Dictionnaires bibliques
Job
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Job », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
L’idée principale de tout le livre qui porte le nom de Job, revient à cette question dont plusieurs autres documents de la littérature hébraïque se sont aussi occupés, l’Ecclésiaste par exemple : Pour quoi l’homme le plus pieux est-il souvent le plus souffrant, tandis que les plus méchants peuvent se réjouir dans l’abondance du bonheur ? L’auteur répond à cette question, non par le raisonnement, mais par une résignation pieuse ; il n’en sait rien ; c’est une hardiesse coupable de se permettre des jugements sur les intentions cachées de Dieu, parce que l’expérience montre toujours que si Dieu impose des souffrances aux hommes pieux, ces souffrances servent à leur véritable bien, et seront pour eux la source de joies d’autant plus grandes, d’autant plus excellentes ; il y aurait, par conséquent, de l’injustice à tirer du bonheur ou du malheur d’un homme des conclusions à l’égard de ses dispositions morales.
Cette idée n’est pas développée seulement par une théorie, elle est mise en action et présentée d’une manière visible, sous une forme d’histoire. La Providence, dans ses conseils, choisit un fils de cette terre pour réaliser par ses épreuves la vérité de sa sagesse et de sa bonté. Cette personne est empruntée à l’antiquité la plus reculée ; les charmes qu’ont pour lui les lieux où ont vécu ses ancêtres l’entourent ; Job, le riche patriarche, l’heureux père, l’émir de l’Arabie, devient le plus malheureux des mortels ; sa piété grandit avec son malheur ; au milieu des maux qui l’accablent il ne murmure pas, il reste un modèle de patience jusqu’au moment où l’on vient attaquer sa droiture et sa piété elle-même.
Les trois amis de Job représentent les jugements du monde : ils répètent sans cesse, et sous différentes formes, que Dieu fait du bien aux bons et du mal aux méchants. Cette pensée peut être vraie en elle-même, elle peut être juste, elle est fausse dans certaines limites, dans l’application qu’ils en font ; ils méconnaissent la piété de Job parce qu’ils ont des idées fausses sur ce qu’est la vraie piété, et Job remporte la victoire sur eux sans avoir cependant entièrement raison lui-même. La vérité est entre les deux. Élihu survient alors, il entre en scène et fait des reproches aux deux partis ; il montre à Job ses torts, c’est qu’il s’est cru innocent, et s’est regardé comme Dieu ; Job a discuté avec sa propre justice, aussi bien que ses amis. Élihu est donc destiné à humilier Job ; il prépare ainsi l’apparition de Dieu lui-même, qui, dans une brillante théophanie et dans un discours plein de majesté, déclare qu’il est le seul souverain, montre à Job les miracles de la nature et les merveilles de la création, et lui reproche d’avoir osé entrer en lutte avec lui. Mais Job obtient sa grâce, Dieu lui pardonne, lui accorde la grâce de ses amis, et lui rend au double tout ce qu’il a perdu. Le livre se compose de trois parties :
1° le prologue, chap. 1 et 2 ;
2° le corps du livre, discours et action, la partie poétique, 3-41 ;
3° dénouement et épilogue, ch. 42.
Il y a beaucoup de rapports entre l’idée dominante du livre de Job, et celle qui règne dans la plupart des tragédies grecques. Le contraste du bien et du mal ; l’inégalité de la récompense ; les luttes de l’existence humaine dans toute sa fragilité, avec les coups du sort, voilà le but sublime de l’ancienne tragédie ; c’est également celui de Job, mais avec cette différence que les Grecs, suivant la nature de leur religion, nous montrent l’idéal de l’humanité (Sophocle lui-même nous indique l’idéal de la tragédie quand il dit qu’il a décrit les hommes tels qu’ils devraient être, et qu’Euripide les a décrits tels qu’ils sont), tandis que dans Job l’homme est dépeint avec ses misères, n’occupant qu’un rang inférieur ; Dieu et ses perfections sont mis au premier rang, et forment l’objet principal de tout le livre ; toute la gloire revient à Dieu et à lui seul. Du reste, ressemblance dans la forme, même choix des objets, même caractère dramatique des personnes ; le fait présenté n’est plus un fait individuel, c’est une affaire publique, la propriété de la nation ; même distinction exacte des personnes, et partant même intérêt, parce que ce ne sont plus des caractères ordinaires, mais les représentants d’un certain nombre d’hommes et d’idées. Enfin, même beauté de langage, de poésie, dont les beautés varient comme dans les drames grecs, et même profondeur des idées.
Le contenu du livre est-il une fable ou une histoire ? Cette question a souvent été décidée d’une manière trop exclusive ; les uns ont voulu tout nier, les autres ont voulu regarder jusqu’aux moindres détails comme des faits, et les moindres paroles comme ayant été réellement prononcées. Les uns et les autres ont mis en avant de bonnes raisons. On peut faire valoir contre la vérité historique. 1° Le caractère poétique du livre, qui indique une fiction ; on ne peut pas imaginer que les amis de Job aient improvisé des réponses en vers aussi bien faits, et dans un ordre aussi admirable. Ce que Schultens dit du caractère national des Arabes et de leur facilité à improviser en vers, n’est pas suffisant pour expliquer la richesse de la poésie des discours de ce livre. Dans la bouche de Job, ces improvisations sont encore moins probables. 2° Le prologue même, et l’épilogue, qui sont en prose, ne peuvent pas être pris à la lettre ; la scène dans les cieux, et le conseil de Dieu, sont une fiction. Les chiffres sont ronds ; après son rétablissement, Job retrouve le double de ce qu’il a perdu ; cette précision est également le fait du narrateur ! Enfin la manière égale et calme dont tout est raconté ne convient pas à l’histoire, et l’on voit que celui qui raconte tient moins à l’exactitude historique qu’à l’impression générale. 3° Le nom de Job est symbolique ; soit qu’on le fasse dériver de l’arabe, il signifie se repentir, soit qu’on le dérive de l’hébreu, il signifie un homme qui est attaqué, comme Job, de toutes sortes de maux.
Voici, d’un autre côté, les arguments qu’on invoque pour prouver que l’histoire de Job n’est pas un conte fait à plaisir, mais un fait réellement arrivé : 1° Quelques circonstances, quelques notices historiques, la généalogie d’Élihu (32.2), la patrie désignée de Job et de ses amis (1.1 ; 2.11). 2° Le témoignage d’Ézéchiel (chap. 14.14-16, 20 ; cf. Jacques 5.11), où Job est cité comme un personnage historique. 3° La tradition ; ainsi les Septante et la Peschito racontent toute sa généalogie en voyant Job dans le Jobab de Genèse 36.33, (cependant les Septante ayant copié la Peschito, ne font pas un témoignage à part). 4° On montre encore en Orient le sépulcre de Job, mais malheureusement en cinq endroits différents, à Neva ou Nava, sur la route de Damas, non loin de Jérusalem ; à Hems (Hamath), en Syrie ; à Hellé, sur I’Euphrate ; dans l’Arabie Heureuse, à 2 ou 3 lieues de Sanaa ; et sur la route d’Ispahan à Schiras ; enfin, d’après Eusèbe, la tradition montrait encore la maison de Job à Hastaroth-Karnaïm. En résumé, il paraît évident que l’auteur a, comme les poètes, puisé son sujet dans l’histoire, qu’il l’a développé poétiquement, et qu’il a approprié l’histoire à son but ; dans tous les cas, il serait hardi de vouloir déterminer ce qui appartient absolument à l’histoire et ce qui est absolument fiction.
Quant à l’époque de la composition de ce livre, plusieurs pensent qu’il a été rédigé pendant la captivité (le Talmud, Gesenius, De Wette) ; mais il y a eu une foule d’autres idées émises sur ce sujet, et toutes aussi probables ou improbables que celle-là. Cette première idée s’appuie de présomptions plutôt que d’arguments. On dit, par exemple, a) que l’idée de Satan assistant au conseil de Dieu est venue aux Hébreux par les Chaldéens ; on suppose alors que la Genèse a aussi été écrite dans ce temps ; quand on en vient là, on n’a plus d’opinions, mais des préjugés, des préoccupations dogmatiques. b) On trouve dans la doctrine des anges un coloris caldéen (4.18 ; 5.1 ; 15.15 ; 21.22 ; 33.23-24 ; 38.7). Il est vrai que la doctrine des anges, dans Job, a quelque chose de particulier, d’étrange, mais ce doit être expliqué en grande partie par le caractère des personnes qui parlent ; les détails que Daniel nous donne sur les Chaldéens ne s’appliquent pas ici, et la foi de l’Orient a toujours été qu’il y a dans les cieux des saints qui sont les serviteurs de Dieu ; rien n’empêche d’accorder à cette doctrine une haute antiquité. c) On a voulu voir des allusions aux tristes événements de l’exil (9.24 ; 3.14 ; 12.17-25 ; 15.28 ; 16.7 ; 30.14-15) ; mais il faut pour cela une imagination à la fois vive et pauvre, et on ne peut le faire à toute rigueur qu’en détachant ces passages de leur contexte ; c’est, au reste, le même principe en vertu duquel quelques théologiens modernes (De Wette) veulent donner à des psaumes un caractère exclusivement national. d) On se fonde enfin sur le coloris araméen du langage ; mais cette objection ne repose que sur un examen très superficiel de la langue, car c’est un coloris tout à fait particulier que celui de la langue de Job. Que l’on compare ce livre avec ceux qui ont été composés au temps de l’exil, et l’on verra que l’influence de l’araméen dans Job a été tout à fait originale, comme celle d’une langue beaucoup plus rapprochée de l’hébreu qu’elle ne l’était lors de la captivité. Une autre influence, d’ailleurs, se fait sentir, que l’on oublie entièrement, c’est celle de l’arabe ; il y a dans Job des formes et des constructions qu’on ne peut expliquer que par l’arabe, et si quelques auteurs ont été un peu trop loin en voulant voir des arabismes là où il n’y en avait pas (Schullens), cependant on en trouve qui ne peuvent nullement s’expliquer si l’on place la rédaction du livre au temps de la captivité.
