Commentaires de saint AugustinJean 5

Augustin d’Hippone · Page 2 sur 3

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Jean 5:1

LES ŒUVRES DU CHRIST.

« Le Fils ne fait que ce qu’il a vu faire à son Père, et le Père lui montre tout ce qu’il fait », c’est-à-dire, le Père est l’archétype de toutes les créatures ; il les voit en lui-même, et cette vision et la science qui en résulte, ne sont autre chose que son Verbe : de là il suit que, pour le Verbe, voir, apprendre, connaître, c’est être. Quant au Christ considéré comme homme et comme représentant de tous les membres de l’Église, Dieu doit lui montrer à opérer des merveilles plus admirables que la guérison d’un paralytique. Comme Dieu, il ressuscitera les morts à la fin du monde. Comme homme, il les jugera, afin que tous l’honorent de la même manière qu’ils honorent le Père. 1. Autant que Dieu nous en a fait la grâce, et selon qu’il nous a été possible de le comprendre et de le dire, nous vous avons expliqué, dans l’instruction d’hier, comment il peut se faire que les œuvres du Père et du Fils soient inséparables : comment les œuvres du Père, au lieu d’être différentes de celles de Fils, sont exactement les mêmes, en ce sens que le Père les fait par son Fils, comme par son Verbe. N’est-il pas écrit, en effet : « Toutes choses ont été faites par lui, et, sans lui rien n’a été fait ? » Aujourd’hui, nous avons à examiner les passages qui suivent prions le Seigneur de nous accorder sa bénédiction, espérons-la de sa part ; peut-être nous jugera-t-il dignes de comprendre la vérité contenue dans ses paroles ; et si nous nous trouvons incapables de la saisir, peut être sa grâce nous empêchera-t-elle de tomber dans l’erreur. Car mieux vaut ignorer que se tromper ; mais la science est bien préférable à l’ignorance : aussi devons-nous, avant tout, nous efforcer de savoir. Si nous le pouvons, Dieu en soit loué ; mais s’il nous est impossible de parvenir jusqu’à la vérité, ne nous jetons pas dans l’erreur. Qui sommes-nous ? Que cherchons-nous à comprendre ? ce qu’il nous faut examiner. Nous sommes des hommes revêtus d’un corps, nous sommes des pèlerins ici-bas ; la parole de Dieu nous a, sans doute, communiqué le germe d’une nouvelle vie ; mais, bien que renouvelés dans le Christ, nous ne sommes pas encore entièrement dépouillés du vieil Adam. En nous, le corps qui se corrompt appesantit l’âme (Sag 9, 15) ; il nous vient d’Adam, c’est chose manifeste, et personne ne saurait en douter. Mais le principe spirituel qui rend notre âme supérieure au monde est un don de ce Dieu miséricordieux qui a envoyé son Fils unique sur la terre, pour partager notre condition mortelle et nous faire entrer en possession de son immortalité. Il est notre maître et doit nous apprendre à ne point pécher : il sera notre défenseur, si, après avoir péché, nous confessons nos fautes et revenons au bien ; il sera notre avocat au moment où nous demanderons à Dieu quelque bienfait, et, conjointement avec le Père, il nous accordera l’objet de nos désirs ; car le Père et le Fils ne sont qu’un seul Dieu, Les paroles qui vont nous occuper, il les adressait aux hommes en qualité d’homme ; en lui le Dieu se cachait et l’homme se montrait, pour faire des dieux avec de simples hommes ; étant Fils de Dieu, il est devenu fils de l’homme, afin de rendre enfants de Dieu les enfants des hommes. Par quelle mystérieuse invention de sa sagesse a-t-il agi ainsi ? Ses paroles mêmes nous l’apprennent. Il s’est fait petit pour parler à des petits ; mais bien que petit, il n’a pas cessé d’être grand ; et nous, si nous sommes petits par nous-mêmes, nous devenons grands par notre union avec lui : il nous parle donc comme une nourrice parle à son bien-aimé nourrisson, qu’elle aide à grandir à force de soins. 2. Il avait dit : « Le Fils ne peut rien faire par lui-même que ce qu’il voit faire à son Père (Jn 5, 19) ». Nous l’avons compris : le Père ne fait aucune œuvre séparément du Fils ; et le Fils ne le regarde point pour faire, à son tour, quelque chose de pareil à ce qu’il lui aurait vu faire. Voici la raison pour laquelle le Sauveur a dit : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même que ce qu’il voit faire au Père » ; c’est que le Fils tient du Père tout ce qu’il est : sa substance et sa puissance tout entières lui viennent de Celui qui l’a engendré. Il avait dit qu’il fait, comme le Père, les mêmes œuvres que le Père ; mais il a voulu nous insinuer que le Père et le Fils ne font pas des œuvres différentes, mais que les opérations du Fils procèdent de la même puissance que celle du Père, puisque le Père les fait par l’intermédiaire de son Fils : aussi a-t-il ajouté ce que nous avons entendu lire aujourd’hui : « Car le Père aime le Fils, et il lui montre tout ce qu’il fait ». Le Père montre à son Fils tout ce qu’il fait : donc, dira quelqu’un, le Père agit séparément, afin que le Fils soit à même de voir ce qu’il fait. Nous voici donc, encore une fois, revenus à une manière humaine de considérer les choses : nous voici de nouveau en face de nos deux artisans ; on dirait qu’il s’agit encore d’un ouvrier qui apprend son métier à son fils, et qui lui montre son propre ouvrage, afin qu’à son tour il puisse en faire autant. « Il lui montre tout ce qu’il fait ». Par conséquent, lorsque le Père agit, le Fils reste dans l’inaction, uniquement occupé à regarder ce que fait son Père. En est-il vraiment ainsi ? Il est sûr que « toutes choses ont été faites par lui, et que sans lui rien n’a été fait ». Par là, il nous est facile d’imaginer comment le Père montre au Fils ce qu’il fait, puisque le Père ne tait rien que ce qu’il fait par le Fils. Qu’a fait le Père ? Le monde. Mais l’a-t-il créé d’abord, et l’a-t-il ensuite montré au Fils, pour lui fournir le modèle d’un autre monde ? Alors, qu’on nous fasse voir ce second univers, sorti des mains du Fils seul. « Mais toutes les choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait, et c’est lui qui a fait le monde (Id 1, 3, 10) ». S’il a fait le monde, et si toutes choses ont été faites par lui, le Père ne fait donc rien qu’il ne le fasse par son Fils. Mais où le Père montre-t-il au Fils ce qu’il fait ? Dans le Fils même par qui il le fait, et pas ailleurs. En quel autre lieu le Père pourrait-il montrer au Fils ses propres œuvres ? Est-ce qu’il habite, est-ce qu’il agit comme dans un endroit exposé au regard ? Le Fils examine-t-il le Père, comme s’il travaillait extérieurement ? Où se trouve l’indivisible Trinité ? Où est le Verbe, dont il a été dit qu’il est la puissance et la sagesse de Dieu (1Co 1, 24) ? Où voir ce qu’est la Sagesse elle-même, an dire de l’Écriture : « Elle est la splendeur de la lumière éternelle (Sag 7,26) ? » Où contempler ce qu’indique encore cet autre passage : « La Sagesse atteint d’une extrémité à l’autre avec force, et dispose toutes choses avec douceur (Id 8, 1) » Si le Père, dans ses opérations, agit par le Fils, par sa propre sagesse, pal sa propre puissance, ce n’est pas à l’extérieur qu’il lui montre ce qu’il doit voir et faire, c’est en lui-même. 3. Qu’est-ce que voit le Père, ou, plutôt, qu’est-ce que le Fils voit dans le Père, afin de le faire ensuite lui-même ? Si je pouvais le dire, y aurait-il quelqu’un pour me comprendre ? Si j’étais capable de m’en faire une idée, serais-je à même de l’expliquer convenablement ? Mais serais-je seulement apte à me l’imaginer ? La distance qui se trouve entre la Divinité et nous est égale à celle qui sépare Dieu de l’homme, l’immortalité de la vicissitude des choses destinées à périr, l’éternité de ce qui est du temps. Qu’il nous inspire et nous fasse la grâce de comprendre. Que de cette source de vie, qui est lui-même, il fasse tomber sur nous quelques gouttes de rosée pour étancher notre soif : ainsi serons-nous préservés des ardeurs brûlantes de ce désert. Nous avons appris à lui donner le nom de Père ; crions pour lui dire : Seigneur. Ne craignons pas de le faire, car il nous a autorisés à nous permettre cette hardiesse : seulement, vivons de manière à ce qu’il ne nous dise pas : « Si je suis votre Père, où sont mes honneurs ; et si je suis votre maître, où me craint-on (Mal 1, 6) ? » Disons-lui donc : Notre Père ! À qui disons-nous : Notre Père ? Au Père du Christ. Et celui qui dit au Père du Christ : Notre Père ! que dit-il au Christ ? Notre Frère, et rien autre chose. Il faut néanmoins le remarquer, Dieu n’est pas le Père du Christ au même titre qu’il est le nôtre, car jamais le Christ ne nous a unis à lui, de manière à faire disparaître toute distance entre lui et nous. Il est, en effet, le Fils de Dieu, égal à son Père, éternel comme lui, coéternel à lui : pour nous, nous avons été créés par le Fils et adoptés par l’Unique ; aussi, quand Notre-Seigneur Jésus-Christ parlait à ses disciples, jamais il n’a dit du Dieu souverain, son Père : Notre Père ; niais : Mon Père, ou bien : Votre Père. Il n’a pas dit : Notre Père ; cela est si vrai que, dans un certain endroit de l’Évangile, il a proféré ces deux paroles : « Je m’en vais à mon Dieu et à votre Dieu ». Pourquoi n’a-t-il pas dit : Notre Dieu ? « Et à mon Père et à votre Père (Jn 20, 17) ». Il n’a pas dit : Notre Père. Il parle donc de manière à unir les choses sans les confondre, et à les distinguer les unes des autres sans les séparer ; il veut montrer que nous ne faisons qu’un en lui, et que le Père et lui ne font qu’un. 4. Nous aurons beau comprendre et beau voir, même lorsque nous aurons été égalés aux esprits angéliques, jamais nous ne versons comme voit le Fils. Lors même que nous ne voyons pas, nous sommes quelque chose, et, alors, que sommes-nous ? Évidemment, des hommes qui ne voient pas. Bien que ne voyant pas, nous existons cependant, et, afin de voir, nous nous tournons vers celui qu’il nous faut voir, et ainsi s’opère en nous la vision qui ne s’y trouvait point auparavant, quoique nous existions. L’homme qui ne voit pas, n’en est pas moins un homme, et quand une fois il est parvenu à voir, on dit toujours de lui qu’il est un homme, mais un homme qui voit. Car, pour lui, autre chose est de voir, autre chose est d’être un homme ; si, en effet, voir et être homme était, pour lui, la même chose, jamais il ne pourrait exister sans voir. Dès lors qu’il ne voit pas et qu’il cherche à voir ce qu’il ne peut encore contempler, il est donc à même de chercher à voir et de se convertir pour y arriver ; et s’il se convertit sincèrement et qu’il parvienne à voir, après avoir été un homme qui ne voyait pas, il devient un homme qui voit. La vue lui est donc accordée ou retirée, selon qu’il se tourne vers Dieu ou qu’il s’en éloigne. En est-il de même du Fils ? Non. Y a-t-il jamais eu un temps où le Fils n’ait pas vu, et un autre temps où il ait commencé à voir ? Mais voir le Père et être le Fils, c’est, pour lui, une seule et même chose. En nous détournant de Dieu pour nous jeter dans l’iniquité, nous perdons de vue les rayons de la lumière d’en haut : aussitôt que nous revenons à lui, l’éclat de cette lumière vient à nouveau frapper nos yeux. Il n’y a aucune similitude entre la lumière qui vient nous éclairer, et nous-mêmes ; car cette lumière ne se détourne pas d’elle-même, et ne perd jamais rien de son éclat, parce qu’elle est essentiellement la lumière. Le Père montre donc au Fils ce qu’il fait, en ce sens qu’en son Père le Fils voit toutes choses, et qu’il y est toutes choses. Par le fait qu’il voyait, il est né, et par cela même qu’il est né, il voit. Remarque-le, néanmoins : il n’a jamais été Sans exister, et jamais il n’a commencé à être : il n’a jamais été sans voir, et jamais il n’a commencé à voir. Car, en lui, voir et être ne constituent qu’une seule et même chose : en lui se rencontrent, tout à la fois, l’existence, la permanence, l’immuabilité, la vie éternelle, sans commencement et sans fin. Ne nous nourrissons donc point d’illusions matérielles : le Père n’est point assis, ne travaille pas, et ne montre pas au Fils ce qu’il fait : à son tour, le Fils ne regarde pas l’œuvre opérée par le Père, pour en faire lui-même une pareille, mais dans un autre endroit et avec des matériaux différents ; car « toutes choses ont été faites par lui, et, sans lui, rien n’a été fait ». Le Fils est la Parole du Père, et Dieu n’a rien dit qu’il ne l’ait dit en son Fils. En disant, en son Fils, ce qu’il devait faire par lui, le Père a engendré ce même Fils par lequel il devait faire toutes choses. 5. « Et il lui montrera de plus grandes œuvres que celles-ci, et vous serez dans l’admiration ». Nouveau sujet d’embarras. Qui pourrait jamais sonder parfaitement un pareil mystère ? Mais comme il a daigné nous parler, le Sauveur nous en a mis la clef dans les mains. Il n’aurait certainement pas voulu nous dire ce qu’il ne voudrait pas nous voir croire : puisqu’il a bien voulu nous adresser la parole, il est sûr qu’il a eu l’intention de nous rendre attentifs, et puisque tel a été son dessein, nous abandonnerait-il maintenant à nous-mêmes ? Nous vous l’avons dit de notre mieux : La science du Fils n’a rien qui tienne du temps : autre chose n’est pas la science du Fils, et, autre chose, le Fils lui-même ; autre chose n’est pas la vision du Fils, et, autre chose, le Fils lui-même ; mais la vision, la science et la sagesse du Père, c’est le Fils : elles sont éternelles, elles viennent de l’éternel, et sont coéternelles à celui dont elles viennent : là, rien n’est sujet aux vicissitudes du temps ; rien n’y vient à la vie de celui n’était pas ; rien n’y meurt de ce qui était. Nous l’avons expliqué comme nous avons pu. Maintenant, que fait ici le temps ? Le Sauveur ne dit-il pas, en effet : « Et il lui montrera de plus grandes choses ? » Il doit lui montrer, c’est-à-dire, il lui fera voir plus tard. Il a montré est bien différent de : il montrera. Il a montré s’entend du passé ; il montrera s’entend de l’avenir. Mes frères, que faisons-nous, que disons-nous à présent ? Nous avons, tout à l’heure, prétendu que le Fils, coéternel au Père, n’éprouve aucune variation de la part du temps, qu’il ne se meut ni dans l’espace des lieux, ni dans l’espace des moments, qu’il demeure toujours dans la vision avec le Père, qu’il voit le Père, et que cette vision constitue son existence ; et voilà qu’il nous rappelle encore une fois à la pensée du temps, puisqu’il nous dit : « Et il lui montrera de plus grandes choses ! » Le Père montrera donc au Fils quelque chose qu’il ne connaît pas encore ? Que faire ? En quel sens comprendre ces paroles ? Notre-Seigneur Jésus-Christ se trouvait dans les hauteurs de l’éternité ; le voilà qui redescend au niveau des choses terrestres. Quand était-il si élevé ? Quand il disait : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi comme lui ». Comment est-il descendu ? « Il lui montrera de plus grandes choses ». O Seigneur Jésus-Christ, notre Sauveur, Verbe de Dieu par qui toutes choses ont été faites, qu’est-ce que le Père vous montrera que vous ne sachiez pas encore ? Y a-t-il, dans le Père, quelque chose d’inconnu pour vous ? Quelles œuvres plus grandes doit-il vous montrer ? Ou bien, quelles œuvres seront surpassées par celles qu’il vous montrera ? Car si Jésus a dit : « plus grandes », il nous faut retourner en arrière pour y trouver celles qui sont moins prodigieuses. 6. Rappelons-nous la circonstance qui a donné lieu à ce discours. C’est évidemment celle où fut guéri le paralytique de trente-huit ans, et où le Sauveur commanda à cet homme de prendre son lit sur ses épaules, et de s’en retourner dans sa maison. Ce fait suffit à soulever l’indignation des Juifs avec lesquels il s’entretenait : il parlait à leurs oreilles et ne disait rien à leur intelligence. Il laissait, en quelque sorte, entrevoir sa pensée à ceux qui voulaient l’entendre, mais il la cachait à ceux qui se laissaient emporter par la colère : irrités de voir le Seigneur Jésus agir ainsi le jour du sabbat, les Juifs lui donnèrent donc, par leurs mauvais sentiments, l’occasion de prononcer ce discours. Pour bien entendre les paroles qui nous occupent maintenant, nous ne devons donc pas oublier ce qui a été précédemment dit : au contraire, reportons nos regards sur ce paralytique, malade depuis trente-huit ans, et subitement rendu à l’usage de ses membres, en présence des Juifs qui ne pouvaient s’empêcher d’admirer une pareille guérison, et s’en fâchaient pourtant. Témoin de leur aveugle fureur, Jésus leur adressa la parole et leur dit : « Il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci ». « Plus grandes que celles-ci » : celles-ci ? Lesquelles ? Ce que vous venez de voir, c’est-à-dire : la guérison de cet homme, qu’une paralysie avait tenu, l’espace de trente-huit ans, couché sur son lit, n’est rien en comparaison de ce que le Père montrera à son Fils. Que lui montrera-t-il de plus étonnant ? Le voici ; car le Sauveur ajoute : « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut », Il est sûr que ceci est bien autrement admirable : c’est, en effet, un plus grand prodige de ressusciter les morts, que de rendre un malade à la santé : il n’y a pas le moindre doute à cet égard. Mais quand le Père montrera-t-il à son Fils une pareille œuvre ? car le Fils n’en a-t-il pas déjà la connaissance ? Et au moment où il parlait, ne savait-il pas ressusciter les morts ? Il avait fait toutes choses : avait-il encore besoin d’apprendre à faire sortir les morts, tout vivants, des entrailles du tombeau ? Celui qui nous a donné l’être et la vie, lorsque nous n’existions pas encore, avait-il besoin d’apprendre à nous ressusciter ? Que veut-il donc nous dire par là ? 7. Il s’est abaissé jusqu’à nous, et lui qui, tout à l’heure, nous parlait comme Dieu, a commencé de nous parler comme homme. Tout Dieu qu’il est, il n’en partage pas moins avec nous la nature humaine ; car Dieu s’est fait homme, mais il est devenu ce qu’il n’était pas, sans rien perdre de ce qu’il était, L’humanité s’est donc adjointe à la divinité : ainsi, celui qui était Dieu est devenu un homme, de manière, toutefois, qu’en prenant notre nature, il ne perdît pas sa nature divine. Nous l’écoutions tout à l’heure comme notre créateur, Écoutons-le donc maintenant comme notre frère, Il est notre Créateur, car, au commencement était le Verbe ; il est notre frère, parce qu’il a pris naissance dans le sein de la Vierge Marie ; en qualité de Créateur, il existait avant Abraham, avant Adam, avant la terre, avant le ciel, avant toutes les créatures corporelles et spirituelles ; en qualité de frère des hommes, il est né de la race d’Abraham, de la tribu de Juda, d’une vierge israélite. Si, dans celui qui nous parle, nous reconnaissons un Dieu et un homme, sachons discerner les paroles du Dieu d’avec celles de l’homme ; car parfois il dit des choses qui ont trait à la majesté divine, et, parfois, il en dit qui se rapportent à la faiblesse humaine ; n’est-il pas en même temps et souverainement grand, et aussi souverainement petit, puisqu’il s’est anéanti pour nous élever jusqu’à lui ? que dit-il donc ? « Le Père » me « montrera des choses plus grandes que celles-ci, et vous serez dans l’admiration ». C’est donc à nous qu’il les montrera, et non pas à lui et comme c’est à nous que le Père les montrera, le Sauveur a eu bien soin de dire : « Et vous serez dans l’admiration ». Il nous a expliqué ce qu’il a voulu nous faire entendre par ces mots : « Le Père » me « montrera ». Pourquoi n’a-t-il pas dit : Le Père vous montrera, au lieu de dire : « Il montrera » au Fils ? Parce que nous sommes les membres de son Fils, et que celui-ci apprend en quelque sorte dans la personne de ses membres, ce que nous apprenons. De quelle manière acquiert-il en nous quelque science ? De la même manière qu’il y souffre. Où est la preuve des souffrances qu’il endure en nous ? Dans ces paroles venues du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » N’est-ce pas lui qui, à la fin du monde, s’assoira sur un tribunal pour juger tous les hommes ? N’est-ce pas lui qui, en plaçant les bons à sa droite, et les méchants à sa gauche, prononcera ces paroles : « Venez, bénis de mon Père, entrez en possession de mon royaume ; car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ? » Les justes lui répondront : « Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim ? » Alors il ajoutera : « Lorsque vous avez donné quelque chose à l’un des moindres de mes frères, vous me l’avez donné à moi-même (Mat 25, 31-40) ». Il a donc dit : « Lorsque vous avez donné quelque chose à l’un des moindres de mes frères, vous me l’avez donné à moi-même ». Par conséquent, interrogeons-le maintenant, et disons-lui Seigneur, quand apprendrez-vous quelque chose, puisque c’est vous qui enseignez toutes choses ? Et aussitôt, par l’organe de notre foi, il nous répondra : Lorsque l’un des moindres de mes frères s’instruit, c’est moi qui m’instruis. 