Dictionnaires bibliques
Rome
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Rome », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
1°. Rome (l’Empire). Sans nous arrêter ici à faire une histoire même fort abrégée de ce vaste empire, si puissant qu’il n’a fini par mourir que pour renaître bientôt après avec d’autres noms, et sous une autre forme ; sans essayer non plus de rappeler comment les différents commentateurs ont voulu trouver l’empire romain tour à tour dans les Kittim de Nombres 24.24.et dans le Tubal d’Ésaïe 66.19, à côté d’explications, voir Édom, et de contradictions plus bizarres encore, nous nous bornerons à rappeler les rapports de l’histoire romaine avec l’histoire juive, tels que nous les indiquent les livres canoniques du Nouveau Testament et les apocryphes de l’Ancien. Les prophètes déjà, et Daniel en particulier, ont parlé de cet empire, mais d’une manière trop obscure, et dans un but trop spécial, pour que l’examen de leurs oracles appartienne à notre travail.
Ce fut l’an 161 av. J.-C., que les Juifs entrèrent, pour la première fois, en rapport avec les Romains comme nation. Judas Macchabée conclut avec eux une alliance défensive, qui devait mettre son pays à l’abri des tentatives, toujours renouvelées, de Démétrius, roi de Syrie (1 Maccabées 8). Ce furent cependant moins ces alliances que les querelles de succession au trône de Syrie, qui procurèrent aux Juifs le repos, et qui donnèrent à leurs princes un certain poids et une certaine indépendance dans les questions de la politique de l’Orient (1 Maccabées 10 et 11). Jonathan, en 144.puis Simon, l’un et l’autre frères de Judas Macchabée, renouvelèrent successivement encore l’alliance avec le sénat romain (1 Maccabées 12.1-16 ; 14.24), et Simon, ayant envoyé Numénius avec un grand bouclier d’or, eut l’avantage de voir son ambassadeur très bien reçu, et son peuple appelé l’ami, l’allié, le frère du peuple romain, dangereux honneur qui ne lui valut jamais rien de bon. Jean Hyrcan, son successeur, sut se maintenir, seul et sans secours étranger, au milieu des agitations continuelles de la Syrie, et ne sentit qu’une fois, à propos de quelques déprédations occasionnées par Antiochus Sidétès, l’utilité de l’alliance romaine (Josèphe Antiquités judaïques 13.9-2).
Les Romains acquirent une influence et une prépondérance plus décisive sur les affaires juives, lors des luttes qui s’élevèrent entre Hyrcan II et Aristobule II, à propos du trône. Les deux partis sollicitèrent l’intervention du général Scaurus, que Pompée envoyait contre Tigrane, puis celle de Pompée lui-même, qui venait d’arriver à Damas ; celui-ci marcha contre Jérusalem, la prit d’assaut, et nomma Hyrcan souverain pontife et prince des Juifs, en réduisant son territoire à ses anciennes limites, et sous la condition qu’il paierait aux Romains un tribut annuel. Dès lors les Juifs furent soumis à l’administration militaire du président de la Syrie, de l’avidité duquel ils eurent maintes fois à se plaindre, et la monarchie dégénéra peu à peu en une aristocratie. Jules César, qui porta en Orient la politique modifiée de l’empire romain, ramena la monarchie, et se montra, par plusieurs décrets, assez favorable aux Juifs ; mais il donna comme adjoint à Hyrcan, un Iduméen nommé Antipater, qui, en réalité, exerçait seul les droits et les fonctions de la royauté. Les Juifs furent de nouveau déclarés les amis du peuple romain, quoiqu’ils ne fussent que ses sujets, et ils restèrent tels assez longtemps, sauf un moment d’indépendance que leur procura une irruption des Parthes sur les possessions romaines. L’an 40 av. J.-C., le sénat de Rome nomma Hérode comme roi (mais roi vassal) des Juifs ; on a vu, à l’article des Hérodes, ce que devint le peuple sous la domination de cette famille. Après qu’Archélaüs eut été détrôné, une partie du pays passa directement sous la domination et l’administration romaine, tandis que la Judée et la Samarie, annexées à la Syrie, furent soumises à l’administration de procurateurs, dont la résidence habituelle fut fixée à Césarée ; la Batanée et la Gaulonite éprouvèrent le même sort, l’an 33 de Christ. En 38 et en 42.Hérode Agrippa devint roi de la Galilée et de la Pérèe, puis de la Judée et de la Samarie ; mais il mourut en 44.et dès lors la Palestine tout entière demeura romaine, à l’exception de la Batanée et de quelques villes de la Galilée, qui furent données, en 52.au tétrarque Agrippa II.
La religion juive et l’exercice du culte restèrent libres, même sous la domination la plus immédiate de la politique romaine qui, par indifférence ou par principe, sut toujours respecter la foi des provinces conquises. L’administration de la justice civile fut de même abandonnée aux autorités municipales des Juifs, et le sanhédrin paraît n’avoir eu à s’occuper en général que des causes essentiellement criminelles. Les procurateurs étaient chargés de l’exécution des sentences, mais les chefs provinciaux paraissent avoir eu aussi le droit de grâce.
Les Romains prélevaient des impôts fonciers et personnels, parfois même des droits de douane ou d’octroi, qu’ils affermaient assez habituellement à des chevaliers romains. Des cohortes étaient mises à la disposition des procurateurs en Judée, même au temps des Hérodes, et une division militaire occupait, spécialement lorsque la pâque attirait un grand concours de peuple dans la ville sainte, la citadelle Antonia, d’où elle pouvait dominer à la fois le temple et le peuple (Actes 24.31). Le quartier général était à Césarée (Actes 10 et 27.1). Une cohorte italique est nommée (Actes 10.1). Elle portait ce nom, sans doute parce qu’elle se composait de soldats venus d’Italie, tandis que la plupart des troupes qui se trouvaient en Syrie et en Judée, étaient composées de soldats indigènes. On a vu tour à tour, dans les archers de Actes 23.23.des archers, des licteurs, des huissiers, des gardes du corps, etc., sans qu’il soit possible de déterminer exactement ce que signifie le terme grec, qui ne se trouve que dans ce seul passage.
