Dictionnaires bibliques
Moïse
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Moïse », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
Chef et législateur des Juifs, descendant de Lévi, fils d’Amram et de Jokébed (Exode 6.20-21ss), naquit en Égypte pendant les jours de l’esclavage (1571 av. J.-C.) ; il était divinement beau, dit l’auteur de l’Épître aux Hébreux (11.23). Il fut adopté par une princesse égyptienne, qui lui donna, en souvenir de sa naissance et de sa délivrance, le nom qu’il a toujours porté depuis (en égyptien ma signifie l’eau, et ysès ou oudsché sauvé, d’après Jablonsky ; ou bien selon Renaudot, moou signifie l’eau, et si tiré). L’Histoire sainte se tait presque entièrement sur les quarante premières années de sa vie ; elle raconte seulement qu’il fut instruit dans toute la science des Égyptiens, et le Pentateuque qu’il a écrit porte partout l’empreinte des profondes connaissances qu’il avait acquises ; Moïse y apparaît comme un homme versé dans toutes les spécialités.
Entouré de pompes et d’espérances, avec la perspective peut-être de monter sur le trône des Pharaons, il préféra le ciel à la terre, et l’opprobre de Christ à la gloire de ce monde ; il quitta la cour et voulut devenir semblable à ses frères qui gémissaient sous l’ignominie et l’oppression ; il voulut les secourir, tua un Égyptien, essaya d’intervenir comme médiateur entre deux Hébreux, et reçut une réponse de l’un d’eux que lui fit comprendre qu’il n’était pas accepté comme tel.
Menacé de mort, il s’enfuit en Madian, et, allié d’un prince berger, il acheva de mûrir pendant quarante années de solitude, en gardant les troupeaux de son beau-père, les projets qu’il avait formés en faveur de son peuple ; l’indépendance de sa nation pouvait être différée, mais elle ne pouvait être perdue pour toujours ; on peut croire aussi que vieillissant et s’affaiblissant, il en vint à ne plus former que de simples vœux, renonçant pour lui-même à l’honneur qu’il avait rêvé plus jeune, d’affranchir son peuple de tant de misères.
Une vision miraculeuse, accompagnée de grands prodiges et de paroles sublimes, vient dans sa quatre-vingtième année l’arracher aux travaux paisibles dont il avait pris l’habitude, et faire d’un conducteur de brebis un conducteur d’hommes vivants. Faible, craintif, irrésolu, se défiant de lui-même, et s’exprimant avec peine, Moïse avait besoin de miracles pour se décider, et il les obtint : la puissance de Dieu se manifesta dans son infirmité, et le futur législateur, accompagné de son frère, le futur pontife d’Israël, part et vient sans mystère déclarer au monarque polythéiste les desseins du seul vrai Dieu. Celui qui est.
Les efforts réunis des deux frères, leurs menaces, leur parole accomplie, dix plaies qui frappent successivement l’Égypte en épargnant les Hébreux, ouvrent à ceux-ci le chemin de la liberté (Exode 6-14). Moïse conduit au désert ce peuple d’esclaves, leur fait passer de pied sec la mer Rouge, leur donne la loi en Sinaï, les organise en nation, règle leur culte et leurs institutions religieuses et politiques, ne les entretient que de miracles, ne voit chez eux que murmures et incrédulité, révoltes et idolâtrie (Exode 11-40 ; Nombres 10-13). Désespérant enfin d’un peuple auquel il a tout donné, excepté le cœur et l’amour des grandes choses, il sème et perd au désert ces hommes qui préfèrent des oignons à la liberté, laisse éteindre cette lâche génération d’esclaves, forme aux combats et à la prière des hommes nouveaux et libres, leur promet à eux seuls et à leurs efforts la possession de la terre sainte, abîme les peuplades cananéennes situées en dehors des limites de la Palestine, et donne leur territoire à quelques tribus plus impatientes ; puis, à l’âge de cent vingt ans, il dépose son autorité entre les mains du fidèle Josué, et meurt ou s’endort sur la montagne du haut de laquelle sa vue encore bonne a pu contempler la terre après laquelle il avait longtemps soupiré, dont un mouvement d’incrédulité l’a banni lui-même, et où il n’est entré enfin que deux mille ans plus tard, lorsque Jésus le reçoit sur le mont de la transfiguration (Matthieu 17.3).
La vie de Moïse embrasse les quatre derniers livres du Pentateuque, et c’est lui-même qui l’a écrite. Elle est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la raconter ici en détail, et se rattache d’ailleurs à une quantité de noms et de faits qui tous ont leurs articles spéciaux, voir Aaron, Balaam, Manne, Coré, Loi, Mer Rouge, etc., etc. Nous nous bornerons donc à éclaircir les points obscurs de son histoire qui ne touchent qu’à lui seul, sans entrer dans l’examen de questions qui sont résolues ailleurs.
1°. On ne peut ni prouver ni commenter les miracles, et l’histoire de Moïse en est pleine ; la foi seule les admet, l’incrédulité les rejette ou cherche à les expliquer d’une manière naturelle. Quoiqu’il faille en général se méfier des explications, il faut cependant éviter aussi de tomber dans l’excès contraire, qui cherche à multiplier inutilement une intervention du Très-Haut dans les événements de la nature, lorsque rien dans l’Écriture ne justifie l’idée d’un miracle proprement dit. C’est ainsi qu’on a voulu voir un miracle dans la délivrance du jeune Moïse sauvé des eaux par une princesse d’Égypte ; à ce compte-là, toutes les préservations providentielles seraient des miracles, et si l’on veut en effet donner ce nom à toutes les dispensations divines, à la bonne heure ; mais on doit se rappeler des faits tout semblables dans les histoires de Sémiramis, de Cyrus, de Romulus, et d’autres personnages historiques arrachés à la mort contre toute probabilité humaine, mais par des moyens et des secours tout humains ; c’étaient des cas, si l’on veut, extraordinaires et inattendus, mais nullement miraculeux.
La défaite des Amalékites appartient à la même classe d’événements ; ce fut une prière exaucée, mais la victoire d’armes terrestres. Il y a dans la vie de Moïse un second ordre de faits, c’est celui de miracles réels produits par des causes naturelles ; ainsi, le passage de la mer Rouge (cf. Exode 14.21) ; ainsi, peut-être, quelques-unes des plaies de l’Égypte, le génie de Betsaleël et d’Oholiab, les cailles du désert et les maux qui s’y rattachèrent, la plaie de Sittim, etc. Enfin, l’on doit ranger dans une troisième classe la vision du buisson ardent, les pouvoirs donnés à Moïse, la plupart des plaies, la manne, la nuée du tabernacle, l’eau du rocher, l’entretien des vêtements pendant quarante ans, la mort soudaine de Nadab et d’Abihu, celle de Coré et de ses complices, le serpent d’airain, etc. Ces distinctions sont permises, mais elles ne sont justes qu’au point de vue humain ; elles sont claires lorsqu’on définit le miracle une perturbation momentanée des lois ordinaires de la nature ; elles sont inutiles quand on admet l’intervention constante de Dieu dans tous les phénomènes, ordinaires et extraordinaires, du monde physique, et qu’on se rappelle que pas un cheveu ne tombe en terre sans la permission de celui qui dirige les mondes dans leur cours.
2°. On s’est étonné que Jokebéd ait pu garder son fils pendant trois mois sans que rien l’ait trahie ; que la princesse ait pu élever le jeune Hébreu à la cour de celui qui avait porté l’édit de destruction ; et enfin que Moïse, malgré ses relations avec la cour, soit représenté plus tard comme y étant complètement inconnu et étranger. Mais la première observation montre bien peu de connaissance du cœur d’une mère, de ce cœur habile à tromper tous les ennemis, à déjouer toutes les ruses, à écarter tous les dangers ; l’on sait d’ailleurs, par des faits qui se reproduisent continuellement de nos jours encore, et sous nos yeux, qu’il n’est pas de lois, si sévères qu’elles soient, et souvent même en proportion de leur sévérité, auxquelles bon nombre d’individus ne réussissent à se soustraire. La seconde observation prouverait également peu d’intelligence des rapports d’une fille avec son père ; il n’est pas de loi qui n’ait ses exceptions naturelles, et la prière d’une fille, dans un cas surtout qui semblait présenter si peu d’importance politique, a dû décider sans peine le monarque absolu de l’Égypte. On pourrait ajouter aussi que Pharaon étant sans enfants mâles, et sa fille étant sans enfants, l’adoption du jeune Moïse aura été facilitée par cette circonstance, et qu’elle aura pu sourire au vieux roi. D’anciens interprètes ont, en effet, compris (Exode 2.10), comme si Moïse avait été destiné au trône de l’Égypte, et, si cette opinion a été abandonnée, elle n’est cependant pas absolument sans vraisemblance. Quant à l’objection tirée de ce que Moïse, reparaissant à la cour, semble ne pas y être reconnu, elle ne repose que sur le silence de l’Écriture à cet égard, et non sur un texte quelconque. Rien ne dit que Moïse fut oublié ; comme aussi, à cause des rapports nouveaux de Moïse avec Dieu, rien ne nécessitait la mention de ses anciennes relations avec la cour ; rappelons d’ailleurs qu’entre la fuite de Moïse en Madian et sa réapparition en Égypte, quarante ans s’étaient écoulés, et que le souvenir d’un homme avait pu s’effacer dans cet intervalle, plusieurs rois s’étant peut-être succédé sur le trône, et tout le personnel de la cour ayant pu être changé.
3°. Il est digne de remarque que Moïse ayant entrepris la délivrance des Hébreux, à laquelle il était cependant destiné, échoua dans sa première tentative. C’est que son heure n’était pas encore venue ; c’est aussi que, lorsque Dieu veut que l’homme accomplisse une œuvre, il ne suffit pas que l’homme l’entreprenne, il faut qu’il l’entreprenne au nom de Dieu, avec son secours, avec le Saint-Esprit pour guide, pour mobile, pour conseil et pour aide, non point de lui-même et par lui-même, mais par celui qui l’a envoyé. Dieu, en se servant des homme pour l’accomplissement de ses desseins, veut toujours manifester sa force dans notre infirmité, et le jeune, le puissant, le savant Moïse a échoué, quand le vieillard affaibli, sans enthousiasme, sans courage, sans élan, sans forces, a réussi. L’Écriture nous présente un grand nombre d’exemples de ce genre, et toutes les entreprises chrétiennes, individuelles ou générales, feront l’expérience de leur faiblesse, même dans le bien, quand elles voudront travailler en dehors des inspirations divines, de leur force, même dans l’infirmité, quand elles iront en avant par la foi.
4°. L’enlèvement des vases d’or et d’argent que les Israélites empruntèrent aux Égyptiens, et qu’ils ne leur rendirent pas (Exode 3.22 ; 11.2 ; 12.33-36), a servi de thème aux déclamations de bien des incrédules. C’est un vol, ni plus, ni moins, dès qu’on veut faire abstraction de tout ce qui l’a accompagné ; ce n’en est plus un dès qu’on se rappelle (11.2) que les Hébreux empruntèrent de bonne foi et avec l’intention de rendre, et que les circonstances, la guerre étant survenue, ne le leur ont plus permis ; chez les anciens, une déclaration de guerre faisait considérer comme butin tout ce que l’on possédait appartenant à l’ennemi. Ce n’est plus un vol quand on se rappelle que les Israélites abandonnaient, entre les mains des Égyptiens, les cultures de Goshen, et beaucoup d’autres propriétés dont la valeur était de beaucoup supérieure à celle des vases qu’ils emportaient. Ce n’était plus un vol enfin, parce que cet enlèvement avait lieu sur l’ordre de celui à qui toutes choses appartiennent ; de celui qui, après avoir prêté des richesses aux Égyptiens, jugeait à propos de les répartir autrement, de les donner à son peuple élu, de les faire passer en d’autres mains, afin que, plus tard encore, elles servissent à l’ornement de sa demeure. Les commandements que Dieu a donnés ne le lient point lui-même ; il peut commander à Abraham le meurtre de son fils ; aux Hébreux, l’extermination des Cananéens ; à Osée, la fréquentation d’une femme de mauvaise vie.
5°. La durée du séjour des Hébreux en Égypte a-t-elle été de 430 années, comme il est dit en Exode 12.40, ou bien ces 430 années doivent-elles être comptées depuis la promesse qui fut faite à Abraham (Galates 3.17) ? Dans ce dernier cas, le séjour de l’Égypte n’aurait duré que 215 ans. C’est une question qu’il n’est pas possible de résoudre. À moins d’admettre une contradiction entre les historiens sacrés, il faut admettre une altération dans les chiffres qui nous ont été laissés.
6°. Le nombre des hommes de guerre à la sortie d’Égypte étant de 600000 (Exode 12.37), suppose une population totale d’au moins un million et demi de personnes de tout âge, chiffre imposant quand on se rappelle que c’était la postérité du seul Jacob, venu auprès de Pharaon avec ses soixante-dix enfants et petits enfants, mais dont l’exagération diminue et s’explique facilement, ainsi qu’on le verra à l’art. Nombres.
7°. La grande émigration du peuple juif a été connue des Grecs, et mentionnée par leurs historiens, ainsi que par les historiens latins (Tacit. Hist. 3.3 ; Justin 36.2 ; Diod. de Sic. 40.1 ; 34.1) ; mais ils la racontent, d’après des données égyptiennes, comme une expulsion des Hébreux par les Égyptiens, nécessitée par une maladie épidémique, peste ou lèpre, qui aurait régné dans les rangs des Israélites, et menacé la santé publique. Voir Lèpre. D’après Lysimaque, le roi Bocchoris aurait fait noyer les malades, et chassé les autres dans le désert. Les plaies envoyées sur les Égyptiens (Exode 9) peuvent avoir donné naissance à cette tradition malveillante, et l’on comprend que le peuple païen ait saisi avec empressement un moyen de dénaturer la vérité, et de rendre suspects les esclaves qui avaient secoué leur joug. Ce ne serait pas, dans l’histoire, le dernier exemple de ce genre.
8°. On a essayé de comparer, à la disparition subite de Romulus, la mort de Moïse sur le mont Nébo ; on a voulu la rapprocher aussi de l’enlèvement d’Énoch et de celui d’Élie. Le choix de ces deux derniers exemples aurait, en tout cas, plus de valeur que le premier ; mais tout ce qu’on a voulu voir de merveilleux dans la mort de Moïse, on a été obligé de l’y mettre. Le texte biblique nous dit clairement et simplement : « Moïse mourut là, selon le commandement de l’Éternel… et il l’enterra dans la vallée » (Deutéronome 34.5-6). Ce qui peut donner lieu à discussion, ce n’est donc point le fait de sa mort, mais ce qui est dit (Jude 1.9), de la dispute du démon avec l’archange Michel, au sujet de son corps, voir ce qui a été dit à l’art. Michel.
9°. Moïse, d’après la chronologie ordinaire, à vécu de 1571-1450 av. J.-C., et nous nous contentons de cette date, faute d’une base chronologique plus sûre ; d’autres placent sa naissance à l’an 1726, d’autres en 1948. La détermination des dynasties égyptiennes dont le législateur des Hébreux a été contemporain, serait d’un grand secours pour la fixation des dates, si cette détermination même était possible, mais à cet égard aucun fait n’est acquis à la science ; les uns placent la fuite des Hébreux sous le neuvième roi de la 18e dynastie, celle des Pharaons, dans la 16e ou 17e année de ce roi ; d’autres la mettent au commencement de la 19e dynastie ; d’autres enfin, mais c’est évidemment erroné, à l’époque de la 24e dynastie, qui doit avoir été contemporaine de Pékali, roi d’Israël.
10°. On suppose que Moïse a employé les loisirs des quarante années qu’il passa en Madian, à la composition de la Genèse, et probablement du livre de Job ; il a écrit les quatre autres livres qui portent son nom, pendant le voyage des Hébreux dans le désert, à l’exception du dernier chapitre du Deutéronome, que l’on attribue à Esdras, ou plus probablement encore à Josué son successeur, voir Pentateuque. On croit aussi que c’est lui qui a composé le psaume 90, voir Psaumes.
11°. Le nom de Moïse, le plus grand homme qui ait jamais existé, le chef de l’ancienne alliance, reparaît constamment dans les Écritures ; tout repose sur lui dans l’Ancien Testament, tout achève son œuvre dans le Nouveau. Josué le rappelle à chaque page ; les Juges, les Rois et les Prophètes, se réclament de son nom et de son autorité en rendant témoignage à la gloire et à la grandeur de sa mission : voir Josué 1.1 ; 3.7 ; 8.31 ; 9.24 ; etc., 1 Samuel 12.6 ; 1 Rois 8.53 ; Néhémie 9.14 ; Psaumes 77.20 ; 103.7 ; 105.26 ; 106.16 ; etc., Ésaïe 63.11-12 ; Jérémie 15.1 ; Daniel 9.11 ; Michée 6.4 ; Malachie 4.4.
Dans le Nouveau Testament plusieurs de ses prophéties sont rappelées (Jean 1.45 ; Actes 3.22 ; 7.37 ; Romains 10.19) son nom sert à désigner non seulement ses ouvrages, mais tous ceux qui furent écrits dans l’esprit de son économie (Matthieu 8.4 ; Marc 1.44 ; Luc 2.22 ; 20.28 ; 24.27 ; Actes 6.11 ; 13.39 ; 15.1 ; Romains 5.14 ; 1 Corinthiens 9.9 ; 10.2 ; Hébreux 3.2 ; 7.14) et ailleurs. Il serait trop long de citer tous ces passages ; notons au moins encore quelques expressions particulières, telles que celle de disciples de Moïse, opposée à celle de disciples de Christ (Jean 9.28) ; celle de chaire de Moïse, désignant la fonction de l’enseignement mosaïque (Matthieu 23.2) ; celle de cantique de Moïse, comme symbole des chants de triomphe des rachetés à leur entrée dans la gloire (Apocalypse 15.3). L’Épître aux Hébreux est une comparaison suivie des deux économies et de leurs chefs ; d’autres comparaisons de détail se lisent (Jean 6.32 ; 1 Corinthiens 10.2 ; 2 Corinthiens 3.7 ; etc. voir enfin Jude 1.9).
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Ou Moyse, fils d’Amram et de Jocabed, naquit en Égypte l’an du monde 2433, avant Jésus-Christ 1567, avant l’ère vulgaire 1571. Son père et sa mère étaient de la tribu de Lévi. Il eut un frère nommé Aaron, et une sœur nommée Marie, dont nous avons déjà parlé ailleurs, et dont nous serons encore obligés de parler dans la vie de Moïse. Marie était l’aînée d’Aaron et de Moïse. Aaron était né trois ans avant Moïse, et Marie peut-être cinq ou six ans avant Aaron. Quelque temps avant la naissance de Moïse (Exode 1.8-9), le roi d’Égypte avait fait un édit qui ordonnait que l’on mît à mort tous les enfants mâles qui naîtraient aux Hébreux, et que l’on ne réservât que les filles. Les parents de Moïse ne pouvant se résoudre à obéir à cette ordonnance, cachèrent pendant trois mois leur enfant dans leur maison : mais voyant qu’ils ne pouvaient plus le tenir caché, ils prirent le parti de l’exposer, laissant à la Providence le soin de sa conservation. Ils l’enfermèrent dans une espèce de petite nacelle de jonc, et l’exposèrent sur le bord du Nil, et envoyèrent Marie sa sœur pour observer de loin ce qui en arriverait(Exode 2.3-5). Or la fille de Pharaon, roi d’Égypte, étant venue vers le même temps sur le fleuve pour se baigner ou pour laver le linge (Exode 2.5), et ayant remarqué ce panier sur le bord, parmi les roseaux, elle se le fit apporter, l’ouvrit ; et étant touchée de la beauté de l’enfant, elle en eut compassion, ne doutant pas que ce ne fût un des enfants des Hébreux.
Alors Marie, sœur du petit Moïse, s’approcha et lui dit : Vous plaît-il que j’aille quérir une femme des Hébreux pour allaiter cet enfant ? La princesse lui dit : Allez ; et elle amena Jocabed, mère de Moïse, à qui l’on donna l’enfant ; et la princesse lui dit de le lui nourrir, et qu’elle lui paierait sa peine. Elle donna à l’enfant le nom de Moyses, qui en égyptien signifie celui qui a été sauvé des eaux (Exode 2.10). MÔ ou moï signifie de l’eau en égyptien, et uses celui qui en est tiré. C’est ce que disent Josèphe et saint Clément d’Alexandrie (Joseph. Antiquités judaïquesl. 2, et Clem. Alex. 1.1. Strom). Mais M. l’abbé Renaudot, qui s’est appliqué à la langue égyptienne, dit qu’en cette langue Mooou signifie l’eau, et si, tirer, prendre. Josèphe nomme Thermuthis la fille de Pharaon qui sauva Moïse. Elle l’adopta pour son fils, et eut soin qu’il fût instruit de toutes tes sciences qui étaient alors célèbres dans l’Égypte (Actes 7.22) Mais Amram et Jocabed, qui le nourrirent dans son enfance, lui enseignèrent tout ce qui concernait la religion et l’histoire de ses pères. Ils lui apprirent la langue hébraïque, et lui inspirèrent du dégoût et de l’éloignement des grandeurs et des avantages qu’il pouvait espérer à la cour de Pharaon ; en sorte qu’étant devenu grand, il ne voulut pas reconnaître pour sa mère la princesse qui l’avait adopté (Hébreux 11.24-26), préférant d’avoir part à l’affliction de son peuple, à tous les plaisirs de la cour, dont il ne pouvait jouir sans blesser son innocence, envisageant dès lors les récompenses éternelles, et faisant plus de cas de participer aux ignominies du Sauveur, que de posséder tous les trésors de l’Égypte.
