Dictionnaires bibliques
Noé
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Noé », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
Fils de Lémec (Genèse 5.29), homme juste et intègre parmi ses contemporains, marchant avec Dieu (6.9), fut au milieu de la condamnation générale du monde de son temps, l’objet de la grâce divine. Il fut épargné, lui et sa famille, lorsque Dieu envoya les eaux du déluge pour couvrir la terre ; seul juste il fut seul sauvé. Sa justice était un témoignage vivant au milieu des hommes, son salut dut l’être de même. Il construisit l’arche, et Dieu la peupla des animaux qui devaient être conservés pour la terre future (6.14 ; 7.8). Quand les eaux se furent retirées, que l’arche se fut arrêtée sur l’Ararat et que la terre amollie par le long séjour des eaux eut repris sa fermeté (8.4ss), Noé sortit avec les siens, bâtit un autel, offrit des holocaustes, et reçut avec l’arc-en-ciel l’assurance qu’un pareil événement ne se reproduirait plus sur la terre avec les mêmes circonstances (8.18ss). Dieu renouvela avec ce nouveau chef de la création l’alliance qu’il avait faite avec Adam, il lui remit les clefs du monde, et lui annonça que dès ce moment la viande des animaux qui lui était auparavant interdite, lui était accordée pour son usage. Noé s’adonna aux travaux de la terre, planta la vigne, apprit à connaître par une triste expérience les effets dégradants du jus de ce fruit, maudit Cham, et mourut à l’âge de neuf cent cinquante ans, après en avoir passé six cents dans l’ancien monde, un dans l’attente, et trois cent quarante-neuf sur la terre renouvelée (9.1-29).
La plupart des observations que nous aurions à présenter sur son histoire ont été faites à l’article Déluge, car ce mot aussi résume sa vie, son caractère et son activité. Disons cependant encore quelques mots sur sa personne.
1°. Son nom lui fut donné, parce que, dit son père, « celui-ci nous soulagera de notre œuvre et du travail de nos mains sur la terre que l’Éternel a maudite ». Lémec exprime ici une espérance qui se rapporte aux promesses faites par Dieu après la chute de l’homme. C’est une des premières traces de l’espérance messianique. Lémec voyait que le péché était arrivé à son comble, et que le jugement ne pouvait guère se faire attendre ; il prévoyait que son fils serait un instrument remarquable dans la main de Dieu, et il paraît que lui aussi, comme tant d’autres, a rapproché dans la perspective prophétique des faits qui sont séparés par des siècles, le jugement prochain et le dernier jugement (5.29).
2°. On a remarqué l’emploi alternatif du nom de Dieu, et de celui d’Éternel, et l’on a cru pouvoir en conclure que l’histoire de Noé était un composé de deux documents distincts, dont l’un, (celui d’Éternel), serait exclusivement israélite ; on ajoute que c’est dans celui-là seulement que se trouve la distinction établie plus tard par le mosaïsme, des bêtes nettes et des bêtes impures. Nous renvoyons à ce que nous avons dit sur ce sujet à l’art. Genèse. Quant à la distinction des animaux nous croyons avec plusieurs auteurs, qu’elle n’est point ici légale, mais naturelle, et que Noé a pris sept paires des animaux qui sont utiles à l’homme, tels que le bœuf, la brebis, le chameau, tandis qu’il n’en a pris qu’une des animaux sauvages ou féroces, le tigre, le lion, le serpent, etc. On comprend qu’avec le droit nouveau donné à l’homme de se nourrir de chair, il était nécessaire qu’il eût à sa disposition des animaux purs en nombre suffisant, car leur propagation eût été trop lente pour les besoins du nouveau monde. Et quant aux carnivores, il suffisait qu’ils pussent se reproduire, et le genre même de leur nourriture exigeait qu’ils ne fussent pas trop nombreux dès l’abord.
3°. Le déluge a commencé l’an 600 de la vie de Noé, au dix-septième jour du deuxième mois ; les eaux s’accrurent pendant quarante jours ; après ce temps elles commencèrent à se retirer et l’arche s’arrêta sur la crête de l’Ararat ; le déluge avait duré jusque-là cinq mois ou cent cinquante jours ; ce fut le dix-septième jour du septième mois. En l’an 601 de la vie de Noé, le premier jour du premier mois les eaux avaient disparu, mais ce ne fut que le vingt-septième jour du deuxième mois que Noé sortit de l’arche. Les meilleurs chronologistes sont de l’avis qu’il faut commencer par l’équinoxe d’automne l’année dont il est question dans notre texte ; l’an 600 de la vie de Noé aurait ainsi commencé vers l’équinoxe d’automne, l’an 1636 du monde.
