Commentaires de saint Jean ChrysostomeActes 9

Jean Chrysostome · Page 2 sur 2

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Actes 9:1

ANALYSE

1° Si les prophètes refusent le nom d’hommes à ceux qui étant présents négligent d’entendre la parole de Dieu, que dire de ceux qui ne franchissent pas même le seuil de l’église ? – 2° Vous qui venez ici vous rassasier du pain de la parole, ne gardez pas tout pour vous, portez-en à vos frères absents, et donnez-leur ainsi le désir de venir eux-mêmes une autrefois s’asseoir à ce banquet. – 3°- 4° Il est impossible que la présente instruction ne roule pas sur la conversion de saint Paul, dont on vient de lire le récit. Curieuse allégorie dans laquelle saint Paul est un poisson, le Christ un pécheur, et la parole, Saut, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? un hameçon. L’orateur explique prolixement pourquoi il saute du commencement au milieu du livre des Actes. – 5° C’est un grand miracle de ressusciter un mort, mais c’en est encore un plus grand de changer une volonté libre. Pour peu qu’on réfléchisse à la conversion de saint Paul, on se convainc facilement qu’on ne saurait imaginer une preuve plus évidente, plus saisissante de la résurrection de Jésus-Christ. – 6° Conversion de saint Paul dégagée de tout motif humain. Pourquoi l’Apôtre s’est-il appelé Saut, puis Paul ? pourquoi ce changement de nom dont on trouve d’autres exemples, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament ? Telle est la question qui sera traitée dans les discours suivants. 1. Est-ce supportable ? est-ce tolérable ? De jour en jour nos réunions deviennent moins nombreuses ; la ville est remplie d’hommes et l’église en est vide. Il y a foule sur la place publique, aux théâtres, dans les portiques, et la solitude règne dans la maison de Dieu ; mais plutôt, s’il faut dire la vérité, la ville est vide d’hommes et l’église est remplie d’hommes. Ce nom d’hommes, il ne faut pas le donner à ceux qui remplissent la place publique, mais à vous qui êtes dans l’église ; non à ceux qui s’abandonnent à leur indolence, mais à vous que le zèle dévore ; non à ceux que la vue des biens terrestres jette dans une extase stupide, mais à vous qui mettez les choses spirituelles au-dessus des temporelles. Ce n’est pas assez d’avoir le corps et la voix d’un homme pour être homme ; mais il en faut encore l’âme et le caractère. Or le signe par excellence d’une âme virile, c’est l’amour de la divine parole, comme il n’y a pas de signe plus grand d’une âme animale et stupide que le mépris de la parole divine. Voulez-vous avoir une preuve que les contempteurs de la parole de Dieu ont, par ce mépris, perdu leur dignité d’homme et sont déchus de leur noblesse ? Ce n’est pas ma parole que vous allez entendre, mais celle du Prophète, parole qui confirme bien ma pensée et vous montrera que ceux qui n’aiment pas les enseignements spirituels ne sont pas des hommes, et que notre ville est vide d’hommes. Isaïe, ce prophète à la grande voix, aux visions admirables, celui qui, revêtu encore de la chair, fut jugé digne de voir les séraphins et d’entendre cette harmonie des cieux, Isaïe, dis-je, étant entré dans la capitale si peuplée des Juifs, dans Jérusalem, se tint un jour sur la place publique pendant que tout le peuple l’entourait et voulant montrer que celui qui n’écoute pas la parole des prophètes n’est pas un homme, s’écria : Je suis venu, et il n’y avait pas d’homme ; j’ai appelé et il n’y avait personne pour m’entendre. (Isa 50, 2)Ce n’est pas l’absence, mais l’indolence des auditeurs qu’il signale, et c’est pour cela qu’il dit : Je suis venu et il n’y avait pas d’homme ; j’ai crié et il n’y avait personne pour m’entendre. Ils étaient là et on les regardait comme n’y étant pas, parce qu’ils n’écoutaient pas le prophète : aussi, comme il était venu et qu’il n’y avait pas d’homme, qu’il avait appelé et qu’il n’y avait personne pour l’entendre, il s’adresse aux éléments et dit : Écoute, ciel, et toi, terre, prête l’oreille. (Id 1, 2) J’ai été, veut-il dire, envoyé vers des hommes, vers des hommes doués d’intelligence ; mais comme ceux-ci n’ont ni esprit ni sentiment, je m’adresse aux éléments, à des êtres inanimés, pour la honte de ceux qui ont été honorés d’une âme intelligente et sensible et qui n’ont pas compris cet honneur. C’est encore ce que dit un autre prophète, Jérémie. Car celui-ci aussi, au milieu de la foule des Juifs, au sein même de la ville, s’écrie, comme s’il n’y avait personne : A qui parlerai-je, qui prendrai-je pour témoin ? (Jer 6, 10) Que dites-vous ? Vous avez sous les yeux une si grande foule, et vous demandez à qui vous parierez ! Oui, car c’est une foule de corps, mais non d’hommes ; c’est une foule de corps, mais qui n’entendent point. Aussi ajoute-t-il : Leurs oreilles sont incirconcises et ils ne peuvent entendre. Mais si les prophètes, en s’adressant à des personnes présentes qui ne les écoutaient pas avec soin, leur reprochaient de n’être pas hommes, que dirons-nous de ceux qui non-seulement ne nous écoutent pas, mais qui n’ont pas même le courage de venir dans cet édifice sacré, qui se séparent de cette assemblée sainte, qui se tiennent loin de cette maison, de leur maison maternelle, au coin des rues et dans les carrefours, comme des enfants indisciplinés et paresseux ? Ceux-ci quittent la maison paternelle, se réunissent loin d’elle et passent des jours entiers à se livrer à des jeux puériles ; aussi souvent perdent-ils et leur liberté et leur vie. Car lorsqu’ils tombent entre les mains de marchands d’esclaves ou de voleurs, ils expient souvent par la mort leur paresse ; ces brigands les saisissent, et, après leur avoir enlevé leurs ornements d’or, ou bien ils les submergent sous les eaux, ou bien, s’ils veulent les traiter moins inhumainement, ils les entraînent sur une terre étrangère et vendent leur liberté ! Voilà aussi le sort des déserteurs de nos assemblées. Après avoir quitté la maison paternelle et ce temple où ils devraient vivre, ils rencontrent des bouches hérétiques et des langues ennemies de la vérité ; et ces misérables, comme des marchands d’esclaves, les entraînent, leur enlèvent leurs ornements d’or, je veux dire, leur foi, et les étouffent aussitôt, non pas dans les fleuves, mais dans la fange de leurs fétides erreurs. 2. C’est à vous de prendre soin du salut de vos frères, de les amener vers nous, malgré leur résistance, malgré leur opiniâtreté, malgré leurs cris malgré leurs larmes : il n’y a que de l’enfantillage dans cette conduite rebelle et indolente. C’est à vous de corriger les imperfections de ces âmes ; c’est à vous à leur persuader de devenir des hommes. Car de même que nous ne considérerions pas comme un homme celui qui rejetterait la nourriture des hommes pour manger avec les animaux, des ronces et de l’herbe, de même nous ne pouvons pas appeler homme celui qui mépriserait la seule nourriture vraie et convenable de l’âme humaine, celle que lui fournit la parole divine, pour aller passer son temps dans les cercles du monde, dans ces assemblées qui font rougir, et se nourrir de conversations impies. Nous regardons comme un homme non pas celui qui se nourrit seulement de pain, mais celui qui, avant même cette nourriture matérielle, se nourrit de la parole de Dieu, de la parole de l’âme. Voilà ce qu’est un homme ; car écoutez la parole du Christ. L’homme ne vivra pas seulement, de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Mat 4, 4) De sorte que notre nourriture est double, l’une inférieure, l’autre supérieure ; et c’est celle-ci surtout qu’il faut rechercher pour pouvoir nourrir notre âme et ne pas la laisser périr d’inanition. C’est à vous de faire que notre ville soit remplie d’hommes. Puisque, si grande et si peuplée, elle est cependant vide d’hommes, il serait digne de vous de rendre ce service à votre patrie et d’attirer ici vos frères en leur racontant ce que vous y entendez. Pour attirer à un festin, ce n’est pas assez d’en faire l’éloge, il faut encore en emporter quelques mets pour les distribuer à ceux qui ne s’y trouvaient pas. Eh bien ! faites de même aujourd’hui, et de deux choses l’une ou bien persuadez-leur de venir à nous ; ou bien, s’ils persistent dans leur opiniâtreté, qu’ils reçoivent de votre bouche la nourriture, ou plutôt ils reviendront à nous. Car ils aimeront mieux, au lieu de recevoir leur nourriture par grâce, venir participer, selon leur droit, au banquet paternel. Ce que je vous conseille, vous l’avez déjà fait, vous le faites encore, et vous le ferez à l’avenir, j’en ai la pleine confiance et l’entière conviction : ce qui me le garantit, c’est la continuité de mes exhortations sur ce sujet, et la science et le zèle dont vous êtes assez remplis pour instruire vos frères. Mais il est temps de dresser notre table, bien chétive sans doute, bien maigre et bien pauvre, mais assez pourvue néanmoins de l’assaisonnement le meilleur, la bonne disposition d’auditeurs affamés de la nourriture spirituelle. Ce qui fait l’agrément d’un festin, ce n’est pas seulement la richesse des mets, mais aussi l’appétit des conviés ; une table magnifique paraît chétive quand les convives s’en approchent sans faim ; une table chétive parait magnifique, quand elle reçoit des convives affamés. C’est en considérant que ce n’est pas la nature des mets, mais la disposition des convives qui fait la bonté d’un festin, qu’un auteur dit : L’homme rassasié dédaigne le rayon de miel, et l’homme pressé par la faim trouve doux ce qui est amer; (Pro 27, 7) non que la nature des mets change, mais parce que la disposition des convives les trompe. Mais si la disposition des conviés leur fait trouver doux ce qui est amer, à plus forte raison ce qui est ordinaire leur paraîtra-t-il exquis. Aussi, bien que réduits à la dernière misère, nous imitons les hôtes les plus magnifiques, et, à chaque réunion, nous vous convoquons à notre banquet. Et nous le faisons, en nous confiant, non dans nos richesses, mais dans votre désir d’entendre. 