Saint Clément d’Alexandrie dit que les parents de Moïse lui imposèrent d’abord le nom de Joakim, qu’il reçut à la circoncision. La fille de Pharaon lui donna celui de Moïse, en mémoire de ce qu’il avait été tiré des eaux ; et enfin on croyait que dans le ciel il avait le nom de Melshi ; car encore que l’Écriture marque expressément que Moïse est mort, les Juifs croyaient pourtant qu’il était vivant dans le ciel, comme on le verra ci-après. Saint Clément d’Alexandrie ajoute que quand il fut grand, on lui donna les plus excellents maîtres qui fussent dans l’Égypte, qui lui enseignèrent l’arithmétique, la géométrie, la musique, la médecine et toute la science des sons et de l’harmonie, tant des voix que des instruments ; et outre cela, la, philosophie symbolique, que l’on enseigne par le moyen des lettres hiéroglyphiques. On lui montra aussi tout ce qui concerne la langue et l’écriture des Égyptiens. Il apprit l’astronomie des Chaldéens et des Égyptiens. Philon dit à-peu-près la même chose. Il ajoute que l’on fit venir des Grecs pour lui montrer tous les arts libéraux ; que les Assyriens lui enseignèrent leurs lettres, et les Égyptiens les mathématiques. Eupolème, cité dans saint Clément d’Alexandrie et dans Eusèbe, dit que Moïse est le premier des sages ; qu’il donna le premier aux Hébreux l’art de la grammaire ; que les Phéniciens la reçurent des Hébreux, et les Grecs des Phéniciens.
Josèphe a fort embelli l’histoire de Moïse, et on croit avec assez de fondement qu’il n’en a rien dit que ce qu’on croyait de son temps parmi les Juifs. [Voyez Hisoire]. Voici donc le précis de ce qu’il en raconte : Le roi d’Égypte avait une fille nommée Thermuthis, laquelle étant allée se divertir sur le bord du fleuve du Nil, vit dans l’eau un petit coffre flottant. Elle se le fit apporter par des nageurs ; et y ayant trouvé un enfant d’une beauté tout extraordinaire, elle fit venir quelques femmes pour lui donner à téter ; mais l’enfant n’ayant voulu prendre la mamelle d’aucune de celles qui lui furent présentées, Marie, sœur de l’enfant, s’approcha comme sans dessein, et dit à la princesse qu’il était inutile de faire venir d’autres nourrices, et que l’enfant ne prendrait du lait que d’une femme de la race des Hébreux ; et elle s’offrit en même temps d’en faire venir une. Elle alla et ramena Jocabed, sa propre mère et mère de l’enfant, laquelle ayant présenté sa mamelle au jeune Moïse, il la prit sans difficulté ; et la princesse pria la mère d’en avoir soin et de l’allaiter.
La beauté du jeune Moïse était si grande, et il marquait tant d’esprit et de bonne grâce dans tout ce qu’il faisait, que tout le monde en était charmé, et qu’on ne pouvait se lasser de le voir. La princesse Thermuthis qui n’avait point d’enfants, l’adopta ; et lorsqu’il fut âgé de trois ans, elle le présenta au roi son père en lui disant qu’elle l’avait choisi pour son fils, à cause de ses rares qualités, et qu’elle souhaitait qu’il eût le bonheur de lui succéder dans le royaume d’Égypte. En même temps elle mit cet enfant entre les mains de son père. Le roi le reçut dans son sein, et pour faire plaisir à Thermuthis, mit en riant son diadème sur la tête de cet enfant : mais Moïse l’arracha aussitôt, le laissa tomber par terre et le foula aux pieds, ce qui fut regardé comme un mauvais augure ; et le même prêtre qui avait prédit que la naissance de cet enfant serait fatale à l’Égypte s’écria qu’il fallait le faire mourir, et que l’Égypte ne trouverait sa sûreté que dans sa mort. Aussitôt Thermuthis l’enleva sans que le roi s’y opposât ; et sans se mettre en peine du cri du devin, elle le fit élever d’une manière proportionnée aux grands desseins qu’elle avait sur lui.
Lorsqu’il fut devenu grand, la Providence lui fit naître une occasion de faire éclater sa capacité et sa valeur. Les Éthiopiens qui demeuraient au midi et au-dessus de l’Égypte, causaient de grands ravages dans les terres des Égyptiens. Ceux-ci se mirent en campagne avec une grande armée, marchèrent contre les Éthiopiens, livrèrent la bataille, furent vaincus : une partie fut passée au fil de l’épée ; le reste fut obligé de prendre la fuite. Les Éthiopiens, enflés de cet heureux succès, s’avancèrent plus avant sur les terres des Égyptiens jusqu’à Memphis et même jusqu’à la mer, faisant le dégât dans tout le pays, et enlevant un grand butin. Les Égyptiens ne se trouvant pas en état de leur résister, consultèrent l’oracle, qui leur dit qu’il fallait avoir recours à l’aide d’un Hébreu. Le roi pria Thermuthis de lui donner Moïse, afin qu’il lui pût confier la conduite de son armée. Thermuthis ne le lui accorda qu’après lui avoir fait promettre avec serment qu’il ne serait rien attenté contre la personne de Moïse. Dès qu’il se fut mis à la tête de Patinée égyptienne, il songea aux moyens de prévenir les Éthiopiens, et de les attaquer avant qu’ils eussent pu savoir sa marche. Il prit la résolution de mener son armée non le long du Nil, qui est la route ordinaire, mais par le dedans du pays où il est extrêmement dangereux de passer, à cause de la multitude des serpents et des bêtes venimeuses qui s’y rencontrent.
Voici de quoi il s’avisa pour réussir dans cette entreprise : il fit faire des cages d’osier, qu’il remplit d’une sorte d’oiseaux très-communs en Égypte, nominés ibis, et fort ennemis des serpents et des autres insectes venimeux dont l’ibis se nourrit. Lors donc qu’il fut arrivé dans ces lieux où les serpents sont le plus à craindre, il lâcha les ibis, qui détruisirent les serpents, et garantirent l’armée de leurs morsures. Par ce moyen il arriva sur les terres des Éthiopiens, et il les surprit lorsqu’ils s’y attendaient le moins. Il les tailla en pièces, entra dans leur pays, prit plusieurs de leurs villes et réduisit les Éthiopiens à s’enfermer dans la ville de Saba, à qui Cambyses donna dans la suite le nom de Meroë, les y assiègea et fut assez longtemps occupé à ce siège, parce que la ville étant située dans une île, et d’ailleurs très-bien fortifiée, il ne pouvait la presser autant qu’il aurait voulu. Mais dans cet intervalle il arriva une chose qui lui facilita la prise de la ville sans aucun danger.
Tharbis, fille du roi d’Éthiopie, ayant vu de dessus les murailles Moïse qui combattait vaillamment à la tête de l’armée égyptienne, conçut pour lui un très-grand amour, fondé sur l’admiration où elle était de sa valeur et de sa conduite, qui avait su rétablir les affaires des Égyptiens, et réduire les Éthiopiens, peu auparavant victorieux, à ne pouvoir tenir devant lui. Elle lui envoya donc secrètement faire des propositions de l’épouser. Moïse y consentit, à condition qu’elle lui livrerait la ville. Elle exécuta sa promesse. Moïse entra dans Méroë, épousa Tharbis et s’en retourna avec son armée victorieuse en Égypte. Mais au lieu d’y trouver le repos et d’éprouver les effets de la reconnaissance que tant de bons offices lui devaient mériter, il se vit exposé à l’envie et accusé auprès du roi d’avoir commis un meurtre. Pharaon, à qui la valeur et la réputation de Moïse donnaient de l’ombrage, était résolu de le faire mourir : mais Moïse s’étant aperçu de ce mauvais dessein, se retira par le désert dans le pays de Madian, n’osant aller par les chemins ordinaires, de peur d’être arrêté par les gardes qu’on y avait mis pour le prendre.
Mais Moïse lui-même ne nous dit rien de ces particularités. Voici comme il raconte son histoire (Exode 2.11-12) : En ce temps-là Moïse étant devenu plus grand, alla voir ses frères, et fut témoin de l’accablement où les Égyptiens les avaient réduits. Il vit un Égyptien qui outrageait un Hébreu ; et ayant jeté les yeux de tous côtés, et n’ayant vu personne, il se jeta sur l’Égyptien, le tua et le cacha dans le sable. Le lendemain, il trouva deux Hébreux qui se querellaient, et il dit à celui qui outrageait l’autre : Pourquoi frappez-vous votre frère ? Celui-ci répondit ; Qui vous a établi notre prince et notre juge ? Voulez-vous me tuer comme vous tuâtes hier l’Égyptien ? Moïse eut peur, et il dit en lui-même : Comment cela s’est-il pu découvrir ? Pharaon ayant su ce qui s’était passé, cherchait le moyen d’arrêter Moïse, et de le faire mourir. Mais Moïse se sauva dans le pays de Madian, au delà de la mer Rouge, dans l’Arabie Pétrée, vers le mont Sinaï. Y étant arrivé, il s’assit près d’un puits : et comme il était là, sept filles de Jéthro, prêtre de Madian, y vinrent aussi pour puiser de l’eau et pour abreuver leurs troupeaux. Lors donc qu’elles eurent rempli les abreuvoirs, il survint des pasteurs qui les chassèrent. Mais Moïse, ayant pris leur défense, écarta les pasteurs, et leur aida à faire boire leurs brebis.
Lorsqu’elles furent de retour chez leur père, elles lui racontèrent ce qui leur était arrivé ; et Jéthro leur dit : Où est cet homme, et pourquoi l’avez vous laissé aller ? Faites-le venir, afin que nous exercions envers lui les devoirs de l’hospitalité. Moïse étant venu, et ayant été quelque temps avec Jéthro, il s’engagea avec serment de demeurer avec lui. Jéthro lui donna Séphora sa fille en mariage, et elle devint mère d’un fils que Moïse nomma Gersam, disant : J’ai été étranger dans un pays éloigné. Elle eut ensuite encore un autre fils, à qui Moïse donna le nom d’Eliézer, disant : Le Dieu de mon père m’a secouru et m’a délivré de la main de Pharaon. Longtemps après (Exode 2.23-24), le roi d’Égypte mourut ; et les enfants d’Israël, gémissant sous le poids des travaux dont ils étaient accablés, crièrent vers le ciel, et le Seigneur les exauça.
Or, Moïse s’occupait à paltre les brebis de Jéthro, son beau-père ; et ayant un jour conduit son troupeau bien avant dans le désert, il vint jusqu’à la montagne d’Horeb (Exode 2.1-3) ; et le Seigneur lui apparut dans un buisson qui brûlait sans se consumer. Moïse étonné de voir cette merveille, dit en lui-même : Il faut que j’aille reconnaître pourquoi ce buisson ne se consume pas. Mais le Seigneur voyant qu’il s’approchait, lui dit du milieu du buisson : « Moïse, n’approchez pas d’ici, déliez les souliers de vos pieds : car le lieu où vous êtes est une terre sainte. » Il ajouta : « Je suis le Dieu de votre père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, j’ai vu l’affliction de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai ouï leurs cris et leurs gémissements, causés par la dureté de ceux qui président à leurs travaux ; et je suis descendu pour les délivrer de cette servitude où ils gémissent, et pour les faire entrer dans une terre où coulent des ruisseaux de lait et de miel, dans le pays des chananéens, des Héthéens, des Hévéens, des Phérézéens et des Amorrhéens. J’ai jeté les yeux sur vous, pour vous envoyer en Égypte vers Pharaon, afin que vous tiriez les enfants d’Israël de l’Égypte. »
Moïse s’était déchaussé et s’était couvert le visage dès qu’il eut entendu le Seigneur ; tuais lorsqu’il ouït qu’il voulait l’envoyer vers Pharaon, il s’en excusa. Et le Seigneur lui dit : « Je serai avec vous ; et pour marque que c’est moi qui vous envoie, c’est que quand vous aurez tiré mon peuple de l’Égypte, vous viendrez sur cette montagne pour m’offrir des sacrifices. Ainsi ne doutez ni de ma vocation, ni du succès de votre entreprise. » Moïse répliqua : « Si je vais dire aux enfants d’Israël : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous, pour vous tirer de l’Égypte ; s’ils me demandent quel est son nom, que leur dirai-je ? » Vous direz : « Je suis celui qui suis, je suis envoyé de la part de celui qui est, de celui qui a l’être par excellence, et qui est l’auteur de tous les êtres créés. Vous dires donc à vos frères que je vous ai envoyé vers eux,.et que je veux les faire entrer dans le pays que j’ai promis à leurs pères. Ils écouteront votre voix et vous croiront. Vous vous présenterez aussi devant Pharaon, et vous lui direz : Le Dieu des Hébreux nous a ordonné d’aller trois journées dans le désert, pour y sacrifier au Seigneur. Je sais qu’il ne vous écoutera pas et qu’il ne vous laissera sortir que forcé par une main puissante. J’étendrai ma main, je frapperai l’Égypte de diverses plaies, et je forcerai les Égyptiens à vous laisser aller. »
Comme Moïse continuait à s’excuser, le Seigneur lui dit de jeter sa verge par terre ; et aussitôt elle fut changée en serpent. Dieu lui dit de la reprendre. Il la reprit, et elle parût une verge comme auparavant. Ensuite il lui dit : Mettez la main dans votre sein. Il l’y mit, et il l’en tira toute chargée de lèpre. Dieu lui ordonna de la remettre. Il la remit, et elle parut nette comme auparavant. Vous ferez ces deux miracles devant les enfants d’Israël. Si après cela ils ne vous croient pas, prenez de l’eau du Nil, répandez-la sur la terre, et aussitôt elle sera changée en sang. Moïse lui dit : Seigneur, je vous prie de m’écouter : je ne suis point éloquent, ni propre à l’emploi dont vous voulez m’honorer. Je n’ai jamais eu beaucoup de facilité à parler ; et depuis même que vous m’avez parlé, je me sens la langue plus pesante et plus embarrassée. Le Seigneur lui dit : Qui a fait la bouche de l’homme ? N’est-ce pas moi ? Allez, je serai dans votre bouche et je vous enseignerai ce que vous aurez à dire. Moïse ne se rendant pas encore, le Seigneur lui dit : Je sais qu’Aaron, votre frère, est homme éloquent : il doit venir au-devant de vous ; dites-lui ce que je vous ai ordonné ; je serai dans votre bouche et dans ta sienne. Ce sera lui qui parlera pour vous ; il sera votre langue, et vous lui tiendrez lieu de Dieu (Exode 4.16). Prenez aussi cette verge, qui sera l’instrument dont vous vous servirez pour faire tous vos miracles.
Moïse étant donc retourné chez Jéthro, lui dit qu’il allait voir ses frères en Égypte, sans lui expliquer davantage le sujet de son voyage. Il prit sa femme et ses enfants, et se mit en chemin. Mais lorsqu’il fut arrivé à l’hôtellerie, l’ange du Seigneur voulait tuer Eliézer, son second fils. On croit que c’est parce qu’il n’était pas encore circoncis. Séphora donc prit aussitôt une pierre tranchante et circoncit son fils ; et se jetant aux pieds de Moïse, elle lui dit : Vous m’êtes un époux de sang. Après quoi elle s’en retourna chez Jéthro, son père, avec ses deux enfants. Presqu’en même temps Aaron [qui était toujours resté en Égypte] reçut ordre de Dieu de venir trouver Moïse son frère. Ils se rencontrèrent à la montagne d’Horeb, et [s’embrassèrent (Voyez Baiser)]. Moïse lui fit le récit de tout ce que le Seigneur lui avait ordonné pour la délivrance, de son peuple de l’Égypte. Étant arrivés ensemble dans ce pays, ils assemblèrent les principaux des enfants d’Israël. Aaron leur exposa ce que le Seigneur avait dit à Moïse, et ils demeurèrent persuadés que le Seigneur avait visité son peuple.
Après cela Moïse et Aaron vinrent trouver Pharaon, et lui dirent que le Dieu des Hébreux lui ordonnait de les laisser aller trois jours de chemin, dans le désert d’Arabie, pour lui offrir des sacrifices. Pharaon répondit qu’il ne connaissait point le Dieu des Hébreux, et qu’il ne les laisserait point sortir de ses États ; et en même temps il ordonna qu’on ne donnât plus aux Israélites, comme auparavant, de la paille pour faire de la brique, disant : Ils sont trop nombreux et trop à leur aise, il faut les accabler de travaux. Le peuple s’en prit à Moïse, et Moïse s’en plaignit au Seigneur, qui lui dit (Exode 6.1-2 ; 7.1-3) : Vous allez voir les plaies dont je frapperai les Égyptiens. J’endurcirai le cœur de Pharaon, et il ne laissera pas aller mon peuple que forcé par une main puissante. Moïse et Aaron étant venus trouver Pharaon, et lui ayant de nouveau exposé les ordres du Seigneur, Aaron jeta devant lui la verge miraculeuse, qui fut aussitôt changée en serpent Pharaon fit venir ses magiciens, dont les principaux étaient Jannès et Mambrès (2 Timothée 3.8), lesquels, par leurs enchantements, changèrent aussi leurs verges en serpents. Mais la verge de Moïse changée en serpent mangea et dévora celles des magiciens.
Après cela le Seigneur frappa l’Égypte de dix plaies différentes, dans l’espace d’un assez petit nombre de jours.
La première plaie, qui fut celle du sang, Moïse ayant changé en sang les eaux du Nil, arriva le dix-huitième jour du sixième mois qui dans la suite fut nommé adar, et qui répond à notre mois de février. Cette plaie dura environ sept jours. [Voyez eaux changées en sang].
La seconde plaie, qui est celle des grenouilles (Exode 8.2-3), arriva vers le 25 du même mois. Elle ne dura qu’un jour.
La troisième plaie, qui est celle des poux Exode 8.17), sciniphès, arriva le 27 du même mois.
Le lendemain Moïse menaça Pharaon de la quatrième plaie, qui est celle des moucherons (Exode 8.17-24), laquelle arriva le 29, et qui, à l’instante prière de Pharaon, fut ôtée le 30 du mois adar.
La cinquième plaie, qui est celle de la peste, ou de la mortalité des animaux (Exode 8.1-3), arriva vers le second jour du septième mois, qui dans la suite fut le premier de l’année sainte, et appelé nisan. Le troisième jour, elle cessa.
La sixième plaie est celle des ulcères (Exode 8.10-12) et des pustules, qui attaquèrent tous les Égyptiens et qui empêchèrent même les magiciens de Pharaon de se trouver devant ce prince, et de contrefaire par leurs prestiges les miracles de Moïse. Cette plaie dura deux jours, savoir, le troisième et le quatrième jour de nisan, nommé abib par Moïse.
La septième plaie, qui fut celle des tonnerres, de la pluie, de la grêle et de la foudre (Ecclésiaste 8.17-18), arriva le cinquième jour du même mois, et ne dura qu’un jour.
La huitième plaie, qui fut celle des sauterelles (Exode 8.4-13), qui ravagèrent tout ce que la grêle avait épargné, fut annoncée par Moïse le septième du même mois de nisan ; mais elle n’arriva que le huitième.
La neuvième, qui est celle des ténèbres (Exode 8.17-18) qui couvrirent toute l’Égypte pendant trois jours, la terre de Gessen où étaient les Hébreux, jouissant de la clarté comme à l’ordinaire ; cette plaie arriva le dixième de nisan ; et le même jour Moïse ordonna aux Hébreux de préparer un agneau pour la Pâque qui se devait faire quatre jours après (Exode 12).
La dixième plaie fut celle de la mort des premiers-nés (Exode 12.23-30) des Égyptiens, qui furent mis à mort par l’ange exterminateur la nuit du 14 au 15 de nisan, qui est la même nuit dans laquelle les Hébreux sortirent de l’Égypte.
Pharaon, pendant que la plaie des ténèbres durait encore, envoya quérir Moïse et Aaron, et leur dit (Exode 10.23-24) qu’ils pouvaient aller sacrifier à leur Dieu, à condition qu’ils laisseraient dans le pays leurs bestiaux et leurs troupeaux. Moïse lui répondit que Dieu, n’ayant pas marqué quelles sortes d’animaux il voulait qu’on lui sacrifiât, ils n’en pouvaient laisser aucun en Égypte, et qu’ils devaient les mener tous au lieu marqué. Mais Dieu permit que Pharaon endurcit son cœur, et il dit à Moïse : Retirez-vous ; et ne vous présentez jamais devant moi ; la première fois que vous y paraîtrez, je vous ferai mourir. Moïse sortit donc en lui disant : Je ne verrai plus votre face. En effet, il ne revint plus au palais que lorsque le roi l’y manda, pour lui commander de sortir promptement de l’Égypte.
Le quatorzième jour du mois abib ou nisan, au soir, les Hébreux immolèrent l’agneau de la Pâque ou du passage du Seigneur, et arrosèrent de son sang le dessus et les deux jambages de leur porte, afin que l’ange exterminateur, passant par-devant leurs maisons, n’y entrât point et épargnât leurs premiers nés. Vers le milieu de la nuit (Exode 12.29), le Seigneur frappa de mort tous les premiers-nés des Égyptiens, depuis le premier-né de Pharaon jusqu’au premier-né des esclaves ; et il s’éleva un grand cri par toute l’Égypte : en sorte que Pharaon fit appeler Moïse et Aaron, et leur dit : Allez promptement faire vos sacrifices à votre Dieu, emmenez vos femmes, vos enfants el votre bétail, et en partant priez pour moi. Les Égyptiens les pressaient aussi de sortir ; en sorte qu’ils ne leur laissèrent pas le loisir de faire du pain et d’y mêler le levain. Ils emportèrent de la pâte crue, et firent en chemin du pain sans levain, comme ils purent. D’où vient que dans la suite ils se servirent de pain sans levain pendant toute l’octave de la Pâque.