4°. L’histoire de Noé s’est conservée dans les traditions de tous les pays et même chez les sauvages des Antilles et de l’Amérique du nord. On a retrouvé quelques médailles frappées à Apamée en Phrygie, où l’on croyait que l’arche s’était arrêtée ; elles portent sur une des faces l’effigie soit de l’empereur Philippe, soit de Septime Sévère Pertinax, et sur l’autre revers une arche flottante, un vaisseau carré long, dans lequel sont un homme et une femme ; sur l’arche est un oiseau ; un autre oiseau s’avance en volant, tenant entre ses pattes une branche d’olivier ; sur l’arche on lit distinctement le nom de No ou Noé ; près de là ce même couple apparaît debout sur la terre ferme, élevant la main droite vers les cieux. Le seul exposé des traditions du déluge chez les Mahométans, les lndous, les Chinois, etc., formerait un volume ; qu’il suffise de répéter que partout ce fait est conservé, et qu’il est rare que ce soit avec des détails beaucoup différents de ceux que la parole de Dieu nous a transmis. Si l’on désire encore des faits et des exemples, on peut lire l’intéressant ouvrage de Grotius De Veritate Rel. Christ. I, et les rapports des missionnaires chez les peuples païens, Kranz au Groenland, Oldendorp aux Antilles, etc.
5°. L’ivresse de Noé fut une faute évidemment involontaire, soit que le fruit de la vigne avant le déluge n’eût pas encore sa force enivrante, soit plutôt que la vigne n’eût pas encore été cultivée et que son usage fût alors inconnu. Il est probable qu’avec l’usage d’une nourriture plus solide et certainement moins saine que Dieu accorda à l’homme, le besoin d’une boisson plus forte se fit également sentir ; l’un et l’autre de ces aliments auront contribué à l’exécution de la menace divine quant à la durée de la vie humaine ; ils auront influé lentement sur les générations, et c’est lentement aussi, décroissant de génération en génération, que la vie des hommes s’est resserrée dans les limites que nous lui connaissons aujourd’hui et dont la moyenne tend encore à diminuer. Noé est mort à l’âge de 9S0 ans, Sem, à l’âge de 600 ans, Arpacshad, à l’âge de 438, Shélakh, à celui de 433, Héber, à 464, Péleg, à 239, Réhu, à 239, Serug, à 230, Nakhor, à 148, Térakh, à 205, Abraham, à 175, Isaac, à 180, Jacob, à 147.L’ivresse était un spectacle entièrement nouveau pour le monde, et il est à croire que l’irrévérence de Cham se rapportait à l’état de son père en général et non pas seulement à ce que son corps était découvert, voir Cham.
6°. Si la grandeur de Noé est dans son sort, ce sort même a dû être le prix de sa grandeur. Il avait mérité d’être sauvé, il l’avait mérité par sa foi. Au milieu de la dépravation universelle, il était resté juste devant Dieu (Genèse 7.1). Son nom est rappelé avec éloge à côté de ceux de Job et de Daniel (Ézéchiel 14.14-20). Son époque, tranquille au milieu des vices, incrédule sous la menace du déluge, est donnée en exemple au monde nouveau, au monde chrétien, par celui qui doit revenir pour exercer ses jugements sur la terre, et le Sauveur avertit les hommes qu’on n’évitera pas la destruction par l’insouciance et l’incrédulité (Matthieu 24.37-38 ; Luc 17.26-27). L’apôtre loue la foi de Noé (Hébreux 11.7), et Pierre, en le nommant, l’appelle le prédicateur de la justice (1 Pierre 3.20 ; 2 Pierre 2.5), Ésaïe a appelé les eaux du déluge, du nom de celui qui seul a échappé à cette catastrophe, les eaux de Noé (54.9).
7°. Considéré comme type, ce second chef de l’humanité annonce le Sauveur du monde : a) par son nom (cf. Matthieu 11.29) ; b) comme héraut de la justice ; c) parce que l’arche dans laquelle il a sauvé sa famille, est une image de l’église dans laquelle Christ sauve ses élus, sa parenté spirituelle, sa chair et ses os (Hébreux 2.14 ; Éphésiens 5.30) ; d) par le sacrifice qu’il offrit à Dieu et dans lequel celui-ci flaira une odeur d’apaisement, disant qu’il ne maudirait plus la terre (Genèse 8.21 ; cf. Éphésiens 5.2).