Les poids, les mesures et les monnaies romaines furent reçues des Juifs pendant toute la durée de la domination, et la langue latine paraît même n’avoir pas été étrangère, du moins aux classes élevées de la Palestine, d’autant plus qu’elle était régulièrement employée dans les débats judiciaires et dans les publications officielles (cf. Jean 19.20) ; quelques latinismes, quoique peu nombreux, se sont même glissés dans la langue grecque des écrivains inspirés.
Dans les autres provinces de l’empire, les Juifs, non seulement continuèrent de jouir de leur pleine et entière liberté religieuse, mais ils étaient même exempts du service militaire ; les nombreux Juifs d’Alexandrie étaient en particulier, depuis les Ptolémées, les objets de faveurs tout à fait spéciales ; au dire d’Alabarque, ils avaient même une espèce de représentation nationale. On peut en dire autant des Juifs d’Antioche.
2°. Rome (la ville). Cette vieille capitale du paganisme, sise sur sept collines aux bords du Tibre, avec ses trente-sept portes et une circonférence de treize mille pas, est nommée pour la première fois dans le premier livre des Macchabées, où elle désigne d’une manière générale tout l’empire, puis plusieurs fois dans les Actes, et enfin dans l’Apocalypse, mais en termes prophétiques. La ville éternelle et toujours la même, était habitée au commencement de l’ère chrétienne par un grand nombre de Juifs qui s’étaient établis dans un quartier spécial au-delà du Tibre, où ils pratiquaient leur culte en toute liberté, faisant même à ce qu’il paraît, beaucoup de prosélytes. C’étaient pour la plupart des affranchis, des descendants de ceux que Pompée avait emmenés en captivité. L’empereur Tibère, et Claude après lui, les chassèrent de la ville, Suétone ne dit pas en quelle année ; d’après Orose, ce serait en la neuvième de ce dernier règne ; le nom de Chrestus, mêlé à ce décret comme celui d’un agitateur dont les désordres auraient provoqué l’expulsion des Juifs, n’est peut-être que la corruption du nom de Christ ; peut-être aussi qu’un fait spécial dont un Chrestus (nom assez général et qui reparaît sur plusieurs inscriptions), aurait été le promoteur, a provoqué une mesure sur les causes de laquelle les détails nous manquent.
Une église composée de Juifs, de prosélytes et de païens convertis, n’avait pas tardé à se former à Rome, à la suite de la prédication de l’Évangile, que des voyageurs venus de Palestine avaient occasionnellement fait connaître à leurs amis de la métropole ; en 58.à l’époque où nous découvrons par l’Épître aux Romains la première trace de cette église, on voit qu’elle était déjà assez nombreuse, quoiqu’elle n’eût encore eu aucun ministère régulier, et que le grand apôtre des gentils ne l’eût pas encore visitée. Paul, cependant, déjà dès son troisième voyage missionnaire, s’était proposé d’aller visiter ces chrétiens (Actes 19.21 ; Romains 15.23) ; il s’y rendit en effet, mais comme prisonnier (Actes 28.16), voir Paul.
Dans l’Apocalypse, Rome est clairement désignée sous le nom symbolique de Babylone (14.8 ; 16.19 ; 17.5 ; 18.2 ; etc.). Siège du paganisme, elle est opposée à Jérusalem, le siège du judaïsme, et le lieu de naissance du christianisme ; la corruption est opposée à la sainteté, les ténèbres sont mises en présence de la lumière. Déjà les Juifs avaient l’habitude de désigner sous le nom fatal de Babylone, cette Rome qu’ils haïssaient, et les prophètes en regardant l’avenir y voyaient le paganisme ressuscitant toujours aussi païen, mais avec des dehors chrétiens, avec un nom chrétien. Les sept collines et la domination du monde (17.9 ; et 18), ne peuvent laisser aucun doute sur la ville que Jean avait en vue.
3°. Épître aux Romains. Dictée par l’apôtre à un certain Tertius, et portée aux chrétiens de Rome par la diaconesse Phoebé (Romains 16.1ss), cette épître renferme, sur le lieu et l’époque de sa rédaction, des indices si positifs, que les opinions n’ont jamais beaucoup varié sur l’un et sur l’autre point. Ce fut après avoir été chassé d’Athènes, et pendant son séjour en Macédoine, que Paul, étant à Corinthe, écrivit cette lettre. On voit (par 1 Corinthiens 16.3-4), que l’apôtre se proposait de faire un voyage à Jérusalem pour assister les saints, après qu’il aurait été recueillir à Corinthe les dons de la libéralité chrétienne ; or, d’après Romains 15.25.il est sur le point d’entreprendre ce voyage ; il était donc à Corinthe en écrivant ces lignes. Aquila et Priscille, qui étaient encore à Éphèse lorsque Paul écrivait (1 Corinthiens 16.19 ; cf. Actes 18.18-26), étaient arrivés à Rome (Romains 16.3). Enfin le voyage que Paul avait résolu de faire à Rome après celui de Jérusalem (Actes 19.21), il annonce qu’il va le faire (Romains 15.28), se proposant même de se rendre jusqu’en Espagne. D’autres détails confirment encore l’opinion généralement reçue ; il salue les chrétiens de Rome de la part de Caïus (16.23), or Caïus était à Corinthe (1 Corinthiens 1.14) ; il les salue de la part d’Eraste, et celui-ci demeurait à Corinthe (2 Timothée 4.20) ; Phoebé la diaconesse était de Cenchrée, port de Corinthe, etc. D’après ce que nous avons dit ailleurs, ce serait donc vers l’an 58 ou 59 que cette lettre aurait été écrite.
Bolten et Berthold, prenant toujours le parti de l’invraisemblance, ont essayé de prouver que l’Épître aux Romains avait d’abord été écrite en araméen ; le P. Hardouin soutient en revanche que Paul l’a écrite en latin, telle qu’elle se trouve dans la Vulgate, et il a un certain intérêt à l’établir ; mais sauf ces deux tentatives désespérées, l’ancienne tradition est restée généralement admise, que Paul a écrit en grec. La circonstance que l’apôtre écrivait en Grèce, dans une ville entièrement grecque, et l’examen du texte dont le style trahit un travail original, seraient, lors même qu’il n’y aurait pas de tradition, des arguments suffisants pour répondre à toutes les inductions contraires. La langue grecque était d’ailleurs parfaitement connue à Rome, et chacun la comprenait.