3. Toute ma dette concernant le titre des Actes des Apôtres vous est maintenant payée. Pour continuer, il resterait à m’occuper du commencement de ce livre et à vous expliquer ces paroles : J’ai fait mon premier récit, ô Théophile, sur tout ce que Jésus commença à faire et à enseigner. (Act 1, 1) Mais Paul ne me permet pas de suivre cet ordre naturel ; c’est vers sa personne et ses actions qu’il appelle mon discours. J’ai hâte de le voir entré déjà à Damas et enchaîné, non d’une chaîne de fer, mais par là parole du Maître ; j’ai hâte de le voir pris, ce poisson énorme, qui trouble toute la mer, qui â déjà soulevé contre l’Eglise mille tempêtes, j’ai hâte de le voir pris, non par l’hameçon, mais par la parole du Maître. De même qu’un pêcheur assis sur une roche élevée, lance sa ligne et laisse tomber l’hameçon dans la mer, de même notre Maître, Celui qui nous a enseigné la pêche spirituelle, assis en quelque sorte sur le roc élevé des cieux, a laissé tomber d’en haut sa parole comme un hameçon et c’est par ces mots Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? (Act 9, 4) qu’il a pris ce grand poisson. Et il est arrivé à ce poisson la même chose qu’à celui que Pierre prit su : l’ordre du Maître. En effet, il avait aussi dans la bouche un statère, mais de mauvais aloi, puisqu’il avait le zèle, mais non un zèle selon la science. Aussi Dieu n’eut qu’à donner la science pour avoir une pièce de monnaie excellente. Ce qu’éprouvent les poissons ordinaires quand on les prend, le nôtre l’éprouva aussi. Ceux-là à peine sortis de la ruer, perdent la vue ; celui-ci saisi et entraîné par l’hameçon, perdit aussi la vue ; mais sa cécité rendit la vue à tout l’univers. Voilà toutes les choses que je désire considérer. Supposez que les barbares viennent nous déclarer la guerre, que leur armée, rangée en bataille, nous accable de maux, et que tout à coup le chef des ennemis, celui qui dirige contre nous des machines de guerre, qui bouleverse toute notre cité, qui remplit tout de bruit et de tumulte, qui menace de renverser la ville elle-même, de la livrer aux flammes et de faire de nous des esclaves ; supposez, dis-je, qu’il tombe tout à coup entre les mains de notre empereur, et que lié, et enchaîné, il soit amené dans la ville, tous ne courront-ils pas à ce spectacle avec leurs femmes et leurs enfants ? Mais maintenant que la guerre s’est élevée, que les Juifs troublent et bouleversent tout, qu’ils dirigent des machines nombreuses contre l’Église, et que le chef des ennemis c’est Paul, Paul qui parle et qui agit plus que tous les autres, Paul qui trouble et bouleverse tout ; maintenant, dis-je, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre Roi, l’a pris, et qu’il amène enchaîné ce dévastateur, ne sortirons-nous pas tous pour voir ce spectacle et ce prisonnier ? Les anges eux-mêmes, du haut des cieux, en le voyant lié et conduit comme un prisonnier, tressaillaient de joie, non parce qu’ils le voyaient enchaîné, mais en pensant à la multitude de ceux dont il ferait tomber les liens ; non parce qu’ils le voyaient conduit comme un prisonnier, mais en songeant au grand nombre de ceux qu’il conduirait de la terre au ciel ; ils se réjouissaient, non de ce qu’ils le voyaient aveuglé, riais en pensant à ceux qu’il ferait sortir des ténèbres. Marche, lui dit le Seigneur, vers les nations, délivre-les des ténèbres, et fais-les passer dans le royaume de la charité du Christ. Voilà pourquoi je laisse le commencement du livre, et je me hâte d’arriver au milieu. C’est Paul et mon amour pour Paul qui me fait passer si loin. Paul et mon amour pour Paul. Pardonnez-moi ou plutôt ne me pardonnez pas, mais imitez cet amour. Celui qui parle d’un amour impur a raison de demander pardon ; mais quiconque parle d’un amour semblable à celui-ci doit s’en glorifier, chercher à faire partager sa passion et se donner le plus qu’il pourra de rivaux. Si, tout en avançant avec méthode, tout en suivant l’ordre naturel des choses, j’avais pu à la fois parler des faits précédents et arriver en peu de temps au milieu, je n’aurais eu garde de laisser le commencement et d’arriver tout de suite au milieu ; mais comme d’après l’institution de nos pères, il nous faut après, la Pentecôte déposer ce livre et que la fin de cette solennité marque aussi la fin de la lecture des Actes, j’ai craint, si je donnais trop de temps à l’explication du commencement, d’être devancé par la marelle de l’histoire et la succession des faits, en un mot de ne pas arriver à temps pour parler de saint Paul. Voilà pourquoi j’ai passé sans m’arrêter du début jusqu’au milieu du livre. Mais je n’ai pas pour cela laissé échapper de ma main ce livre que j’ai pour ainsi dire saisi par la tête ; et si je vous arrête au début du voyage commencé, c’est avec la ferme intention de revenir vous prendre où je vous ai lainés, pour vous conduire ensuite jusqu’au bout. Puisque j’ai déjà mis la main sur le début du livre, je pourrai en toute confiance y revenir et le continuer même après la fête, et personne ne pourra m’accuser d’inopportunité, puisque la nécessité et poursuivre une chose commencée suffira pour repousser ce blâme voilà pourquoi j’ai abandonné le début pour me bâter d’arriver au milieu. Je ne pouvais, en suivant la route, atteindre Paul, le livre dans la lecture qu’on en fait à l’Église, aurait marché plus vite que moi dans mon explication, et arrivant le premier, il n’aurait pas manqué de me fermer la porte : je vais vous le montrer en consultant seulement le commencement du livre, bien que la chose soit déjà parfaitement claire. 4. Puisque la lecture et l’explication du titre seul nous a occupés pendant la moitié de la solennité, que serait-ce si nous nous étions lancés dans la carrière immense que nous ouvrait ce livre ? combien de temps se serait écoulé avant que nous fussions arrivés à ce qu’on rapporte de saint Paul ? Je vais vous en donner une idée en vous récitant le commencement. J’ai fait mon premier discours, ô Théophile, sur tout, etc. Combien croyez-vous que ces mots renferment de questions ? Premièrement, pourquoi saint Luc rappelle le livre qu’il avait écrit d’abord ? Deuxièmement pourquoi il l’appelle discours et non Évangile, puisque Paul l’appelle Évangile ? il dit en effet en priant de Luc : Dont l’éloge, à cause de l’Évangile, est dans toutes les Églises. (2Co 8, 18) Troisièmement, pourquoi il dit : sur tout ce que Jésus a fait ? Car si Jean, le bien-aimé du Christ, celui qui jouissait de son intimité, qui eut l’honneur de reposer sa tête sur sa poitrine sacrée, qui puisa là l’abondance de l’Esprit-Saint, n’a pas osé parler ainsi, mais a eu recours à cette formule toute de précaution : Si les choses que Jésus a faites étaient écrites en détail, je ne pense pas que le monde lui-même pût contenir les livres qu’il faudrait écrire; si, dis-je, il en est ainsi, comment Luc a-t-il osé dire : J’ai fait mon premier discours, ô Théophile, sur tout ce que Jésus a fait ? Pensez-vous que ce soit là une petite question ? Il y a dans l’Évangile excellent Théophile, et le nom de la personne y est accompagné de son doge ; mais les saints ne parlent pas ainsi sans motif. Et peut-être avons-nous déjà quelque peu démontré qu’il n’y a pas dans l’Écriture un iota, pas un point qui n’ait sa raison d’être. Si donc le début nous offre tant de questions, combien n’aurions-nous pas employé de temps à suivre l’ordre du récit ? Voilà ce qui m’a forcé à passer au milieu et à arriver tout de suite à Paul. Et pourquoi avons-nous indiqué ces questions sans en donner la solution ? Pour vous accoutumer à ne pas toujours recevoir la nourriture toute préparée ; à chercher souvent par vous-mêmes à résoudre ces problèmes. Nous faisons comme les colombes : elles donnent la becquée à leurs petits, tant qu’ils restent dans le nid ; mais quand elles peuvent les en faire sortir, et qu’elles voient leurs ailes affermies, elles changent de méthode, elles apportent dans leur bec un grain qu’elles leur montrent, et quand les petits s’approchent pour le recevoir, les mères le laissent tomber sur le sol et le leur font ramasser ; et nous, nous faisons de même nous prenons à la bouche la nourriture spirituelle, et nous vous appelons comme pour vous donner, selon notre habitude, la solution des questions ; mais quand, réunis de toutes parts, vous attendez cette solution, nous la laissons tomber, afin que vous vous accoutumiez à penser par vous-mêmes. Aussi laissant là le commencement du livre, nous courons au chapitre où l’on parle de Paul ; et nous dirons, non pas seulement tous les services qu’il a rendus à l’Église, mais encore tous les maux qu’il lui a causés ; car il nous est nécessaire de les rappeler. Nous dirons comment il a attaqué la parole évangélique, comment il a combattu le Christ, comment il a poursuivi les apôtres, quel mépris il a fait de ses ennemis, comment il a suscité à l’Église plus de persécutions que tous les autres. Mais que personne ne regrette d’entendre ainsi parler de Paul ; car ces choses, loin d’être des accusations, fourniront matière à ses louanges. Ce n’est pas un crime que d’être mauvais d’abord et de devenir bon par la suite, mais bien d’être d’abord vertueux et de s’abandonner ensuite au vice : car c’est par la fin que l’on juge les choses. Que des pilotes aient fait souvent naufrage, si, lorsqu’ils sont sur le point d’entrer au port, ils ramènent enfin leurs navires remplis de marchandises, nous ne dirons pas qu’ils sont maladroits, parce que la fin fait oublier le reste ; que des athlètes, souvent vaincus, l’emportent enfin dans la lutte décisive et obtiennent la couronne, nous n’irons pas, à cause de leurs échecs précédents, les priver de nos éloges. Nous en userons de même à l’égard de Paul. Lui aussi a fait mille fois naufrage ; mais lorsqu’il fut sur le point d’entrer au port, il y amena un navire plein de marchandises. De même qu’il ne servit de rien à Judas d’avoir été d’abord disciple, parce qu’il fut traître ensuite, de même saint Paul n’a souffert aucun préjudice pour avoir été d’abord persécuteur, parce qu’il fut ensuite prédicateur de l’Évangile. C’est là la grandeur de Paul, non d’avoir renversé l’Église, trais de l’avoir ensuite édifiée ; non d’avoir attaqué la parole de Dieu, mais de l’avoir répandue après l’avoir attaquée ; non d’avoir combattu les apôtres, non d’avoir dispersé le troupeau, mais de l’avoir rassemblé après l’avoir d’abord dispersé. 