Ils partirent de Ramessé au nombre de six cent mille hommes de pied, sans compter les femmes, les petits enfants et les étrangers, qui s’étaient joints à eux. Moïse emporta les os du patriarche Joseph (Exode 13.19), qui avait demandé qu’on lui fit cette grâce, quelque temps avant sa mort (Genèse 50.23). Les Hébreux étant sortis de Ramessé, vinrent à Socoth ; de Socoth à Ethan, et d’Ethan ils retournèrent vers Phihahirot, qui est entre la mer et Magdalum, vis-à-vis Béelséphon (Exode 14). À peine y étaient-ils arrivés, que Pharaon vint avec une puissante armée pour les y attaquer et les forcer de retourner en Égypte. Mais le Seigneur mit entre le camp d’Israël et celui des Égyptiens une nuée qui était lumineuse du côté des Hébreux, et ténébreuse du côté des Égyptiens. Les Hébreux, effrayés du péril où ils étaient, commencèrent à murmurer contre Moïse. Mais il les rassura, leur promettant le secours du Seigneur ; et en même temps le Seigneur ordonna à Moïse d’étendre sa verge sur la mer Rouge, d’en séparer les eaux et de faire passer le peuple au milieu de son lit. Moïse obéit ; la mer se sépara, un vent impétueux, qui souffla toute la nuit, en dessécha le fond ; les Hébreux y entrèrent, et la passèrent heureusement. On peut voir ce que nous avons dit sur l’article de la Mer Rouge. Le lieu où ils la passèrent est à deux ou trois lieues au-dessous de sa pointe ou de son extrémité, à l’endroit nommé Colsum ou Clysma, dans lequel on a prétendu montrer pendant assez longtemps les vestiges et les débris des roues des chariots des Égyptiens.
Les Égyptiens s’étant aperçus vers le point du jour que les Hébreux s’en étaient enfuis au travers des eaux séparées, voulurent les y poursuivre, et entrèrent après eux dans le lit de la nier : mais le Seigneur fit lever un vent qui ramena ses eaux, qui jusqu’alors étaient demeurées suspendues aux deux côtés du chemin ; en sorte que, de toute l’armée de Pharaon, il n’en échappa pas un seul (Exode 14.28-29). Le flux rejeta leurs corps sur le bord, et les Israélites profitèrent de leurs armes et de leurs dépouilles. Alors Moïse chanta au Seigneur un cantique d’actions de grâces (Exode 15.1-2) ; et s’avançant vers Sinaï, ils furent trois jours dans le désert de Sur, où ils ne trouvèrent point d’eaux. Le quatrième [cinquième] campement fut à Mara, où ils ne trouvèrent que des eaux amères ; ce qui jeta le peuple dans l’impatience et le murmure. Mais Moïse ayant crié au Seigneur, Dieu lui montra un certain bois qui, ayant été jeté dans les eaux, les adoucit et les rendit potables. De là ils vinrent à Elim, où il y avait douze fontaines d’eau douce et soixante-dix palmiers [Voyez Marches et campements].
Le quinzième jour du second mois, c’est-à-dire, un mois entier depuis leur sortie d’Égypte, les Hébreux partirent d’Elim (Exode 16.1-3) et vinrent au désert de Sin, entre Elim et Sinaï, où le peuple, ennuyé de la longueur du chemin, commença à murmurer contre Moïse, en disant : Plût à Dieu que nous fussions morts dans l’Égypte, où nous étions assis sur des marmites de viandes, et où nous mangions du pain en abondance ! Mais le Seigneur parla à Moïse et lui promit qu’il ferait pleuvoir du ciel une nourriture pour ce peuple. Moïse en donna avis au peuple, et leur dit que le jour du sabbat cette nourriture ne tomberait point, et que le jour précèdent ils eussent à en amasser le double des autres jours. Le soir même de ce jour-là, le camp d’Israël fut tout couvert de cailles, qui y furent portées par le vent ; et le lendemain matin on vit tout autour du camp une espèce de bruine, ou comme de petits grains de la couleur du bdelliuin, et de la forme de la coriandre. Le peuple, ayant vu cela, se disait l’un à l’autre : Man-hu : c’est-à-dire : Qu’est-ce que cela ? Ce qui fit donner à cette pourriture le nom de manne. Ils prirent donc une grande quantité de cailles, et ramassèrent de la manne. Mais Moïse leur ordonna de n’en prendre qu’un gomor par tête. Ainsi ils eurent abondamment de quoi se nourrir pendant tout leur voyage, car la manne ne manqua jamais de tomber, si ce n’est le jour du sabbat, pendant quarante ans, jusqu’à leur entrée dans la terre promise. Voyez ci-devant l’article Manne. Alors Moïse dit à Aaron de remplir un gomor de manne, et de le mettre devant le Seigneur, afin qu’il servît de monument dans les générations à venir.
Du désert de Sin, Hébreux arrivèrent à Daphca, de là à Alus, et enfin à Raphidim, où le peuple, manquant d’eau, commença à murmurer (Exode 17.1-3) contre Moïse. Mais le Seigneur leur lira de l’eau du rocher d’Horeb, par le ministère de Moïse ; et c’est l’eau de ce rocher qui leur servit pendant toute leur marche. En ce temps-là, les Amalécites étant venus attaquer les Israélites, Moïse envoya contre eux Josué avec l’élite de ses troupes ; et à l’heure du combat, il se tint avec Aaron et Hur sur une hauteur, d’où il voyait le champ de bataille. Pendant qu’il tenait ses mains élevées en haut, Josué avait l’avantage ; mais aussitôt qu’il les abaissait, les Amalécites reprenaient le dessus. De sorte qu’Aaron et Hur mirent des pierres sous lui, afin qu’il pût s’asseoir ; et ils lui soutinrent les bras, afin qu’il ne se lassât pas. De cette sorte, les Amalécites furent entièrement défaits. Et le Seigneur dit à Moïse : Écrivez cet événement dans un livre, et avertissez-en Josué car je détruirai la mémoire d’Amalec de dessous le ciel.
Le troisième jour du troisième mois depuis leur sortie d’Égypte, ils arrivèrent au pied du mont Sinaï, ou ils demeurèrent un an entier (Exode 19.1-3). C’est là où Dieu leur devait donner sa loi, et régler la forme de leur république ; c’est là ou Dieu avait dit à Moïse qu’il viendrait lui offrir des sacrifices après la sortie d’Égypte. Moïse donc monta sur la montagne, et Dieu lui dit qu’il était disposé à faire alliance avec Israël, et à lui donner sa protection, pourvu que le peuple s’engageât à lui obéir et à lui demeurer fidèle. Moïse rapporta aux Hébreux ce que le Seigneur lui avait dit, et le peuple répondit : Nous ferons tout ce qu’il plaira au Seigneur. Moïse remonta donc sur la montagne, et reporta à Dieu la réponse du peuple. Alors le Seigneur dit à Moïse de descendre, d’ordonner au peuple de se purifier et de se tenir prêt pour le troisième jour, et que dans trois jours le Seigneur descendrait sur la montagne, pour faire alliance avec eux. En effet, le troisième jour, Dieu donna des marques de sa présence sur Sinaï par le feu qui y parut et par les éclats de tonnerre et le son de la trompette qu’on y entendit. Dieu ordonna à Moïse de mettre des barrières au pied de la montagne, afin que nul n’en pût approcher. Puis y étant monté de nouveau, Dieu lui donna la loi du Décalogue (Exode 20), qui comprend le fond de toute la religion des Juifs. Voyez ci-devant l’article Lois. [Voyez aussi le Calendrier des Juifs, au 23 de tizri]
Après cela Dieu donna à Moïse diverses lois cérémonielles et de police, contenues dans les chapitres 21, 22 et 23 de l’Exode. Puis étant descendu de la montagne, il exposa au peuple les lois qu’il venait de recevoir, et les articles de l’alliance que le Seigneur voulait faire avec eux (Exode 24). Et lu peuple ayant répondu qu’il ferait tout ce qu’il plairait au Seigneur, Moïse érigea un autel de pierres brutes (Exode 2à :25) au pied de la montagne, et douze monuments ou douze autres autels, au nom des douze tribus d’Israël. Il fit immoler des holocaustes et des hosties pacifiques au Seigneur ; et ayant pris le sang de ces victimes, il en répandit la moitié sur l’autel, et mit l’autre moitié dans des coupes ; et après avoir lu au peuple les ordonnances qu’il avait reçues du Seigneur, et qu’il avait écrites dans un livre, il arrosa tout le peuple avec le sang qui était dans ces coupes. Ainsi fut conclue cette alliance si célèbre entre le Seigneur et les enfants d’Israël.
Alors le Seigneur dit à Moïse de monter de nouveau sur la montagne avec Josué, son serviteur (Exode 24.12-18), afin qu’il lui donnât le détail des lois et des règlements qu’il voulait qui s’observassent dans le culte public qu’on lui rendrait dans Israël. Il veut qu’on lui érige un tabernacle (Exode 25.1-3 ; Exode 26 ; Exode 27), ou une tente, dans laquelle il recevra les hommages, les sacrlfices et les adorations des Israélites. Il donna à Moïse la description de ce tabernacle, de l’Arche, des autels, des voiles, du chandelier, et de tous les instruments qui y devaient servir ; des habits des prêtres et des ornements du grand prêtre en particulier (Exode 28). Il régla la manière dont les prêtres devaient être consacrés, l’ordre, la manière, la qualité des hosties et des parfums qu’on devait offrir (Exode 29, Exode 30). Il lui désigna Béséléel et Ooliab, qui devaient exécuter tout le travail du tabernacle (Exode 31). Enfin Dieu lui donna les tables de la loi, qui contenaient le Décalogue écrit de la main du Seigneur (Exode 22.18) ; et en même temps il lui dit que le peuple qu’il avait tiré de l’Égypte, avait bientôt oublié ses promesses et ses engagements, puisqu’il venait de faire une idole jetée en fonte, et qu’il avait rendu ses adorations à un veau d’or (Exode 32.7-9). Le Seigneur ajouta qu’il était près d’exterminer ce peuple indocile. Mais pour vous, ajouta-t-il, je vous rendrai père et chef d’une grande nation (Exode 32.11-13). Moïse se jeta aux pieds du Seigneur, et le conjura d’épargner son peuple. Dieu l’exauça et le renvoya dans le camp, après qu’il eut été sur la montagne quarante jours et quarante nuits sans manger.
Comme il descendait, Josué entendit le bruit du peuple qui jetait de grands cris, et il dit à Moïse : On entend dans le camp comme le cri de personnes qui combattent. Mais Moïse qui savait ce qui était arrivé, lui dit : Ce n’est pas là le cri de gens qui s’animent au combat, mais j’entends des cris de joie ; et étant arrivés plus près du camp, et voyant le veau d’or et les-danses du peuple, il jeta par terre et brisa les tables qu’il portait ; et ayant pris le veau qu’ils avaient fait, il le fit fondre, le réduisit en poudre et répandit la poudre dans l’eau, dont il donna à boire aux Hébreux. Voyez l’article Veau d’or. Moïse fit ensuite une forte réprimande à Aaron de ce qu’il avait eu la faiblesse de condescendre à la demande du peuple, qui lui avait demandé des dieux sensibles et jetés en fonte. Aaron s’excusa le mieux qu’il put. Puis Moïse s’étant misà la porte du camp, dit : Si quelqu’un est au Seigneur, qu’il se joigne à moi. Et tous les enfants de Lévi s’étant assemblés autour de lui, il leur dit : Voici ce que dit le Seigneur : Que chacun de vous prenne son épée, qu’il aille et revienne d’une porte à l’autre au travers du camp, et que chacun tue son frère, son ami et son parent. Les enfants de Lévi exécutèrent ce qui leur avait été dit, et il y eut ce jour-là vingt-trois mille hommes de tués.
Le lendemain Moïse parla au peuple, leur remontra la grandeur de leur péché, et leur dit qu’il allait remonter sur la montagne, pour voir s’il pourrait leur en obtenir le pardon. Il monta et supplia le Seigneur de pardonner à son peuple, ou si vous ne le voulez pas faire, ajouta-t-il, effacez-moi de votre livre. Le Seigneur lui répondit qu’il n’effacerait de son livre que celui qui l’aurait offensé, qu’il voulait bien ne pas abandonner son peuple, qu’il lui donnerait son ange pour le conduire dans le pays qu’il lui avait promis ; mais que le crime qu’il avait commis, ne demeurerait pas impuni, qu’il saurait le châtier au jour de sa vengeance ; et que pour lui, il n’irait pas avec eux, qu’il se contenterait d’y envoyer son ange (Exode 33.1-3). Moïse ayant rapporté ces paroles aux Israélites, ils en furent fort affligés et s’humilièrent devant le Seigneur ; ils quittèrent leurs ornements au pied du mont Horeb. Et Moïse, pour marquer encore davantage l’indignation de Dieu, transporta hors du camp le tabernacle, où le Seigneur avait accoutumé de lui parler face-à-face et de lui donner ses ordres. Moïse ne cessant d’insister auprès de lui et de le prier de conduire lui-même son peuple dans la terre promise, il se laissa enfin fléchir et promit de ne le point abandonner. Alors le législateur lui demanda une seconde grâce, qui était qu’il lui fit voir sa gloire. Le Seigneur lui répondit qu’il ne pouvait lui faire voir sa face ; car nul homme vivant n’en pourrait supporter la vue ; mais qu’il passerait devant l’ouverture d’un rocher, où Moïse se serait mis, et qu’il le verrait par derrière et en passant.
Moïse monta ensuite sur la montagne, portant de nouvelles tables de pierre, qu’il avait préparées (Exode 34). Dieu lui manifesta sa gloire, ainsi qu’il le lui avait promis. Il lui donna de nouveau le Décalogue et divers autres préceptes ; et après quarante jours et quarante nuits, il descendit de la montagne, portant les deux tables du Témoignage ; et il ne savait pas que son visage jetait des rayons de lumière, qui lui étaient restés de l’entretien qu’il avait eu avec le Seigneur. Aaron et les enfants d’Israël le voyant en cet état, n’osaient s’approcher de lui : mais Moïse les rassura, leur parla ; et après qu’il eut achevé son discours, il mit un voile sur son visage, afin qu’on lui pût parler avec plus de liberté. Alors il commença à exécuter ce que le Seigneur lui avait ordonné touchant le tabernacle du Témoignage. Il fit publier dans le camp que quiconque aurait des métaux précieux, ou des pierreries, des fils, ou des laines, ou des fourrures, ou des bois précieux propres à l’ouvrage du tabernacle, pourrait en faire son offrande au Seigneur (Exode 35 ; Exode 36 ; Exode 37). Les Israélites, animés d’un saint zèle, apportèrent à l’envi tout ce qu’ils avaient de propre à ce dessein ; en sorte que Béséléel et Ooliab furent obligés de dire à Moïse que le peuple offrait plus qu’il ne fallait (Exode 36.5-7), et qu’il devait faire publier par des hérauts dans le camp, que nul n’eût à rien apporter davantage.
Outre ce que chacun offrit volontairement, le Seigneur ordonna que chaque Israélite fournirait un demi-sicle, ou seize sols, deux deniers et un peu plus par tête ; et afin que cette contribution se fit avec plus d’ordre, il fit faire un dénombrement (Exode 30.11-12 ; 38.25-26) de tout Israël, depuis l’âge de vingt ans et au-dessus ; et il s’en trouva six cent trois mille cinq cent cinquante, qui ayant payé chacun un demi-sicle, il en résulta une somme de cent talents d’argent et mille sept cent soixante-quinze sicles. Les cent talents d’argent font quatre cent quatre-vingt-six mille sept centdix-huit livres quinze sols, et les mille sept cent soixante-quinze sicles font vingt-sept mille six cent soixante-dix livres cinq sols et quelques deniers. On travailla six mois entiers à l’ouvrage du tabernacle ; savoir, depuis le sixième mois de l’année sainte, et après la sortie d’Égypte, de l’an du monde 2513, jusqu’au premier jour du premier mois (le l’année suivante 2514, avant Jésus-Christ 1486, avant l’ère vulgaire 1490. Ce premier jour de nisan, qui répondait au 21 avril, selon Ussérius, le tabernacle de l’alliance fut dressé, et la gloire du Seigneur le remplit (Exode 4à :2,17,34). Lévitique 14 du même mois, les Israélites firent la seconde Pâque depuis leur sortie d’Égypte (Nombres 9.1-14) ; et vers le même temps, Moïse publia les rois qui sont comprises dans les sept premiers chapitres du Lévitique. Il consacra Aaron et ses fils, et oignit et dédia le tabernacle, tous ses vases et tout ce qui lui appartenait.
Le premier jour du second mois de la même année, Moïse fit un second dénombrement du peuple, dans lequel les lévites furent comptés à part et destinés au service du Tabernacle. Moïse régla leurs fonctions et les charges qu’ils devaient porter dans les marches du désert (Nombres 1.2 ; 3.3-34,51 8.5-26). L’on régla aussi l’ordre que les tribus devaient tenir dans les campements et dans les marches, afin que dans une telle multitude, il n’y eût point de confusion (Nombres 2.1-3). Les princes des tribus firent chacun leur offrande au tabernacle, chacun à son rang et à son jour, pendant les douze jours (Nombres 7.1-2) que dura la consécration et la dédicace de ce saint lieu. Enfin Moïse fit vers le même temps plusieurs ordonnances qui regardaient la pureté que l’on devait apporter aux choses saintes, les souillures que l’on devait éviter, et la manière dont on devait s’approcher du tabernacle.
Sur la fin de l’année que le peuple passa à u pied du mont Sinaï, Jéthro, beau-père de Moïse, lui amena dans le camp sa femme Séphora et ses deux fils Gersom et Eliézer (Exode 18.1-2, Deutéronome 1.9-18, Nombres 10.29). Moïse le reçut avec tout l’honneur possible ; et à sa persuasion, il changea l’ordre qu’il avait établi pour la reddition de la justice. Il établit des juges subalternes, qui le soulageaient dans le jugement des différends, en jugeant les causes de moindre conséq uence, et en lui renvoyant celles qui étaient d’une plus difficile discussion. Peu de temps après, la colonne de nuée qui conduisait les Israélites, s’étant élevée, ils décampèrent de Sinaï, pour aller vers Pharan. Moïse nec nous dit les noms que de deux campements, entre Sinaï et Cadès ; savoir Tabéera, c’est-à-dire, Embrasement, et Kiberoth-hanaubah, c’est-à-dire, les Sépulcres de concupiscence. Nous avons parlé de tous ces campements chacun sous son article particulier.
Ce fut à l’occasion de l’arrivée de Séphora au camp, qu’Aaron et Marie sa sœur parlèrent contre Moïse (Nombres 12.1-3), à cause de sa femme, qui était éthiopienne, en disant : Le Seigneur n’a-t-il parlé que par le seul Moïse ? Ne nous a-t-il pas aussi parlé comme à lui ? Nous ne savons pas le détail de cettedispute, ni la cause qui la fit naltre : mais l’Écriture nous dit que le Seigneur prit la défense de Moïse, qui était le plus doux de tous les hommes ; et qu’étant descendu dans la colonne de nuée, il parla à Marie et à Aaron à la porte du tabernacle, et leur dit : S’il se trouve parmi vous un prophète, je lui apparaîrai en vision, ou je lui parlerai en songe. Mais il n’en est pas ainsi de Moïse mon serviteur. Je lui parle bouche à bouche, et il voit le Seigneur clairement et sans énigmes. Pourquoi donc n’avez-vous pas craint de parler contre lui ? En même temps la colonne de nuée se retira, et Marie parut toute couverte de lèpre. Aaron, l’ayant vue dans cet état, eut recours à la clémence de Moïse qui cria aussitôt au Seigneur. Mais le Seigneur lui dit : Si son père lui avait craché au visage, ne serait-elle pas obligée de demeurer au moins sept jours chargée de confusion ? Qu’elle demeure donc hors du camp pendant sept jours : et après cela, on la fera revenir. Voyez Marie.
On ignore si ce fut avant ou après l’arrivée des Hébreux à Cadès-barné, qu’arriva la sédition de Coré, Dathan et Abiron (Nombres 16.1-3). Nous la placerons ici, pour raconter après, sans interruption, ce qui arriva après le campement de Cadès-barné. Coré était de la tribu de Lévi, aussi bien que Moïse et Aaron. Dathan, Abiron et Hon étaient de celle de Ruben.
Mécontents de ce que Moïse et Aaron partageaient entre eux tous les honneurs de la république, ils s’élevèrent contre eux avec deux cent cinquante hommes des premiers du peuple. Ils dirent à Moïse : Qu’il vous suffise que tout le peuple est un peuple de saints ; pourquoi vous élevez-vous sur le peuple du Seigneur ? Moïse ayant ouï cela, se prosterna le visage contre terre, et leur dit : Demain au matin le Seigneur fera connaître qui sont ceux qui sont à lui. Que chacun de vous prenne son encensoir et se présente demain devant le Seigneur ; et le Seigneur fera voir qui sont ceux qu’il a choisis.Quantà Dathan et Abiron, Moïse tes ayant envoyé chercher, ils répondirent : Nous n’irons point. N’est-ce pas assez que vous nous ayez tirés d’une terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel, pour nous faire périr dans ce désert ? Voulez-vous encore nous arracher les yeux ? Nous n’irons point.