Si l’on se rappelle que cette épître a été écrite avant le voyage de Paul à Rome, on s’étonnera que, lors de son arrivée, les Juifs parlent à l’apôtre comme ne sachant rien de cette secte, sinon qu’on la contredit partout (Actes 28.22). Comment les chrétiens de Rome qui avaient attiré l’attention de l’apôtre-missionnaire absent, et qui étaient assez nombreux pour avoir plusieurs lieux de culte, qui s’étaient même avancés jusque près des marches du trône, comment pouvaient-ils n’être pas connus, surtout des principaux d’entre les Juifs ? L’église n’était-elle composée que de païens convertis ? même dans ce cas elle n’eût pu rester cachée. Ce n’est d’ailleurs pas probable, et l’Épître aux Romains semble indiquer que parmi ceux auxquels l’apôtre s’adresse, il y avait sinon des divisions et des divergences de vues, tout au moins des positions et des origines différentes, des païens et des Juifs.
L’ignorance des chefs de la synagogue à leur égard, a donc lieu de surprendre, et les théologiens ont essayé de l’expliquer de diverses manières ; Tholuck et Reiche pensent que les Juifs feignaient seulement de n’en avoir pas entendu parler ; d’autres, comme Olshausen dans sa première édition, croient que par suite des persécutions de Claude, la petite église avait été dispersée et presque anéantie ; mais on ne comprend pas les motifs qui auraient pu porter les Juifs à feindre, et quant à la persécution de Claude, comme elle avait eu lieu avant la rédaction de l’Épître aux Romains, et qu’à cette époque l’église paraît de nouveau constituée, elle ne peut non plus expliquer l’ignorance des principaux des Juifs. Il vaut donc mieux admettre avec Olshausen, dans son Introduction à l’Épître aux Romains (1838), que les Juifs ne connaissaient pas l’existence des chrétiens, parce que ceux-ci avaient cru devoir, peut-être par des motifs politiques, se séparer entièrement et catégoriquement du parti juif, afin d’échapper aux mesures de proscription auxquelles ceux-ci étaient exposés sous Claude ; les chrétiens, même les judéo-chrétiens, ne voulaient pas être confondus avec les Juifs, comme plus tard aussi, lors du siège de Jérusalem, ils durent se séparer d’eux d’une manière ostensible, pour pouvoir se réfugier dans la citadelle d’Ælia ; cette séparation qui leur était dictée par leur intérêt, fut peut-être facilitée au point de vue dogmatique, par l’influence de quelques disciples de Paul qui enseignaient la complète rupture avec les traditions juives.
En admettant cette explication, l’on comprend aussi que les questions qui s’agitaient ailleurs, et les divisions entre judéo et pagano-chrétiens, ne fussent pas à l’ordre du jour dans l’église de Rome. L’apôtre, en écrivant aux frères, reste donc sur le terrain abstrait de l’exposition, et ne parle de la position que l’Évangile fait aux Juifs et aux païens que d’une manière générale, sans que rien dans les circonstances de l’église ait provoqué ces observations. Les rapports de la loi et de l’Évangile sont le sujet de sa lettre. Dans les dix-sept premiers versets il introduit et expose son sujet, savoir que l’Évangile est la puissance de Dieu, en salut à tout croyant, et que la justice de Dieu se révèle en lui pleinement de foi en foi. La seconde partie va de 1.18 à 11.36 ; elle est consacrée aux développements dogmatiques, et forme comme le noyau de l’épître. Dans la troisième 12.1 à 15.33.Paul examine les conséquences morales et pratiques de la justification par la foi. Le chapitre 16 enfin est un épilogue qui renferme les vœux de l’apôtre, et de nombreuses salutations.
L’importance de l’Épître aux Romains a été sentie de tout temps ; c’est ce qui lui a valu d’être placée en tête des autres épîtres, quoiqu’elle ne soit pas la première en date. La grandeur du sujet, la profondeur des pensées, l’énergie du langage, la puissance du raisonnement, la clarté et la précision de la doctrine, font de cette lettre une lettre à part, et lui assignent aux yeux des chrétiens, une place spéciale dans le canon du Nouveau Testament ; et si le sermon sur la montagne a été considéré comme le commencement de l’Évangile, on peut dire que l’Épître aux Romains en est le dernier mot. L’apôtre a cru, c’est pourquoi il a parlé, et jusque dans les plus petits détails, on reconnaît que l’inspiration divine n’a parlé qu’à travers l’expérience intime et personnelle de l’apôtre. On ne peut le comprendre aussi que lorsqu’on a fait les mêmes expériences que lui ; il faut avoir reconnu d’abord qu’au milieu des œuvres de la loi, l’on se trouvait encore faire la guerre à Dieu et persécuter le Sauveur, pour renoncer entièrement au salut par les œuvres et ne plus chercher d’autre justice que celle qui est par la foi.
Il n’est peut-être pas d’ouvrage qui ait été l’objet de plus de recherches et de travaux dans la Bible que l’Épître aux Romains ; le nombre des commentateurs qui l’ont expliquée est considérable. Les questions spéciales relatives à cette épître sont traitées aux articles spéciaux, Paul, etc., si elles sont historiques ; quant aux difficultés dogmatiques, ce n’est pas ici qu’elles doivent être résolues.
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
La ville de Rome fut fondée par Remus et Romulus, selon Ussérius, l’an 3966 de la période julienne, 3256 du monde, avant Jésus-Christ 744, avant l’ère vulgaire 748, sur la fin du règne d’Ézéchias, roi de Juda. Cette ville est si connue qu’il est inutile d’en faire ici l’histoire, et je ne crois pas que personne s’avise de la venir chercher dans un Dictionnaire de la Bible [Cependant il y a des choses relatives à l’origine et à l’illustration de Roine, à ses hautes destinées, à ses dieux, à la piété de ses citoyens, que l’on oublie et qui méritent d’être rappelées. Nous allons citer.
