mauvais soupçon, et après l’avoir complètement extirpé, il fait connaître quel est celui qui rend témoignage, et quel est celui de qui le témoignage est rendu, et l’extrême différence qu’il y a entre l’un et l’autre. Après l’avoir fait, et avoir montré l’incomparable excellence de celui à qui Jean rend témoignage, il poursuit son discours avec sécurité ; une fois qu’il a fait exacte justice de toutes les absurdes pensées qui pouvaient venir dans l’esprit des gens sans intelligence, il sème et répand ensuite facilement et sans obstacle la doctrine du salut. C’est pourquoi, mes chers frères, prions maintenant le Seigneur qui nous a révélé de si grandes choses, et qui nous a donné une si pure doctrine, de nous faire la grâce de mener, en outre, une vie pure et toute sainte. Car la saine doctrine n’apporte aucune utilité sans les bonnes œuvres. Quand nous posséderions la foi la plus pure, et une parfaite intelligence des saintes Écritures, si la sainteté de nos mœurs et de notre vie ne nous soutient et nous protège, rien n’empêchera que nous ne soyons jetés au feu de l’enfer, et éternellement brûlés dans cette flamme qui ne s’éteindra point. De même que ceux qui auront fait de bonnes œuvres ressusciteront pour la vie éternelle, ainsi ceux qui n’auront pas craint d’en faire de mauvaises, ressusciteront pour être condamnés à un supplice éternel, et qui ne finira jamais. Appliquons donc tous nos soins à ne pas perdre par nos mauvaises œuvres le profit de la vraie foi, et à nous signaler en outre par nos actions (Tit 2,12 », afin que nous puissions nous présenter à Jésus-Christ avec confiance. Rien ne peut égaler un si grand bonheur. Veuille le Ciel qu’ayant bien profité de cette instruction, nous n’ayons tous en vue que la gloire de Dieu, à qui soit-elle rendue, et au Fils unique, et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.HOMÉLIE VII. CELUI-LÀ ÉTAIT LA VRAIE LUMIÈRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (VERSET 9)
ANALYSE.
1. Il ne faut point chercher à comprendre ce qu’il y a d’incompréhensible en Dieu.
2. Vraie folie, vraie connaissance du Père et du Fils. – Folle et insensée doctrine des Sabelliens et des Marcelliens. – Contre les Anoméens. – Comment on obtient le pardon des péchés, et on les efface.
1. Si c’est par petites portions, mes très-chers enfants, que nous vous nourrissons du pain des saintes Écritures, si nous ne vous le donnons pas tout à la fois, c’est afin que vous gardiez facilement chacun des morceaux que nous vous servons. Celui qui, construisant un édifice, met et entasse les pierres les unes sur les autres, avant que les premières qu’il a posées, soient jointes et liées ensemble, ne bâtit pas solidement ; et les murs qu’il élève tomberont bientôt en ruines : celui au contraire qui attend que la chaux ait lié et consolidé les pierres, pour en joindre d’autres peu à peu, bâtit une maison stable, solide et qui dure longtemps. Nous imitons ces excellents architectes, et bâtissons de la même manière l’édifice du salut de vos âmes : autrement, nous craindrions que les dernières instructions n’effaçassent entièrement les premières de votre mémoire, puisque l’esprit ne peut tout à la fois tout comprendre et tout retenir. Que vient-on donc de vous lire aujourd’hui ? ces paroles : « Celui-là était la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde » : l’évangéliste qui, parlant ci-dessus de Jean disait qu’il était venu « pour rendre témoignage de la lumière », et qu’il était maintenant envoyé pour remplir ce ministère, élève tout à coup nos esprits, et nous fait monter jusqu’à cette existence, qui ne connaît point de commencement, et qui n’aura point de fin, de peur que ce qu’il avait dit de Jean et que le subit et nouvel avènement d’un précurseur, qui venait pour rendre témoignage, ne donnât lieu à de mauvais soupçons touchant Celui à qui il devait rendre témoignage. Et comment, direz-vous, cette existence peut-elle n’avoir ni commencement ni fin puisque c’est du Fils qu’il est ici parlé ? mais c’est d’un Dieu que nous parlons, et vous dites : comment cela se peut-il ? Et vous ne craignez pas, ou