Commentaires de saint AugustinPsaumes 104

Augustin d’Hippone · Page 2 sur 2

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Psaumes 104:1

LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.

Les bêtes des forêts, qui boivent l’eau des vallées, sont les nations qui entrent dans l’Église pour être purifiées par les sacrements, ainsi que nous le montrent et l’arche de Noé qui renfermait des animaux purs et des animaux impurs, et le linceul de saint Pierre renfermant aussi des animaux impurs et tenant au ciel par les extrémités. Elles boiront les eaux qui passent ers cette vie, en attendant que le Verbe leur soit donné. L’onagre y vient comme le lièvre, c’est-à-dire les grands esprits comme les faibles, parce qu’il y a des préceptes à la portée de tous. Les oiseaux qui habitent sur les montagnes sont les âmes tout à fait spirituelles, qui se nourrissent de la doctrine des Prophètes et des Apôtres. Elles ne se divisent point non plus que les oiseaux dans le sacrifice d’Abraham, tandis que les animaux étaient divisés, c’est là le symbole du schisme et de l’hérésie, la fournaise du jugement met les uns à droite, les autres à gauche. Pour l’éviter, ressemblons aux oiseaux qui habitent les montagnes, les rochers, ou le Christ ; c’est de là qu’ils prêchent. Dieu donne la rosée de sa parole, ils la répandent en se proportionnant aux simples ; delà cette terre arrosée de la grâce de Dieu. C’est lui encore qui produit le foin pour les animaux, et par là le salaire pour les ouvriers évangéliques, l’herbe pour la servitude de l’homme ou la substance pour ceux qui ne font serviteurs de tous par la charité et l’humilité, que ne connaissaient point d’abord ni Pierre ni les fils de Zébédée. Donnons la subsistance aux prédicateurs : le Seigneur eut une bourse pour recueillir et pour donner, se proportionnant à ceux qui devaient demander, comme il pâlit devant la mort pour se mettre au niveau de nos craintes. Dieu tire de la terre ou des ouvriers évangéliques, le pain et le vin ou le Christ, et la grâce qui donne l’éclat des vertus. Les cèdres du Liban sont les grands du monde, et ils sont plantés par le Seigneur, quand ils deviennent chrétiens parfaits. Ces passereaux sont les âmes ferventes qui abandonnent leurs biens si elles possèdent, leurs espérances et leurs désirs de l’être s’ils sont comme Pierre et André. Ces âmes font leurs nids sur les cèdres, c’est-à-dire dans les monastères ou dans les Églises que bâtissent les riches du monde. La foulque les guide, elle qui établit sur les rochers des mers, ou sur le Christ, un nid bas et solide. C’est encore au Christ que s’attachent les passereaux. Les cerfs des montagnes sont les plus élevés dans la spiritualité ; mais il y a aussi le hérisson couvert d’épines ou de péchés légers, qui trouve son asile dans la pierre, qui devient ainsi avantageux pour tous. La lune est l’image de l’Église, qui semble croître et renaître comme les générations. Le soleil c’est le Christ qui se lève pour ceux qui comprennent la charité, mais non pour l’impie ; il connaît son couchant, c’est-à-dire qu’il a bien voulu mourir. La nuit alors se ferma sur les Apôtres, et les lionceaux demandèrent leur proie, c’est-à-dire que le diable demanda de les cribler, comme il demanda de tourmenter Job. Mais il doit demander, car tout pouvoir vient de Dieu. Mais à mesure que le jour se fait, les lions s’étendent dans leurs tanières, ou cessent de persécuter l’Église ; l’homme ou le chrétien fait son œuvre, et la terre est remplie des créatures de Dieu par son Christ, ou d’hommes renouvelés par la grâce. 1. Votre charité n’a point oublié que nous vous sommes redevables de ce qui reste du psaume ; je n’ai donc besoin d’aucun exorde pour stimuler votre attention. Je vous vois tous en suspens, dans le désir de comprendre les mystères qu’il renferme, et il n’est aucunement nécessaire de faire naître chez vous une attention que le Saint-Esprit a fait naître lui-même. Allons donc à ce qui nous presse. Nous avons déjà parlé des ruisseaux qui coulent dans les vallées, et des eaux qui coulent au milieu des montagnes : c’est là que j’en suis demeuré, là qu’il nous faut reprendre. 2. Voici ce qui suit : « Les bêtes de la forêt boiront (Psa 104,11) ». Que boiront-elles ? Les eaux qui coulent au milieu des montagnes. Que boiront-elles ? Ces eaux qui coulent dans les vallées. Qui boira ? Les bêtes de la forêt. Cela se voit à la lettre dans les créatures ; les bêtes de la forêt boivent aux fontaines et aux ruisseaux qui coulent entre les montagnes ; mais comme il a plu à Dieu de nous présenter sous des figures les secrets de sa sagesse, non pour les dérober à une sainte curiosité, mais pour fermer aux paresseux une entrée qu’il ouvre seulement à ceux qui frappent ; il a plu à ce même Dieu de vous exhorter par notre bouche à chercher dans ces créatures corporelles et visibles, dont il est ici question, le sens spirituel qui s’y cache, et dont la découverte fera notre joie. Par les bêtes de la forêt, nous entendons les nations, et l’Écriture en donne plusieurs témoignages. Deux passages surtout nous paraissent très évidents. Dans l’arche de Noé, qui est sans aucun doute la figure de l’Église, Dieu n’aurait pas fait enfermer toutes sortes d’animaux (Gen 7,2-14), s’il n’eût voulu marquer que tous les peuples seraient ralliés dans cette admirable unité ; à moins peut-être que nous ne venions à croire que si tous ces animaux étaient détruits par le déluge, Dieu ne pût ordonner à la terre de les reproduire, comme elle en avait produit tout d’abord à sa parole (Gen 2,24). Ce n’est donc pas en vain, ce n’est pas sans raison, ce n’est par aucun besoin, ni par impuissance que Dieu fit enfermer les animaux dans l’arche. Au temps marqué, en effet (car il faut bien produire l’autre témoignage de l’Écriture, qui a aussi son évidence), au temps marqué, afin d’accomplir dans l’Église ce qui était figuré dans l’arche, comme l’apôtre saint Pierre hésitait à livrer aux incirconcis de la gentilité les mystères de l’Évangile, et même comme, sans hésiter, il ne croyait devoir le faire aucunement ; un jour qu’il avait faim, et qu’il voulait manger, il monta pour prier. Voilà ce que comprennent ceux qui lisent l’Écriture, et qui savent nous écouter. Or, pendant qu’il priait, il eut un ravissement d’esprit, appelé extase chez les Grecs ; c’est-à-dire que son âme fit taire tout ce qui est corporel, et loin des choses présentes, s’adonna à contempler ce qu’elle voyait. Ce fut alors qu’il vit un certain vase, semblable à un linceul, suspendu par ses quatre coins, qui descendait du ciel en terre, et qui renfermait des animaux de toutes les espèces ; et une voix se fit entendre : « Pierre, tue et mange ». Mais Pierre, instruit dans la loi, et qui avait grandi dans les coutumes des Juifs, qui observait les préceptes de Moïse, sans les avoir jamais enfreints, répondit : « Loin de moi, Seigneur, car jamais rien de commun n’est entré dans ma bouche ». Ceux qui connaissent les saintes Écritures, savent que commun, pour les Juifs, signifie impur. Or, la voix lui répondit : « N’appelle point impur ce que Dieu a purifié ». Cela se répéta trois fois, et le linceul, qui paraissait descendre du ciel, disparut (Act 10,9-16). Ce linceul tenait au ciel par les quatre coins, et signifiait les quatre Parties du monde, l’Orient, l’Occident, le Nord, le Midi ; et parce que l’univers entier était appelé par l’Évangile, Dieu a suscité quatre évangélistes. Or, ce linceul qui descend trois fois du ciel marque celte parole adressée aux Apôtres : « Allez, baptisez les nations, au nom du Père s et du Fils, et du Saint-Esprit (Mat 28,19) » De là aussi ce nombre douze qui fut celui des Apôtres. Car ce n’est pas sans raison que le Christ et voulut avoir douze ; et ce nombre était tellement sacré, qu’à la place de celui qui était tombé, on ne pouvait se dispenser d’en ordonner un autre. Pourquoi donc douze Apôtres ? Parce qu’il y a quatre parties du monde, et que le monde entier est appelé à l’Évangile, de là quatre évangélistes, et tout l’univers appelé au nom de la Trinité à former l’Église : or, trois répété quatre fois forme douze. Ne nous étonnons donc plus que toutes les bêtes des forêts viennent boire aux eaux qui coulent au milieu des montagnes, ou à cette doctrine des Apôtres qui coule au milieu de l’Église, par une harmonieuse communion. Toutes étaient en effet dans l’arche, toutes dans le linceul ; Pierre a dû les tuer toutes, les manger toutes, parce que Pierre est la pierre, et que la pierre est l’Église. Mais qu’est-ce à dire, tuer et manger ? Tuer ce qu’elles étaient, les faire passer dans ses entrailles. Détourner le païen du sacrilège, c’est tuer ce qu’il est ; l’incorporer à l’Église en lui donnant les sacrements du Christ, c’est le manger. 3. Ces bêtes des forêts boivent de ces eaux, mais des eaux qui passent ; car toute doctrine que l’on prêche aux hommes est passagère comme cette vie. De là cette parole de l’Apôtre : « La prophétie passera, la science sera abolie ». Pourquoi passeront-elles ? « Nous ne voyons qu’en partie, nous ne prophétisons qu’en partie, mais quand sera venu ce qui est parfait, tout ce qui est imparfait disparaîtra (1Co 13,8-10) ». Car vous ne croyez pas sans doute que, dans cette ville à laquelle on chante : « Chante le Seigneur, ô Jérusalem bénis ton Dieu, ô Sion ; parce qu’il a consolidé les serrures de tes portes (Psa 147,12-13) » ; alors que les portes seront fermées et les serrures consolidées, ainsi que nous l’avons dit (Voyez D c. sur le Psa 85, n. 10), alors que nul ami ne veut sortir, que nul ennemi ne saurait entrer, vous ne croyez point qu’on y lise des livres, ou qu’on y fasse des discours, comme nous en faisons maintenant. Nous expliquons ici-bas, afin que vous possédiez là-haut ; ici-bas nous divisons le verbe en syllabes, afin que là-haut vous puissiez le contempler dans son intégrité. Sans doute la parole de Dieu ne vous manquera pas ; mais elle ne vous arrivera ni par des sons, ni par des lèvres, ni par la lecture, ni par la prédication. Comment donc ? Comme le dit l’Évangile. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Car il n’est point venu à nous de manière à quitter le ciel, mais : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui (Jn 1,1-10) ». Tel est le Verbe que nous devons contempler. « Le Dieu des dieux apparaîtra en Sion (Psa 84,8) ». Mais quand ? Après l’exil de cette vie ; si toutefois, après cette vie, nous ne sommes point livrés au juge, et si le juge ne nous jette point en prison. Mais si, après cette vie, nous arrivons à la patrie bienheureuse, comme nous en avons et l’espoir, et le désir, et l’impatience, nous contemplerons alors ce que nous bénirons. Présent à notre amour, il ne voudra point s’y soustraire, non plus que nous en finir ; festin sacré, il n’inspirera aucune lassitude, et ne manquera jamais à notre avidité. Ce sera une sainte et ravissante contemplation. Et qui peut en parler dignement ici-bas, quand les eaux coulent au milieu des montagnes ? Qu’elles coulent alors, ces eaux, qu’elles coulent au milieu des montagnes ; pendant qu’elles s’écoulent, on peut boire dans cet exil, afin de ne point mourir de soif en chemin. « Les bêtes de la forêt en boiront ». C’est de là que vous venez, c’est de la forêt que vous avez été recueillis. Et de quelle forêt ! Nul homme ne la traversait, parce que nul prophète n’y avait été envoyé. Mais pour construire l’arche, on a coupé des bois dans la forêt ; de là sont venus les bois, de là les bêtes, de là nous tous. Buvez donc, buvez. « Toutes les bêtes des forêts en boiront ». 4. « L’onagre y viendra étancher sa soif ». Par l’onagre le Prophète veut désigner les grands animaux. Qui ne sait pas que l’âne sauvage s’appelle onagre ? Il entend par là ceux qui sont grands et insoumis. Les Gentils n’étaient point assujettis au joug de la loi beaucoup de peuples vivaient à leur manière, promenant çà et là leur orgueil audacieux, comme dans un désert. Il est vrai que tous les animaux sauvages vivent de la sorte, mais l’onagre désigne ici quelque chose de grand. Ils viendront donc étancher leur soif, et les eaux couleront pour eux. C’est là que s’abreuve le lièvre, et que s’abreuve l’onagre le lièvre est petit, l’onagre bien plus grand le lièvre est timide, l’onagre féroce ; tous deux viennent y boire, mais chacun selon sa soif. L’eau ne dit point : Je suffis au lièvre, pour rejeter l’onagre ; elle ne dit pas non plus : Que l’onagre s’approche, mais si le lièvre vient, il sera emporté. Cette eau inspire tant de confiance, coule avec tant de modération, qu’elle abreuve l’âne sans effrayer le lièvre. Voilà qu’on entend la voix sonore de Cicéron, je lis un de ses livres, un de ses dialogues, ou de Platon, ou de quelque autre philosophe. Des ignorants le comprennent-ils ? des hommes d’une médiocre intelligence ? qui oserait porter si haut ses prétentions ? C’est le bruit d’une eau, d’une eau quelque peu trouble, etqui coule avec tant de rapidité, qu’un animal timide comme le lièvre n’ose y monter pour y boire. Qui, au contraire, a entendu : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre (Gen 1,1) » et n’a osé s’approcher pour boire ? Qui entend un psaume, et répond C’est trop élevé pour moi ? À la vérité le psaume que nous expliquons est chargé de symboles, et cependant les enfants mêmes prennent plaisir à l’entendre, Les ignorants s’en approchent pour boire, et nous donner dans leurs chants l’exubérance de cette joie qui les rassasie. Les petits animaux viennent donc à cette eau, comme les grands ; mais les grands y puisent davantage, car : « L’onagre y étanchera sa soif ». Que les petits y viennent puiser ce précepte : « Époux, aimez vos Épouses comme le Christ a aimé son Église. « Que les femmes soient soumises à leurs maris (Eph 5,24-25) ». Voilà pour les petits. On dit un jour au Sauveur : « Est-il permis de renvoyer sa femme, pour tout sujet (Mat 19,3-9) ? » Le Seigneur le défendit, et dit qu’il n’était point permis. « Ne savez-vous pas », ajouta-t-il, « que Dieu, dès le commencement, fit un homme et une femme ? Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a joint ». Puis il dit encore : « Quiconque renvoie sa femme, si ce n’est pour cause de fornication, la rend adultère, et celui qui Épouse la femme renvoyée commet l’adultère (Id 5,32) ». Il resserre le nœud du mariage, ce qui convient à celui qui en est lié : que ne prenait-il garde avant de se lier ? « Êtes-vous lié avec une femme ? Ne cherchez point à vous en délier. N’avez-vous point de femme ? ne cherchez point à vous marier (1Co 7,27) ». Si tu n’es pas encore l’onagre, si tu es dégagé de toute femme, tu peux boire ici comme le lièvre : et toutefois tu n’as point péché en prenant une Épouse. Les disciples, entendant dire au Sauveur, qu’il n’était permis de dissoudre le mariage, que pour le seul cas de fornication, lui demandèrent : « S’il en est ainsi de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier ». Et le Seigneur : « Tous ne comprennent point cette parole (Mat 19,10-12) ». Il est vrai en effet qu’il n’est pas avantageux de se marier, si telle est la condition de l’homme avec la femme ; et pourtant, n’y aurait-il que l’onagre pour boire de ces eaux ? Tous ne comprenant point cette parole, ce n’est pas le grand nombre qui la comprend. Qui donc la comprend ? « L’onagre y viendra étancher sa soif ». Qu’est-ce à dire : « L’onagre y viendra étancher sa soif ? » « Que celui qui peut entendre, entende (Id 12) ». 