Le lendemain Moïse ayant assemblé tout le peuple à l’entrée du tabernacle, la gloire du Seigneur apparut ; et le Seigneur dit à Moïse et à Aaron : Séparez-vous du milieu de cette assemblée, afin que je les extermine tout d’un coup. Moïse et Aaron s’étant jetés le visage coutre terre, lui dirent : Seigneur Dieu, votre colère éclatera-t-elle contre tous, pour le péché d’un seul ? Et le Seigneur leur dit : Que tout le peuple se sépare des tentes de Coré, de Dathan et d’Abiron. Le peuple s’étant retiré, Moïse dit : Si ces gens-ci meurent d’une mort ordinaire, ce n’est point le Seigneur qui m’a envoyé : mais si la terre s’ouvre pour les engloutir, vous connaîtrez qu’ils ont blasphémé contre le Seigneur. Aussitôt qu’il eut cessé de parler, la terre s’ouvrit sous leurs pieds, et ils furent engloutis avec leurs tentes et tant ce qu’ils avaient. En même temps un feu sortit du Seigneur, fit mourir les deux cent cinquante hommes du parti de Coré, qui étaient là avec leurs encensoirs. Alors Moïse fit prendre tous ces encensoirs, qui étaient de cuivre, et les ayant réduits en lames, les fit attacher à l’autel des holocaustes, afin d’y servir de monument de ce qui était arrivé. Le lendemain le peuple commença à murmurer contre Moïse, à cause de la mort de tant d’hommes. Mais le Seigneur fit soudain sortir un feu, qui prit dans le camp, et qui l’aurait consumé entièrement, si Moïse n’y eût promptement envoyé Aaron avec son encensoir. Ce grand prêtre se mettant entre les vivants et les morts, offrit l’encens, et pria le Seigneur, et la plaie ccssa. Il y eut dans cette occasion quatorze mille sept cents hommes de brûlés, sans ceux qui étaient péris dans la sédition de Coré. Après cela, le Seigneur confirma encore le sacerdoce à Aaron, par le moyen de sa verge, qui fleurit (Nombres 17), comme on le peut voir dans l’article d’Aaron. [Voyez Core et Aaron].
Des Sépulcres de concupiscence, le peuple alla à Hazéroth, de là à Cadès-barné (Nombres 32.8-9, Deutéronome 1.22-23, Nombres 13.1-2), où il demeura assez longtemps. Alors Moïse envoya par l’ordre de Dieu, et avec l’agrément du peuple, douze hommes choisis, pour faire la visite de la terre de Chanaan. Ces hommes furent quarante jours à leur voyage. À leur retour, ils rapportèrent des fruits d’une grosseur et d’une beauté tout extraordinaires ; entre antres, un raisin si gros, qu’ils le portaient à deux. Étant arrivés au camp, ils déclarèrent qu’à la vérité le pays qu’ils avaient vu, était d’une beauté et d’une fertilité admirables ; mais qu’il était rempli de villes très-fortes, et peuplé d’hommes d’une taille gigantesque ; et qu’il n’y avait aucune apparence qu’ils en pussent faire la conquête. À ces mots tout le peuple se mutina. Josué et Caleb, qui avaient été du nombre des envoyés, s’opposèrent inutilement au torrent de la multitude. Elle voulait s’en retourner en Égypte. Le Seigneur en colère menaça de faire périr tout le peu-pie. Moïse l’apaisa par ses prières : mais il ne put empêcher que Dieu ne condamnât tous ces murmurateurs, depuis l’âge de vingt ans et au-dessus, à mourir dans le désert. Les dix envoyés, auteurs du murmure, furent punis d’une mort subite : mais Josué et Caleb furent conservés, et Dieu leur promit qu’ils seraient les seuls de toute cette multitude, qui entreraient dans la Terre promise.
Le peuple, ayant voulu, contre l’ordre de Moïse, forcer les passages, pour entrer dans la terre de Chanaan (Nombres 14.40-45), fut repoussé par les Amalécites et par les chananéens. Après avoir demeura assez longtemps à Cadès, ils en décampèrent et retournèrent en arrière vers la mer Rouge, à Aziongaber. Moïse compte ces dix-huit campements entre Cadès et Aziongaber (Nombres 33.18-19) : 1. Rethma. 2. Remnompharez. 3. Lebna. 4. Ressa. 5. Céélata. 6. Le mont Sépher. 7. Arada. 8. Maceloth. 9. Tahat. 10. Tharé. 11. Methca. 12. Hesmona. 13. Moséroth. 14, Bené-Jacan. 15. Gadgad. 16. Jéthébata. 17. Hébrona. 18. Aziongaber. On peut voir tous ces campements chacun dans son article. [Voyez auparavant l’article Marches et campements]. D’Aziongaber ils revinrent à Cadès, peut-être par le même chemin. Ils furent trente-huit ans à ce voyage. Étant à Cadès, Marie, sœur de Moïse, y mourut (Nombres 21.1). Dans le même campement, le peuple étant tombé dans le murmure, à cause qu’il manquait d’eau (Nombres 20.2-23), Moïse et Aaron leur en firent sortir d’un rocher. Mais parce qu’ils témoignèrent quelque défiance, le Seigneur les condamna à mourir dans le désert, sans avoir la consolation d’entrer dans la terre promise. Ce qui fut cause que l’on donna à ce campement le nom de Mériba ou les Eaux de Contradiction.
Alors Moïse envoya des ambassadeurs aux rois d’Édom et de Moab (Nombres 21.14, Deutéronome 2.4-6, Juges 11.17) pour les prier de permettre au peuple le passage par leurs terres : mais ils le refusèrent et menacèrent de venir en armes pour s’y opposer ; ce qui obligea les Israélites de faire un détour dans le désert, pour ne pas entrer dans le pays de ces peuples, que le Seigneur ne voulait pas qu’ils attaquassent. Ils allèrent au mont Bor, où Aaron mourut âgé de cent vingt-trois ans (Nombres 20.23-24). De là ils allèrent à Salmona (Nombres 33.4), où l’on croit que Moïse érigea le serpent d’airain, pour guérir ceux qui étaient mordus par des serpents ailés (Nombres 21.6), qui vinrent fondre sur leur camp. Voyez Serpent D’airain, ou Serpents. De Selmona ils allèrent à Phunon ; de Phunon, à Oboth ; de là, à Jéabarim ; puis au torrent de Zared ; de là, aux hauteurs du torrent d’Amnon, à Maihana, à Nahaliel, à Dibongadà Helmon deblataim, au mont Phasga, au désert de Kédémoth. De là ils envoyèrent des ambassadeurs à Séhon, roi des Amorrhéens, pour lui demander passage sur ses terres. Mais l’ayant refusé, Moïse lui livra la bataille, le vainquit et prit tout son pays (Nombres 21.31, Deutéronome 2.24-36). Quelque temps après, Og, roi de Basan, marcha contre Moïse et lui livra la bataille, qu’il perdit (Deutéronome 3.1-11 Nombres 21.33-35) ; et Moïse se rendit maître de tout le pays qui lui obéissait.
Moïse vint ensuite camper dans les plaines de Moab, à Séthim (Nombres 33.48-49), où les Israélites demeurèrent jusqu’à ce qu’ils en sortirent pour passer le Jourdain, sous la conduite de Josué. Pendant qu’ils étaient dans ce campement, Balac, roi de Moab, envoya quérir le devin Balaam, pour maudire les Israélites. Le devin, leur ayant, contre son intention, donné des bénédictions, au lieu de malédictions, lui inspira à la fin un conseil pernicieux, qui fut de les faire tomber dans l’idolà trie et dans la fornication, en envoyant dans leur camp des filles de Madian. Ce mauvais conseil fut suivi. Mais Moïse en arrêta les suites et les mauvais effets, en faisant mourir ceux qui s’étaient abandonnés au culte de Béelphégor (Nombres 25.4-5,9) ; et le Seigneur en fit mourir ce jour-là jusqu’à vingt-trois mille (1 Corinthiens 10.8), outre mille autres que l’on avait exécutés par la sentence des juges. Ce fut dans cette occasion que Phinéès, fils du grand prêtre Eléazar, signala son zèle pour le Seigneur. Voyez Phinées.
Après cela, le Seigneur ordonna à Moïse de faire la guerre aux Madianites, qui avaient envoyé leurs filles avec celles de Moab, pour engager les Israélites dans le crime. Phinéès fut choisi pour chef de cette expédition. Moïse lui donna douze mille hommes de troupes choisies. Il défit les Madianites, tua tous les mâles qu’il trouva dans leur pays, fit mourir cinq de leurs princes, avec le méchant devin Balaam, qui était la première cause de tout le mal (Nombres 24.25). Voyez Balaam. Les tribus de Ruben, de Gad et la demi-tribu de Manassé ayant demandé à Moïse qu’il leur accordât pour leur partage les terres qu’il avait conquises sur les Amorrhéens, Moïse les leur donna (Nombres 32 ; Deutéronome 3.12 ; 31.1-8) à condition qu’ils viendraient avec leurs frères au delà du Jourdain, pour leur aider à faire la conquête des pays possédés par les chananéens.
Le premier jour de l’onzième mois de la quarantième année après la sortie d’Égypte (Deutéronome 1), Moïse étant dans les campagnes de Moab, et sachant qu’il ne passerait pas le Jourdain, et que sa dernière heure n’était pas éloignée, fit un long discours au peuple, qui est comme la récapitulation de tout ce qu’il avait fait et de tout ce qui était arrivé depuis la sortie d’Égypte. Il y répéta certaines lois, renouvela avec les anciens d’Israël l’alliance qu’ils avaient faite avec le Seigneur, leur proposa les biens qui seront la récompense des Israélites fidèles, et les maux dont seront punis les prévaricateurs ; mit entre les mains des prêtres et des anciens du peuple une copie de la loi, avec ordre d’en faire la lecture solennellement dans l’assemblée générale de la nation, toutes les septièmes années. Enfin il composa un excellent cantique, qui est comme une prophétie de ce qui devait arriver à Israël (Deutéronome 32). Il invective contre leurs infidélités futures, et les menace de tous les maux qui leur sont arrivés dans la suite des siècles. Enfin un peu avant sa mort (Deutéronome 33) il donna à chacune des tribus une bénédiction particulière, dans laquelle il, mêle diverses prédictions prophétiques. La tribu de Siméon ne s’y trouve pas mentionnée, pour des raisons qui nous sont inconnues.
Enfin le Seigneur ordonna à Moïse, au commencement du douzième mois, de monter sur le mont Nébo (Deutéronome 34.1-3), d’où il lui fit voir tout le pays de deçà et delà le Jourdain ; et il lui dit : Voilà le pays que j’ai promis à vos pères. Vous le verrez ; mais vous n’y entrerez point. Moïse, serviteur du Seigneur, mourut dans ce lieu de la terre de Moab, selon l’ordre du Seigneur ; et il le fit enterrer dans la vallée du pays de Moab, vis-à-vis Phogor ; et nul homme jusqu’aujourd’hui n’a connu le lieu où il a été enseveli. Il avait six vingts ans, lorsqu’il mourut. Sa vue ne baissa point, et ses dents ne furent pas ébranlées. Les enfants d’Israël le pleurèrent dans la plaine de Moab pendant trente jours. Voici ce que l’Écriture nous apprend de la mort de Moïse.
Elle ajoute : Il ne s’éleva plus dans Israël de prophète semblable à lui, que le Seigneur connût face à face, ni qui ait fait des miracles, comme le Seigneur en fit par Moïse dans l’Égypte, ni qui ait agi avec tant de pouvoir, ni qui ait fait des aurores aussi merveilleuses qu’il en a fait aux yeux de tout Israël.
Toute l’Écriture est remplie des éloges de ce grand homme ; et voici comme en parle Jésus, fils de Sirach, auteur de l’Ecclésiastique (Ecclésiaste 45.1-3) : « Moïse a été aimé de Dieu et des hummes, et sa mémoire est en bénédiction. Le Seigneur lui a donné une gloire égale à celle des saints ; il l’a rendu grand et redoutable à ses ennemis, et il a fait cesser les prodiges par ses paroles (lorsque dans l’Égypte, il a, pour ainsi dire, arrêté le bras de Dieu, arrêtant le cours des dix plaies, lorsqu’il l’a jugé à propos). Dieu l’a élevé eu honneur devant les rois ; il lui a prescrit ses ordonnances devant son peuple, et lui a fait voir sa gloire ; il lui a donné les dons de la foi et de la douceur, et l’a choisi d’entre les hommes. Dieu l’a écouté, et l’a fait entrer dans la nuée ; il lui a donné ses préceptes devant tout son peuple, et la loi de vie et de science, pour apprendre son alliance à Jacob et ses ordonnances à Israël. »
Moïse est le plus ancien auteur dont il nous reste des ouvrages authentiques. Il nous a laissé le Pentateuque, c’est-à-dire, les cinq premiers livres de l’Ancien Testament, qui sont la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, dont nous avons parlé sous leurs titres. Ces livres, apparemment, n’étaient pas séparés au commencement comme ils le sont aujourd’hui. Moïse n’avait composé qu’un seul ouvrage, dont les lois étaient comme le corps, et la Genèse comme la préface. Dans la suite on les a partagés pour la facilité des lecteurs. Ces livres sont reconnus pour inspirés et authentiques d’un commun consentement, par les Juifs et par toutes les Églises chrétiennes, même celles qui sont séparées de la communion de l’Église romaine. On a formé quelques difficultés sur l’auteur de ces livres, parce que l’on y a remarqué quelques traits et quelques termes, qui ne paraissent pas convenir à Moïse. Et il faut avouer que l’on y a fait en effet quelques légères additions mais ces additions n’y changent rien pour le sens ; elles n’y sont mises que pour un plus grand éclaircissement ; et ce serait outrer la matière, que d’en conclure que Moïse n’en est point le premier auteur.
Outre le Pentateuque, les Juifs attribuent aussi à Moïse onze psaumes.
1. Savoir, le 89, Domine, refugium factus es nobis, etc.
2. Le XC, qui commence par : Qui habitat in adjutorio Altissimi, etc.
3. Le XCI, Bonum est confiteri Domino, etc.
4. Le XCII, Dominus regnavit, decorem indutus est, etc.
5. Le XCIII, Deus ultionum Dominus, etc.
6. Le XCIV, Venite, exultemus Domino, etc.
7. Le XCV, Cantate Domino canticum novum ; cantate Domino, omnis terra.
8. Le XCVI, Dominus regnavit ; exsultet terra, etc.
9. Le XCVII, Cantate Domino canticum novum, quia mirabilia fecit, etc.
10. Le XCVIII, Dominus regnavit, irascantur populi, etc.
11, Le XCIX, Jubilate Deo, omnis terra ; servile Domino in loetitia, etc.
Mais on n’a aucune bonne preuve que ces psaumes soient véritablement de Moïse. La preuve tirée du titre du psaume 89, qui porte : Oratio Moysi hominis Dei, que l’on veut qui s’étende sur les dix psaumes suivants, ne suffit pas pour les attribuer à ce législateur. On sait que la plupart des titres des psaumes ne sont pas originaux ni bien anciens ; qu’il y en a même de mal placés. De plus on trouve dans ces psaumes des noms de personnes, et d’autres caractères qui ne conviennent point à Moïse. Nous croyons, avec d’habiles interprètes, que le nom de Moïse marque peut-être que ces psaumes furent composés par quelques lévites descendants de Moïse ; ou qu’ayant été écrits par quelque prophète, ils furent donnés à chanter à la bande de musiciens de la race de Moïse. Voyez notre préface sur le psaume 89.
Quelques anciens ont cru que Moïse avait composé le livre de Job. Origène prétend qu’il le traduisit simplement de syriaque en hébreu. Mais ce sentiment n’est reçu ni des Juifs ni des chrétiens ; et s’il était vraiment de Moïse, les Juifs l’auraient-ils séparé du Pentateuque ? On cite aussi une Apocalypse, ou Révélation de Moïse, une Petite Genèse, une Ascension de Moïse, une Assomption de Moïse, le Testament de Moïse, les Livres mystérieux de Moïse, qui sont cités par quelques anciens, et dont on trouve des passages dans leurs ouvrages. On croit que saint Paul a tiré de l’Apocalypse de Moïse ces mots : Dans Jésus-Christ (Galates 5.6 ; 6.15) ni la circoncision, ni l’incirconcision ne servent de rien ; mais la foi qui est animée par la charité. Et encore : En Jésus-Christ la circoncision ne sert de rien, ni l’incirconcision ; mais l’être nouveau que Dieu crée en nous. On veut aussi que ce que saint Jude (Jude 5.9-10) a dit du combat de saint Michel contre le Dragon, à l’occasion du corps de Moïse, soit tiré de l’Assomption de Moïse. On peut voir sur ces livres apocryphes le recueil de M. Fabricius sur les livres apocryphes de l’Ancien Testament.
À l’égard de la mort et de la sépulture de Moïse, on forme sur cela de grandes difficultés. L’Écriture (Deutéronome 34.5-6) dit expressément qu’il est mort suivant l’ordre de Dieu. Mais comme l’Hébreu porte à la lettre, sur la bouche du Seigneur, les rabbins se sont imaginé que le Seigneur avait tiré son âme, par un baiser qu’il lui donna. On peut voir ce sentiment exprimé fort au long dans les livres que M. Gaulmin a publiés en hébreu et en latin, sous le titre de Petirath-Mosé. [Voyez Ange de mort]. D’autres ont sautenu qu’il n’était pas mort, et d’autres, sans nier sa mort, ont prétendu qu’il avait été transporté au ciel. Nos maîtres nous ont enseigné, dit Maimonides, que Moïse notre maître n’est pas mort ; mais qu’il est monté au ciel, et qu’il sert Dieu dans l’éternité. Josèphe dit qu’il disparut, mais que lui-même a écrit sa propre mort, de peur que les Juifs, éblouis de l’éclat de sa vertu, ne crussent qu’il était allé vers la Divinité (Joseph. Antiquités judaïques, 1. 4). Et comme personne n’a su où était son tombeau, et qu’il parut avec Élie dans la transfiguration de Jésus-Christ ; et qu’enfin saint Jude dit qu’il y eut une dispute entre le démon et saint Michel sur le sujet de son corps [Voyez Michel], on en a inféré, ou qu’il n’était point mort, ou qu’il était monté au ciel en corps et en âme. On peut voir sur la mort de Moïse la dissertation que nous avons mise à la tête de notre dernier tome sur le Nouveau Testament. Et à l’égard de son tombeau, que l’on prétendit avoir trouvé en l’an 1655, on peut voir la même dissertation, page 80, 81, et Hornius, Histoire ecclésiastique, n. 74, et Basnage, continuation de Josèphe, t. 1V, tome 6 chapitre 17, art. 13, édition Paris. ; enfin Bartolocci, Biblioth rabbinica, tome 3 page 513 et 928.
Les rabbins, dans le récit qu’ils font de la vie de Moïse, ne se contentent pas des merveilles que l’Écriture en raconte, ils enchérissent encore beaucoup sur cela. Ils disent, par exemple, qu’il naquit circoncis, que la fille de Pharaon, qui le trouva sur le bord du Nil, était lépreuse, et qu’aussitôt qu’elle eut touché le coffre où était renfermé cet enfant, elle fut guérie de sa lèpre. Bathia, c’est ainsi qu’ils appellent cette princesse, ayant porté Moïse, âgé de trois ans, à Pharaon, il prit la couronne du roi et se la mit sur la tête. Balaam, fameux devin, connu dans l’Écriture, étant alors à la cour, conseilla de faire mourir cet enfant. Mais les magiciens voulant essayer si Moïse avait fait cela avec connaissance, ou simplement par hasard, mirent devant lui des diamants et des charbons de feu. Moïse portait sa main aux diamants, mais l’ange Gabriel lui retira la main et la lui fit porter aux charbons de feu. Il les mit sur sa langue et se brûla, ce qui le fit bégayer le reste de sa vie. Cette action fut cause qu’on lui sauva la vie. Lorsque le meurtre qu’il avait fait d’un Égyptien fut connu de Pharaon, il le condamna à perdre la tête ; mais Dieu permit que son cou devint aussi dur qu’une colonne de marbre, et le contre-coup du sabre tua le bourreau. Moïse s’enfuit, et personne ne put l’arrêter, Pharaon étant devenu muet sur l’heure, et les autres assistants de même sourds, ou muets, ou aveugles.
Moïse se retira chez Korkon, roi d’Éthiopie, qui était alors en Arménie. Balaam s’étant aussi trouvé en Éthiopie, souleva le peuple contre son prince. Moïse prit la défense de Korkon. Il se mit à la tête de l’armée, assiègea Balaam dans la capitale d’Éthiopie. Ce magicien, pour rendre l’approche de la ville plus difficile, mil tout autour une infinité de serpents ; mais Moïse enchanta les serpents et se rendit maître de la ville. Il épousa la reine veuve du roi, qui était mort pendant la guerre, et régna quarante ans en Éthiopie. La reine se plaignit que Moïse ne la traitait pas comme sa femme ; le peuple se mutina, et Moïse fut contraint de se retirer chez Jéthro, où il trouva une fameuse verge, que Dieu avait d’abord créée pour Adam. Elle passa ensuite à Abraham, puis aux rois d’Égypte, à qui Jéthro la prit lorsqu’il se retira de leur cour. Il la planta dans son jardin, et promit sa fille à celui qui la pourrait arracher. Le nom de Dieu était gravé sur cette verge, et c’est ce qui la rendait miraculeuse. Il épousa Séphora, qui lui donna bientôt un fils. Mais Jéthro ayant stipulé que son premier enfant mâle ne serait point circoncis, Dieu envoya aussitôt deux anges qui engloutirent Moïse, en sorte qu’il n’en resta que les pieds ; mais aussitôt que Séphora eut donné la circoncision à son fias, Moïse fut garanti de ce danger.