D’autres théologiens ont fixé l’âge de Salomon comme celui de la composition de Job ; on a voulu même donner à ce livre Salomon pour auteur (Grégoire de Naziance, Luther, Dœderlin, Richter, Rosenmùller). Cette opinion ne repose que sur l’analogie que l’on trouve entre quelques phrases de Job et des Proverbes, preuve qui ne prouve pas beaucoup ; car rien n’est plus naturel que cette analogie, parce que Job parle souvent en forme de sentences, construction peu susceptible d’une grande diversité. En général la poésie de Job est telle qu’elle a dû fréquemment servir de modèle aux auteurs postérieurs.
Enfin, une troisième opinion très répandue regarde Moïse comme auteur de ce livre (quelques talmudistes, plusieurs Pères, Jacques d’Edesse, Ephrem Syrus, Eusèbe, Jahn, Michaélis). Ce qui plaide en faveur de cette hypothèse, c’est que Job renferme des allusions assez fréquentes à l’Égypte, et que la description du crocodile en particulier suppose une certaine connaissance de ce pays ; on ajoute que le séjour de Moïse dans les déserts de l’Arabie peu après sa fuite d’Égypte, a été un temps très favorable à la composition d’un livre où l’auteur expose que la prospérité n’est pas une preuve de justice, ni le malheur une preuve de péché. On remarque enfin l’analogie qu’il y a entre Job et le Pentateuque pour le style. Ces circonstances prouvent seulement que l’époque de Moïse, fort ancienne, doit avoir été celle de la composition de cet ouvrage ; mais, dit Eichhorn, le style des livres de Moïse et celui de Job sont trop différents pour que leur composition puisse être attribuée au même auteur. L’archevêque Magee a émis une opinion partagée par Horne, et qui rentre dans celle qui précède, c’est que Job aurait écrit lui-même l’ouvrage primitif, et que Moïse l’aurait transcrit en l’appropriant aux besoins des Juifs, et en le sanctionnant de son autorité.
Pour parvenir à un résultat sur cette question, fixons quelques points comme jalons directeurs.
1°. On voit d’abord que l’auteur du livre connaît l’histoire la plus ancienne du genre humain ; il renferme des allusions à la création et à la chute de l’homme (9.8-9 ; 10.9 ; 12.7-10 ; 15.7 ; 20.4 ; 26.6-13 ; 27.2 ; 31.33 ; 38.4ss ; cf. Genèse 1-3). Il connaît aussi le nom de Jéhovah, ce qui prouve qu’il était Hébreu et au courant des plus anciennes traditions des Hébreux. On pourrait donc croire qu’il a vécu en Palestine, après Moïse.
2°. Mais il ne paraît connaître ni la loi, ni la constitution politique d’Israël. Le grand nom de la Torah (la loi), si solennel pour les Juifs, n’est pris (22.22), que dans le sens d’instructions, de préceptes ; et, quant à des allusions, celles que l’on a voulu chercher et trouver, prouvent plutôt le contraire, par exemple 24.3. Il y a même dans Job des usages contraires à la législation mosaïque (cf. 42.15 et Nombres 27.8), Job est prêtre lui-même et sacrifie des victimes à l’Éternel ; ailleurs (12.20), les prêtres sont regardés comme les chefs et les princes de la nation, ce qui rappelle les temps d’Abram à Mamré (Genèse 13.18). Nous sommes conduits de là à fixer notre attention sur un temps antérieur à la théocratie.
3°. Tout est patriarcal dans ce livre ; Job est un prince, un émir ; nomade comme un arabe ; les vieillards sont l’autorité dont la sagesse est prise pour arbitre (5.13-22 ; 8.8 ; 12.12-20 ; 15.10-18 ; 32.6) ; lui-même atteint un âge qui appartient plus aux jours d’Abraham qu’à ceux de Moïse. Il distingue, avec la simplicité d’un Arabe bédouin, le pays, c’est-à-dire sa patrie, et le dehors, l’étranger (18.17).
Le jugement est dans les mains du patriarche (31.13). Les bêtes sauvages du désert, les lions, les onagres, sont fréquemment employées comme images (4.10 ; 11.12 ; 24.5) ; de même les caravanes qui traversent le désert, les fleuves, les brigands (6.5-19 ; 14.11 ; 30.3). Il a vécu sous le ciel, il a observé les étoiles comme un Arabe, et montre des connaissances remarquables en astronomie.
4°. D’autres circonstances encore montrent évidemment la haute antiquité du livre. Il est question, dans Job, des Chaldéens, que Moïse connaît aussi, mais qui ne reparaissent dans l’histoire qu’au temps d’Ésaïe, et alors comme un peuple beaucoup plus civilisé. L’usage des Romains, de déposer un enfant nouveau-né aux pieds de son père, qui était libre ou de le laisser, de l’abandonner, ou de le relever (de là élever un enfant) et de le prendre sur ses genoux en signe d’adoption ; cet usage contraire à la loi hébraïque, et dont on trouve des traces dans la Genèse, (50.23 ; 30.3), se montre aussi dans le livre de Job (3.12). Nommons encore la description du cheval, qu’un Hébreu n’eût pas faite avec autant de complaisance (39.22-28), et l’on se convaincra facilement que la patrie de l’auteur n’était pas la Palestine, et que la scène même se passait en Arabie.
5°. Enfin, c’est avec cette opinion seulement qu’on peut se rendre compte de plusieurs particularités que présente le style de cet ouvrage ; on y trouve des formes tout à fait antiques, un seul genre pour le pronom personnel (31.10 ; etc.), des expressions chaldéennes et l’influence de l’arabe nous renvoient à un temps où les dialectes étaient séparés d’une manière moins tranchée, comme les dialectes grecs au temps d’Homère.
Ce que l’on oppose à cette opinion est assez insignifiant ; on a voulu voir dans les ruines, les tombeaux, les mausolées dont il est fait mention, les traces d’une époque plus moderne ; mais Bertholdt a montré (Anmerkungen) qu’avec une connaissance plus approfondie de l’antiquité toutes ces difficultés disparaissent.
Il n’y a donc que deux dates principales entre lesquelles il faille opter ; ou le livre de Job est fort ancien, ou il est tout à fait moderne ; et alors le choix n’est nullement douteux. Quant à des hypothèses de détail sur le temps et la personne de l’auteur, il serait absurde d’en faire ; on ne peut rien décider que négativement.
Quelques Allemands modernes, par un esprit d’hypercritique, ont imaginé de nier l’authenticité de quelques portions de Job ; ils ont rejeté le prologue, l’épilogue, et le discours d’Élihu ; (Bœrenstein, De Wette, Ewald). Ils trouvent en particulier que Élihu, en répondant à Job, montre qu’il ne l’a pas compris ; « mais, dit Hsevernick, toute la question consiste à savoir, puisque ces théologiens ne comprennent pas Job de la même manière qu’Élihu, si c’est Élihu, ou si ce ne sont pas eux qui ont mal compris. Il leur paraît encore singulier que Job ne réponde rien à ce discours : c’est probablement que le point de vue de Job est qu’il ne faut pas répondre quand on se reconnaît battu, tandis que ces disputeurs voudraient qu’on discutât éternellement ».
En fait de commentaires on n’en a pas beaucoup sur Job ; en français, on peut se procurer celui de Bridel de Lausanne ; en allemand, l’un des meilleurs et des plus modernes est celui d’Umbreit, deuxième édition, bon à étudier pour la langue et pour l’esprit.
Quant à la maladie de Job, voir Lèpre.