Tarquin n’eut rien tant à cœur que de bâtir le temple de Jupiter sur le mont Tarpéien, pour laisser un monument de son règne et de sa grandeur ; mais afin que la place ne demeurât point consacrée aux dieux, et qu’elle fût tout entière à Jupiter, il fit détruire quelques temples qui étaient sur cette montagne. On dit que, comme on commençait cet ouvrage, la souveraine divinité obligea les autres dieux de donner quelque signe de la grandeur de cet empire ; car encore qu’on eût connu par les oiseaux que rien ne s’opposait à la démolition des autres temples, ils ne se déclarèrent point contre celui du dieu Terme ; et l’en en tira ce présage que la domination de Rome demeurerait ferme et inébranlable, puisque le temple du dieu Terme n’avait point été démoli, et qu’il avait été le seul de tons les dieux qu’on n’avait pu faire sortir de la place qui lui était consacrée. Ce présage de la longue durée de Rome fut suivi d’un autre prodige qui annonçait la grandeur de cet empire. Une tête d’homme, qui avait le visage entier, apparut (dit-on) à ceux qui creusaient les fondements de ce temple : cela témoignait bien clairement que ce lieu serait quelque jour la forteresse de l’empire et le chef de tout l’univers. Ce fut aussi la prédiction et des devins qui étaient alors dans la ville, et de ceux qu’on avait fait venir d’Etrurie, pour les consulter sur ce sujet (Tit. Liv., lib. I n. 55).
En matière de religion, je me rends à ce que disent les grands pontifes Coruncanius. Scipion et Scœvola, et non pas aux sentiments de Zénon, ou de Cléanthe, ou de Chrysippe. Je préfère ce qu’en a écrit Lélius, qui était de nos augures, un de nos sages, à tout ce que les plus lustres stoïciens m’en voudraient apprendre ; et comme la religion du peuple romain a d’abord consisté dans les auspices et les sacrifices, à quoi l’on a depuis ajouté les prédictions, qui, en conséquence des prodiges, sont expliquées-par les interprètes de la Sibylle ou par les aruspices, j’ai toujours cru qu’on ne devait rien mépriser de ce qui a rapport à ces trois chefs ; je me suis même persuadé que Romulus, par les auspices qu’il ordonna, et Numa, par les sacrifices qu’il établit, avaient jeté les fondements de Rome qui, sans doute, n’aurait pu s’élever à ce haut point de grandeur, si elle ne s’était attiré, par son culte, la protection des dieux (Ciséron, de la Nature des dieux, livre 3 n. 2).
Le même auteur, dans son livre des Réponses des aruspices, chapitre 9 met les Romains en parallèle avec les autres nations, et ne leur donne la supériorité sur elles que par la religion et la piété envers les dieux.
Ovide assure que l’empire de l’univers avait été promis à Rome par les dieux,.
Il n’est pas surprenant, dit Valère-Maxime, que la bonté des dieux ait toujours eu une attention particulière pour conserver et augmenter cet empire, puisque Rome a toujours apporté le soin le plus scrupuleux à pratiquer les petites cérémonies de la religion, et à ne rien omettre de ce qui regardait le culte des dieux.
Celse parle ainsi à un chrétien : Ne dites pas que si les Romains, ajoutant foi à vos paroles, abandonnaient le culte des dieux et n’adoraient que le Dieu suprême que vous prêchez, il viendrait à leur secours et les ferait triompher de leurs ennemis ; car ce Dieu qui non-seulement avait fait cette promesse, mais encore de plus grandes, comme vous le dites, à ceux qui l’honoraient, voyez quels avantages il leur a procurés, de même qu’à vous tant s’en faut qu’ils soient maîtres de toute la terre, qu’ils n’ont ni héritage ni maison : et si quelqu’un d’entre vous est encore çà et là et se tient caché, on le cherche pour le punir de mort (Dans Origène, livre 8).
Les Romains, en adorant les dieux, et tous les dieux, ont mérité l’empire de l’univers.
Les Juifs ont adoré un seul Dieu ; mais sa puissance est si inférieure à celle des dieux des Romains, que nous l’avons fait captif avec la nation qui l’adorait (Cécilius, dans Félix, page 52).
Un peu plus bas, il ajoute : Est-ce que les Romains, sans le secours de votre Dieu, ne sont pas maîtres de tout l’univers et de vous-mêmes (p. 403).
Je veux répondre à ce qu’on dit que les Romains n’ont été élevés à un si haut degré de puissance que par la grande exactitude de leur religion, et que leurs dieux sont véritablement des dieux, parce que ceux qui leur rendent le plus d’honneur se trouvent aussi les plus élevés.
Nous apprenons de la Sibylle et des autres devins remplis de l’esprit de Dieu que Jupiter donna à Rome des lois par l’entremise de Numa. Mettons-nous au rang de ses plus grands ou de ses moindres bienfaits l’ancile ou bouclier tombé du ciel, et la tête d’homme trouvée en fouillant sur la colline d’où le Capitole, le siège du grand Jupiter, a pris son nom ? Mais vous, chrétiens, les plus malheureux des hommes, lorsque vous ne voulez pas adorer l’ancile que nous avons reçu du ciel, du grand Jupiter ou de Mars, notre père, comme un gage certain, gage donné, non par paroles, mais par une chose réelle et subsistante, qu’il protégerait perpétuellement notre ville, vous adorez le bois de la croix (Dans S. Cyrille, livre 7) !
Julien parle ainsi ironiquement aux chrétiens : Pourquoi, méprisant nos dieux, avez-vous embrassé la religion des Juifs ? est-ce parce les dieux ont donné l’empire à Rome, et qu’ils ont tenu les Juifs dans une continuelle servitude, excepté un petit espace de temps ? Abraham, Isaac, Jacob, ont vécu dans une terre étrangère. Moïse, avec les siens, a été esclave en Égypte. Lorsqu’ils ont été dans la Palestine, tantôt ils ont eu des juges, plusieurs fois ils ont été asservis aux princes voisins. Enfin, après avoir eu des rois pendant quatre cents ans, ils ont été assujettis aux Assyriens, ensuite aux Mèdes, après aux Perses, enfin à nous (Dans S. Cyrille, livre 7).
Un peu plus bas, Julien continue ainsi : Répondez-moi, lequel vaut mieux, d’être toujours libre et de commander pendant deux mille ans à la plus grande partie de la terre et de la mer, ou d’être assujetti à des étrangers ? Je ne crois pas que personne soit assez insensé pour préférer le second : car qui est assez stupide pour croire qu’il vaut mieux être vaincu que de vaincre ? Si cela est vrai, montrez-moi quelque capitaine parmi les Hébreux qui puisse être comparé à Alexandre ou à César. Il n’en est sûrement aucun parmi vous. J’atteste les dieux que j’outrage ces hommes célèbres lorsque je forme cette demande. Il y en a plusieurs fort inférieurs à ces grands capitaines dont chacun d’eux est fort au-dessus de tous ceux qui ont eu de la réputation parmi les Hébreux, même pris ensemble (Dans S. Cyrille, livre 8).