Les Juifs racontent cent merveilles de la manière dont Moïse reçut la loi. Ce n’est pas assez dire, selon eux, qu’il monta sur le mont Sinaï ; ils veulent qu’il soit monté au ciel, et qu’étant arrivé au sommet de Sinaï, une nuée l’enleva et le porta dans le ciel. Il rencontra sur sa route l’ange Kémuel, chef de douze mille anges, qui voulut se joindre à lui ; mais en prononçant le nom de Dieu, composé de douze lettres, il le fit fuir à douze mille stades de là. Continuant son chemin, il trouva l’ange Adarniel qui lui fit grand’peur ; car cet ange avait une voix terrible, qu’il fit retentir dans les deux cent mille sphères environnées d’un feu blanc. Moïse, effrayé, voulait s’enfuir ; mais le Seigneur le rassura, et en prononçant le nom de Dieu, composé de soixante-douze lettres, il épouvanta à son tour l’ange, qui lui cria en s’enfuyant : Que vous êtes heureux, Moïse, de connaître ce que les anges ignorent ! Ils croient que les tables de la loi, sur lesquelles la loi fut écrite, étaient de saphir, et que Moïse s’enrichit seulement des morceaux qu’il tira de ces tables en les polissant (Exode 34,1). Ils disent de plus que Moïse fit mourir les complices de la révolte de Coré, en mettant dans leurs encensoirs un poison mortel dont la fumée les tua. Nous avons parlé plus haut de sa mort et des fables que les rabbins en content. Il faut voir les Pétirath-Mosé, publiées par M. Gaulmin et Sixte de Sienne, tome H, 1.5 annotations 59, 61, et 1. 6 annotion 91.
Ceux qui ont comparé l’histoire de Moïse à ce que l’histoire fabuleuse nous apprend de Bacchus, de Mercure et de Musée, y ont trouvé un grand nombre de caractères de ressemblance, qui ont fait juger que les païens avaient eu quelque idée de l’Histoire sainte, et qu’ils avaient fait honneur à leurs faux dieux de ce qui n’appartenait qu’à Moïse. On peut voir sur cette tullière M. Huet dans son ouvrage de la Démonstration évangélique. [Voyez Cham, Josué, Liber].
L’histoire de Moïse est si célèbre depuis plusieurs siècles dans presque tous les pays du monde, qu’il ne doit pas paraître étonnant que les écrivains de différentes nations en aient parlé chacun à sa manière. Les Orientaux, les anciens Grecs, les Égyptiens les Chaldéens, les Romains, ont tous ajouté à son histoire. Les uns ont exagéré les merveilles que l’Écriture nous raconte de sa vie ; les autres ont défiguré son histoire par des circonstances également fausses et humiliantes. Voici le précis de ce que les Orientaux ont dit de lui : Moïse naquit cinq cent six ans après le déluge, et perdit son père un mois après qu’il fut né. Valid, roi d’Égypte qui régnait alors, avait épousé Assiah, nièce d’Amram, père de Moïse, et cousine germaine de ce législateur. Cette alliance, qui procurait à Amram un grand crédit à la cour, ne put calmer les défiances que Nagiah, mère de Moïse, avait conçues de la haine de Pharaon Valid contre les Hébreux. Elle exposa son fils dans un petit coffre sur le Nil, et le coffre fut mené par le coulant de l’eau jusqu’au pied du palais du roi, où l’on prit l’enfant, et il fut nourri dans le palais.
Il y vécut jusqu’à l’âge de 44 ans. Alors, ayant tué un Égyptien, il fut obligé de se retirer dans le pays de Madian, où il épousa Séphora, fille de Schoaïb, ou Jéthro. Au bout de quelques années, il résolut de s’en retourner en Égypte. En chemin il trouva, sur le fleuve Aimon, une robe de prophète avec un bâton. Aussitôt qu’il se fut revêtu de la robe et qu’il eut pris le bâton, sa main devint blanche et brillante comme un astre. Dieu lui apparut et lui donna ses ordres pour tirer les Hébreux de l’Égypte. Les Arabes faisant allusion à cela, lorsqu’ils veulent marquer un homme miraculeux ou un médecin, par exemple, qui fait des cures extraordinaires, disent qu’il a la main blanche de Moïse, et le souffle du Messie.
Moïse parut devant Pharaon, et lui déclara les ordres de Dieu au sujet des Israélites. Le roi lui demanda des prodiges ; car, dit-il, les lettres de créance des prophètes sont les miracles. Moïse jeta son bâton par terre, qui fut aussitôt changé en un dragon épouvantable qui ouvrant la gueule et regardant fixement le roi, répandit la frayeur dans son âme et lui fit prendre la fuite. Il pria Moïse de faire retirer ce serpent. Il le prit et il devint un bâton comme auparavant. Pharaon lui demanda ensuite d’autres miracles. Moïse lui ayant montré sa main qui était brune comme le reste du corps, après l’avoir mise sous son aisselle, il la retira aussi blanche que la neige et aussi claire qu’un astre. Les Orientaux ajoutent beaucoup de particularités à ce que l’Écriture nous apprend des magiciens de Pharaon que l’on peut voir sous le nom de Jannès et Mambrès.
Les auteurs grecs et latins ont pris le contre-pied de ceux dont on vient de parler ; les Juifs et les Orientaux, pour l’ordinaire, ont augmenté le nombre des miracles, et ont exagéré les belles actions de Moïse ; les autres les ont exténuées ou rendues douteuses par leurs récits mêlés de fables. Par exemple, Manéthon dit que Moïse ait un prêtre d’Héliopolis, nommé Osarsiph, qui, s’étant mis à la tête d’une troupe de lépreux et d’hommes souillés, dont le roi Aménophis avait voulu purger ses États, se révolta contre le roi d’Égypte, et se fortifia avec ses gens dans la ville d’Avaris ou de Typhon. Ce nouveau chef commença par faire jurer les siens qu’ils lui obéiraient fidèlement ; puis il leur donna des lois qui consistaient à ne pas adorer les dieux, à ne pas s’abstenir des animaux qui passent pour sacrés dans l’Égypte, et à ne s’allier avec aucun autre peuple qu’avec ceux qui voudraient entrer dans leur parti. Après cela, Osarsiph changea de nom et se fit appeler Moïse.
Il envoya des ambassadeurs aux pasteurs que le roi Themutis avait chassés de l’Égypte, et qui s’étaient retirés à Jérusalem pour leur persuader d’entrer dans son complot, et de venir joindre leurs forces aux siennes coutre le roi Aménophis ; les pasteurs, ravis de cette invitation, se rendirent en diligence au nombre de deux cent mille hommes dans la ville d’Avaris. Le roi Aménophis ramassa une armée de trois cent mille hommes, et, au lieu de combattre les rebelles, se retira en Éthiopie, où il trouva un asile, parce que le roi du pays était dans son alliance. Les rebelles ne craignant plus rien, se répandirent dans toute l’Égypte, et y exercèrent mille cruautés non-seulement contre les hommes, mais aussi contre les animaux sacrés, brûlant, détruisant, tuant, saccageant partout. Au bout de treize ans, le roi Aménophis ayant joint ses troupes avec celles du roi d’Éthiopie, vint fondre sur les rebelles, et les chassa jusqu’aux frontières de Syrie. Voilà comme Manéthon racontait l’histoire de Moïse.
Justin n’en était pas mieux informé ; il dit que Joseph, ayant été vendu par ses frères et conduit en Égypte, s’insinua bientôt dans l’amitié du roi par la magie dans laquelle il était devenu très-savant. Il avait, outre cela, le don d’expliquer les songes, et, sans lui, toute l’Égypte serait morte de faim ; car il prédit une grande famine, dont on évita les suites en ramassant par son conseil, plusieurs années auparavant, les blés qui se trouvèrent dans le pays. Moïse fut son fils et l’héritier de ses secrets ; outre sa science, il était encore recommandable par une beauté extraordinaire. Mais les Égyptiens étant incommodés de la lèpre, et craignant que le mal ne se communiquât plus avant, consultèrent les dieux, qui ordonnèrent de chasser du pays tous ceux qui étaient attaqués de ce mal. On chassa donc Moïse et tous les autres lépreux ; en partant, ils volèrent les dieux des Égyptiens. Ceux-ci, voulant les ravoir, poursuivirent les lépreux en armes ; mais ils furent obligés par des tempêtes de retourner dans leurs maisons.
Moïse donc s’étant mis à la tête de ces exilés, les conduisit dans le pays de Damas, l’ancienne patrie de leurs ancêtres, Abraham et Israël ; il se rendit maître du mont Sina, après sept jours de Marche et de jeûne ; c’est en mémoire de ce septième jour, qu’ils observent le repos du sabbat, et qu’ils consacrent au jeûne le même jour. Et, de peur que la lèpre dont ils étaient attaqués ne les rendit odieux aux habitants du pays, ils résolurent de n’avoir commerce avec aucune autre nation, ce qui peu à peu est devenu un point de leur religion. Après Moïse, Arrat, son fils, qui était prêtre des dieux égyptiens, fut créé roi des Juifs, et depuis ce temps la royauté et la prêtrise ont toujours été réunies dans la même personne. Voilà ce que Trogus, dont Justin a abrégé l’histoire, racontait de Moïse. Il y a là presque autant de fautes que de mots. On peut voir, sous le nom de Jules, quelques autres passages des anciens, qui parlent de Moïse et de l’origine des Hébreux.
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
I Réalité historique de Moïse
La grande figure de Moïse occupe dans la tradition d’Israël une place unique, indiquée par ces mots de Deutéronome 34.10 : « Il n’a plus paru en Israël de prophète semblable à Moïse, que Yahvé connaissait face à face ». Les écrits prophétiques relèvent à maintes reprises le rôle historique qu’il a joué dans les destinées de son peuple (Osée 12.14 ; Michée 6.4 ; Ésaïe 63.11 s). Pour Jésus et les auteurs du Nouveau Testament, c’est lui qui personnifie le plus pleinement l’ancienne alliance, considérée comme précurseur de la nouvelle et sous son aspect d’institution passagère et imparfaite (Matthieu 19.8 ; Jean 5.45 et suivants, 2 Corinthiens 3.7). Le nom même de Moïse s’emploie pour désigner l’autorité ancienne suprême de laquelle se réclamaient les chefs du peuple contemporains de Jésus et qu’ils opposaient à la sienne : « Nous, nous sommes disciples de Moïse » (Jean 9.28 ; Matthieu 22.23 et suivant). Et le Seigneur lui-même, pour résumer tout l’enseignement religieux et légal de l’ancienne alliance, employait les expressions : « Moïse et les prophètes » (Luc 16.29 ; Luc 16.31) ou : « Moïse » tout court (Matthieu 23.2, voir aussi l’apôtre Paul dans 2 Corinthiens 3.15). Enfin la littérature juive postérieure s’est aussi beaucoup occupée de lui et a encore amplifié son rôle historique ; à sa suite, inspirés sans doute par elle, les écrits sacrés de l’islam reconnaissent en lui un héros religieux de premier plan, tout en présentant sa personne et sa vie sous un jour souvent fantaisiste.
En constatant le rôle exceptionnel que les littératures sacrées de ces trois confessions religieuses attribuent à Moïse, la critique historique s’est posé ces deux questions préliminaires : les récits qui ont conservé le souvenir du personnage appelé Moïse, qui rappellent les circonstances de sa naissance, de sa vie, de son œuvre si complexe et de sa mort, reposent-ils sur une base historique ? Ou appartiennent-ils au domaine de la légende, qui aurait créé de toutes pièces ce personnage, pour le dresser à l’origine de tout le développement historique et religieux d’Israël, et dont elle aurait fait à la fois le créateur de l’unité nationale et l’initiateur religieux de son peuple ? « Plus une personnalité est originale et forte, plus il est malaisé, pour ne pas dire impossible, de la reconstruire par induction. Rien ici ne peut suppléer le témoignage de la personne même ou de ses contemporains. Tout ce qu’on peut faire, si l’on veut se tenir sur le terrain des faits certains, c’est de restituer les parties de son œuvre dont les conséquences se faisaient encore sentir à l’époque d’où viennent nos premiers documents sûrs » (Adolphe Lods, Israël, p. 358). Avant de raconter sa vie et son œuvre d’après nos documents bibliques il convient donc de grouper les données fournies, soit par la tradition écrite des Israélites, soit par l’histoire générale, données qui nous permettraient de poser quelques points fixes, quelques dates ou quelques faits établissant l’existence d’un fonds vraiment historique de traditions concernant Moïse.
1.
Bien que les récits parlant de lui se trouvent à une distance assez grande de l’époque réputée la sienne, on reconnaît cependant que la période intermédiaire n’a point été dépourvue d’éléments historiques ayant laissé des souvenirs précis et attestés par les documents écrits de la nation ; ainsi les événements qui ont accompagné et suivi l’époque dite mosaïque, la libération du joug égyptien, le séjour au désert, la conquête de Canaan, les luttes des tribus d’Israël avec les peuples voisins, pendant la période des Juges ; on peut affirmer que tous ces faits appartiennent intégralement à la tradition nationale ancienne et reposent sur une base vraiment historique conservée dans les documents écrits qui parlent de ces temps-là avec de constantes allusions à ces différents faits.
2.
Le nom même de Moïse fournit plus qu’un indice, une véritable preuve favorable à la réalité historique de l’homme qui le porte. On verra plus loin, en effet, que ce nom est d’origine et de forme nettement égyptiennes ; l’étymologie contenue dans Exode 2.10 n’est qu’un essai d’explication du nom au point de vue hébraïque, mais elle n’exprime pas le sens original de ce mot, et elle aboutit à une forme de nom qui ne répond pas à la vraie forme grammaticale du mot en hébreu. Or, si le personnage de Moïse avait été imaginé par la tradition postérieure, celle-ci, on peut l’affirmer nettement, n’aurait jamais eu l’idée de donner un nom étranger, surtout pas égyptien, à celui qui était considéré comme le grand héros de la libération du joug de l’Égypte. Il faut ajouter que ce nom se trouve en parfait accord avec le fait de l’éducation égyptienne qui, d’après nos documents, fut donnée à Moïse par la fille de pharaon qui l’avait adopté. En second lieu, si l’asservissement des clans hébreux en Égypte n’avait pas été un fait historique réel, l’orgueil national d’Israël ne l’aurait pas non plus inventé, car il eût été une trop cruelle cause d’humiliation, sans cesse ravivée par le souvenir des générations subséquentes.
3.
Si l’on ne connaît l’époque contemporaine de Moïse que par des documents dont le plus ancien lui est postérieur d’environ quatre siècles, on peut ajouter que ces documents nous ont conservé des traditions de la plus haute importance au point de vue de l’évolution nationale et religieuse d’Israël, et qui viennent encore à l’appui de l’historicité du personnage occupant alors le centre de la scène. En effet, entre le moment où les clans se montrent à nous asservis en Gossen et celui où ils s’établissent en Canaan, on constate deux modifications profondes dans les conditions nationales et religieuses de leur existence :
- De clans vivant sans lien réel et sans cohésion solide entre eux, sans vestiges d’une religion ancestrale bien caractérisée qui les aurait unis, ils sont devenus un groupe ethnique organisé, non plus un ensemble de peuplades ou de tribus isolées, mais un peuple capable d’affronter les attaques de l’ennemi commun, marchant sous la conduite d’un homme qui est à la fois leur guide, leur chef militaire, leur représentant attitré auprès des autres nations avec lesquelles ils entrent en contact ou en conflit. Dans le poème de Juges 5, dit de Débora (considéré par bon nombre de critiques comme le document le plus authentiquement ancien de tout l’Ancien Testament), on voit, au moment où la guerre sainte est déclarée contre la coalition cananéenne à la tête de laquelle se trouve Sisera, certaines tribus rester à l’écart, lorsqu’il s’agit de marcher contre l’ennemi commun, et ne consulter que leur intérêt particulier plutôt que celui de la collectivité dont elles font partie. Et cependant la conscience d’une unité nationale n’en existe pas moins dans l’Israël d’alors, puisqu’on voit le poète adresser un blâme aux clans ou tribus qui n’ont pas compris à quoi les engageait le devoir de la solidarité entre membres d’un même peuple. Or, cette cohésion, cette conscience d’une unité nationale, quand donc ont-elles pu prendre naissance, si ce n’est à l’époque qui a précédé immédiatement celle des Juges, c’est-à-dire à l’époque de Moïse et par l’effet de son action sur les divers groupes dont se compose dès lors la nation israélite ?
- Bien plus, ils apparaissent maintenant groupés autour d’un dieu, qui s’est prévalu auprès d’eux de sa qualité de dieu des pères, qui a revêtu à leurs yeux la dignité et l’autorité d’un vrai dieu national à l’exclusion de tous les autres, et auquel ils doivent obéissance et adoration en vertu d’un pacte solennel conclu entre lui et eux. Pour expliquer ces faits, ce double changement si frappant dans les conditions d’existence des clans hébreux, il faudrait postuler, si elle n’existait pas, sur la base de toutes les analogies fournies par l’histoire, l’intervention d’une grande personnalité historique, d’une forte unité de direction, d’un réformateur de l’ordre religieux dont l’action énergique et profonde aurait réalisé les transformations que font constater si nettement les documents écrits où se conserve le souvenir de ces temps-là. Or, ce guide, ce chef capable de donner aux clans l’impulsion nécessaire pour secouer le joug étranger, pour aller au-devant des luttes et des dangers inévitables sur leur route avant l’arrivée au but promis ; ce conducteur de l’ordre spirituel capable de faire revivre, en lui inspirant un idéal moral et religieux plus élevé, la religion ancestrale qui, sans avoir sombré tout à fait, avait perdu sa force et sa vitalité pendant les siècles d’exil sur la terre étrangère ; ce chef militaire et religieux tout ensemble, il n’est pas, il ne peut pas être, comme on l’a affirmé parfois, l’émanation spontanée des aspirations populaires qui se seraient, à un moment donné, incarnées en lui. Rien en effet, dans nos textes, ne révèle qu’à ce moment-là il se soit manifesté des velléités d’indépendance bien positives, ou un besoin Instinctif de retour au dieu des pères, ce qui serait venu faciliter l’action libératrice de Moïse. Non, ces aspirations à la liberté et ce besoin de rénovation religieuse, ils ont été réveillés au sein des tribus d’Israël par l’homme qui devait devenir le héraut de l’indépendance nationale et le réformateur religieux de son peuple ; et si ce double sentiment a pris naissance en lui et lui a insufflé le courage et l’énergie nécessaires pour atteindre son but, c’est qu’il avait été le résultat d’une action venant de plus haut, en un mot d’une vocation qui lui avait été adressée et à laquelle il avait obéi. À cet égard, les données fournies par nos documents sont positives et mettent en pleine lumière l’origine surnaturelle de l’œuvre accomplie par Moïse au sein de sa génération.
- Mais, d’autre part, cette action exercée par Moïse, les textes la montrent se déployant dans des conditions matérielles, dans un milieu et dans un temps qui cadrent fort exactement avec ce que nous pouvons savoir, par l’histoire et l’archéologie, de l’époque qui aurait été la sienne. En effet, les données égyptiennes apparaissent généralement favorables à l’historicité de Moïse. Le pays où se passent les scènes des premiers chapitres de l’Exode, la terre de Gossen, présente bien les conditions mêmes d’existence des clans hébreux dans une région qui, sans faire positivement corps avec le royaume même des pharaons, se trouvait à sa frontière nord-est, placée sous sa dépendance, et pouvant être occupée par des émigrants étrangers sans que la population autochtone en souffrit une diminution de territoire. Le monarque sous le règne duquel a commencé, le plus probablement, la carrière de Moïse, Ramsès II, le grand pharaon bâtisseur, qui avait besoin d’une armée d’ouvriers pour ses gigantesques et multiples constructions et qui avait tout intérêt à tenir asservie une population admise à trouver un asile sur la frontière de l’Égypte proprement dite, à l’époque de la domination des Hyksos, les usurpateurs étrangers ; la construction, entre autres, de villes de magasins, dont deux sont nommées dans Exode 1.11 (voir Exode) ; tout ce cadre où se déroule la première partie de la vie de Moïse, et ensuite les conditions, telles que le texte biblique les fait supposer, du pays de Canaan que les clans hébreux allaient conquérir, tout répond bien à ce que nous pouvons savoir aujourd’hui de l’histoire de ces régions. Ainsi, d’une manière générale, les données géographiques et archéologiques, la description du milieu et des coutumes du pays militent en faveur du caractère historique de celui dans lequel Israël voit son grand héros national. Que, dans l’ensemble des récits actuels, on doive faire la part des éléments que le travail des générations suivantes (naturellement portées à grandir ce héros) a pu ajouter aux données de la tradition primitive, on ne trouvera rien là qui ne soit conforme aux conditions ordinaires de développement des documents historiques. Mais il n’en demeurera pas moins possible, et même nécessaire, de statuer, à l’origine de tout le développement politique et religieux d’Israël, la présence et l’action d’un homme de génie qui aura donné à sa génération l’impulsion initiale indispensable pour la réalisation de réformes et de progrès dans les divers domaines politique, moral et religieux.