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Job (1)
Ou Jobab, troisième fils d’Issachar (Genèse 46.13)
Job (2)
Ou Jobab, fils de Zara, et petit-fils d’Ésaü (Genèse 36.33 ; 1 Chroniques 1.44). Voyez Éliphaz].
Job (3)
Ou Jobab, fils de Jectan (Genèse 10.28 ; 1 Chroniques 1.23).
Job (4)
Ou Jobab, roi de Madon (Josué 11.1).
Job (5)
Ou Jobab, fils de Géra [non pas de Géra, mais de Sabaraïm, qui était probablement fils de Géra], de la tribu de Benjamin (1 Chroniques 8.9).
Job (6)
Ou Jobab, fils d’Elphaal, de la même tribu (1 Chroniques 8.18).
Job (7)
Si célèbre par sa patience et par son attachement à la piété et a la vertu, il demeurait dans la terre de Hus ou dans l’Ausite, dans l’Idumée orientale, au environs de Bozra. On est fort partagé sur son origine et sur le temps auquel il a vécu. On lit à la fin des exemplaires grecs et arabes de Job et dans l’ancienne Vulgate latine, ces mots et l’on y dit qu’ils sont tirés du Syriaque : « Job a demeuré dans l’Ausite, sur les confins de l’Idumée et de l’Arabie ; son premier nom était Jobab. Il épousa une femme arabe, dont il eut un fils nommé Ennon. Pour lui, il était fils de Zara, des descendants d’Ésaü et de Bozra ; en sorte qu’il était le cinquième depuis Abraham. Il régna dans l’Idumée ; et voici l’ordre des rois qui y ont régné avant et après lui : Balac, fils de Béor, régna dans la ville de Dénaba ; après lui, régna job, autrement appelé Jobab. À Job succéda Asom, prince de Théman. Après lui régna Adad, fils ; de Barad, qui défit les Madianites dans les campagnes de Moab. Le nom de sa ville était Jéthem. Les amis de Job qui le vinrent trouver sont Éliphaz, de la postérité d’Ésaü ; et roi de Théman, et Baldad, roi des Sauchiens et Sophas, roi des Minéens.
Voilà ce que nous avons de plus ancien touchant la généalogie de Joab. Aristée, Philon, Polyhistor reconnaissent cette généalogie les anciens Pères grecs et latins ont reconnu et cité cette addition, et Théodotion l’a conservée dans sa traduction du livre de Job. Nous ne voyons aucune bonne raison pour rejeter cette tradition, qui vient apparemment des Juifs, et qui a été reçue par les anciens Pères. En la suivant, nous trouvons que Job était contemporain de Moïse. [Voyez Éliphaz].
Abraham, Isaac, Jacob, Ésaü, Lévi, Rahuel, Amram, Zaré, Moïse, Jobab (1 Chroniques 1.35-44).
Job était un homme plein de droiture, de vertu de religion (Job 1.1-4) ; il avait de très grands biens qui consistaient en bétail et en esclaves ; ce qui faisait alors les principales richesses, même des princes, surtout dans l’Arabie et dans l’Idumée. Sa famille était nombreuse puisqu’il avait sept fils et trois filles, et apparemment de la même femme ; enfin il était illustre parmi tous les orientaux et les peuples de deçà et de delà l’Euphrate. Ses enfants se traitaient tour à tour ; et lorsque le cercle des jours de festin était achevé, Job envoyait chez ses enfants, les purifiait, et offrait pour chacun d’eux des holocaustes, afin que Dieu leur pardonnât, s’ils étaient tombés dans quelques fautes contre lui. Pour lui, il nous dit lui-même qu’il avait un éloignement infini, non-seulement de l’injustice, de la fraude (Job 1.3 ; 29.7 ; 31.26), de l’adultère, mais qu’il évitait même jusqu’aux mauvaises pensées et aux regards dangereux, et qu’il avait fait un pacte avec ses yeux de ne regarder pas même une vierge (Job 31.9) ; qu’il était naturellement compatissant aux misères des pauvres, qu’il était le père de l’orphelin, l’appui de la veuve ; le conducteur de l’aveugle et le soutien du boiteux (Job 29.13-16)
Un jour les enfants de Dieu, ou les anges, s’étant présentés devant le Seigneur, Satan y parut aussi avec eux. Le Seigneur lui demanda s’il avait remarqué Job (Job 1.6-8), et la manière dont il vivait. Satan répondit que Job avait bien raison de servir et de craindre le Seigneur, puisqu’il l’avait comblé de tant de biens. Mais, ajouta-t-il, étendez un peu votre main, et vous verrez s’il ne vous maudira pas en face. Dieu permit à Satan de tenter Job dans tous ses biens ; mais il lui défendit de toucher à sa personne. Satan étant donc sorti de devant le Seigneur, alla exercer la permission que Dieu lui avait donnée.
Il commença par les bœufs. Une troupe de Sabéens, peuples arabes, vinrent fondre sur les laboureurs de Job, les passèrent au fil de l’épée, et enlevèrent tous les bœufs. Un seul serviteur échappa pour en apporter la nouvelle. Cet homme parlait encore, lorsqu’un second vint dire à Job : Le feu du ciel est tombé sur vos moutons et sur ceux qui les gardaient, et les a tous réduits en cendres ; et je me suis sauvé seul pour vous en dire la nouvelle. Il n’avait pas achevé de parler, lorsqu’un troisième vint dire à Job : Les Chaldéens, divisés en trois bandes, se sont jetés sur vos chameaux, et les ont enlevés. Ils ont tué tous vos gens, et je me suis sauvé seul pour vous en dire la nouvelle. Cet homme parlait encore, lorsqu’il en vint un quatrième, qui dit : Lorsque vos fils et vos filles mangeaient et buvaient dans la maison de leur frère aîné, un vent impétueux est venu fondre tout d’un coup contre la maison, et l’ayant ébranlée, l’a fait tomber sur vos enfants ; et ils ont tous été écrasés sous ses ruines. Je me suis échappé seul pour vous en dire la nouvelle. Alors Job déchira ses vêtements ; et s’étant coupé les cheveux, il se jeta par terre, en disant Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et j’y retournerai nu. Le Seigneur m’avait tout donné, le Seigneur m’a tout ôté ; il n’est arrivé que ce qui lui a plu ; que le nom du Seigneur soit béni !
Satan se trouva encore une autre fois devant le Seigneur (Job 2.1-3) et le Seigneur lui ayant demandé s’il n’avait pas considéré la patience de Job, au milieu des maux dont il l’avait affligé, Satan repartit : L’homme abandonnera toujours peau pour peau, et il donnera tout pour sauver sa vie ; mais étendez votre main, et frappez ses os et sa chair, et vous verrez s’il ne vous maudit pas en face. Le Seigneur répondit : Va, il est en ta main ; mais ne touche pas à sa vie. Satan le frappa donc d’une effroyable plaie, depuis la tête jusqu’aux pieds ; et Job s’étant assis sur un fumier, ôtait, avec un morceau d’un pot de terre, le pus qui sortait de ses ulcères. Alors sa femme lui vint dire : Quoi ! vous demeurez encore dans votre simplicité et dans votre piété ; maudissez Dieu, et puis vous mourrez. Job lui répondit : Vous parlez comme une femme qui n’a point de sens. Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n’en recevrions-nous pas aussi les maux ? Dans tout cela Job ne pécha point par ses lèvres.
Cependant trois amis de Job apprirent les maux qui lui étaient arrivés ; et étant partis chacun de leur pays, le vinrent trouver ; Éliphaz de Théman, Baldad de Such et Sophar de Namath. On en voit encore un quatrième, nommé Eliu de Buz (Job 32.2), qui parait au chapitre 32 de Job, et qui se mêle dans leur dialogue. Ces amis vinrent donc trouver Job ; et ayant levé les yeux de loin pour le considérer, ils ne le reconnurent point. S’étant enfin approchés, ils commencèrent à pleurer, à déchirer leurs habits, à jeter de la poussière en l’air, pour la faire retomber sur leur tête, et ils demeurèrent assis sur la terre auprès de lui pendant sept jours, sans lui rien dire. Mais à la fin, Job rompit le silence (Job 3.1-3), et se plaignit amèrement de son malheur. Ses amis, ne distinguant pas les maux dont Dieu éprouve ses amis de ceux dont il châtie les méchants, prirent les plaintes de Job pour autant de marques de son impatience, et l’accusèrent d’impiété envers Dieu, l’invitant à retourner à lui par la pénitence et à se soumettre humblement à sa justice, puisqu’il ne souffrait rien qu’il n’eût bien mérité par ses crimes précédents.