plutôt vous n’avez pas horreur de faire une pareille demande ? mais si quelqu’un vous demande comment les âmes et les corps jouiront un jour d’une vie immortelle, vous vous mettez à rire, parce que, direz-vous, il n’est pas de l’esprit humain de raisonner en ces matières, mais seulement de croire : ni d’examiner curieusement la parole, mais de tenir pour une démonstration suffisante la toute-puissance de celui qui parle : et si : nous vous disons que Celui qui a créé les âmes et les corps, et qui est sans comparaison au-dessus de toutes les créatures, n’a point de commencement, vous oserez nous demander comment cela se peut ? Est-ce le fait d’une âme rassise, d’un esprit droit ? Vous avez entendu cette parole : « Celui-là était la vraie lumière ». Pourquoi tant de vains et d’inutiles efforts pour comprendre par la seule raison une vie qui n’a point de fin ? Pourquoi chercher à connaître ce qui ne peut être connu ? Pourquoi sonder ce qui est incompréhensible ? Pourquoi soumettre à un examen ce qui échappe à tout examen ? Cherchez à remonter à l’origine des rayons du soleil, vous ne la trouverez point, et toutefois, vous ne serez ni fâché, ni chagrin de votre incapacité. Pourquoi donc seriez-vous téméraires et inconsidérés dans de plus grandes choses ? Jean cet enfant du tonnerre, ce héraut spirituel, au moment où l’Esprit-Saint lui a fait entendre cette parole : « Il était », s’est tu et n’a point cherché à approfondir davantage : et vous, qui n’avez pas reçu de si grandes grâces, vous qui ne parlez que suivant les faibles lumières de votre raison, vous voulez en savoir plus que lui ? Voilà pourquoi vous n’atteindrez jamais degré même de connaissance où il est parvenu. C’est ainsi que procède le diable : « il fait passer à ceux qui l’écoutent et lui obéissent les limites que Dieu nous, a prescrites, comme si nous pouvions aller beaucoup plus loin : mais après nous avoir fait pendre la grâce du Seigneur par les appâts de cette belle espérance, non seulement il ne fait rien de plus pour nous, car comment le ferait-il, puisqu’il est le diable ? mais il ne nous permet même pas de revenir à ce premier état, où nous étions en paix et en sûreté ; il nous : fait au contraire errer de côté et d’autre, sans que nous puissions jamais nous fixer. C’est ainsi qu’il a chassé notre premier père du paradis. Il enfla son cœur de l’espérance d’une plus grande science et de plus grands honneurs, et lui fit perdre ainsi ceux dont il jouissait paisiblement : non seulement Adam ne devint pas semblable à Dieu, comme il le, lui faisait espérer, mais il le soumit au tyrannique empire de la mort : non seulement Adam n’apprit rien pour avoir mangé du fruit de l’arbre défendu, mais encore il ne perdit pas peu de cette science qu’il avait, pour en avoir espéré une plus grande : car dans ce moment il commença à rougir de sa nudité, honte à laquelle il avait été supérieur jusqu’à sa faute. Donc la connaissance de sa nudité, le besoin où il fut désormais de se vêtir, ces malheurs et plusieurs autres furent une conséquence de sa curiosité. Mais de peur qu’il ne nous en arrive autant, mes frères, soyons obéissants à Dieu, et gardons ses commandements : ne cherchons pas curieusement à approfondir davantage, pour ne pas perdre comme eux les grâces que nous avons reçues. Les hérétiques voulant chercher un commencement dans cette vie qui n’a point de commencement ; ont perdu avec cette connaissance qu’ils n’auront jamais, celles qu’ils auraient pu acquérir. En effet, ils n’ont point trouvé ce qu’ils cherchaient, car ils ne le pouvaient pas, et ils ont perdu la vraie foi au Fils unique. Pour nous ne sortons point des anciennes bornes que nos pères ont posées, et soyons soumis en tout aux lois que l’Esprit-Saint nous a tracées. Lorsque nous entendons : « Il était a la vraie lumière », ne cherchons rien de plus, nous ne pouvons en savoir davantage, ni atteindre plus haut. Si Dieu avait engendré son Fils comme les hommes engendrent, il y aurait nécessairement quelque espace de temps entre celui qui engendre et celui qui est engendré : mais puisqu’il l’a engendré d’une manière ineffable, propre et convenable à un Dieu, cessons de nous servir de ces expressions : « Avant » et « Après », car ce sont là des noms qui appartiennent au temps : mais le Fils est le créateur même de tous les siècles. 