8. Félicitons-nous donc, et rendons grâces à Dieu de ce que nous sommes devenus non seulement des chrétiens, mais le Christ lui-même. Comprenez-vous, mes frères, appréciez-vous dignement la grâce que Dieu nous fait en devenant notre chef ? Soyez dans l’admiration, réjouissez-vous, nous sommes devenus le Christ ! Car s’il est notre chef, nous sommes ses membres ; nous composons, lui et nous, son humanité tout entière. Voilà bien ce que dit l’apôtre Paul : « Afin que nous ne soyons plus flottants comme des enfants, et que nous ne nous laissions pas emporter à tout vent de doctrine ». Mais auparavant, il s’était exprimé en ces termes « Jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité d’une même foi et d’une même connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’un homme parfait, à la mesure de l’âge, de la plénitude du Christ (Eph 4,13-14) ». Le chef et les membres, voilà ce qui constitue la plénitude du Christ. Qu’est-ce à dire : Le chef et les membres ? Le Christ et l’Église. Nous arroger un privilège pareil serait, de notre part, de l’orgueil, mais le Sauveur a daigné nous le promettre lui-même, car il nous a dit par la bouche du même Apôtre : « Or, vous êtes le corps du Christ et ses membres (1Co 12, 27) ». 9. Dès lors donc que le Père montre quelque chose aux membres du Christ, il le montre par là même au Christ. Il se fait à ce moment comme un grand miracle, mais un miracle réel. Ce que le Christ savait déjà se fait voir au Christ, et c’est le Christ lui-même qui le lui fait connaître. Voilà une chose étonnante et merveilleuse, mais l’Écriture nous l’affirme : Nous mettrons-nous en antagonisme avec la parole de Dieu ? Ne faut-il pas plutôt la comprendre damas son vrai sens, et remercier de cette grâce d’en haut, Celui qui nous l’a accordée ? Qu’ai-je dit : C’est le Christ lui-même qui fait connaître au Christ?. C’est la tête qui montre aux membres. Ce phénomène se passe en toi, Veuille le remarquer. Suppose que tes yeux sont fermés et que tu veux saisir un objet : ta main ne sait où se porter, et, néanmoins, tu ne saurais en douter, ta main est du nombre de tes membres, puisqu’elle n’a pas été précédemment séparée de ton corps. Ouvre les yeux ; alors elle voit de quel côté elle doit se diriger ; la tête a fait apercevoir l’objet, et le membre est allé le saisir. Puisqu’en toi-même nous remarquons ce fait que ton corps montre un objet à ton corps, et que par l’intermédiaire de lui-même, ton corps aperçoit cet objet, il n’y a plus sujet de t’étonner de mes paroles, quand je dis : C’est le Christ lui-même qui fait connaître au Christ. Le chef montre, afin que les membres aperçoivent ; il enseigne, afin que les membres s’instruisent ; et, cependant, la tête et les membres ne forment tous ensemble qu’un seul homme. Il n’a pas voulu se séparer de nous, mais il a daigné s’unir à nous. Il se trouvait loin de nous, et singulièrement loin ; car, qu’y a-t-il de plus éloigné que la créature à l’égard du Créateur ? que Dieu et l’homme ? que la justice et le péché ? que l’éternité et la condition d’un être mortel ? Ainsi était éloigné de nous « le Verbe qui au commencement était Dieu en Dieu, et par qui toutes choses ont été faites ». Par quel moyen s’est-il donc rapproché de nous, au point de devenir ce que nous sommes et de manière à ce que nous soyons en lui ? « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1, 14) ». 10. Il nous montrera donc cela, comme il l’a montré à ses disciples pendant le cours de sa vie terrestre. Qu’est-ce cela ? « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut ». Le Père vivifie-t-il ceux-ci, et le Fils ceux-là ? Certainement, toutes choses ont été faites par lui. Que disons-nous, mes frères ? Le Christ a ressuscité Lazare ; quel mort le Père avait-il fait sortir vivant du tombeau, afin d’apprendre au Fils, par son exemple, la manière dont il devait ressusciter Lazare ? Ou bien, quand le Sauveur a rendu la vie à Lazare, le Père ne l’a-t-il pas aussi ressuscité ? le Fils a-t-il été seul à opérer ce prodige, et l’a-t-il opéré indépendamment du concours de son Père ? Lisez le récit de cette résurrection, et vous verrez qu’au tombeau de Lazare, le Christ a invoqué son Père et l’a prié de rendre la vie à ce mort (Jn 11, 41-44). En tant qu’homme, il invoque le Père ; en tant que Dieu, il agit de concert avec lui : en conséquence, la résurrection de Lazare s’est effectuée par la coopération simultanée du Père et du Fils avec la grâce et comme don du Saint-Esprit, et ce merveilleux événement est l’œuvre de la Trinité entière. Ces paroles « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut », ne doivent donc pas être entendues en ce sens, que le Père ressuscite et vivifie les uns, tandis que le Fils ressuscite et vivifie les autres ; mais nous devons en conclure que le Père et le Fils ressuscitent également et par ensemble les mêmes morts ; car, « toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait ». Aussi, pour montrer que sa puissance, bien que lui venant du Père, était néanmoins égale à celle du Père, le Sauveur a-t-il ajouté : « Ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut » : ces paroles prouvent l’existence de sa propre volonté. Que personne ne dise : Le Père ressuscite les morts par le Fils ; mais c’est comme tout-puissant, c’est parce qu’il possède le pouvoir de le faire. Pour le Fils, il n’agit qu’en vertu d’une puissance étrangère à sa personne, et qu’en qualité de ministre, comme ferait un ange ; que personne ne parle ainsi, carie Christa affirmé son pouvoir, en disant : « De même, le Fils vivifie ceux qu’il veut ». En effet, le Père ne veut pas autre chose que ce que veut le Fils ; mais comme ils ont ensemble une seule et même substance, ainsi n’ont-ils qu’une seule et même volonté. 11. Qui sont ces morts que vivifient le Père et le Fils ? Sont-ce ceux dont nous avons parlé, Lazare, le Fils de la veuve de Naïm (Luc 7, 14-15), ou la fille du chef de la synagogue (Id 8, 51-55) ? Car, nous le savons, ces trois morts ont été rappelés à la vie par le Christ. Dans le passage précité, le Sauveur veut nous faire entendre qu’il s’agit d’autre chose, c’est-à-dire de la résurrection des morts que nous attendons tous pour la fin du monde, et non de celle qui a été accordée à quelques-uns pour amener les autres à la foi. Enfin, si Lazare est sorti vivant du tombeau, il devait cependant y rentrer un peu plus tard ; et nous, quand nous ressusciterons, ce sera pour ne plus quitter la vie. Est-ce au Père, est-ce au Fils à opérer cette résurrection finale ? Mieux que cela C’est au Père dans le Fils. Le Fils et le Père dans le Fils l’opéreront donc. Maintenant, comment prouver qu’il est ici question de la résurrection universelle ? Le voici : Le Sauveur avait dit : « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut ». En conséquence de ces paroles, nous aurions pu nous imaginer qu’elles avaient trait, non pas à la résurrection qui doit servir de prélude à la vie éternelle, mais une simple résurrection miraculeuse ; pour nous détourner d’une pareille interprétation il ajoute : « Car le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Qu’est-ce à dire ? Il parlait de la résurrection des morts, puisqu’il disait : « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le « Fils vivifie ceux qu’il veut » ; pourquoi ajoute-t-il aussitôt, en manière d’explication, ces paroles relatives au jugement : « Car le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ? » Il voulait évidemment nous faire comprendre qu’il avait fait allusion à la résurrection des morts, que suivra le jugement général. 12. « Car », dit-il, « le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Tout à l’heure, nous supposions que le Père fait ce que ne fait pas le Fils, et nous étions portés à le croire à cause de ces paroles : « Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il a fait » : comme si le Père agissait, et que le Fils se bornât à le regarder. Une manière tinte charnelle d’interpréter ce passage en dérobait donc le vrai sens à notre esprit, et nous faisait croire, d’une part, que le Père agissait sans le concours du Fils, et, d’autre part, que le Fils regardait le Père lui montrer ce qu’il faisait. Le Père nous semblait donc faire ce que ne faisait pas le Fils ; maintenant le Fils nous apparaît comme faisant ce que le Père ne fait pas. Comme Dieu tourne et retourne nos esprits ! Il les conduit d’ici de là, ne leur permettant de s’arrêter à aucune pensée charnelle en les agitant ainsi, il les exerce, en les exerçant il les purifie, en les purifiant il les dilate, afin de les remplir ensuite. Qu’est-ce que toutes ces paroles du Sauveur font de nous ? Que disait-il tout à l’heure ? Que dit-il maintenant ? Tout à l’heure, il nous disait que le Père montre au Fils tout ce qu’il fait ; aussi me semblait-il voir le Père agir, et le Fils le regarder ; maintenant je crois voir le contraire, c’est-à-dire, le Fils dans l’action et le Père dans le repos. « Car le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Quand le Fils exercera-t-il le jugement, sans que le Père l’exerce en même temps avec lui ? Qu’est-ce que cela vent dire, et comment le comprendre ? Vous êtes le Verbe Dieu ; moi, je ne suis qu’un homme. Vous dites « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Et moi, je lis, quelque part ailleurs, ces autres paroles tombées de vos lèvres : « Je ne juge personne, il y a quelqu’un pour rechercher et juger (Jn 8, 15, 50) ». De qui parlez-vous, quand vous dites : « Il y a quelqu’un pour rechercher et juger ? » Du Père, évidemment. Il recherche les injures qu’on vous fait, et il porte sur elles son jugement. Alors, comment se fait-il que « le Père ne juge personne, mais qu’il ait donné tout jugement au Fils ? » Interrogeons maintenant l’apôtre Pierre Écoutons-le nous dire dans son Epître « Jésus-Christ a souffert pour nous, vous laissant un grand exemple, afin que vous suiviez ses traces : lui qui n’a commis aucun péché, et dans la bouche de qui le mensonge n’a pas été trouvé ; quand on le maudissait, il ne répondait point par des injures ; quand on le maltraitait, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait au pouvoir de Celui qui juge avec justice (1Pi 2, 21-23) ». Comment peut-il être vrai que « le Père ne juge personne, mais qu’il ait donné tout jugement au Fils ? » Nous voilà dans l’embarras, dans un embarras qui nous fera suer, et, en nous faisant suer, nous purifiera. Efforçons-nous, avec l’aide de Dieu, de découvrir le sens profondément mystérieux de ces paroles. En voulant discuter et scruter les paroles de Dieu, nous agissons peut-être avec témérité. Mais pourquoi les a-t-il prononcées ? N’est-ce pas afin que nous en sachions la portée ? Pourquoi ont-elles retenti à nos oreilles ? N’est-ce pas afin que nous les entendions ? Pourquoi les avoir écoutées, si ce n’est pour les comprendre ? Que Dieu nous fortifie donc, et qu’il nous accorde l’intelligence dans la mesure qui lui semble convenable, et si nous ne pouvons encore puiser à la source, puissions-nous, du moins, nous désaltérer à un petit ruisseau ! Jean lui-même nous tiendra lieu de ce ruisseau, car il est allé puiser à la source ; il a fait descendre le Verbe du haut du ciel jusqu’à nous : il l’a abaissé, et, en quelque sorte, terrassé. Nous n’avons plus, par conséquent, à redouter ses grandeurs ; il s’est humilié, approchons-nous donc de lui. 13. Il y a certainement une manière vraie et solide de comprendre ces paroles : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils » : puissions-nous la bien saisir ! Voici la raison pour laquelle elles ont été prononcées ; c’est qu’au jugement le Fils seul apparaîtra aux regards des hommes. Le Père se cachera, et le Fils se montrera. Comment se montrera-t-il ? Dans la forme avec laquelle il est monté au ciel. Comme le Père, il se dérobera à la vue dans sa forme de Dieu, mais il se manifestera dans sa forme d’esclave. « Donc, le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils », tout jugement public, cela s’entend. Dans ce jugement public, ce sera le Fils qui jugera, parce qu’il se fera voir à ceux qu’il devra juger. L’Écriture nous enseigne, de manière à nous enlever jusqu’à l’ombre d’un doute, qu’alors il se manifestera à tous les yeux. Quarante jours après sa résurrection, il monta au ciel en présence de ses disciples, et un ange vint leur dire : « Hommes de Galilée, pourquoi demeurez-vous là, regardant les cieux ? Ce Jésus qui, du milieu de vous, s’est élevé dans le ciel en reviendra de la même manière que vous l’y avez vu monter (Act 1, 3, 9-11) ». En quel état l’y voyaient-ils aller ? Dans ce corps qu’ils avaient touché et palpé, dont ils avaient contrôlé les cicatrices, avec lequel il pénétrait au milieu d’eux et sortait de leur assemblée pendant quarante jours, se montrant à eux en toute vérité, sans supercherie, non pas comme une ombre, un fantôme ou un esprit, mais tel qu’il dit lui-même, d’accord avec la réalité : « Touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Luc 24, 39) ». Ce corps est digne d’habiter le ciel, car il n’est plus exposé aux atteintes de la mort, ni aux vicissitudes des différents âges. Pour parvenir à l’état où il se trouvait alors il avait dû traverser la distance qui sépare l’enfance de la jeunesse, mais il ne parcourra pas l’espace qui se trouve entre la jeunesse etla vieillesse : il restera tel qu’il était au moment de son ascension, et il reviendra tel vers ceux auxquels il a voulu faire prêcher sa parole avant son retour. Il apparaîtra donc dans sa forme humaine : cette forme se montrera même aux regards des impies ; ceux qui seront placés à droite, et ceux qui seront placés à gauche le verront également cela est écrit : « Ils verront celui qu’ils ont percé (Zac 12, 10 ; Jn 19,37) ». Puisqu’ils doivent voir celui qu’ils ont percé, ils verront donc ce même corps qu’ils ont frappé avec une lance ; car une lance n’a pu blesser le Verbe : les impies seront donc à même de contempler ce qu’ils ont été capables de blesser. Ils ne verront pas le Dieu qui sera caché sous la forme humaine ; niais, après le jugement, il se fera voir à ceux qu’il aura placés à sa droite. Voici donc le sens de ces paroles : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Le Fils viendra publiquement juger les hommes : alors, il leur apparaîtra sous sa forme humaine et dira à ceux qui seront placés à sa droite : « Venez, bénis de mon Père, entrez en possession de mon royaume » ; et à ceux qui se trouveront à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges (Mat 25, 31-41) ». 14. Le Sauveur se fera donc voir, dans sa forme d’homme, aux fidèles et aux impies, aux justes et aux pécheurs, à ceux qui auront eu la foi et à ceux qui ne l’auront pas eue, à ceux pour lesquels sa présence sera un sujet de joie, et à ceux dont elle fera le désespoir, à ceux qui auront mis en lui leur confiance, et à ceux que le jugement aura couverts de confusion : on le verra donc comme homme. Et quand il se sera ainsi montré sur son tribunal, quand la sentence aura été prononcée et que se sera vérifiée cette parole : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils » ; car le Fils apparaîtra au jugement dans la forme qu’il a empruntée à notre nature, alors qu’arrivera-t-il ? Quand se montrera-t-il dans sa forme de Dieu, que tous les saints brûlent de contempler ? Quand verront-ils ce qui était au commencement, c’est-à-dire le Verbe, le Dieu en Dieu, par qui toutes choses ont été faites ? Quand apercevront-ils cette forme de Dieu, dont l’Apôtre a dit : « Ayant la nature de Dieu, il n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu (Phi 2, 6) ? » Qu’elle est admirable, cette forme divine, puisque malgré sa forme humaine le Fils n’a pas cessé d’être égal au Père ! Elle est ineffable et incompréhensible, surtout pour les petits. Quand la verra-t-on ? Voilà les justes placés à droite, et les pécheurs à gauche ; tous aperçoivent le Christ-homme, le Fils de l’homme qui a été percé, crucifié, humilié, et qui est né d’une Vierge ; ils contemplent l’Agneau de la tribu de Juda. À quel moment contempleront-ils le Verbe, Dieu en Dieu ? Au jugement, il sera le Fils du Tout-Puissant, mais la forme seule de l’esclave se manifestera en lui. Aux esclaves il montrera sa forme d’esclave, et sa forme divine aux enfants de Dieu. Que les esclaves deviennent donc enfants du Très-Haut ; que ceux qui se trouvent à droite, entrent en possession de l’héritage éternel, de cet héritage depuis si longtemps promis, à l’existence duquel les martyrs ont cru avant de le voir, pour l’acquisition duquel ils ont, sans hésiter, versé tout leur sang, parce qu’il était promis à leurs efforts : qu’ils entrent dans cet héritage, ils y contempleront l’objet de leurs désirs. Quand pourront-ils y entrer ? Le Sauveur va lui-même nous l’apprendre : « Et ceux-ci iront au supplice éternel, et les justes à la vie éternelle (Mat 25, 16) ». 15. Jésus vient de prononcer le nom de la vie éternelle. Nous a-t-il dit que, au sein de cette vie éternelle, nous verrons et connaîtrons le Père et le Fils ? Mais à quoi nous servirait de vivre toujours, si nous ne devions point en même temps les voir ? Écoute : voici un autre passage où le Christ parle de la vie éternelle et nous dit avec précision en quoi elle consiste. Ne crains rien, je ne veux point t’induire en erreur ; ce n’est pas sans motif que j’ai fait cette promesse à ceux qui m’aiment : « Celui qui a mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime. Or, celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui (Jn 14, 21) ». Répondons au Seigneur, et disons-lui : Seigneur notre Dieu, qu’y a-t-il en cela de si grand, de si merveilleux ? Vous vous montrerez à nous ? Eh quoi ? Ne vous êtes-vous pas fait voir même aux Juifs ? Ceux qui vous ont crucifié ne vous ont-ils pas aussi contemplé de leurs yeux ? Vous vous manifesterez à nous, quant au jour du jugement vous nous placerez à votre droite : ceux mêmes qui se trouveront à votre gauche ne vous apercevront-ils pas ? Que signifie cette promesse de vous manifester à nous ? Ne vous voyons-nous pas, maintenant que vous nous parlez ? Le Sauveur nous répond : Vous voyez aujourd’hui ma forme d’esclave, je me manifesterai plus tard à toi dans ma forme divine. Je ne te tromperai point, ô homme fidèle ; crois-le bien, tu me verras. Tu m’aimes sans me voir ; supposes-tu que ton amour pour moi ne te méritera pas le privilège de me contempler ? Aime-moi, et persévère dans mon amour ; je ne le frustrerai point, moi qui ai purifié ton cœur. Pourquoi l’ai-je purifié, sinon afin qu’il pût contempler Dieu ? En effet, « bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu (Mat 5, 5) ». Mais le serviteur ne s’arrête pas là ; il discute en quelque sorte avec le Sauveur et lui réplique Vous n’avez pas dit cela d’une manière expresse, dans ce passage. « Les justes iront à la vie éternelle » ; car vous n’avez pas dit : Ils y entreront pour m’y contempler dans la forme de Dieu, et y voir le Père dont je suis l’égal. Remarque ce qu’il a dit en un autre endroit : « C’est la vie éternelle de vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (Jn 17, 3) ». 