5. Quoi de plus étrange ! Le loup est devenu pasteur ; celui qui avait bu le sang des brebis n’a pas cessé de verser son sang pour le salut des brebis. Voulez-vous voir qu’il a bu le sang des brebis, que sa langue était sanglante ? Paul respirant encore meurtres et menaces contre les disciples dit Seigneur. (Act 9, 1) Mais écoutez comment cet homme qui respirait menaces et meurtres, qui versait le sang des saints, versa lui-même son sang pour les saints : Que me sert, humainement parlant, d’avoir combattu contre les bêtes à Éphèse ; (1Co 15, 32) et encore : chaque jour je meurs, (Id) ; et encore : on nous regarde comme des brebis de boucherie. (Rom 8, 31) Voilà le langage de celui qui était présent, lorsqu’on versait le sang d’Étienne, et qui consentait à sa mort. Voyez-vous que le loup est devenu pasteur ? Vous rougissiez peut-être en entendant dire qu’il était auparavant persécuteur, blasphémateur et impie ? Mais voyez comme ses crimes précédents rehaussent précisément sa gloire ! Ne vous disais-je pas à la dernière réunion que les miracles qui ont suivi la Passion étaient plus grands que ceux qui l’ont précédée ? – Ne vous en ai-je pas donné pour preuves les miracles eux-mêmes, le changement de disposition des disciples, la manière dont les morts ressuscitaient au commandement du Christ, tandis que l’ombre seule de ses serviteurs opérait les mêmes prodiges ? N’ai-je pas ajouté comment le Christ faisait ses miracles en commandant, tandis que plus tard ses serviteurs en opérèrent de plus grands en se servant de son nom ? Ne vous ai-je pas dit comment il remua la conscience de ses ennemis, comment il conquit toute la terre, comment les prodiges qui suivirent la Passion furent plus grands que ceux qui la précédèrent ? Mon discours d’aujourd’hui se rapproche de celui-là. Quel plus grand miracle que celui dont Paul fut le sujet ? Pierre renia le Christ de son vivant, et Paul le confessa après sa mort. Ressusciter les morts, en les couvrant de son ombre, était un miracle bien moins grand que d’entraîner et d’attirer à soi l’âme de Paul. Là, la nature obéissait sans contredire celui qui lui commandait, ici il y avait à vaincre une volonté libre de prendre l’un ou l’autre parti : ce qui montre combien la puissance qui l’entraîna fut grande. Il est bien plus beau de convertir la volonté que de changer la nature ; donc voici un miracle qui surpasse tous les autres, Paul s’attachant au Christ, au Christ crucifié et enseveli. Le Christ le laissa montrer toute sa haine, pour donner une preuve irréfutable de sa résurrection et de la vérité de sa doctrine. Car Pierre en parlant de Jésus eût pu être soupçonné : du moins ;, quelque impudent eût peut-être trouvé quelque chose à dire ; je dis quelque impudent : car de ce côté aussi la preuve est évidente : cet apôtre aussi renia d’abord son Maître, le renia avec serment, et cependant il le confessa plus tard et donna sa vie pour lui. Mais si le Christ n’est pas ressuscité, celui qui le renia pendant qu’il vivait, n’eût pas été disposé, pour ne pas le renier après sa mort, à mourir mille fois : ainsi du côté de Pierre même, la preuve de la résurrection est évidente. Cependant quelque impudent pourrait dire que c’est parce qu’il a été son disciple, parce qu’il a partagé sa table, parce qu’il l’a accompagné pendant trois ans, parce qu’il a reçu son enseignement, et qu’il a été induit en erreur par ses flatteries, qu’il annonce sa résurrection ; mais quand vous voyez Paul, Paul qui ne le connaissait pas, qui ne l’avait pas entendu, qui n’avait pas reçu sa doctrine, qui après la Passion lui a déclaré la guerre, qui a puni ceux qui croyaient en lui, qui bouleversait tout dans l’Église naissante, quand vous le voyez converti, se livrant aux travaux de la prédication plus que tous les amis du Christ, quelle excuse, dites-moi, aura encore votre impudence, si vous refusez de croire à la résurrection ? Si le Christ n’était pas ressuscité, qui donc aurait entraîné et attiré vers lui un ennemi aussi cruel, aussi féroce, aussi exaspéré ? Dis-moi, ô juif, qui aurait persuadé à Paul de se faire disciple du Christ ? Pierre, ou Jacques, ou Jean ? Mais tous, ils le craignaient et le redoutaient, non-seulement avant sa conversion, mais encore quand il fut devenu leur ami ; quand Barnabé, l’ayant pris par la main l’introduisit à Jérusalem, les fidèles craignaient encore de l’approcher : la guerre était finie et pourtant la crainte restait aux apôtres. Ceux donc qui le redoutaient encore après sa conversion, auraient-ils osé lui parler, quand il était encore leur irréconciliable ennemi ? Auraient-ils osé l’aborder, se tenir devant lui, ouvrir la bouche ou seulement se montrer ? Non, non, il n’est pas ainsi ; ce n’est pas là l’œuvre d’un homme, mais de la grâce de Dieu. Si le Christ était mort, comme vous dites, et que ses disciples eussent été le dérober, comment eût-il fait de plus grands miracles après sa Passion, et montré une puissance plus merveilleuse ? Il ne s’est pas seulement réconcilié son ennemi et le chef de votre armée ; s’il n’avait fait que cela, t’eût été déjà le signe d’une bien grande puissance que d’enchaîner son ennemi, son adversaire, mais il a fait une chose bien plus grande non seulement il s’est réconcilié son ennemi, mais il se l’est rendu tellement familier, tellement bienveillant, qu’il a pu lui confier toutes les affaires de son Église : Cet homme, dit-il, m’est un vase d’élection pour porter mon nom devant les nations et les rois (Act 9, 15), et qu’il lui a fait supporter plus de travaux qu’aux autres apôtres dans l’intérêt de cette Église qu’il avait d’abord combattue. 6. Voulez-vous avoir la preuve qu’il se l’est réconcilié, qu’il se l’est rendu familier, qu’il l’a aimé, qu’il l’a mis au nombre de ses premiers amis ? C’est qu’il n’a révélé à personne autant de secrets qu’à Paul. Et qu’est-ce qui le prouve ? J’ai entendu, dit-il, des paroles mystérieuses qu’il n’est pas permis à un homme de redire. (2Co 12, 4) Voyez-vous quelle faveur obtient celui qui fut un ennemi, un adversaire ? Aussi faut-il rappeler sa vie antérieure ; cela nous montrera la charité de Dieu et sa puissance ; sa charité, puisqu’il a voulu sauver et attirer à lui celui qui lui avait fait tant de mal ; sa puissance, puisqu’il a pu ce qu’il a voulu. Cela nous montre aussi le caractère de Paul, qui n’agissait pas par ambition, ni pour la gloire humaine, comme les autres juifs, mais par zèle, quoique ce zèle fût mal dirigé ; c’est ce qu’il nous dit en ces termes : J’ai obtenu miséricorde, parce que j’ai agi par ignorance, dans l’incrédulité (1 Ti 1, 13) ; et dans son admiration pour la charité dé Dieu, il s’écrie : Afin qu’en moi, le premier, le Christ montrât toute sa patience, en sorte que je servisse d’exemple à ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle (Id 1, 16) ; et en un autre endroit encore : Il a montré quelle est la grandeur de sa puissance en nous qui croyons. (Eph 1, 19) Voyez-vous comme la vie antérieure de Paul montre la charité de Dieu et sa puissance, ainsi que la vigueur d’âme de l’Apôtre ? Que sa conversion ait été pure de tout motif humain, et due uniquement à l’opération de la grâce, il le montre encore dans l’Épître aux Galates : Si je plaisais aux hommes, dit-il, je ne serais plus le serviteur du Christ. (Gal 1, 10) Mais qu’est-ce qui nous prouve encore que ce n’est pas pour plaire aux hommes que vous vous êtes mis à prêcher l’Évangile ? Vous avez ouï dire que j’ai vécu autrefois dans le judaïsme, qu’à toute outrance j’ai persécuté l’Église de Dieu et l’ai ravagée. (Gal 1, 13) Donc, s’il avait voulu plaire aux hommes, il n’aurait pas passé du côté des fidèles. Pourquoi ? Parce qu’il était honoré chez les juifs, qu’il y jouissait d’une grande tranquillité et de grands honneurs ; il n’aurait donc pas embrassé par un motif humain la vie des apôtres, si pleine de périls, si méprisée, si malheureuse. Oui, ce changement et cette conversion, cet abandon des honneurs dont il jouissait chez les juifs et de la vie calme qu’il y menait pour embrasser la vie des apôtres, exposée à mille dangers, est la plus grande preuve que toute considération humaine fut étrangère à la détermination de Paul. C’est pour cela que nous avons voulu exposer sa vie antérieure, montrer l’ardeur qui le dévorait contre l’Église, afin qu’en voyant son zèle pour elle, vous admiriez [lieu qui fait et transforme tout. C’est pour cela aussi que le disciple de Paul a raconté les événements antérieurs avec exactitude et clarté : Saul, dit-il, respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Je voudrais bien, moi aussi, entreprendre ce début dès aujourd’hui, je voudrais me jeter sur le commencement de la narration ; mais je vois dans ce seul nom toute une mer de pensées. Voyez quelle question nous amène de suite ce seul mot, Saul ! Car nous trouvons dans les épîtres un autre nom : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’apostolat. (Rom 1, 1) Paul et Sosthènes : Paul, apôtre par vocation divine. (1Co 1, 1) Voici que moi Paul je vous dis. (Gal 5, 2) Ici il est appelé Paul, partout on trouve le même nom, et nulle part Saul. Pourquoi avant sa conversion fut-il appelé Saut, et Paul après ? Ce n’est pas une petite question ; car aussitôt se présente le nom de Pierre d’abord il s’appelait Simon et il fut ensuite appelé Pierre ; les fils de Zébédée, Jacques et Jean, furent surnommés fils du tonnerre. Mais s’il en est ainsi dans le Nouveau Testament, nous trouvons aussi Abraham appelé d’abord Abram, puis Abraham ; Jacob, d’abord Jacob, puis Israël ; Sarra, d’abord Sara, puis Sarra ; et ces changements de nom donnent matière à des recherches étendues, et je crains que si je laisse échapper ce fleuve, je ne submerge sous ses flots toute instruction. De même que, dans un pays humide, partout où l’on creuse, des fontaines jaillissent ; de même, dans les divines Écritures, partout où l’on approfondit, des fleuves sortent en abondance, et ce n’est pas sans crainte que je les lâcherais aujourd’hui. Aussi j’arrête mon ruisseau et je renvoie votre charité à la fontaine sacrée de ces prélats, de ces maîtres, fontaine pure, agréable et douce, source qui coule de la pierre spirituelle. Préparons donc notre âme à recevoir la doctrine, à puiser ces eaux spirituelles, afin qu’il y ait en nous une fontaine d’eau jaillissant jusque dans la vie éternelle : puissiez-vous avoir ce bonheur, par l’amour et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soient au Père gloire, honneur, puissance, ainsi qu’à l’Esprit saint et vivificateur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Actes 9:10