Les païens opposant leur à aprospérité et leur puissance aux calamités et la faiblesse des Juifs, dont ils regardaient les chrétiens comme une secte, en tiraient une preuve en faveur de leur religion.
Symmaque fait parler la ville de Rome en ces termes, dans sa requête aux empereurs Valentinien, Théodose et Arcade : Princes très-bons, patrice patres, respectez cette longue suite d’années que je dois à ma réligion. Qu’il me soit permis de pratiquer mes anciennes cérémonies : je n’ai pas lieu de me repentir d’y avoir été attaché jusqu’ici. Que je puisse vivre suivant mon ancien usage, parce que je suis libre. C’est ma religion, c’est le culte que je rends aux dieux qui m’a soumis l’univers ; ce sont mes cérémonies sacrées qui ont repoussé les Gaulois du Capitole et Annibal de mes murailles.
Les auteurs sacrés de l’Ancien Testament, qui ont écrit en hébreu, ne l’ont jamais nommée [Rome], que nous sachions ; mais elle est fort connue dans les livres des Machabées et dans ceux du Nouveau Testament. S. Pierre, dans sa première Épître (1 Pierre 5.13), l’a désignée sous le nom figuré de Babylone. S. Jean, dans l’Apocalypse (Apocalypse 14.8 ; 16.19 ; 17.5 ; 18.2-10,21), la désigne aussi plus d’une fois sous ce nom ; et il la caractérise d’une manière qui ne peut convenir qu’à elle seule par son empire sur tous les peuples, par sa cruauté envers les saints, et par les sept montagnes sur lesquelles elle est assise (Apoc. 17.9).
Les rabbins donnent ordinairement à Rome le nom d’Édom ; et ils croient que les prophéties prononcées contre Édom, auront leur accomplissement dans la ruine de cette grande ville.
Quelques protestants ont nié, contre le consentement de toute l’antiquité, que l’apôtre saint Pierre ait jamais été à Rome. Ils prétendent que la ville de Babylone, dont il parle dans sa première Épître, est la Babylone de Chaldée ou celle d’Égypte. Ils rejettent, comme autant de fables, tout ce qu’on a publié des voyages de saint Pierre à Rome, de ses combats contre Simon le Magicien, et de son martyre dans la même ville. Mais, en vérité, si ce fait n’est pas certain, je ne sais ce qui le sera dans l’histoire ecclésiastique. Nous avons, pour l’attester, toute l’antiquité, qui l’a assuré sans que personne l’ait osé nier. Enfin nous avons des monuments, des tombeaux, des églises, des statues, des peintures, des lieux publics qui rendent témoignage à la prison et au martyre de saint Pierre à Rome. On peut voir sur cela les auteurs qui en ont parlé et notre dissertation sur ce sujet, imprimée dans le dernier tome de notre Commentaire.
Saint Paul est venu deux fois à Rome : la première en l’an 61 de Jésus-Christ, lorsqu’il appela à César ; et la seconde en l’an 65, un an avant son martyre, arrivé en l’an 66 de l’ère vulgaire.
Saint Pierre a été aussi à Rome plus d’une fois. On croit qu’il y alla en l’an 42, et qu’alors il y établit son siège. Il put encore y retourner vers les années 45, 58 et 65 de l’ère vulgaire : il y fut martyrisé en l’an 65.
Saint Jean l’Évangéliste fut banni d’Éphèse et envoyé à Rome pendant la persécution de Domitien, en l’an 95 de l’ère vulgaire. Il y fut plongé dans l’huile bouillante sans en recevoir aucune incommodité ; il en sortit même plus net et plus vigoureux qu’il n’y était entré.
Nul, s’il n’est catholique, ne sentira jamais tout ce que Rome a de puissance sur le cœur et sur la pensée du fidèle. Pour nous, sous le rapport religieux, tout est dans le souverain pontife, et le vicaire du Christ, et le Christ lui-même, el le genre humain tout entier remontant à Dieu, au moyen de cette chaîne sublime dont les anneaux unissent la terre au ciel : « Quelle consolation aux enfants de Dieu ! s’écrie le grand Bossuet : mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d’innocent II qui remplit aujourd’hui si dignement le premier siège de l’Église, on remonte sans interruption jusqu’à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres : d’où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu’à Aaron et jusqu’à Moïse ; de là jusqu’aux patriarches et jusqu’à l’origine du monde » Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux »
Quiconque reconnaît cette haute importance donnée à Rome dans l’économie de la réhabilitation du genre humain n’a pas de peine alors à voir l’histoire sous son aspect divin d’unité. Il comprend la succession des anciens empires qui se remplacent tour à tour sur la scène du monde Assyriens, Mèdes, Perses, Macédoniens, préparant ainsi les voies à cette cité reine qui a reçu seule l’investiture de l’empire universel, et à laquelle la terreur, puis l’amour, doivent assujettir le monde. En vérité, quand on aperçoit, dans le lointain des âges, ces destinées inouïes, on sent que le poëte n’était qu’historien religieux, quand il célébrât cette majesté d’un Dieu inconnu planant déjà sur les sept collines, avant que s’élançassent du repaire d’une louve les deux enfants dont l’un donna son nom au colosse.
Enfin cet empire, prédécesseur immédiat de celui du Christ, est fondé ; il s’accroît, et on le voit, semblable à l’aigle de ses enseignes, saisir l’univers dans sa serre puissante. C’est alors que, arrachées de leurs fondements, les nations s’étonnent de se voir réduites à la condition de cités sous cette fortunée métropole. À voir le mouvement de ces peuples, enlevés de toutes parts à leur nationalité, sans assiette, sans équilibre, errant convulsivement par le monde, déracinés qu’ils étaient de leurs usages, de leurs lois et de leurs souvenirs, on eût cru assister à cette scène tragique du monde primitif où l’on vit les fleuves et les torrents, jusqu’alors fidèles à leur cours, tourbillonner sur toute la surface du globe à travers les flots d’un océan sans limites. Mais ce déluge, d’une si étrange nature, était miséricordieux. Ces déchirements étaient ceux de l’enfantement ; et ce n’était plus une seule famille que Dieu allait sauver, mais la famille des nations. Encore un peu de temps et la Parole souveraine parcourra librement ce monde qu’elle créa quarante siècles auparavant. Rien ne l’arrêtera : il n’y a plus de Grecs, il n’y a plus de Gaulois, d’Africains, de Perses, d’Indiens : de toutes parts on n’aperçoit plus que des Romains, et ce nom de Romain, la terre ne le perdra plus ; car le Christ en a fait un nom sacré.