16. Après le jugement dont nous venons de parler, et que le Père a donné au Fils parce qu’il ne juge lui-même personne, qu’arrivera-t-il ? Que lisons-nous ensuite ? « Afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père ». Les Juifs honoraient le Père, et méprisaient le Fils ; car ils considéraient le Fils comme un esclave, et honoraient le Père comme un Dieu. Alors, on verra le Fils égal au Père ; car il se montrera tel, « afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père ». Pour le moment, nous en sommes encore à le croire. Que le juif ne dise pas : J’honore le Père ; mais qu’y a-t-il de commun entre le Fils et moi ? – Le Christ va lui répondre. « Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore point le Père ». – Tu dis un affreux mensonge : tu blasphèmes le Fils, et tu fais injure au Père. Car le Père a envoyé son Fils, et tu méprises celui qui l’a envoyé, Comment peux-tu dire que tu respectes l’envoyeur, quand tu blasphèmes son envoyé ? 17. Voilà un fait, dira quelqu’un : c’est que le Fils a été envoyé : le Père est donc plus grand que lui, puisqu’il l’a envoyé. – Arrière toute pensée charnelle ! Le vieil homme ne songe qu’à des vieilleries : mais toi, sache donc reconnaître la nouveauté dans l’homme nouveau. Cet homme nouveau pour toi, c’est l’Ancien des jours, le Perpétuel, l’Éternel qu’il daigne te ramener à la saine appréciation des choses ! Le Fils serait-il inférieur au Père, par ce fait qu’on le dit envoyé par le Père ? Il s’agit de mission, et non point de séparation. – Mais pourtant, continue-t-on, les usages de la vie nous l’apprennent : celui qui envoie est supérieur à l’envoyé. – Les choses humaines obscurcissent l’œil de notre âme, et les choses divines le rendent plus clairvoyant. Fais abstraction de ce qui se passe en ce monde, où celui qui donne une mission semble plus grand que celui qui la reçoit. D’ailleurs, remarque-le : il est des circonstances de la vie qui plaident contre toi. Ainsi, quand un homme veut demander femme, et qu’il ne peut le faire par lui-même, il charge de cette commission un ami plus influent que lui. Ce n’est pas, à beaucoup près, le seul cas où l’on choisisse unie personne d’un rang supérieur à celle qui l’envoie. Pourquoi alors t’appuyer sur ce faux prétexte que le Père a envoyé le Fils, et que celui-ci n été envoyé par le Père, pour conclure contre le Fils ? Le soleil envoie ses rayons, mais il ne s’en sépare pas : la lune envoie sa lumière, mais lui reste unie ; une lampe projette son éclat, sans faire scission avec lui : en ces différents cas, je vois bien une émission ; mais, nulle part, je n’aperçois de séparation. Hérétique vaniteux ! Tu veux trouver ici-bas des exemples pour y appuyer ton erreur ; je te l’ai dit tout à l’heure : en maintes circonstances, les choses humaines se déclarent contre toi et te condamnent ; mais enfin, considère la différence qui se trouve entre les choses divines et les choses humaines parmi lesquelles tu voudrais trouver un exemple. L’homme qui envoie demeure à sa place, et celui qui est envoyé s’en va l’envoyeur marche-t-il avec son envoyé ? Pour le Père, qui a envoyé le Fils, il ne s’en est jamais séparé. Écoute le Sauveur : voici ses propres paroles : « L’heure viendra où vous serez dispersés chacun de votre côté, et où vous me laisserez seul : cependant, je ne suis pas seul, car mon Père est avec moi (Jn 14, 32) ». Comment le Père a-t-il envoyé le Fils, puisqu’il est venu avec lui ? Comment l’a-t-il envoyé, puisqu’il ne s’en est jamais séparé ? Le Christ a dit ailleurs : « Mon Père, qui demeure en moi, fait les œuvres que je fais (Jn 14, 10) ». Le Père se trouve donc dans le Fils, et il y agit. L’envoyeur ne s’est point séparé de l’envoyé, parce que tous les deux ne font qu’un.

VINGT-DEUXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : CELUI QUI ÉCOUTE MES PAROLES ET CROIT À CELUI QUI M’A ENVOYÉ, À LA VIE ÉTERNELLE », JUSQU’A CES AUTRES : « PARCE QUE JE NE CHERCHE PAS MA VOLONTÉ, MAIS LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ ». (Chap 5,24-30.)

LE CHRIST, VIE ET RÉSURRECTION.

Écouter le Sauveur et croire à sa parole, c’est la condition requise pour parvenir à la vie spirituelle, qui est la véritable vie, et ne pas être soumis à un jugement de condamnation. La vie spirituelle consiste dans la justice et la charité ; le moment d’y arriver dure depuis l’avènement du Christ et durera jusqu’à la fin du monde. Jésus-Christ en est la source, car il la possède en lui-même, et non par emprunt. Quant à la résurrection des corps, il l’opérera plus tard, et, alors, il jugera les hommes suivant les règles de la justice éternelle, et la volonté de son Père. 1. À la suite du passage de l’Évangile, qui a servi de texte à nos discours d’avant-hier et d’hier, vient celui qu’on nous a lu aujourd’hui nous allons traiter, l’une après l’autre, les différentes parties de cette leçon, non pas, sans doute, aussi bien qu’elles le mériteraient, niais, du moins, selon la mesure de nos forces : car, en ce qui vous concerne, il vous est impossible d’absorber toutes les eaux qui découlent de cette source si pure ; vous n’en pouvez prendre qu’en raison de votre capacité. Nous ne pouvons nous-même, dans les instructions que nous vous adressons, vous communiquer tous les enseignements qui proviennent de là ; nous en sommes réduits à vous dire ce que nous sommes à même d’y puiser : les accents de notre voix parviendront donc jusqu’à vous : plaise à Dieu d’adresser à vos cœurs des leçons plus étendues que celles qui retentiront dans vos oreilles. Nous ne sommes pas grand ; nous sommes, au contraire, singulièrement petit, et, néanmoins, il nous faut traiter de bien grandes choses ; mais nous avons tout espoir et toute confiance en celui qui, malgré sa grandeur, s’est fait petit pour nous. Il nous serait impossible d’arriver à saisir quelque chose de sa divinité, s’il n’avait pris lui-même notre condition mortelle et n’était descendu jusqu’à nous pour nous faire entendre le langage de son Évangile ; il est donc indispensable qu’il nous exhorte et nous invite à le comprendre, qu’il ne nous abandonne pas en raison de notre bassesse ; aussi a-t-il voulu entrer avec nous en participation de ce qui se trouve en nous d’abject et de moindre : sans cela, nous serions autorisés à croire que celui qui s’est abaissé jusqu’à notre infirmité n’a point voulu nous communiquer sa grandeur. En parlant ainsi, j’ai voulu prévenir, chez les uns, la tendance à me reprocher comme une audace téméraire la tâche que j’entreprends de vous expliquer ce passage, et, chez les autres, la crainte désolante de ne point saisir, même avec la grâce de Dieu, les paroles que son Fils a bien voulu leur adresser. Il nous a parlé : nous devons donc le croire, sa volonté est que nous comprenions ce qu’il nous dit si nous sommes dans l’impossibilité de le faire, prions-le, et il nous accordera cette faveur, puisque sans en avoir été prié, il nous a accordé celle de sa parole. 2. Voici le passage mystérieux qui doit nous occuper, écoutez-moi attentivement : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ». C’est chose indubitable, nous tendons tous à la vie éternelle, et, malgré cela, le Sauveur dit : « Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ». A-t-il voulu que nous entendions sa parole sans la comprendre ? Il est certain que si l’on acquiert la vie éternelle en écoutant et en croyant la parole de Dieu, on y arrive plus sûrement encore en saisissant cette même parole. Pour avancer dans la piété, il faut la foi, et le fruit de la foi n’est autre que l’intelligence, et par l’intelligence on parvient à la vie éternelle au sein de cette vie, on ne nous lira pas l’Évangile ; abstraction faite de ce livre sacré, de toute lecture et de toute interprétation, celui qui nous a donné, pour la vie présente, son Évangile, apparaîtra aux yeux de tous ses fidèles réunis, dont le cœur aura été purifié, et dont le corps, désormais immortel, n’aura plus à craindre les atteintes du trépas : alors, il les rendra tout à fait purs et les éclairera, et ils vivront, et ils verront « le Verbe qui était au commencement, le Verbe qui était en Dieu ». Maintenant donc, considérons ce que nous sommes, pensons à ce qu’est celui qui va nous parler. Le Christ est Dieu, et il parle à des hommes : il veut en être compris, qu’il les eu rende capables ; il veut en être vu, qu’il ouvre leurs yeux. Ce n’est point sans motif qu’il s’adresse à nous, car rien de plus réel que ce qu’il nous promet. 3. « Celui », dit le Sauveur, « qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne passera point en jugement ; mais il passe de la mort à la vie ». Où et quand passons-nous de la mort à la vie, de manière à ne pas entrer en jugement ? En ce monde, on passe de la mort à la vie ; en cette vie, qui n’est point encore la véritable, on passe de la mort à la vie. En quoi consiste ce passage ? « Celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé ». En gardant ces paroles, tu y crois et tu passes. Peut-on passer sans changer de place ? Certainement. Le corps garde sa place, et l’on passe spirituellement. Où était-on, pour s’éloigner, et où passe-t-on ? On passe de la mort à la vie. Imagine-toi qu’un homme se trouve ici, en qui se réalise ce que nous disons. Il est là, il écoute n peut-être ne croyait-il pas encore ; mais en entendant, il croit : tout à l’heure, il n’avait pas la foi, il l’a maintenant : il est, en quelque manière, sorti du pays de l’infidélité, pour entrer dans la région de la foi n son corps est demeuré immobile, son cœur seul est changé de place en ce sens qu’il s’est porté au bien : ceux, en effet, qui s’écartent de la règle de la foi, ne se portent-ils pas au mal ? Voilà comment en cette vie, qui n’est pas, je l’ai dit, la véritable, on passe de la mort à la vie, de manière à ne pas entrer en jugement. Pourquoi ai-je dit que cette vie n’est pas encore la vie ? C’est que, si elle était la vie, le Sauveur n’aurait pas dit à quelqu’un : « Si tu veux parvenir à la vie, garde les commandements (Mat 19, 17) ». Il n’a pas dit : Si tu veux parvenir à la vie éternelle ; il n’a pas ajouté le mot : éternelle ; il s’est borné à dire : « la vie ». Cette vie-ci ne mérite donc pas d’être appelée la vie, parce qu’elle n’est point la véritable vie. Quelle est la véritable vie, sinon la vie éternelle ? Écoute l’Apôtre ; voici ce qu’il dit à Timothée : « Ordonne aux riches de ce monde de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance en des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie ; d’être charitables et bienfaisants, riches en bonnes œuvres ; de donner de bon cœur, de faire part de leurs biens aux pauvres ». À quoi bon tout cela ? Écoute ce qui suit : « De se faire un trésor et un fondement solide pour l’avenir, afin d’embrasser la véritable vie (1Ti 6, 17-19) ». Puisque les riches doivent se faire un trésor et un fondement solide pour l’avenir, afin d’embrasser la vie véritable, la vie dont ils sont aujourd’hui en possession est donc une vie fausse. Car, pourquoi vouloir embrasser la véritable vie, si déjà tu la possèdes ? Tu veux embrasser la vraie vie ? Il te faut donc sortir de la vie fausse. Par où passer ? Où aller ? Écoute et crois, et tu effectues le passage de la mort à la vie, et tu n’entres pas en jugement. 4. Que veulent dire ces paroles : Et tu ne viens pas au jugement ? Peut-il y avoir quelqu’un de meilleur que l’apôtre Paul, qui disait : « Nous devons tous comparaître au tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à ses bonnes ou à ses mauvaises actions, pendant qu’il était revêtu de son corps (2Co 5, 10) ? » Paul a dit : « Nous devons tous comparaître au tribunal de Jésus-Christ » ; et toi, tu oses te promettre de ne pas venir au jugement ? – Dieu me préserve d’oser me promettre de moi-même un tel privilège : mais je crois à la parole de celui qui me l’a promis. C’est le Sauveur qui parle ; c’est la Vérité qui promet ; car le Christ m’a dit : « Celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle, et il passe de la mort à la vie, et il ne viendra pas en jugement ». J’ai donc entendu les paroles de mon Seigneur, et j’y ai cru : d’infidèle que j’étais, je suis devenu fidèle : suivant l’avis qu’il m’en a donné, je suis passé de la mort à la vie, et je ne viens pas au jugement ; et si je m’exprime ainsi, ce n’est point par l’effet de ma présomption, mais en conséquence des promesses de mon Sauveur. – Paul parle donc d’une manière différente de celle du Christ ? Le serviteur se met donc en contradiction avec son Seigneur, le disciple avec son maître, et l’homme avec Dieu ? Le Christ n’a-t-il pas dit, en effet : « Celui qui écoute et qui croit, passe de la mort à la vie, et ne viendra pas au jugement ? » D’un autre côté, à entendre l’Apôtre, « ne faut-il pas que nous comparaissions tous au tribunal de Jésus-Christ ? » En vérité, si celui-là ne vient pas en jugement, qui comparaît devant un tribunal, c’est à n’y plus rien comprendre. 5. Le Seigneur notre Dieu nous révèle et nous enseigne par ses Écritures dans quel sens nous devons entendre le mot jugement, dont il se sert. Veuillez, je vous prie, me prêter toute votre attention. Parfois le jugement s’entend dans le sens de punition, et parfois dans celui de discernement. C’est en ce dernier sens qu’il est employé dans ce passage : « Il faut que nous comparaissions tous au tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à ses bonnes ou à ses mauvaises actions, pendant qu’il était revêtu de son corps ». Distribuer des récompenses aux bons et des punitions aux méchants, voilà lien en quoi consiste le discernement. Si le mot jugement devait toujours être pris en mauvaise part, le Psalmiste n’aurait pas dit : « Seigneur, jugez-moi ». À entendre ces paroles du Prophète : « Jugez-moi, Seigneur », quelqu’un s’étonnera peut-être ; car l’homme a pour habitude de dire : Que Dieu me pardonne ! Seigneur, épargnez-moi ! Mais lui a-t-on jamais entendu dire : « Jugez-moi, Seigneur ? » Il arrive parfois que, dans le psaume, ce verset se répète : le lecteur le dit une fois, et le peuple le chante ensuite. Ne se laisse-t-on pas effrayer ? Ne craint-on pas de s’adresser à Dieu et de lui dire : « Jugez-moi, Seigneur ? » Non, le peuple des croyants chante ces paroles, et il ne pense nullement à se souhaiter du mal, en redisant ce qu’il a appris dans les saints livres : et quand même il ne le comprendrait point parfaitement, il suppose que ce qu’il chante est bon. Toutefois, le Psalmiste lui-même a voulu nous donner l’intelligence de ses paroles ; car il continue, et, dans le verset suivant, il nous montre de quel jugement il a parlé : il a fait allusion, non pas au jugement de condamnation, mais à celui de discernement. Il dit effectivement : « Jugez-moi, Seigneur ». Qu’est-ce à dire : « Jugez-moi, Seigneur ? Et séparez ma cause de celle d’une nation impie ». C’est donc pour ce jugement de discrétion que « nous devons comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ ». Pour le jugement de condamnation, c’est de lui qu’il s’agit dans ce passage : « Celui qui écoule mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle, et il ne viendra pas au jugement, mais il passe de la mort à la vie ». Que veut dire : « Il ne viendra pas au jugement ? » Il ne sera pas condamné. Prouvons, d’après les Écritures, que le mot jugement a été employé dans le sens de punition : vous le verrez tout à l’heure ; dans la suite même de la leçon qui nous occupe, ce mot n’a été employé qu’avec le sens de condamnation et de punition (N 13). Ecrivant à ceux qui profanaient le corps que vous connaissez en qualité de fidèles, l’Apôtre dit quelque part, qu’à cause de leur sacrilège, ils étaient frappés de la main de Dieu. Voici en quels termes il s’exprime : « C’est pourquoi il y en a beaucoup parmi vous qui sont malades et languissants, et plusieurs dorment profondément ». C’est pourquoi, aussi, beaucoup d’entre eux mouraient. Il ajoute : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu » ; ou, en d’autres termes : Si nous nous corrigions nous-mêmes, Dieu ne nous corrigerait pas. « Mais lorsque nous sommes jugés, c’est Dieu qui nous reprend, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde (1Co 11, 30-32) ». Il en est donc que Dieu juge ici-bas, c’est-à-dire qu’il punit afin de les épargner dans l’autre monde : il y en a d’autres qu’il épargne dans la vie présente, pour les punir plus sévèrement dans l’avenir : d’autres, encore, éprouvent de grandes peines sans être punis néanmoins, lorsque les châtiments de Dieu n’ont pu les amener au repentir ; ils ont méprisé, sur la terre, les sévères leçons de leur Père céleste, aussi subiront-ils l’arrêt de condamnation qu’il prononcera contre eux, lorsqu’il sera leur juge. À la fin du monde, il y aura donc un jugement où Dieu, c’est-à-dire le Fils de Dieu, chassera le diable et ses anges, et, avec eux, tous les fidèles et les impies ; à ce jugement ne viendra pas celui qui croit maintenant, et qui, à cause de cela, passe de la mort à la vie. 6. Cependant, ne t’imagine pas que la foi t’empêchera de mourir corporellement ; n’interprète point d’une manière charnelle les paroles du Sauveur, et ne va pas te tenir ce langage : Le Seigneur m’a dit : « Celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé, est passé de la mort à la vie ». Donc, puisque j’ai cru, je ne mourrai pas. Sache-le bien, tu mourras ; c’est une dette que tu dois payer à cause du péché d’Adam ; car il lui a été dit : « Tu mourras de mort (Gen 2, 17) ». Voilà une condamnation que nous avons alors tous encourue : impossible de nous y soustraire, Mais quand tu auras subi la mort du vieil homme, tu seras reçu dans l’éternelle vie de l’homme nouveau, et tu passeras de la mort à la vie. Pour le moment, travaille à passer à la vie. Quelle est ta vie ? La foi. « Le juste vit de la foi (Hab 2, 4 ; Rom 1, 17) ». En quel état se trouvent les infidèles ? Dans un état de mort. Au milieu de pareils morts se trouvait corporellement celui à qui le Sauveur disait un jour : « Laisse les morts ensevelir leurs morts (Mat 8, 22) ». Il y a donc, même en cette vie, des hommes qui sont morts, et d’autres qui sont vivants ; et tous y semblent être en possession de la vie. Qui sont les morts ? Ceux qui n’ont pas cru. Qui sont les vivants ? Ceux qui ont la foi. Quel langage l’Apôtre tient-il à ceux qui sont morts ? « Lève-toi, toi qui dors » ; il parle d’un sommeil, et non d’une mort. Écoute ce qui suit : « Lève-toi, toi qui dors, et sors d’entre les morts ». Et comme si celui-ci lui disait : Où irai-je ? Paul répond : « Et le Christ t’éclairera (Eph 5, 14) ». Au moment où Jésus-Christ t’éclairera des rayons de la foi, tu passeras de la mort à la vie n puisses-tu y rester, tu ne viendras pas au jugement. 