HOMÉLIE XX.

OR, IL Y AVAIT A DAMAS UN DISCIPLE NOMMÉ ANANIE, A QUI LE SEIGNEUR DIT, DANS UNE VISION « ANANIE ». ET IL RÉPONDIT : « ME VOICI, SEIGNEUR ». LE SEIGNEUR LUI DIT : « LEVEZ-VOUS, ET VOUS EN ALLEZ DANS LA RUE QU’ON APPELLE DROITE, CHERCHER DANS LA MAISON DE JUDAS UN NOMMÉ SAUL DE TARSE, CAR IL Y EST EN PRIÈRES ». ET IL A VU, DANS UNE VISION, UN HOMME NOMMÉ ANANIE, QUI ENTRAIT ET LUI IMPOSAIT LES MAINS, AFIN QU’IL RECOUVRÂT LA VUE. (VERS. 10, 11, 12, JUSQU’AU VERS. 25)

ANALYSE.

1 et 2. Paul aveugle, à Damas, guéri par Ananie. – Zèle ardent de Paul ; sa prudence et son courage.

3 et 4. Beau développement sur cette pensée : la grande accusation que le chrétien doit redouter, c’est d’avoir été inutile.

1. Pourquoi le Seigneur n’appelle-t-il, n’envoie-t-il aucun des principaux apôtres pour l’instruction de Paul ? C’est qu’il ne fallait pas un homme pour amener Paul à la foi, il fallait le Christ lui-même. Ananie ne l’a pas enseigné, mais seulement baptisé. A peine baptisé, Paul s’attire la grâce de l’Esprit par l’ardeur de son zèle. Maintenant, qu’Avanie fut un personnage considérable, c’est ce qui est évident, et parce qui lui est communiqué, et par la réponse qu’il oppose : « Seigneur, j’ai entendu dire à plusieurs, combien cet homme a fait de maux à vos saints, dans Jérusalem (13) ». S’il, a pu opposer, à Dieu, une pareille réponse, que n’aurait-il pas dit à un ange que Dieu lui aurait envoyé ? Nous avons vu que Philippe ne fut pas averti de ce qui doit arriver ; un ange se montre à lui ; l’Esprit lui ordonne d’avancer, de s’approcher du chariot. Ici, l’Esprit fait plus ; il rassure Ananie ; il semble lui dire : C’est un homme qui est en prières, c’est un aveugle, et vous avez peur. Moïse aussi nous fait voir une peur semblable. Les paroles d’Avanie marquent plutôt la peur que le manque de foi. Écoutez-les : « Seigneur, j’ai entendu dire à plusieurs, combien cet homme… » Que dites-vous ? Dieu parle, et vous hésitez ! Ainsi, on ne connaissait pas encore la puissance du Christ. « Et même il est venu en cette ville, avec un pouvoir des princes des prêtres, pour emmener prisonniers tous ceux qui invoquent votre nom (14) ». D’où le savait-on ? Il faut croire que la terreur était générale, et l’on avait eu grand soin de courir aux informations. Ananie ne parle donc pas pour apprendre au Christ quelque chose, mais Ananie ne comprend pas, dans une pareille conjoncture, la possibilité de ce qu’on lui demande. C’est ainsi qu’ailleurs les disciples disent : « Qui peut être sauvé ? » (Mrc 10,26) Mais voyez comme tout est disposé de manière à lui inspirer de la confiance. Un songe, une vision, une voix qui avertit : Il est en prières, dit le Seigneur, donc ne craignez rien. Et pourquoi ne lui annonce-t-il pas clairement la victoire remportée ? C’est pour nous apprendre à ne pas publier nos triomphes, ou plutôt, c’est précisément parce que le Seigneur voyait la crainte d’Avanie. Et ce n’est pas pour Dieu une raison de lui dire : Il ne refusera pas de vous croire. Mais que lui dit-il ? « Levez-vous, et vous en allez. Car il a vu, dans une vision, un homme qui lui imposait les mains. Dans une vision », parce qu’il était aveugle. Et la grandeur du miracle n’a pas transporté le disciple, tant il avait peur ! C’est de lui pourtant que Dieu s’est servi pour rendre la vue à Paul devenu aveugle. Le Seigneur lui repartit : « Allez le trouver, parce que cet homme m’est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois, et devant les enfants d’Israël ; car je lui montrerai combien il faudra qu’il souffre pour mon nom (15, 16) ». non seulement, ce sera un fidèle, dit le Seigneur, mais un docteur, et il parlera, en toute liberté, « devant les gentils et devant les rois ». Sa doctrine grandira au point de prévaloir sur toutes les nations et sur les rois. « Ananie s’en alla donc, et, étant entré dans la maison, il lui imposa les mains et lui dit. Saul, mon frère, le Seigneur m’a envoyé Jésus, qui vous est apparu dans le chemin par où vous veniez, afin que vous recouvriez la vue, et que vous soyez rempli du Saint-Esprit (17). Jésus », dit-il, « qui vous est apparu dans le chemin ». Certes, ce n’est pas le Christ qui lui a dit ces choses, mais l’Esprit. « Et aussitôt, il tomba de ses yeux comme des écailles, et il recouvra la vue ; et s’étant levé, il fut baptisé (18). Ayant ensuite mangé, il reprit des forces (19) ». Il ne fit que lui imposer les mains, et aussitôt de ses yeux tombèrent les écailles. On a trouvé, dans ces écailles, la cause de cette cécité. Mais pourquoi le Seigneur ne lui enleva-t-il pas les yeux ? Voici ce qu’il y eut de plus étrange : Saul, ayant les yeux ouverts, ne voyait point : il subit cette infirmité jusqu’à ce qu’il eût quitté la loi pour Jésus. « Et aussitôt », dit le texte, « il fut baptisé. Ayant ensuite mangé, il reprit des forces ». Il va sans dire qu’il était brisé par le voyage, par l’épouvante, par la faim, par le trouble de son cœur. Pour prolonger ce trouble, le Seigneur le laissa dans la cécité jusqu’à l’arrivée d’Avanie. Il ne fallait pas non plus qu’on prît cette cécité pour une imagination ; de là, les écailles. Ce qui est certain, c’est que Saul n’eut pas besoin d’autre enseignement ; ce qui lui était arrivé lui tint lieu d’enseignement. « Et il demeura, durant quelques jours, avec les disciples qui étaient à Damas. Et il se mit aussitôt à prêcher Jésus dans les synagogues, assurant qu’il était le Fils de Dieu (20) ». Voyez, tout de suite il se met à enseigner dans les synagogues. Il ne rougit pas de son changement, il n’a pas peur de démentir ce qui l’a rendu fameux auparavant. Et non seulement il enseigne, mais il enseigne dans les synagogues. Ainsi, il a commencé par donner la mort, il était prêt à commettre mille meurtres. Voyez-vous la puissance du signe qui l’a frappé ? Par le même signe, Saul, à son tour, surprend tous les hommes. Ce que montre le texte, en ajoutant : « Tous ceux qui l’écoutaient étaient frappés d’étonnement, et ils disaient : N’est-ce pas là celui qui, persécutait avec tant d’ardeur, dans Jérusalem, ceux qui invoquaient ce nom, et qui est venu ici pour les emmener prisonniers aux princes des prêtres ? Mais Saul se fortifiait de plus en plus, et confondait les Juifs qui demeuraient à Damas, leur prouvant que Jésus était le Christ (21, 22) ». Dans sa connaissance de la loi, il leur fermait la bouche, il ne leur permettait pas de souffler le mot. Ils avaient cru se délivrer de tous les discours de ce genre en se délivrant d’Étienne, et ils retrouvaient un autre Étienne encore plus véhément. 2. Mais reprenons ce qui concerne la vision d’Avanie. Le Seigneur ne lui dit pas : Allez lui parler et l’instruire. Car si ces paroles : « Il est en prières, et il a vu un homme qui lui imposait les mains », ne suffisaient pas pour persuader Ananie, à plus forte raison, les autres paroles eussent été peu convaincantes. « Il a vu », dit le texte, « dans une vision » ; par conséquent il ne se défiera pas de vous ; donc ne craignez rien, mettez-vous en route. C’est ainsi qu’il arrive à Philippe de ne pas tout comprendre au premier moment. « Parce qu’il m’est un vase d’élection ». Paroles qui ont pour but de dissiper la crainte, et d’inspirer la confiance ; puisque ce persécuteur devait prendre les intérêts du Seigneur, au point de souffrir beaucoup de maux. L’expression, « C’est un vase », montre que la perversité n’est pas naturelle en lui ; « d’élection », montre qu’il a été trouvé bon, car on ne choisit que ce qui a été trouvé bon. La réponse d’Avanie ne prouve pas qu’il refuse de croire, ni qu’il pense que le Christ se soit trompé ; rejetons ces pensées ; mais Ananie effrayé, tremblant, n’a rien entendu de ce qu’on lui disait, du moment que le nom de Paul eut frappé son oreille ; telle fut son épouvante aussitôt qu’il eût entendu ce nom ; et cependant, en apprenant la cécité dont le Seigneur l’avait frappé, Ananie devait se rassurer. « Et même il est venu en cette ville, dit-il, pour emmener prisonniers tous ceux qui invoquent votre nom ». C’est comme s’il disait J’ai peur qu’il n’aille, moi aussi, m’emmener à Jérusalem ; voulez-vous me jeter dans la gueule du lion ? Voulez-vous me livrer à lui ? Il a peur ; et ce qu’il dit, c’est pour nous faire connaître, par tous les moyens, la vertu de Paul. Que les Juifs tiennent un pareil langage, il n’y a là rien de merveilleux ; mais que ce soit Ananie qui parle ainsi et avec une telle épouvante, c’est la plus grande preuve de la puissance de Dieu. « Saul, mon frère ». L’épouvante est grande ; mais l’obéissance est plus grande encore, après l’épouvante. Le Seigneur avait dit : « C’est un vase d’élection » ; on pouvait croire que Dieu agissait seul ; pour corriger cette pensée, le texte ajoute : « Pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d’Israël ». Ananie entend ici ce qui devait le plus réjouir son cœur ; le persécuteur allait donc se tourner contre les Juifs. Aussi ce n’est pas de la joie seulement, mais de la confiance qui remplit l’âme d’Ananie. « Car je lui montrerai », dit le texte, « combien il faudra qu’il souffre pour mon nom ». Ces paroles révèlent l’avenir, et en même temps opèrent la persuasion : un jour, il souffrira tout, ce persécuteur si furieux, et Ananie ne veut pas le baptiser pour qu’il recouvre la vue ; tant mieux, dit Ananie, laissez-le dans sa cécité ; ce qui fait sa douceur aujourd’hui, c’est qu’il est aveugle. A quoi bon m’ordonner de lui ouvrir les yeux ? pour, qu’il continue à nous emmener prisonniers ? Eh bien ! non, ne redoutez pas l’avenir : quand ses yeux se rouvriront, ce n’est pas contre nous, mais pour nous, qu’il se servira de ses yeux ; donc, « pour qu’il recouvre la vue ». Puis il ajoute : N’ayez pas peur, il ne vous fera aucun mal ; au contraire, il souffrira un grand nombre de maux. Et ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’il souffrira d’abord ; et ensuite, il se précipitera dans les dangers. « Saul, mon frère, Jésus qui vous est apparu dans le chemin, m’a envoyé (47) ». Il ne lui dit pas : qui vous a aveuglé, mais « qui vous est apparu » ; langage plein de mesure, et qui n’a rien de présomptueux. Ainsi, de même que Pierre disait à propos du boiteux « Pourquoi nous regardez-vous comme si c’était par notre vertu ou par notre puissance, « que nous eussions fait marcher ce boiteux ? » (Act 3,12) De même Ananie, en cette circonstance : « Jésus qui vous est apparu ». Il lui imposait les mains, en prononçant ces paroles, et la double cécité était guérie. Quant à cette observation, « ayant mangé, il reprit des forces » ; c’est pour montrer l’affaiblissement de Saul, et par suite du chagrin que lui causait sa cécité, et par suite de la peur, et par suite de la faim. Car il ne voulut prendre de nourriture qu’après qu’il eût été baptisé, et gratifié ainsi des plus précieux dons. Et Ananie ne dit pas : Jésus le crucifié, le Fils de Dieu, celui qui fait des miracles ; mais que lui dit-il ? « Qui vous est apparu ». Il ne le désigne que parce que Saul connaît de lui ; le Christ n’avait rien ajouté, n’avait pas dit : Je suis le crucifié, le ressuscité, mais : « Celui que vous persécutez ». Ananie ne lui dit pas : le persécuté, afin de ne pas prononcer des paroles de triomphe ni de sarcasme. « Qui vous est apparu », dit-il, « dans le chemin ». Sans doute, il n’a pas été vu, mais ce qu’il a opéré, l’a fait voir. Et pour alléger ce qu’il y a de pénible dans ces paroles, vite Ananie ajoute : « Afin que vous recouvriez la vue, et que vous soyez rempli du Saint-Esprit ». Ainsi, il n’est pas venu pour le confondre à propos de ce qui est arrivé, mais pour lui apporter la grâce. Quant à moi, il me semble que Saul et que Corneille ont reçu le Saint-Esprit tout de suite après que ces paroles eurent été prononcées. Cependant celui qui le communiquait, n’était pas un des douze. Qu’importe ? il n’y avait, dans ces circonstances, rien qui appartînt à l’homme, rien qui se fît par l’énergie de l’homme. C’était Dieu qui était là, opérant tout. Et, en même temps, le Seigneur fait deux choses : il enseigne à Saul la modération de la sagesse, en ne le conduisant pas vers ceux qui reçurent les premiers le titre d’apôtres ; de plus, le Seigneur montre qu’il n’y a, dans ce fait, rien d’humain. Ce qui n’empêche pas que Saul fût jugé digne de posséder l’Esprit qui donne des signes, afin que, par là encore, sa foi éclatât ; car il ne fit pas de miracle. « Et aussitôt », dit le texte, « il se mit à prêcher Jésus dans les synagogues, assurant qu’il est le Fils de Dieu ». Il ne prêchait pas le Christ ressuscité, le Christ – vivant ; qu’annonçait-il donc ? Il avait choisi avec une admirable précision son dogme, « que Jésus est le Fils de Dieu ». Les infidèles refusent d’ajouter foi à ces paroles, quand ils auraient dû non seulement y ajouter foi, mais les recevoir avec transport. Et pourquoi ne se bornent-ils pas à dire que c’était un persécuteur ? pourquoi disent-ils qu’il exterminait ceux qui invoquent ce nom ? Ils montraient bien ainsi tout ce qu’il y avait d’insensé dans leur fureur ; ils ne prononçaient pas le nom de Jésus ; leur jalousie ne voulait pas entendre ce nom, tant ils étaient semblables à des bêtes fauves ! « Et même il est venu en cette ville pour ». Nous ne pouvons pas dire, dit le texte, qu’il fut d’abord avec les apôtres. 