En effet tout ceci n’est qu’une préparation, et les destinées de Rome ne font que commencer. Le Dieu bon, juste et tout-puissant qui n’a jamais dénié sa miséricorde au genre humain, dit encore saint Léon, et qui, par l’abondance de ses bienfaits, a fourni à tous les mortels les moyens de parvenir à la connaissance de son nom, dans les secrets conseils de son immense amour, a pris en pitié l’aveuglement volontaire des hommes et la malice qui les précipitait dans la dégradation, et il leur a envoyé son Verbe qui lui est égal et coéternel. Or ce Verbe, s’étant fait chair, a si étroitement uni la nature divine à la nature humaine, que l’abaissement de la première jusqu’à notre abjection est devenu pour nous le principe de l’élévation la plus sublime. Mais, afin de répandre dans le monde entier les effets de cette inénarrable faveur, la divine providence a préparé l’empire romain, et en a si loin reculé les limites, qu’il embrassât dans sa vaste enceinte l’universalité des nations. C’était en effet une chose merveilleusement utile à l’accomplissement de l’œuvre divinement projeté, que les royaumes formassent la confédération d’un empire unique, afin que la prédication générale parvînt plus vite à l’oreille des peuples, rassemblés qu’ils étaient sous le régime d’une seule cité. »
Mais, quand toutes choses furent préparées, saint Pierre, répudiant au nom de Jéhovah l’étroite Jérusalem déshéritée des promesses qu’elle n’avait pas su comprendre, vint frapper aux portes superbes de la ville des Césars. Il ne se peut rien de plus imposant que l’entrée dans Rome de cet obscur pèlerin de Galilée, porteur de la fortune du genre humain. Eusèbe, malgré ses préjugés orientaux et son orthodoxie suspecte, ia célèbre avec pompe : « Enfin, dit-il, aux jours de Claude Auguste, la tendre et miséricordieuse providence de Dieu dirigea, contre Rouie, qui était devenue la corruptrice du genre humain, le plus fort, le plus grand, le prince des apôtres, Pierre, qui, comme un valeureux conducteur de la milice divine, muni des armes célestes, s’en vint de l’Orient apporter le précieux trésor de la lumière intellectuelle à ceux qui habitaient vers le couchant. »
« De ce jour, Rome, jusqu’alors le point central des destinées de la terre, devint la clef des desseins éternels, la boussole de l’humanité, le fanal de l’avenir. Si tous les événements de l’ancien monde se résument dans la préparation à l’avénement du Verbe et se consomment dans son habitation et conversation avec les hommes ; si, depuis l’ascension du Réparateur vers son Père et le nôtre, l’Église, autour de laquelle se déroulent tant de vicissitudes diverses et s’accomplissent tant de révolutions, offre dans le seul fait de son existence la solution toujours plus claire du grand problème des temps, ce point de vue prophétique est susceptible de se simplifier encore, et la raison dernière des choses humaines d’apparaître plus lucide et plus rapprochée de notre faible regard. Or voici de quelle manière : C’est que, si le divin auteur et consommateur de notre foi, Jésus-Christ, est dans son Église, à qui il donne la lumière, la vie et même la forme, puisqu’elle est son corps, l’Église, elle-même, en un sens très-vrai et très-profond, est dans le pontife romain, centre visible et permanent d’unité et d’action, chef de l’humanité régénérée, pasteur et docteur universel, suivant le concile de Florence, en un mot vicaire du Christ, comme disent les Pères de Trente. C’est pour cela que les promesses faites par le Sauveur au corps apostolique ont aussi été faites à Pierre en particulier, sauf la magnifique prérogative, que lui seul devait recevoir, d’être lui seul le fondement à la place duquel nul autre ne pouvait être posé.
Cet ordre de vérités, si fécond pour le théologien, est surtout précieux pour l’historien de l’Église.Qu’il suive depuis l’origine jusqu’au temps présent le fil de la papauté, il verra dans celle-ci le miroir fidèle des diverses phases du catholicisme dans les siècles. Le pape et l’Église, c’est tout un, dit saint François de Sales ; cette assertion dogmatique est aussi le résumé le plus clair des annales chrétiennes. Comme l’esprit de la famille est visible dans le père, comme les membres expriment au dehors la direction qu’ils reçoivent du chef, comme le pouvoir de chaque société renferme en lui l’élément qui constitue la matière gouvernée, ainsi la physionomie de l’Église a toujours été principalement saisissable dans les actes, la doctrine et les mœurs de la papauté ; et on aurait toujours un immense avantage de conception à ne descendre à l’analyse qu’après s’être bien pénétré de cette lumineuse synthèse.
Ainsi, voulez-vous vous former une idée des mœurs primitives du christianisme et de sa situation dans l’empire à l’âge des persécutions, considérez la suite des pontifes romains, de Lin à Melchiade, athlètes indomptables résistant jusqu’au sang, comme parle l’Apôtre ; portant peu de lois, mais sachant au besoin faire éclat pour la vérité et la discipline, témoin Victor, Étienne et Marcel, et vous aurez vu l’Église d’alors telle qu’elle nous est visible dans le récit d’Eusèbe, dans les Actes des martyrs, les épîtres de saint Cyprien, la doctrine de saint Irénée. Etesvous arrivé aux siècles des Sylvestre, des Jules, des Sirice, des Innocent, des Célestin, des Léon, des Grégoire le Grand, tout l’esprit de la hiérarchie entière se reflète dans ces grands législateurs du dogme et de la discipline, à cette époque émancipée par les empereurs, jetait les bases de son droit écrit et comprimait vigoureusement les hérésies qui s’attaquaient au grand mystère de l’Homme-Dieu. Bientôt les Grégoire II et III les Adrien, les Léon III les Nicolas I mettant la main à la constitution de l’Occident, faisaient en grand ce qu’opéraient sur des milliers de points les évêques et les abbés ; en sorte que, tandis que les évêques faisaient les royaumes de France et d’Espagne, et les moines celui d’Angleterre, les papes faisaient l’Europe. Au dixième siècle, les désastres de l’Église romaine se reproduisaient lamentablement dans la société chrétienne tout entière. Durant ces tristes jours où la majesté du siège apostolique était opprimée, l’œil d’une foi timide eût cru que l’étoile du catholicisme avait pâli, lorsque tout à coup l’héroïque Grégoire VII vint, en rappelant la sainteté sur le trône du rrince des apôtres, raviver la discipline et les mœurs ecclésiastiques qui s’écroulaient de toutes parts. Après Lui, cette, pléiade éclatantedes grands papes, Urbain II, Pascal II, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV qui, dans des conciles fameux, rendaient la vie aux Églises en promulgant des canons fondés sur l’esprit de Dieu, ou des décrétales dans lesquelles une équité surhumaine le disputait à la science du drcbit, en même temps qu’ils organisaient, par leur influence paternelle, cc moyen âge qui nous a légué de si grandes œuvres.