Job, convaincu de son innocence et sûr du témoignage de sa conscience, soutint au contraire que ses peines étaient au-dessus de ses fautes, et prouva que Dieu châtiait quelquefois les justes simplement pour les éprouver, pour leur donner lieu de se perfectionner, ou enfin parce qu’il le voulait pour des raisons inconnues aux hommes. C’est là le principe de Job. Ses amis étaient dans un système tout différent. Voilà sur quoi roule tout le livre de Job, et tous les discours que l’on y lit. Pour terminer cette dispute (Job 38-41), Dieu paraît dans une nuée, et décide en faveur de Job, sans toutefois approuver les expressions dures, que la véhémence de la douleur et la chaleur de la dispute lui avaient comme arrachées. Job reconnut humblement sa faute, et en demanda pardon (Job 42). Le Seigneur condamne les amis de Job, et leur ordonne d’expier leurs péchés par des sacrifices qu’ils feront offrir par les mains de Job. Il retire et arrête le pouvoir du démon, rend la santé à Job, lui donne le double des biens, qu’il possédait auparavant, lui accorde une belle et nombreuse famille, et couronne une sainte vie par une heureuse mort. Voilà le précis de l’histoire de Job.
Le temps auquel ce saint homme a vécu est un point fort contesté. Mais en le supposant contemporain de Moïse, et plaçant le temps de son épreuve quelques années après la sortie de l’Égypte (on ne peut pas le mettre auparavant, puisqu’il parle de cet événement (Job 26.12), il pourra avoir vécu jusqu’au temps d’Othoniel. Supposant, par exemple, qu’il fut frappé de Dieu sept ans après la sortie d’Égypte, en l’an du monde 2520 avant Jésus-Christ 1480, avant l’ère vulgaire 1484, et ayant vécu cent quarante ans après son rétablissement, comme il le dit lui-même (Job 42.16), il sera mort en 2660, deux ans avant la mort d’Othoniel. On croit qu’il avait vécu soixante et dix ans dans la prospérité, et qu’après sa disgrâce, Dieu lui doubla ce nombre. Ainsi il aura vécu en tout deux cent dix ans, supposé que sa disgrâce n’ait été que d’un an. Ceux qui veulent qu’il ait été sept ans, ou même davantage, dans la maladie, pourront augmenter d’autant le nombre que nous avons marqué ; car en cela on n’a rien de bien certain.
On a montré son tombeau en plus d’un endroit. Le plus célèbre est dans la Trachonite, vers les sources du Jourdain, où l’on remarque depuis plusieurs siècles, une pyramide, que l’on croit être le tombeau de Job. On place ce tombeau entre les villes de Théman, de Suéthe et de Naamath, que l’on suppose avoir été dans ce pays-là. Le paraphraste chaldéen nommé Coc le fait vivre dans l’Arménie ; et les voyageurs disent qu’on y montre un tombeau de Job. Mais on croit que ce Job était un capitaine mahométan, assez nouveau. Un autre interprète chaldéen place Job à Constantinople. On montre auprès des murailles de cette ville un tombeau que quelques-uns ont pris pour celui de Job : mais on assure que ce Job était un Arabe de ce nom qui fut tué dans un siège de Constantinople en 672 ; et enterré au pied de ses murs.
Il y avait au sixième siècle à Constantinople un monastère dédié à saint Job ; mais on ne dit pas que son corps y ait été. Eusèbe et saint Jérôme assurent que l’on tenait par tradition que la demeure de Job avait été à Astaroth-Carnaïm, ville située dans la Batanée au delà du Jourdain ; et qu’on y voyait encore sa maison. L’Écriture (Genèse 36.32 ; 1 Chroniques 1.43-44) donne à Jobab, que nous croyons être le même que Job, Dénaba pour capitale de son royaume. Cette ville était dans l’Ausite, ou dans l’Arabie Déserte. Comme nous supposons que Job est le même que Jobab, nous devons dire qu’il vécut et mourut à Dénaba.
On a prétendu avoir à Rome les reliques de saint Job, et on dit que Rhotaris, roi des Lombards, les y avait apportées dès le septième siècle. Elles y demeurèrent jusqu’au dernier siècle, qu’elles en furent enlevées par des voleurs, sans qu’on sache ce qu’elles sont devenues depuis. Le nom de Job se trouve dans les anciens martyrologes, avec le titre de prophète, de saint et de martyr. Son culte est fort ancien et fort étendu chez les Grecs et chez les Latins. Les Grecs ont choisi le 6 de mai pour faire la fête de saint Job, et ils ont été suivis par les chrétiens d’Arabie, d’Égypte, d’Éthiopie, de Russie ou de Moscovie. Les Latins font la fête le dixième de mai. C’est le premier des saints de l’Ancien Testament, après les frères Machabées martyrs, à qui l’Église chrétienne d’Occident ait décerné des honneurs publics religieux ; et on ne connaît aucun saint entre les patriarches et les prophètes à qui l’on ait consacré des églises ou dédié des chapelles en plus grand nombre qu’à ce saint homme : On en voit une infinité surtout en Espagne et en Italie, et on l’invoque principalement contre la lèpre, la ladrerie, la gale, la vérole et les autres maux qui ont du rapport à ceux-là. Voyez M. Baillet, Vie des saints de l’Ancien Testament, dixième de mai.
Nous avons traité de la maladie de Job dans une Dissertation particulière, imprimée à la tête de notre Commentaire sur Job. Pinéda avait traité le même sujet longtemps avant nous, et avait trouvé dans le corps de ce saint homme jusqu’à trente-deux ou trente-trois sortes de maladies. Bartholin, lui, en compte près de douze ; et saint Chrysostome ne feint pas de dire que Job essuya tous les maux qu’un homme est capable de souffrir, et qu’il les souffrit au souverain degré ; que le démon épuisa sur lui tous les traits de sa malice ; en un mot, que ce saint homme fut mis à toute épreuve, et qu’il endura tous les maux du monde dans un seul corps. En considérant exactement tout ce que Job dit de lui-même dans son livre, il nous parait que la plupart des circonstances de son mal sont des symptômes de la lèpre ; et l’on peut avancer que c’est le sentiment de la plupart des Pères et des commentateurs. Saint Chrysostome, Apollinaire, Polychrone, le prêtre Philippe, le vénérable Bède, l’auteur des Sermons « ad Fratres in Eremo », cité sous le nom de saint Augustin, Pinéda, Bartholin, Bolduc, Vatable, Cyprien de Citeaux et plusieurs autres l’enseignent d’une manière explicite ou du moins implicite.
Ceux qui ont enseigné qu’il était attaqué du mal honteux, que l’on appelle mal de Naples ou vérole, reviennent à-peu-près au même sentiment, puisque ce mal n’est autre apparemment que la lèpre. L’Église latine invoque saint Job dans ces sortes de maladies ; et on lui a consacré la plupart des ladreries, des léproseries et des hôpitaux où l’on traite ceux qui sont attaqués de ce honteux mal. Nous ne prétendons pas par là faire aucune tache à l’honneur et à la sainteté du saint dont nous parlons. On peut être attaqué de cette maladie, sans avoir commis aucune action d’intempérance ; et les voyageurs enseignent qu’elle se communique dans les pays chauds avec une si grande activité, qu’il ne faut souvent que s’entretenir familièrement avec une personne gâtée de ce mal, pour le gagner. Voyez notre dissertation sur ce sujet.
Quelques-uns ont douté de l’existence de la personne de Job, et ont traité son livre d’histoire fabuleuse, et faite à plaisir. Spinosa a cru que Job était un païen d’autres le font vivre avant Moïse ; d’autres, du temps de Moïse ; et d’autres, après lui, et sous les Juges. Il y en a qui le reculent
Jusqu’au temps de David et de Salomon, d’autres, jusque vers la captivité de Babylone, ou même jusqu’au temps de cette captivité. Enfin il y a des rabbins qui croient qu’il a vécu sous le règne d’Assuérus et d’Ether, et qu’il avait une école à Tibériade dans la Palestine, avant qu’il fût transporté à Babylone. Mais on ne peut nier l’existence de Job, sans démentir Ézéchiel (Ézéchiel 14.14),Tobie (Tobie 2.12-15) saint Jacques (Jacques 5.11), qui en parlent comme d’un saint homme, d’un vrai modèle de patience ; sans s’opposer au torrent de toute la tradition des Juifs et des chrétiens, et à toute l’autorité des Pères grecs et latins.
Job n’a pas vécu sons la loi des Juifs, et n’a peut-être pas été soumis à la loi de la circoncision, et en ce sens on peut avouer qu’il a été païen, comme on dit que Melchisédech et quelques autres justes l’ont été ; mais en ce sens le nom de païen n’a rien d’odieux ni de méprisable. Quoique le temps auquel ce saint homme a vécu soit encore douteux, on ne peut toutefois le reculer jusqu’au temps de David et de Salomon ; et beaucoup moins jusqu’à la captivité de Babylone, puisqu’il est cité par Tobie et, par Ézéchiel comme un ancien patriarche et puisqu’il parle de Pharaon, et du passage de la mer Rouge d’une manière assez expresse (Job 26.12 ; 15.24-25) ; quoiqu’il ne soit pas impossible que celui qui a écrit son livre en l’état où nous l’avons n’ait vécu après David et après Salomon puisqu’il semble quelquefois faire allusion aux Psaumes, à Jérémie et aux Proverbes.