5. Voici comment continue le texte du psaume : « Les oiseaux du ciel habiteront au-dessus (Psa 104,12) ». Au-dessus de quoi ? des onagres ou plutôt des montagnes ? Voici en effet d’où nous devons chercher un sens : « Les eaux couleront au milieu des montagnes ; tous les animaux des forêts viendront s’y abreuver ; les onagres y boiront à leur soif ; et les oiseaux du ciel habiteront au-dessus ». Il paraît plus convenable, d’entendre par là les montagnes, puisque nous voyons en effet cela dans la création. Les oiseaux du ciel habitent sur les montagnes, et non sur les onagres voilà le sens que nous prendrions, si nous y étions contraints. Nous voyons beaucoup d’oiseaux habiter les montagnes, mais il en est beaucoup aussi pour demeurer dans les plaines, beaucoup dans les vallées, beaucoup dans les bois, beaucoup dans les jardins, tous ne sont point sur les montagnes. Toutefois, il y a des oiseaux qui n’habitent que les montagnes seulement. Cette dénomination désigne quelques âmes tout à fait spirituelles. Ces oiseaux désignent ces âmes élevées, qui volent librement en plein air. La joie de ces oiseaux, c’est la sérénité de l’air, et pourtant ils paissent sur les montagnes ; c’est là qu’ils habitent, Vous connaissez les montagnes, déjà nous en avons parlé. Les Prophètes sont des montagnes, les Apôtres des montagnes, les prédicateurs de la vérité des montagnes. C’est là que doit habiter quiconque veut être spirituel ; qu’il ne s’égare point dans les pensées de son cœur ; qu’il y habite, qu’il s’y élève par ses efforts. Il y a des oiseaux qui ont une signification symbolique. Ce n’est pas en effet sans raison qu’il est dit : « Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle (Psa 103,5) ». Ce n’est pas en vain qu’il est dit d’Abraham qu’« il ne divisa point les oiseaux (Gen 15,10) ». Dans ce sacrifice tout à fait mystérieux, Abraham prit trois sortes d’animaux, un bélier de trois ans, une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, une tourterelle et une colombe. Il partagea le bélier, et en mit les parties vis-à-vis l’une de l’autre. Il partagea la chèvre, et en mit les parties, l’une vis-à-vis de l’autre ; il partagea la génisse, dont il mit les parts dans le même ordre, et l’Écriture ajoute qu’« il ne divisa point les oiseaux (Gen 15,10) ». On remarque aussi que le bélier avait trois ans, la génisse trois ans, la chèvre trois ans : il n’est rien dit de l’âge des oiseaux. Pourquoi, je vous le demande, sinon parce que les oiseaux désignent ces hommes spirituels, qui ne comptent point les années des temps, occupés qu’ils sont des années de l’éternité, et qui s’élèvent au-dessus des choses de cette vie, par la charité, par l’élan de l’esprit ? Tels sont les hommes spirituels qui jugent de tout et ne sont jugés par personne (1Co 2,15) : de là vient qu’ils ne forment aucune secte ni par le schisme, ni par l’hérésie. Le bélier désigne dans l’Église les pasteurs qui conduisent le troupeau. La génisse désigne le peuple juif, qui a porté le joug de la loi, qui lui était pénible. Quant à la chèvre, elle marque l’Église venue de la gentilité, qui bondissait en toute liberté dans ses forêts, et s’y nourrissait de bourgeons amers et sauvages. Les trois années de ces animaux, désignent le troisième âge, ou l’âge de la révélation de la grâce. Le premier âge devança la loi, le second suivit la publication de la loi, et le troisième est l’âge actuel, depuis qué l’on nous prêche le royaume des cieux. Eh quoi donc ? disons-nous que le bélier ne fut point divisé ? Ne s’est-il point trouvé d’évêques fauteurs de schismes et d’hérésies ? Si leurs peuples ne s’étaient point divisés, si la génisse, si la chèvre n’eussent pas été divisées, peut-être eussent-ils rougi de leurs divisions, et fussent-ils rentrés dans le bercail. Les chefs se divisent donc, les peuples se divisent, l’aveugle suit l’aveugle, et tous deux tombent dans la fosse (Mat 15,14). Ils sont en face l’un de l’autre. « Mais les oiseaux ne sont point divisés ». Car les hommes spirituels ne connaissent ni schismes ni divisions. La paix est en eux-mêmes, ils la gardent chez les autres autant qu’ils le peuvent, et quand elle vient à défaillir chez les autres, ils la gardent en eux-mêmes. « S’il y a là un fils de la paix, votre faix reposera sur lui, sinon elle retournera vers vous (Luc 10,6) ». Cet homme n’est-il pas un enfant de la paix ? A-t-il voulu être divisé ? Votre paix retournera sur vous, car Abraham ne divisa point les oiseaux. Viendra la fournaise, car Abraham se tint là jusqu’au soir, et alors il éprouva l’invincible terreur du jugement. Car ce soir est la fin du monde, et cette fournaise le jour du jugement à venir. La fournaise divisa aussi ce qui était divisé (Gen 15,9-17). En passant par le milieu elle voit des parties à droite et d’autres à gauche. Il y a donc des hommes charnels, qui sont néanmoins dans le giron de l’Église, d’autres qui vivent d’une certaine manière choisie par eux, et nous font craindre pour eux la séduction des hérétiques. Tant qu’ils sont charnels, ils sont divisibles, « Abraham ne divisa point les oiseaux », mais on divise les hommes charnels. « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels ». Et comment leur prouve-t-il que les hommes charnels se divisent ? Écoutez ce qu’il ajoute : « Quand chacun de vous dit : Moi je suis à Paul, moi je suis à Apollo, moi à Céphas, n’êtes-vous point charnels, et ne marchez-vous pas à la manière de l’homme (1Co 1,12-13 ; 3,1-15) ? » Je vous en supplie, mes frères, écoutez, et mettez à profit : secouez tout ce qu’il y a de charnel en vous, passez à l’état de colombe et de tourterelle. Car les oiseaux ne furent point divisés. Mais quiconque demeurera charnel, quiconque vivra d’une manière qui convient aux personnes charnelles, sans toutefois se retirer du giron de l’Église, ni céder aux séductions de l’hérésie pour passer au parti contraire, la fournaise viendra pour lui, et sans la fournaise il ne peut être mis à droite. S’il ne veut passer par la fournaise, qu’il devienne tourterelle ou colombe. Que celui qui peut comprendre comprenne. S’il n’en est pas ainsi, et « qu’il bâtisse sur le fondement avec du bois, du foin, de la paille » ; s’il élève sur le fondement de la foi, l’édifice des convoitises charnelles, mais en conservant le Christ à sa base, en lui donnant dans le cœur la première place, en ne lui préférant rien autre chose ; on supporte ces sortes de personnes, on les tolère : viendra la fournaise qui brûlera le bois, le foin et la paille : « Mais lui, sera sauvé, et néanmoins comme en passant par le feu (1Co 1,12-13 ; 3,1-15) ». Tel sera l’effet de la fournaise, de mettre les uns à gauche, et ceux qu’elle aura épurés à la droite. « Abraham ne divisa point les oiseaux ». C’est aux oiseaux à voir s’ils sont des oiseaux, à demeurer sur les montagnes. Ils ne doivent point suivre leurs pensées altières comme ceux dont il est dit : « Ils ont ouvert leur bouche contre le ciel2 ». Qu’ils reposent sur les montagnes pour n’être pas emportés par les vents. Ils ont l’autorité des saints : qu’ils reposent sur les montagnes, sur les Apôtres, sur les Prophètes. C’est là que doivent habiter de tels oiseaux, qui trouvent sur les montagnes des rochers, ou la solidité des préceptes divins, De même en effet que cette pierre unique est le Christ, le Verbe de Dieu, de même plusieurs verbes ou paroles de Dieu, sont plusieurs pierres, et ces pierres sont des montagnes. Vois les oiseaux qui habitent ces lieux : « Les oiseaux du ciel y habiteront ». 6. Ne va point t’imaginer, toutefois, que ces oiseaux du ciel suivent leur propre sentiment ; vois ce que dit le psaume : « Leurs voix retentiront du milieu des pierres (Psa 73,9) ». Si je vous disais maintenant : Croyez, voilà ce que dit Cicéron, ce que dit Platon, ce que dit Pythagore, qui d’entre vous ne rirait de moi ? Je serais alors un oiseau dont la voix ne retentirait point de la pierre. Que devrait me dire chacun d’entre vous ? Que devrait me dire quiconque a entendu cette parole : « Anathème à quiconque vous annonce un évangile autre que celui que vous avez reçu (Gal 1,9) ? » À quoi bon me parler de Platon, de Cicéron, de Virgile ? Tu as devant toi les pierres des montagnes, fais entendre la voix du milieu de ces pierres. « Leurs voix retentiront du milieu des pierres ». Qu’on écoute ceux qui écoutent la pierre ; qu’on les écoute, parce que dans toutes ces pierres, c’est la pierre que l’on écoute : « La pierre était en effet le Christ (1Co 10,4) ». Qu’on écoute avec empressement ceux qui font entendre leur voix du milieu des pierres, rien n’est plus mélodieux que la voix de ces oiseaux. Ils chantent, et les pierres en retentissent : ils chantent, les hommes spirituels ont des colloques spirituels ; les pierres en retentissent, l’Écriture leur rend témoignage. C’est ainsi que les oiseaux font entendre leurs voix du milieu des pierres, et habitent les montagnes. 7. Mais à ces montagnes et à ces pierres d’où vient la voix ? Pour avoir la rosée des saintes Écritures, nous avons recours à l’apôtre saint Paul. Mais à lui d’où vient cette rosée ? Nous recourons à Isaïe. Mais où Isaïe va-t-il la puiser ? Ecoute : « De ses hauteurs Dieu arrose les montagnes (Psa 104,13) ». Qu’un homme, un païen, un incirconcis vienne à nous, pour embrasser la foi du Christ, nous lui donnons le baptême, sans le ramener aux œuvres de la loi. Qu’un juif nous demande pourquoi nous en agissons de la sorte, nous faisons retentir la pierre, et nous disons : Voilà ce qu’a fait Pierre, ce qu’a fait Paul, nous faisons retentir nos voix du milieu des pierres. Mais cette pierre, ou plutôt Pierre, la grande montagne, quand il priait et avait sa vision, recevait la rosée d’en haut. L’apôtre saint Paul dit aux Gentils : « Si vous recevez la circoncision, le Christ ne vous servira de rien (Gal 5,2) ». Ainsi dit Paul, cette montagne élevée : voilà ce que nous disons après lui, et parlant du milieu de la pierre. Que Dieu arrose d’en haut cette pierre. Car elle était encore dans la rudesse de l’infidélité, lorsque le Seigneur, pour l’arroser de ses hauteurs, afin qu’il en coulât des eaux dans les vallées, lui cria : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (Act 9,4) ? » Il ne lui lit point un Prophète, il ne lui cite point un Apôtre, une montagne aussi élevée eût dédaigné tout cela ; Dieu donc l’arrosa de ses hauteurs, et aussitôt qu’il fut arrosé, il voulut couler : « Seigneur », dit-il, « que faut-il que je fasse (Id 6) ? » Prenez cette montagne, prenez cette pierre, d’où vous pouvez faire éclater votre voix, prenez-la, et voyez comme elle est arrosée d’en haut, comme l’eau en jaillit dans les parties basses. Vois ces deux vérités dans un même passage : « Que nous soyons hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu ; que nous soyons calmes, c’est pour vous (2Co 5,13) ». Ce qu’il dit ici : « Nous sommes ravis en esprit », c’est là que vous ne pouvez atteindre. Nous nous élevons bien au-dessus de tout ce qui est charnel, tandis que vous êtes charnels encore. C’est donc pour Dieu que nous sommes ravis en esprit, et ce que nous voyons dans ces ravissements, nous ne pouvons le redire. « C’est là que nous avons entendu de ces ineffables paroles, qu’un homme ne peut répéter (2Co 12,4) ». Quoi donc, diront ces hommes charnels, ces lièvres, ne serons-nous donc point arrosés, nous aussi ? rien ne nous arrivera-t-il ? Comment alors Dieu fait-il jaillir ses fontaines dans les vallées ? Comment ces eaux passeront-elles au milieu des montagnes ? C’est à quoi répond saint Paul : « Soit que nous soyons calmes, c’est pour vous ». Pourquoi ? Qui voulons-nous imiter en cela ? « C’est la charité de Jésus-Christ qui nous presse (Id 5,13-14) », dit l’Apôtre. O toi, qui es participant du Verbe, toi spirituel aujourd’hui, hier encore charnel, dédaignerais-tu de te rabaisser jusqu’au niveau des hommes charnels, quand le Christ s’est fait chair pour habiter parmi nous (Jn 1,14) ? 8. Bénissons donc le Seigneur, et chantons celui qui de ses hauteurs arrose les montagnes. Cette rosée descendra de là sur la terre, et ce qu’il y a de plus bas sera rassasié ; car le Prophète ajoute : « La terre sera u rassasiée du fruit de vos œuvres ». Qu’est-ce à dire, « du fruit de vos œuvres ? » « Que nul ne se glorifie dans ses œuvres, mais que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur (1Co 1,31) ». Si elle est rassasiée, c’est par votre grâce ; et qu’elle ne dise point que la grâce lui a été donnée à cause de ses mérites. Si c’est une grâce, elle est donnée gratuitement ; si Dieu la donnait en échange des œuvres, elle serait une récompense (Rom 4,4-5). Reçois donc gratuitement, puisque d’impie tu es devenu juste. « La terre sera rassasiée du fruit de vos œuvres ». 9. « Il produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme (Psa 104,14) ». Cela est vrai, je le vois, je reconnais la création ; la terre produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme. Mais le Seigneur a d’autres animaux désignés par cette parole : « Vous ne lierez point la bouche au bœuf qui foule le grain ». Un de ces bœufs mystérieux s’écrie : « Dieu se met-il donc en peine des bœufs ? » C’est pour nous que l’Écriture tient ce langage. Comment donc la terre produit-elle du foin pour les bêtes de somme ? « C’est que Dieu a réglé que ceux qui prêchent l’Évangile, doivent vivre de l’Évangile ». Il a envoyé des prédicateurs, et leur a dit : « Mangez tout ce que l’on vous présentera, car l’ouvrier est digne de son salaire (Luc 10,7-8) ». Après leur avoir dit : « Mangez ce que l’on mettra devant vous » ; de peur qu’ils ne répondent : Irons-nous donc, lorsque nous aurons faim, nous présenter à la table des hommes, nous commandez-vous cette effronterie ? Non, dit le Sauveur, ce n’est point un don qui vous sera fait, mais une récompense que vous recevrez. Une récompense de quoi ? Que donnent-ils ? Que reçoivent-ils ? Ils donnent le spirituel, ils reçoivent le temporel. Ils donnent de l’or et reçoivent du foin. « Car toute chair n’est que foin, tout éclat de la chair n’est que la fleur d’une herbe (Isa 40,6) ». Tous ces biens temporels, qui sont chez toi abondants et superflus, ne sont que le foin des animaux. Pourquoi ? Parce que ce sont des biens charnels. Écoute à quels animaux ils servent de nourriture : « Si nous avons semé des biens spirituels, est-ce beaucoup de recueillir quelque peu, de vos biens du temps ? » Voilà ce que disait l’Apôtre, ce prédicateur si laborieux, si courageux, si infatigable, qui rendait même à la terre son foin. « Pour moi, dit-il, je n’ai fait aucun usage de tout cela ». Il montre ce qu’on lui doit, sans l’accepter néanmoins, mais sans condamner ceux qui recevaient ce qui leur était dû. Ils eussent été condamnables d’accepter ce qui n’était point dû, mais non d’accepter leur récompense : bien que pour lui, il abandonne cette récompense. Qu’un homme te remette ce que tu dois, tu n’en es pas moins débiteur envers un autre ; en ce cas, tu ne serais plus une terre arrosée, et produisant du foin pour les animaux. « La terre sera rassasiée de tes fruits ; elle produira du foin pour les bêtes de somme ». Quant à toi, ne sois point stérile, produis du foin pour les bêtes de somme ; si elles ne veulent pas de ton foin, ne sois pas stérile pour cela. Tu reçois des biens spirituels, donne dès biens temporels : on doit la solde au milicien, donne-lui sa solde, tu es l’intendant du Christ. « Qui marche à la guerre à ses propres dépens ? Qui plante une vigne sans en goûter le fruit ? Qui fait paître le troupeau, sans avoir « quelque part à son lait ? » Je ne vous tiens pas ce langage pour que vous en agissiez de la sorte à mon égard. S’il se trouve un milicien pour remettre sa solde à l’intendant, que l’intendant paie toujours la solde. Et pour parler avec David, ce sont des bêtes de somme ; or : « Ne liez pas la bouche au bœuf qui foule le grain (Deu 24,4). La terre produit du foin pour les bêtes de somme » ; et comme pour expliquer cette parole, il ajoute : « Et des plantes pour le service des hommes ». De peur que tu ne comprennes point ces paroles : que « la terre produit du foin pour les bêtes de somme ». Il les explique en répétant ce qu’il a dit d’abord. Ce qu’il avait appelé « foin », il l’appelle ensuite « une herbe », et ce qu’il appelait « bêtes