Plus tard, lorsque, par la permission divine, le saint-siège se trouva momentanément transporté à Avignon, en même temps que la cour romaine perdait de sa dignité, le lien de la discipline se relâchait, et la simonie, le désordre des clercs, la mollesse des réguliers ; étaient des malheurs auxquels on ne pouvait que se résigner, tant que le pasteur suprême n’était pas remonté sur cette montagne bénie, du sommet de laquelle il a reçu ordre de surveiller tout le bercail. S’ensuivit cette éclipse, sans égale en durée, qui voila aux peuples, durant quarante années, la face du pontife sur la chaire éternelle ; épreuve redoutable, terrible vision du chaos dans lequel une révolte coupable allait bientôt plonger la moitié de l’Occident. Durant ces jours de désolante mémoire, les peuples étaient errants comme des brebis sans pasteur : on criait à la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres ; mais déjà ce cri n’était plus entièrement pur dans toutes les bouches. L’unité reparut enfin ; mais, tandis que les hommes donnaient, c’est-à-dire pendant que Léon X successeur de ces quelques pontifes qui oublièrent de donner pour appui à leur pouvoir divin la sainte austérité de l’Évangile, tenait mollement les rênes du gouvernement ecclésiastique, l’homme ennemi sema la zizanie dans le champ, Dieu sauva encore son Église par la papauté. Convoqué par Paul III le saint concile de Trente vint fixer ledogme ébranlé et relever avec force et douceur la discipline renversée ; mais qui ne sait que cette grande tentative eût été sans résultats, si Dieu n’eût suscité cette admirable suite de pontifes intègres dans les mœurs et ardents pour la cause de Dieu, Pie IV, Paul IV, Pie V, Grégoire XIII, Sixte-Quint, Clément VIII ? Plus tard, lorsque la criminelle sécularisation de la société n’avait pas encore refoulé, comme au dix-huitième siècle et aujourd’hui, la juridiction ecclésiastique bien en deçà des limites qui lui ont été assignées d’en haut, l’Église résista avec énergie en la personne d’Innocent II, d’Alexandre VIII, de Renon XIII même de Clément XIII ; tandis qu’elle renversait le honteux protée du néoralvinisme, par Innocent X, Alexandre VII et Clément XI. Non moins purs que ceux ci, mais prédestinés à une action toute pacifique, Innocent XII, Benoît XIV, Clément XIV semblèrent avoir pris pour règle cette parole du Sauveur : N’achevez pas de rompre le roseau déjà brisé, et n’éteignez pas la mèche qui fume encore. Leur mission, comme celle de l’Église de leur temps, était de conserver les principes, de rendre témoignage à la vérité, mais de se retirer d’un monde dépourvu d’intelligence, de se laisser dépouiller de tout ce qu’ils estimaient moins que le salut des âmes. Mais bientôt, gênée dans l’usage de ces droits intimes dont l’exercice est le même pour tous les temps, l’Église se verra-t-elle obligée de transformer sa longanimité en combat ? Elle saura être fidèle comme autrefois, jusqu’à la mort ; mais pour marquer cette époque, il faut un pape martyr. Dieu y a pourvu, et Pie VI comme Martin I au fond d’un cachot, rendra par sa mort cruelle le seul témoignage qui pût être alors rendu à la liberté de la parole évangélique. Depuis lors il y a eu encore de grandes douleurs entremêlées d’ineffables consolations ; mais tout cela est trop près de nous : nous dirons seulement que Rome a été mère fidèle aux Églises affligées, et que celles-ci n’ont eu qu’à l’imiter pour savoir, suivant les temps, céder ou vaincre, résister ou souffrir.
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
1. La puissance romaine
L’histoire romaine n’est pas l’histoire d’une nation, mais celle d’une ville. Au Ve siècle avant Jésus-Christ. Rome n’était encore qu’un bourg, rattaché à la confédération des petites cités du Latium, qu’elle finit par dominer. Deux siècles plus tard elle s’était rendue maîtresse de l’Italie, soumettant successivement les Étrusques (395), les Samnites (295) et les Grecs (275). Dès lors devenue une des grandes puissances méditerranéennes, elle étendit son autorité sur toute la Méditerranée occidentale, grâce à sa victoire sur Carthage, puis sur l’Orient et la Grèce. Au début de notre ère, Rome était « maîtresse du monde ». C’est Pompée qui en 63 et 62 incorpora à l’empire la Syrie et la Palestine.
La réussite extraordinaire de la conquête romaine est due sans doute à bien des circonstances fortuites, à la situation privilégiée de Rome au centre de l’Italie (voir ce mot) et de l’Italie au centre de la Méditerranée, mais elle est due surtout, il faut le reconnaître, à l’énergie et à la ténacité du caractère romain.