II Époque, origine, naissance et nom de Moïse
Quels sont maintenant les éléments fournis par les textes bibliques qui racontent la vie de Moïse, et comment les apprécier au point de vue historique ? Il n’est point indifférent de constater que les circonstances de ses débuts sont présentées en corrélation étroite, d’une part avec le milieu ethnique auquel il appartenait par les liens du sang et dans lequel il devait vivre et agir et, d’autre part, avec le milieu égyptien d’où il devait tirer les éléments de sa culture première qui rendirent possible et facilitèrent l’action qu’il fut appelé à exercer au profit de sa race. Les circonstances de sa naissance, de son exposition sur les rives du Nil, de son sauvetage par une princesse royale, de son éducation reçue à la cour du pharaon de l’époque, tout cela est trop connu pour qu’on s’y arrête ici. Où ont pu se produire cette exposition et ce sauvetage ? Pour fixer ce point, il faudrait savoir dans quelle ville, située sur les bords du Nil ou d’un de ses canaux, résidait alors la princesse en question. Ce ne pouvait pas être Memphis, car le fleuve est trop large et trop rapide pour que le fait raconté Exode 2 ait pu s’y placer. Ebers (Durch, Gosen zum Sinaï, p. 78) pensait à Tanis, ville de la Basse-Égypte, importante sous le Moyen Empire et la domination des usurpateurs hyksos, et qui le redevint sous Séti Ier et son fils Ramsès II Le texte Psaumes 78.12 ; Psaumes 78.43, citant deux fois les « campagnes de Tsoan » (signifiant : Tanis) comme le théâtre des prodiges qui accompagnèrent la sortie d’Égypte, serait en faveur de cette identification. Cette opinion, longtemps abandonnée, a été reprise par le professeur Montet, de l’Université de Strasbourg, qui a entrepris d’importantes fouilles dans les ruines de cette région. La branche du Nil qui passe à Tanis y a un cours lent, que pouvait facilement surveiller la sœur de l’enfant exposé sur les eaux et qui ne menaçait pas d’emporter la petite nacelle. La tradition juive (Flavius Josèphe) donne à la princesse qui adopta Moïse le nom de
Termuthis, ou de Bithia (d’après les rabbins, à rapprocher de 1 Chroniques 4.18 d’où a été tiré ce second nom), et Eusèbe l’appelle Merris ; il est frappant de comparer ces deux derniers noms avec ceux de la fille favorite de Ramsès II, Bint-Antha, et d’une autre fille plus jeune, Merri
Quant au nom même de Moïse, il est, lui aussi, d’origine nettement égyptienne, et a jadis été expliqué étymologiquement de diverses manières. L’explication la plus acceptable et le plus généralement admise est celle de Lepsius, qui voit ici le nom commun mes ou messu, fils, que l’on retrouve dans les noms propres Ahmès (fils de Ah), Thoutmès (fils de Thout), Ramsès (fils de Râ) ; on pourrait donc, soit prendre Môchèh comme constituant en lui-même un nom propre, soit y voir la forme abrégée d’un nom théophore, c’est-à-dire composé d’un nom commun (mes = fils) et d’un nom divin qui aurait disparu ; cette dernière supposition paraît la plus plausible.
Les circonstances extérieures qui accompagnèrent la naissance de Moïse rappellent celles de la naissance de divers autres personnages légendaires ou historiques tels que : Romulus et Rémus à l’origine de Rome, ou Persée, ou Cyrus, et surtout Sargon Ier roi d’Agadé, le premier roi sémitique de la Babylonie (vers 2650 avant Jésus-Christ), dont la statue portait ces mots : « Shargina, le roi puissant, le roi d’Agadé, c’est moi. Ma mère était pauvre, je ne connaissais pas mon père… ma mère me conçut, elle m’enfanta en secret et me mit dans une arche de jonc, et en ferma la porte avec du bitume ; elle me lança sur le fleuve… qui m’emporta vers Akki le porteur d’eau. Akki me tira avec un crochet ; Akki m’éleva comme son propre fils ; il m’établit comme jardinier ; dans ma profession de jardinier, Istar me prit en affection et me fit prospérer, et au bout de… années, je m’emparai du pouvoir royal ». On pourrait établir un rapprochement entre les trois traditions, la romaine, l’akkadienne et l’hébraïque ; et l’on remarquera que si, dans les deux premières, le merveilleux joue un rôle (en vue de montrer que les deux dynasties royales avaient eu une origine divine), il n’en est pas ainsi dans la troisième, où les événements racontés n’ont rien d’invraisemblable et mettent en jeu des circonstances que l’on peut qualifier de providentielles, puisqu’elles eurent pour résultat de placer les première années de Moïse dans un milieu où il put se préparer utilement à la tâche à laquelle il allait consacrer sa vie (Westphal, Jéhovah, 4e édition, p. 174). On remarquera en outre que le récit babylonien ne transmet les noms ni du père ni de la mère de l’enfant, ce qui fait ressortir l’extraction infime de Sargon Ier. Dans le récit de E (Exode 2.18), les noms des parents de Moïse ne paraissent pas non plus, soit que l’auteur de E ne les connût pas, soit qu’ils eussent été mentionnés auparavant, dans un fragment de E non utilisé par le rédacteur ; et ils ne sont donnés que par P, le document le plus récent (Exode 6.20).
Ceci nous amène à examiner la question des origines familiales de Moïse. D’après Exode 6.20 (P) Moïse a pour père Amram, petit-fils de Lévi, et pour mère Jokébed, tante d’Amram et « fille de Lévi » (expression que, d’après les LXX, il faut sans doute corriger en « d’entre les filles de Lévi », c’est-à-dire « appartenant à la tribu de Lévi »). Le texte Nombres 26.59 donne à l’expression le sens littéral de « propre fille de Lévi », ce qui (de même que pour Amram qui, d’après Exode 6.18 ; Nombres 3.19 ; Nombres 26.58, serait un petit-fils de Lévi) ne s’accorderait absolument pas avec la donnée de Exode 12.40, attribuant au séjour en Égypte une durée de 430 ans. En outre, il serait difficile de supposer, d’après Nombres 3.27, qu’Amram eût été le propre père de Moïse, puisque ce texte parle de la famille des Amramites, descendants de Lévi par Kéhath. Il faut donc supposer qu’il existait dans Exode 6.20 une liste généalogique, plus complète à l’origine et qu’on a abrégée. La forme du texte, dans Exode 2.1, laisse entendre que Moïse aurait été le premier enfant né de cette union ; pourtant, dans la suite du récit (verset 4,7), il est parlé d’une sœur plus âgée que lui, surveillant à distance l’enfant exposé sur le Nil. D’autre part, dans Exode 7.7, Aaron est donné comme de trois ans plus âgé que Moïse ; enfin Nombres 12.1 et suivant montre Aaron et Miriam ligués contre celui-ci. Ces divers indices ont amené quelques critiques à la conclusion qu’Aaron et Miriam auraient été les enfants d’un premier mariage d’Amram (Exode 15.20, qui parle de « Miriam sœur d’Aaron », viendrait appuyer cette supposition), et que Moïse serait alors issu d’un second mariage de ce dernier. Bon nombre de critiques, en présence des difficultés diverses soulevées par cette question, ont même mis- en doute que Moïse eût été ressortissant de la tribu de Lévi.
Il n’a certainement pas été indifférent à l’œuvre que Moïse aura plus tard à accomplir au sein de son peuple, que cet enfant hébreu eût été appelé à vivre ses premières années à la cour du pharaon et à y être mis en contact avec la civilisation la plus haute de l’époque ; qu’il eût eu l’occasion d’y faire connaissance avec les idées essentielles de la religion égyptienne et que, selon l’expression du diacre Étienne dans Actes 7.21, il eût été « instruit dans toute la sagesse des égyptiens » ; cette affirmation peut fort bien répondre à une réalité historique, et il paraît probable que, pendant son séjour dans les sphères cultivées et dirigeantes de l’Égypte, il ait acquis bien des connaissances et une préparation qui furent profitables à son œuvre ultérieure. Mais Philon commet certainement une erreur lorsqu’il prétend que Moïse y fut mis au courant de toute la sagesse hellénique et orientale, et l’historien égyptien Manéthon (IIIe siècle avant Jésus-Christ) en commet une non moins manifeste en affirmant que Moïse aurait été d’abord un prêtre d’Osiris à Héliopolis (l’ancienne On) et qu’il aurait porté le nom d’Osarsiph, échangé plus tard contre celui de Moïse ; il commet ici une confusion, car Osarsiph (Osar = Osiris) n’est que l’équivalent égyptien de l’hébreu Joseph (Jo = abréviation de Yahvé) ; si Manéthon rapporte ici une tradition ancienne, on constatera que cette tradition confondait simplement le personnage de Joseph avec celui de Moïse.
Quelle qu’ait pu être la position occupée par Moïse dans le palais, comme fils adoptif d’une princesse royale, cette position n’eut pas pour effet de lui faire renier ses origines et oublier son peuple : Exode 2.11 et suivant contient un récit qui présente un Moïse plein d’une véhémente indignation, à la vue d’un de ses compatriotes maltraité par un chef de corvée égyptien, et tuant ce dernier, après s’être assuré que ce meurtre n’avait aucun témoin : cet acte de violence « pouvait annoncer le futur libérateur du peuple, mais assurément pas encore le prophète appelé de Dieu » (von Orelli, article Moïse, dans RE, XIII, 488). Moïse s’y révèle comme une nature ardente, impulsive, épousant avec une fougue irréfléchie la cause de son peuple dont, malgré la situation privilégiée qu’il avait occupée jusqu’alors, il était resté un membre fidèle et capable pour le défendre d’aller jusqu’au crime. On sait quelles furent, pour Moïse, les conséquences de cet acte, qui, à son insu, avait eu des témoins. Sachant que le roi le recherchait pour le punir et que, d’autre part, il était l’objet de la défiance des Hébreux (Exode 2.14), Moïse s’enfuit et alla chercher un asile en Madian. Ce séjour ayant eu une importance capitale et une portée décisive pour toute la carrière de Moïse, il convient d’examiner ici de près les questions qu’il soulève.
III Séjour en Madian
Où faut-il chercher cette région de Madian ? La question a été discutée depuis longtemps par les critiques, qui ont abouti à des conclusions très diverses (voir Madian) ; disons seulement ici :
- que, d’après les textes bibliques, Madian paraît devoir être cherché dans le voisinage de cette « montagne de Dieu » où l’on voit Moïse conduire les troupeaux de Jéthro, prêtre de Madian, et où il a la vision du buisson ardent (Exode 3.2) ;
- qu’il ne peut être question que d’une région située à une distance relativement restreinte de l’Égypte, d’où Moïse s’enfuit ; 1 Rois 11.17 (qui parle d’un personnage nommé Hadad, lequel, parti d’Édom, gagne l’Égypte en passant par Madian et Pâran) fait aboutir à la même conclusion.
Madian aurait été situé au nord ou nord-est de Pâran, puisque cette dernière région s’étendait entre Kadès et Pétra capitale des Edomites. La proximité, supposée par Nombres 24.20 et suivant, de Moab, d’Amalek et de Madian appuie aussi cette localisation géographique de Madian dans la région sud-est de la Palestine. Les géographes arabes situent Madian à l’est du golfe d’Akaba, donc à une très grande distance de l’Égypte, et y placent l’histoire du séjour de Moïse. Il est fort possible que les Madianites, qui sont représentés, suivant les textes, comme un peuple de marchands, de bergers ou de pillards (Genèse 37.28 ; Ésaïe 60.6 ; Juges 6-8), aient essaimé dans d’autres régions, à diverses époques, et jusqu’à l’orient du golfe d’Akaba.
Le chef religieux que nos textes appellent, suivant les documents, soit Jéthro (J), soit Réuel, ou même Hobab (E) est mentionné comme Madianite dans Exode 3.1 et comme Kénien dans Juges 4.11. Ces Kéniens, qui faisaient corps avec Madian, dont ils auraient constitué un des clans, apparaissent maintes fois en relation avec Juda ; on les voit, à l’époque de la conquête de Canaan, s’unir aux Judéens (Juges 1.16), et ils semblent, pendant la période du désert, avoir entretenu avec les clans hébreux des rapports d’amitié auxquels 1 Samuel 15.5s fait nettement allusion. De ces rapprochements entre Kéniens et Madianites on est en droit de conclure que ces deux peuplades représentaient « un même concept ethnique, ou, en tout cas, un groupe de tribus de même race et de même origine » (Léon Cart, Au Sinaï et dans l’Arabie Pétrée, pages 382-384). Or, Genèse 25.1-6 (J) établit entre Madianites et Hébreux un degré de parenté éloignée, Madian y étant indiqué comme fils d’Abraham par sa femme Kétura ; il est donc permis de croire qu’il existait, entre ces divers clans ou peuplades, une origine commune, et que, en se réfugiant chez les Madianites, Moïse se trouvait entrer en relation avec des hommes de même race que lui.
Il faut maintenant faire un pas de plus et relever le fait que cette « montagne d’Élohim », auprès de laquelle Moïse fut mis pour la première fois en contact avec le Dieu des pères et où, plus tard, il eut les révélations solennelles qui sont concentrées, par nos textes, autour du nom de Sinaï, était déjà, avant le moment où Moïse y passa et où les Israélites y séjournèrent près d’une année, une montagne consacrée à un culte important ; voir l’expression de Exode 3.1 : « montagne d’Élohim », qui se retrouve Exode 4.27 ; Exode 24.13 ; 1 Rois 19.8 ; il y aurait eu là un culte établi depuis une antiquité plus ou moins reculée et où les tribus nomades recherchaient la présence d’un dieu, peut-être un sanctuaire commun à plusieurs peuplades sémitiques du désert ; ce sanctuaire est celui vers lequel, d’après E (Exode 3.12) et sans doute aussi J (Exode 9.3), Moïse devra conduire les Israélites à leur sortie d’Égypte pour y offrir un sacrifice ; le sanctuaire et la « montagne d’Élohim » étaient donc situés sur la route entre Madian et l’Égypte, puisque Moïse, à son départ de Madian, y retrouve son frère Aaron venant à sa rencontre (Exode 4.27). On verra plus loin les conclusions que la critique a tirées, pour la religion de Moïse, de ce séjour en Madian.
Le moment historique dans lequel se produisit, à la « montagne d’Élohim », la manifestation de la divinité est rapporté par le récit de Exode 3 (E) où Moïse, berger des troupeaux de ce prêtre Jéthro dont il avait épousé une fille, nous est montré menant paître ces troupeaux au delà du steppe, dans le voisinage de la montagne sainte. Il a dû s’écouler un temps assez long entre la fuite en Madian et le retour en Égypte ; d’après Exode 7.7, Moïse a 80 ans quand il se présente devant le pharaon, et Actes 7.30 attribue une durée de 40 ans au séjour en Madian. Au cours de ces années d’absence, il a pu se livrer à bien des réflexions, ressentir avec plus de force et d’amertume la situation douloureuse des clans hébreux en Égypte et aspirer sans doute avec plus d’énergie que jamais à l’heure où sonnera pour eux la délivrance. Le patriote présomptueux et violent qu’il était lorsqu’il tua l’exacteur égyptien, a dû devenir, sous l’influence calmante des solitudes du désert, l’homme paisible et défiant de soi que nous le voyons être lorsque Dieu l’appelle à intervenir pour la libération de ses frères. On l’a dit très justement : « Toute révélation est psychologiquement préparée. Les grandes pensées ne peuvent naître que là où le terrain a été préparé pour elles dans une grande personnalité. » (Rothstein, Unterricht im Ancien Testament, I, 49).
Les expériences faites dans le passé, les réflexions faites sur l’état misérable de son peuple, les aspirations à la liberté constituent la base psychologique nécessaire, celle qui précède et prépare chez tous les grands héros religieux l’heure où se produira la révélation décisive qui leur montrera la tâche à accomplir. Le récit d’Exode 3 nous met en présence de cette révélation, rattachée au phénomène du buisson (voir article) qui brûle sans se consumer. Le texte qui en a conservé la tradition étant d’une date de beaucoup postérieure au fait raconté (E), il n’est évidemment pas possible d’affirmer l’exactitude matérielle de tous les détails.
Diverses hypothèses ont été émises pour essayer d’expliquer ce récit. Ainsi, par exemple, on peut se représenter que Moïse aurait été mis en face d’une théophanie, c’est-à-dire d’une manifestation de la divinité se produisant sous la forme d’un phénomène extérieur, dont les conditions auraient été empruntées au milieu spécial dans lequel il se produisit : une région désertique, pauvre en végétation, et dans laquelle la divinité pouvait même faire intervenir certains éléments visuels particuliers, tels que le mirage. Les expressions toutes réalistes de : « n’approche pas d’ici… ôte tes souliers de tes pieds… », sembleraient appuyer cette manière de voir, ce mode de révélation employé par Dieu pour inculquer au héros du récit des vérités de l’ordre spirituel et lui faire entendre l’appel qui devra déterminer sa carrière. Ou bien, on pourrait voir ici un phénomène intérieur de vision, analogue à celles qui ont inauguré le ministère de plusieurs prophètes (Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel et d’autres encore), phénomène qui se serait présenté sous une forme assez nette pour produire une forte impression sur l’esprit conscient du spectateur, et pourrait se rattacher à certaines conditions et manifestations d’ordre extérieur, matériel, qui auraient mis son esprit dans les dispositions de réceptivité favorables pour percevoir et comprendre la vision. Tel aurait été le cas pour Moïse.
Mais à quelque explication qu’on se rallie, lorsque Dieu fera retentir l’appel qu’il lui adresse : aborder le pharaon et obtenir de lui la libération des clans hébreux, alors Moïse, éprouvant un intense sentiment de frayeur et celui de toute son incapacité, cherchera à se soustraire à la mission si grave et si périlleuse que Yahvé lui confie. Il cédera pourtant ; il se montrera dès maintenant ce qu’il sera toujours au cours de sa carrière : l’homme du devoir et de l’obéissance implicite à l’ordre divin, qui s’oublie et se sacrifie volontiers lui-même pour le bien de son peuple et pour l’honneur de Dieu.
En Égypte, la situation avait changé ; le pharaon sous lequel Moïse avait dû quitter le pays était mort, « longtemps après » dit Exode 2.23, expression qui paraît faire allusion tout à la fois au long séjour de Moïse en Madian et au long règne de ce Ramsès II qui avait occupé le trône pendant 67 ans. Moïse part donc et va au-devant de ce ministère, qui sera souvent celui de la souffrance et du renoncement, et au terme duquel il ne pourra saluer que de loin cette terre de la promesse vers laquelle il aura conduit son peuple pendant 40 ans.
IV Sortie d’Égypte et voyage au désert
On ne peut reprendre ici dans le détail tous les événements qui accompagnèrent et suivirent immédiatement le retour de Moïse en Égypte. On sait que les trois documents J, E et P font précéder le récit de la sortie d’Égypte par celui de toute une série de fléaux dont Yahvé se serait servi pour faire céder la volonté du pharaon, qui refusait d’obéir à l’ordre que Moïse lui avait transmis (voir, sur cette question, l’article Plaies d’Égypte ; pour celle qui concerne le pharaon sous lequel les clans hébreux secouèrent le joug égyptien, et pour la sortie du pays et la traversée de la mer, l’article Exode, et, pour les événements qui eurent pour centre la montagne sainte, et sa localisation géographique, l’article Sinaï).
Quant aux faits racontés par Exode, Nombres et Deutéronome et qui s’échelonnent sur les 40 ans du voyage au désert, il est impossible de les exposer ici en détail et d’examiner assez à fond les difficultés que présentent, à différents points de vue, les récits qui les relatent ; nous devons nous borner à faire, à leur égard, un certain nombre de remarques de l’ordre critique. Dans tous ces récits, on sait que Moïse joue toujours un rôle de premier plan, soit comme intermédiaire et interprète entre les tribus et le dieu national, soit comme guide, soit comme pacificateur en cas de conflits. En un mot, l’histoire du voyage au désert s’identifie avec la biographie de Moïse. Or, dans cette biographie, il n’est pas toujours possible d’établir des points de repère chronologiques absolument sûrs, même sur des questions qui sont d’une importance historique capitale pour l’intelligence des étapes du voyage au désert. C’est ainsi que, dans la question de l’arrivée et du séjour à Kadès, il n’y a pas accord entre les documents qui en parlent ; les uns (J et E) admettent que les clans sont arrivés dans cette localité peu de temps après leur départ du Sinaï et y sont restés pendant la plus grande partie du séjour au désert, soit environ 38 ans ; tandis que pour P les événements survenus à Kadès auraient été de peu antérieurs à la fin du voyage. Le catalogue des stations (Nombres 33), le seul fragment des Nombres qui soit attribué à Moïse (Nombres 33.2), est au contraire considéré comme un des plus récents du Pentateuque ; il est de P, dont il porte nettement les caractères littéraires et linguistiques. Le compilateur de ce catalogue (qui a pu, d’ailleurs, avoir à sa disposition une ou plusieurs listes d’étapes), s’il admet que les tribus ont quitté le Sinaï un an après la sortie d’Égypte et qu’elles ont passé le Jourdain à la fin de la 40e année, attribue 11 stations à la période qui va jusqu’au Sinaï, 9 à la 40e année, et n’en laisse que 21 pour les 38 années restantes.
On constate en outre, dans nos documents, des récits à double d’un même fait : ainsi, dans Exode 17 et Nombres 20, celui des murmures du peuple manquant d’eau, récit dans lequel on voit Moïse, sur l’ordre de Yahvé, frapper le rocher d’où jaillira de l’eau ; dans Exode 17, le lieu est appelé Massâ et Meribâ, et dans Nombres 20 Meribâ ; de prime abord, il paraît difficile d’admettre :
- que le même fait se soit reproduit deux fois dans des conditions si analogues,
- qu’un même lieu ait porté deux noms différents. Le premier récit paraît donc être un doublet antidaté du second. On en peut dire autant du double récit de l’envoi des cailles (Exode 16.13, Nombres 11). Il semble en tout cas, d’après Juges 11.16 et Deutéronome 1.46 (ce le temps passé à Kadès fut de longue durée »), que Moïse a dû, pour la plus grande partie du séjour au désert, faire de cette localité son quartier général, son centre fixe d’opérations et de voyages. Pendant ces 38 ans, des fractions du peuple ont pu continuer leurs pérégrinations ; elles seraient descendues jusqu’au golfe Aelanitique, pour remonter graduellement vers le nord, se concentrer une dernière fois à Kadès, d’où elles seraient parties pour contourner Édom et gagner les plaines de Moab et la vallée du Jourdain. C’est de Kadès que Moïse envoie les douze espions pour explorer Canaan (Nombres 13.26), et là que ces derniers reviennent pour rendre compte de leur mission : de là encore, il envoie des négociateurs au roi d’Édom, pour demander le droit de passage sur son territoire (Nombres 20.14) ; c’est là que mourut Miriam (Nombres 20.1) et que se passèrent sans doute plusieurs des faits racontés dans les Nombres. On a même émis l’avis que la plupart des épisodes que notre texte actuel a concentrés, dans Exode 16-18, entre le passage de la mer Rouge et l’arrivée au Sinaï, auraient eu primitivement pour théâtre la région de Kadès (Adolphe Lods, Israël, I, p. 201). Et durant tout le cours de cette longue période pleine de difficultés et de dangers, ce fut le grand mérite de Moïse d’avoir toujours eu devant les yeux le but que Yahvé lui avait assigné ; d’avoir maintenu en lui-même et au sein des tribus la certitude que Yahvé marchait avec son peuple et le conduirait au port ; d’avoir su maîtriser les mouvements de révolte, de mécontentement et de découragement qui éclatèrent si souvent chez les Israélites.