de somme », il l’appelle « service de l’homme ». C’est donc pour la servitude, et non pour la liberté. Que devient cette parole : « Vous êtes appelés à la liberté (Gal 5,13) ? » Mais écoute le même Apôtre : « Libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous, pour les gagner en plus grand nombre (1Co 9,7-19) ». À qui dit-il : « Vous êtes appelés à la liberté ? » Que dit-il ensuite ? « Gardez-vous seulement d’abuser de cette liberté pour vivre selon la chair ? Mais assujettissez-vous les uns aux autres par la charité (Gal 5,13) ». Le voilà qui asservit ceux qu’il appelait tout à l’heure à la ’liberté ; toutefois ils ne sont point assujettis par condition, mais par la rédemption du Christ, non par la nécessité, mais par la charité, « Assujettissez-vous les uns aux autres par la charité », dit saint Paul. Nous sommes serviteurs du Christ, me répondra quelqu’un, mais non de la populace, non des hommes charnels, non des faibles, Tu n’es vraiment serviteur du Christ, qu’en servant ceux dont le Christ a été serviteur. N’est-il pas dit de lui, qu’« il a été le serviteur de plusieurs ? » Le Prophète l’a dit, et on ne peut l’entendre que du Christ. Écoutons cependant ce qu’il dit lui-même dans l’Évangile : « Quiconque veut être le plus grand, sera votre serviteur (Mat 20,16) ». Il te fait donc mon serviteur, celui qui t’a fait libre par son sang. Parlez-nous de la sorte, et vous direz vrai. Écoute un autre passage : « Nous sommes vos serviteurs par Jésus-Christ (2Co 4,5) ». Aimez donc vos serviteurs, mais serviteurs dans le Christ. Qu’il nous donne d’être de bons serviteurs. Car, de gré ou de force, il nous faut servir : et si nous servons volontairement, nous servons par charité, non par nécessité. Car cet orgueil des serviteurs se soulevait en quelque sorte à cette parole du Seigneur : « Quiconque voudra être le plus grand parmi vous sera votre serviteur ». Déjà les fils de Zébédée lui avaient demandé les premières places : l’un voulait s’asseoir à sa droite et l’autre à sa gauche, et ils faisaient demander par leur mère ce qu’ils désiraient. Sans leur refuser ces places, le Seigneur leur montra cette vallée de larmes, comme pour leur dire : Voulez-vous venir où je suis moi-même ? venez par le même chemin. Qu’est-ce à dire, par le même chemin ? Par l’humilité. Je suis venu d’en haut, et c’est de si bas que je remonte : je vous ai trouvés sur la terre, et vous prétendez voler avant d’avoir pris des forces : nourrissez-vous d’abord, fortifiez-vous, et supportez votre nid. Que dit-il ? Comment rappeler à l’humilité ces disciples qui recherchent déjà la grandeur ? « Pouvez-vous boire le calice que je « boirai moi-même ? » Et eux, orgueilleux jusque dans la réponse : « Nous le pouvons », dirent-ils ; de même que Pierre dira plus tard : « Je vous suivrai jusqu’à la mort ». Il montre du courage, mais jusqu’à ce qu’une femme dise : « Celui-ci était aussi avec eux (Mat 26,35-69) ». « Nous le pouvons », disent les deux frères. « Pouvez-vous ? Nous pouvons ». Quant au Christ : « Vous boirez à la vérité mon calice », bien que vous ne le puissiez maintenant : « Vous le boirez » néanmoins : comme le Sauveur avait dit à Pierre : « Tu ne saurais me suivre » aujourd’hui ; tu me suivras plus tard (Jn 13,36). Vous boirez à la vérité mon calice ; mais quant à vous asseoir à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner (Mat 20,20-27) ». Qu’est-ce à dire : « Il ne m’apparut tient pas de vous le donner ? » Il ne m’appartient pas de le donner à des orgueilleux. Or, vous êtes orgueilleux, vous à qui je m’adresse ; et dès lors : « Il ne m’appartient pas de vous le donner ». Mais, diront-ils, nous deviendrons humbles. Vous ne serez donc plus ce que vous êtes, et c’est à vous tels que vous êtes que j’ai parlé. Je n’ai point dit que je ne le donnerai pas aux humbles, mais bien : Je ne le donnerai pas aux superbes. Or, que l’orgueilleux devienne humble, il n’est plus ce qu’il était, 10. Donc les prédicateurs du Verbe sont tout à la fois, selon les Écritures, bêtes de somme, et esclaves. Dès qu’elle est arrosée, que la terre produise, « du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Car le fruit désiré, c’est que l’on, puisse faire ce qui est prescrit dans l’Évangile : « Afin qu’ils puissent vous recevoir dans les tabernacles éternels ». Vois ce que tu peux faire du foin, acheter à un prix aussi vil. « Afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (Luc 16,9) ». Afin qu’ils vous reçoivent où ils seront eux-mêmes. Pourquoi ? « Parce que recevoir un juste, au nom du juste, c’est recevoir la récompense du juste ; et recevoir un Prophète, au nom du Prophète, c’est recevoir la récompense du Prophète ; et quiconque donnera un verre d’eau froide au nom d’un disciple et au moindre d’entre les miens, je vous le déclare, celui-là ne perdra point sa récompense (Mat 10,41-42) ». Quelle récompense ne perdra-t-il point ? Ils vous recevront dans les tabernacles éternels. Qui, dès lors, ne se hâterait point ? qui ne courrait avec ardeur à ces récompenses ? Si vous êtes une terre, soyez arrosés du fruit des œuvres de Dieu, et ne dites point : Il n’y a personne envers qui nous puissions agir en charité ; nos prédicateurs, ces bœufs mystérieux qui foulent le grain, ces hommes qui nous servent, n’ont aucun besoin de nous. Cherche néanmoins, de peur qu’un seul n’en ait besoin ; et qu’enfin ; celui qui n’a aucun besoin, trouve en toi de quoi refuser. Car il accueillera toujours ta bonne volonté quand tu recevras sa paix. Car s’il ne cherche point le don, il cherche néanmoins le fruit (Phi 4,17). Cherche donc, de peur que quelqu’un ne se trouve dans le besoin ; et ne dis point : Je donnerai, s’il me demande. Tu attends qu’il te demande ? Peux-tu traiter le bœuf du Seigneur, comme le mendiant qui passe à ta porte ? Tu donnes à ce dernier quand il te demande, ainsi qu’il est écrit : « Donne à quiconque te demande (Luc 6,30) ». Mais qu’est-il écrit de tout autre ? « Bienheureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent (Psa 41,2) ». Cherche à qui donner : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent », qui devance la prière du mendiant. Ainsi il est parmi vous des soldats du Christ, pressés par le besoin au point de mendier. Prenez garde qu’ils ne vous jugent, avant de vous solliciter. Comment, dites-vous, m’en informer ? Soyez curieux, ayez de la prévoyance ; voyez, examinez la vie de chacun, comment il subsiste, quel est son revenu : c’est là une curiosité qui n’est point répréhensible. Tu seras alors une terre, « qui produira du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Sois curieux, et comprends les besoins du pauvre et de l’indigent. Voici que l’un vient à toi pour demander ; préviens l’autre, afin qu’il ne demande point. De même qu’il est dit de l’un : « Donne à quiconque te demande » ; il est dit de l’autre : « Que ton aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu rencontres un juste pour la lui donner ». Il faut donner, il est vrai, aux pauvres qui vous demandent, puisque Dieu ne détourne point de ces mendiants nos aumônes, et que le Christ nous dit : « Si vous faites un festin, appelez-y les aveugles, les boiteux, les malades, ceux qui n’ont point de quoi vous rendre, et Dieu vous le rendra à la résurrection des justes (Luc 14,13-14) ». Invite-les donc, nourris-les : mange, quand ils mangent ; réjouis-toi quand ils sont rassasiés, car ils se rassasient de ton pain, et toi de la justice de Dieu, Qu’on ne vienne point me dire, que le Christ a commandé de donner au serviteur de Dieu, mais pas au mendiant. Loin de là ; cette maxime est impie. Donne à l’un, mais encore plus à l’autre. L’un demande, et dans la prière de celui qui demande, vous savez à qui donner ; quant à l’autre, moins il demande, et plus tu dois veiller à prévenir sa demande : peut-être même, sans rien te demander aujourd’hui, te condamnera-t-il un jour. Ayez donc, mes frères, une sainte curiosité pour toutes ces indigences, et vous trouverez dans l’indigence bien des serviteurs de Dieu ; il s’agit seulement de vouloir les trouver. Mais vous aimez l’excuse ; comme vous êtes bien aises de dire : Nous ne savions pas ; voilà pourquoi vous ne trouvez point. 11. Le Seigneur avait lui-même une bourse (Jn 13,29), où l’on mettait ce qui était nécessaire pour subsister ; et l’on gardait de l’argent pour son usage et l’usage de ceux qui le suivaient ; et il n’est pas faux de dire de lui avec l’Évangile : « Il eut faim (Mat 15,2 ; 21,18) ». C’est pour toi qu’il voulut avoir faim, de peur que tu ne sois réduit à la faim en celui qui est devenu pauvre, de riche qu’il était, afin que nous fussions enrichis de sa pauvreté (2Co 8,9). Il avait donc une bourse, et il est dit de quelques saintes femmes, qu’elles le suivaient dans ses courses évangéliques, et qu’elles l’entretenaient de leur bien propre. Ces femmes sont nommées dans l’Évangile, et il y avait avec elles l’Épouse d’un certain Chuza, intendant de la maison d’Hérode (Luc 8,3). Vois ce qui se passait alors. Paul devait venir, ne demandant rien de semblable, et remettant toute paie aux intendants. Mais comme un grand nombre d’infirmes devaient exiger cette solde, voilà que le Christ personnifie en lui les infirmes. Paul agit-il plus généreusement que le Christ ? Le Christ est plus généreux, parce qu’il est plus miséricordieux. Il voyait que Paul refuserait un jour ces soulagements, mais il ne voulut pas condamner ceux qui les exigeraient, et il donna l’exemple aux plus faibles. De même, prévoyant que plusieurs accepteraient les douleurs et iraient avec joie au martyre, qu’ils tressailliraient dans les souffrances, qu’ils seraient forts et produiraient cent pour un dans les greniers du Père céleste, mais prévoyant aussi que bien des faibles se troubleraient aux approches de la passion, il voulut, dans sa propre passion, se les identifier à lui-même, afin qu’ils ne fussent point abattus, mais qu’ils conformassent leur volonté à la volonté de Dieu ; aussi dit-il : « Mon âme est triste jusqu’à la mort » ; et ensuite : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Il parle d’abord comme l’infirme, afin de montrer à l’infirme ce qu’il doit faire : « Toutefois, ô mon père, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez (Mat 26,38-39) ». Ainsi donc, de même que dans sa passion, le Christ a voulu se revêtir de la personne des faibles, qui ne laissent point d’être ses membres ; et qu’il n’a pas été dit en vain : « Vos yeux ont vu toutes mes imperfections, leur nombre est consigné dans votre livre (Psa 139,18) » ; de même il est revêtu de la personne des pauvres, quand il a tenu une bourse, et a en quelque sorte exigé la solde qu’il ne demandait point, mais qu’on avait soin de lui donner. Zachée le reçoit, et en tressaille de joie (Luc 19,6). À qui doit profiter cette réception ? Au Christ ou à Zachée ? En vérité, si Zachée ne le recevait point, le Créateur du monde n’aurait-il donc point où demeurer ? Ou si Zachée ne lui donnait point à manger, serait-il dans l’indigence, celui qui avec cinq pains nourrit tant de milliers d’hommes ? Recevoir donc un saint, c’est un avantage pour celui qui reçoit, et non pour celui qui est reçu. Pendant une famine Élie n’était-il pas nourri ? Un corbeau ne lui apportait-il point du pain et de la viande, la créature servant ainsi le serviteur de Dieu (1Ro 17,6) ? Et pourtant ce Prophète fut envoyé chez une veuve, non pour que le soldat, mais pour que l’intendant reçût une solde. 12. Nous le disions donc, mes frères, le Seigneur avait une bourse d’où l’on tirait pour nourrir les pauvres, et néanmoins quand il dit à Judas, qui devait le trahir : « Fais promptement ce que tu fais » ; les autres, ne comprenant point ce qu’il disait, crurent qu’il lui ordonnait de préparer au pauvre quelque aumône. Car Judas tenait l’argent, au témoignage de l’Évangile (Jn 13,27-29). Cette pensée eût-elle pu venir aux disciples, si le Seigneur n’eût eu cette coutume ? Sur ces deniers qu’on lui donnait et que l’on mettait en bourse, il y avait une part pour les pauvres, que Dieu nous apprend à ne point mépriser. Mais si tu ne méprises point ce pauvre, combien moins dois-tu mépriser ce bœuf mystérieux qui foule dans l’aire de l’Église ? Combien moins son serviteur ? S’il n’a pas besoin de nourriture, il lui faut peut-être un vêtement. S’il n’a pas besoin de vêtement, il lui faut peut-être un abri, peut-être construit-il une Église, ou fait-il dans la maison de Dieu quelque réparation urgente. Il attend que tu le comprennes, que tu aies l’intelligence du pauvre et de l’indigent. Mais toi, comme une terre dure, pierreuse, sans rosée, ou arrosée vainement, tu te réserves cette excuse : Je ne savais rien de cela, je l’ignorais complètement, nul ne m’en a parlé. Nul ne te l’a dit ? Mais Jésus-Christ ne cesse de dire, mais le Prophète ne cesse de dire : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent (Psa 41,2) ». Tu ne vois point si la caisse de ton pasteur est vide ? Mais tu vois du moins cette église qui s’élève, et où tu dois aller prier. Ne frappe-t-elle pas tes regards ? À moins peut-être, mes frères, que vous ne croyiez que vos pasteurs thésaurisent : et moi, j’en connais un bon nombre qui, loin de thésauriser, n’ont pas de quoi vivre tous les jours, et dont on ne soupçonne pas le besoin : et vous les trouveriez, si vous le vouliez, si vous y apportiez quelque attention, quelque vigilance, afin de donner du fruit, comme une bonne terre. J’ai dit à ce sujet tout ce que j’ai pu, et autant que j’ai pu. Je me persuade que je suis assez connu de vous, comme dit saint Paul, et que vous ne croyez point que j’aie parlé de la sorte pour attirer sur moi vos largesses. Dieu veuille que, je n’aie point parlé en vain ; Dieu veuille que vous soyez une terre bien arrosée, et non une terre pierreuse comme les Juifs, qui méritèrent de recevoir la loi sur des tables de pierre ; mais une terre fertile, une terre arrosée qui produit pour le laboureur. Ils donnaient la dîme, ces hommes au cœur de pierre, comme le marquaient leurs tables de pierre. Vous soupirez, et cependant rien ne sort. Si vous gémissez, soyez en travail, et si vous êtes en travail, enfantez. Pourquoi ces vains gémissements, ces gémissements stériles ? Vos entrailles se déchirent, et ce qui est à l’intérieur ne paraîtra-t-il point ? « Dieu, de ses hauteurs, arrose les montagnes, et la terre sera rassasiée du fruit de ses œuvres ». Bienheureux ceux qui écoutent ces vérités, bienheureux ceux qui les écoutent avec fruit, bienheureux ceux qui ne chantent pas en vain : « La terre sera rassasiée du fruit de vos œuvres : c’est vous qui produisez le foin pour les bêtes de somme, et les plantes pour le service des hommes ». Pourquoi ? « Afin de tirer le pain de la terre ». Quel pain ? le Christ. De quelle terre ? de Pierre, de Pan !, des autres dispensateurs de la vérité. Écoute que c’est bien une terre : « Nous avons ce trésor », dit saint Paul, « dans des vases d’argile, afin qu’on reconnaisse l’éminence de la force de Dieu (2Co 4,7) ». « Il est le pain descendu du ciel (Jn 6,41) », afin d’être tiré de la terre, quand il est annoncé par la voix de ses serviteurs. La terre produit du foin, afin de tirer le pain de la terre. Quelle terre produit du foin ? Les peuples pieux, les peuples fidèles. De quelle terre doit-on tirer le pain ? Ce pain est le Verbe qui doit nous venir par les Apôtres, par les dispensateurs des sacrements de Dieu, pendant qu’ils vivent sur la terre, et qu’ils ont un cœur terrestre. 