2. Il n’est donc pas son Père, direz-vous, mais son frère. Où est-elle, je vous prie, cette nécessité ? Si nous disions que le Père et le Fils sont sortis de différente racine, ou ne sont pas de même substance, vous pourriez avoir raison de parler de la sorte : mais si nous sommes bien éloignés de cette impiété, si nous disons que le Père est sans commencement, et n’a point été engendré, et que le Fils est véritablement sans commencement, mais qu’il est engendré du Père, en quoi cette idée conduit-elle nécessairement au langage impie que vous tenez ? Car le Fils est la splendeur ! or, la splendeur est comprise et renfermée dans la même nature dont elle est la splendeur. C’est pour cette raison que saint Paul, afin que vous n’alliez pas vous figurer qu’il y a un milieu entre le Père et le Fils, l’a ainsi appelé. C’est là, en effet, ce qu’exprime le nom de splendeur. L’apôtre, après cet exemple, redresse les pensées absurdes qui pouvaient naître de là dans l’esprit des insensés. Que ce nom de splendeur, dit-il, que vous venez d’entendre, ne vous – donne pas lieu de croire que le Fils n’ait pas sa propre hypostase, c’est là un sentiment impie, une folie qu’il faut laisser aux sabelliens et aux marcelliens : mais nous, nous sommes bien éloignés de cette doctrine nous enseignons que le Fils existe dans sa propre hypostase : voilà pourquoi saint Paul, au nom de splendeur, joint celui de « caractère de sa substance » (Heb 1,3) ; par où il marque qu’il a sa propre hypostase, et montre que sa substance est la même que celle dont il est le caractère. Un nom seul, comme je l’ai déjà dit, n’est pas suffisant pour apprendre aux hommes ce qu’ils doivent croire au sujet de Dieu. Il faut se tenir pour content si, après en avoir joint plusieurs ensemble, on sait tirer ensuite de chacun ce qui convient véritablement à la Divinité. C’est de tette manière que nous pourrons dignement glorifier Dieu ; je dis dignement, c’est-à-dire, autant qu’il est en nous et que nous en sommes capables. Que s’il est quelqu’un qui ose croire qu’il peut dignement parler de Dieu, et assurer qu’il le connaît comme on se connaît soi-même, personne assurément ne le connaît moins. Instruits de ces vérités, soyons soigneux de bien retenir ce que nous ont appris du Verbe ceux qui, dès le commencement, l’ont vu de leurs propres yeux, et en ont été les ministres ; et n’ayons pas la curiosité de chercher à en savoir davantage. Cette maladie cause deux grands maux dans celui qui en est infecté l’un, qu’il se tourmente vainement à chercher ce qu’il ne peut trouver ; l’autre, qu’il irrite la colère de Dieu, en s’efforçant de renverser les bornes qu’il a mises lui-même. Mais jusqu’à quel point cela excite sa colère, c’est ce qu’il n’est pas nécessaire de vous dire, puisque vous le savez tous. C’est pourquoi, rejetons et fuyons la témérité et l’arrogance des hérétiques. Écoutons la parole de Dieu avec crainte et avec tremblement, afin qu’il nous protège incessamment ; car il dit : « Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur celui qui est doux et humble et paisible, et qui écoute mes paroles avec tremblement ? » (Psa 67,2) Rejetant donc cette vaine curiosité, brisons nos cœurs, pleurons nos péchés, ainsi que Jésus-Christ nous le commande : soyons touchés de componction au souvenir de nos crimes, et repassons exactement dans notre esprit toutes les fautes que nous avons commises jusqu’à présent : appliquons tous nos soins et toutes nos forces à nous en laver entièrement. Car Dieu nous a donné pour cela bien des voies et des moyens. « Déclarez le premier », nous dit-il, « vos iniquités, afin que vous soyez justifié ». (Isa 43,26, Sept) Et encore : « J’ai dit : Je confesserai au Seigneur contre moi-même mon injustice, et vous m’avez » aussitôt « remis l’impiété de mon cœur ». (Psa 32,6, Sept) Repasser souvent ses péchés dans sa mémoire, et s’en accuser, c’est ce