Les Orientaux ont débité sur le sujet de Job plusieurs particularités qui ne se lisent pas dans l’Écriture. Ils font ainsi sa généalogie : Abraham, Isaac, Ésaü, Razakh, Anosch, Job, ou Aiub, comme ils l’écrivent. Eutychus, patriarche d’Alexandrie, le fait aussi descendre d’Ésaü de cette manière :
Ésaü, Raguel, Razakh, Amos, Job. Mais il y a des historiens arabes qui le font descendre d’Ismaël, et qui prétendent qu’il est le premier des trois prophètes descendants d’Ismël ; ces trois prophètes sont, selon eux, Job Jéthro et Mahomet. Les mêmes auteurs croient que sa femme s’appelait Rasima, et qu’elle descendait de la race de Loth, c’est à dire des Moabites ou des Ammonites ; que Job fut affligé d’une grande maladie pendant trois ans, selon les uns, ou pendant sept ans, selon les autres qu’alors, ayant recouvré sa santé à l’âge de 80 ans, il eut un fils nommé Basch-Ben Aiub, ou Basch fils de Job. Quelques autres historiens lui en donnent jusqu’à cinq, avec lesquels ils disent qu’il fit la guerre à une nation d’Arabes qui confinait avec l’Idumée, et qui s’appelait Dhul-Khefel. Ce nom leur avait été donné, parce qu’ils étaient tout déhanchés, et, qu’ils ressemblaient, par les jambes et les cuisses, au train de derrière d’un cheval, à-peu-près comme l’on dépeint les centaures. Job, aidé de ses fils, extermina ce peuple brutal, qui refusait de recevoir le seul Dieu qu’il leur prêchait.
Le Seigneur ayant béni Job, et l’ayant comblé de biens, le démon en conçut de la jalousie ; et s’étant présenté à Dieu lui dit que Job ne le servait que par intérêt ; que s’il retirait une fois ses faveurs Job ne lui rendrait pas une seule adoration par jour. Dieu lui permit de lui enlever ses biens et ses enfants, et Job n’en devint pas moins fidèle à servir Dieu, ni moins soumis à sa volonté.
Cette constance augmenta la rage et la jalousie de Satan ; il se présenta de nouveau devant le Seigneur, et lui dit que Job ne continuait à le servir que dans l’espérance de recevoir de nouveaux bienfaits de sa libéralité ; mais que s’il le frappait dans son corps, il verrait qu’il abandonnerait entièrement son service, et qu’il s’échapperait en murmure contre lui. Dieu permit encore au démon d’éprouver Job par une dangereuse maladie, à condition néanmoins qu’il épargnerait sa bouche, ses yeux et ses oreilles. Alors le démon lui souffla par le nez une chaleur si pestilentielle, que la masse de son sang en fut aussitôt corrompue, et que tout son corps ne devint qu’un ulcère, dont la puanteur écartait loin de lui tous ceux qui voulaient l’approcher.
On fut obligé de le mettre hors de la ville, dans un lieu fort éloigné ; et malgré tous ces maux, Job ne perdit jamais patience. Sa femme nommée Rasima ne l’abandonna point, et ne manqua point de lui porter tout ce qui lui était nécessaire. Le démon de son côté lui dérobait tout ce qu’elle avait préparé pour lui donner, et l’ayant enfin réduite à n’avoir plus rien de quoi soulager son mari, il lui apparut sous la forme d’une femme chauve, qui lui dit que si elle voulait lui donner les deux tresses de ses cheveux qui lui pendaient sur le cou, elle lui fournirait tous les jours de quoi faire subsister sont mari. Rasima accepta cette offre, et donna ses deux tresses à la vieille.
Le démon alla aussitôt trouver Job, et lui dit que sa femme ayant été surprise dans une action déshonnête, on lui avait coupé ses cheveux. Job s’aperçut bientôt que ses cheveux, lui manquaient, et se doutait bien qu’elle s’était laissé tromper du démon, jura que s’il recouvrait jamais sa santé, il la châtierait sévèrement de cette faute. Le démon, fort satisfait d’avoir fait tomber Job dans l’impatience, se transforma aussitôt en ange de lumière, et alla annoncer, comme de la part de Dieu, aux peuples du pays, que Job était déchu de la faveur de Dieu, et qu’ils ne devaient plus ajouter foi à ses paroles, ni permettre qu’il demeurât parmi eux, de peur que la colère de Dieu ne s’étendit sur toute leur nation.
Job, ayant appris tout ce qui s’était passé, eut recours à Dieu, et lui dit avec confiance : Seigneur, la douleur me serre de tous côtés ; mais vous êtes le plus miséricordieux de tous ceux qui font miséricorde. Cette prière achevée, Dieu fit cesser en un moment toutes les souffrances de Job. L’ange Gabriel descendit du ciel, prit Job par la main, le fit lever du lieu où il était, frappa la terre de son pied, et en fit sourdre une fontaine d’eau très-pure, dans laquelle Job ayant lavé son corps et en ayant bu, se trouva tout d’un coup parfaitement guéri et rétabli en une parfaite santé. Après cela, Dieu lui rendit ses biens, et les multiplia de telle sorte que, pour en exprimer l’abondance, les auteurs arabes disent qu’il tombait chez lui une pluie d’or.
Livre de Job : On a formé une infinité de conjectures diverses sur le livre de Job. Les uns ont cru que Job lui-même l’avait écrit en syriaque ou en arabe, et qu’ensuite Moïse ou quelque autre Israélite l’avait mis en hébreu d’autres l’ont attribué à Eliu, l’un des amis de Job, ou à ses autres amis, ou à Moïse, ou à Salomon, ou à Isaïe, ou à quelque autre écrivain encore plus récent. Il est certain que le livre ne fournit en lui-même aucune preuve décisive pour en reconnaître l’auteur. Ce qui parait incontestable, c’est que celui qui l’a composé, quel qu’il soit, était juif de religion, et postérieur au temps de Job. Il y fait de trop fréquentes allusions aux expressions de l’Écriture, pour croire qu’elle ne lui ait pas été très-familière. Nous avons recueilli un grand nombre de ces allusions et de ces passages parallèles et semblables, entre Job et les autres écrivains sacrés, et nous avons mis dans leur jour les raisons de chacun des sentiments que l’on a proposés sur l’auteur de ce livre.
La langue originale du livre de Job est l’hébraïque, mais mêlée de plusieurs expressions arabes et chaldéennes, et de plusieurs tours qui ne sont pas connus dans l’hébreu ; d’où vient que cet ouvrage est si obscur et si difficile. Il est écrit en vers, mais de ces vers libres quant à la mesure et à la cadence, et dont la principale beauté consiste dans la grandeur de l’expression, dans la hardiesse et la sublimité des pensées, dans la vivacité des mouvements, dans la grandeur des peintures, dans la variété des caractères. Je ne crois pas que dans toute l’antiquité, on puisse trouver une poésie plus riche, plus relevée, plus magnifique, plus variée, plus ornée, plus touchante que celle-ci. L’auteur, quel qu’il soit, a mis en œuvre toutes les beautés de l’art, pour faire soutenir à chacun des quatre personnages qu’il introduit sur la scène, son propre caractère, et les sentiments qu’ils se sont engagés de défendre. Le fond de l’histoire et ses circonstances sont dans l’exacte vérité ; les sentiments, les raisons et les preuves des personnages y sont très-fidèlement exprimés ; mais il y a beaucoup d’apparence que les termes et le tour de l’expression sont l’ouvrage du poète, ou de l’écrivain, quel qu’il soit [Le livre de Job est le premier drame du monde et peut-être le poème le plus ancien. J’ai eu l’idée de composer un Job, mais je l’ai trouvé trop sublime. Il n’y a point de poésie que je puisse comparer au livre de Job. » Lord Byron, dans ses Conversations, tome 12 de ses couvres, pages 326, Paris Ladvocat].