13. « Et le vin qui réjouit le cœur de l’homme (Psa 104,15) ». Que nul ici ne se promette l’ivresse, ou plutôt que tout homme se prépare à l’ivresse. « Quelle splendeur dans votre coupe enivrante (Psa 23,5) ! » Nous ne disons point : Que nul ne s’enivre. Au contraire, enivrez-vous, mais voyez à quel calice. Si vous vous enivrez au splendide calice du Seigneur, cette ivresse paraîtra dans vos œuvres, elle paraîtra dans l’amour sacré de la justice, elle paraîtra dans le ravissement de votre esprit, transporté de la terre au ciel. « Et l’huile qui parfume son visage ». Je vois quel fruit produit la terre, puisqu’elle produit du foin pour les bêtes de somme. Ils ne vendent point ce qu’ils donnent, car ils ne vendent point l’Évangile : ils donnent gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement. Ils se réjouissent de vos bonnes œuvres, parce qu’elles vous sont utiles : car ils ne recherchent point ce que vous leur donnez, mais le fruit que vous en tirez. Qu’est-ce en effet que la face embellie par l’huile ? C’est la grâce de Dieu, un certain éclat qui rejaillit au-dehors, comme l’a dit l’Apôtre : « L’esprit est donné à chacun pour la manifestation (1Co 12,7) ». Une certaine grâce qui se transmet d’un homme à un autre, et leur concilie un saint amour, prend le nom d’huile à cause de son éclat divin : et comme elle a paru dans le Christ d’une manière suréminente, tout l’univers l’embrasse d’un saint amour. Autrefois méprisé sur la terre, il est aujourd’hui adoré dans le monde entier : « Car à lui appartient l’empire, et il dominera les nations (Psa 22,29) ». Telle est aujourd’hui l’effusion de sa grâce, que beaucoup qui ne croient pas en lui, le bénissent, et s’excusent de ne point croire en lui, parce qu’il commande ce que l’on ne peut accomplir. Les louanges les retiennent, eux qui sévissaient avec outrage. Il a néanmoins l’amour de tous, la bénédiction de tous, parce qu’il est le Christ, ou l’oint par excellence. Car Christ signifie oint ; du chrême divin est venu le nom de Christ Messie, en hébreu, signifie Christ en grec, et oint en latin. Mais le Christ oint tout son corps. Tous ceux qui viennent à lui reçoivent sa grâce, et l’huile embellit leur face. 14. « Et que le pain fortifie le cœur de l’homme (Id 103,16) ». Le Prophète nous force en quelque sorte à comprendre quel est ce pain. Ce pain visible que nous mangeons ne fortifie que l’estomac, que les entrailles ; il est un autre pain qui fortifie le cœur, parce qu’il est le pain du cœur. Déjà plus haut, le Prophète avait dit, en parlant du pain : « Afin de tirer le pain de la terre », mais il n’avait point dit quel était ce pain. « Et le vin réjouit le cœur de l’homme ». Il semble parler ici d’un vin spirituel ; car tel est le vin qui réjouit le cœur de l’homme. On pouvait croire toutefois qu’il n’est question que d’un vin ordinaire, car ceux qui en sont enivrés paraissent avoir la joie au cœur. Puissent-ils avoir une joie véritable, et non une joie querelleuse ! Mais, diras-tu, quoi de plus joyeux qu’un homme ivre ? Et aussi quoi de plus insensé ? Quoi de plus irascible ? Il est donc un vin qui réjouit le cœur de l’homme, et qui n’a pas d’autre effet, Mais ne t’imagine pas que l’on peut parler ainsi d’un vin spirituel, et non d’un pain, car le Psalmiste nous montre aussi que ce pain est spirituel encore, quand il nous dit : « Et que le pain fortifie le cœur de l’homme ». Il faut donc l’entendre du pain aussi bien que du vin, en avoir une faim intérieure, comme une soif intérieure. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés (Mat 5,6) ». Ce pain c’est la justice, ce vin c’est la justice : c’est la vérité, et la vérité c’est le Christ (Jn 25,6). « Je suis », dit-il, « le pain de la vie, descendu du ciel (Id 6,41) » Et encore : « Je suis la vigne, vous les sarments (Id 15,5). Et que le pain affermisse le cœur de l’homme ». 15. « Les arbres des campagnes seront rassasiés » : de cette même grâce tirée de la terre. « Les arbres des campagnes » sont la populace chez les peuples. « Et les cèdres du Liban qu’il a plantés (Psa 104,16) ». Les cèdres du Liban désignent les puissants du siècle, qui seront aussi rassasiés. Le pain, le vin, l’huile du Christ sont parvenus aux hommes puissants, aux nobles, aux rois ; les arbres des champs sont rassasiés. Les humbles furent tout d’abord rassasiés, ensuite les cèdres du Liban, mais les cèdres que Dieu lui-même a plantés : les cèdres pieux, les âmes fidèles et religieuses, voilà ceux qu’il a plantés. Quant aux impies, ce sont aussi des cèdres du Liban ; car « le Seigneur brisera ces cèdres du Liban (Id 28,5) ». Le Liban est une montagne, et ces arbres sont, à la lettre, des arbres très élevés et qui vivent bien longtemps. Or, Liban veut dire blancheur, comme nous le disent ceux qui ont parlé des étymologies. Liban signifie donc blancheur : et aujourd’hui tout paraît d’une blancheur éclatante, tout est brillant de pompes et de magnificence. Mais il y a là des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, et ces mêmes cèdres seront rassasiés. « Car tout arbre », dit le Sauveur, « que mon Père céleste n’a point planté, sera arraché (Mat 15,13). Et les cèdres du Liban qu’il a plantés ». 16. « C’est là que les oiseaux font leurs nids. La maison des foulques leur sert de guide (Psa 104,17) ». Où les oiseaux feront-ils leurs nids ? Dans les cèdres du Liban. Déjà nous savons ce que signifient les cèdres du Liban, ceux qui tiennent dans le monde un rang distingué par la noblesse de leur origine, par leurs dignités, par leurs richesses, De tels cèdres sont aussi rassasiés, ceux-là que le Seigneur a lui-même plantés. C’est dans leurs branches que les passereaux font leurs nids. Quels passereaux ? Tous les oiseaux qui volent dans les airs sont des passereaux, mais ce nom désigne plus spécialement de petits oiseaux. Il est donc des hommes spirituels qui font leurs nids sur les cèdres du Liban ; c’est-à-dire qu’il y a quelques serviteurs de Dieu qui comprennent cette parole de l’Évangile : « Laisse-là tous tes biens » ; ou : « Vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi (Mat 19,21) ». Ce ne sont pas les grands seulement qui ont entendu cette parole, mais les petits aussi l’ont entendue, les petits ont voulu l’accomplir et devenir spirituels, renoncer au mariage, n’être point distraits par les soins des enfants, n’être assujettis à aucune demeure particulière, mais embrasser une certaine vie commune. Dès lors, qu’ont-ils abandonné, ces passereaux ? Car les petits dans le monde ressemblent à des passereaux. Qu’ont-ils abandonné ? Quel sacrifice considérable ont-ils pu faire ? Celui-ci se donne àDieu, et laisse la chétive maison paternelle, à peine un lit et un coffre. Il se donne à Dieu néanmoins et devient passereau, il s’éprend des biens spirituels. Cela est bien, fort bien ; loin de nous tout sarcasme, ne lui disons pas : Tu n’as rien laissé. Mais que celui qui laisse beaucoup ne s’enorgueillisse point, Quand Pierre suivit le Sauveur, que put-il abandonner, lui, simple pêcheur, nous le savons ? Que purent quitter et André son frère, et les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, pêcheurs aussi (Mat 15,18-21) ? Et pourtant que dirent-ils ? « Voilà que nous avons tout quitté pour vous suivre (Id 19,27) ». Or, le Seigneur ne lui dit point : As-tu donc oublié, ô Pierre, combien tu étais pauvre ; et qu’as-tu abandonné, pour recevoir le monde entier en échange ? Il quitta beaucoup, mes frères, oui beaucoup, parce qu’il ne quitta pas seulement ce qu’il avait, mais ce qu’il désirait avoir. Quel pauvre ne s’élève point par les espérances de cette vie ? Qui ne cherche à grossir chaque jour ce qu’il possède ? Tel est le désir qu’on sacrifie : le borner quand il s’étend à l’infini, n’est-ce donc rien quitter ? Pierre a ainsi abandonné le monde entier pour recevoir le monde entier. Ne possédant rien et néanmoins possédant tout (2Co 6,10), dit saint Paul. Voilà ce que font beaucoup d’autres ; ce que font ceux qui ont peu, qui viennent à nous et sont des passereaux utiles. Ils paraissent peu, parce qu’ils n’ont rien de l’élévation du monde. Ils font leur nid sur les cèdres du Liban. Les cèdres du Liban sont les grands, les riches, les puissants du siècle, qui n’entendent qu’en tremblant cette parole : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent (Psa 12,2) », qui ne voient qu’avec mépris leurs richesses, leurs maisons de campagne, ces biens superflus, vaines pompes du monde, et qui les donnent aux serviteurs de Dieu, qui donnent leurs champs, leurs jardins, qui bâtissent des églises, des monastères, y rassemblent des passereaux, lesquels peuvent ainsi construire leurs nids sur les cèdres du Liban. Qu’ils soient donc rassasiés, « ces cèdres du Liban, que le Seigneur a plantés, et où les passereaux doivent faire leurs nids ». Voyez s’il n’en est pas ainsi dans tout l’univers ; ce n’est point de le croire que je parle ainsi, mais bien de le voir, et déjà l’expérience m’a donné l’intelligence. Interrogez les terres les plus lointaines, vous qui les connaissez, et voyez sur combien de cèdres du Liban les passereaux dont je vous ai parlé ont fait leur nid. 17. Toutefois, mes frères, ces passereaux, dès lors qu’ils sont devenus spirituels, ne doivent en rien envier les cèdres du Liban, quoiqu’ils fassent des nids sur leurs branches, ni croire que les cèdres aient un avantage sur eux, parce qu’ils en tirent ce qui est nécessaire à la vie. Les uns sont des passereaux, les autres des cèdres du Liban. Donc « la maison des foulques servira de guide aux passereaux ». Bien que les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, ces cèdres toutefois ne servent point de guide aux passereaux. Voilà que vont être rassasiés les arbres des campagnes, que seront également rassasiés les cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, tous grands du monde, fidèles élevés en gloire. Là, c’est-à-dire parmi les cèdres du Liban, les passereaux feront leurs nids, c’est-à-dire que les cèdres étendront les branches de leurs richesses, pour recueillir les humbles, devenus spirituels. Telles sont les ressources que nous fournissent les cèdres du Liban plantés par le Seigneur ; ils le font, et le font avec joie, la foi leur fait comprendre ce qu’ils font. Mais quoique les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, « la maison des foulques est leur guide ». Qu’est-ce que la maison des foulques ? La foulque, ainsi que nous le savons tous, est un oiseau marin, qui vit sur la mer ou dans les étangs : difficilement ou presque jamais, elle ne fait sa demeure sur le rivage ; elle recherche un lieu au milieu des eaux, la plupart du temps un rocher battu par les flots de toutes parts. Le rocher est donc l’emplacement qui convient au nid de la foulque ; nulle part elle n’est plus en sûreté, plus solidement établie, que sur un rocher. Sur quel rocher ? Sur celui que la mer environne. Battu par les flots, il les brise et n’en est point brisé : tel est l’avantage des rochers en pleine mer. Combien de flots ont battu le Christ Notre-Seigneur, qui est notre rocher ! Les Juifs se sont rués sur lui, ils s’y sont brisés, sans le briser lui-même. Quiconque veut imiter le Christ, doit être dans le siècle, ou plutôt dans cette mer, où il n’est point possible que la tempête ne s’agite point, de manière à ne céder à aucune bourrasque, à aucune tempête, mais à recevoir un choc, et à résister toujours. La maison de la foulque est donc tout à la fois, et basse et solide. La foulque n’habite point les lieux élevés : rien de plus solide, comme rien de plus humble que son habitation. Les passereaux font leurs nids sur les cèdres à cause des besoins de la vie : mais ils ont pour guide cette pierre battue par les flots, sans en être brisée ; car ils imitent l’humilité du Christ. Que les cèdres du Liban se soulèvent dans leur colère, qu’ils causent du scandale aux serviteurs de Dieu, qu’ils les secouent dans leurs branches ; ceux-ci prendront leur essor : mais malheur au cèdre qui n’abrite point quelques passereaux. Ces passereaux ne feront pas naufrage, ils ne périront point ; car « le nid des foulques est leur guide ». 18. Que trouvons-nous ensuite ? « Les hautes montagnes sont pour les cerfs (Psa 104,18) ». Ces grands cerfs désignent les hommes spirituels, qui franchissent dans leur course les épines et les broussailles des forêts. « C’est Dieu », dit le Prophète, « qui a rendu mes pieds légers comme ceux du cerf, qui m’a établi sur les hauts lieux (Id 17,34) ». Qu’ils se tiennent sur les montagnes escarpées, sur les préceptes les plus relevés du Seigneur, qu’ils en méditent les profondeurs, qu’ils se tiennent sur les hauteurs des saintes Écritures, qu’ils acquièrent la perfection dans ses cimes audacieuses ; les hauteurs sont pour les cerfs. Mais que deviendront les animaux inférieurs ? les lièvres, les hérissons ? Le lièvre est un animal petit et faible, le hérisson est couvert d’épines : l’un est donc un animal timide, l’autre un animal épineux. Que signifient les épines, sinon le péché ? Quiconque tombe chaque jour dans le péché, ces péchés fussent-ils très légers, est dès lors couvert de petites épines. S’il craint, c’est un lièvre ; s’il est couvert de péchés légers, c’est un hérisson ; et dès lors il ne peut se tenir ferme dans les préceptes d’une sublime perfection. Car ces hauteurs sont pour les cerfs. Ces faibles périssent-ils pour cela ? Non ; voici ce qui suit : « La pierre est le refuge des hérissons et des lièvres ». Car le Seigneur est un refuge pour le pauvre (Id 9,10). Mettez ce rocher sur la terre, il sera le refuge des hérissons et des lièvres : mettez-le dans la mer, il sera l’asile de la foulque. Il est donc partout avantageux ; il est utile sur les montagnes, qui tomberaient dans l’abîme si elles n’étaient soutenues par les rochers qui en sont la base. N’est-il pas dit à propos des montagnes : « C’est là qu’habiteront les oiseaux du ciel, qui feront entendre leurs voix du milieu des pierres (Id 103,12) ? » Partout donc la pierre est pour nous un refuge, qu’on la mette soit sur les montagnes, soit dans la mer où elle est battue, mais non brisée par les flots, soit sur la terre qu’elle affermit : elle est l’asile des cerfs, l’asile des foulques, l’asile des lièvres et des hérissons. Que les lièvres se battent la poitrine, que les hérissons confessent leurs péchés : bien qu’ils se recouvrent chaque jour de fautes légères, la pierre ne leur manquera point pour leur apprendre à dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent (Mat 6,12). Le rocher est le refuge des hérissons et des lièvres ». 19. « Il a fait la lune pour marquer les temps (Psa 104,19) ». La lune est l’image de l’Église qui, faible d’abord, grandit ensuite, puis à cause de cette vie mortelle, paraît vieillir, mais pour se rapprocher du soleil. Car il n’est point ici question de la lune qui apparaît à nos yeux, mais bien de l’Église, appelée ici du nom de lune ; or, quand cette Église était obscure, quand elle n’apparaissait point encore, et n’avait aucun éclat, les hommes tombaient facilement dans la séduction ; et l’on disait : Voilà l’Église, le Christ est là, « afin de percer de flèches les cœurs droits pendant l’obscurité de la lune (Id 10,3) ». Combien est aveugle aujourd’hui, celui qui s’égare en pleine lune. « Il a fait la lune pour marquer les temps ». Car l’Église est ici-bas dans un lieu de passage, assujettie au temps. Mais cette loi de la mort n’existera point toujours ; croître et décroître passeront, la lune est faite pour marquer le temps. « Le soleil connaît son couchant », et quel est ce soleil, sinon le soleil de justice qui fera regretter aux impies, au jour du jugement, qu’il ne se soit point levé pour eux ? Ils diront alors : « Nous avons donc erré loin du chemin de la vérité ; la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, son soleil ne s’est point levé pour nous (Sag 5,6) ». Ce soleil se lève pour quiconque comprend le Christ. Mais le Christ se dérobe à l’intelligence de celui qui se fâche contre son frère jusqu’à la haine. « Fâchez-vous donc, mais ne péchez point (Psa 4,5) ». Car la colère de la charité, qui tend à corriger, n’est pas un péché, parce qu’elle n’est pas invétérée jusqu’à la haine. Mais si la colère se changeait en haine, le soleil alors se coucherait sur votre colère. « Or, que le soleil ne se couche point sur votre colère », a dit saint Paul (Eph 4,26). 