qui ne sert pas peu à en diminuer le poids et l’énormité. Mais voici un second moyen de laver ses péchés encore plus efficace : Ne vous mettez point en colère contre celui qui vous a offensé ; pardonnez à tous ceux qui ont commis des fautes contre vous. En voulez-vous apprendre un troisième ? Daniel va vous le donner, écoutez-le : « C’est pourquoi rachetez vos péchés par les aumônes, et vos iniquités par les œuvres de miséricorde envers les pauvres ». (Dan 4,24) Il y en a encore un autre : c’est l’oraison fréquente, et la persévérance dans les prières qu’on fait à Dieu. Le jeûne également, s’il est joint à la douceur et à la charité envers le prochain, n’est pas d’une légère consolation, il contribue à la rémission des péchés, il éteint le feu de la colère de Dieu : « Car l’eau éteint le feu, lorsqu’il est le plus ardent, et l’aumône lave les péchés ». (Sir 3,28) Marchons donc dans toutes ces voies : si nous ne cessons pas d’y marcher, si nous employons tout notre temps et tous nos soins à ces pratiques, non seulement nous laverons nos péchés passés, mais nous amasserons aussi de grands trésors pour l’autre monde. Car nous ne donnerons point de prise au diable, nous ne nous laisserons aller ni à la paresse, ni à une pernicieuse curiosité. Car le démon met à profit ces occasions, entre autres, pour susciter les folles recherches et les controverses dangereuses, une fois qu’il nous a surpris dans l’oisiveté et dans la mollesse, et qu’il nous voit négliger la vertu. Mais nous, soyons attentifs à lui fermer cette entrée, veillons et soyons sobres, afin qu’après nous être donné quelques petites peines dans cette vie qui est si courte, nous jouissions des biens immortels pendant toute l’éternité, par la grâce et pat la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.HOMÉLIE VIII. CELUI-LÀ ÉTAIT LA VRAIE LUMIÈRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (JUSQU’AU VERSET 9)
ANALYSE.
1. Pourquoi Jésus-Christ, vraie lumière, n’illumine pas tous les hommes.
2. Réponses aux questions des gentils. Que faisait Jésus-Christ avant son avènement, etc. ? – On ne peut s’attacher aux choses de la terre, et rechercher comme il faut celles du ciel. – Grande différence entre les serviteurs de Jésus-Christ, et les serviteurs de l’argent.— Servir Dieu qui récompense magnifiquement.
1. Je reprends le texte de mon dernier sermon : car rien n’empêche, mes frères, d’examiner les mêmes paroles, puisque l’exposition des dogmes, auxquels nous nous arrêtâmes, ne nous permit pas de vous expliquer tout ce dont on vous avait fait la lecture. Où sont donc ceux qui disent que le Fils n’est pas vrai Dieu ? C’est pourtant lui qui est appelé la vraie lumière, et ailleurs la vérité même, la vie même. Mais nous approfondirons davantage ces paroles, et nous les expliquerons plus clairement, lorsque nous y serons arrivés. Maintenant, et avant de passer outre, il est nécessaire d’examiner les paroles de mon texte, et de les expliquer à votre charité. Je dis donc : si le Fils illumine tout homme venant en ce inonde, comment y a-t-il tant d’hommes qui ne sont point illuminés ? car tous ne croient pas en Jésus-Christ, tous ne lui rendent pas le culte qui lui est dû. Comment donc illumine-t-il tout homme ? il l’illumine autant qu’il est en lui. Mais si quelques-uns ferment de plein gré les yeux de leur âme, pour ne point recevoir les rayons de cette lumière, et demeurent dans les ténèbres, il ne faut pas s’en prendre à la nature de la lumière, mais à la malignité de ceux qui se privent volontairement de ce don ; car la grâce est répandue dans tous : elle ne rejette ni le Juif ni le gentil, ni le barbare, ni le scythe, ni le libre, ni l’esclave (Col 3,2), ni l’homme, ni la femme, ni le vieux, ni le jeune, mais elle les reçoit tous également, et les appelle tous sans distinction. C’est pourquoi ceux qui ne veulent pas profiter d’un si grand bienfait, ne doivent imputer leur aveuglement qu’à eux-mêmes ; la porte est ouverte à tout le monde, personne n’en ferme l’accès : si donc quelques-uns s’obstinent à demeurer dehors, c’est par leur propre faute qu’ils périssent : « Il