2. La ville de Rome
Elle est située sur le Tibre, à une vingtaine de kilomètres de la côte, non loin du point où le fleuve quitte les montagnes pour entrer dans la plaine du Latium. La légende fait remonter sa fondation par Romulus à 753 avant Jésus-Christ. L’enceinte primitive de la cité, construite probablement vers 650, englobait « les sept collines », parmi lesquelles le Palatin, premier noyau de la ville, site de la Rotna quadrata de Romulus, où les empereurs construisirent plus tard leurs palais et leurs jardins, — le Capitale, centre religieux, où se dressaient le temple de Jupiter et la citadelle, — l’Aventin, quartier populaire qui joua un rôle important au moment des luttes entre patriciens et plébéiens. Entre le Capitole et le Palatin s’étendait le Forum, primitivement le marché, plus tard le centre politique de la ville, couvert de temples et de monuments publics. Les Romains furent de grands bâtisseurs. La ville et la campagne romaine sont encore couvertes des ruines de leurs temples, thermes, aqueducs, tombeaux et arcs de triomphe. Sous l’empire la ville ne cessa de s’agrandir et de s’embellir. Auguste couvrit de monuments la plaine du Champ-de-Mars ; à côté du Forum proprement dit s’établirent successivement les forums de César, d’Auguste, de Nerva, et surtout celui de Trajan, le plus magnifique. Vespasien bâtit le Colisée.
3. Provinces romaines
Les territoires conquis par Rome étaient organisés en provinces, qui furent d’abord gouvernées par les magistrats de Rome, consuls ou préteurs ; mais, lorsque leur nombre augmenta, on créa comme gouverneurs des magistrats spéciaux, les proconsuls ou propréteurs, choisis généralement parmi les consuls ou préteurs sortant de charge. Sous la république les proconsuls dépendaient du Sénat ; à partir d’Auguste on distingua provinces sénatoriales, sous le contrôle du Sénat, et provinces impériales, sous le contrôle de l’empereur ; les premières étaient complètement pacifiées, les secondes, récemment conquises, nécessitaient la présence d’une armée. Le proconsul ou propréteur, représentant la puissance romaine, possédait les pouvoirs les plus étendus ; il était à la fois le chef d’armée et le juge suprême. En général les provinces s’administraient elles-mêmes selon leurs coutumes, mais toujours sous la surveillance du gouverneur romain. On donnait encore aux gouverneurs romains des provinces impériales les noms de légat pour les plus importantes et, pour les autres, de procurateur ou de préfet. Sous la république les gouverneurs exercèrent souvent leur mandat d’une manière arbitraire et tyrannique. La situation des provinces s’améliora sous le régime impérial (Voir Palestine au siècle de Jésus-Christ). Rome était encore représentée par d’autres fonctionnaires, en particulier par les publicains ou péagers (voir ce mot), chargés du recouvrement de l’impôt, par les militaires, par les colons romains, par un certain nombre de financiers et d’hommes d’affaires, par des indigènes d’un rang élevé qui avaient reçu le titre de citoyens romains.
4. Rome et le christianisme
- L’histoire évangélique. Rome, qui n’apparaît que tardivement sur la scène du monde oriental, n’est pas mentionnée dans l’Ancien Testament, mais c’est un des principaux acteurs du drame évangélique. Elle domine le monde et en particulier ce petit monde juif où s’exerce le ministère de Jésus (voir César). Or les Juifs sont beaucoup moins sensibles aux avantages de la civilisation romaine qu’aux vexations du joug romain, au poids de ses impôts, aux profanations du temple de Jérusalem. Jésus ne prend pas position dans le conflit qui met aux prises la puissance romaine et le nationalisme juif, mais on ne comprendrait rien à la société juive de son temps ni à l’histoire évangélique, si l’on ne tenait compte de ce conflit. Finalement c’est un juge romain, Pilate (voir ce mot), qui se laisse arracher la condamnation de Jésus, les exécuteurs du supplice sont des soldats romains commandés par un centenier, et le supplice lui-même, d’origine carthaginoise, était adopté par Rome pour les criminels de basse extraction (voir Croix, Crucifiement).
- L’Église primitive. Le monde romain est le milieu dans lequel se développe le christianisme naissant ; mais il ne sert pas seulement de cadre à ce développement : à un certain moment, fatalement, il va s’y opposer, et Rome persécutera l’Église (voir Néron). Le conflit ne se révèle pas encore dans le livre des Actes ou les épîtres, où les fonctionnaires romains paraissent généralement indulgents pour les missionnaires chrétiens, dont le principal, l’apôtre Paul, est d’ailleurs citoyen romain de naissance (Actes 22.25 ; Actes 22.29), ce qui lui facilite grandement ses voyages de mission à travers l’empire. Mais le conflit entre Rome et l’Église éclate dans l’Apocalypse (voir ce mot). La Bible se termine en effet par le récit de la lutte entre Rome et le Christ glorifié, et par la vision prophétique et grandiose du triomphe de ce dernier.
- Influence de Rome sur les destinées du christianisme Il n’est pas inutile de rappeler ici que l’Église, peu à peu et presque inconsciemment, a calqué son organisation sur celle de l’empire romain, que son gouvernement est devenu, comme celui de l’empire, autocratique et fortement centralisé, que l’Église catholique et apostolique est devenue Église romaine. Rome est demeurée à travers les siècles la métropole de l’Église catholique et le latin est resté sa langue sacrée.
- Église de Rome. Il serait vain de vouloir rattacher à la fondation de l’Église de Rome le nom de quelque illustre apôtre. Paul a simplement correspondu avec cette Église, comme en témoigne l’épître aux Romains (voir article), et séjourné dans la ville comme en témoignent les derniers versets du livre des Actes (Actes 28.14 et suivants). La tradition qui fait de Pierre le fondateur de cette Église se heurte à des difficultés insurmontables ; celle qui y fait mourir Pierre et Paul (voir ces mots) par le martyre sous le règne de Néron est beaucoup moins invraisemblable. La communauté de Rome joua de bonne heure un rôle de premier plan dans l’Église chrétienne ; elle fut aussi l’une des plus éprouvées par les persécutions, en particulier par celle de Néron, très brève, très localisée, mais atroce, à la suite de l’incendie de la ville (64). Les chrétiens, qui ne voulaient pas être incinérés comme les païens, mais enterrés, eurent bientôt leurs cimetières dans la campagne romaine : les catacombes, galeries souterraines superposées, qui servirent aussi de lieux de réunions pendant les périodes de persécution. On y trouve les premiers vestiges de l’art chrétien. La Rome moderne est pour tout chrétien un lieu de pèlerinage émouvant : les jardins du Palatin, l’arène du Colisée, les catacombes évoquent pour eux une des pages les plus tragiques, mais les plus glorieuses de l’histoire de l’Église.
J. M.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
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