7. Voici qu’il va lui-même nous expliquer sa pensée ; il ajoute donc : « En vérité, en vérité, je vous le dis ». Il avait dit précédemment : « Il est passé de la mort à la vie ». Nous croirions peut-être pouvoir inférer de ces paroles que le Sauveur a fait allusion à la résurrection future : mais non ; aussi veut-il nous faire comprendre en quoi consiste le passage de la mort à la vie ; il veut nous faire comprendre que passer de la mort à la vie, c’est passer de l’infidélité à la foi, de l’injustice à la justice, de l’orgueil à l’humilité, de la haine à la charité ; c’est pourquoi il continue : « En vérité, en vérité, je vous le dis : l’heure vient, et elle est déjà venue ». Y a-t-il rien de plus clair ? Il est évident qu’il nous a donné la clef de ses paroles, et que ce qu’il nous a dit se fait au moment même où il s’adresse à nous : « L’heure vient ». Quelle heure ? « Et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront vivront ». Nous avons déjà parlé de cette sorte de morts. Que penser, mes frères ? Dans cette multitude qui m’entend, n’y a-t-il aucun mort ? Sans doute. Ceux-là vivent et ne sont pas morts, qui croient et agissent selon la règle de la vraie foi ; mais, par contre, ceux-là doivent être évidemment comptés parmi les morts, qui ne croient pas, ou qui croient à la manière des démons (Jac 2, 19), parce qu’ils tremblent et vivent mal ; parce que, tout en confessant le Fils de Dieu, ils n’ont pas la charité. Et, toutefois, nous en sommes encore à cette heure ; car cette heure, dont le Christ nous a parlé, n’est pas du nombre des douze heures d’un même jour. Du moment où il a parlé jusqu’au temps où nous vivons, et jusqu’à la fin du monde, il n’y aura qu’une seule heure, et elle a maintenant cours : c’est à elle que Jean fait allusion dans ce passage de son Epître : « Mes petits enfants, voici la dernière heure (1Jn 2, 18) ». C’est donc l’heure présente. Que celui qui vit, vive ; que vive aussi celui qui est mort : que celui qui gisait au nombre des morts, entende la voix du Fils de Dieu, qu’il se lève et qu’il vive. Au tombeau de Lazare, le Christ a élevé la voix, et l’homme qui s’y trouvait enseveli depuis quatre jours, est ressuscité. Il sentait mauvais, et, pourtant, il est revenu à la vie de ce monde ; il était enseveli, on avait posé sur lui une pierre : néanmoins, la voix du Sauveur a pénétré au-delà de cette pierre : et ton cœur est si dur que la voix du Christ n’a pu encore le briser ? Lève-toi dans ton cœur, sors de ton sépulcre. Car tu étais mort, tu étais étendu dans ton cœur comme dans un tombeau ; semblables à une pierre, tes mauvaises habitudes pesaient sur toi. Lève-toi et sors. Qu’est-ce à dire : « Lève-toi et sors ? Crois et confesse ta croyance, car celui qui croit, ressuscite, et celui qui confesse, sort de son sépulcre. Pourquoi disons-nous que celui qui confesse sort de son tombeau ? C’est qu’avant de confesser, il n’était pas connu, tandis que, par sa confession, il quitte les ténèbres pour se montrer nu grand jour. Une fois qu’il a confessé, qu’est-ce que Dieu dit de lui à ses ministres ? Ce qu’il avait dit près du monument funèbre de Lazare : « Déliez-le et laissez-le marcher (Jn 11, 38-44) ». Comment cela ? Parce que le Christ a dit à ses Apôtres : « Ce que vous délierez sur la terre sera délie dans le ciel (Mat 18, 18) ». 8. « L’heure vient et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront vivront. » Qui les fera vivre ? La vie. Quelle vie ? Le Christ. Comment prouver qu’ils puiseront la vie dans le Christ ? C’est qu’il a dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité, et la vie (Jn 14, 6) ». Veux-tu marcher ? « Je suis la voie ». Veux-tu échapper à l’erreur ? « Je suis la vérité ». Veux-tu ne pas mourir ? « Je suis la vie ». Voici ce que te dit le Sauveur : Tu ne peux aller nulle part que vers moi ; tu ne peux marcher que par moi. Cette heure a donc maintenant son cours : tout ce que j’ai dit a aussi lieu ers ce moment, et ne cesse point de se faire. Les hommes qui étaient morts, ressuscitent. à la voix du Fils de Dieu, ils passent à la vie, et, par leur persévérance à croire en lui, ils vivent de lui. Car le Fils est source de vie ; et ceux qui croient en lui viennent y puiser. 9. Mais comment possède-t-il la vie en lui-même ? De la même manière que le Père la possède. Écoute-le, voici ce qu’il te, dit : Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir en lui-même la vie ». Mes frères, je vais vous expliquer de mon mieux ces paroles : elles sont évidemment de nature à porter le trouble dans les intelligences peu développées. Pourquoi le Christ a-t-il ajouté ces mots : « En lui-même ? » Il lui aurait suffi de dire : « Comme le Père a la vie, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir la vie ». Il. a ajouté : « En lui-même ». En effet, le Père a la vie en lui-même, et le Fils aussi la possède en lui-même. Par le fait que Jésus a dit : « en lui-même », il devient évident qu’il a voulu nous insinuer quelque chose ; il est sûr aussi que ces paroles renferment un sens mystérieux et caché. Frappons, et l’on nous ouvrira. O Dieu, que nous avez-vous dit ? Pourquoi avez-vous ajouté : « En lui-même ? » L’apôtre Paul, à qui vous avez communiqué la vie, ne la possédait-il pas ? Indubitablement, il la possédait. Pareillement, les morts auxquels vous rendez la vie, et qui y passent par la foi en votre parole, ne l’auront-ils pas en vous, après ce passage ? Oui, ils l’auront, car tout à l’heure j’ai moi-même expressément dit : « Celui qui écoute mes paroles et croit à Celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ». Ceux qui croient en vous ont donc la vie éternelle : pourtant, vous n’avez pas dit qu’ils l’ont en eux-mêmes. Mais, en parlant du Père, vous avez dit : « Comme le Père a la vie en lui-même », puis vous avez ajouté relativement à vous : « Ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir en lui-même la vie ». Comme le Père a la vie, ainsi a-t-il donné au Fils de l’avoir. Où l’a-t-il ? « En lui-même ». Où a-t-il donné au Fils de l’avoir ? « En lui-même ». Où Paul l’avait-il ? Non pas en lui-même, mais dans le Christ. Et toi, fidèle, où l’as-tu ? Non pas en toi-même, mais dans le Christ. Voyons si l’Apôtre raisonne de la même manière. « Je « vis, mais ce n’est pas moi qui vis, c’est le « Christ qui vit en moi (Gal 2, 20) ». Notre vie, en tant que nôtre, c’est-à-dire en tant que résultat de notre volonté propre, ne sera jamais qu’une vie mauvaise, pécheresse et coupable ; mais notre vie bonne nous vient de Dieu et n’a point sa source en nous-mêmes : c’est Dieu qui nous la donne, et nous sommes incapables de nous la procurer. Pour le Christ, il a la vie en lui-même, comme le Père ; car il est le Verbe de Dieu. Sa vie n’est pas tantôt bonne et tantôt mauvaise, mais l’homme vit tantôt bien et tantôt mal. Celui qui vit mal vit de sa propre vie, et si l’on vit bien, c’est qu’on est passé à la vie du Christ. Avant de participer à sa vie, tu étais étranger à ce que tu as reçu depuis, et seulement susceptible de le recevoir. Quant au Fils de Dieu, il n’y a jamais eu un seul instant où il ait été privé de la vie et où il ait dû la recevoir ensuite ; car, évidemment, s’il la recevait, il ne la posséderait pas en lui-même : Quel est, en effet, le sens du mot : « En lui-même ? » C’est qu’il était la vie même. 10. Je vais vous dire une chose peut-être encore plus claire. Quelqu’un, par exemple, allume une lampe ; si tu considères la petite flamme qui se montre à cette lampe, fuseras obligé de convenir qu’elle a la lumière en elle-même ; mais, en l’absence de la lampe, tes yeux étaient comme morts et ne voyaient rien ; mais dès qu’ils l’aperçoivent, ils ont la lumière, et, toutefois, ils ne l’ont pas en eux-mêmes. S’ils se détournent de la lampe, ils sont plongés dans les ténèbres, s’ils se tournent de son côté, ils reçoivent l’éclat de ses rayons. Tant que le feu de cette lampe existe, il brille ; mais dès que lu veux lui enlever son éclat, tu l’éteins nécessairement du même coup ; car il lui est impossible de subsister, indépendamment de cet éclat. Quant au Christ, il est une lumière inextinguible, coéternelle au Père, toujours brillante, toujours resplendissante, toujours brûlante ; car si elle ne brûlait point, le Psalmiste dirait-il : « Personne ne peut se dérober à sa chaleur (Psa 19, 7) ? « Plongé dans l’iniquité, tu es froid : si tu t’approches de lui, tu te réchauffes, mais tu te refroidis aussitôt que tu t’en éloignes. Tes péchés t’environnent d’épaisses ténèbres, tourne-toi vers lui, il t’illuminera ; en lui tournant le dos, tu retomberas dans l’obscurité. Par conséquent, tu n’es par toi-même que ténèbres : et quand tu viens à être éclairé, tu n’es nullement la lumière, bien que tu sois au sein de la lumière. Aussi l’Apôtre dit-il : « Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (Eph 5, 8) ». Après ces mots : « Mais maintenant vous êtes lumière », il ajoute : « dans le Seigneur ». Pourquoi, lumière ? Parce que tu es entré en participation de sa lumière. Eloigne-toi de cette lumière dont les rayons se reflètent sur ta personne, tu retombes dans ta propre obscurité. Il n’en est pas ainsi du Christ, il en est tout différemment du Verbe de Dieu. Qu’en est-il donc ? « Comme le Père a la lumière en lui-même, ainsi « a-t-il donné au Fils d’avoir aussi la lumière en lui-même ». Ainsi, il vit, non parce qu’il entre en participation de la vie d’un autre, mais parce qu’il possède la vie dès toujours, parce qu’il est, par essence, la vie même. « Ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir aussi la vie ». Comme il la possède, il a donné au Fils de la posséder. Quelle différence y a-t-il entre le Père et le Fils ? C’est que l’un donne et que l’autre reçoit. Mais le Fils existait-il au moment où il a reçu ? Supposerions-nous que le Christ ait jamais pu se trouver privé de la lumière ? N’est-il pas, en effet, cette sagesse du Père, de laquelle il a été dit : « Elle est la splendeur de la lumière éternelle (Sag 7, 26) ? » Ces mots : « Il a donné au Fils », ne sont, en d’autres termes, que ceux-ci : Il a engendré le Fils, et, en l’engendrant, il lui a donné. Comme il lui a donné l’être, ainsi lui a-t-il donné d’être la vie ; et il le lui a donné de manière à ce qu’il eût la vie en lui-même. Qu’est-ce à dire, qu’il eût la vie en lui-même ? c’est-à-dire, qu’au lieu de la puiser ailleurs, il en fût lui-même la plénitude, et la communiquât à tous les croyants, tant qu’ils vivraient. « Il lui a donc donné d’avoir la vie en lui-même ». Il le lui a donné eu quelle qualité ? En tant qu’il est son Verbe, Celui qui, « au commencement était le Verbe, et le Verbe en Dieu ». 11. De plus, parce que le Verbe s’est ni homme, qu’a-t-il reçu du Père en cette qualité ? « Et il lui a donné la puissance de rendre les jugements, parce qu’il est le Fils de l’homme ». En tant qu’il est Fils de Dieu, « comme le Père a la vie en lui-même, ainsi lui a-t-il donné d’avoir en lui-même ta vie » ; en tant qu’il est Fils de l’homme, le Père « lui a donné la puissance de rendre les jugements ». Voilà pourquoi j’ai dit hier à votre charité qu’au jugement on verra l’homme, mais qu’on n’apercevra pas le Dieu, et qu’après le jugement le Dieu se manifestera aux yeux de ceux qui en seront sortis victorieux, tandis qu’Il se dérobera à la vue des impies (V. Traité précédent). En Jésus-Christ, l’homme se montrera donc au jugement, revêtu de cette forme avec laquelle il est monté an ciel et en redescendra : telle est la raison de ces paroles prononcées par lui : « Le Père ne juge personne, mais il a donné son jugement au Fils (Jn 5, 22) ». Il exprime à nouveau cette pensée, quand il dit : « Et il lui a donné la puissance de rendre les jugements, parce qu’il est Fils de l’homme ». Mais, me diras-tu, pourquoi « le Père a-t-il donné au Fils la puissance de rendre les jugements ? » Y a-t-il eu un seul instant où le Fils n’ait point possédé le pouvoir de juger ? Comment ! « Au commencement, il était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; toutes choses ont été faites par lui (Jn 1,1-3) », et il n’aurait pas eu le pouvoir de porter les jugements ? Le motif pour lequel le Père « lui a donné le pouvoir de porter les jugements est le même que celui pour lequel il a reçu ce pouvoir ; le voici : « c’est qu’il est le Fils de l’homme » ; car, en tant qu’il est Dieu, il l’a toujours eu ; mais il l’a reçu, en tant qu’il a été attaché à la croix. Celui qui est mort se trouve maintenant au sein de la vie ; quant au Verbe rie Dieu, jamais il n’a subi les atteintes du trépas ; toujours il a été vivant. 12. Au sujet de la résurrection, quelqu’un d’entre nous disait peut-être : Voilà que nous sommes ressuscités ; celui qui écoute le Christ et croit en lui, passe de la mort à la vie et ne viendra pas au jugement : l’heure vient, et elle est déjà venue, où vit celui qui écoute la voix du Fils de Dieu : il était mort, il a entendu cette voix, il est ressuscité. Pourquoi alors parler d’une autre résurrection, qui se fera plus tard ? Patience ! Ne te hâte point de parler ton jugement, car tu tomberais avec lui. Il y a d’abord la résurrection, dont nous venons de nous entretenir, et qui s’opère au temps présent. Les hommes infidèles, les pécheurs, étaient plongés dans un état de mort ; en devenant justes, ils viennent à la vie : ils passent de la mort de l’infidélité à la vie de la foi ; mais de cela tu n’es pas en droit de conclure qu’il n’y aura pas plus tard une résurrection de la chair : tu dois le croire, il y en aura une. Écoute le Sauveur : il t’a parlé de la résurrection qui se fait par la foi. De ses paroles on aurait pu conclure qu’il n’y en aura pas d’autre : par là, on serait tombé dans l’erreur et le désespoir de ces hommes qui ont perverti les pensées d’autrui « en disant que la résurrection est déjà arrivée, et qui renversent la foi de quelques-uns (2Ti 2, 18) ». À mon avis, voici ce que ces hommes leur disaient : Dès lors que le Seigneur a dit : « Et celui qui croit en moi est passé de la mort à la vie », il est sûr que la résurrection a déjà eu lieu pour les hommes fidèles que l’infidélité comptait autrefois dans ses rangs : alors, comment peut-on dire qu’il y aura une autre résurrection ? Grâces soient rendues au Seigneur notre Dieu ! Il soutient ceux qui chancellent, il dirige ceux qui hésitent, il affermit ceux qui doutent. Écoute ce qu’il dit ensuite : ses paroles ne te laisseront aucune liberté de te plonger dans les ténèbres de la mort. Si tu as la foi, qu’elle soit entière. – Que dois-je croire, me diras-tu, pour croire complètement ? – Écoute ce que dit le Christ : « Ne vous étonnez pas de cela », c’est-à-dire, de ce que le Père a donné au Fils la puissance de faire le jugement : je veux dire, le jugement final. Comment cela ? « Ne vous étonnez pas de cela, car l’heure vient ». Le Sauveur n’ajoute pas : « Et elle est déjà venue ». Quand il était question de la résurrection opérée par la foi, ne disait-il pas : « L’heure vient, et elle est déjà venue ? pour celle des corps morts, il dit : « L’heure vient », et il n’ajoute pas : « Et elle est déjà venue », parce qu’elle n’arrivera qu’à la fin du monde. 13. Quelle preuve me donneras-tu pour m’assurer que, dans la pensée du Christ, il s’agissait de la résurrection des morts ? – Voici ma réponse : Écoute patiemment, et tu te donneras à toi-même cette preuve. Continuons donc : « Ne vous étonnez pas de cela, « car l’heure vient où ceux qui sont dans les « sépulcres ». Peut-on parler plus clairement de la résurrection des morts ? Jusqu’alors il n’avait pas dit : « Ceux qui sont dans les sépulcres », mais : « Les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront, vivront ». Il ne dit pas : Les unis vivront, les autres seront condamnés, parce que tous ceux qui croient vivront. Quant à ce qui est des sépulcres, comment s’exprime-t-il ? « Tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix, et ils en sortiront ». Il ne dit pas : « Ils entendront et vivront ». Car s’ils se trouvent dans les tombeaux après avoir mené une vie corrompue, ils ressusciteront pour la mort, et non pour la vie. Quels seront ceux qui sortiront des sépulcres ? Voyons-le. Tout à l’heure, parce qu’ils avaient entendu et cru, les morts revenaient à la vie ; remarque-le cependant : aucune différence n’existait entre eux ; car le Sauveur n’a pas dit : Les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et lorsqu’ils l’auront entendue, les unis vivront, et les autres seront condamnés. Voici ses paroles : « Tous ceux qui auront entendu, vivront ». Car ceux qui croient, ceux qui ont la charité, vivront, et personne ne mourra. Mais, quand il s’agit des tombeaux, il s’exprime en ces termes : « Ils entendront sa voix et ceux qui auront bienfait en sortiront pour la résurrection de la vie, et ceux qui auront mal fait, pour la résurrection du jugement ». Voilà bien le jugement, voilà bien la punition dont il a parlé tout à l’heure : « Celui qui croit en moi est passé de la mort à la vie, et il ne viendra pas au jugement ». 14. « Je ne puis rien faire de moi-même ; comme j’entends, je juge, et mon jugement est juste ». Si vous jugez comme vous entendez, qui entendez-vous ? Si c’est le Père, il est sûr que « le Père ne juge personne ; mais il a donné tout jugement au Fils ». – Vous êtes donc comme le héraut du Père ! Alors, quand dites-vous ce que vous entendez ? – Ce que j’entends, je le dis, car je suis ce qu’est le Père : mon être consiste à parler, car je suis le Verbe du Père. Voilà ce que te dit le Christ. Maintenant, interprète ses paroles. Que veut dire : « Comme j’entends, je juge ? » Ceci, évidemment : Comme je suis. Car comment le Christ entend-il ? Je vous en conjure, mes frères, cherchons. Le Christ entend son Père. Comment le Père lui parle-t-il ? Il est sûr que, s’il lui parle, il lui adresse la parole ; personne, en effet, ne peut dire quelque chose à un autre sans parler. Comment donc le Père peut-il parler au Fils, puisque le Fils est le Verbe du Père ? Tout ce que le Père nous dit, il nous le dit par son Verbe. Son Verbe n’est autre que son Fils : alors, quelle autre parole peut-il adresser à sa Parole ? Dieu est un, il a un Verbe unique, et, dans cet unique Verbe, il contient tout. Quel est donc le sens de ce passage : « Comme j’entends, je juge ? » Comme je suis du Père, je juge. Donc, « mon jugement est juste ». Si vous ne faites rien de vous-même, ô Seigneur Jésus, comme l’imaginent les hommes charnels ; si vous ne faites rien de vous-même, comment avez-vous pu dire, il n’y a qu’un instant : « Ainsi, le Fils lui-même vivifie qui il veut ? » Vous dites maintenant : Je ne fais rien de moi-même, Mais sur quoi le Fils attire-t-il principalement notre attention ? Sur ce qu’il est du Père, Celui qui est du Père, n’est pas de lui-même, Que si le Fils était de lui-même, il ne serait pas le Fils : il est du Père. Pour exister, le Père n’est pas du Fils, mais le Fils est du Père. Il est égal au Père, et, néanmoins, il est de lui, tandis que le Père n’est pas du Fils. 15. « Parce que je cherche, non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Le Fils unique dit : « Je ne cherche pas ma volonté », et des hommes veulent faire la leur ! Lui, qui est égal au Père, il s’humilie si profondément, et nous voyons s’élever si haut des hommes tombés si bas, et qui ne peuvent se relever sans le secours d’une main étrangère ! Faisons donc la volonté du Père, la volonté du Fils et celle du Saint-Esprit, parce qu’une est la volonté, la puissance et la majesté de la Trinité tout entière. Cependant, le Fils dit : « Je suis venu faire, non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » ; la raison en est que le Christ est, non pas de lui-même, mais de son Père. Et s’il a paru sous la forme d’un homme, c’est qu’il a emprunté cette forme à la créature humaine qu’il avait tirée du néant.