était dans le monde » ; mais ce n’est pas à dire qu’il fût du même âge que le monde loin de nous une pareille pensée. Voilà pourquoi l’évangéliste ajoute : « Et le monde a été fait par lui », par où il vous ramène à l’existence du Fils unique avant les siècles : car celui qui est une fois instruit que tout ce vaste univers est l’ouvrage de ses mains (manquât-il tout à fait de raison, fût-il ennemi déclaré de la gloire de Dieu) est forcé de confesser malgré lui que le Créateur est avant les créatures. Voilà pourquoi la folie de Paul de Samosate m’étonne toujours davantage : j’admire qu’il ait pu combattre une vérité si lumineuse et si éclatante, et se jeter de gaieté de cœur dans le précipice : car il n’est pas tombé dans l’erreur par ignorance, il l’a embrassée avec pleine connaissance de la vérité comme les Juifs. En effet, comme ceux-ci l’ont trahie par complaisance pour les hommes (ils savaient que Jésus-Christ était le Fils unique de Dieu, mais ils ne l’ont pas confessé par crainte de leurs princes, et pour n’être pas chassés de la synagogue), on rapporte de même que l’autre a trahi sa conscience et perdu son salut par complaisance pour une certaine femme (Zénobie, reine de Palmyre.). Et certes la vaine gloire est un cruel et très dangereux tyran ; elle peut aveugler les yeux des sages mêmes, s’ils ne sont vigilants et attentifs. Si les présents ont ce pouvoir, cette passion, bien plus forte, le peut encore davantage. Voilà pourquoi Jésus-Christ disait aux Juifs : « Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul ? » (Jn 5,44) « Et le monde ne l’a point connu (10) ». L’évangéliste appelle ici le monde cette multitude de gens corrompus qui n’a de goût et d’empressement que pour les choses de la terre, la foule, la populace, le peuple insensé ; car les amis de Dieu, les grands hommes, l’avaient tous connu, avant même son incarnation. Jésus-Christ le dit nommément du grand patriarche : « Abraham votre père », dit-il, « a désiré avec ardeur de voir mon jour : il l’a vu, et il en a été rempli de joie ». (Jn 8,56) Et de même de David, en disputant contre les Juifs : « Comment donc », leur dit-il, « David l’appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles : le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite ? » (Mat 22,43) Souvent aussi en les combattant il nomme Moïse ; l’apôtre saint Pierre le déclare des autres prophètes, car il assure que tous les prophètes, depuis Samuel, ont connu Jésus-Christ, et ont prédit son avènement longtemps auparavant : « Tous les prophètes », dit-il, « qui sont venus de temps en temps depuis Samuel, ont prédit ce qui est arrivé en ces jours ». (Act 3,24) Il s’est fait voir, et il a parlé à Jacques et à son père, et même à son grand-père (1Co 15,5-8) ; il leur a fait beaucoup et de très-grandes promesses, et il les a effectivement accomplies. Pourquoi, répliquerez-vous, dit-il donc lui-même : « Beaucoup de prophètes ont souhaité de voir ce que vous voyez et ne l’ont point vu, et d’entendre ce que vous entendez et ne l’ont point entendu ? » (Luc 10,24) Est-ce qu’ils n’en ont point eu la connaissance ? Ils l’ont eue sûrement, et je tâcherai de le démontrer par le même endroit par lequel quelques-uns croient prouver le contraire. Jésus-Christ dit : « Beaucoup ont souhaité de voir ce que vous voyez ». Ils ont donc connu qu’il devait venir parmi les hommes, et accomplir ce qu’il a véritablement accompli : car s’ils n’avaient point eu cette connaissance, ils n’auraient pas formé ce souhait. Personne, en effet, ne peut désirer de voir ce dont il n’a nulle connaissance, nulle idée. C’est pourquoi ils ont connu le Fils de Dieu, et ils ont su qu’il devait venir parmi les hommes. Quelles sont donc ces choses qu’ils n’ont point connues, qu’ils n’ont point entendues ? Ce sont celles-là même que vous voyez et que vous entendez maintenant. Les prophètes ont entendu sa voix et l’ont vu ; mais ils ne l’ont pas vu incarné, conversant avec les hommes, leur parlant familièrement : voilà ce que Jésus-Christ déclare lui-même ; car il n’a pas dit simplement : Ils ont désiré de me voir. Mais qu’a-t-il