3. Voyez combien de témoignages pour montrer que Paul faisait partie des ennemis de la foi. Quant à lui, loin d’en rougir, au contraire, il s’en glorifiait. « Mais Saul se fortifiait de plus en plus et confondait les Juifs (22) » ; c’est-à-dire, leur fermait la bouche, ne leur permettait pas de souffler le mot ; « leur prouvant que Jésus est le Christ ». Il instruisait, dit le texte, car il fut tout de suite docteur. « Longtemps après, les Juifs résolurent « ensemble de le faire mourir (23) ». Les Juifs reprennent l’argument toujours en vigueur chez eux, désormais ils ne cherchent plus sycophantes, accusateurs, faux témoins : ils n’en veulent plus. Que veulent-ils donc ? Désormais ils font eux-mêmes la besogne. Ils voyaient la doctrine se propager, ils ne veulent plus avoir recours à des jugements. « Mais Saul fut « averti du dessein qu’ils avaient formé contre « sa – vie ; et comme ils faisaient bonne garde, « jour et nuit, aux portes, pour le tuer (24) ». Pourquoi ? c’est que Paul leur était plus insupportable que tous les miracles que l’on avait vus, que la conversion des cinq mille, que la conversion des trois mille. Et maintenant voyez-le sauvé, non par la grâce de Dieu, mais par l’habileté humaine ; c’est pour vous faire connaître la vertu de l’homme qui brille même en l’absence de tout miracle, de son éclat propre. « Les disciples le prirent et le descendirent, durant la nuit, par la muraille, a dans une corbeille (25) ». Naturellement pour déjouer tous les soupçons. Eh bien, après, échappé à ce danger, renonce-t-il à sa mission ? Nullement ; il se retire, afin de mieux les attaquer ; la sincérité de sa foi tenait encore en défiance un grand nombre de personnes. Voilà pourquoi cette fuite eut lieu longtemps après. Qu’est-ce à dire ? il est vraisemblable que Paul refusa longtemps de partir, malgré peut-être un grand nombre d’avertissements ; mais, quand il sut le dessein formé contre lui, il permit à ses disciples d’agir ; car il eut des disciples tout de suite. C’est ce qu’il indiquait, en disant : « Celui qui était à Damas gouverneur de la province pour le roi Arétas, faisait faire la garde dans la ville des Damascéniens, afin de me prendre ». (2Co 11,32) Et, voyez : l’évangéliste ne dit rien avec exagération ; il ne cherche pas la gloire de Paul ; il dit seulement que l’on excita le roi. Les disciples le firent donc partir seul, et personne avec lui. Ce qui s’explique, parce qu’il fallait qu’il allât se montrer aux apôtres à Jérusalem ; ou plutôt les disciples le firent partir de telle sorte que, dans la suite, c’était lui seul qui devait pourvoir à sa sûreté. Mais lui, bien loin d’y penser, fit tout le contraire, et aussitôt il s’élança au milieu des furieux. Voilà le zèle brûlant ; voilà le comble de la ferveur. Et, voyez, sans discontinuer, dès le premier jour, comme il observe le précepte qu’entendirent les apôtres : « Celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas ». (Mat 10,38). Ce fait, qu’il venait après les autres, ne le rendait que plus ardent. Et sa conduite était l’application de cette parole : « Celui à qui on remet beaucoup, aimera davantage ».(Luc 7,47) Aussi, plus il se fit attendre, plus il prouva son amour ; condamnant ouvertement sa vie première, se reprenant à chaque instant à la flétrir, il ne croyait jamais avoir assez fait pour effacer ses premières actions. « Assurant », dit le texte, c’est-à-dire, qu’il était plein de douceur dans son enseignement. Et, voyez, on ne lui dit pas : Toi qui désolais les fidèles, d’où vient que tu es changé ? Ses ennemis rougissaient, et ne faisaient ces réflexions qu’en eux-mêmes ; il, aurait pu leur dire avec beaucoup plus de raison : C’est vous surtout qu’il convient d’instruire, car c’est ainsi qu’il se défend auprès d’Agrippa. Imitons-le, nous aussi, je vous en conjure, et soyons prêts à braver tous les dangers plais pourquoi, dira-t-on, a-t-il pris la fuite ? ce n’est pas par lâcheté ; mais il voulait se conserver pour la prédication. S’il eût été lâche, il ne serait pas allé à Jérusalem ; il ne se serait pas aussitôt chargé de répandre la doctrine ; il aurait modéré sa fougue. Non, il n’y avait en lui aucune lâcheté, mais il y avait de la prudence. Le meurtre d’Étienne l’avait instruit ; aussi ne craignait-il pas de mourir pour la prédication, si toutefois sa mort était d’une grande utilité. C’était un homme qui ne voulait pas même voir le Christ, malgré l’ardent désir qu’il éprouvait de le voir, parce qu’il n’avait pas encore rempli sa tâche auprès des hommes. Voilà ce que doit être l’âme d’un chrétien. 4. Dès le commencement, dès les premiers pas de sa course, le caractère de Paul se déclarait ; disons mieux, même avant ce temps. Car, dans la conduite même qu’il tint avant de posséder la vraie science, il agissait conformément à la raison humaine. Si, après tant de temps, il n’éprouvait pas encore le désir de quitter la vie, à bien plus forte raison, au commencement de sa mission, quand il ne faisait que de sortir du port. Et maintenant le Christ ne l’arrache pas au danger, mais le laisse aller, parce qu’il est un grand nombre d’actions que le Seigneur tient à voir accomplir par la sagesse humaine. Autre raison encore de le laisser aller. C’est pour nous apprendre que les apôtres mêmes furent des hommes, et que ce n’est pas toujours, en toute occasion, la grâce seule qui opère ; autrement, on aurait pu ne les prendre que pour des morceaux de bois. Voilà donc pourquoi ces hommes, en beaucoup de circonstances, administraient d’eux-mêmes. Faisons ainsi pour ce qui nous concerne, et sachons, de la même manière, prendre soin du salut de nos frères. Le martyre n’est pas plus glorieux que la force qui ne refuse aucune souffrance pour procurer le salut d’un grand nombre ; rien ne réjouit tant le cœur de Dieu. Je veux redire ce que j’ai souvent dit ; je le redirai pour exprimer mon vif désir : d’ailleurs, le Christ faisait de même quand il rappelait le devoir de pardonner : « Lorsque vous priez, remettez ce que vous pouvez avoir contre quelqu’un ». (Mat 5,23) Il dit encore à Pierre : « Je ne vous dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois ». (Id 18,22) Et en fait, il a pardonné lui-même le mal qu’on lui faisait ; et c’est parce que nous savons que c’est là le but du christianisme, que nous revenons sans cesse sur ce sujet. Non, rien n’est plus froid qu’un chrétien qui ne sauve pas ses frères. Vous ne pouvez pas ici objecter la pauvreté ; la femme aux deux petites pièces de monnaie parlerait contre vous. Pierre disait : « Je n’ai ni or ni argent ». (Act 3,6) Paul était pauvre, à tel point que souvent il ressentit la faim et manqua de la nourriture nécessaire. Vous ne pouvez pas objecter votre obscurité : les apôtres étaient obscurs et sortis d’hommes obscurs. Vous ne pouvez pas prétexter de votre ignorance dans la littérature ; eux aussi étaient des hommes sans lettres. Et seriez-vous un esclave, seriez-vous un esclave fugitif, vous pouvez toujours faire ce qui dépend de vous. Tel était Onésime ; et voyez le nom que Paul lui donne, à quelle dignité il l’élève : « Afin », dit-il, « qu’il communique avec moi dans mes liens ». (Phm 1,10) Vous ne pouvez pas objecter vos maladies ; car Timothée aussi avait des maladies fréquentes ; écoutez la preuve qu’en donne Paul : « Usez d’un peu de vin, à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies ». (1Ti 5,23) Il n’est personne qui ne puisse être utile au prochain, avec la volonté de faire ce qui dépend de lui. Ne voyez-vous pas combien les arbres stériles sont vigoureux, beaux, élancés, unis, élevés ; cependant, si nous avions un jardin, nous préférerions à ces arbres des grenadiers, des oliviers couverts de fruits ; car ces arbres stériles sont pour le plaisir, non pour l’utilité ; l’utilité qu’ils peuvent avoir est mince ; à eux ressemblent ceux qui ne considèrent que leur intérêt propre ; ou plutôt ils ne leur ressemblent même pas, ils ne sont bons qu’à subir la vengeance. Ces arbres stériles servent à construire des édifices, à en consolider l’intérieur. Telles étaient ces vierges, chastes, parées, pratiquant la continence, mais inutiles ; aussi on les brûle. Tels sont ceux qui n’ont pas nourri le Christ. Et maintenant, voyez : aucun d’eux n’est accusé pour ses péchés, pour ses fornications, pour ses parjures, pour rien ; la grande accusation, c’est d’avoir été inutile. Tel était celui qui enfouissait le talent ; sa vie était sans reproche, mais inutile. Comment, je vous le demande, un tel homme peut-il être un chrétien ? Répondez-moi : si le ferment, mêlé à la farine, ne transforme pas toute la pâte, est-ce, à vrai dire, un ferment ? Et encore, si un parfum n’embaume pas ceux qui approchent, pouvons-nous l’appeler un parfum ? Ne dites pas qu’il vous est impossible d’agir sur les autres ; si vous êtes chrétien, ce qui est impossible, c’est que vous n’agissiez pas. Ce qui est dans la nature n’admet pas de contradiction ; il en est de même de ce que nous disons ici : Ce que nous demandons est dans la nature du chrétien ; n’outragez pas Dieu. Dire que le soleil ne peut pas briller, c’est outrager le soleil ; dire qu’un chrétien ne peut pas être utile, c’est outrager Dieu et l’accuser de mensonge. Car il est plus facile pour le soleil de n’avoir ni chaleur ni clarté, que pour le chrétien de n’avoir pas de lumière ; il est plus facile à la lumière de devenir les ténèbres, que de voir une telle contradiction. Ne dites pas impossible ; l’impossible c’est le contraire. N’outragez pas Dieu. Si nous disposons bien nos affaires, ce que je dis se fera comme une conséquence naturelle ; la lumière du chrétien ne peut rester cachée ; on ne peut dérober aux regards cette lampe brillante. Donc, pas de négligence. De même que la vertu profite et à nous et à ceux à qui notre vertu est utile, ainsi la malignité est doublement funeste et à nous et à ceux que nous blessons. Supposez un ignorant, si vous voulez, souffrant, de la part d’un ennemi, des maux sans nombre, et personne ne le venge, et il répond à ses ennemis par des bienfaits. Quel enseignement, quelle parole, quelle exhortation ne serait pas au-dessous de cette conduite ? Donc, pénétrés de ces vérités, attachons-nous à la vertu, puisque c’est le seul moyen de conquérir le salut, puisqu’il faut les bonnes œuvres de la vie présente pour entrer dans le partage des biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la force, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Actes 9:26