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Fils de Lamech, naquit l’an du monde 1056, avant Jésus-Christ 2944, avant l’ère vulgaire 2948. Au milieu de la corruption générale de tous les hommes de ce temps-là, Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur (Genèse 5.8) ; et Dieu, voyant que toute chair avait corrompu sa voie, dit à Noé (Genèse 8.1-2) : La fin de toute chair est résolue en ma présence ; la terre est remplie des iniquités des hommes, et je les exterminerai avec la terre. Faites une arche de bois taillé et poli ; vous y ferez de petites chambres, et vous l’enduirez de bitume dedans et dehors. Elle aura trois cents coudées de long, cinquante de large, et trente de haut. Elle aura trois étages de chambres, et vous ferez une porte à son côté. Car je vais faire venir les eaux du déluge, et je ferai périr tous les animaux qui sont sous le ciel et sur la terre. Je ferai alliance avec vous, et je vous garantirai de ce malheur général. Vous entrerez dans l’arche, vous, votre femme, vos trois fils, Sem, Cham et Japhet, et leurs trois femmes avec eux. Vous ferez entrer dans l’arche une couple d’animaux de chaque espèce, mâle et femelle, du nombre des animaux impurs ; et sept couples d’animaux purs, mâle et femelle ; et vous transporterez dans l’arche toutes les provisions nécessaires pour votre nourriture, et pour celle des animaux qui y seront avec vous.
Noé accomplit tout ce que le Seigneur lui avait ordonné ; et l’an du monde 1656, avant Jésus-Christ 2344., avant l’ère vulgaire 2348, Dieu fit venir tous les animaux vers Noé, afin qu’il pût les introduire dans l’arche ; après quoi il lui ordonna d’y entrer lui-même avec sa femme et ses trois fils, et leurs femmes ; et lorsqu’ils y furent entrés, il ferma la porte au dehors ; et dés ce moment ; les eaux du déluge commencèrent à tomber sur la terre. Noé était alors âgé de six cents ans. Le dix neuvième jour du second mois de cette même année, les sources du grand abîme des eaux furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes ; et la pluie tomba sur le terre pendant quarante jours et quarante nuits. Les eaux crurent de telle sorte ; qu’elles s’élevèrent de quinze coudées au-dessus du sommet des montagnes ; et elles demeurèrent sur toute la terre pendant cent cinquante jours, sans augmenter ni diminuer de manière que tout ce qui avait vie sur la terre et dans l’air, mourut, à l’exception des animaux qui étaient dans l’arche avec Noé.
Or le Seigneur s’étant souvenu de Noé (Genèse 8.1-2), envoya sur la terre un vent qui fit diminuer les eaux ; en sorte que le vingt-septième jour du septième mois l’arche s’arrêta sur les Montagnes d’Arménie ou d’Ararat, comme porte l’Hébreu. On croit que c’est le mont Ararát, près de la ville d’Erivan. [Voyez Arabat, Arménie]. ; Le dixième jour du dixième mois, les sommets des montagnes commencèrent à paraître ; et après quarante jours, Noé laissa aller le corbeau, qui sortit de l’arche, et revint, selon l’Hébreu (Genèse 8.7) ou ne revint pas, selon les Septante et la Vulgate ; ou il sortit, et allait et venait, volant autour de l’arche s’arrêtant sur son tiit. Il envoya ensuite la colombe, qui n’ayant pu trouver où asseoir son pied, revint dans l’arche. Sept jours après, il la renvoya de nouveau ; et elle revint sur le soir, portant dans son béc une branche d’olivier chargée de feuilles toutes vertes que cet arbre avait poussées depuis l’écoulement des eaux. Il attendit encore sept jours, et alors il découvrit le toit de l’arche et ayant remarqué que toute la surfaçe.de la terre était séchée, il reçut ordre du Seigneur de sortir de l’arche avec tous les animaux qui y étaient. Il sortit donc de l’arche l’an 601 de son âge et le vingt-septième jour du second mois.