dit ? « Ils ont désiré de voir ce que vous voyez ». Il n’a pas dit : ils ont désiré de m’entendre ; mais : « Ils ont désiré d’entendre ce que vous entendez ». C’est pourquoi, s’ils n’ont pas vu son avènement dans la chair, du moins ils ont connu que Celui qu’ils désiraient de voir viendrait un jour dans le monde, et ils ont cru en lui, quoiqu’ils ne layent point vu incarné. Mais les gentils pourront nous attaquer et nous adresser cette question : Que faisait Jésus-Christ dans ces premiers temps auxquels il n’avait point encore soin du genre humain ? Et pourquoi aussi est-il venu à la fin des temps prendre soin de notre salut, après t’avoir négligé pendant tant de siècles ? À quoi nous répondrons qu’il était venu dans le monde avant cet avènement même ; qu’il y avait préparé la voie aux œuvres qu’il devait opérer, et qu’il s’était fait connaître à tous ceux qui en étaient dignes. Que si, pour n’avoir pas été connu de tous, mais seulement des gens de bien et des personnes de vertu, vous dites qu’il a été inconnu et ignoré des hommes, vous pourrez également dire qu’encore maintenant il n’est pas adoré de tous, à cause qu’aujourd’hui même tous ne le connaissent pas ; mais comme dans le temps présent, pour être inconnu et ignoré de beaucoup, personne, toutefois, n’osera avancer qu’il ne soit pas connu de plusieurs ; de même on ne doit pas douter que, dans ces premiers temps, il n’ait été connu de plusieurs, ou plutôt de tout ce qu’il y avait alors de grand et d’admirable parmi les hommes. 2. Que si quelqu’un me fait cette demande Et pourquoi, dans ce temps-là, tous ne se sont-ils pas attachés à lui et ne lui ont-ils pas tous rendu le culte qui lui est dû, mais seulement les justes ? moi, à mon tour, je leur ferai celle-ci : Pourquoi, à présent même, tous ne le connaissent-ils pas ? Mais plutôt, pourquoi m’arrêté-je à parler de Jésus-Christ ? car je puis demander du Père pourquoi et alors et maintenant tous ne l’ont-ils pas connu ! Il en est qui prétendent que tout marche au gré du hasard ; d’autres attribuent le gouvernement du monde aux démons ; il s’en trouve aussi qui imaginent et se forgent un second Dieu. Quelques blasphémateurs vont jusqu’à voir en lui-même la puissance contraire et enseigner que ses lois sont l’ouvrage du mauvais démon. Quoi donc ! dirons-nous qu’il n’y a point de Dieu, parce que quelques-uns disent qu’il n’y en a point ? dirons-nous que Dieu est mauvais, parce que quelques-uns ont l’impiété de le croire ? Mais c’en est assez, laissons là ces folies et ces horribles extravagances. Si nous fondions nos principes et nos dogmes sur le jugement et les raisonnements de ces furieux, rien ne nous empêcherait de tomber bientôt nous-mêmes dans la pire démence. Et certes, quoiqu’il y ait des yeux faibles et délicats qui ne peuvent supporter la lumière, personne ne dira que le soleil soit de sa nature pernicieux aux yeux ; maison en juge d’après les bonnes vues, et on le dit lumineux ; quoique le miel semble amer à quelques malades, personne ne dira pour cela que le miel soit amer. Et on trouvera des gens qui, sur l’opinion de quelques esprits malades, ne craindront pas de décider, ou qu’il n’y a point de Dieu, ou qu’il y en a un mauvais, ou que l’action de la Providence n’est pas continue. Mais qui dira que ces sortes de gens aient l’esprit sain et le sens commun ? Qui ne les traitera pas au contraire de furieux et d’extravagants ? « Le monde ne l’a point connu » ; mais « Ceux dont le monde n’était pas digne » (Heb 11,38) l’ont connu. En disant quels sont ceux qui ne l’ont point connu, l’évangéliste indique d’un mot la cause de leur ignorance ; car il n’a pas simplement dit : Personne ne l’a connu, mais il a dit : « Le monde ne l’a point connu », c’est-à-dire, ces hommes qui sont uniquement attachés au monde, et qui n’ont d’affection que pour lui. Et c’est ainsi que Jésus-Christ a coutume de les appeler, comme quand il dit « Père saint, le monde ne vous a point connu ». (Jn 17,25) Par où il est visible, comme nous vous l’avons fait remarquer, que ce n’est pas seulement le Fils que le monde n’a point connu, mais encore le