20. Ne vous imaginez pas cependant, mes frères, qu’il nous faille adorer le soleil, parce que dans les saintes Écritures, le soleil est pris quelquefois pour l’emblème du Christ. Telle a été la folie de certains hommes, qu’ils ont cru qu’en disant que le soleil est la figure du Christ, on nous demandait un acte d’adoration. Adorez donc aussi la pierre qui est un emblème du Christ (1Co 10,4). « Il a été conduit à la mort comme une brebis (Isa 53,7) » ; adorez donc aussi la brebis. « Il a vaincu, ce lion de la tribu de Juda (Apo 5,5) » ; adorez donc le lion qui est l’emblème du Christ. Voyez combien sont nombreux les symboles du Christ. Tout cela c’est le Christ en figure, mais non dans le sens propre. Qu’est donc le Christ à proprement parler ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ». Voilà ce qu’était le Christ à proprement parler, et par qui tu as été fait. Veux-tu savoir ce qu’était en propre le Christ par qui tu as été refait ? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1,1-14) ». Tout le reste n’est que figures. Comprends donc, sois à la hauteur des Écritures, et quand l’on met sous tes yeux quelques figures, que ton intelligence s’élève plus haut. 21. Mais ce soleil, disons-le en toute sécurité, ce soleil de justice ne se lève point pour les impies, et ce n’est pas sans raison, quand même ils le voudraient. Car la Sagesse a dit : « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point ». Ils la chercheront donc, mais sans la trouver, et pourquoi ? « Parce qu’ils haïssent la sagesse ». C’est la Sagesse elle-même qui nous parle et qui nous dit : « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point, parce qu’ils haïssent la sagesse (Pro 1,28-29) ». Pourquoi la chercher, s’ils la haïssent ? Ils la cherchent, non pour lui obéir, mais pour s’en prévaloir ; ils la cherchent eu paroles, et la fuient dans leurs mœurs. « Car l’Esprit-Saint qui donne la science, fuit le déguisement, et se retire des pensées qui « sont sans intelligence (Sag 1,5) ». Ce soleil se lève donc sur les bons, mais non suries méchants. Qu’est-il dit au contraire du soleil qui luit à nos yeux ? « Que Dieu le fait lever sur les bons comme sur les méchants (Mat 5,45) ». Notre psaume dès lors nous donne je ne sais quel sens mystérieux, à propos du soleil de justice, car nous voyons aussi bien dans toutes les créatures s’accomplir même visiblement, ce qui nous est dit ici : « Le soleil connaît son coucher ». Qu’est-ce à dire qu’« il connaît son coucher ? » Le Christ connaît ce qu’il doit souffrir, car son coucher c’est sa passion. Mais ce soleil se couche-t-il donc pour ne plus se lever ? « Celui qui dort ne doit-il donc point s’éveiller (Psa 41,9) ? » Ne dit-il pas lui-même qu’ « il a dormi tout troublé ? » Et qu’est-il dit de lui ? « O Dieu, élevez-vous par-dessus les cieux (Id 56,5-6) ». Donc « le soleil a connu son coucher ». Mais qu’est-ce à dire, « l’a connu ? » Il lui a plu, il lui a été agréable. Comment prouver qu’il a connu ce coucher, et qu’il lui a plu ? Qu’y a-t-il que Dieu ne connaisse ? Et pourtant, au dernier jour, il doit dire à quelques-uns : « Je ne vous connais point (Mat 7,23) ». De même alors que dans ce dernier cas : « Je ne vous connais point », signifie, vous ne me plaisez point, et non, vous m’êtes inconnus ; de même ici, « connaître son coucher », c’est y mettre ses complaisances ; s’il n’eût en effet agréé sa passion, comment eût-il pu l’endurer ? Un homme n’est point ce divin soleil, et voilà pourquoi il souffre, quand même il ne voudrait pas souffrir. Mais le Christ ne souffrirait point, s’il ne lui plaisait de souffrir, c’est-à-dire qu’il ne se fût point couché, s’il n’eût d’abord connu son couchant. C’est ce qu’il dit lui-même : « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre ; nul ne m’ôte la vie, mais je la donne de moi-même (Jn 10,18) ». Le soleil donc « connaît son coucher ». 22. Et après le coucher du soleil, après la passion du Seigneur, qu’est-il arrivé ? Je ne sais quelles ténèbres couvrirent les Apôtres, leur espérance vint à faillir, eux qui avaient vu tout d’abord en lui un grand personnage, le Rédempteur des hommes. Pourquoi ? Parce que « Vous avez répandu les ténèbres (Ces versets, sont expliqués dans le discours sur le Psa 101, n. 12-13), et la nuit s’est faite ; c’est là que passeront toutes les bêtes des forêts. Les lionceaux rugissent après leur proie, ils demandent à Dieu leur nourriture (Psa 104,20-21) ». Que devons-nous comprendre par ces lionceaux, sinon les esprits de malice (Eph 6,12) ? Que faut-il comprendre, sinon les mauvais esprits, ces esprits qui se repaissent des erreurs des hommes ? Car il y a parmi les démons des princes, et d’autres qui sont méprisables. Ces démons cherchent à séduire les âmes, mais là seulement où le soleil ne s’est point levé, où règnent encore les ténèbres. Et c’est dans ces ténèbres que les lionceaux cherchent des proies à dévorer. Or, qu’est-il dit à propos du premier de ces lions, du chef de ces lionceaux ? « Ne savez-vous pas que le diable votre ennemi tourne autour de vous, comme le lion qui rugit et cherche quelqu’un à dévorer (1Pi 5,8)? » C’est donc à Dieu qu’ils demandent leur proie, car nul ne peut être tenté par le diable, sans la permission de Dieu. Job, dans sa sainteté, était en présence du diable, et néanmoins il en était bien éloigné ; il était présent aux yeux du démon, mais bien éloigné de sa puissance. Or, comment eût-il osé le tenter dans sa chair, ou dans ses biens, s’il n’en eût reçu le pouvoir ? Pourquoi ce pouvoir lui est-il donné ? Pour la condamnation des méchants, et pour l’épreuve des justes. En tout cela Dieu agit avec justice : et le diable n’a de pouvoir ni sur un homme, ni sur rien de ce qui lui appartient, s’il ne lui est accordé par celui qui a le grand, le souverain pouvoir. C’est ainsi que ni le diable, ni aucun homme n’ont de pouvoir sur un autre, s’il ne leur vient d’en haut. Le juge des vivants et des morts comparaissait devant un homme qui le jugeait ; et cet homme voyant le Christ à son tribunal, s’en enorgueillit, et lui dit : « Ne savez-vous donc pas que j’ai le pouvoir de vous faire mourir ou de vous renvoyer ? » Mais le Christ venant pour instruire celui-là même qui le jugeait, lui répondit : « Vous n’auriez sur moi aucun pouvoir, s’il ne vous était donné d’en haut (Jn 19,10-11) ». Ni l’homme donc, ni le diable, ni aucun démon, ne peuvent nous nuire s’ils n’en ont le pouvoir : mais ils ne nuisent point à ceux qui s’avancent dans la piété. Ils sont donc pour les méchants, ce que la flamme est pour le foin, et pour les bons, ce que le feu est pour l’or. Judas fut consumé comme le foin, Job éprouvé comme l’or. « Vous avez répandu les ténèbres, et la nuit s’est formée ; c’est là que passeront les bêtes de la forêt ». Ici nous donnons aux bêtes de la forêt un sens différent de celui que nous avons donné ; c’est que l’on donne aux mêmes noms des significations différentes ; de même que le Seigneur est tout à la fois un agneau et un lion. Et pourtant quelle différence entre le lion et l’agneau ! Mais quel agneau ? Un agneau qui triomphe du loup, qui triomphe du lion. C’est lui qui est la pierre, lui le pasteur, lui la porte. Le pasteur entre par la porte, et dit : « Je suis le bon pasteur » ; et encore : « Je suis la porte (Id 10,7-11) ». Or, cette dénomination de lion, désigne Notre-Seigneur, car : « Le lion de la tribu de Juda a vaincu (Apo 5,5) », et aussi le diable ; car : « Tu marcheras sur le lion et sur le dragon (Psa 91,13) ». Apprenez donc, mes frères, comment il faut entendre ces expressions figuratives, et toutefois ne vous imaginez pas que quand vous entendez que la pierre signifie le Christ (1Co 10,4), toute pierre doit s’entendre du Christ. Elle a tantôt un sens, tantôt un autre sens il en est de ceci comme d’une lettre, la place qu’elle occupe nous en indique la force. En voyant la première lettre dans l’expression Dieu, si tu crois qu’elle ne peut avoir que cette signification, il faudra donc l’effacer de l’expression diable ; car c’est la même lettre qui commence le nom de diable, et celui de Dieu ; et toutefois rien n’est plus opposé que Dieu et diable. Comprends, dès lors combien il serait étranger aux usages divins et humains, celui qui dirait que le signe D ne doit point commencer le mot diable. Pourquoi ? lui direz-vous : parce que j’ai vu cette lettre dans le mot Dieu, vous répondra-t-il. Un tel homme vous ferait – sourire, mais vous dédaigneriez de lui rendre aucunement raison. Gardez-vous donc de tout sentiment puéril, quand il s’agit de choses divines, et parce que j’ai entendu par les bêtes des forêts, les Gentils, que j’entends maintenant les démons, les anges prévaricateurs, qu’on ne s’imagine pas que je sois en contradiction avec moi-même. Ce sont là des figures, que l’on explique selon les circonstances, et selon la place qu’elles occupent. « C’est là que passeront les bêtes des forêts ». Où ? Dans cette nuit que le Seigneur a répandue, parce que « le soleil a connu son coucher. Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ». C’est donc avec raison que le Seigneur, touchant à sa dernière heure, ce même soleil de justice qui connaissait son couchant, dit à ses disciples, aux approches des ténèbres, et quand le lion allait rôder autour d’eux, cherchant à en dévorer quelques-uns, mais sans pouvoir dévorer personne qu’il ne l’ait demandé : « Cette nuit, Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et moi, Pierre, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne connaisse point la défaillance (Luc 22,31-32) ». Or, quand Pierre jusqu’à trois fois reniait son maître (Mat 26,70-74), n’était-il point déjà entre les dents de ce lion ? « Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ». 23. « Le soleil s’est levé (Psa 104,22) ». Celui qui a dit : « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir encore de la reprendre, a connu son couchant (Jn 10,18) », et a donné sa vie : « Le soleil s’est levé », et il l’a reprise. « Le soleil s’est levé », parce que le soleil s’était couché, mais le soleil ne s’est pas éteint. La nuit dure encore pour ceux qui ne connaissent pas le Christ ; le soleil n’est pas encore levé pour eux. Qu’ils se pressent, qu’ils comprennent, afin de n’être point la proie du lion rugissant. Car les lionceaux n’attaquent point ceux qui ont reçu la lumière de ce soleil Aussi nous lisons ensuite : « Le soleil s’est levé, et ils se sont rassemblés, et ils s’étendront dans leurs tanières ». À mesure que le soleil se lève pour se manifester au monde entier, et faire glorifier le Christ dans l’univers, on voit que les lionceaux se rassemblent, que ces démons cessent de persécuter l’Église, eux qui agissaient dans les enfants de l’infidélité, les stimulant à persécuter la maison de Dieu. Car il est dit que « le prince des puissances de « l’air agit maintenant suries enfants de l’incrédulité (Eph 2,2) ». Aujourd’hui que nul d’entre eux n’ose persécuter l’Église, « le soleil s’est couché, et ils se sont rassemblés ». Où sont-ils ? « Ils s’étendront dans leurs tanières » ; leurs tanières sont les cœurs des infidèles. Combien en est-il qui portent ces lions couchés dans leurs âmes ! Ils n’en sortent plus, ils ne se ruent plus sur cette Jérusalem dans son pèlerinage terrestre. Pourquoi ne le font-ils plus ? C’est que « le soleil s’est levé », et qu’il brille dans l’univers entier. 24. Vois donc ce qui suit : « Depuis que le soleil s’est levé, que les lions sont rassemblés, qu’ils sont étendus dans leurs tanières », que fais-tu, ô homme de Dieu ? Que fais-tu, ô Église de Dieu ? Que fais-tu, ô corps du Christ, dont la tête est au ciel ? Que fais-tu, ô homme, ô unité du Christ ? « L’homme sort pour son travail (Psa 104,23) ». Que cet homme donc s’applique aux bonnes œuvres dans la paix, dans la sécurité de l’Église, qu’il s’y applique jusqu’à la fin. Il se fera parfois un certain obscurcissement, il y aura certains chocs, mais au soir, c’est-à-dire à la fin des temps : mais aujourd’hui l’Église travaille dans la paix et dans la tranquillité, parce que « l’homme s’en ira à son travail, et à son labeur jusqu’au soir ». 25. « Combien sont grandes vos œuvres, ô mon Dieu (Psa 104,21) ». Oui vraiment grandes, vraiment élevées. Où donc vos œuvres sont-elles devenues si grandes ? Où Dieu s’est-il arrêté, s’est-il assis, pour accomplir ses œuvres ? En quel lieu les a-t-il faites ? D’où sont émanées tout d’abord de si grandes merveilles ? À prendre ces paroles à la lettre, d’où vient toute créature réglée, toute créature qui marche dans l’ordre, qui a sa beauté dans l’ordre, se lève dans l’ordre, se couche dans l’ordre, mesure le temps avec ordre ? Quant à l’Église, d’où viennent ses agrandissements, ses progrès, sa perfection ? Quelle immortalité Dieu lui a-t-il réservée ? Par quels éloges peut-on la relever ? par quels mystères la signaler ? Sous quels symboles la voiler ? Par quelle prédication la révéler ? Où Dieu a-t-il fait toutes ces merveilles ? Oui, je vois de grandes œuvres. « Que vos œuvres sont admirables, Seigneur mon Dieu ! » Je cherche en quel lieu Dieu les a faites, et je n’aperçois aucun lieu. Mais j’écoute ce qui suit : « Vous avez tout fait dans la sagesse ». Donc vous avez tout fait dans le Christ. Ce Christ méprisé, souffleté, couvert de crachats ; ce Christ couronné d’épines, ce crucifié, c’est en lui que vous avez tout fait. J’entends, Seigneur, je comprends ce que vous avez fait annoncer aux hommes par votre infatigable soldat, ce que vous avez fait prêcher aux Gentils par votre saint prédicateur, que le Christ est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Que les Juifs se raillent d’un Christ crucifié, qui est pour eux un scandale ; que les païens se moquent d’un Christ crucifié, qui est pour eux une folie : « Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils, mais la force de Dieu, la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, qu’ils soient Juifs ou Gentils (1Co 1,23-24). Vous avez fait tout dans votre sagesse » 26. « La terre a été remplie de vos créatures ». C’est des créatures du Christ que la terre est remplie. Et comment ? Comme nous le voyons. Quelle créature ne vient pas du Père par son Fils ? Tout ce qui marche ou qui rampe sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans l’air, tout ce qui tourne dans le ciel, et à plus forte raison sur la terre, le monde entier est créature de Dieu. Mais le Prophète semble parler ici de je ne sais quelle créature nouvelle, dont l’Apôtre a dit : « Si donc quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature, le passé n’est plus ; tout est devenu nouveau, et tout vient de Dieu (2Co 5,17-18) ». Quiconque a embrassé la foi du Christ, et s’est dépouillé du vieil homme, pour revêtir l’homme nouveau, celui-là est une créature nouvelle (Eph 4,22-24). « Vos créatures couvrent la terre ». Le Christ n’a été crucifié qu’en un seul lieu du monde, ce grain de froment n’est tombé que dans un petit coin de la terre pour y mourir ; mais il a porté un grand fruit. Vous étiez seul, Seigneur Jésus, quand vous passiez ici-bas ; j’entends dans un autre psaume votre voix qui s’écrie : « Me voilà seul, jusqu’à ce que je sois passé (Psa 141,10) » ; vous étiez donc seul, quand vous connaissiez votre couchant ; mais du couchant vous avez passé au levant. Oui, vous vous êtes levé, vous avez resplendi, vous avez été élevé en gloire, en vous élevant au ciel, et voilà que « la terre est remplie de vos créatures ». Notre psaume n’est point terminé, mes frères, nous en réservons quelque peu pour dimanche, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

QUATRIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 103

QUATRIÈME SERMON. – QUATRIÈME PARTIE DU PSAUME.

LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.

Dieu a tout fait avec une sagesse que plusieurs créatures ne peuvent comprendre, que nous ne pouvons méconnaître sans crime et qui serait notre flambeau si nous la cherchions sincèrement ; cette sagesse est le Verbe de Dieu. Dans ces créatures qui remplissent la terre, arrêtons-nous à l’homme nouveau, qui renonce au passé pour s’occuper uniquement de l’avenir mais pour arriver à cet avenir, il faut passer la mer dont l’eau stérile et amère renferme des reptiles grands et petits ; et nous la passerons dans les vaisseaux ou les Églises que dirige le Christ. Il y a toutefois dans cette mer le dragon qui a empoisonné le genre humain à sa source, et don-t nous devons observer la tête ou repousser les premières suggestions, ce que nous ne pouvons faire que par Jésus-Christ notre vraie lumière. Job en observant cette tête, lui ferma son cœur et ne pécha point en paroles : s’il désire un arbitre, c’est la médiation du Christ. Le pouvoir du dragon est grand, mais il est le jouet des anges qui nous protègent contre lui ; il est tombé et ne peut rien que Dieu ne permette. Prenons alors Jésus-Christ pour chef. Dieu donne le pain à toute créature ; notre pain c’est le Christ ; celui du dragon, c’est nous, si nous sommes éloignés du Christ, si nous devenons terre par nos goûts terrestres. Mais cette nourriture, Dieu doit la donner aux animaux, et au démon qui ne peut toucher à personne, si Dieu ne l’autorise. Cette main que Dieu ouvre pour nous rassasier de ses dons, c’est le Christ ; qu’il se détourne et nous sommes dans le trouble ; et il se détourne quand nous présumons de nous-mêmes. Il nous retire notre esprit ou nos pensées humaines, et nous envoie le sien qui fait de nous des créatures nouvelles. Alors il se complaît dans ses œuvres et nous fait travailler avec crainte ; les cœurs les plus impies s’embrasent d’amour quand il les touche. Cette discussion dont il est parlé à la fin, c’est la discussion de notre conscience, et dès lors notre confession. Alors les pécheurs disparaîtront de la terre, c’est-à-dire que les hommes cesseront d’être pécheurs. 1. Votre charité ne l’a point oublié : sans doute il n’y a qu’une seule parole de Dieu répandue dans toutes les Écritures, et dans toutes les bouches des saints, qu’un seul Verbe qui retentit. Ce Verbe étant au commencement en Dieu (Jn 1,1), n’a là aucune syllabe, puisqu’il n’est point soumis au temps ; mais il n’y a rien d’étonnant que pour se proportionner à notre faiblesse, il s’abaisse jusqu’à nos particules et nos syllabes, puisqu’il s’est abaissé jusqu’à se revêtir de notre chair si fragile. Déjà nous avons fait sur notre psaume plusieurs discours, et pour apercevoir les figures qui n’y sont voilées que pour se découvrir à ceux qui frappent, il nous a fallu pendant quelques jours des heures assez longues pour les lire, les signaler, en expliquer les symboles, les exposer, les développer, les montrer en un mot. Votre charité, dis-je, n’a point oublié qu’hier nous n’avons pu terminer notre psaume, et que nous l’avons remis pour aujourd’hui. Dieu nous a donné du temps pour acquitter notre dette : il m’a donné le moyen d’y satisfaire, à moi qui suis débiteur, et de vous mettre en repos, vous qui êtes mes créanciers : puisse-t-il nous suggérer le bien que nous vous devons rendre, lui qui ne nous a pas rendu le mal que nous méritions ! 2. Il vous souvient sans doute, mes frères, et c’est un doux souvenir pour vous, que toutes les fibres de notre cœur ont chanté avec le psaume : « Combien vos œuvres sont admirables, ô mon Dieu ! Vous avez tout fait dans votre sagesse ; la terre est remplie de vos créatures (Psa 104,24) ». Tout ce que Dieu a fait, est fait avec sagesse, fait dans la sagesse. Tout ce qui connaît la sagesse, et tout ce qui ne la connaît point, et qui est néanmoins créé par Dieu, est tait dans la sagesse, fait par la sagesse. Connaître la sagesse, c’est avoir la sagesse pour flambeau ; ne pas la connaître, c’est avoir la sagesse pour créatrice, et demeurer dans la folie : et avoir la sagesse pour lumière, c’est l’avoir encore pour créatrice, mais elle peut être notre créatrice, et non pas notre lumière. Il en est beaucoup parmi les hommes qui ont part à la sagesse, et que l’on nomme sages, comme il en est beaucoup qui l’ignorent, qu’on appelle insensés. Ce nom de fous est une marque de mépris, parce que s’ils étudiaient la sagesse, s’ils la demandaient, s’ils la cherchaient, s’ils frappaient à la porte, ils pourraient avoir part à ses lumières, qui se dérobent à la négligence, et non à la nature. Il est d’autres créatures que la sagesse ne saurait éclairer, telles que les bêtes et les animaux, les arbres, qui n’ont pas même le sentiment. Mais pour être privées des lumières de la sagesse, en sont-elles moins créées dans la sagesse, et par la sagesse ? Dieu donc n’attend aucune intelligence du cheval et du mulet mais il dit aux hommes : « Ne soyez point comme le cheval et le mulet, qui n’ont point d’intelligence (Psa 32,9) ». Ce qui est naturel dans le cheval devient criminel dans l’homme. Voici donc ce que dit le Seigneur : Je n’exige point la lumière de ma sagesse dans les créatures que je n’ai point faites à mon image ; mais je l’exige dans celles que j’ai faites ainsi, et leur demande l’usage des dons que j’ai départis. Donc en rendant à Dieu ce qui est de Dieu, et à César ce qui est de César (Mat 22,21) ; c’est-à-dire en reportant à César sa monnaie, et à Dieu ce qui est à Dieu, les hommes élèvent leur esprit, non point jusqu’à eux-mêmes, mais jusqu’à Dieu leur créateur, jusqu’à cette lumière d’où ils viennent, jusqu’à ce foyer spirituel qui les embrase, loin duquel ils sont glacés, loin duquel encore ils ne sont que ténèbres, où ils retrouvent la lumière dès qu’ils s’en approchent ; et comme ils ont dit pieusement : « C’est vous, Seigneur, qui faites luire mon flambeau, vous dissiperez mes ténèbres, ô mon Dieu (Psa 18,29) » ; les ténèbres de leur folie terrestre se dissipent, et voilà qu’ils ouvrent la bouche, qu’ils respirent, et qu’ils élèvent avec confiance les yeux du cœur, que la pensée leur découvre le monde entier, la terre, la mer et le ciel, qu’ils voient dans toutes ces créatures une admirable disposition, un cours parfaitement régulier, chaque créature distincte dans son genre, se reproduire par ses germes, renaître successivement, durer un temps marqué, et alors ils admirent dans ses œuvres le divin ouvrier, de manière que l’artiste divin les voit eux-mêmes avec complaisance au milieu de ses œuvres. Alors sous le poids de leur joie, de cette joie incomparable, ils s’écrient : « Que vos œuvres sont admirables, ô mon Dieu ! Vous avez fait tout avec sagesse ». Où est cette sagesse dans laquelle vous avez tout fait ? Par quel sens l’atteindre ? par quel œil la découvrir ? Avec quel empressement la chercher ? Par quel mérite la posséder ? Quel autre croyez-vous, sinon la grâce ? Celui qui nous a fait don de l’existence, nous a aussi fait don de la bonté. Il donne aux uns de se convertir, car avant leur conversion, quand ils marchaient encore dans les chemins de l’erreur, ne les a-t-il point cherché ? N’est-il point descendu ? Le Verbe ne s’est-il pas fait chair, afin d’habiter parmi nous (Jn 1,14) ? N’a-t-il pas allumé la lampe de sa chair, lorsqu’il était à la croix, pour chercher la dragme perdue (Luc 15,8) ? Il l’a cherchée, et l’a retrouvée au milieu des applaudissements de ses voisins, c’est-à-dire de toute créature spirituelle qui s’approche de Dieu. La dragme a été retrouvée aux applaudissements des voisins, et l’âme humaine rachetée aux applaudissements des anges. Qu’elle tressaille donc, cette âme retrouvée, et qu’elle dise : « Combien vos œuvres sont admirables, ô mon Dieu ! vous avez tout fait dans votre sagesse ». 3. « La terre est remplie de vos créatures ». De quelles créatures est remplie la terre ? Les arbres et les arbrisseaux, les troupeaux et les bêtes sauvages, le genre humain tout entier, voilà ce qui remplit la terre, créature de Dieu elle-même. Nous le voyons, nous le savons, nous le lisons, nous le reconnaissons, nous en louons Dieu, nous prêchons sa gloire, et nos louanges sont bien en arrière des jubilations de nos cœurs, à la vue de ces merveilles. Mais arrêtons-nous de préférence à cette créature, dont l’Apôtre a dit : « Si quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature ; le passé n’est plus, tout est devenu nouveau (2Co 5,17) ». Quel est ce passé qui n’est plus ? Chez les Gentils toute idolâtrie, chez les Juifs tout asservissement à la loi, les anciens sacrifices, ombres du sacrifice nouveau. Le vieil homme abondait, alors est venu celui qui devait renouveler son œuvre, il est venu jeter son argent à la refonte, y graver son effigie, et nous voyons la terre remplie de chrétiens qui croient en Dieu, qui ont en horreur leurs anciennes impuretés, leur idolâtrie, qui renoncent aux espérances du passé pour espérer une vie à venir ; ces biens ne se réalisent point encore, nous les tenons néanmoins en espérance, et cette espérance nous fait chanter et dire : « La terre est remplie de vos créatures ». Ce n’est point encore là le chant de la patrie, ni de ce repos qui nous est promis alors que seront affermies les portes de Jérusalem (Psa 147,13). Mais dans notre pèlerinage, à la vue de ce monde entier, de ces hommes qui de toutes parts accourent embrasser la foi, qui craignent l’enfer, qui méprisent la mort, qui aspirent à la vie éternelle, qui dédaignent celle-ci, transportés de joie à la vue d’un tel spectacle, nous chantons : « O Dieu, la terre est remplie de vos créatures ». 4. Cette vie, toutefois, est encore battue par les flots des tentations, elle est troublée par les tempêtes et par les orages de la tribulation et de l’orgueil ; telle est néanmoins la voie. Que la mer nous menace, que ses flots s’amoncellent, que ses tempêtes grondent, c’est là qu’il faut aller ; nous avons pour naviguer le bois sacré : « La terre est remplie de vos créatures ». Nous ne sommes point encore, il est vrai, à la terre des vivants, celle-ci est encore la terre où l’on meurt ; mais nous crions et nous disons : « Vous êtes mon espérance, vous êtes mon héritage dans la terre des vivants (Id 141,6) ». Mon espérance dans la terre de la mort, mon héritage dans la terre des vivants. Telle est la terre remplie de la créature de Dieu. Celui-ci qui est sur la terre de la mort, et pas encore dans la terre des vivants, par où va-t-il passer ? Écoute ce qui suit : « Voilà la grande mer qui s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits (Id 103,25) ». La mer a un son effrayant : « Là se meuvent des reptiles innombrables ». Les pièges se glissent de toutes parts ici-bas, les imprudents y sont pris. Qui peut énumérer toutes les tentations qui se glissent partout ? Elles se glissent ; mais veille à n’être pas enlacé. Veillons sur le bois sacré, et alors nous sommes en sûreté, et sur les ondes et au milieu des flots : que le Christ ne dorme point, que notre foi ne dorme point ; si le Christ dort, éveillons-le, et il commandera aux vents, et la mer s’apaisera (Mat 8,24-26) ; cette voie aura un terme qui nous donnera la joie de la patrie. « Là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Sur cette mer si formidable, je vois encore des incrédules ; je les trouve dans les eaux stériles et amères, les uns grands, les autres petits. Nous voyons cela. Il est encore dans cette vie bien des petits qui n’ont pas encore embrassé la foi, beaucoup de grands du monde ne croient point encore ; il y a dans cette mer « de grands et de petits animaux » : ils haïssent l’Église, le nom de Jésus-Christ leur pèse ; ils ne nous outragent point, parce que la loi ne le permet pas ; leur cruauté, n’osant éclater, se renferme dans leurs cœurs. Tous ceux, en effet, petits ou grands, qui voient avec douleur les temples fermés, les autels renversés, les idoles brisées, les lois qui défendent comme un crime capital de sacrifier aux idoles, tous ceux qui en sont affligés sont encore dans la mer. Mais nous, par où donc pourrons-nous aller à la patrie ? En traversant la mer, mais appuyés sur le bois. Ne crains aucun danger, le bois qui te porte soutient le monde entier. Redoublez donc d’attention : « Cette mer est vaste et s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Mais rassure-toi, bannis toute crainte, soupire après la patrie, et sache que tu es dans l’exil. 5. « C’est là que passeront les navires (Psa 104,26) ». Voyez, sur cette mer effrayante, des vaisseaux qui se promènent sans être submergés. Dans ces vaisseaux, nous voyons les Églises. Elles traversent et les tempêtes et les orages des tentations, et les flots du monde, au milieu des petits et des grands animaux. Le Christ est là pour les diriger avec le bois de sa croix. « C’est là que passeront les navires ». Que ces navires ne craignent point, qu’ils ne considèrent point la mer qu’ils traversent, mais le pilote qui les conduit. « C’est là que passeront les navires ». Or, quelle traversée peut être fâcheuse, quand on sent que le Christ est le pilote ? Ils passeront donc en sécurité, ils passeront avec persévérance, ils arriveront au port, et seront conduits sur la terre du repos. 6. Mais il y a dans cette mer quelque chose de plus redoutable que ces animaux grands et petits. Qu’est-ce donc ? Écoutons le psaume : « Là est ce dragon que vous avez formé, pour être un jouet (Id) ». Il y a donc là des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits, des navires qui passent et qui ne craindront ni les reptiles sans nombre, ni les animaux grands et petits, ni même le dragon qui est là, et « que Dieu a formé pour être un jouet ». Il y a ici un grand mystère, et néanmoins vous connaissez ce que je vais vous en dire. Vous connaissez ce dragon ennemi de l’Église ; sans l’avoir vu des yeux de la chair, vous l’avez vu des yeux de la foi. C’est lui qui est encore appelé lion, et dont l’Écriture nous a dit : « Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon (Psa 91,13) ». Sois toi-même soumis à ta tête, et tiens ton corps en servitude, que les membres se tiennent unis à leur chef, afin d’en être véritablement les membres. Il est dit d’Eve, la première femme, que ce dragon la séduisit, en lui donnant un conseil de mort, en se glissant comme un serpent dans son cœur, par ses persuasions malignes. Alors arriva ce que nous savons, ce que nous fîmes là nous-mêmes, ce que nous déplorons. Dans ces deux premières tiges était le genre humain tout entier, De là vient cette source de mort ; de là ces dettes, ces fautes chez les enfants. « Qui donc est pur en votre présence », dit l’Écriture ? « pas même l’enfant qui n’a vécu sur la terre qu’un seul jour (Job 14,4-5) ». De ce premier péché vient la transmission du péché, la transmission de la mort. Car vous savez ce qui a été dit à la femme, ou mieux au serpent, lorsque Dieu entendit le péché du premier homme. « Elle observera ta tête et tu « observeras son talon (Gen 3,15) ». Il y a ici un grand mystère, une figure de l’Église à venir, tirée du flanc de son Époux, et de son Époux endormi. Car Adam était la figure de l’Adam futur, ainsi que l’a dit l’Apôtre : « Cet Adam figurait l’Adam à venir (Rom 5,14) ». En lui, nous voyons une image de ce qui devait arriver, puisque l’Église a été formée du côté du Christ qui dormait sur la croix. C’est du flanc du crucifié, ouvert par une lance (Jn 19,34), qu’ont découlé les sacrements de l’Église. Qu’est-il donc dit à l’Église ? Écoutez bien, mes frères, comprenez, et tenez-vous en garde : « Elle observera ta tête, et tu observeras son talon ». O Église, observe donc la tête du serpent. Qu’est-ce que la tête du serpent ? La première suggestion du péché. Te vient-il à l’esprit quelque désir du mal ? N’y arrête point ta pensée, n’y consens point. Une telle suggestion est la tête du serpent ; brise cette tête, et tu échapperas aux autres mouvements. Qu’est-ce à dire, brise la tête ? Dédaigne ses suggestions. Mais c’est un gain qu’il me suggère, il y a là beaucoup à gagner, beaucoup d’or ; telle fraude t’enrichira. C’est la tête du serpent, brise-la. Qu’est-ce à dire, brise-la ? Dédaigne ce qu’il te suggère. Mais il me propose un grand trésor. Et que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il vient à perdre son âme (Mat 16,26). Périsse le gain du monde, plutôt que mon âme. Parler ainsi, c’est observer la tête du serpent, et l’écraser. Mais le diable observe aussi ton talon. Qu’est-ce à dire qu’il observe ton talon ? Quand tu abandonnes le chemin de Dieu. Le quitter, c’est tomber ; tomber, c’est être au pouvoir du diable. Pour ne point tomber, n’abandonne pas le chemin. Dieu t’a ouvert un sentier étroit, tout ce qui l’environne est glissant. Aussi le Christ est ta lumière, comme le Christ est ta voie. « Il y avait », dit l’Évangile, « une lumière véritable, éclairant tout homme qui venait en ce monde (Jn 1,9) ». Et encore : « Je suis la voie, la vérité et la vie (Id 14,6) ». Venir par moi, c’est venir à moi. Si donc il est notre lumière, il est aussi notre voie ; et nous éloigner de lui, c’est n’être ni dans la voie, ni dans la lumière, Que doit-il t’arriver ensuite ? Ce que dit le Prophète, dans un autre psaume : « Que leur voie soit ténébreuse et glissante (Psa 35,6) ». 