Quant à la canonicité du livre de Job, elle est reconnue généralement dans les Églises grecque et latine ; elle y a toujours passé comme un article de foi ; et ce sentiment est venu de la synagogue à l’Église chrétienne. Saint Paul semble citer en plus d’un endroit le livre de Job ; du moins il y fait visiblement allusion (Romains 2.11 ; Job 34.19 ; 1 Timothée 6.7 ; Job 1.21 ; Hébreux 12.5 ; Job 5.17). Saint Jacques dans son Épître, loue la patience de Job, et dit qu’elle est connue à ceux à qui il écrit (Jacques 5.11). Théodore de Mopsueste accuse l’auteur du livre do Job d’une vaine ostentation des sciences profanes, de la Fable et de l’histoire poétique. Il lui reproche aussi de faire dire à Job des choses incompatibles avec la religion et la sainteté de ce saint homme, et plus capables de scandaliser que d’édifier. Mais ce fameux et hardi critique ne jugeait du livre de Job que sur la version grecque qu’il avait entre les mains, où l’on remarque effectivement quelques allusions à la Fable et à l’histoire poétique. Mais s’il avait vu le texte original, il n’y aurait rien remarqué de pareil. Quelques-uns accusent Luther et les anabaptistes de rejeter aussi le livre de Job ; mais Scultet et Spanheim tâchent d’en justifier Luther. On peut consulter sur toutes ces difficultés que nous venons d’exposer sommairement et sur plusieurs autres que l’on forme sur la personne et sur le livre de Job, le commentaire du P. Pinéda, notre commentaire et l’Histoire de Job de M. Spanheim. [Sur les mêmes difficultés, voyez aussi les dissertations qui précèdent le livre de Job dans la Bible de Vence, les notes de M. Drach sur les premiers versets du premier chapitre, et Herder, Histoire de la poésie des Hébreux, part. 1, notamment le cinquième dialogue. La Fable s’est emparée de l’histoire de Job comme de tant d’autres ; c’est ce que prouve Delort de Lavaur dans son livre intitulé : Conférence de la Fable avec l’Histoire sainte, chapitre 21 pages 147-154 de l’édition in-8° ; Avignon, 1835. Il est difficile, en lisant ce chapitre, de ne pas reconnaître toute l’histoire de Job dans la fable de Niobé. Voyez Or et Zodiaque].
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
(Genèse 46.13) Voir Jasub.
« Le Livre de Job est l’une des œuvres les plus sublimes que la plume ait jamais tracées… Rien, je crois, de ce qui a été écrit, soit dans la Bible soit ailleurs, n’atteint sa valeur littéraire » (Carlyle). Et il n’est pas moins remarquable par sa vigueur intellectuelle que par sa puissance littéraire. C’est une brillante défense des droits de la personnalité morale et intelligente et une grandiose protestation contre une orthodoxie qui ferme les yeux sur les faits qui la gênent.
La thèse générale du livre peut être ainsi résumée : Le prologue (Job 1) nous montre en Job un modèle de piété scrupuleuse et par suite, conformément à l’antique croyance, un homme comblé de biens matériels. Dans l’assemblée des habitants du ciel, Satan insinue que si la prospérité de Job lui était enlevée, sa piété disparaîtrait en même temps. Jéhovah, sûr de la fidélité de son serviteur Job, consent a laisser Satan le dépouiller de tout ce qu’il a, afin qu’il puisse découvrir tout ce qu’il est. Job supporte les quatre catastrophes successives et cruelles, qui le privent de tout ce qu’il possédait, avec une admirable soumission. Satan a échoué. Il suggère maintenant que l’épreuve n’a pas été assez dure : Job n’a été atteint que dans ses richesses, il ne l’a pas été dans son corps. Avec la permission de Jéhovah, Satan livre un nouvel assaut et Job frappé de la lèpre, maladie repoussante et incurable, n’a plus rien à espérer ici-bas. Dieu seul lui reste, mais Dieu lui suffira-t-il ? Cette fois encore Job accepte l’épreuve et prononce de nobles, inoubliables paroles (Job 2.10). De nouveau Satan est confondu.
Trois personnages, amis de Job, chefs de tribus, viennent alors lui apporter leurs condoléances et leurs consolations. Suivent trois séries de dialogues entre Job et chacun de ses amis (Job 3-14, 15-21, 22-31).
SÉRIE 1. Job commence par maudire le jour où il est né, il appelle la mort (Job 3). Éliphaz, homme d’âge mûr et de jugement, auquel une révélation a été accordée pendant la nuit, s’efforce avec beaucoup de bienveillance de réconcilier Job avec son sort ; il lui rappelle qu’aucun homme n’est juste devant Dieu et l’assure que le bonheur lui sera rendu s’il accepte ses souffrances comme un châtiment (Job 4 ; Job 5). Job repousse cet optimisme commode, il soupire après une mort rapide, car la vie ici-bas n’est qu’un misérable train de guerre (Job 6 ; Job 7).
Bildad, qui blâme le défi que Job semble porter à la justice de Dieu, affirme que ceux qui commettent le mal seront sûrement détruits ; mais, à la fin de son discours, il concède implicitement, en lui promettant un brillant avenir, que Job est innocent.
Celui-ci devient alors ironique (Job 8) « Assurément, dit-il, le Tout-Puissant a raison. Il est juste en faisant périr également l’innocent et le coupable ». Job désire ardemment voir Dieu et apprendre de Lui pourquoi Il impose à la créature merveilleuse qu’il a formée, un traitement aussi incompréhensible (Job 9 ; Job 10).
Tsophar blâme avec rudesse ces paroles de Job et le presse de se repentir. Cependant, comme ses amis, il prédit l’aurore de jours meilleurs, bien que les derniers mots de son discours semblent présager un autre dénouement (Job 11).
Job fait un éloge sarcastique de la sagesse de ses amis ; il réclame le droit de juger en toute indépendance et défie l’édifice entier de la morale sur lequel repose le monde. Mieux vaut être franc Dieu n’a pas besoin qu’aucun homme dénature les faits pour Le justifier. Job soupire après une rencontre avec Dieu afin de L’écouter ou de Lui parler. Mais il ne reçoit aucune réponse et se lamente à nouveau sur le caractère tragique d’une vie que la mort doit anéantir (Job 12-14).
SÉRIE 2. Éliphaz, concluant de ce qui précède que Job méprise la piété, décrit en termes énergiques le sort des impies (Job 15).
Job se plaint de la persécution cruelle dont il est l’objet de la part de Dieu. Il en appelle dans une même supplication de ce Dieu qui se cache au Dieu juste qui, dans les cieux, est son témoin et son garant, puis il retombe dans la tristesse et l’accablement (Job 16 ; Job 17).
Bildad lui répond en décrivant le sort des méchants et fait maintes allusions évidentes au cas de Job (Job 18).
Celui-ci est profondément blessé. Il éclate en accents d’une détresse infinie. Ces ténèbres sont cependant traversées d’un soudain et fugitif éclair de confiance : un jour, Dieu le justifiera (Job 19).
Non, répond Tsophar : le triomphe du méchant est de peu de durée (Job 20).
En termes fiers et courroucés, Job attaque les arguments de ses amis, nie l’économie morale du monde et affirme que celui-ci n’est qu’un chaos (Job 21).
SÉRIE 3. Aux yeux de ses amis Job semble maintenant avoir prononcé sa propre condamnation. Éliphaz se met à l’accuser froidement de péchés déterminés (Job 22), ce qui réduit Job au désespoir. Il souhaite ardemment rencontrer le Dieu qui se dérobe, afin de plaider sa cause devant Lui. Pourquoi n’intervient-Il pas ? Une fois encore il lance à la loi morale qui régit le monde un audacieux défi (Job 23 et Job 24).
Peu à peu l’argumentation des amis s’épuise et Bildad se borne à répondre qu’en présence de l’infinie majesté de Dieu, l’homme est un être souillé (Job 25 ; Job 26).
Job n’en affirme pas moins son innocence.
Tsophar (Job 27.1 ; Job 27.6) rappelle une fois encore le sort réservé aux méchants d’après l’antique croyance (Job 27.7-23 ; bien des critiques, en effet, attribuent ce passage à Tsophar, dont le nom aura disparu entre le verset 6 et le verset 7).
Job se dresse alors comme un géant et présente avec ampleur sa dernière défense. Il décrit sa prospérité passée et sa misère actuelle et, dans un développement qui atteint aux sommets les plus sublimes de la morale de l’Ancien Testament, il affirme en détail les principes qui ont formé son caractère et guidé sa conduite. Il termine par un cri passionné, adjurant le Tout-Puissant de l’écouter (Job 29 ; Job 30 ; Job 31). Le Tout-Puissant écoute ; Il répond, non pas en jugeant le cas particulier de Job, moins encore son péché, mais par une série de questions. Il lui dépeint, en face de Sa puissance, de Sa sagesse, de Son amour manifestés dans le monde, l’ignorance et la faiblesse de l’homme (Job 38, 39 ; Job 40.2 ; Job 40.8). À la lumière de cette révélation de Dieu, Job reconnaît humblement l’insuffisance de ses critiques (Job 40.3-5 ; Job 42.2-6). Ainsi se termine le poème. L’épilogue (Job 42.7-17), écrit en prose, raconte comment Jéhovah, après avoir blâmé sévèrement les discours prononcés par les trois amis, fait l’éloge de son serviteur Job qui a parlé de son Maître selon la justice, et lui rend au double sa prospérité passée.