Père. Rien en effet ne trouble et n’obscurcit autant l’esprit que de désirer avec ardeur les choses présentes. Instruits de cette vérité, mes frères, séparez-vous du monde, et éloignez-vous des choses charnelles, autant que cela se peut ; en effet, ce n’est pas à perdre des choses viles et de nul prix que vous expose l’attachement au monde ; mais à perdre le bien suprême ; l’homme qui est fortement épris des choses présentes n’est point capable de s’attacher à celles du ciel (1Co 2,14) ; il faut que celui qui recherche les unies perde les autres. « Vous ne pouvez servir tout ensemble », dit Jésus-Christ, « Dieu et l’argent » (Luc 16,13) ; nécessairement il faut aimer l’un et haïr l’autre. Voilà ce que l’expérience toute seule nous crie assez haut ceux qui n’ont nul désir des richesses, qui s’en moquent et les méprisent, voilà ceux qui aiment Dieu, comme on doit l’aimer ; et de même ceux qui convoitent l’opulence, sont précisément ceux qui aiment le moins Dieu ; car une âme éprise de l’amour des richesses ne s’abstiendra pas facilement des actions ni des paroles qui excitent la colère de Dieu, puisqu’elle sert un autre maître qui lui commande de faire tout ce que défend la loi du Seigneur. C’est pourquoi, revenez à vous, sortez de votre sommeil ; et pensant à Celui dont nous sommes les serviteurs, n’aimons que son royaume ; pleurons et gémissons sur le temps passé, durant lequel nous avons été les esclaves de l’argent ; secouons une bonne fois ce joug pesant, ce joug insupportable ; et portons avec persévérance celui de Jésus-Christ qui est doux et léger ; il ne nous commandera rien de ce que l’argent commande ; car celui-ci nous ordonne de haïr tous les hommes, mais Jésus-Christ nous commande au contraire de les chérir et de les aimer tous ; l’un nous attachant à la boue, à l’argile, je veux dire à l’or, ne nous laisse pas même respirer durant la nuit ; l’autre nous délivre de ces soins superflus et insensés, et nous commande de nous amasser des trésors dans le ciel, non d’injustices faites au prochain, mais d’œuvres de justice ; l’un, après bien des sueurs et des misères qu’il nous fait essuyer, ne pourra pas nous secourir, lorsque nous serons condamnés au dernier supplice, et que, pour avoir obéi à ses lois, nous souffrirons des tourments infinis ; que dis-je ? il ne fera qu’attiser la flamme ; l’autre, s’il nous a commandé de donner à boire un verre d’eau froide (Mat 10, 42), ne permettra même pas qu’un si léger bienfait soit privé de rémunération, mais il le récompensera largement. Ne serait-il donc pas d’une extrême folie de négliger le service d’un Maître si doux, et qui récompense magnifiquement ses serviteurs, pour servir un tyran ingrat, quine peut aider ses esclaves, ses courtisans, ni en ce monde ni en l’autre ? Qu’il ne retire pas du supplice ceux qui y sont condamnés, ce n’est point en quoi consiste tout le mal et le dommage ; mais c’est, comme j’ai dit, en ce qu’il accable ses serviteurs d’une infinité de peines et de misères. Car en l’autre monde on verra que la plupart des damnés n’ont été livrés aux supplices que pour avoir servi l’argent, aimé l’or et n’avoir pas fait l’aumône aux pauvres. Pour nous, de peur d’être condamnés à ces tourments, répandons nos biens avec libéralité sur les pauvres ; garantissons notre âme et des soins importuns et nuisibles de cette vie, et du supplice réservé aux coupables dans l’autre ; formons-nous dans le ciel un dépôt de bonnes œuvres ; au lieu d’amasser les richesses terrestres, faisons-nous des trésors qui ne puissent ni périr, ni nous être ravis ; des trésors qui puissent entrer avec nous dans le ciel, qui puissent nous protéger à l’heure critique et nous rendre notre Juge propice. Plaise à Dieu que ce Juge, nous étant propice et favorable, et à présent et au jour de son jugement, nous jouissions avec liberté des biens qu’il a préparés dans le ciel pour ceux qui l’aiment comme il doit être aimé ! Je vous le souhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigueur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, aujourd’hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.