HOMÉLIE XXI.

ÉTANT VENU A JÉRUSALEM, PAUL CHERCHAIT À SE JOINDRE AUX DISCIPLES ; MAIS TOUS LE CRAIGNAIENT, NE CROYANT PAS QU’IL FUT LUI-MÊME DISCIPLE. ALORS BARNABÉ L’AYANT PRIS AVEC LUI, L’AMENA AUX APÔTRES, ET LEUR RACONTA COMMENT LE SEIGNEUR LUI ÉTAIT APPARU DANS LE CHEMIN. (CHAP. 9,26, 27, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE)

ANALYSE.

1-3. Paul à Jérusalem. – Discussion sur les premiers voyages de Paul. – Démonstration de la principauté de Pierre. – Résurrection de Thabite.

4 et 5. Magnifique mouvement d’éloquence : la mort du pécheur, le vrai deuil, les vrais sujets de larmes ; les aumônes utiles aux morts ; les offrandes pour les défunts.

1. Nous aurons raison ici de nous demander comment il a pu écrire, dans sa lettre aux Galates : « Je ne suis point retourné à Jérusalem, mais je m’en suis allé en Arabie et à Damas ; et ainsi, trois ans s’étant écoulés, je retournai à Jérusalem pour voir Pierre, et je n’ai vu aucun des apôtres ». (Gal 1,17-19) D’où vient qu’ici, au contraire, le texte dit que Barnabé l’amena aux apôtres ? Ou l’apôtre veut dire : Je ne suis pas allé pour demeurer (car il dit immédiatement avant : « Je n’ai pas pris conseil de la chair et du sang » (Id 16 ;) je ne suis pas allé à Jérusalem trouver les apôtres qui me précédaient) ; ou voici encore l’explication que l’on peut donner : les pièges qui lui furent tendus à Damas, furent postérieurs au voyage en Arabie ; ensuite il retourna de Damas à Jérusalem. Donc lui-même n’alla pas voir les apôtres, mais il cherchait à se joindre aux disciples, comme n’étant pas encore docteur, mais simplement disciple lui-même. Il n’alla donc pas pour voir les apôtres qui le précédaient ; et en effet, ils ne lui ont rien appris. Ou il ne parle pas de ce voyage, il le passe sous silence, et voici ce qui est arrivé : Il s’en est allé en Arabie, ensuite à Damas, ensuite à Jérusalem, de là en Syrie ; ou bien, s’il n’en est pas ainsi, voici ce qu’il faut croire : Il alla à Jérusalem, de là il fut envoyé à Damas ; il alla ensuite en Syrie, ensuite une seconde fois à Damas, ensuite à Césarée ; et alors, après quatorze ans sans doute, Barnabé l’amena aux frères. Si cette explication n’est pas vraie, il s’agit alors d’une autre époque, car l’historien abrège considérablement le récit, entassant les époques. Voyez quel détachement de la gloire ! Il ne raconte pas cette fameuse vision, il passe outre, et ensuite il commence de cette manière : « Étant venu à Jérusalem, il cherchait à se joindre aux disciples, mais tous le craignaient ». Et voici ce qui montre encore la chaleur de Paul : Ce n’est pas l’histoire d’Ananie, ce n’est pas l’admiration qu’il excitait à Damas, mais ce sont les faits qui se sont passés à Jérusalem. Il est certain qu’on attendait de lui quelque chose de supérieur à l’homme ; et remarquez : Paul ne va pas trouver les apôtres ; la modestie le retient ; il va voir les disciples, parce qu’il est lui-même disciple ; on ne le regardait pas encore comme un fidèle. Id 16 ;) je ne suis pas allé à Jérusalem trouver les apôtres qui me précédaient) ; ou voici encore l’explication que l’on peut donner : les pièges qui lui furent tendus à Damas, furent postérieurs au voyage en Arabie ; ensuite il retourna de Damas à Jérusalem. Donc lui-même n’alla pas voir les apôtres, mais il cherchait à se joindre aux disciples, comme n’étant pas encore docteur, mais simplement disciple lui-même. Il n’alla donc pas pour voir les apôtres qui le précédaient ; et en effet, ils ne lui ont rien appris. Ou il ne parle pas de ce voyage, il le passe sous silence, et voici ce qui est arrivé : Il s’en est allé en Arabie, ensuite à Damas, ensuite à Jérusalem, de là en Syrie ; ou bien, s’il n’en est pas ainsi, voici ce qu’il faut croire : Il alla à Jérusalem, de là il fut envoyé à Damas ; il alla ensuite en Syrie, ensuite une seconde fois à Damas, ensuite à Césarée ; et alors, après quatorze ans sans doute, Barnabé l’amena aux frères. Si cette explication n’est pas vraie, il s’agit alors d’une autre époque, car l’historien abrège considérablement le récit, entassant les époques. Voyez quel détachement de la gloire ! Il ne raconte pas cette fameuse vision, il passe outre, et ensuite il commence de cette manière : « Étant venu à Jérusalem, il cherchait à se joindre aux disciples, mais tous le craignaient ». Et voici ce qui montre encore la chaleur de Paul : Ce n’est pas l’histoire d’Ananie, ce n’est pas l’admiration qu’il excitait à Damas, mais ce sont les faits qui se sont passés à Jérusalem. Il est certain qu’on attendait de lui quelque chose de supérieur à l’homme ; et remarquez : Paul ne va pas trouver les apôtres ; la modestie le retient ; il va voir les disciples, parce qu’il est lui-même disciple ; on ne le regardait pas encore comme un fidèle. « Alors Barnabé l’ayant pris, l’amena aux apôtres, et leur raconta comment le Seigneur lui était apparu dans le chemin ». Ce Barnabé était un homme doux et bon, son nom signifie « fils de la consolation » ; d’où il suit qu’il fut l’ami de Paul. Quant à sa bonté, à son affabilité, la preuve c’est sa conduite présente, et sa conduite avec Jean ; c’est ce qui explique l’assurance de Paul, qui lui raconte comment le Seigneur lui est apparu dans le chemin, et que Dieu lui a parlé, et qu’à Damas il s’est montré librement un serviteur du Seigneur Jésus. Il est vraisemblable qu’à Damas, Barnabé avait entendu parler de Paul. Telle fut la préparation de son apostolat dans lequel les œuvres confirmèrent les paroles. « Et il était avec eux, entrant et sortant dans Jérusalem, et parlant avec force et liberté au nom du Seigneur Jésus. Il parlait aussi et il discutait « avec les Juifs grecs (28, 29) ». Les disciples le craignant, les apôtres n’ayant pas encore confiance en lui, Paul s’arrange de manière à dissiper leurs craintes. Il parlait, dit le texte, et il discutait avec les Juifs grecs. Les Juifs grecs étaient ceux qui parlaient grec, et l’Écriture a tout à fait raison ; car les autres ne voulaient même pas le voir : « Et ceux-ci cherchaient à le tuer » ; ce qui prouve à la fois, et la violence des vaincus et l’éclat de la victoire et le chagrin qu’elle causait : « Ce que les frères ayant reconnu, ils le menèrent à Césarée.(30) ». Cette conduite s’explique par la crainte ; ils craignaient pour lui ce qui était arrivé à Étienne ; ils le mènent à Césarée : « Et ils l’envoyèrent à Tarse ». Quelle que soit leur crainte, ils l’envoient toutefois, et pour qu’il prêche, et pour qu’il soit en sûreté, Tarse étant sa patrie. Eh bien ici, voyez comme il est vrai de dire que la grâce n’agit pas toujours seule, que Dieu permet aussi aux hommes de faire beaucoup de choses par la sagesse qui leur est propre, par la prudence humaine. Ce qui est vrai de Paul, l’est bien plus des autres hommes. Il lui permet donc d’enlever tout prétexte à ces malheureux : « Cependant l’Église était en paix par toute la Judée et la Samarie, et elle s’établissait marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit (31) ». L’historien va parler de Pierre visitant les fidèles ; il ne veut pas que cette démarche paraisse un effet de la crainte ; il expose donc d’abord l’état de l’Église, montrant qu’au temps de la persécution Pierre était resté à Jérusalem. Mais l’Église étant partout en paix, Pierre laisse Jérusalem, telle est la ferveur qui l’emporte ! En effet, la paix n’était pas une raison pour que l’on n’eût pas besoin ailleurs de sa présence. Et pourquoi, dira-t-on, ce voyage, en pleine paix, après le départ de Paul ? C’est que les peuples vénéraient surtout ceux qu’ils voyaient souvent, et qui excitaient l’admiration de la foule. Quant à Paul, on le méprisait, et les haines étaient allumées contre lui. 2. Avez-vous bien compris comment la paix succède à la guerre, ou plutôt avez-vous bien compris le résultat de cette guerre ? Elle a dispersé les auteurs de la paix. Dans la Samarie, Simon fut couvert de honte ; dans la Judée, arriva l’histoire de Sapphire ; donc, quoique la paix régnât, il n’y avait pas lieu à se relâcher, c’était une paix qui avait besoin de consolation. « Or, Pierre, visitant de ville en ville tous les disciples, vint aussi voir les saints qui habitaient à Lydde (32) ». C’était comme un général qui passe la revue pour voir ce qui est bien aligné, ce qui est dans l’ordre, en quel lieu sa présence est nécessaire. Voyez-le courant de tous les côtés, et se trouvant partout le premier. S’agit-il de choisir un apôtre ? il est le premier ; s’agit-il de répondre aux Juifs accusant les apôtres d’être ivres, de guérir un boiteux, de haranguer les peuples ? on le voit avant tous les autres. Faut-il, parler aux magistrats ? c’est lui qui se montre. Quand il faut punir Ananie, opérer des guérisons par son ombre, c’est toujours lui. On le trouve partout où il y a du danger, et partout où il y a quelque chose à administrer. Quand les choses vont d’elles-mêmes, tous agissent en commun ; Pierre ne recherche pas de prérogatives d’honneur. Mais maintenant, quand il faut opérer un miracle, c’est lui qui s’élance ; et ici, c’est lui encore qui se, charge d’un travail, et qui fait un voyage. « Il y trouva un homme, u nommé Enée, qui, depuis huit ans, était couché sur un lit, étant paralytique, et Pierre lui dit : Enée, le Seigneur Jésus-Christ vous guérit ; levez-vous, et faites vous-même votre lit ; et aussitôt il se leva (33, 34) ». Et pourquoi n’attendit-il pas que l’homme lui montrât sa foi ? pourquoi ne lui demanda-t-il pas s’il voulait être guéri ? Assurément c’est parce qu’il fallait produire un grand effet sur la foule, que ce miracle s’opéra. Aussi combien l’utilité en fut grande ! Écoutez ce que le texte ajoute : « Tous ceux qui demeuraient à Lydde, et à Sarone, virent cet homme guéri, et ils se convertirent au Seigneur (33) ». Pierre a donc eu raison de parler ainsi. C’était un homme connu de tout le monde, et, pour prouver la vérité du miracle, l’apôtre lui ordonne d’emporter son grabat. En effet, les apôtres ne se bornaient pas à guérir ; mais, avec la santé, ils rendaient aussi la force. D’ailleurs, ils n’avaient pas encore donné de preuves de leur puissance ; il n’est pas étonnant que le paralytique ne fût pas tenu de croire, puisque le boiteux n’avait pas dû manifester sa foi. De même que le Christ, lorsqu’il commença d’opérer des miracles, n’exigeait pas la foi, de même firent les apôtres. A Jérusalem, on