SERMON CXXIV. GUÉRISON D’UN PARALYTIQUE (Jn 5, 24).

ANALYSE. – La santé rendue à ce paralytique devait, comme la vie humaine, durer si peu, que Notre-Seigneur, évidemment avait un dessein plus relevé en opérant ce miracle. 2 voulait nous faire entendre qu’il était venu pour nous assurer le salut éternel par le mérite de sa passion. De même en effet que les paralytiques ne pouvaient trouver la santé dans la piscine qu’au moment où l’eau en était troublée, ainsi il n’y a de salut pour le genre humain que dans les souffrances endurées par le Sauveur. 1. On vient de faire retentir à nos oreilles une leçon évangélique bien sainte ; notre attention est éveillée et nous voudrions connaître ce qu’elle signifie. De moi sans doute vous en attendez l’explication et je promets de m’y employer de toutes mes forces avec l’aide du Seigneur. Il est sûr que ces miracles ne s’opéraient pas sans de grandes raisons et qu’ils se rapportaient de quelque façon au salut éternel. Combien devait durer en effet la santé corporelle rendue à ce paralytique ? « Qu’est-ce que notre vie ? demande la sainte Écriture. C’est, répond-elle, une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite sera dissipée (Jac 4, 45). » Ainsi la santé corporelle rendue à ce malade, c’est une durée telle quelle assurée à. une légère vapeur, ce qu’il ne faut pas estimer beaucoup : « la santé de l’homme est chose vaine (Psa 60, 13). » Rappelez-vous aussi, mes frères, ce témoignage prophétique, et en même temps évangélique, puisqu’il est reproduit dans l’Évangile : « Toute chair est comme l’herbe, et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe. L’herbe a séché et sa fleur est tombée ; mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement (Isa 40, 6-8 ; Jac 1, 10-11 ; 1Pi 1, 24-25). » Et ce Verbe de Dieu couvre de gloire l’herbe même, et cette gloire n’est point passagère, c’est l’immortalité conférée à la chair. 2. Auparavant, toutefois, passeront les afflictions dont nous délivre Celui à qui nous avons dit : « Secourez-nous dans la détresse (Psa 60, 13). » Pour qui sait comprendre, en effet, cette vie n’est-elle pas tout entière un tissu d’angoissés ? L’âme y a deux bourreaux, deux bourreaux qui la torturent non pas ensemble mais alternativement. Ces deux bourreaux se nomment la crainte et la douleur. Es-tu heureux ? Tu crains. Es-tu malheureux ? Tu es dans la douleur. Est-il un homme qui ne se laisse séduire par la prospérité et abattre par l’adversité du siècle ? Il faut donc, tant que dure cette herbe vaine, se tenir dans la voie la plus sûre, s’attacher au Verbe de Dieu. Car après ces mots : « Toute chair est comme la fleur, de l’herbe », il semble, au prophète que nous demandions : Quelle espérance peut avoir ce qui n’est que de l’herbe ? Quelle durée peut avoir une fleur ? Et il répond : Mais « le Verbe de Dieu demeure éternellement. » Et ce Verbe de Dieu, comment puis-je l’atteindre ? – « Ce Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous (Jn 1, 14). » Il te dit lui-même : Ne dédaigne pas mes promesses, puisque je n’ai pas dédaigné de me faire herbe comme toi. Or, ce que nous a accordé le Verbe de Dieu poilu nous attacher à lui et pour ne pas nous laisser passer comme la fleur de l’herbe ; ce qu’il nous a accordé en se faisant chair, en prenant une chair sans se changer en chair, en restant ce qu’il était et en s’unissant à ce qu’il n’était pas ; ce qu’il nous a accordé est représenté aussi par la piscine dont il a été question. 3. Quelques mots seulement : cette eau figurait le peuple juif, et les cinq portiques représentaient la loi donnée par Moïse en cinq livres ; et ces cinq livres étaient un frein pour ce peuple comme les cinq portiques étaient une digue pour cette eau. Si l’eau se troublait, c’était pour désigner la passion endurée par le Seigneur au milieu des Juifs. Parmi ceux qui descendaient dans la piscine, il n’y en avait qu’un pour être guéri : symbole de l’unité. Ceux qui rejettent la passion du Sauveur sont des superbes ; ils refusent de descendre, et ils ne sont pas guéris. Quoi ! dit-on, je pourrais voir un Dieu dans la chair, un Dieu né d’une femme, un Dieu crucifié, flagellé, mort, déchiré et enseveli ? Loin de moi d’avoir de telles idées sur bien ! Elles sont indignes. – Assez d’opiniâtreté, fais parler ton cœur. Le superbe regarde l’humilité comme indigne de Dieu ; c’est ce qui éloigne la guérison de ces malheureux. Ah ! ne t’élève point ; si veux guérir, descends. Ta religion devrait s’effrayer si nous disions que le Christ incarné est devenu muable. Mais la Vérité même te crie que, considéré comme Verbe, le Christ est immuable. « Au commencement, est-il dit, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ; » ce n’était pas la parole qui fait du bruit et qui passe, car « le Verbe était Dieu (Jn 1, 14). » Ainsi ton Dieu demeure immuable. O piété sincère ! ton Dieu te reste ; ne crains rien, il ne périt pas, il ne te laissera pas périr non plus, il te reste. Il naît d’une femme, mais comme homme, car comme Verbe il a créé sa propre mère : lui qui était avant de naître a donné l’être à celle de qui il a reçu la vie. Il a été enfant, mais selon la chair. Il a pris le sein et il a grandi, il s’est nourri d’aliments solides et a parcouru tous les âges jusqu’à celui d’homme fait ; mais selon la chair. Il s’est fatigué et endormi, mais selon la chair. Il a souffert de la faim et de la soif, mais selon la chair. Il a été saisi, garrotté, flagellé, couvert d’outrages, enfin attaché à la croix et mis à mort, mais selon la chair. Que crains-tu ? « Le Verbe de Dieu demeure éternellement. » Repousser cette humilité d’un Dieu, c’est ne vouloir pas guérir de l’enflure mortelle de l’orgueil. 4. C’est ainsi que dans sa chair Jésus-Christ Notre-Seigneur a rendu l’espérance à la nôtre. Il s’est assujetti à ce que nous connaissions, à ce qui était commun sur cette terre, à naître et à mourir, car la naissance et la mort y étaient le partage de tous. Mais on ne rencontrait ici ni la résurrection ni l’éternelle vie. En échange donc de choses viles et terrestres, il a apporté des richesses précieuses et célestes ; et si tu redoutes sa mort, aime sa résurrection. Dans ta détresse il est venu à ton secours ; car ton salut était sans appui. Attachons-nous donc, mes frères, et appliquons-nous à ce salut que le monde ne saurait donner et qui est éternel ; vivons ici comme des étrangers : Songeons que nous ne faisons qu’y passer, et nous pécherons moins. Au lieu de nous plaindre rendons plutôt grâces au Seigneur notre Dieu, de ce qu’il a voulu que le dernier jour de la vie fût à la fois rapproché et incertain. Qu’importait à Adam d’avoir vécu jusqu’ici, s’il était mort aujourd’hui ? Peut-on 'appeler long ce qui finit ? Nul ne peut rappeler le jour d’hier, et demain pèse sur aujourd’hui afin de le faire disparaître. Puisque nous sommes ici pour si peu de temps, appliquons-nous à bien vivre, afin d’arriver au lieu d’on nous ne sortirons plus. Maintenant même, pendant que nous parlons, nous marchons. Les paroles se précipitent et les heures s’envolent : ainsi en est il de toute notre vie, de tous nos actes, de nos honneurs, de nos adversités et de nos prospérités présentes. Tout passe ; mais ne craignons pas : « Le Verbe de Dieu demeure éternellement. » Tournons-nous vers le Seigneur, etc.

SERMON CXXV. MALADE DE TRENTE-HUIT ANS (Jn 5).