Maintes fois exposé aux sentiments d’animosité et de défiance des clans hébreux (Nombres 11 ; Nombres 14 ; Nombres 16), et même à l’hostilité et à la jalousie de ses propres parents (Nombres 12) ; intervenant avec sagesse et énergie pour empêcher son peuple de se lancer dans des entreprises hasardeuses (Nombres 14.41) ; ne recherchant jamais que l’honneur de Dieu et le vrai bien des tribus, jamais le maintien de prérogatives personnelles (Nombres 11.26, histoire d’Eldad et de Médad) ; s’appliquant même, lorsque Yahvé parlait de châtier des coupables, à détourner sur lui-même la colère divine (Exode 32 : et suivants, Nombres 14.13 et suivants, etc.), Moïse se montra le chef temporel et spirituel le plus accompli, le guide avisé et le bon conseiller d’un peuple de col roide, porté aux murmures, à la révolte ouverte et aux jugements injustes, toujours prêt à l’accuser, mais subissant malgré tout l’ascendant de cette personnalité au caractère noble et généreux. « Il demeura ferme, comme voyant celui qui est invisible » (Hébreux 11.27).
V Mort de Moïse
Et pourtant, il ne lui fut pas accordé la joie d’entrer dans le pays vers lequel il avait si vaillamment conduit Israël. Après qu’il eut été précédé dans la tombe par sa sœur Miriam et son frère Aaron (Nombres 20.1-27 et suivants), Deutéronome 34.1 raconte en termes assez énigmatiques la mort de Moïse qui, ayant d’abord, du haut du mont Nébo, contemplé de loin la terre promise, redescendit dans la vallée, où « Yahvé l’ensevelit », et « personne n’a connu son tombeau jusqu’à ce jour » (Deutéronome 34.6) ; son sépulcre ne devait pas devenir pour la postérité un lieu de pèlerinage.
Pourquoi la mort survenant dans des circonstances si mystérieuses, de celui qui, selon l’expression de Yahvé (Nombres 12.7), avait été « fidèle dans toute sa maison » ? Le récit de Nombres 20.2 ; Nombres 20.13 a bien pour intention d’indiquer la raison pour laquelle Moïse et Aaron se virent privés d’entrer en Canaan avec les tribus. D’après Nombres 20.12-24 ; Nombres 27.14, il semble que le motif de cette exclusion ait consisté dans le fait qu’« ils ont été rebelles », c’est-à-dire qu’ils se sont montrés indociles à la volonté de Yahvé et incrédules à sa parole, en ce sens qu’au lieu de frapper résolument une fois le rocher, Moïse l’aurait frappé deux fois. Ou bien on a pensé que l’ordre du texte primitif de ce passage avait été altéré dans notre texte actuel, et qu’il devait être rétabli comme suit : « Comment pourrions-nous faire sortir de l’eau de ce rocher ? » (verset 10), question par laquelle Moïse et Aaron auraient mis en doute la toute-puissance de Yahvé et à laquelle il aurait répondu : « Écoutez donc, rebelles » (verset 10), en leur donnant l’ordre de frapper le rocher.
Mais quelle que soit l’interprétation que l’on adopte, la rigueur extrême du châtiment infligé aux deux chefs n’apparaît-elle pas, dans les deux explications, absolument disproportionnée à la gravité de leur faute ? Et n’y aurait-il pas eu plutôt, ici, de la part de Yahvé une mesure inspirée par des sentiments de miséricorde et d’amour à l’égard de son fidèle serviteur, Dieu ayant voulu le soustraire (vu son grand âge et après les années si dures du long voyage du désert) aux fatigues et aux luttes qui devaient accompagner la prise de possession de la terre promise ? Yahvé aurait-il jugé préférable de le faire entrer dans son repos, alors que, d’après Deutéronome 34.7, il n’avait pas encore subi les effets de l’âge ? Cette question restera toujours sans réponse vraiment satisfaisante. Il faut rappeler ici le passage de l’épître de Jude (Jude 1.9) faisant allusion à la mort de Moïse et à une contestation qui aurait eu lieu au sujet de son corps entre Satan et l’archange Michel ; il y aurait ici une citation d’un ouvrage Pseudépigraphe datant des premières années de notre ère, l’Assomption de Moïse, mais le passage visé ne nous a pas été conservé.
Enfin, à propos de la mort de Moïse, on mentionnera ici pour mémoire les vues énoncées par Sellin dans un récent ouvrage (Mose, etc.) ; ce savant, s’appuyant sur un certain nombre de passages, spécialement d’Osée (Osée 4.4 ; Osée 4.9 ; Osée 5.1-4 ; Osée 7.3 ; Osée 7.7 ; Osée 7.7 ; Osée 7.11 ; Osée 12.1 ; Osée 13.1) et sur les « chants du Serviteur de Yahvé » (Ésaïe 42.1 ; Ésaïe 49.1 ; Ésaïe 49.4 ; Ésaïe 52.13-53.1), prétend y retrouver les traces d’une tradition d’après laquelle Moïse serait mort martyr ; il aurait été mis à mort par les prêtres, qui auraient ainsi à peu près supprimé la religion fondée par lui. Mais, comme l’ont montré les critiques, cette hypothèse ne s’appuie pas sur des textes bien clairs et sûrs, et ceux sur lesquels on la fonde doivent, pour l’étayer, passer par de profondes corrections que rien ne justifie.
VI Point de départ et inspiration première de l’œuvre de Moïse
Quel a été le point de départ de tout le développement religieux auquel le nom de Moïse a été attaché par la tradition nationale ? Peut-on l’expliquer par des raisons inhérentes, d’une part à sa préparation antérieure, à ses aspirations personnelles, à ses prédispositions de l’ordre psychologique et religieux et, de l’autre, au milieu d’où il est sorti et au temps où il a vécu ? Sa venue correspondait-elle à un mouvement d’opinion, à des besoins qui, à ce moment-là, se seraient fortement manifestés parmi les gens de sa race ? Les textes de Exode 3 font à ces diverses questions une réponse qui, en elle-même, apparaît assez catégorique, mais qu’il convient de contrôler dans la mesure du possible, en examinant ce que nous pouvons savoir des conditions historiques au sein desquelles il est apparu.
Comme on l’a déjà rappelé plus haut, on a prétendu qu’au moment où Moïse intervint dans les affaires des clans hébreux il se serait manifesté un fort courant qui aurait entraîné ces clans, d’abord vers l’indépendance nationale, puis aussi vers un retour à la religion ancestrale, et que cette double aspiration de l’ordre patriotique et religieux serait venue inspirer et seconder l’œuvre de libération politique et de restauration religieuse accomplie par Moïse, lequel n’aurait ainsi fait que donner satisfaction aux besoins des tribus asservies.
Mais à ce double point de vue, il faut reconnaître que les textes ne laissent guère supposer de tendances aussi marquées et d’aspirations aussi caractéristiques ; le peuple gémit, certes, sous le poids des corvées (Exode 2.23), mais il ne cherche pas la délivrance auprès de ce dieu des pères dont il semble avoir bien oublié le culte. Lorsque Moïse paraît et entre en lutte avec le pharaon oppresseur pour obtenir la liberté de son peuple, on le voit, au contraire, obligé de compter avec le mauvais vouloir de ses compatriotes et avec leur mécontentement ; après le premier essai, infructueux, tenté par Moïse, les clans l’accusent même de les avoir exposés à la colère du monarque : (Exode 5.21) « L’angoisse et la dure servitude les empêchèrent d’écouter Moïse » (Exode 6.9). Et nulle part on ne les voit amenés, sous le coup de l’épreuve et de l’oppression, à rechercher le secours auprès du dieu des ancêtres ; à tel point que, lorsque Yahvé adresse à Moïse sa vocation de libérateur, celui-ci demande d’abord sous quel nom il devra rappeler son souvenir aux clans opprimés et le leur présenter (Exode 3.13 et suivants) ; il prévoit même que cela ne suffira pas pour réveiller en eux une confiance et des besoins dès longtemps disparus : « Ils ne me croiront pas et n’écouteront pas ma voix » (Exode 4.1).
Bien plus encore : des textes tels qu’Ezekiel Ézéchiel 20.7 ; Ézéchiel 23.3 laissent entendre qu’une partie des clans aurait adressé un culte à des dieux égyptiens, et Josué 24.14 parle aussi « des dieux qu’ont servis vos pères de l’autre côté du fleuve (Mésopotamie) et en Égypte ».
Non, l’œuvre de Moïse ne s’explique pas comme étant la réponse aux aspirations politiques et religieuses des clans hébreux qui, alors, ne constituaient pas encore un peuple conscient de son unité nationale, ni un milieu travaillé par des besoins religieux. Il a fallu à ces clans les expériences réitérées sur le terrain des faits qui précédèrent, accompagnèrent et suivirent le grand acte libérateur de la servitude égyptienne, pour comprendre la réalité et la puissance du Dieu qui était venu à leur secours et dont Moïse leur avait révélé l’intervention providentielle au moment de la sortie d’Égypte.
VII Influence des idées religieuses de l’Égypte
On a cru pouvoir affirmer que l’œuvre de Moïse aurait été le résultat de l’influence exercée sur lui par les idées religieuses de l’Égypte et qu’en particulier on y retrouverait les traces de ces doctrines ésotériques, enseignées à des initiés et dans le mystère desquelles il aurait été instruit (voir l’affirmation de Manéthon rappelée ci-dessus et d’après laquelle Moïse aurait d’abord été prêtre d’Osiris à Héliopolis). Mais on a fait observer à bon droit que la position de Moïse vis-à-vis du pharaon et des sages d’Égypte a toujours été celle d’un combattant, d’un adversaire, et « nullement celle d’un homme qui aurait trahi les doctrines ésotériques dans lesquelles il aurait été élevé »… et que « ce n’est pas auprès du temple d’Osiris, mais bien dans la solitude de la montagne du Sinaï que les souvenirs populaires lui font entendre la voix divine » (H. Schultz). L’opinion à laquelle il est fait allusion ici semble d’ailleurs aujourd’hui assez généralement abandonnée, et c’est avec raison qu’Ewald déjà a pu dire que la lutte engagée par Moïse avec le pharaon et les Égyptiens fut « une véritable guerre de religion » ; Nombres 33.4 contient cette déclaration, qui exprime la même pensée : « Yahvé exerçait aussi des jugements contre leurs dieux. » Si l’on avait pu songer à supposer une influence de la religion égyptienne sur la pensée de Moïse, ce n’eût sans doute été possible que sous le règne de ce monarque qu’on a appelé « le pharaon hérétique », Aménophis IV (1375-1360), qui prit le nom d’Akenaton, lorsqu’il voulut introduire la réforme religieuse consistant à substituer au culte de tous les dieux égyptiens celui du seul Disque solaire, Aton. Mais, comme on l’a remarqué très justement, ce qui fait le caractère propre de la religion yahviste instituée par Moïse est essentiellement différent ; en effet, le côté moral de la divinité, si accentué dans le yahvisme, n’apparaît pas dans le système religieux que ce monarque a voulu imposer à l’Égypte ; sa réforme (qui n’eut, d’ailleurs, qu’une durée très éphémère) relevait, comme l’a fort bien observé Lods, « soit du panthéisme, soit du polythéisme monarchique », et elle était par conséquent « d’une autre nature que le monothéisme moral des Israélites » (voir notre article Égypte).
On a quelquefois aussi signalé des points de contact réels entre les lois d’Israël et les prescriptions du Livre des Morts égyptien ; mais ici encore l’esprit qui a inspiré les unes et les autres apparaît bien différent, et l’on respire dans les premières un souffle bien plus élevé de piété, de liberté et de respect de la dignité humaine. Et si même on admet qu’il existe dans les institutions cultuelles d’Israël certains traits de détail qui pourraient faire croire à une influence étrangère et, dans l’espèce, égyptienne, il resterait encore à établir à quelle époque, pas forcément mosaïque, cette influence a pu se faire sentir.
VIII Yahvé dieu des Kéniens
Enfin, on a émis l’hypothèse, acceptée par un grand nombre de critiques (Tiele, Budde, Stade, Valeton, Lods et d’autres), que Yahvé, avant d’être le dieu des clans hébreux, aurait été l’
élohim protecteur de Jéthro et des Madianites-Kéniens, et que la religion d’Israël dérivait de la sagesse sacerdotale de ces peuples. On remarque d’abord que toute la région madianite est voisine de Kadès, dont le nom même indique une localité particulièrement sacrée depuis longtemps, et auprès de laquelle il y avait une source appelée « fontaine du jugement (ou de l’Oracle) » dans Genèse 14.7, texte qui la met en relation avec Kadès ; ce nom indiquerait donc une localité où l’on se rendait pour faire trancher des questions de droit devant la divinité du lieu ; ce sanctuaire aurait été le siège d’une sorte de tribunal divin, auprès duquel résidait sans doute une confrérie de prêtres considérés comme les interprètes de la divinité. De nombreux critiques ont donc émis l’opinion que cette localité, dans le district de laquelle se trouvait le territoire de Madian et peut-être aussi, pour un bon nombre de savants, la montagne d’Élohim (signifiant : le Sinaï), avait dû être, depuis longtemps, le centre de culte des tribus habitant cette région ; que Exode 18.10-12 semble permettre d’affirmer que Jéthro, chef des prêtres qui desservaient le sanctuaire de Kadès, reconnaissait Yahvé comme son dieu, puisqu’il lui offre alors un sacrifice, et que la scène racontée dans ces versets représente une véritable cérémonie « d’initiation des principaux chefs israélites » au culte de Yahvé ; pour quelques critiques même, le sacerdoce lévitique aurait eu pour patrie Kadès, d’où il aurait passé en Canaan (voir la réponse faite à cette hypothèse par Kittel, Gesch. des Volkes Israël, p. 549s.) ; enfin, que la fête religieuse pour la célébration de laquelle Moïse demande au pharaon de laisser les clans hébreux faire trois jours de marche au désert (Exode 3.18 ; Exode 5.3 ; Exode 8.27) était une de celles qui se célébraient à Kadès.
Cette série d’affirmations paraît prêter à des objections sérieuses. On reconnaîtra tout d’abord, d’une façon générale, que la tradition hébraïque, telle que les différents documents la reflètent, n’a conservé aucun souvenir positif de cette origine madianite-kénienne du culte de Yahvé ; qu’elle ne dit nulle part qu’il ait été le dieu des Kéniens et que ce dieu, cet El-Kadès, ait porté le nom de Yahvé ; que si Jéthro, dans Exode 18.11, déclare : « Maintenant je sais que Yahvé est plus grand que tous les dieux », cela ne veut pas signifier que Yahvé son Dieu lui apparaît désormais comme étant supérieur à ceux des nations (de cela Jéthro aurait dû être persuadé depuis longtemps et, d’ailleurs, il ne l’appelle nulle part Yahvé son Dieu) : cela signifie, ou bien que Jéthro en est venu, à la suite des expériences faites récemment par Israël, à reconnaître, lui aussi, Yahvé pour son dieu à lui ; ou bien qu’ayant adressé jusqu’à présent son culte aussi à Yahvé en même temps qu’à d’autres dieux, il finit par reconnaître que Yahvé est plus fort que tous les autres et qu’il mérite seul d’être adoré. « L’hypothèse des Kéniens, dit Bertholet (Histoire de la civilisation d’Israël, p. 154, note),… ne me paraît admissible qu’en reconnaissant que Yahvé fut aussi le dieu des Kénites. Mais qu’il ait été à l’origine le dieu des Kéniens seuls soulève, à mon avis, de fortes objections. Je ne me risque pas à ramener la tradition du « dieu père » (Exode 3.6 etc.) à une simple égalisation de la légende mosaïque avec celles de la Genèse. »
Et, dans Nombres 10.29-32 (le parallèle élohiste de Exode 18, qui est de J) où est raconté l’entretien de Moïse avec son beau-père, on voit Moïse, pour persuader ce dernier d’accompagner les tribus dans leur voyage au désert, lui montrer que s’il accepte il deviendra ainsi participant des bienfaits que Yahvé a promis à Israël : or, si Yahvé avait été, déjà auparavant, le dieu ou l’un des dieux des Kéniens, Moïse n’aurait pas eu besoin d’un tel argument pour encourager son beau-père à guider Israël dans le désert ; les grâces de Yahvé, son dieu avant d’être celui des tribus israélites, lui étaient, en effet, dès longtemps acquises.
Enfin, si Yahvé avait été le dieu d’une peuplade étrangère aux clans hébreux, il semble bien difficile d’admettre que Moïse eût pu entraîner les tribus dans une lutte en vue de leur libération, au nom de ce dieu étranger, et en le présentant comme identique au dieu des ancêtres ; or, c’est sur ce titre-là que Yahvé s’appuie et met l’accent, lorsqu’il adresse son appel à Moïse : « le dieu de vos pères, le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob… »
Que, sur une montagne qui était déjà sacrée aux yeux de quelques tribus du désert, Moïse ait reçu la première révélation du dieu qui se présente à lui comme le dieu des pères, ce fait n’implique pas forcément la conclusion que le dieu qui y était adoré eût porté le nom même sous lequel il se présente à Moïse. D’ailleurs, la forme volontairement vague sous laquelle la divinité répond à la question parler la proclamation d’un nom propre déterminé et qui aurait été courant dans la région où se faisait cette déclaration ; elle constitue avant tout une solennelle affirmation de ce qu’est l’essence véritable du dieu qui se révèle ainsi et qui possède la Vie, la Réalité absolue.
M. Westphal résume d’une façon très juste et incisive l’hypothèse qui vient d’être examinée : « Jéhovah serait le dieu de l’orage, résidant au Sinaï ; son adorateur et son prêtre aurait été Jéthro ou Réuel, beau-père de Moïse, et Moïse, influencé par son beau-père et prédispose par sa connaissance de la religion égyptienne à la conception de la monolâtrie, aurait « confisqué à son profit les attributs d’une pauvre petite divinité spéciale et sans valeur ». Avec lui, nous avouons avoir de la peine à trouver là « l’origine historique de la religion qui a donné au monde le Décalogue, le commandement de l’amour, la loi de la sainteté et l’apostolat des prophètes » (Jéhovah, pages 176, 177). Et avec bon nombre de critiques, nous demanderons encore, si la religion mosaïque n’a été, à l’origine, qu’une religion naturiste ayant pour dieu un Yahvé emprunté aux Madianites-Kéniens, comme tant d’autres qui ont vu le jour sur le sol du vieux paganisme sémitique, pourquoi le développement religieux et moral si extraordinaire qui s’est poursuivi en Israël dès les temps mosaïques jusqu’à la fin de la période prophétique n’aurait pas pu se produire tout aussi bien dans l’une ou l’autre des religions des peuples voisins d’Israël, sous l’action d’un Kémos dieu des Moabites, ou d’un Milcom dieu des Ammonites, ou du Baal cananéen ? À quelles conclusions faut-il donc aboutir, en ce qui concerne la genèse de l’œuvre religieuse et nationale de Moïse ? On est assez généralement d’accord pour admettre, comme étape première et préliminaire de toute cette œuvre, un ensemble de conditions de l’ordre spirituel et psychologique, que l’on peut déduire de l’étude des textes et de l’examen du milieu dans lequel se forma la personnalité de Moïse.
On concevra volontiers, avec Dillmann et la plupart des critiques et historiens, que Moïse était, de sa nature, un puissant esprit, un homme présentant des prédispositions de l’ordre religieux particulièrement marquées, un véritable héros parmi sa génération, enrichi, du fait de son éducation égyptienne, de tout ce que la civilisation de l’époque avait pu ajouter encore à ses dons et qualités naturelles. On admettra aussi que durant son long séjour dans les solitudes de Madian, sa pensée dut se porter constamment sur les questions intéressant l’avenir matériel et religieux de ses compatriotes, qu’il avait laissés en Égypte, gémissant sous le joug de l’oppression ; on pourra ajouter encore qu’en réfléchissant au spectacle que lui avait offert le culte adressé par les Égyptiens à une multitude de dieux et qu’en le comparant à celui, plus simple et plus rudimentaire, qu’il contemplait en Madian, il en était venu à ressentir une aversion toujours plus forte pour les dieux du panthéon égyptien et à éprouver un attrait d’autant plus grand pour le dieu de ses pères.
On a été plus loin encore, et l’on a suggéré que si le nom de sa mère Jokébed (Exode 6.20) doit être considéré comme vraiment authentique et, par conséquent, comme composé avec une abréviation du nom divin Yahvé, on pourrait supposer possible le fait que ce nom de Yahvé aurait été propre à la religion du clan auquel appartenait Moïse lui-même, puisque, d’après Exode 3.6, Dieu lui dit : « Je suis le dieu de ton père » et que, dans le cantique de Exode 15.2, Moïse dit : « Il est le dieu de mon père ». Mais cette hypothèse elle-même se heurte à des difficultés réelles, provenant d’abord du sens peu clair que présente ce nom, et il se pourrait fort bien (Kittel, ouvrage cité, p. 556) qu’il fût le résultat d’une déformation du nom primitif inspirée par le désir de l’adapter à la foi yahviste des tribus.