exigeait la foi ; de là vient qu’à cause de leur foi tous les malades étaient exposés dans les rues, afin que l’ombre de Pierre, venant à passer, s’étendît au moins sur quelqu’un d’entre eux. A Jérusalem, en effet, il y avait eu beaucoup de miracles ; mais c’était pour la première fois qu’on en voyait à Lydde. Parmi les miracles, les uns avaient pour but d’attirer les infidèles, les autres de consoler ceux qui partageaient la foi. « Il y avait aussi à Joppé, entre les disciples, une femme nommée Thabite, ou en grec, Dorcas ; elle était remplie de bonnes œuvres et des aumônes qu’elle faisait. Or, il arriva en ce temps-là, qu’étant tombée malade, elle mourut ; et, après qu’on l’eut lavée, on la mit dans une chambre haute ; et comme Lydde était près de Joppé, les disciples, ayant appris que Pierre y était, envoyèrent vers lui deux hommes pour le prier de venir auprès d’eux (36, 37, 38) ». Pourquoi les disciples attendirent-ils qu’elle mourût ? Pourquoi ne se pressèrent-ils pas d’importuner Pierre ? C’est que, dans leur sagesse, ils regardaient comme inconvenant d’importuner les apôtres pour de telles choses, et de les arracher à la prédication. Et si le texte dit que Joppé était près de Lydde, c’est pour montrer que, vu la proximité, les disciples demandaient ce qui pouvait se faire sans dérangement (cette femme faisait partie des disciples) ; et qu’ils n’y attachaient pas une extrême importance. « Pierre partit aussitôt, et s’en alla avec eux. Lorsqu’il fut arrivé, ils le menèrent à la chambre haute (39) ». Ils ne lui demandent rien, ils s’en rapportent à lui, pour la rendre à la vie, si c’est sa volonté ; et ainsi se trouve accomplie cette parole : « L’aumône délivre de la mort (Tob 12,9). « Et toutes les veuves l’entourèrent, en pleurant, et lui montrant les tuniques et les robes que Dorcas leur faisait ». C’est dans la chambre où cette morte était exposée qu’ils conduisent Pierre, avec la pensée peut-être que ce spectacle serait pour lui une occasion de manifester la sagesse chrétienne. Voyez-vous tout ce que cette conduite dénote de progrès dans la sagesse ? Et le nom de cette femme n’est pas rappelé au hasard, il montre la conformité de son nom et de sa vie : une femme vigilante, alerte, comme une chèvre, Dorcas ; car il y a beaucoup de noms qui portent en eux-mêmes leur raison ; nous vous l’avons souvent dit. « Elle était remplie », dit le texte, « de bonnes œuvres, et des aumônes qu’elle faisait ». Grand éloge pour cette femme, d’avoir fait ses bonnes couvres et ses aumônes, de manière à en être remplie. Or, il est manifeste qu’elle s’appliquait d’abord aux bonnes couvres, ensuite aux aumônes, « qu’elle faisait », dit le texte. Grande humilité. Ce n’est pas ce qu’on voit chez nous ; tous alors attachaient une grande importance à l’aumône. Alors Pierre, ayant fait sortir tout le monde, se mit à genoux, et en prières, et, se tournant vers le corps, il dit : « Thabite, levez-vous ; elle ouvrit les yeux et, ayant vu « Pierre, elle se mit sur son séant (40) ». Pourquoi faire sortir tout le monde ? pour éviter l’émotion, le trouble causé par les larmes. « Se mit à genoux, et en prières » ; c’était la marque d’une grande application pour prier. « Il lui donna la main », dit le texte (41). Ici, le texte montre successivement la vie, ensuite la force communiquée, l’une par la parole, l’autre par la main. « Il lui donna la main ; et la leva, et ayant appelé les saints et les veuves, il la leur rendit vivante ». C’était, pour les uns, une consolation ; ils revoyaient leur sœur ; ils contemplaient un miracle ; pour les veuves, c’était une protection qu’elles retrouvaient. « Ce miracle fut su de toute la ville de Joppé, et plusieurs crurent au Seigneur ; et Pierre demeura plusieurs jours, dans Joppé, chez un corroyeur nommé Simon ». 3. Voyez la modestie et la douceur de Pierre : il ne reste pas auprès de cette femme, auprès de quelqu’autre personnage marquant, mais chez un corroyeur ; par tous les moyens, il enseigne l’humilité. Il ne veut pas que les humbles rougissent, que les grands s’élèvent. S’il fit son voyage, c’est qu’il pensait que les fidèles avaient besoin de sa doctrine. Mais reprenons les paroles de notre texte : « Il cherchait », dit le texte, « à se joindre aux disciples ». Paul ne les aborde pas effrontément, mais avec humilité. L’Écriture ici donne le nom de disciple même à ceux qui ne faisaient pas partie des douze ; c’est que tous méritaient alors ce nom de disciples, par l’excellence de leurs vertus. Leur vie était conforme à un modèle illustre. « Mais tous le craignaient », dit le texte. Voyez comme ils redoutaient les périls, comme la crainte était puissante encore. « Alors Barnabé, l’ayant pris avec lui, l’amena aux apôtres et leur raconta ». Ce Barnabé, je crois, était depuis quelque temps l’ami de Paul ; de là vient qu’il raconte tout ce qui le concerne. Quant à Paul, il n’en dit rien lui-même, et je pense que plus tard il n’en parle pas davantage, excepté dans quelque nécessité. « Et il était avec eux dans Jérusalem, parlant avec force et liberté au a nom du Seigneur Jésus ». Ce qui donnait aux autres de la confiance. Voyez-vous, ici encore, ce que vous avez vu ailleurs, des fidèles qui veillent prudemment sur lui, et qui le font partir, et comment la main de Dieu ne se montre pas encore pour le défendre ? Et c’est par là qu’éclate son énergie propre. Dès ce moment, je ne crois pas qu’il voyage par terre ; il dut s’embarquer ; ce qu’il fit par le conseil de celui qui voulait faire servir son voyage à la prédication. Et les pièges qu’on lui tendait, et le voyage à Jérusalem, tout cela était disposé, non sans dessein, mais afin qu’il ne demeurât pas plus longtemps suspect. « Et il disputait avec les Juifs grecs. Cependant « l’Église », dit le texte, « était en paix, et elle s’établissait, marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit », c’est-à-dire, elle croissait, elle portait la paix dans son sein, la véritable paix ; et il était bon qu’il en fût ainsi, car la guerre extérieure lui avait fait beaucoup de mal. « Et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit ». L’Esprit-Saint les consolait, et par les prodiges, et par les œuvres. En outre, il résidait dans chacun des apôtres en particulier. « Or Pierre, visitant de ville en ville tous les disciples, vint aussi voir les saints qui habitaient à Lydde. Il y trouva un homme nommé Enée, qui était couché et il lui dit : Enée, le Seigneur Jésus-Christ vous guérit ». Parole, non d’ostentation, mais de confiance. Quant à moi, je suis tout à fait porté à croire que le malade a ajouté foi à la parole, et que c’est là ce qui l’a guéri. Que le miracle ait été fait sans ostentation, c’est ce qui résulte de ce qui suit. En effet, Pierre ne dit pas : Au nom de Jésus-Christ, mais il semble annoncer un miracle plutôt que l’opérer. « Tous ceux qui demeuraient à Lydde en furent témoins, et ils se convertirent au Seigneur ». J’ai donc eu raison de dire que les miracles avaient pour but la persuasion et la consolation. « Il y avait aussi à Joppé, entre les disciples, une femme nommée Thabite. Or, il arriva en ce temps-là, qu’étant tombée malade, elle mourut ». Voyez-vous les signes miraculeux qui se montrent partout ? Il n’est pas dit simplement que Thabite mourut, mais, après être tombée malade ; mais l’on n’appela pas Pierre avant qu’elle fût morte. « Et les disciples, ayant appris que Pierre y était, envoyèrent vers lui pour le prier de venir auprès d’eux » : Voyez, ils ont recours à d’autres pour le faire venir, et ils l’appellent, et Pierre consent, il vient, il ne se formalise pas de ce qu’on le fait venir ; c’est un grand bien que la tribulation, qui rapproche ainsi nos âmes. Et maintenant, pas de larmes, pas de sanglots. « Après qu’on l’eut lavée, on la mit dans une chambre haute », c’est-à-dire, on lui fit tout ce qui convient aux morts. « Pierre partit aussitôt et s’en alla avec eux. Lorsqu’il fut arrivé dans la chambre haute, il se mit à genoux et en prières, et, se tournant vers le corps, il dit : Thabite, levez-vous ». Dieu ne permet pas tous les signes avec la même facilité ; celui-ci était dans l’intérêt des disciples. Dieu ne s’inquiétait pas seulement de sauver les autres hommes, il voulait aussi le salut de ses serviteurs. Donc celui dont l’ombre seule guérissait tant de malades, s’applique maintenant et fait tout pour ressusciter cette femme. Il faut dire aussi que la foi des assistants coopérait à cette œuvre. Donc, il ressuscite cette morte d’abord en l’appelant par son nom. Cette femme, comme si elle se réveillait, ouvrit d’abord les yeux ; à la vue de Pierre, elle se mit aussitôt sur son séant, et enfin, sentant sa main, la voilà raffermie. Quant à vous, considérez ici le fruit qu’il vous faut recueillir, l’utilité du miracle, et non le spectacle. Si Pierre fait sortir tout le monde, c’est pour imiter son Maître. En effet, là où se versent les pleurs, un si grand mystère n’est pas à sa place ; disons mieux, là où s’opèrent les miracles, il ne faut pas de larmes. Écoutez, je vous en conjure, quoique nos yeux ne voient plus rien de pareil, il n’en est pas moins vrai que, maintenant encore, au milieu des morts, s’accomplit un grand mystère. Voyons, répondez-moi, si, pendant que nous sommes ici, l’empereur appelait quelqu’un de nous à sa cour, faudrait-il donc pleurer et gémir ? Des anges se présentent, envoyés du ciel, c’est du ciel qu’ils viennent, de la part du souverain Seigneur, pour appeler leur compagnon d’esclavage, et vous pleurez, et vous ne comprenez pas le mystère qui s’accomplit ? Combien redoutable est ce mystère, comme il est fait pour exciter l’épouvante, et, en même temps, combien il mérite et nos chants d’allégresse et notre joie ! 