ANALYSE. – Saint Augustin rappelle qu’il a déjà traité ce sujet. C’est effectivement l’objet du précédent discours. Il est probable toutefois que ce n’est pas à celui-ci que le saint Docteur fait allusion, attendu qu’on n’y trouve pas ce qu’il rappelle avoir dit. Ici en effet il explique bien plus longuement le sens figuré des circonstances qui ont accompagné la guérison du malade de trente-huit ans. – Les cinq portiques où gisaient les malades, représentent les cinq livres de la loi mosaïque, qui faisaient connaître les péchés sans pouvoir guérir les pécheurs. – L’eau dans les saints livres est le symbole du peuple, dont l’émotion s’élève si facilement et le mouvement imprimé à l’eau de la piscine représente le trouble et l’agitation du peuple juif lorsque descendit dans ses rangs l’Ange du grand conseil. On voit ici même que ce qui émut les Juifs c’est ce que le Sauveur dit du sabbat et de son égalité personnelle avec son Père. – Le malade guéri avait trente-huit ans. Le nombre quarante est le chiffre de la perfection : En jeûnant quarante jours, Moïse, Élie et le Sauveur ont voulu nous apprendre que la perfection consiste d’abord à s’abstenir de l’amour déréglé des choses du siècle. L’amour étant comme la main du cœur ne saurait tenir, saisir les biens éternels, s’il est rempli des biens temporels : Mais le malade n’avait pas quarante ans, il lui en manquait deux. C’est qu’il manque aux pécheurs dont il était la figure le double amour, tant recommandé, de Dieu et du prochain. – Ainsi donc, détachons-nous de la terre et attachons-nous à Dieu. 1. En répétant ce qui n’est nouveau ni à votre oreille ni à votre cœur, nous allons ranimer vos sentiments et réveiller des souvenirs qui nous renouvellent en quelque sorte : Ne vous fatiguez pas d’entendre encore ce que vous connaissez déjà, car ce qui vient du Seigneur est toujours plein de douceur. Il en est de l’explication des divines Écritures comme de la divine Écriture elle-même. Si bien que l’on connaisse les Écritures, on les lit pour se les rappeler ; ainsi faut-il s’en rappeler l’interprétation afin de la faire connaître à ceux qui peuvent ne l’avoir pas entendue, afin d’en faire revivre l’idée si elle est éteinte dans quelques-uns, et de mettre dans l’impossibilité de l’oublier ceux donc la mémoire est fidèle. Il nous souvient donc d’avoir entretenu déjà votre charité de ce passage de l’Évangile. Mais si nous n’avons point hésité de vous le relire, nous n’hésitons pas non plus de vous en redire l’explication. « Vous écrire les mêmes choses », dit l’Apôtre dans l’une de ses Épîtres, « n’est pas pénible pour moi, et c’est nécessaire pour vous » (Phi 3, 1). Vous parler des mêmes choses, vous dirai-je à son exemple, ne me coûte pas et c’est pour vous une précaution sûre. 2. Les cinq portiques où gisaient les malades, désignent la Loi qui fut donnée primitivement aux Juifs et au peuple d’Israël, par le ministère de Moïse, le serviteur de Dieu. Ce fut en effet Moïse, le promulgateur de la Loi, qui en écrivit les cinq livres, figurés par les cinq portiques de la piscine. – Cependant la Loi n’était par destinée à guérir les malades ; elle devait seulement les découvrir et les faire connaître. « Si la Loi avait été donnée, dit l’Apôtre saint Paul, afin de pouvoir vivifier, « la justice viendrait vraiment de la Loi : mais l’Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût accomplie par la foi en Jésus-Christ en faveur des croyants (Gal 3, 21, 22). » C’est donc pour ce motif que les malades gisaient sous les portiques sans y trouver leur guérison. N’est-ce pas le sens de l’Apôtre ? « Si la Loi avait été donnée afin de pouvoir vivifier ? » Ainsi ces portiques qui rappelaient la Loi, ne pouvaient guérir les malades. Pourquoi alors, me dira-t-on, Dieu a-t-il donné cette Loi ? Le même Apôtre l’explique. « L’Écriture, dit-il, a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût accomplie par la foi en Jésus-Christ, en faveur des croyants. » Les malades alors se croyaient en santé. On leur donna une loi qu’ils ne pouvaient observer ; ils apprirent ainsi combien ils étaient frappés, ils implorèrent le secours du médecin, et ce désir de guérison venait en eux de ce qu’ils se sentaient malades en se sentant incapables d’accomplir la Loi qu’ils avaient reçue. L’homme auparavant se croyait innocent et cet orgueil trompeur ne faisait qu’aggraver son état. Afin donc de dompter cet orgueil et de le mettre à nu, Dieu donna sa Loi ; la Loi n’avait pas pour but de guérir le malade, mais de convaincre le superbe. Que votre charité remarque ceci avec soin : ce fut pour dévoiler et non pour enlever le mal que Dieu donna sa Loi. C’est ainsi que ces malades dont parle l’Évangile, auraient pu tenir leurs infirmités plus cachées en restant dans leurs demeures ; mais ils se montraient à tous en se tenant sous ces portiques, qui néanmoins ne les guérissaient pas.L'avantage de cette manifestation des péchés par la Loi consistait en ce que devenu plus coupable pour l’avoir violée, le pécheur sentait son orgueil abattu et pouvait implorer le secours de la miséricorde divine. Écoutez l’Apôtre : « La Loi est survenue, dit-il, afin que le péché abondât ; mais où le péché a abondé, a surabondé la grâce (Rom 5, 20). » Que signifie : « La loi est survenue afin que le péché abondât ? » Ce qui est exprimé dans cet autre passage : « Où il n’y a point de loi, il n’y a point non plus de prévarication (Id 4, 15). » Avant la Loi, on pouvait appeler l’homme pécheur, mais non pas prévaricateur : tandis qu’après la Loi il est en même temps pécheur et prévaricateur ; et la prévarication s’ajoutant au péché, on conçoit comment l’iniquité a abondé. L’iniquité abondant ainsi, l’orgueil humain apprend enfin à s’abaisser, à. bénir Dieu et à lui dire : « Je suis malade ; (Psa 6, 3) » à répéter aussi ces mots d’un autre psaume qui ne conviennent qu’à un cœur humilié : « J’ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme car j’ai péché contre vous (Psa 41, 5). » Parle donc ainsi, âme malade, convaincue de ton infirmité au moins par tes prévarications, éclairée et non guérie par la Loi. Écoute encore Paul lui-même : il te montrera d’un côté que la Loi est bonne, et d’autre part qu’elle ne délivre du péché que par la grâce du Christ. La Loi peut bien défendre et commander : elle ne saurait présenter le remède nécessaire pour guérir le vice intérieur qui ne permet pas à l’homme d’observer la Loi ; pour cela la grâce est nécessaire. « Je me complais dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur », dit l’Apôtre : ce qui signifie : Je vois que ce que défend la Loi est mal, et que ce qu’elle ordonne est bien. « Je me complais donc dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur. Mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui me captive sous la loi du péché. » C’est le châtiment du péché, c’est la mort qui se communique, c’est la condamnation encourue par Adam qui résiste à la loi de mon esprit, et m’assujettit à la loi du péché se faisant sentir dans mes membres. Voilà un homme convaincu, c’est à la loi qu’il est redevable de cette conviction : vois, maintenant combien cette conviction lui est salutaire. « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur (Rom 7, 22-26). » 3. Remarquez le bien : ces portiques figuraient la Loi, ils mettaient le mal au grand jour, et n’y appliquaient pas le remède. Qui donc guérissait de ces malheureux ? Celui d’entre eux qui descendait dans la piscine. Et quand y descendait-il ? Lorsque l’ange l’en avertissait en mettant l’eau en mouvement. Ce lieu en effet était si saint, qu’un ange y venait remuer l’eau. Les hommes voyaient cette eau dont le mouvement les avertissait de la présence de l’ange ; et quiconque y descendait alors se trouvait guéri. Pourquoi donc notre malade ne l’était-il pas encore ? Examinons ses paroles : « Je n’ai personne pour me mettre dans la piscine lorsque l’eau est agitée ; et lorsque j’y vais un autre y descend. » Mais ne saurais-tu donc y descendre quand avant toi un autre y est descendu ? Son langage indique qu’il n’y avait qu’un seul malade pour guérir, lorsque l’eau était en mouvement. Quiconque y descendait le premier était seul guéri, et quelque fût celui qui y serait descendu ensuite, il ne recouvrait pas alors la santé, mais il attendait que l’eau fût agitée de nouveau. Que signifie ce mystère ? Cette circonstance n’est pas ici sans raison profonde. Que votre charité redouble d’attention. Dans l’Apocalypse, les eaux figurent les peuples. En effet, Jean ayant vu de grandes eaux, demanda ce qu’elles signifiaient, et il lui fut répondu que ces eaux étaient des peuples (Apo 17, 16). L’eau de la piscine désignait donc le peuple juif ; ce peuple était contenu par l’autorité des cinq livres de Moïse, comme cette eau était contenue dans l’enceinte des cinq portiques. À quel moment se troubla cette eau ? Au moment où le trouble se mit parmi les Juifs. Et quand se mit-il parmi eux, sinon à l’époque où y vint Jésus-Christ Notre-Seigneur ? Quel trouble au moment de la passion ! Quelle émotion parmi les Juifs quand le Sauveur endura les derniers supplices ! Ce trouble ne se remarque-t-il pas déjà dans ce qu’on vient de lire ? Les Juifs en effet voulaient mettre le Seigneur à mort, non – seulement parce qu’il faisait des miracles aux jours de sabbat, mais encore parce qu’il se disait Fils de Dieu en s’établissant l’égal de Dieu. Jésus effectivement prenait ce titre de Fils de Dieu autrement qu’il n’est accordé aux hommes dans ces mots : « J’ai dit : Vous êtes des dieux ; vous êtes tous les Fils du Très-Haut. (Psa 82, 6). » Car s’il ne se disait Fils de Dieu que dans le sens qui permet de donner ce nom à un homme quel qu’il soit quand il a la grâce, les Juifs n’entreraient point en fureur. Mais ils comprenaient que Jésus se disait Fils de Dieu autrement, dans le sens de ces paroles : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn 1, 1) ; » dans le sens aussi de ce texte de l’Apôtre : « Il avait la nature de Dieu, et il n’a point cru usurper en se faisant l’égal de Dieu (Phi 2, 6) ; » et voyant en lui un homme, ils s’irritaient de ce qu’il osait revendiquer cette égalité avec Dieu. Mais Jésus se savait l’égal de Dieu par un côté qui ne tombait point sous les yeux des Juifs. Ceux-ci voulaient crucifier ce qu’ils voyaient en lui ; ce qu’ils n’y voyaient pas les jugeait. Que voyaient-ils ? Ce que voyaient aussi les Apôtres quand Philippe lui dit : « Montrez-nous votre Père, et cela nous suffit. » Et que ne voyaient-ils pas ? Ce que ne voyaient pas les Apôtres eux-mêmes quand le Seigneur répondit : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas ! Qui me voit, voit aussi mon Père (Jn 14, 8-9). » Dans l’impuissance donc de le voir de cette sorte, les Juifs le considéraient comme un orgueilleux et un impie qui osait se faire l’égal de Dieu.C'était l’eau qui se troublait ; l’Ange y était descendu. Aussi bien le Seigneur est-il nommé « l’Ange du grand conseil (Isa 9, 6. Sept) », car il est venu annoncer la volonté de son Père. Ange signifie celui qui annonce ; et le Seigneur n’a-t-il pas dit qu’il nous annonçait le royaume des cieux ? Cet Ange du grand conseil, ou plutôt ce Seigneur de tous les Anges était donc descendu ; car s’il est appelé Ange pour s’être incarné ; il est le Seigneur des anges, puisque « tout a été fait par « lui et que sans lui rien ne l’a été (Jn 1, 3). » Tout, et par conséquent les anges, mais non pas lui, car c’est par lui qu’a été fait tout ce qui l’est. Orrien de ce qui a été fait ne l’ayant été sans lui, Celle qui était réservée à devenir sa mèren'a pu naître sans être créée par Celui qui plus tard devait naître d’elle-même. 4. Les Juifs donc se troublent. Qu’est-ce que cette conduite, disent-ils ? Pourquoi fait-il ces choses les jours de sabbat ? Ce qui les émeut par-dessus tout, ce sont ces paroles du Seigneur lui-même : « Mon Père travaille sans cesse, et moi je travaille avec lui. » Ce qui les scandalisait, c’est qu’ils comprenaient dans un sens tout charnel le repos que Dieu prit le septième jour après avoir achevé toutes ses œuvres (Gen 2, 2). Il est parlé de ce repos dans la Genèse ; c’est un passage aussi magnifiquement écrit que profondément pensé. Mais les Juifs s’imaginaient que si Dieu s’était reposé le septième jour, c’est qu’il s’était fatigué en travaillant, et que s’il avait béni ce jour, c’est qu’il s’y était remis de sa lassitude : insensés ! ils ne comprenaient pas qu’ayant tout fait d’un mot il n’avait pu se fatiguer. Qu’ils lisent, et qu’ils m’expliquent comment Dieu pouvait se fatiguer en disant : « Qu’il soit fait. » – « Et il était fait : » Parmi les hommes eux-mêmes, qui se fatiguerait aujourd’hui en agissant comme Dieu agissait alors ? « Il dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. » – « Soit le firmament, et le firmament fut formé (Gen 1, 3, 6-7). » Dira-t-on qu’il s’est fatigué parce qu’il a commandé sans être obéi ? L’Écriture répond ailleurs plus brièvement encore : « Il dit, et tout fat fait ; il commanda, et tout fut créé (Psa 33, 9). » Agir ainsi, est-ce se fatiguer ? Si néanmoins Dieu ne se fatigue pas, comment prend-il du repos ? C’est que ce repos que prend le Seigneur après avoir terminé tous ses ouvrages, est la figure du repos que nous goûterons dans le repos de Dieu ; car le fidèle sera comme en un jour de sabbat, lorsqu’auront passé les six âges du monde. Ces six âges en effet sont comme six jours. Le premier jour s’étend depuis Adam jusqu’à Noé ; le second, du déluge à Abraham ; le troisième, d’Abraham à David ; le quatrième, de David à la transmigration de Babylone ; le cinquième, de la transmigration de Babylone à l’avènement du Messie. Nous sommes au sixième jour, c’est-à-dire au sixième âge. Donc, puisqu’au sixième jour l’homme a été créé à l’image de Dieu, rétablissons en nous cette image (Gen 1, 27). Dieu nous a formés, à nous de nous réformer ; il nous a créés, créons-nous de nouveau. Et après ce jour, après l’âge que nous traversons maintenant, viendra le repos promis aux saints et figuré dès le commencement. Ainsi Dieu, après avoir produit toutes ses créatures ne fit plus rien de nouveau dans le monde, où ses œuvres ne font que se succéder et se transformer, sans qu’aucune espèce nouvelle se soit établie depuis la création. Toutefois, si le monde n’était régi par son auteur, il retomberait dans le néant, Dieu peut-il se refuser à conduire ce qu’il a créé ? Mais comme il n’a rien établi de nouveau, on dit pour ce motif qu’il s’est reposé de tous ses travaux ; et comme il ne cesse de gouverner ce qu’il a fait, le Seigneur a dit avec raison : « Mon Père agit sans cesse. » Que votre charité remarque bien ceci. Quand on répète que Dieu s’est reposé après avoir fini, on veut faire entendre qu’il n’a rien ajouté à ce qu’il a fait d’abord : et quand on dit qu’il ne cesse pas d’agir, on entend qu’il gouverne tout. Gouvernement aussi peu laborieux que l’était peu la création. Gardez-vous de croire en effet, mes frères, que si Dieu ne se fatiguait en créant, il se fatigue en gouvernant comme se fatiguent et ceux qui construisent et ceux qui conduisent un navire. Ils sont des hommes ; mais autant il a été facile à Dieu de tout créer par sa parole, autant il lui est aisé de gouverner tout par l’autorité de son jugement et par son Verbe. 5. Si le désordre se révèle dans les choses humaines, n’en concluons pas qu’elles manquent de direction. Chacun est à sa place, quoique chacun n’y croie pas être. Occupe-toi seulement de ce que tu veux être ; car le divin Ouvrier saura te placer en conséquence. Considère ce peintre voici devant lui diverses couleurs ; ne sait-il pas où placer chacune ? Et si le pécheur prend le noir pour lui, l’Artiste est-il embarrassé ? Que ne fait-il pas avec le noir ? A combien d’ornements ne l’emploie-t-il pas ? Il en fait les cheveux, la barbe, les sourcils ; mais pour le front il lui faut du blanc. Vois donc ce que tu veux devenir, et ne t’inquiète pas de savoir où te placera Celui qui ne se trompe jamais ; il le sait, lui. N’est-ce pas ce que nous apprennent aussi les lois de ce monde ? Un tel a voulu se rendre voleur avec effraction ; la loi de l’empire sait qu’elle a été outragée par lui, elle sait aussi ce qu’elle en fera, et elle le met parfaitement à sa place. Le coupable a mal fait, mais la loi qui le punit ne fait pas plat ; elle le condamne aux mines, et à combien d’œuvres ne l’emploiera-t-elle pas ? Son châtiment servira aux décorations de la ville. Dieu sait également où te placer. Ne t’imagine point qu’en voulant faire le mal tu troubles les desseins de Dieu. Quoi Celui qui a su te créer, ne saura te placer ? Ton avantage est de faire des efforts afin d’obtenir d’être en bon lieu. Qu’est-il dit de Juda par l’Apôtre Pierre ? « Il est allé en son lieu (Act 1, 25). » Ainsi l’a ordonné la divine providence pour le punir d’avoir voulu opiniâtrement faire le mal, sans que Dieu lui-même l’ait rendu mauvais. Ce malheureux a voulu être pécheur, il a fait comme il a voulu, mais il a souffert ce qu’il ne voulait pas. Son crime est d’avoir fait ce qu’il voulait ; la gloire de Dieu est de lui avoir fait souffrir ce qu’il ne voulait pas. 6. Pourquoi ces réflexions ? Afin de vous faire comprendre, mes frères, combien Jésus-Christ Notre-Seigneur avait raison de dire : « Mon Père agit sans cesse », puisqu’il ne délaisse pas la créature sortie de ses mains. En ajoutant : « Et moi j’agis comme lui », il indique qu’il est l’égal de Dieu. « Mon Père agit sans cesse, et moi j’agis avec lui. » Ainsi est combattue l’idée charnelle que les Juifs se faisaient du sabbat. Ils s’imaginaient donc que Dieu s’était reposé de ses fatigues pour ne plus rien faire. Mais à ces mots : « Mon Père agit sans cesse », ils se troublent ; et à ceux-ci qui montrent le Sauveur égal à Dieu « Et moi j’agis avec lui », ils se troublent encore. Ah ! ne craignez point. C’est l’eau qui se trouble, c’est un malade qui doit être guéri. Qu’est-ce à dire ? Le trouble où ils entrent conduira le Seigneur à la mort. Le Seigneur souffre en effet son sang, précieux est répandu, le pécheur est racheté et la grâce accordée au coupable qui s’écrie. « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? C’est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur (Rom 7, 25-26). » Et quel traitement lui fait-on suivre ? On l’oblige à descendre. Cette piscine était en effet construite de manière qu’il fallait y descendre au lieu d’y monter. Pourquoi avait-elle cette forme ? Parce que la passion du Sauveur exige l’humilité. Humble, descends, et si tu veux être guéri, garde-toi de l’orgueil. Pourquoi aussi n’y avait-il qu’un malade pour guérir ? Parce qu’il n’y a qu’une seule Église dans tout l’univers, c’est une recommandation en faveur de l’unité ; cette guérison accordée à un seul en est le symbole. Vois donc ici l’unité, et pour ne rester pas malade, garde-toi de t’en écarter. 