Cette analyse rapide n’a pas tenu compte des chapitres Job 28 ; Job 32.1-37.24 et Job 40.10-41.25. Ils sont généralement considérés comme une addition postérieure au livre de Job. L’accent de sérénité qui anime le chapitre 28 avec sa belle description de la sagesse, précédant le Job 29 où Job se répand en lamentations, paraît peu vraisemblable. Les discours d’Élihu (Job 32.1-37.24), dont le nom n’est mentionné ni dans le prologue (Job 2.11) ni dans l’épilogue (Job 42), interrompent le dernier plaidoyer de Job (Job 31) et la réponse du Tout-Puissant (Job 38), et n’apportent qu’un faible argument nouveau. En exaltant la grandeur de Dieu, ils ne font qu’anticiper sur les paroles de Jéhovah ; et, en exaltant la valeur du châtiment en tant que discipline (Job 36.16), ils ne font que développer le sujet déjà traité par Éliphaz (Job 5.17). De même les descriptions (Job 40.10-41.25) du rhinocéros (hébreu béhc-moth) et du crocodile (hébreu léviathan) ne semblent pas, malgré leur beauté technique, faire partie intégrante du livre ; elles retardent sans nécessité le drame final qui met Jéhovah et Job face à face et auquel le lecteur sympathique est impatient d’assister.
Ce livre fut probablement écrit environ quatre cents ans avant Jésus-Christ. Non seulement les malédictions et les lamentations de Job au chapitre 3 rappellent celles de Jérémie et seraient alors postérieures à l’an 586 avant Jésus-Christ, mais encore la doctrine fataliste de la rétribution, défendue par Ézéchiel (Ézéchiel 18), y est énergiquement combattue. Il serait alors postérieur à l’an 570. De plus, la tristesse et le doute qui caractérisent le livre rappellent étrangement les sentiments des contemporains de Malachie (cf. Malachie 2.17 ; Malachie 3.14) qui écrivait vers le milieu du Ve siècle avant Jésus-Christ. Nous ne sommes pas en mesure de préciser davantage ces détails chronologiques. Un prédicateur pourrait utiliser avec fruit le livre de Job en le divisant en cinq parties et en traitant chacune dans une prédication, comme suit :
- Un juste accablé par le malheur (Job 1 et Job 2).
- Comment en découvrir la cause ? (trois séries d’entretiens : (Job 3-14, 15-21, 22-27) ; — ou bien l’on pourrait consacrer une prédication séparée à chacune de ces trois séries, et y ajouter une quatrième, traitant de l’intervention d’Élihu dans le débat : Job 32 à Job 37).
- Job en appelle à Dieu (Job 28 à Job 31).
- La réponse du Tout-Puissant (Job 38 à Job 40).
- La réparation (Job 42).
Aucun livre de la Bible ne peut être comparé à celui de Job pour la sincérité irréductible avec laquelle il envisage les faits troublants du monde moral. À ceux qui sont parvenus trop facilement à la foi ou à ceux qui manquent de sympathie pour les lutteurs en quête de la lumière, sa logique inflexible devrait rappeler que le monde, après tout, est une énigme qu’aucun homme n’est capable, par ses seules études, de déchiffrer entièrement (Job 11.7). Job a la mentalité et l’esprit protestants. Il ne lui suffit pas d’admettre comme Bildad qu’étant « nés d’hier nous ne savons rien » (Job 8.8 et suivant). Non ! Il a comme ses pères non seulement le droit mais, plus encore, le devoir d’examiner. Négliger ce devoir serait se rendre coupable de trahison envers Dieu et envers sa propre conscience. « Comme son palais goûte les aliments, son oreille jugera les discours » (Job 12.11).
Le problème posé par le livre de Job a plusieurs aspects. On peut y voir un essai de réponse à cette question : existe-t-il une piété désintéressée (Job 1.9) ? Il répond en nous montrant un être qui, dépouillé de tout ce que l’homme aime avec fierté, reste quand même attaché à Dieu. Mais à un point de vue plus large, ce problème est le suivant : Comment la prospérité des méchants et, plus encore, le malheur des hommes de bien, peuvent-ils se concilier avec la justice de Dieu ? Dans l’un de ses pires accès d’amertume, Job affirme sans détours que Dieu ne fait pas de distinctions entre les hommes. « Il fait périr également l’innocent et l’impie » (Job 9.22). « La paix règne sous les tentes des brigands » (Job 12.6). Le chapitre 21 est un acte d’accusation terrifiant et ininterrompu contre toute l’ordonnance de l’univers.
Quelle sera l’explication du problème ? L’auteur du livre était sans doute un homme de trop grande valeur et un penseur trop profond pour s’attribuer le mérite d’avoir trouvé une solution parfaite. La paix à laquelle il parvient est due à ses révélations et à sa foi, non à sa science consommée.
L’épilogue qui montre Job rentrant en possession de ses chameaux, de ses brebis et de ses bœufs, est une peinture poétique de redressement de la justice, mais non — sauf dans des cas très exceptionnels — de la vie réelle telle que nous la connaissons. Pour qui a suivi avec attention la sublime argumentation du livre, ce dénouement comporte presque un désappointement.
1.
Mais si ce livre n’apporte pas une solution complète du problème soulevé, il contient de précieuses suggestions, de brillants éclairs projetés dans des ténèbres épaisses. Le chapitre 1 déjà nous offre le premier de ces aperçus lumineux. Les cinq premiers versets décrivent la piété et la prospérité de Job. Au verset 6 le lecteur est transporté de la terre, où vit une famille heureuse, au milieu des habitants du ciel qui délibèrent. En voici la conséquence : aussitôt que Satan les a quittés, des épreuves cruelles, nombreuses, précipitées, fondent sur le patriarche. Ni Job, ni ses amis n’en comprennent la cause. Ceux-ci prétendent que c’est en lui-même, en son péché, qu’il faut chercher l’origine de tous ses malheurs. Job le nie fièrement. Ce n’est pas ici-bas, c’est plus haut qu’il faut chercher l’explication du mystère, non pas dans le péché de Job mais dans un plan de Dieu. Herder a eu cette formule heureuse : « En-haut l’action, en bas la discussion ». Job et ses amis ne connaissent pas le plan divin, ce qui explique l’incohérence et l’animosité de leurs entretiens. Cette observation ne nous aidera-t-elle pas à trouver la solution du problème ? Il ne faut pas envisager les douleurs et les infortunes de ce monde sans tenir compte d’un plan divin. Pour expliquer ce qui se passe ici-bas, oserions-nous oublier ce qui se passe Là-haut ? Il existe une pensée divine qui, s’il nous était donné de la pénétrer, expliquerait et transformerait les souffrances d’ici-bas. La terre et ses tragédies sont incompréhensibles si on les sépare du ciel et des desseins de Dieu.
2.
Une lumière plus vive est projetée sur le mystère de la souffrance par la pensée qu’elle est une épreuve de la fidélité. Satan avait insinué que Job était pieux uniquement parce que sa piété était lucrative. La preuve de sa sincérité ne serait établie que si sa prospérité lui était enlevée. Le vieil Hébreu était trop enclin à identifier Dieu et ses dons. Le jour où Dieu lui restera seul, on saura avec certitude si Job l’aime pour Lui-même ou pour les biens dont Il l’a comblé. Avec Dieu seul, sera-t-il satisfait ? La façon dont il supportera cette épreuve sera la pierre de touche de sa piété. Dépouillez-le de ce qu’il a, alors seulement nous saurons ce qu’il est. À coup sûr, voici le moyen de mettre la souffrance à profit. Elle révèle l’homme à lui-même. Quelle somme de malheurs pourra-t-il supporter sans voir sombrer sa foi en Dieu ? Ils sont rares ceux qui conservent leur foi quand la terre chancelle sous leurs pieds et que le ciel est d’airain au-dessus de leur tête. La souffrance constitue une épreuve décisive de la fidélité. L’homme dont la piété est superficielle fléchira devant elle. Le vrai croyant la supportera sans perdre la foi. De plus, la fidélité dans la souffrance est un moyen pour l’homme de glorifier Dieu en prouvant à ceux qui l’entourent la puissance et la réalité de la vraie piété. Combien doit être grand et glorieux le Dieu dans lequel Job persiste à croire, bien que toutes les marques extérieures de Sa bonté aient disparu et auprès duquel il est heureux quoique dépouillé de tout !
3.
Éliphaz, ainsi qu’Élihu (Job 33.19 ; Job 33.28), considère la souffrance comme un châtiment (Job 5.17). Il est vrai ; mais Job, qui est plusieurs fois qualifié « homme intègre et droit, craignant Dieu et se détournant du mal » (Job 1.1 ; Job 2.3), mérite-t-il ce châtiment ? Ceux-ci l’affirment, ils l’accusent d’un orgueil qui appelle une répression. Mais les qualités que Job s’attribue sont conformes à la réalité (Job 29.23-25). Ce n’est point par orgueil qu’il les énumère (cf. Job 29.12-17), en sorte que la valeur de la souffrance en tant que châtiment, si vivement défendue par Éliphaz, ne peut en bonne justice, bien que vraie dans son principe, être appliquée à Job.