7. Donc ce dragon, cet antique ennemi, écumant de rage, si astucieux dans ses embûches, habite cette vaste mer. « Ce dragon que vous avez fait pour être un jouet ». Fais de lui un jouet, car c’est pour cela qu’il est devenu dragon, Son péché l’a fait tomber du haut du ciel ; d’ange qu’il était, devenu démon, il s’est choisi pour habitation cette mer si vaste et si spacieuse. Ce que tu prends pour son royaume est une prison. Beaucoup nous disent : Pourquoi tant de pouvoir au diable, qui domine ainsi le monde, qui a tant de force, tant d’autorité ? Quelle est cette puissance, cette autorité ? Il ne peut rien qu’on ne lui permette, Agis de façon qu’il ne lui soit rien permis sur toi ; ou s’il lui est permis de te mettre à l’épreuve, qu’il soit vaincu et se retire sans avoir rien gagné. Dieu lui a permis de tenter quelques saints serviteurs de Dieu ; ils l’ont vaincu, parce qu’ils ne se sont pas éloignés de la véritable voie, et ils ne sont point tombés, quoique ce dragon observât leurs pieds. Job, cet homme si saint, était assis sur un fumier, et courait néanmoins dans cette voie de Dieu. Voyez comment il observait la tête du serpent, et comment le serpent observait son talon. L’un repoussait la suggestion l’autre comptait sur la chute : il s’empara même de sa femme, qui était si faible ; il ôta tous les biens à Job, et ne lui laissa que celle dont il devait se faire une aide, non pour consoler son mari, mais pour lui tendre des embûches ; il s’empara d’elle, parce qu’elle n’observait point sa tête. C’était une nouvelle Eve, mais Job n’était plus Adam. Privé de tout bien, Job demeura avec son Épouse, qui devait le tenter, et avec Dieu qui devait le diriger. Quelle pauvreté plus grande et plus subite que la sienne, si l’on considère sa maison ? Quelle plus grande richesse, si l’on considère son cœur ? Vois le dénuement de sa maison. Tout en a disparu. Vois les richesses de son cœur : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni ». « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté (Job 1,21) » ; il savait qui le conduisait, qui le tentait, qui avait donné ce pouvoir à son tentateur. Que le diable, dit-il, ne s’attribue rien ; il a bien la volonté de nuire, mais il n’en aurait pas le pouvoir, s’il ne l’avait reçu ; je ne souffre qu’autant qu’il en a reçu la puissance ; ce n’est point de sa part que je souffre, mais de la part de celui qui lui a donné ce pouvoir : méprisons l’orgueil du tentateur, respectons les châtiments d’un père. Le tentateur fut repoussé, sa tête était observée, elle ne put entrer dans le cœur. Il assiégea extérieurement une ville bien fortifiée, et ne put l’emporter. Nouvelle épreuve. Dieu donna au diable un pouvoir sur son corps, et Job fut frappé d’un ulcère effroyable, de la tête aux pieds ; il tombait en pourriture, les vers sortaient de son corps, et n’ayant plus de maison, il s’asseyait sur un fumier. Là, Eve séduite, que le diable avait laissée à ce nouvel Adam, non pour le soutenir, mais pour le faire tomber, lui suggère le blasphème contre Dieu. Dans le paradis, il poussa au mépris de Dieu ; ici, il pousse au blasphème. Dans le paradis, il vainquit l’homme qui était sain de corps ; ici, il est vaincu par un homme en pourriture ; il renversa l’homme dans le paradis, et fut renversé par l’homme du fumier. Or, ce dragon épiait si Job ne pécherait point par la langue. Pour tout homme, en effet, l’action est une démarche ; et agir, c’est aller au but, et en quelque sorte avoir des pieds. Or, Job parlait beaucoup ; ceux qui lisent l’Écriture le savent bien ; et dans toutes ses paroles, le serpent observait son talon, afin de voir s’il ne tomberait point. Mais Job observait à son tour la tête du serpent, et repoussa toute suggestion. Il répondit à sa femme, comme il fallait répondre à une femme : « Vous avez parlé comme une femme insensée ; si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux ? En toutes ces choses, Job ne pécha point par la langue (Job 2,10) ». Plusieurs néanmoins, ne comprenant pas bien les paroles de Job, y voient des expressions quelque peu dures contre le Seigneur. 8. Dans cette colère contre Dieu, que lui prêtent ceux qui ne le comprennent point, il dit ceci, entre autres, s’adressant à Dieu, alors qu’il était la grande personnification d’une grande prophétie : Puisse-t-il y avoir un « arbitre entre vous et moi (Id 9,33) (selon les LXX) ! » Qu’est-ce à dire, « un arbitre (O mesites emon.) ? » Un homme jugeant entre nous, et dont le jugement ferait triompher ma cause. Tel est le premier sens qui s’offre d’abord : mais examine, afin d’éviter une erreur ; car le serpent a toujours l’œil sur ton talon (Gen 3,15). Quel paraît être le sens de cette parole ; « Puisse-t-il y avoir un arbitre entre vous et moi ! » c’est-à-dire un médiateur capable de juger entre vous et moi. Ce langage d’un homme à Dieu, d’un homme sur un fumier, un ange dans le ciel le tiendrait-il à Dieu : Puisse-t-il y avoir un arbitre entre nous ! Mais que prévoyait Job, que désirait-il ? « Beaucoup de justes et de Prophètes ont voulu voir », dit le Sauveur, « ce que vous voyez et ne l’ont point vu (Mat 13,17) ». Il souhaitait donc un arbitre ; et qu’est-ce qu’un arbitre ? Un médiateur qui accommode un différend. N’étions-nous donc pas ennemis de Dieu, et notre cause contre lui n’était-elle point désespérée ? Or, qui pouvait terminer ce malheureux différend, sinon cet arbitre médiateur, sans l’avènement duquel toute voie miséricordieuse nous était fermée ? C’est de lui que l’Apôtre a dit : « Il n’y a qu’un Dieu, et qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme (1Ti 2,5) ». S’il n’était homme, il ne serait point médiateur ; comme Dieu, en effet, il est égal à son Père. Il est dit ailleurs : « Un médiateur ne l’est pas d’un seul, et il n’est qu’un seul a Dieu (Gal 3,20) ». On n’est médiateur qu’entre deux ; le Christ est donc médiateur entre l’homme et Dieu, Non parce qu’il est Dieu, mais parce qu’il est homme : comme Dieu, il est égal à son Père ; mais dans cette égalité il n’est point médiateur, Pour être médiateur, il doit descendre entre le supérieur et l’inférieur, et dès lors n’être plus égal au Père ; il doit faire ce qu’a dit l’Apôtre : « Il s’est anéanti en prenant la forme de l’esclave, en se faisant semblable aux hommes et reconnaître homme par tout ce qui a paru en lui (Phi 2,7) ». Qu’il répande son sang, effaçant ainsi notre condamnation (Col 2,14) ; qu’il apaise le différend qui est entre nous, en redressant notre volonté selon la justice, et en inclinant sa sentence vers la miséricorde. C’est ainsi que nous expliquons avec le secours de Dieu, et selon qu’il nous est possible, une expression qui nous paraît dure dans Job ; de même il y a manière d’entendre les autres expressions qui semblent dures et blasphématoires. Nous pourrions penser le contraire, si Dieu n’eût rendu témoignage à son serviteur et avant qu’il eût parlé, et après qu’il eut achevé de parler. Car Dieu lui rendit tout d’abord témoignage, en l’appelant : « Un homme irréprochable, un véritable adorateur de Dieu (Job 1,8) ». Ainsi dit le Seigneur, ainsi dit-il avant la tentation. Mais afin qu’on ne pût se scandaliser en interprétant mal ces paroles, et en s’imaginant que Job fût juste à la vérité avant l’épreuve, mais qu’une épreuve si rude le fit tomber, et même tomber dans le sacrilège et le blasphème, voilà qu’après tous les discours et de Job et des amis qui étaient venus pour le consoler, le Seigneur déclare que ces amis n’ont point parlé selon la vérité comme avait fait son serviteur Job. « Vous n’avez dit en ma présence aucune vérité, comme Job mon serviteur (Id 42,7-8) ». Puis il ordonne à Job d’offrir pour eux un sacrifice, afin que leurs péchés soient effacés. 9. Courage donc, mes frères, que celui qui veut observer la tête du serpent, et passer en toute sécurité la mer de cette vie, prenne garde au serpent dont elle est la demeure, et comme je le disais, le diable tombé du ciel, occupe maintenant cette place ; qu’il observe sa tête, loin de toute crainte et de tout désir du siècle. Car ses suggestions aboutissent à la crainte ou au désir ; c’est ton amour ou ta crainte qu’il s’applique à sonder, Toi donc, si tu crains l’enfer, si tu désires le ciel, tu observeras sa tête ; en évitant sa tête, tu es en assurance ; il ne te verra point tomber, et n’aura point de ta ruine une joie féroce. Que personne donc, je le répète, ne nous dise qu’il a un grand pouvoir. Les hommes semblent ne voir que la puissance qu’il a reçue, sans voir ce qu’il a perdu. Mais Job, ce saint personnage, dans un langage figuré et d’une haute profondeur, nous parle de ce pouvoir que l’on attribue au diable, et le décrivant sous un grand nombre de formes et de figures, nous dit ce qu’est ce diable : « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui ». C’est Dieu qui parle ainsi dans le livre de Job : « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui. Il voit tout ce qui est élevé ; il est le roi de tout ce qui est dans les eaux (Job 41,24-25) (selon les LXX) ». Ces paroles sont d’accord avec celles de notre psaume. Car en parlant de cette mer vaste et spacieuse, où se meuvent des animaux grands et petits, des reptiles sans nombre, où passent les navires que sauvegarde le bois, il s’écrie : « Là est ce dragon que vous avez formé pour être un jouet ». Si donc il est un jouet, comment Dieu se jouait-il de lui ? Ou bien Dieu l’a-t-il livré à d’autres comme un jouet, c’est-à-dire afin qu’on lui insulte ? Nous croirions que c’est de Dieu qu’il est le jouet, si le livre de Job ne tranchait la difficulté ; car il nous dit : « Pour être le jouet de mes anges ». Veux-tu que le diable soit ton jouet ? Sois un ange de Dieu. Mais tu n’es pas encore un ange du Seigneur. Jusqu’à ce que tu le deviennes, si tu prends le moyen de le devenir, il est d’autres anges qui peuvent se jouer du dragon, l’empêcher de te nuire. Car ces anges du ciel sont établis sur les puissances de l’air, c’est par eux que vient toute parole qui s’accomplit ici-bas. Ils contemplent cette loi immuable, éternelle, qui commande sans écriture, sans syllabe, sans aucun son, toujours fixe, toujours la même ; les anges la contemplent d’un cœur pur, et selon ses préceptes, ils font tout ce qui s’accomplit ici-bas ; et depuis la plus haute puissance jusqu’à la dernière, tout est réglé par cette loi. Or, si les hautes puissances des cieux sont gouvernées par la parole de Dieu, combien plus les puissances inférieures et terrestres ? Il ne reste donc aux méchants que la volonté de nuire. C’est ce désir de nuire que l’homme a en propre, et désir qui le perd. Mais qu’il ne se glorifie point d’avoir pu nuire à quelqu’un : ce n’est pas lui qui a nui, c’est Dieu qui lui en a donné le pouvoir. C’est un arrêt prononcé, une sentence irrévocable : « Il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu (Rom 13,1) ». Que crains-tu donc ? Que le dragon soit dans les eaux, qu’il soit dans la mer, tu passeras. Il est destiné à être un jouet, c’est le rang qu’on lui a donné, la demeure qui lui est assignée. Si tu regardes comme grandes encore ces demeures, c’est que tu ne connais point les demeures des anges d’où il est tombé ; ce que tu vois comme une gloire, est une damnation. 10. Écoutez une simple comparaison ; car c’est un grand point que connaître et comprendre tout ceci. Imaginez-vous que toutes ces créatures ainsi coordonnées forment une vaste maison ; or, dans cette maison est un souverain maître qui a des serviteurs, et parmi ces serviteurs quelques-uns l’approchent de plus près, ont des emplois plus nobles, comme la garde des vestiaires, des trésors, des greniers, des grands fermages ; il a aussi des serviteurs pour des emplois inférieurs, toujours soumis à ce maître, qui en a même destiné aux cloaques ; voyez combien sont nombreux les degrés entre les premiers officiers et ces derniers. Mais qu’un des premiers vienne à offenser son maître qui l’envoie comme portier, par exemple, en quelque lieu écarté ; qu’en exerçant le pouvoir qui lui est assigné, il maltraite ceux qui voudront entrer ou sortir, selon le pouvoir qu’il a reçu du maître, et que ceux-ci ne sachent point qu’il occupa jadis un rang très élevé, ils lui croiraient une grande puissance, parce qu’ils ne connaîtraient point de quel rang il est tombé. Et pourtant, mes frères, ce portier dont je vous parle, dans cette comparaison d’une grande maison de la terre, pourrait agir encore à l’insu de son maître, et maltraiter quelqu’un sans son ordre. Mais le diable n’est pas même placé à cette porte par laquelle nous allons à Dieu. Car cette porte c’est le Christ, et c’est par le Christ que nous entrons dans la vie éternelle (Jn 10,9). Mais il est une autre porte par laquelle on entre dans le monde, c’est la porte de la mortalité ; il est comme portier à cette porte où notre chair infirme se détruit et se refait : il a le pouvoir sur cette mer que traversent les vaisseaux, mais pas un pouvoir tel qu’il agisse à l’insu ou contre la volonté du maître. Qu’on ne dise point : Il a perdu la puissance qu’il avait dans les grands emplois ; mais moi je suis dans les plus basses régions, il peut avoir un pouvoir sur moi, et je devrais le servir. Ici point d’illusion ; ton Naître te connaît, et il te connaît au point de savoir le nombre de tes cheveux (Mat 10,30). Que crains-tu donc ? Le démon t’aiguillonnera peut-être dans ta chair : mais c’est là le fouet de ton maître, et non le pouvoir du tentateur. Il voudrait nuire au salut qui t’est promis, mais il en est empêché ; afin qu’on ne le lui permette point, prends Jésus-Christ pour chef ; repousse la tête du dragon, éloigne ses suggestions, et ne t’éloigne point de ta voie. « Là est le dragon que vous avez fait pour servir de jouet ». 