7. Pourquoi maintenant ce malade avait-il trente-huit ans ? Je sais ; mes frères, que j’en ai déjà dit la raison ; mais si on oublie en lisant le texte, que ne fait-on pas lorsqu’on ne l’entend lire que rarement ? Que votre charité fasse donc encore un peu d’attention. Le nombre quarante figure la perfection de la justice. En effet, comme nous vivons ici au milieu des travaux, dans la détresse, dans la contrainte, dans le jeune, parmi les veilles et les afflictions, l’exercice de la justice consiste à supporter le poids de la vie, et à jeûner en quelque sorte en renonçant au siècle, à se priver, non pas des aliments corporels, ce que nous ne faisons que rarement, mais de l’amour du monde. Ainsi on accomplit la loi quand on renonce au siècle. Comment d’ailleurs aimer ce qui est éternel, si on ne cesse d’aimer ce qui est temporel ? Considérez l’amour naturel : n’est-il pas comme la main du cœur ? Si cette main tient un objet, elle ne saurait en tenir un autre, et pour recevoir ce qu’on lui donne, il faut qu’elle laisse ce qu’elle tient. Eh bien ! entendez-moi, je parle clairement. Celui qui aime le siècle ne saurait aimer Dieu, car il a la main pleine. Prends ce que je te donne, dit le Seigneur. Mais il ne veut pas jeter ce qu’il avait à la main ; et il ne saurait recevoir ce qu’on lui offre. Ai-je dit : Que personne ne possède rien ? Si on le peut, si la perfection de la justice l’exige ainsi, qu’on renonce à tout. Mais si on n’en est point capable, si l’on en est empêché, par quelque obstacle insurmontable, qu’on possède, mais sans se laisser posséder, qu’on retienne, mais sans être retenu : qu’on reste le maître et non l’esclave de son bien, conformément à cette recommandation de l’Apôtre : « D’ailleurs, mes frères, le temps est court ; il faut même que ceux qui ont des femmes soient comme n’en ayant pas ; et ceux qui achètent, comme ne possédant pas ; et ceux qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas ; et ceux qui pleurent, comme ne pleurant pas ; et ceux qui usent de ce monde, comme n’en usant pas ; car elle passe, la figure de ce monde, et je voudrais que vous fussiez exempts de soucis (1Co 7, 29-32). » Que signifie cet avertissement : Prends garde d’aimer ce que tu possèdes en cette vie ? Que ta main n’y soit pas liée, puisque c’est par elle que tu dois te saisir de Dieu ; que ton amour n’y soit point attaché, puisque c’est par lui que tu peux t’élancer vers Dieu et t’unir à ton Créateur. 8. Mais Dieu sait, répliques-tu, que je ne me rends point coupable en possédant ce que j’ai. La tentation le montrera : On te conteste ta propriété, et tu blasphèmes ! Nous avons été soumis, il y a peu de temps, à de semblables épreuves. Donc on te conteste ta propriété, et – tu né te montres plus le même qu’auparavant ! tu ne parles même plus comme tu parlais la veille ! Encore si tu te contentais de défendre même avec bruit ce qui t’appartient, sans faire effort pour usurper audacieusement le bien d’autrui, et ce qui est pire, sans recourir, pour échapper aux poursuites, au moyen de revendiquer comme ton bien ce qui n’est pas à toi. Est-il nécessaire d’en dire davantage ? Ce sont, mes frères, ce sont des avis et des avis maternels, que je vous donne. Dieu me le commande ; et je vous les transmets ; car ils me sont donnés comme à vous. La parole de Dieu m’effraie, elle ne me permet pas de garder le silence. Dieu réclame ce qu’il m’a donné ; il me l’a donné pour le distribuer, et si je le cachais pour le conserver, il me dirait bientôt : « Mauvais et paresseux serviteur, pourquoi n’as-tu pas donné mon argent au banquier ? En venant aujourd’hui je le redemanderais avec les intérêts (Luc 19, 23). » Et que me servira de n’avoir rien perdu de ce qui m’a été confié ? Ce n’est pas assez pour mon Maître, car il est avare mais avare pour notre salut. Oui, il est avare, partout il recherche ses deniers, il rassemble ce qui porte son image. « Tu devais, dit-il ; donner cet argent aux banquiers, et en venant aujourd’hui je le redemanderais avec les intérêts. » Quand même d’ailleurs, j’oublierais de vous prévenir, les épreuves et les calamités que nous subissons ne seraient-elles pas pour vous un avertissement ? Mais vous entendez la parole de Dieu. Que le Seigneur en soit béni, lui et sa gloire. Je vous vois réunis et suspendus aux lèvres de celui qui nous la dispense au nom du ciel. Ne faites pas attention à l’organe extérieur qui vous la distribue ; les affamés ne s’occupent-ils pas plutôt de la bonté des aliments que du peu de valeur du vase où ils leur sont présentés ? Dieu vous éprouve, et réunis ici, vous entendez sa parole. Mais l’épreuve même fera connaître quelles sont vos dispositions ; il vous surviendra des affaires qui montreront ce que vous êtes. Tel outrage Dieu bruyamment aujourd’hui, qui l’écoutait hier avec plaisir. Pour ce motif donc, mes frères, je vous avertis d’avance, je vous dis et je vous répète que le moment de l’examen viendra. « Le Seigneur, dit l’Écriture, examinera le juste et l’impie. » Ne venez-vous pas de chanter, n’avons-nous pas chanté ensemble : « Le Seigneur examine le juste et l’impie ? » Qu’est-il dit ensuite : « Mais celui qui aime l’iniquité hait son âme (Psa 11, 6) ? » Ailleurs encore nous lisons : « L’impie sera interrogé sur ses pensées (Sag 1, 9). » Ainsi Dieu n’interroge pas comme je t’interroge. J’interroge ta parole, et Dieu interroge ta pensée. 2 sait avec quelles dispositions tu m’écoutes, il sait également avec quelle rigueur il réclamera ce qu’il m’oblige de distribuer. Il veuf que je distribue, mais il se réserve de faire rendre compte. À nous d’avertir, d’enseigner, de rependre mais non pas de sauver et de couronner, ni de condamner ni de jeter dans les tourments. C’est le juge qui livrera le coupable au bourreau, et celui-ci le jettera en prison. « En vérité, je te le déclare, tu n’en sortiras pas que tu n’aies payé jusqu’au dernier quart d’un as (Mat 5, 25-26). » 9. Revenons à notre sujet. La perfection de la justice est figurée parle nombre quarante. Qu’est-ce qu’accomplir ce nombre ? C’est s’abstenir de l’amour du siècle ; et s’abstenir des choses temporelles pour éviter de les aimer d’une manière dangereuse, c’est en quelque sorte jeûner. Aussi le Seigneur, Moïse et Élie ont jeûné quarante jours (Mat 4, 2 ; Exo 34, 28 ; 1Ro 19, 8). Si le Seigneur a donné à ses serviteurs de pouvoir jeûner quarante jours, ne pouvait-il en jeûner lui-même quatre-vingts et même cent ? Pourquoi n’a-t-il pas voulu jeûner plus longtemps qu’eux, sinon parce que le nombre quarante est la figure mystérieuse du jeune dont nous parlons, du renoncement au siècle ? En quoi consiste ce renoncement ? Dans ce que dit l’Apôtre : « Le monde est pour moi un crucifié et je suis un crucifié pour le monde (Gal 6, 14). » Ainsi se réalise en lui la signification du nombre quarante. Mais enfin que prétend le Seigneur ? Moïse et Élie ayant jeune autant que le Christ, la loi et les prophètes publient le même enseignement que l’Évangile, et l’on ne doit pas voir dans celui-ci le contraire de ce que renferment les prophètes et la loi. Toutes les Écritures en effet ne recommandent que de renoncer à l’amour du siècle, afin de faire prendre à notre amour son essor vers Dieu. Cette espèce de jeûne est figurée dans la loi par le jeune de Moïse durant quarante jours ; dans les prophètes, par le jeûne d’Élie, durant quarante jours également ; dans l’Évangile, par le jeune du Seigneur, aussi de quarante jours. Ceci explique encore pourquoi le Seigneur apparut sur la montagne, ayant à ses côtés Moïse et Élie. C’est que la loi et les prophètes rendent témoignage à l’Évangile (Rom 3, 24). Examinons maintenant comment le nombre quarante exprime la perfection de la justice. On lit dans un psaume. « Je vous chanterai, Seigneur, un cantique nouveau ; je vous célébrerai sur le psaltérion à dix cordes (Psa 144, 9). » Ce psaltérion rappelle les dix préceptes de la loi que le Seigneur n’est pas venu abroger, mais perfectionner. De plus cette Loi étant répandue partout a comme quatre points d’appui, l’Orient et l’Occident, le midi et l’aquilon, comme parle l’Écriture. De là vient que ce vase mystérieux, où étaient en images toutes les espèces d’animaux, et qui fut montré à Pierre en même temps qu’une voix disait : « Tue et mange ; (Act 10, 11-13) » afin de faire connaître que tous les peuples devaient croire et être incorporés à l’Église, comme ce que nous mangeons devient partie de nos organes ; descendait du haut du ciel soutenu par quatre cordes représentant les quatre parties du monde et marquait ainsi la future conversion de l’univers entier. C’est ainsi que le nombre quarante exprime le renoncement au siècle. Ce renoncement comprend la plénitude qui consiste elle-même dans la charité. De là vient encore que nous jeûnons durant quarante jours avant Pâques. Ce jeune est la figure de cette vie pénible où il nous faut accomplir la loi au milieu des travaux, des afflictions et des privations de tout genre. Après Pâques, au contraire, c’est-à-dire après la résurrection du Seigneur, c’est une époque qui représenté notre propre résurrection. Cette époque comprend cinquante jours, parce qu’en ajoutant à quarante le denier ou les dix as de la récompense, on obtient la somme de cinquante. Pourquoi dire le denier de la récompense ? Mais n’avez-vous pas lu que les ouvriers appelés à la vigne, soit à la première, soit à la sixième, soit à la dernière heure, n’ont pu recevoir qu’un denier (Mat 20, 1-10) ? Lors donc que notre justice aura reçu sa récompense, nous serons au nombre cinquante. Nous n’aurons plus qu’à louer Dieu. Aussi chanterons-nous alors l’Alléluia, Alleluia ou louange à Dieu. Mais aujourd’hui, durant cette vie fragile et mortelle, durant cette quarantaine, gémissons dans la prière comme avant la résurrection, afin de louer Dieu plus tard. C’est maintenant l’époque des désirs, ce sera alors le temps des embrassements et des jouissances. Ne manquons pas à notre devoir pendant la quarantaine, afin de goûter le bonheur durant la cinquantaine. 10. Mais qui peut accomplir la loi sans avoir la charité ? Interroge l’Apôtre : « La charité, dit-il, est la plénitude de la loi (Rom 13, 10). » – « Car toute la loi est renfermée dans une seule parole, dans la suivante : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Gal 5, 14). » Et ce précepte de la charité est double. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit. Voilà le grand précepte. En voici un autre qui lui ressemble : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Ainsi parle le Seigneur dans l’Évangile, et il ajoute : « À ces deux commandements se rattachent toute la loi et les prophètes (Mat 22, 37-44). » Sans cette double charité on ne saurait accomplir la loi, et en ne l’accomplissant pas on est malade. Voilà pourquoi il manquait deux ans à ce malade qui l’était depuis trente-huit. Qu’est-ce à dire, il lui manquait deux ans ? C’est-à-dire qu’il n’accomplissait pas ces deux préceptes. Et que sert d’observer les autres si on n’observe pas ceux-ci ? Tu en accomplis trente-huit ? Sans ces deux points de récompense pour toi. Ces deux que tu violes sont ceux qui mènent au salut et sans lesquels les autres n’ont aucun mérite. « Quand je parlerai les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi, au point de transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tout mon bien, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, cela ne me sert de rien (1Co 13, 1-3). » Ainsi parle l’Apôtre, et tout ce qu’il énumère ici peut être considéré comme les trente-huit ans ; mais parce que la charité y fait défaut, ce n’en est pas moins un état de maladie. Qui en délivrera, sinon Celui qui est venu donner la charité ? « Voici de ma part, a-t-il dit, un commandement nouveau ; c’est que vous vous aimiez les uns les autres (Jn 13, 34). » Or, c’est parce qu’il est venu établir le règne de la charité, et parce que la charité perfectionne la loi, qu’il a pu dire : « Je ne suis pas venu pour abroger, mais pour achever la loi (Mat 5, 17). » Après avoir guéri notre malade, il lui dit d’emporter son grabat et d’aller chez lui. Il en dit autant au paralytique, après l’avoir rendu à la santé (Mrc 2, 11). Mais qu’est-ce qu’emporter son grabat ? N’est-ce pas rejeter les voluptés charnelles où nous gisons malades comme dans un lit ? Or quand on est guéri, on maîtrise et on dompte sa chair, au lieu d’être maîtrisé par elle. Toi donc qui es en bonne santé, surmonte la fragilité de la chair, accomplis le jeûne de quarante jours en renonçant au siècle, tu atteindras ainsi la quarantaine avec cet heureux malade, guéri par celui qui n’est pas venu abroger, mais achever la loi. 11. Après avoir entendu ces réflexions ; élevez vos cœurs vers Dieu. Né vous faites pas illusion. Examinez-vous quand le monde vous sourit, examinez alors si vous ne l’aimez pas, et apprenez à le quitter avant qu’il vous quitte. Qu’est-ce que le quitter ? C’est ne l’aimer pas véritablement. Pendant que tu tiens encore ce qu’il te faudra quitter ou pendant la vie ou au moment de la mort, car tu ne saurais le garder toujours, détaches-en ton cœur, sois prêt à tout ce que te demandera la volonté divine, tiens-toi comme suspendu à Dieu, tiens-toi uni à Celui que tu ne saurais perdre malgré toi, et s’il t’arrive d’être dépouillé de ces choses temporelles, tu pourras dire : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, il a été fait : Que le nom du Seigneur soit béni (Job 1, 21). » S’il arrive au contraire, si Dieu veut que tu conserves ces biens, jusqu’à la fin de ta vie, une fois sorti des liens de ce monde, tu recevras le denier de la cinquantaine, tu parviendras au parfait bonheur. Et tu ne cesseras de chanter le céleste Alleluia Ne perdez pas de vue ce que je viens de vous rappeler et que ce souvenir vous empêche d’aimer le siècle. Cette amitié est funeste, trompeuse et provoque l’inimitié de Dieu. Il suffit, hélas ! d’une tentation à l’homme pour offenser Dieu et pour devenir son ennemi, ou plutôt pour montrer qu’il l’était. Car il l’était, quand il le louait et croyait l’aimer, mais c’était à son insu et à l’insu d’autrui. Une tentation est survenue, touchez le pouls, vous constatez la fièvre. Ainsi, mes frères, l’amitié et l’affection du monde nous rendent ennemis de Dieu. De plus, ce monde ne donne jamais ce qu’il a promis, c’est un menteur et un trompeur. Est-ce pour ce motif qu’on ne cesse d’espérer en lui ? Mais qui obtint jamais tout ce qu’il en attend ? Et quoi que l’on ait obtenu, bientôt on le méprise, pour commencer à désirer avec ardeur, à espérer d’autres choses. Celles-ci encore ne sont pas plus tôt arrivées qu’on les dédaigne encore. Attache-toi donc à Dieu : jamais il ne perd rien de ses charmes, parce que sa beauté est sans égale. Si les biens du monde se flétrissent si vite, c’est qu’ils n’ont rien de stable, c’est qu’ils ne sont pas Dieu, c’est qu’il ne te faut rien moins, ô âme humaine, que Celui qui t’a créée à son image. Aussi fut-il dit avec raison : « Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit (Jn 14, 8). » Là seulement se trouve la sécurité et avec elle un rassasiement en quelque sorte insatiable. Ce rassasiement en effet ne fera dire jamais : c’est assez ; jamais non plus rien ne manquera dont on puisse ressentir le besoin.

SERMON CXXVIII. LE COMBAT SPIRITUEL (Jn 5, 31-35 ; Gal 5, 14-17).

ANALYSE. – Quoique le témoignage que se rendait Jésus-Christ fût indubitablement vrai, il en appelait néanmoins au témoignage que lui avait rendu saint Jean, et c’était pour confondre les Juifs. Mais saint Jean, comme les martyrs, ne confessait Jésus-Christ que parce qu’il était animé de son Esprit, et c’est ce même Esprit qui doit nous aider dans la lutte que nous avons à soutenir contre nos convoitises. Pouvons-nous espérer de ne les ressentir pas ? Non. Mais nous pouvons avec le Saint-Esprit ne pas nous y soumettre, ne pas y consentir. Nous pouvons même, si elles nous ont donné la mort, recouvrer la vie comme l’ont recouvrée les trois morts dont il est parlé spécialement dans l’Évangile. 1. Nous venons d’entendre quelques paroles du saint Évangile, et ce qui pourrait surprendre, c’est cette affirmation du Seigneur Jésus : « Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas vrai. » Comment pourrait n’être pas vrai le témoignage de la Vérité même ? N’est-ce pas en effet le Sauveur qui a dit « Je suis la voie, la vérité et la vie (Jn 14, 6) ? » Et à qui faut-il s’en rapporter, s’il faut ne pas croire à la vérité ? Il est évident que ne pas chercher à s’en rapporter à elle, c’est ne vouloir se fier qu’au mensonge. Mais en parlant ainsi le Christ entrait dans la pensée de ses interlocuteurs et le sens de ses paroles est celui-ci : « Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas vrai », dites-vous. Il savait sans doute combien était fondé le témoignage qu’il se rendait ; mais pour éclairer ces hommes malades et incrédules qui ne le comprenaient pas, le Soleil recourait à un flambeau. Leurs yeux souillés ne pouvaient soutenir l’éclat du Soleil même. 2. Aussi en appela-t-il à Jean pour rendre témoignage à la vérité, et vous avez vu en quels termes : « Vous êtes allés vers Jean. C’était un flambeau ardent et luisant, et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa lumière. » Ce flambeau était destiné à les couvrir de confusion et c’est ce qui était, depuis bien longtemps, prédit dans les Psaumes : « J’ai préparé un flambeau à mon Christ. » Quoi ! un flambeau pour le Soleil ? « Je couvrirai ses ennemis de confusion, tandis qu’éclatera sur lui la gloire de ma sainteté (Psa 132, 17,18). » Aussi Jean lui-même servit-il à les humilier quand ils dirent au Seigneur : « En vertu de quel pouvoir fais-tu cela ? » apprends-le-nous. « Et vous, repartit le Seigneur, apprenez-moi à votre tour si le Baptême de Jean venait du ciel ou des hommes ? » Mais ils se turent, car ils se dirent aussitôt en eux-mêmes : « Si nous répondons qu’il vient des hommes, le peuple nous lapidera, car on tient Jean pour un prophète, Et si nous répondons qu’il vient du ciel, lui nous demandera : Pourquoi donc n’y avez-vous pas cru ? » Jean en effet avait rendu témoignage au Christ. Pressés intérieurement par ces questions et pris dans leurs propres pièges, ils répondirent : « Nous n’en savons rien. » Quel autre cri pouvait s’échapper de ces ténèbres ? Il faut, quand on ignore, répondre : Je ne sais pas ; mais quand on sait et qu’on dit : Je l’ignore, on dépose contre soi-même. Ces Juifs connaissaient sûrement et la grandeur de Jean et l’origine céleste de son baptême ; mais ils ne voulaient pas s’abandonner à Celui à qui Jean avait rendu témoignage. Aussi, dès qu’ils eurent répondu : « Nous n’en savons rien », Jésus ajouta : « Je ne vous dirai pas non plus en vertu de quelle autorité je fais cela (Luc 20, 2-8). » Ainsi furent-ils confondus conformément à cette prédiction : « J’ai préparé un flambeau à mon Christ ; je couvrirai ses ennemis de confusion. » 3. Les martyrs aussi ne sont-ils pas les témoins de Jésus-Christ et ne rendent-ils pas témoignage à la vérité ? Mais si nous examinons avec soin, nous verrons que quand ils rendent témoignage au Messie, c’est lui encore qui se rend témoignage, car il est dans ses martyrs pour les animer à déposer en faveur de la vérité. Écoute l’un d’entre eux, c’est l’Apôtre Paul : « Voulez-vous donc, dit-il, éprouver Celui qui parle en moi, le Christ (2Co 13,3) ? » Ainsi donc, lorsque Jean rend témoignage au Christ, c’est le Christ, habitant en lui, qui se rend témoignage ; et peu importe celui qui parle en son honneur, que ce soin Pierre, que ce soit Paul, que ce soit les autres Apôtres ou Étienne, c’est toujours lui qui se rend témoignage, puisqu’il habite en eux tous. Il est Dieu sans eux ; mais eux, que sont-ils sans lui ! 4. Il est dit de lui : « Il est monté au ciel, il arendu la captivité captive, il a répandu ses dons sur les hommes (Psa 58, 19 ; Eph 4, 8). » Que signifie : « Il a rendu la captivité captive ? » Il a vaincu la mort. Le diable lui a donné la mort, et par la mort du Christ le diable est devenu son captif. « Il est monté au ciel. » Connaissons-nous rien de plus élevé que le ciel ? Eh bien ! il y est monté visiblement et sous les yeux de ses disciples (Act 1, 9). Nous le savons, nous le croyons, nous le confessons. « Il a répandu ses dons sur les hommes. » Quels sont ces dons ? L’Esprit-Saint. Quand il fait un tel don, que n’est-il pas lui-même ? Combien donc est généreuse la miséricorde de Dieu ! Il donne son égal, puisque le Don qu’il fait n’est rien moins que l’Esprit-Saint, et que le Père, le Fils et le Saint Esprit, ou la Trinité, ne forment qu’un seul Dieu. À son tour que nous a donné le Saint-Esprit ! Écoute l’Apôtre : « La divine charité, dit-il, a été répandue dans nos cœurs. » Comment donc, ô mendiant, la charité divine a-t-elle été répandue dans ton cœur ? Comment cette charité peut-elle inonder le cœur humain ? « Nous portons ce trésor dans des vases d’argile », dit encore le même Apôtre. Pourquoi « dans des vases d’argile ! « Afin de faire éclater la vertu de Dieu (2Co 4, 7). » Et après avoir dit : « La divine charité a été répandue dans nos cœurs ; » il ajoute immédiatement, pour empêcher chacun de s’attribuer lebonheur d’aimer Dieu : « Par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom 5, 5). » Ainsi, pour aimer Dieu, il faut que Dieu même demeure en toi et qu’il s’aime par toi, en d’autres termes, il faut qu’il t’excite à l’aimer, qu’il t’embrase, qu’il t’éclaire, qu’il t’anime. 