4. Comprendrez-vous enfin qu’il n’y a pas là un sujet de larmes ? Ce mystère est la plus grande marque de la sagesse de Dieu. Comme on abandonne une maison, ainsi fait l’âme, pressée de se réunir à son Seigneur. Et vous êtes dans le deuil ? Il fallait donc pleurer à la naissance de l’enfant, car la dernière naissance est bien plus heureuse. L’âme s’en va vers une autre lumière ; elle s’échappe comme d’une prison ; elle retourne comme on revient, d’un combat. Sans doute, m’objectera-t-on ; mais vous parlez des justes ; et que t’importe, ô homme ? auprès des justes éprouves-tu ce que je dis ? Eh bien, dites-moi, que peut-on reprocher à l’enfant, au petit enfant ? Pourquoi votre deuil pour le nouveau baptisé, car, pour celui-ci encore, la condition est la même ? Pourquoi donc votre deuil ? Ne voyez-vous pas que c’est comme un pur soleil qui s’élève ? que l’âme pure, quittant son corps, est une lumière brillante ? L’empereur, faisant son entrée dans la ville, ne mérite pas le silence de l’admiration autant que l’âme rejetant son corps pour s’en aller avec les anges. Réfléchissons donc sur l’âme, sur le saisissement, sur l’admiration, sur la volupté qu’elle éprouve. Pourquoi votre deuil, encore une fois ? Ne pleurez-vous donc que sur les pécheurs ? Plût au ciel qu’il en fût ainsi ! Je ne l’empêcherai pas ce deuil-là ; plût à Dieu que telle en fût la cause ! De là les larmes apostoliques ; de là les larmes du Seigneur. Jésus aussi, Jésus pleura sur Jérusalem. Je voudrais que ce fût à ce caractère qu’on reconnût le deuil ; mais lorsqu’aux exhortations qu’on vous adresse, vous n’opposez que des mots, l’habitude, les liaisons rompues, la protection qui vous est enlevée, vous ne parlez pas du vrai deuil, je ne vois là que des prétextes. Faites le deuil du pécheur, versez sur lui des larmes ; et moi aussi, j’en verserai avec vous, j’en verserai plus que vous, d’autant qu’il est plus exposé aux châtiments, le pécheur ; et moi aussi, je me lamenterai, et de mes lamentations je vous dis la cause, et ce n’est pas vous seulement qui devez pleurer le pécheur, mais la cité tout entière et tous ceux que vous rencontrez, comme vous pleurez sur les malheureux que l’on mène à la mort, car c’est la réalité, c’est une mort sinistre que celle des pécheurs. Mais toutes les idées sont confondues. Voilà le deuil que commande la sagesse, qui est un grand enseignement, l’autre n’est que faiblesse, pusillanimité. Si nous sentions tous le vrai deuil, nous corrigerions les vivants. Si l’on vous donnait des remèdes contre la mort qui frappe les corps, vous ne manqueriez pas d’y recourir ; si vous saviez pleurer la mort du pécheur, vous l’empêcheriez, vous l’écarteriez, et de vous, et de lui. Mais, ce que nous voyons c’est une énigme ; nous pourrions empêcher cette mort, nous ne l’empêchons pas ; et, quand elle arrive, nous nous livrons au deuil. O hommes, vraiment dignes d’être pleurés ! quand ils se présenteront au tribunal du Christ, quelle parole entendront-ils, quel traitement leur faudra-t-il subir ? C’est en vain qu’ils ont vécu, ou plutôt non, ce n’est pas en vain, mais c’est pour leur malheur. Il convient de dire, en parlant d’eux : « C’eût été un bien pour eux de ne pas être nés ». (Mrc 14,21) Car quelle utilité pour eux, répondez-moi, d’employer tara de temps pour assurer le malheur de leurs têtes ? S’ils n’avaient fait que le perdre, la perte ne serait pas si grande. Répondez-moi : qu’un mercenaire dissipe vingt ans de sa vie en labeurs inutiles, ne le verrez-vous pas se lamenter et {; émir ? Ne paraîtra-t-il pas le plus misérable de tous les hommes ? Eh bien, voici un pécheur qui a dissipé, sans profit, sa vie entière ; il n’a pas vécu un seul jour pour lui ; il a tout livré aux plaisirs, à la luxure, à la cupidité, au péché, au démon ; ne devons-nous pas le pleurer ? répondez-moi. N’essaierons-nous pas de l’arracher à ses dangers ? Car nous pouvons, oui, nous pouvons, nous n’avons qu’à le vouloir, alléger son châtiment. Prions pour lui sans cesse, faisons l’aumône. Quand ce pécheur serait indigne, Dieu nous exaucera. Si en faveur de Paul, il a sauvé des pécheurs ; si en faveur des uns il fait grâce aux autres, pourquoi, par égard pour nous, ne le ferait-il pas ? Faites-vous des richesses de votre prochain, de vos propres richesses des ressources de qui vous voudrez, un moyen de secours ; versez l’huile goutte à goutte, ou plutôt épanchez l’eau en abondance. Un tel n’a pas les moyens de faire l’aumône ? qu’il puisse au moins avoir pour lui les aumônes de ses parents ; il ne peut pas se prévaloir des aumônes qu’il a faites ? qu’il montre au moins les aumônes faites pour lui. C’est ainsi que l’épouse priera avec confiance dans l’intérêt de l’époux, présentant pour lui le prix qui le rachètera ; et plus il a été pécheur, plus il a besoin de l’aumône. Et ce n’est pas là la seule raison c’est qu’il n’a plus maintenant la même force qu’autrefois, ou plutôt il a bien moins de pouvoir. Ce n’est pas la même chose pour le salut de travailler pour soi ou de laisser travailler les autres. Ce dernier moyen étant par lui-même moins efficace, compensons du moins ce désavantage à force de zèle. Ce n’est pas auprès des monuments, ce n’est pas auprès des sépulcres qu’il nous faut nous fatiguer ; protégez les veuves, voilà le plus grand des devoirs à rendre aux morts. Prononcez un nom, et dites à toutes les veuves qui entendent ce nom, d’adresser à Dieu leurs prières, leurs supplications, voilà qui apaisera le Seigneur. Si Dieu ne regarde pas celui qui n’est plus, il regardera celui qui fait l’aumône dans l’intention du mort ; preuve touchante de la bonté de Dieu. Les veuves qui vous entourent, en versant des larmes, peuvent vous affranchir, non pas de la mort présente, mais de la mort à venir. Un grand nombre d’hommes ont été fortifiés par les aumônes des autres à leur intention. Supposez qu’ils n’aient pas été entièrement délivrés, ils ont du moins reçu quelque consolation ; s’il n’en était pas ainsi, expliquez le salut des petits enfants. Certes, d’eux-mêmes, ils ne méritent rien, leurs parents seuls font tous les frais ; souvent des femmes ont reçu et conservé, comme présents du Seigneur, des enfants qui n’avaient rien fait pour être sauvés. Le Seigneur nous a donné, pour le salut, des ressources nombreuses, c’est à nous de ne pas les négliger. 5. L’aumône ? répondra-t-on. Mais si l’on est pauvre ? A mon tour je réponds : La valeur de l’aumône, ce n’est pas le don, mais l’intention. Donnez dans la mesure de vos ressources, et vous avez payé votre dette. Mais, m’objectera-t-on, un étranger qui est seul, qui ne connaît personne ? Et pourquoi ne connaît-il personne ? dites-moi. Cela même est un châtiment de n’avoir pas un ami, de ne pas connaître un honnête homme. Si nous ne sommes pas, par nous-mêmes, en possession de la vertu, sachons au moins nous faire des amis vertueux, nous ménager une épouse, un fils qui ait la vertu en partage, afin que nous puissions, par eux, en recueillir quelque fruit, un fruit si mince qu’il soit, mais enfin que nous puissions recueillir. Procurez-vous, non pas une épouse riche, mais une épouse vertueuse ; ce sera votre consolation ; appliquez-vous à donner à votre fils, non la fortune, mais la piété ; à votre fille, la chasteté ; ce sera, pour vous encore, une consolation. Si c’est à de tels biens que vous attachez votre cœur, et vous aussi, vous serez vertueux ; c’est une partie de la vertu de savoir se ménager de tels amis, une telle épouse, de tels enfants. Ce n’est pas en vain que l’on fait des offrandes pour ceux qui ne sont plus ; ce n’est pas en vain qu’on fait pour eux des prières ; ce n’est pas en vain qu’on distribue pour eux des aumônes. L’Esprit-Saint a disposé toutes ces pratiques, afin que nous puissions nous aider les uns les autres ; car, voyez ce qui arrive vous portez secours à celui-là, et celui que vous avez aidé vous aide à son tour ; vous avez, d’un instinct généreux, méprisé les richesses, et celui que vous avez sauvé vous enrichit des grâces de l’aumône. Ne mettez pas en doute le fruit qu’il vous sera donné de recueillir. Ce n’est pas en vain que le diacre vous crie : Pour ceux qui sont morts dans le Christ et pour ceux qui gardent leur souvenir ; ce n’est pas le diacre qui fait entendre cette parole, c’est l’Esprit-Saint lui-même ; et je vous annonce le don de l’Esprit. Que dites-vous ? Dans les mains du prêtre est l’hostie sainte, et tout est prêt ; arrivent les anges, les archanges, arrive le Fils de Dieu ; une sainte horreur s’empare de tous ; et, dans le silence universel, les diacres élèvent seuls la voix ; et vous pensez que tout cela se fait en vain ? Et, out le reste aussi se fait donc en vain, et les offrandes au nom de l’Église, et les offrandes au nom des prêtres, et les offrandes pour obtenir la plénitude. Loin de nous cette pensée ! mais tout s’accomplit avec foi. Que signifient les offrandes au nom des martyrs, invoqués à cette heure solennelle ? Quelle que soit la gloire des martyrs, même pour ces glorieux martyrs, c’est une grande gloire que leur nom soit prononcé en la présence du Seigneur, au moment où s’accomplit cette mort, ce sacrifice plein de tremblement, cet ineffable mystère. Lorsque l’empereur est présent, assis sur son trône, tout ce que l’on veut de lui on peut l’obtenir ; une fois qu’il s’est levé, toutes les paroles sont inutiles ; de même ici, au moment où s’accomplissent les mystères, c’est pour tous un honneur insigne d’obtenir un souvenir. Voyez, en effet, méditez ; on annonce le mystère terrible, Dieu q ni s’est livré lui-même pour le monde ; au moment où s’accomplit ce miracle, c’est avec un grand sentiment de l’à propos que le prêtre évoque le souvenir de ceux qui ont péché. Quand les rois sont conduits en triomphe, alors on célèbre aussi tous ceux qui ont pris leur part de la victoire ; en même temps on relâche les prisonniers, parce que c’est un jour de fête ; la fête une fois passée, celui qui n’a rien obtenu, n’en recueille aucun fruit : il en est de même ici, dans ce triomphe du Seigneur. Car, dit l’apôtre, « toutes les fois que vous mangez ce pain, vous annoncez la mort du Seigneur ». (1Co 11,26) C’est pourquoi ne nous approchons pas à la légère, et ne disons pas que ces choses se font au hasard. D’ailleurs si nous rappelons le souvenir des martyrs, c’est parce que nous croyons que le Seigneur n’est pas mort ; et c’est un témoignage que la mort est morte, de voir que le Seigneur a passé par la mort. Pénétrés de cette vérité, considérons quelle magnifique consolation nous pouvons apporter à ceux qui ne sont plus ; au lieu de nos larmes, au lieu de nos lamentations, au lieu de nos monuments, donnons-leur nos aumônes, nos prières, nos pieuses offrandes, afin de leur obtenir, d’obtenir pour nous-mêmes, les biens qui nous ont été promis, par la grâce et par la bonté du Fils unique de Dieu, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l’honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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