11. Veux-tu voir qu’il ne peut te nuire, si Dieu ne le permet ? « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué (Psa 104,27) ». Ce dragon voudrait manger aussi, mais il ne dévore point celui qu’il voudrait. « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué » « Toutes », et celles qui rampent, qui sont sans nombre, et les grands animaux et les petits, et ce dragon, et toutes les créatures dont vous avez rempli la terre : « Toutes attendent de vous la nourriture au temps marqué » ; à chacun la nourriture qui lui est propre. Tu as ta nourriture, le dragon aussi a la sienne. Si la vie est chrétienne, tu as pour nourriture le Christ ; en t’éloignant du Christ, tu seras la nourriture du dragon. « Toutes les, créatures attendent de vous leur nourriture au temps marqué » Qu’est-il dit au dragon ? « Tu mangeras la terre ». Dieu dit donc au dragon : « Tu mangeras la terre, tous les jours de ta vie. » Voilà quelle est la nourriture du dragon. Tu ne veux pas que Dieu te donne en pâture à ce dragon ? Eh bien ! non, ne sois pas la pâture du dragon, c’est-à-dire, n’abandonne pas les préceptes de Dieu. À cet endroit même où Dieu dit au dragon : « Tu mangeras la terre », il est dit à l’homme prévaricateur : « Tu es terre, et tu retourneras dans la terre (Gen 3,14-19) ». Veux-tu n’être point la proie du serpent ? Ne sois point terre. Mais, diras-tu, comment n’être pas une terre ? Arrière les goûts terrestres. Écoute saint Paul, afin de n’être pas une terre. Ton corps est une terre à la vérité, mais toi ne sois pas terrestre. Qu’est-ce à dire ? « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, où est le Christ assis à la droite de Dieu ; ayez des goûts d’en haut, et non des goûts de la terre (Col 3,1-2) ». Ne pas goûter la terre, c’est n’être point terrestre : et si tu n’es pas une terre, tu ne seras point la pâture du serpent, qui a la terre pour nourriture. Dieu donne au serpent sa nourriture, quand il veut, et comme il veut ; mais il fait un discernement exact, et ne saurait se tromper, il ne lui donnera point de l’or pour de la terre. « Toutes les créatures, Seigneur, attendent de vous la nourriture au temps marqué ; vous donnez, elles recueillent (Psa 104,28) ». Cette nourriture est en leur présence ; mais si vous ne donnez, elles ne recueillent point. Job était en présence du diable ; et le démon n’en fit point sa proie, n’osa même l’attaquer, que sur la permission de Dieu (Job 1,12). « Elles l’attendent de vous ; quand vous donnez, elles recueillent » : elles ne recueillent point, si vous ne donnez. 12. Et nous, mes frères, quelle est notre nourriture ? Voici ce que dit notre psaume : « Vous ouvrez la main, elles sont rassasiées de vos dons ». Que signifie cette parole, ô mon Dieu, vous ouvrez votre main ? Votre main, c’est le Christ. « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé (Isa 53,1) ? » Révéler ici, c’est ouvrir ; car une révélation est une manifestation. « Or, vous ouvrez la main, et elles sont rassasiées de vos dons ». Quand vous révélez votre Christ, « tout est comblé de vos bontés ». Ces créatures n’ont point par elles-mêmes ces richesses ; et souvent vous le leur faites sentir : « Car vous détournez votre face, et elles sont dans le trouble (Psa 104,29) ». Plusieurs au comble des biens se sont attribué ce qu’ils avaient, et ont voulu s’en glorifier comme d’un fruit de leur propre justice, et se sont dit : Me voilà juste, me voilà grand : ils ont mis en eux-mêmes leur complaisance. Et l’Apôtre leur dit : « Qu’avez-vous, que vous n’ayez reçu (1Co 4,7) ? » Or, Dieu voulant nous prouver que c’est de lui que nous tenons tout, et nous faire unir l’humilité aux dons de sa bonté, nous jette parfois dans, la confusion. Il détourne de nous son visage, et nous tombons dans l’épreuve ; nous montre que notre justice, que notre vie régulière ne nous venaient que de sa direction. « Vous détournez votre face, et ils sont dans le trouble ». Voyez ce qui est dit dans un autre psaume : « J’ai dit dans mon abondance : Je ne serai point ébranlé éternellement (Psa 30,7) ». Comblé de richesses, il a présumé de lui-même, il a cru que ses richesses venaient de lui-même, et il a dit dans son cœur : « Je ne serai point ébranlé éternellement ». Mais bientôt l’expérience lui ayant appris qu’il a reçu de Dieu la grâce, il remercie le Seigneur : « C’est dans votre bonté, Seigneur, que vous m’avez donné la beauté et la force (Id 8) ». De même ici : « Vous ouvrez votre main, vous ouvrirez donc votre main, la vôtre et non la leur, et toutes les créatures seront comblées de vos bontés. Elles seront dans le trouble quand vous détournerez votre face ». 13. Mais pourquoi en agir ainsi ? Pourquoi les jeter dans le trouble en détournant votre face ? « Vous retirez leur esprit, et ils meurent ». Leur esprit, c’est leur orgueil. Ils se glorifient donc, s’attribuent à eux-mêmes ce qu’ils sont, et se croient justes par eux-mêmes. Détournez donc votre face, afin qu’ils soient dans le trouble ; retirez leur esprit, afin qu’ils tombent, qu’ils crient vers vous en disant : « Exaucez-moi, ou plutôt, Seigneur, mon esprit est en défaillance ; ne détournez point de moi votre face (Id 142,7). Vous retirez leur esprit et ils succomberont, et rentreront dans leur poussière ». L’homme qui se repent de son péché reconnaît qu’il n’a en lui-même aucune force, il confesse à Dieu qu’il n’est que cendre et poussière. O homme superbe, te voilà donc rentré dans la poussière : ton esprit n’est plus en toi ; tu n’as plus de jactance, plus d’orgueil, plus de confiance dans ta justice ; tu vois que tu viens de la poussière, et que le Seigneur en détournant sa face, te fait rentrer dans ta poussière. Implore donc sa démence, en confessant que tu es poussière et faiblesse. 14. Voyons la suite : « Vous enverrez votre esprit, et ils seront créés (Id 103,30) ». Vous retirerez d’eux leur esprit pour leur envoyer le vôtre : « vous retirerez donc leur esprit » et ils n’auront plus leur esprit propre ; Sont-ils alors dénués complètement ? « Bienheureux ceux qui sont pauvres d’esprit » ; mais ils ne sont point dans le dénuement, puisque : « Le royaume des cieux leur appartient (Mat 5,3) ». En renonçant à leur propre esprit, ils auront l’esprit de Dieu. Voici ce qu’il dit aux martyrs futurs : « Quand ils vous auront saisis, et qu’ils vous emmèneront, ne vous inquiétez pas comment vous parlerez, ni de ce que vous direz ; car ce n’est point vous qui parlez, mais bien l’Esprit de votre Père qui parle en vous (Id 10,19-20) ». Ne vous attribuez point votre force, car si elle venait de vous et non de moi, ce serait une dureté plutôt qu’une force. « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont et retourneront dans leur poussière ; vous enverrez votre esprit, et ils seront créés. Car nous sommes l’œuvre de Dieu », nous dit l’Apôtre, « créés dans les bonnes œuvres (Eph 2,10) ». De son esprit nous vient la grâce qui nous fait vivre dans la justice ; car c’est lui qui justifie l’impie (Rom 4,5). « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont ; vous enverrez votre esprit et ils seront créés, et vous renouvellerez la face de la terre » : c’est-à-dire, vous y mettrez des hommes nouveaux, qui confesseront que leur justice ne vient pas d’eux-mêmes, afin que votre grâce soit en eux. Voyez quels sont les hommes par qui la face de la terre a été renouvelée. Saint Paul nous répond : « J’ai travaillé plus que tous les autres ». Qu’est-ce à dire, ô Paul ? Voyez bien si c’est, vous, si c’est votre esprit. « Non pas moi », dit-il, « mais la grâce de Dieu avec moi (1Co 15,10) ». 15. Qu’arrivera-t-il donc lorsque Dieu aura enlevé notre esprit, et que nous serons dans notre poussière, considérant pour notre bien quelle est notre infirmité, afin qu’en recevant l’esprit de Dieu nous soyons renouvelés ? Vois la suite : « Que la gloire de Dieu subsiste à jamais (Psa 104,31) ». Non ta gloire, non la mienne, non celle de celui-ci ou de celui-là, mais « la gloire de Dieu » ; qu’elle subsiste non pour un temps, mais « à jamais ». « Le Seigneur se complaira dans ses œuvres ». Non point dans les tiennes comme venant de toi ; car si tes œuvres sont mauvaises, c’est à cause de l’iniquité qui vient de toi ; si elles sont bonnes, c’est par la grâce de Dieu. « Le Seigneur se complaira dans ses œuvres ». 16. « C’est lui qui regarde ta terre, et elle tremble ; il touche les montagnes, et elles s’embrasent (Id 32) ». O terre, tu t’applaudissais dans ta bonté, tu t’arrogeais tes forces, ton opulence, et voilà qu’un regard du Seigneur te fait trembler. Ah ! qu’il te regarde, et que son œil te fasse trembler ; mieux vaut l’humilité qui tremble, que l’orgueil qui s’applaudit. Voyez comment Dieu regarde la terre et la fait trembler. Voilà que l’Apôtre, s’adressant à une terre qui s’applaudit, qui a confiance en elle-même, lui dit : « Travaillez à vous sauver, avec crainte et tremblement ; car c’est Dieu qui opère en vous (Phi 2,12-13) ». Voici donc vos paroles, ô bienheureux Apôtre : « Travaillez », c’est le travail qui nous est commandé ; pourquoi « avec tremblement ? » « C’est que Dieu », dit l’Apôtre, « opère en vous ». Ainsi donc c’est parce que « Dieu opère » que nous devons travailler « avec crainte ». Parce que c’est lui qui nous donne, que ce qui est en nous ne vient pas de, nous, il nous faut travailler avec crainte et avec tremblement ; si nous n’avons aucune crainte, il nous ôtera ce qu’il nous a donné. Travaille donc avec crainte ; vois dans un autre psaume : « Servez le Seigneur avec crainte, et tressaillez devant lui avec tremblement (Psa 2,11) ». Si donc notre allégresse doit être mêlée de crainte, Dieu regarde la terre, et elle tremble : que son regard fasse trembler nos cœurs ; et alors Dieu y prendra son repos. Écoute aussi un autre passage : « Sur qui reposera mon esprit ? Sur l’homme humble et calme, sur l’homme qui tremble à ma parole (Isa 66,2). Lui qui regarde la terre et elle tremble ; qui touche les montagnes « et elles s’embrasent u. Ces montagnes, c’étaient les superbes, qui s’applaudissaient, et que Dieu n’avait pas encore touchés ; il les touche, et les voilà qui s’embrasent. Qu’est-ce que s’embraser pour des montagnes ? Offrir à Dieu leur prière. Voilà donc ces montagnes grandes, superbes, gigantesques, et qui n’invoquent point le Seigneur : elles voulaient être invoquées, sans invoquer aucun supérieur. Quel est sur la terre l’homme puissant, élevé, orgueilleux, qui daigne s’humilier devant Dieu pour prier ? Je parle ici des impies, et non des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés. Tous ces impies, toutes ces âmes infortunées, ne savent invoquer le Seigneur, et veulent recevoir les hommages des hommes. Telle est la montagne qui a besoin d’être touchée par le Seigneur, pour s’enflammer ; mais dès qu’elle sera embrasée, sa prière montera vers Dieu comme le sacrifice du cœur. Ce n’est d’abord qu’une fumée légère, puis on se frappe la poitrine, puis on répand des larmes, car la fumée provoque les larmes. « Il touche les montagnes, et elles s’embrasent ». 17. « Je chanterai au Seigneur durant ma vie ». Que doit-il chanter ? Il chantera tout ce qu’il est. Chantons au Seigneur dans notre vie. Maintenant la vie est pour nous une espérance, elle sera ensuite une éternité. La vie d’une vie mortelle est l’espérance d’une vie immortelle, « Je chanterai durant ma vie au Seigneur ; je chanterai mon Dieu sur la harpe tant que je subsisterai (Psa 104,33) ». Puisque je dois être en lui sans fin, je chanterai mon Dieu tant que je subsisterai. N’allons pas nous imaginer qu’après avoir commencé à chanter Dieu dans la céleste Jérusalem, nous puissions faire autre chose ; toute notre vie sera de chanter Dieu. Si Dieu pouvait nous fatiguer, nos louanges à sa gloire le pourraient aussi : mais l’aimer toujours, c’est le louer toujours. « Je chanterai mon Dieu, tant que je vivrai ». 18. « Que mon entretien soit agréable à son cœur ; pour moi, je n’aurai de joie que dans mon Dieu ». « Que mon entretien lui soit agréable (Id 34) ». Quel entretien peut avoir un homme avec Dieu, qui ne soit une confession de ses péchés ? Avouer à Dieu ce que tu es, c’est avoir un entretien avec lui. Dispute avec lui, fais de bonnes œuvres, et compte avec Dieu. « Lavez-vous, purifiez-vous », dit Isaïe, « effacez de devant mes yeux la malice de vos pensées ; cessez de commettre l’injustice, apprenez à faire le bien, relevez l’orphelin, défendez la veuve, puis venez, disputons ensemble, dit le Seigneur (Isa 1,16-18) ». Qu’est-ce que disputer avec Dieu ? Fais-toi connaître à celui qui te connaît déjà, et il se fera connaître à toi qui l’ignores. « Que ma dispute lui soit agréable ». Voilà donc ce qui plaît au Seigneur, ta discussion, le sacrifice de ton humilité, l’affliction de ton cœur, l’holocauste de ta vie, voilà ce qui est agréable au Seigneur. Pour toi, où trouves-tu quelque douceur ? « Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ». Tel est l’entretien : dont je parlais. Fais-toi connaître à celui qui te connaît, et il se fera connaître à toi, qui ne le connais pas. Ta confession lui est agréable, et sa grâce est pour toi une douceur. Car il s’est dit à toi. Comment se dire à toi ? Par son Verbe. Quel Verbe ? Le Christ, lite parle, et il se dit. Envoyer son Christ, c’était se dire. Écoutons donc, mes frères, écoutons le Verbe lui-même : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père (Jn 14,9). Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ». 19. « Que les pécheurs soient effacés de la terre (Psa 104,35) ». On dirait une colère du Prophète. O bénie soit l’âme dont c’est là l’hymne et le gémissement ! Plaise à Dieu que votre âme soit avec cette âme, qu’elle y soit unie, liée, attachée ! Elle verrait alors la douceur de cette colère. Qui peut comprendre ceci, s’il n’est rempli de charité ? « Que les pécheurs soient effacés de la terre ». Tu trembles devant cette malédiction, et de qui vient-elle ? D’un saint. Assurément il sera exaucé. Mais il est dit aux saints : « Bénissez, et ne maudissez, point (Rom 19,14) ». Que signifie donc : « Que les pécheurs disparaissent de la terre ? » Oui, qu’ils disparaissent ; que leur esprit leur soit retiré, et qu’ils s’affaissent, afin que Dieu envoie son esprit qui les créera de nouveau. « Que les pécheurs disparaissent de la terre, ainsi que les méchants, en sorte qu’ils ne soient plus ». Qu’est-ce qu’ils ne seront plus, sinon qu’ils ne seront plus méchants ? Mais pour n’être plus méchants, ils deviendront donc justes. Voilà ce que veut le Prophète, et il en est au comble de la joie, et il en revient au premier verset du psaume. « O mon âme, bénis le Seigneur ». Oui, mes frères, que notre âme bénisse le Seigneur, qui a daigné nous donner, à moi des forces et des paroles, à vous l’attention et la bonne volonté. Que chacun se souvienne de ce qu’il a entendu ; qu’il s’en entretienne intérieurement, qu’il rumine la nourriture qu’il a prise, et ne la perde point dans les entrailles de l’oubli. Que ce précieux trésor repose dans votre bouche (Pro 21,20). Il en a coûté un grand travail, pour étudier et pénétrer ces symboles, un grand travail encore pour les prêcher et les élucider : que cette fatigue vous soit profitable, et que notre âme bénisse le Seigneur.

Commentaires de saint Augustin — Augustin d’Hippone. Domaine public