5. Car il y a lutte dans notre corps même ; notre vie entière est un combat et le combat un danger ; aussi nous ne pouvons vaincre que par la grâce de Celui qui nous aime (Rom 8, 37). N’a-t-il pas été question de ce combat dans la lecture de l’Apôtre, qu’on vient de vous faire ? « Toute la loi, dit-il, est comprise dans cette seule parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Or cet amour vient du Saint-Esprit.« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Vois d’abord si tu sais t’aimer toi-même ; je te recommanderai ensuite d’aimer ton prochain comme tu t’aimes. Mais si tu ne sais t’aimer, ne duperas-tu pas ton prochain comme tu te dupes ? En aimant le péché tu ne t’aimes pas ; un psaume l’atteste : « Aimer l’iniquité, y est-il dit, c’est haïr son âme ? (Psa 11, 6) » Si tu hais ton âme, à quoi te sert d’aimer ton corps ? Sans doute, avec cette haine de ton âme et cet amour de ton corps, ton corps ressuscitera, mais il ressuscitera pour le châtiment de ton âme. C’est donc l’âme qu’il faut aimer d’abord et soumettre à Dieu, afin que tout soit réglé dans la subordination, que l’âme obéisse à Dieu et que le corps obéisse à l’âme. Veux-tu que ton corps soit soumis à ton âme ? Que l’âme en toi se soumette à Dieu. Pour gouverner, tu as besoin d’être gouverné ; car la lutte est terrible, et sans une haute direction, la défaite est certaine. 6. En quoi consiste cette lutte ? « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres. Or je dis : Marchez selon l’Esprit. » Ce sont les paroles de l’Apôtre, qu’on vient de lire dans son Épître. « Or je dis : Marchez selon l’Esprit et n’accomplissez pas les désirs de la chair. – Or je dis : Marchez selon l’Esprit, et n’accomplissez pas les désirs de la chair ; » l’Apôtre ne dit pas : N’ayez point, ne ressentez point ces désirs, mais : « Ne les accomplissez point. » Que veut-il faire entendre ? Je l’exprimerai le mieux qu’il me sera possible, avec l’aide du Seigneur ; appliquez-vous à comprendre, si vous marchez selon l’Esprit.« Je dis donc : Marchez selon l’Esprit, et vous « n’accomplirez pas les désirs de la chair. » Poursuivons, car il est possible que nous rencontrions plus loin des mots qui jettent de la lumière sur ce qui est obscur ici. Ce n’est pas sans raison, ai-je observé, que l’Apôtre n’a pas voulu dire : N’ayez, ni : Ne ressentez, mais : « N’accomplissez point les désirs de la chair. » C’est en effet en cela que consiste la lutte qu’il nous faut soutenir, le combat où nous nous exerçons, si nous faisons partie de la milice de Dieu. Que rencontrons-nous donc plus loin ? « Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair. Ils sont effectivement opposés l’un à l’autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Si on ne comprend pas bien ces paroles, elles sont très-dangereuses à entendre. C’est dans la crainte qu’on ne se perde en les comprenant mal, que j’ai entrepris, avec le secours du ciel, de les expliquer à votre charité. Du reste nous avons du temps, nous avons commencé matin et l’heure du repas ne nous presse point ; d’ailleurs encore, c’est aujourd’hui, samedi, que nous voyons principalement ceux qui sont affamés de la divine parole. Écoutez donc attentivement, je m’exprimerai aussi exactement que possible. 7. Pourquoi cette observation que je viens de faire : Ces paroles sont dangereuses à entendre si on ne les comprend pas bien ? C’est que beaucoup, vaincus par les damnables passions de la chair, se laissent aller à toutes sortes de crimes et d’infamies et se roulent dans d’exécrables impuretés qu’on serait honteux de nommer, en se répétant ce qu’a dit l’Apôtre. Considère, se disent-ils, comment s’exprime l’Apôtre : « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Je ne veux pas faire le mal, je suis forcé, violenté, vaincu, je fais ce que je ne veux pas, comme dit l’Apôtre (Rom 7, 19) ; « car là chair convoite « contre l’esprit et l’esprit contre la chair, de sorte « que vous ne faites par ce que voulez. » Vous voyez combien ces paroles sont dangereuses à entendre, si on ne les comprend pas bien. Vous voyez combien un pasteur est obligé de découvrir les fontaines couvertes et d’étancher la soif de ses brebis avec une eau pure et inoffensive. 8. Ne te laisse donc pas vaincre en combattant. Voyez à quelle lutte, à quelle mêlée nous sommes appelés, elle est à l’intérieur même, au dedans de chacun de nous. « La chair convoite contre l’esprit. » — Si l’esprit à son tour ne convoite pas contre la chair, voilà l’adultère commis. Mais si l’esprit convoite contre la chair, c’est la lutte, c’est le combat, ce n’est pas la défaite. Quand la chair convoite contre l’esprit », c’est qu’on est porté à l’impureté, on y est porté parla délectation. Quand de son côté « l’esprit, convoite contre la chair », c’est que la chasteté fait aussi sentir ses charmes. Ah ! que l’esprit triomphé alors de la chair, ou qu’au moins il ne se laisse pas dompter par elle.L'impureté cherche les ténèbres ; la pureté se produit au grand jour. Vis comme tu aimes à être connu ; oui, même loin du regard des hommes ; ne fais que ce que tu veux qu’ils sachent, car celui qui t’a créé, te voit même dans l’obscurité. Pourquoi ces éloges publics décernés à la chasteté, tandis que les adultères eux-mêmes ne louent pas l’adultère ? C’est que celui qui accomplit la vérité vient à la lumière (Jn 3, 21). Mais on se sent attiré au plaisir honteux ; qu’on ne consente pas, qu’on résiste, qu’on repousse. N’en as-tu pas le moyen, puisque ton Dieu même est en toi, puisque tu as reçu l’Esprit qui est la source de tout bien ? Il est vrai que malgré sa présence la chair ne laisse pas que de convoiter contre l’esprit en lui insinuant des pensées perverses et en lui faisant sentir des attraits trop naturels. Qu’on suive alors la recommandation de l’Apôtre : « que le péché, dit-il, ne règne pas dans votre corps mortel (Rom 6, 12). » Il ne dit pas : Que le péché ne soit pas ; car il y est et on donne à ce désordre le nom de péché parce qu’on le doit au péché. Dans le paradis, la chair ne convoitait pas contre l’esprit, il n’y avait pas de combat, mais une paix sans trouble ; c’est seulement après la transgression, après que l’homme eut refusé d’obéir à Dieu et fut abandonné à lui-même, sans toutefois pouvoir être son maître, puisqu’il fut asservi à celui qui l’avait séduit, que la chair commença à convoiter contre l’esprit. C’est surtout dans les bons que se fait sentir cette convoitise ; elle est sans objet dans les méchants, attendu que sans l’Esprit, il ne saurait y avoir convoitise contre l’Esprit. 9. Ne t’imagine pas en effet que dans ces mots « La chair convoite contre l’Esprit, et l’Esprit contre la chair », il s’agisse uniquement de l’esprit de l’homme. C’est l’Esprit de Dieu qui combat en toi, contre ce qu’il y a en toi d’opposé à toi-même. Tu n’as point voulu rester attaché au Seigneur ; tu es tombé, tu t’es brisé comme un vase qui s’échappe de ta main et qui vole en éclats. Et c’est parce que tu t’es brisé, que tu es ainsi ennemi de toi-même, opposé à toi-même. Détruis cette opposition et tu te répareras. Pour te faire connaître que cette réparation doit être l’œuvre de l’Esprit-Saint, le même Apôtre dit ailleurs : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous mortifiez par l’Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. » Aces mots l’homme s’élève déjà, il se croit capable de mortifier par son propre esprit les œuvres de la chair. « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous mortifiez par l’Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. » Faites-nous donc connaître, ô Apôtre, de quel esprit il est ici question. Chacun en effet a un esprit naturel qui le caractérise, et c’est cet esprit qui fait l’homme, car l’homme est composé d’un corps et d’un esprit. C’est de cet esprit qu’il est dit : « Nul ne sait ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui (2Co 2, 11). » Ainsi l’homme a un esprit qui fait partie de sa nature, et c’est vous néanmoins qui dites : « Si vous mortifiez par l’Esprit les œuvres de la « chair, vous vivrez. » Quel est cet esprit ? Est-ce mon esprit ou l’Esprit de Dieu ? Je vous écoute et je n’en reste pas moins en suspens. Que dis-je ? Le mot esprit ne s’applique pas seulement à l’homme, il se dit aussi des animaux dans l’Écriture même ; on y lit que le déluge fit périr toute chair ayant en elle l’esprit de vie (Gen 6, 17 ; 7, 22). Il est donc bien vrai que cette expression est pour les animaux aussi bien que pour l’homme. Quelquefois aussi le vent est désigné sous ce même nom d’esprit. Ainsi on lit : dans un psaume : « Feu, grêle, neige, glace, esprit des tempêtes (Psa 148, 8). » Le mot d’esprit ayant donc tant d’acceptions différentes, dans quel sens, ô Apôtre, avez-vous dit que l’esprit doit mortifier les œuvres de la chair ? S’agit-il ici de mon esprit ou de l’Esprit de Dieu ? Écoute ce qui sait et tu comprendras, car l’Apôtre ajoute des paroles qui tranchent la question. Après ces mots : « Si vous mortifiez par l’Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez ; » il écrit immédiatement : « Car ceux qui sont animés par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu (Rom 8, 13-14). » Pour agir tu as besoin d’être animé, et tu agis bien si tu es animé d’un bon esprit. Si donc tu ne comprenais pas de quel esprit il était question dans ces mots : « En mortifiant par l’Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez ; » vois ton Maître, reconnais ton Rédempteur dans les paroles qui suivent. C’est ton Rédempteur effectivement qui t’a donné son Esprit, afin que par lui tu mortifies les œuvres de la chair.« Car tous ceux qui sont, animés de l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » Ils ne sont pas fils de Dieu, s’ils ne sont animés de son Esprit. Mais s’ils sont animés de son Esprit, ils combattent, parce qu’ils ont un puissant auxiliaire. Ah ! Dieu ne se contente pas de les contempler, comme le peuple contemple les gladiateurs. Le peuple peut sans doute applaudir un gladiateur, il ne saurait le tirer du danger. 10. Tel est donc le sens qu’on doit donner encore à ces paroles : « La chair convoite contre l’Esprit, et l’Esprit contre la chair. » Mais que signifient celles-ci : « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez ? » C’est ici qu’il y a du danger à comprendre mal et qu’un interprète, quel qu’il soit, doit s’efforcer de remplir son devoir.« De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Cloutez, ô saints combattants, car je m’adresse aux lutteurs. Ceux qui luttent me comprennent : je ne suis pas compris de ceux qui ne luttent pas. Que dis-je ? ceux qui luttent ne se contentent pas de saisir ma pensée, ils la devancent : Que voudrait un homme chaste ? Qu’il ne s’élevât dans ses membres absolument aucune impression contraire à la chasteté. Il voudrait la paix ; mais il ne l’a pas encore. Pour ne plus ressentir absolument aucune impression mauvaise, il faut arriver à l’heureux séjour où nous n’avons plus d’ennemi à combattre, ni de victoire à espérer, puisqu’on y triomphe de l’ennemi vaincu. Apprends de l’Apôtre même en quoi consistera la victoire : « Il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que ce corps martel revête l’immortalité. Et quand ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors sera accomplie cette parole de l’Écriture : « La mort a été abîmée dans sa victoire. » Écoute encore les chants de triomphe : « O mort, où sont tes armes ? O mort, où est ton aiguillon (1Co 15, 53-55) ? » Tu nous as frappés, tu nous as blessés ; tu nous as abattus ; mais mon Créateur même s’est laissé blesser pour moi. O mort, ô mort, oui, mon Créateur même s’est laissé blesser pour moi, et par sa mort il t’a vaincue ; et maintenant nous ne cesserons de répéter en triomphant : « O mort, où sont tes armes ? O mort, où est ton aiguillon ? » 11. Mais aujourd’hui, que la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair, la mort lutte et nous ne faisons pas ce que nous voulons. Pourquoi ? Parce que nous voudrions ne ressentir aucun mouvement de concupiscence, et nous ne saurions y parvenir. Bon gré, mal gré, ces mouvements sont en nous ; bon gré, mal gré, ils s’éveillent, ils flattent, ils s’étendent, ils cherchent à dominer. On les comprime mais on ne les éteint pas, tant que « la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair. » Se feront-ils sentir encore après la mort ? À Dieu ne plaise ! Puisque tu te dépouilles alors de la chair, comment pourrais-tu en conserver les convoitises ? Combats bien et tu jouiras du repos, d’un repos qui sera ta couronne et non ta condamnation ; car tu parviendras aussi à régner. Voilà, mes frères, voilà ce qu’il en est durant la vie présente. Nous-mêmes, qui avons blanchi dans ces combats, nous sentons contre nous des ennemis moins puissants, nous les sentons toutefois. On dirait que l’âge même les a fatigués ; mais tout fatigués qu’ils soient, ils ne cessent de troubler comme ils peuvent le repos de notre vieillesse. La guerre est plus ardente pour les jeunes gens ; nous la connaissons, nous y avons passé.C'est donc ainsi que « la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair ; de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Que voulez-vous en effet, ô saints, ô généreux combattants, ô vaillants guerriers du Christ ? Que voulez-vous ? N’éprouver absolument aucune convoitise déréglée. Hélas ! vous ne le pouvez. Faites donc la guerre et espérez la victoire ; nous sommes aux temps des combats. « La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair ; de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez ; » et qu’il y a encore en vous des convoitises charnelles. 12. Mais faites tout ce que vous pouvez ; faites ce que recommande l’Apôtre dans cet autre passage que j’avais commencé de rappeler « Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel, pour vous faire obéir à ses convoitises. » Je ne le veux pas ; des désirs coupables s’élèveront, mais n’y cède pas. Arme-toi, prends en mais les engins de guerre. Les commandements divins seront tes armes. Si tu m’écoutes comme il convient, tu t’appuieras même sur ce que je dis. « Que le péché le règne pas dans votre corps mortel. » En effet, tant que vous êtes chargés de cette, chair mortelle, le péché lutte contre vous ; mais « qu’il ne règne pas. » – « Qu’il ne règne pas », qu’est-ce à dire ? « Qu’il ne vous fasse pas céder à ses penchants coupables. » Commencez-vous à y céder ? Il règne. Et qu’est-ce qu’y céder, sinon « faire servir vos « membres au péché, comme des instruments d’iniquité (Rom 6, 12-13) ? » Est-il rien de plus clair que ce langage ? Pourquoi demander encore que je l’explique ? Fais ce que tu viens d’entendre. Ne consacre pas tes membres au péché, comme des instruments d’iniquité. Dieu t’a donné, par son Esprit, le pouvoir de réprimer tes sens. La passion s’élève-t-elle ? Retiens tes sens ; que lui servira alors de s’être élevée ? Retiens tes sens ; garde-toi de faire servir tes membres au péché, comme des instruments d’iniquité ; n’arme pas ton ennemi contre toi. Retiens tes pieds, pour qu’ils ne courent pas au mal ; et si la convoitise se fait sentir, retiens tes sens ; éloigne tes mains de toute action mauvaise, tes yeux de tout mauvais regard, tes oreilles de toute attention volontaire aux paroles impures ; règle enfin tout ton corps, tous tes sens, les sens plus nobles comme ceux qui le sont moins. Que fait la passion ? Elle peut attaquer, elle ne saurait vaincre ; et à force d’attaquer sans résultat, elle apprend à rester calme. 13. Un retour sur les paroles de l’Apôtre où nous avons vu de l’obscurité, et nous constaterons maintenant combien elles sont claires. J’avais fait remarquer que l’Apôtre n’a pas dit Marchez selon l’Esprit et vous n’aurez point de convoitises charnelles, car il est nécessaire que nous en ayons. Pourquoi encore n’a-t-il pas dit Ne les ressentez point ? C’est que nous les ressentons. Les ressentir, c’est les produire ; mais comme s’exprime le même Apôtre : « Ce n’est pas moi qui fais cela, c’est le péché qui demeure en moi (Rom 7, 17). » Que dois-tu donc éviter ? Assurément d’exécuter les désirs coupables. Une passion déréglée s’élève en toi, elle s’élève, elle te parle ; ne l’écoute pas. Elle s’enflamme, loin de s’éteindre, et tu voudrais qu’elle ne s’enflammât point. Oublies-tu ces mots – « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez ? » Refuse-lui tout concours, qu’elle brûle sans trouver d’aliments, elle s’éteindra. En toi donc se font sentir les convoitises, n’en disconviens pas. Aussi l’Apôtre a-t-il dit : « N’accomplissez pas leurs désirs. » Ne les accomplis pas ; c’est les accomplir, par exemple, que d’être déterminé à commettre un adultère, quand on ne s’abstient que pour n’en avoir pas trouvé l’occasion, le moment favorable, que pour avoir rencontré un obstacle dans la chasteté de la personne qu’on avait en vue. Cette personne alors reste chaste, et toi, tu es coupable d’adultère. Pourquoi ? Parce que tu as accompli tes désirs mauvais. Comment les as-tu accomplis ? En consentant dans ton âme à commettre l’adultère. Alors donc, mais que le ciel t’épargne ce malheur ! sans avoir fait l’acte même tues tombé sous les coups de la mort. 14. C’est dans la maison même que le Christ ressuscita la fille défunte d’un Chef de synagogue (Mrc 5, 22-42). Cette fille était encore dans la maison de son père, on ne l’avait pas enlevée encore. Tel est l’homme qui a consenti dans son cœur à commettre le crime ; il est mort, mais il n’est pas emporté. Le pécheur est-il allé jusqu’à faire servir aux crimes les membres de son corps ? il est sorti de sa demeure. Mais le Seigneur n’a-t-il pas ressuscité aussi le jeune fils de la veuve, au moment où on l’emportait en dehors des portes de la ville ? J’ose donc dire : Si après avoir pris dans ton cœur une résolution funeste, tu te repens de ce que tu viens de faire, tu es guéri avant de commettre l’acte même. Oui, si tu fais pénitence pour avoir consenti à une action mauvaise, et criminelle, ignominieuse et inexcusable, tu ressuscites intérieurement comme intérieurement tu étais mort. N’es-tu pas allé jusqu’à consommer le crime ? On t’emporte loin de ta demeure ; mais aussi tu as quelqu’un pour te dire : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi (Luc 7, 11-15). » Oui, lors même que le crime serait commis, repens-toi, reviens au plus vite sur, tes pas, ne descends pas dans le tombeau. Cependant, ici encore je trouve une troisième, espèce de mort, un mort qui a été conduit jusqu’au tombeau. Déjà pèse sur lui le poids de la coutume, il est accablé sous un monceau de terre ; car il s’est livré longtemps aux désordres et il est enchaîné par des habitudes tyranniques. À lui encore s’adresse le Christ, il crie : « Lazare, viens dehors. » Avec ses habitudes perverses cet homme exhale déjà une odeur infecte. Aussi Jésus crie-t-il, il crie même d’une voix forte (Jn 11, 14-44). Et à ce cri puissant ces pécheurs, quoique morts, quoiqu’ensevelis, quoique sentant déjà mauvais, ressusciteront aussi. Ils ressusciteront ; de quel mort faut-il désespérer avec un tel Rédempteur ? Tournons-nous, etc.

Commentaires de saint Augustin — Augustin d’Hippone. Domaine public