4.
Mais si une explication satisfaisante du problème en question peut être donnée dans le livre de Job, on s’attendrait tout naturellement à la trouver dans les sublimes paroles de Jéhovah aux chapitres 38 et 39. Le lecteur cependant est, dès l’abord, surpris et désappointé. Job qui, plein d’espoir, tourne ses regards vers le ciel, est accueilli par une grêle de questions impitoyables dont l’ironie acérée dut briser le cœur du malheureux. Ces questions, qui n’ont aucun rapport avec le cas particulier de Job, semblent presque cruelles. Elles signifieraient, d’après certains savants, qu’en présence de l’univers, la seule attitude raisonnable est celle d’un complet agnosticisme. Mais cette conception pessimiste n’est-elle pas de qualité inférieure ? Il est logique de supposer que la solution de l’énigme sera donnée par Jéhovah quand Job et ses amis auront épuisé leur argumentation. À vrai dire, bien qu’elles ne soient pas dès l’abord apparentes, le discours de Jéhovah renferme des allusions lumineuses à la solution du problème.
- Première suggestion : Job est appelé à détourner ses regards de sa propre misère pour les arrêter sur les merveilles de l’immense univers dont lui-même et sa misère font partie. En présence du panorama splendide qui se déroule devant lui, il ne trouve de réponse à aucune des questions qui le glacent d’épouvanté. S’il ne comprend pas les phénomènes les plus simples du monde physique, comment peut-il espérer pénétrer les secrets du monde moral que Dieu gouverne ? Le mystère des souffrances de Job n’est qu’une infime partie du mystère universel, et la leçon qui s’en dégage est que, même dans la piété de l’homme, il y a place pour un agnosticisme mêlé de respect. L’auteur anglais A.C. Benson a dit : « Je ne sais pourquoi notre vie est semée de tant de difficultés, de peines et de tristesses, mais je vois — du moins il me le semble — qu’il devait en être ainsi ». Apprenons, en tout cas, en lisant ces discours, qu’il nous est bon, quand nous sommes en proie à l’inquiétude ou accablés par le chagrin, de sortir de nous-mêmes, de « nous oublier nous-mêmes, comme on l’a dit, au sem de la création merveilleuse dont nous faisons partie ». Le sens de la grande vie qui anime l’univers est un appel à l’abnégation, il comporte un blâme de l’esprit égoïste et personnel.
- Au cœur du mystère règne la Sagesse : « Quel est donc celui qui obscurcit ainsi mes desseins par des discours sans discernement ? » (Job 38.2). Par delà le monde visible, habite une intelligence infinie. Dans ce monde ordonné par elle, chaque chose est à sa place. Il n’est pas permis à la mer de sortir des bornes qui lui ont été assignées et de dévaster le pays (Job 38.8). De même la souffrance, comme la mer, a sa place marquée ; mais à elle non plus, il n’est pas permis d’être un instrument de perdition et de ruine. Nous pouvons avoir confiance en l’ordre qui régit l’univers au sein duquel nous vivons.
- Enfin dans ce monde invisible ne règnent pas seulement la sagesse, l’ordre, mais encore l’amour. Jamais cette pensée ne fut exprimée avec plus de tendresse et de beauté que dans Job 38.25-27. Le Dieu qui prodigue son amour même aux terres désolées et désertes en les arrosant de la pluie du ciel, ne saurait oublier les êtres humains, ses créatures, dont le cœur est désolé comme un désert aride. Si Dieu se soucie des solitudes inhabitées, combien plus sûrement se souviendra-t-il des régions habitées par l’homme ! N’y a-t-il pas ici comme une prescience des paroles de Jésus (Matthieu 6.30) ? On l’a dit avec raison : cette solution du problème ne supprime pas notre incertitude, mais elle l’ensevelit en quelque sorte sous le flot d’une plénitude de vie et de joie en Dieu. Au centre de ce monde qu’habite Job avec ses souffrances incompréhensibles, règnent la sagesse, l’ordre, l’amour.
5.
Il est possible aussi, mais non certain, que l’un des éléments de la solution du problème réside dans la croyance en une vie future. Cette noble espérance était peut-être entrevue dans l’admirable profession de foi (Job 19.25-27) vers laquelle Job 14.13 et Job 16.18 nous acheminent graduellement. Mais les passages Job 7.8-10 et Job 14.7-12 démontrent avec une clarté suffisante que la croyance en l’immortalité ne faisait pas partie du credo de l’auteur. Si c’eût été le cas, le livre n’aurait probablement jamais été écrit. Mais si le texte et l’interprétation du passage cité (Job 19.25-27) paraissent fort obscurs, en voici une explication très défendable : Job, qui descend rapidement vers la tombe, dans une agonie de souffrances et d’humiliations, est consolé par la grande et magnifique espérance de rencontrer au delà du voile, Dieu, son Défenseur. Avec surprise, émotion et sympathie, on lit ces mots ajoutés à la fin du livre, dans la version des LXX : « Il est écrit que Job ressuscitera avec ceux que le Seigneur veut élever ». Quel qu’il soit, l’auteur de cette adjonction avait dû sentir que les mots : « Ainsi mourut Job, âgé et rassasié de jours », ne pouvaient s’appliquer à la destinée définitive du patriarche qui, accablé de malheurs et de souffrances, était resté si fermement attaché à son Dieu.
6.
On a souvent reproché à l’épilogue (Job 42.7 ; Job 42.16), qui dépeint Job recouvrant au double sa prospérité passée, de donner une solution invraisemblable de tout le problème soulevé par le livre ; cette critique ne tient pas compte des éléments les plus importants qui le constituent, car la vraie justification de Job n’est pas dans la restitution de ses richesses, mais :
- dans cette caractéristique donnée de lui à quatre reprises : « mon serviteur Job » (Job 42.7) ; Dieu se glorifie de la fidélité de son serviteur ;
- dans l’efficacité de sa prière d’intercession en faveur de ses amis, qui l’élève à la hauteur des prophètes (cf. Genèse 20.7 ; Amos 7.2 ; Amos 7.5) a côté du redressement poétique de la justice, il y a dans l’épilogue comme un regard intérieur d’une haute spiritualité.
L’un des enseignements essentiels du livre est que Dieu aime la pensée indépendante. Les amis orthodoxes qui professent les traditionnelles opinions reçues tombent sous le coup de sa condamnation (Job 42.7 et suivant), tandis que Job, dont les défis étrangement audacieux confinent parfois au blasphème, est loué par Dieu Lui-même pour avoir parlé selon la vérité ! (Job 42.7) Étonnante constatation pour qui se souvient que Job avait imité, presque dans les mêmes termes, l’exclamation du psalmiste : (Psaumes 8.5) « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu daignes prendre garde à lui ! » (Job 7.17) ; qu’il avait dit que Dieu faisait périr également l’innocent et l’impie (Job 9.22) ; qu’avec amertume et colère, il avait attaqué l’économie morale de ce monde (Job 21). Mais c’est d’une affection passionnée pour la vérité que jaillissent ces paroles violentes de Job. Il en appelle de la théorie au fait, des préjugés pieux à la réalité religieuse, du Dieu conventionnel au Dieu de la conscience ; et c’est cette attitude loyale et éprise de liberté que Dieu marque du sceau de son approbation.
Éliphaz appuie ses arguments sur une « révélation » qui lui a été accordée (Job 4.12 ; Job 4.21). Bildad en appelle à l’expérience des générations passées (Job 8.8). Tsophar incarne un gros bon sens assez rude. La préoccupation dominante de Job, c’est la piété ; celle de ses amis, la doctrine. Telle est entre eux la grande divergence. Eux, avec leur intelligence, mettent au premier plan la théorie spéculative ; lui, de toute son âme, s’attache à la réalité d’un Dieu personnel. Eux s’intéressent aux systèmes ; pour lui l’intérêt suprême est d’être l’ami de Dieu. « Oh ! si je savais où le trouver ! » (Job 23.3). Tel est le soupir de ce cœur blessé et tourmenté, et l’on peut imaginer le ravissement avec lequel il aurait accueilli Celui qui disait : « Venez à moi et je vous donnerai du repos. »
C’est ce caractère passionnément individuel de la piété de Job qui conserve à son esprit une si intense vitalité. En Dieu, Job a « la vie, le mouvement et l’être ». Il est debout pour l’action, le progrès, la critique, l’édification. Ses amis gardent l’attitude du statu quo qui ne cesse pas d’être uniquement conventionnelle. L’attitude de Job est libre, personnelle, affranchie. J.E. McF.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
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