On a constaté, il est vrai, dans les textes cunéiformes antérieurs à l’époque de Moïse, la présence de noms propres dans la composition desquels entrent certaines syllabes qui rappelleraient d’assez près le nom de Yahvé abrégé. Mais ces éléments représentent-ils réellement le nom divin Yahvé ? La certitude n’en est pas absolument acquise et beaucoup de savants très autorisés sont d’accord pour déclarer que, jusqu’à plus ample information, il y a lieu de se montrer très circonspect dans l’usage que l’on fait de semblables données. Toutes ces considérations ne font qu’établir la base préliminaire générale sur laquelle a pu s’édifier la grande œuvre de Moïse ; et si l’on en restait là, on n’aurait pas pénétré le secret de cette œuvre, de cette initiative religieuse qui a fait faire à l’humanité un si immense pas en avant. Pour expliquer cette transformation profonde de la notion de Dieu, telle qu’elle apparaît en Israël à partir de la période dite mosaïque, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il n’a rien fallu de moins qu’un contact personnel et direct avec la personne divine, en un mot : une révélation semblable à celle dont parlent nos documents dans Exode 3 ; Exode 6.
C’est ce contact, ce sont ces faits de révélation intérieure, cette expérience intime de la présence et de la toute-puissance du Dieu qui se manifestait à lui, qui ont pu lui donner une notion claire de ce qu’était la vraie nature du Dieu qui s’identifiait à celui des pères, qui lui confiait une mission libératrice solennelle et qui, en la lui confiant, lui infusait les forces et le courage nécessaires pour l’accomplir et lui donnait l’impulsion intérieure sans laquelle il n’aurait pas quitté les plaines de Madian pour se jeter, comme il le fit, en pleine mêlée et pour se révéler à Israël comme le guide sûr, le réformateur religieux qui l’a fait parvenir des bas-fonds d’une religion vague et sans force, jusque sur les hauteurs de l’hénothéisme moral qui aboutira plus tard à la religion toute spirituelle et nettement monothéiste des prophètes. Pour aboutir à un tel résultat, il fallait plus que des dispositions religieuses favorables, plus qu’un heureux concours d’antécédents et de situations extérieures : il fallait une intervention venant de plus haut et dans laquelle on pût discerner l’action providentielle de Dieu. C’est bien là ce que nous montre la vision révélatrice qui inaugure le ministère de Moïse, vision nécessaire et sans laquelle, quoi qu’on fasse, ce ministère et l’œuvre qui en est résultée restent une énigme inexplicable.
IX Les formes diverses de l’œuvre de Moïse
Quelles ont été, enfin, les formes diverses sous lesquelles se présente l’œuvre accomplie par Moïse ? On peut les grouper sous ces quatre chefs : Moïse a été l’auteur de l’unification des tribus et de leur organisation en une véritable nation ; il a été l’intermédiaire d’une alliance entre Yahvé et le peuple ainsi constitué ; le législateur ; enfin, le réformateur religieux ou le prophète.
1.
Lorsqu’il fut appelé à être l’intermédiaire humain de la libération des clans hébreux opprimés en Égypte, Moïse ne trouva devant lui que des groupements épars, sans cohésion réelle entre eux, sinon peut-être la conscience d’appartenir à une même origine raciale et d’avoir en commun un certain nombre de traditions ; il n’avait pas affaire à une nation homogène, constituée sur une base solide et capable d’opposer à ses ennemis une force de résistance réelle. Il fallait fortifier, parmi ces clans, le sentiment de leur commune origine et faire briller devant leurs yeux un idéal national bien déterminé. Il faut penser aussi que les événements si remarquables qui avaient accompagné et suivi la délivrance du joug égyptien et dans lesquels les clans durent reconnaître l’intervention d’une puissance supérieure travaillant pour eux, contribuèrent à cimenter l’union entre eux et à rendre possible l’œuvre d’organisation qu’allait poursuivre Moïse. Il est impossible de ne pas admettre que, pour atteindre ce résultat, Moïse ait donné aux clans, sous la forme la plus rudimentaire qu’on voudra, une organisation civile quelconque, ayant à sa base un certain nombre de lois et d’ordonnances essentielles et indispensables. Or, le chapitre 18 d’Exode (Exode 18) semble indiquer assez nettement un essai de constituer, en particulier, l’exercice de la justice sur des bases régulières ; et c’est Jéthro qui, pour décharger Moïse du fardeau écrasant qui l’accablait dans ce domaine, lui proposa d’établir des juges chargés de connaître les causes les moins graves apportées devant lui par le peuple, en l’engageant à ne conserver lui-même que les plus importantes. Pour régler d’une façon pratique cet exercice du droit populaire, il paraît indispensable de concevoir qu’un certain ensemble de prescriptions d’ordre juridique a été établi, d’après lesquelles les juges auxquels Moïse avait délégué une partie de son autorité, et Moïse lui-même, devaient rendre leurs jugements.
En fait, c’est ce que permettent de supposer :
- cette parole de Exode 18.20, d’après laquelle Jéthro aurait dit à Moïse : « enseigne-leur les ordonnances et les lois… »,
- ce qu’on appelle le « Livre du Pacte » ou « de l’Alliance » (Exode 21 ; Exode 22 ; Exode 23), présentant un ensemble d’ordonnances de droit civil et correctionnel qui, d’après la tradition, remonterait à Moïse, tout au moins dans son inspiration première et dans ses éléments les plus anciens, car un bon nombre de ces lois supposent un peuple sédentaire, pratiquant l’agriculture, et non pas une collectivité de nomades et de bergers comme l’étaient les contemporains de Moïse ; or, attribuer ces lois-là à Moïse, ce serait méconnaître le principe très juste posé par Reuss (L’histoire sainte et la loi, p. 119) : « Toute loi actuellement promulguée doit être appropriée à la situation réelle de ceux auxquels elle s’adresse et à leurs besoins dûment constatés. Autrement elle ne sera pas exécutée. »
Il ne faut pas oublier ici un fait capital : la découverte, en 1902, de l’important code civil de Hammourabi, le fameux roi de la première dynastie babylonienne, qui régnait vers 2250 avant Jésus-Christ. Il s’agit ici de la codification de prescriptions légales, qui ne visent pas une population à demi-nomade, mais qui dénotent un état de civilisation déjà fort avancé, et l’on a tout lieu de croire que ce code (ou ceux qui en dérivent) fut plus ou moins en vigueur dans le monde sémite auquel appartenait Moïse. Or, quelles que soient les différences essentielles que l’on doive constater de l’un à l’autre, les points de ressemblance entre ce code babylonien et le Code de l’Alliance (v. Alliance [livre de l’]) sont assez nombreux et assez frappants pour que l’on soit en droit d’admettre que le premier de ces codes a pu exercer une certaine influence sur le second, à moins que remontant plus haut encore on ne veuille, comme on l’a supposé, voir dans l’un et l’autre de ces codes l’adaptation de ces antiques lois sumériennes, « notamment celles auxquelles se réfère le dernier roi de Lagach, Urukagina (vers 2800 avant Jésus-Christ), qui sont de vrais prototypes du Code d’Hammourabi » et qui par conséquent seraient « antérieures à Moïse de plus de 15 siècles » (Alexandre Westphal, tome I, p. 34). Les documents eux-mêmes n’attribuent du reste à Moïse la rédaction que de courts groupes de lois : ainsi Exode 24.4, à propos des chapitres 21-23 ; Exode 34.27, à propos des v.17-26 ; enfin, Deutéronome 27.8, l’ordre donné à Moïse d’écrire « toutes les paroles de cette loi » sur les pierres à dresser sur le mont Ebal, ce qui suppose une loi de dimensions forcément très restreintes ; Deutéronome 31, qui attribue à Moïse la mise par écrit « d’une loi » (verset 9), et de « cette loi » (verset 24), dont il nous est actuellement impossible de déterminer la teneur et l’étendue.
D’une façon générale, les travaux de la critique biblique ont établi que ce n’est pas comme législateur que Moïse a exercé le rôle le plus marqué et le plus considérable. Comme organisateur de la nation, il a accompli une œuvre, plus grande encore : des pauvres clans de bergers opprimés de Gossen, il a su faire une nation assez forte pour pouvoir se mesurer avec des ennemis souvent redoutables et solidement établis sur leur sol ; de tribus éparses, il a constitué un tout assez homogène pour résister à bien des influences étrangères dangereuses. Bien qu’on puisse constater, peu de temps après la conquête de Canaan, que certains liens se relâchèrent déjà entre les diverses parties de ce tout (le livre des Juges l’indique assez clairement), il est des éléments d’union qui persistèrent à travers tous les troubles et les dangers et qui constituèrent la forte armature d’Israël, résultant de l’action exercée par Moïse sur le terrain civil, juridique et religieux.
2.
En effet, l’action qui chez Moïse prima toutes les autres fut celle qu’il exerça dans le domaine religieux. Pour pouvoir inculquer au peuple qu’il voulait former la notion de son unité profonde et durable, il ne suffisait pas de le doter d’institutions de l’ordre judiciaire et d’ordonnances légales, quelque utiles et nécessaires qu’elles fussent pour la vie pratique de tous les jours : il fallait l’établir sur une base religieuse nettement distincte de celle des autres peuples ; lui révéler un aspect de la divinité qui la distinguât d’une façon essentielle de toutes les représentations purement sensibles et terrestres que l’humanité contemporaine s’en faisait, et accentuer le caractère moral du dieu qui entrait en relations directes avec le peuple ; il fallait développer en Israël le sentiment de sa dépendance à l’égard de ce Dieu auquel il devait la liberté et des marques si visibles de sa faveur ; créer un lien moral effectif entre ce Dieu et le peuple qui était l’objet de sa protection ; rendre durable et définitif le rapport qui venait de s’établir entre eux et qui devait pénétrer et transformer la vie même de ce peuple.
Pour atteindre ces résultats, Moïse ne procédera pas par formules théoriques sur ce qui constitue l’essence même de la divinité, sur son caractère unique, etc. Non, pour établir la différence fondamentale qui distingue le Dieu d’Israël de ceux de tous les autres peuples, Moïse mettra simplement, mais constamment, la conscience d’Israël en présence d’un grand fait historique, ce fait que l’on a très justement indiqué comme marquant « l’heure de la naissance du peuple d’Israël » : son Dieu, c’est celui qui l’a fait sortir de la maison de servitude à main forte, à bras étendu. C’est alors que, pour consacrer l’état de choses nouveau qui vient de s’établir, mais qui pouvait risquer de s’affaiblir et de se perdre, Moïse, ayant conduit son peuple jusqu’à la « montagne d’Élohim », y devient l’intermédiaire d’une alliance conclue entre Dieu et Israël, d’un pacte par lequel ils s’engagent l’un vis-à-vis de l’autre : au Sinaï, Yahvé se déclare le Dieu d’Israël, d’une part, et Israël, de l’autre, se reconnaît le peuple de Yahvé ; « cette formule, si souvent répétée, paraît exprimer l’idée directrice de l’activité de Moïse… la création d’un peuple par la fondation d’une religion nationale » (Adolphe Lods, ouvrage cité, p. 360).
Le maintien de la relation ainsi établie entre les deux est soumis à l’observation de conditions acceptées par l’un et par l’autre ; Exode 19.5 l’indique clairement : « Si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon alliance, vous m’appartiendrez entre tous les peuples ». La notion de l’alliance ressort nettement de Exode 24.3ss où l’on voit l’engagement pris par le peuple (verset 3) suivi d’une cérémonie cultuelle avec offrande de sacrifices constituant la ratification solennelle du pacte qui venait de se conclure.
3.
Maintenant, il paraît de prime abord vraisemblable que, si un pacte a été conclu alors, il a dû être consacré et régi par un certain nombre de prescriptions et de lois qui devaient en régler le fonctionnement. Si Moïse a été l’intermédiaire choisi de Dieu pour conclure l’alliance du Sinaï, il semble indispensable d’admettre qu’il a promulgué, comme première base juridique et religieuse de celle-ci, diverses ordonnances de l’ordre cultuel et moral qui devaient faire connaître aux tribus leurs devoirs comme peuple de Yahvé et, comme membres d’une même communauté civile et religieuse, leurs devoirs réciproques. Ces rapports nouveaux créés par l’alliance se manifestaient, en particulier, sous la forme d’un culte dû par Israël à son Dieu ; on ne conçoit pas, en effet, une religion dans laquelle il n’y aurait pas, imposées à ses adeptes, certaines obligations de l’ordre cultuel, des usages et des rites consacrés, si simples qu’on veuille les supposer.
Or, si les générations postérieures ont attribué à Moïse une activité législative évidemment exagérée et même exclusive (à tel point que tout ce qui a pu surgir plus tard en fait de lois et d’institutions cultuelles, au cours de toute l’histoire d’Israël, a toujours été considéré comme la suite et le développement de lois promulguées par Moïse seul, et jamais par d’autres), il n’en est pas moins vrai qu’on ne peut pas se représenter que l’époque où fut établi par Moïse le pacte du Sinaï n’ait pas vu apparaître un certain nombre de règles précisant le culte que Yahvé attendait de son peuple et les relations qui venaient d’être établies entre eux. Quelques-unes des prescriptions et des institutions cultuelles mentionnées, soit dans Exode 21 ; Exode 22 ; Exode 23, soit dans Exode 34 (« le Petit Livre du Pacte, ou Décalogue yahviste »), soit ailleurs encore, doivent remonter jusqu’à l’époque mosaïque ; par exemple ce qui concerne certaines fêtes anciennes de l’année religieuse, ou le type rudimentaire de l’autel tel que l’indique Exode 20.24-26, ou l’institution très simple des sacrifices de l’époque la plus ancienne, ou la Tente du Rendez-vous au désert sous la forme la plus primitive, le sabbat, la loi du rachat des premiers-nés, et bon nombre d’autres encore, présentent un caractère nettement archaïque et cadrant bien avec les conditions de la vie au désert.
Mais il faut aller plus loin encore : en présence du développement religieux et moral qui s’est poursuivi en Israël et qui établit une différence si profonde, si essentielle entre la religion de ce peuple d’une part, et le panthéisme égyptien et les religions moralement si corrompues de l’ancien monde sémitique d’autre part, on est obligé d’admettre que Moïse ne s’est pas borné à établir les bases cultuelles de la religion de Yahvé, mais qu’il a dû encore proclamer les premiers principes de l’ordre moral qui devaient inspirer et régler la conduite de l’Israélite vis-à-vis de son Dieu ou de son prochain. En admettant même la justesse de l’affirmation d’après laquelle l’élément cultuel a toujours précédé l’élément moral dans l’histoire religieuse des nations, il faut ici, en ce qui concerne Israël, recueillir les données que nous fournit l’histoire même du peuple de Yahvé et constater, sur la base des documents que nous possédons, quelles ont été, sur le terrain pratique de la vie morale, les conséquences de l’œuvre accomplie par Moïse.
Or, avec la seule présupposition d’un ensemble de prescriptions de l’ordre uniquement cultuel laissées par Moïse à ses contemporains, on n’arriverait jamais à expliquer les différences fondamentales qui, sur le terrain religieux et moral, ont séparé de bonne heure la religion des tribus israélites de celles des peuples contemporains. Voilà pourquoi on est amené à statuer, non pas seulement la possibilité, mais la nécessité d’un ensemble de préceptes de l’ordre moral, tels que ceux qui sont à la base du Décalogue de Exode 20 ou du code de l’Alliance, préceptes qui, au cours de l’évolution du peuple d’Israël, ont été développés, complétés et précisés, mais dont l’énoncé le plus simple peut être, et nous disons même, doit être remonté à une origine mosaïque. Mais il faut bien relever et accentuer ici un fait essentiel : ce qui importe surtout, c’est l’esprit d’une si haute élévation morale que Moïse a dû insuffler dans les prescriptions légales qui peuvent dater de son époque, et non pas la lettre même de ces lois, leur rédaction écrite que la critique biblique, même la plus modérée, a montré assez nettement ne pouvoir pas, dans son ensemble, avoir eu Moïse pour auteur (Pour ces questions, voir Décalogue, Alliance [le livre de l’], Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome et Pentateuque.).
4.
Dans sa Théologie de l’Ancien Testament, Hermann Schultz a montré qu’on pouvait concevoir l’œuvre de Moïse en envisageant sa personnalité sous deux aspects différents :
(a) ou bien il a été le créateur d’Israël comme nation, et c’est seulement en corrélation avec ce côté-là de son œuvre qu’il aurait été le créateur d’Israël considéré comme le dépositaire d’une religion nouvelle ;
(b) ou bien on peut, de prime abord, considérer le côté religieux de l’œuvre de Moïse comme ayant constitué la partie essentielle de cette œuvre, celle qui a été au premier plan de son activité ; Moïse aurait eu avant tout l’intention de créer, au sein de ce peuple, une religion de nature supérieure et moralement plus pure qu’elle n’existait chez les peuples voisins (Kuenen, Stade). Schultz montre que si l’état actuel de nos documents ne fournit pas une preuve absolue en faveur de l’une ou de l’autre de ces conceptions, l’impression d’ensemble que la personnalité de Moïse a laissée dans le souvenir de son peuple et le fait que ce peuple, en dépit des circonstances les plus défavorables et malgré les déchéances et infidélités nombreuses qui se produisirent en son sein, a pu cependant maintenir un idéal toujours plus élevé au double point de vue religieux et moral, tout cela milite en faveur de la seconde de ces conceptions du rôle essentiel joué par Moïse : il n’a pas été seulement un héros national et le fondateur d’un peuple auquel il donna un certain nombre d’institutions et lois civiles ; il a été un prophète de Dieu.
Il faut donc, pour terminer, relever ici cette qualité de prophète qui est restée la caractéristique la plus marquée de toute son activité, qui la résume aux yeux de la tradition israélite et qui trouve, aujourd’hui encore, son expression officielle dans le Credo ou confession de foi du judaïsme contemporain (dont le Symbole avait été formulé au XIIe siècle par le grand théologien Moïse Maïmonide). Le texte Deutéronome 34.10 a été déjà rappelé plus haut.
Il faut citer encore Deutéronome 18.15 ; Deutéronome 18.18, plaçant dans la bouche même de Moïse ces mots qui accentuent nettement la même fonction : « Yahvé ton Dieu te suscitera, du milieu de tes frères, un prophète tel que moi… », et Osée 12.14 : « Par un prophète Yahvé fit monter Israël hors d’Égypte, et par un prophète Israël fut gardé ». Dans quel sens ce mot est-il pris par l’Ancien Testament, pour désigner Moïse ? Certainement pas dans le sens si spécial, et du reste si peu conforme à l’usage habituel du terme dans l’Ancien Testament, où le judaïsme postérieur attribuait ce titre à Moïse, en considérant surtout en lui l’auteur de prodiges et d’actions d’éclat comme celles qui ont jalonné la route du voyage au désert. Il ne l’est pas non plus dans le sens, non moins étroit et incomplet, de voyant annonçant les événements à venir. Cette appellation de prophète est prise dans une acception à la fois plus élevée, plus large, plus en rapport avec ce que nous disent les documents historiques qui évoquent les grandes figures d’un Samuel, d’un Élie, d’un Amos et d’un Ésaïe. Prophète, il le fut parce que, comme les plus grands d’entre eux, il avait reçu et accepté, à l’entrée de sa carrière, une vocation et une révélation solennelles de la part de Yahvé et qu’il avait fait, sous une forme particulièrement émouvante, l’expérience du caractère impérieux, irrésistible de l’appel venu d’En-haut : « Le Seigneur Yahvé a parlé, qui ne prophétiserait ? » dira plus tard Amos (Amos 3.8). Il le fut parce qu’il était (selon les termes de Josué 1.13) serviteur de Yahvé au sens le plus complet de cette appellation, par laquelle il est désigné plus souvent qu’aucun autre personnage de l’Ancien Testament ; serviteur de Yahvé, il le fut absolument, celui auquel Yahvé parlait « non par énigmes », mais « bouche à bouche » et auquel il avait été accordé le privilège unique de contempler « une image », c’est-à-dire une conception nouvelle, de la divinité (Nombres 12.8).
D’ailleurs, les grands principes religieux proclamés par lui devant ses contemporains ont été également ceux que les prophètes proprement dits, dont l’histoire nous a conservé le souvenir ou les œuvres écrites, ont développés et dont ils ont tiré les conséquences dernières ; le courant spirituel qui les relie les uns aux autres à travers les siècles a pris sa source à l’heure où les tribus hébraïques entraient, par l’intermédiaire de Moïse, en contact avec une pensée religieuse plus élevée et portant en elle le germe qui s’épanouira plus tard dans les notions prophétiques par excellence du monothéisme absolu, dans le domaine de la religion, de la justice et de la moralité, dans celui de la vie individuelle et collective. Moïse constitue réellement le premier anneau de cette longue chaîne qui, après les siècles révolus, aura son point d’aboutissement dans le Baptiste, précurseur de Celui qui est venu, non pas abolir, mais accomplir la Loi et les Prophètes.
Bibliographie
- Léon Cakt, Au Sinaï et dans l’Arabie Pétrée Neuchâtel 1915 ;
- Alexandre Westphal, Jéhovah, les étapes de la révélation dans l’histoire au peuple d’Israël, 4e édition 1923 ;
- G. Clehen, Les religions du monde, traduction J. Marty, Paris 1930 ;
- Adolphe Lods, Israël depuis les origines jusqu’au VIIIe siècle, Paris 1930.
- Les articles Moïse des principales Encyclopédies bibliques, et les principaux Commentaires sur Exode-Nombres.
Ant.-J. B.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
L’article dans Westphal