Alors il offrit en holocauste au Seigneur un de tous les animaux purs qui étaient dans l’arche ; et le Seigneur eut son sacrifice pour agréable, et il lui dit : Je ne répandrai plus ma malédiction sur toute la terre, et je n’en exterminerai plus tous les animaux comme j’ai fait. Je vous donne l’empire sur toutes les bêtes (Genèse 9.1-2), et je vous les livre, pour en manger, comme vous mangez des légumes et des fruits de la terre. J’excepte seulement le sang dont je vous défends d’user. Croissez et multipliez-vous. Je vais faire alliance avec vous : je m’engage à ne plus envoyer sur la terre de déluge universel ; et, pour preuve de ma parole, je mettrai mon arc dans les nues ; et il sera comme le gage de ma promesse et de mon alliance avec vous. [Voyez alliance}
Or Noé, étant laboureur, commença à cultiver la vigne ; et ayant bu du vin, il s’enivra, et, en dormant, il se découvrit d’une manière indécente dans sa tente. Cham, père de Chanaan, l’ayant trouvé en cet état, s’en moqua et en donna avis à ses deux frères, qui étaient au dehors. Mais eux, au lieu de s’en railler, s’en détournèrent ; et marchant en arrière, ils couvrirent la nudité de leur père, en jetant sur lui un manteau. Noé, s’étant réveillé et ayant su ce que Cham lui avait fait, dit : Que Chanaan, fils de Cham, soit maudit ; qu’il soit l’esclave des esclaves à l’égard de ses frères. On croit qu’il voulait épargner la personne de Cham, son fils, de peur que la malédiction qu’il lui donnerait ne retombât sur les autres fils de Cham (Genèse 10.6), qui n’avaient point eu de part à son action. Il maudit Chanaan par un esprit prophétique, parce que les chananéens, ses descendants, devaient un jour être exterminés par les Israélites. Noé ajouta : Que le Seigneur, le Dieu de Sem, soit béni, et que Chanaan soit l’esclave de Sem. Il le fut en effet dans la personne des chananéens assujettis parles Hébreux. Enfin Noé dit : Que Dieu étende la possession de Japhet ; que Japhet demeure dans les tentes de Sem, et que Chanaan soit son esclave. Cette prophétie eut son accomplissement, lorsque les Grecs, et ensuite les Romains, descendus de Japhet, firent la conquête de l’Asie, qui était le partage de Sem.
Or Noé vécut encore, depuis le déluge, trois cent cinquante ans ; et tout le temps de sa vie ayant été de neuf cent cinquante ans, il mourut l’an du monde 2006, avant Jésus-Christ 1994, avant l’ère vulgaire 1998. Il laissa trois fils, Sem, Cham et Japhet, dont nous avons parlé ailleurs sous leurs articles, et il leur partagea, selon l’opinion commune, tout le monde pour le peupler. Il donna à Sem l’Asie, à Cham l’Afrique, et à Japhet l’Europe. Quelques-uns veulent qu’outre ces trois fils il en ait eu encore plusieurs autres. Le faux Bérose lui en donne trente, nommés Titans, du nom de leur mère Titoea. On veut que les Teutons ou Allemands soient sortis d’un fils de Noé, nommé Thuiscon. Le faux Méthodius fait aussi mention d’Ionithus ou Ioniens, prétendu fils de Noé. On peut voir l’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur, et Tostat sur la Genèse. Nous avons parlé ci-devant, sous l’article Noachides, des préceptes que les rabbins croient avoir été donnés par Noé à ses fils et à leurs descendants.
Saint Pierre (2 Pierre 2.5) appelle Noé le prédicateur de la justice, parce qu’avant le déluge il ne cessa de prêcher aux hommes, par ses discours, par sa bonne vie, et par le bâtiment de l’arche, auquel il fut occupé pendant six vingts ans, que la colère de Dieu était prête de fondre sur eux. Mais ses prédications n’eurent aucun effet, puisque le déluge trouva les hommes plongés dans leurs anciens désordres et occupés de tout autre chose que du soin de satisfaire à la justice de Dieu (Matthieu 24.37). On trouve parmi les vers des prétendus sibylles une pièce intitulée : Description des hommes d’avant le déluge, et la prédication que Noé leur fit. Théophile d’Antioche semble croire que le nom de Deucalion, qui est le même que Noé, vient du grec deuté, et calcin, venez, et appeler parce que Noé parlant aux hommes d’avant le déluge leur disait : Venez : Dieu vous appelle à la pénitence.
Le même saint Pierre (1 Pierre 3.18-19, 20), dit que Jésus-Christ étant ressuscité par l’esprit, alla précher aux esprits qui étaient détenus en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsqu’au temps de Noé ils s’attendaient à la patience et à la bonté de Dieu, pendant qu’on préparait l’arche dans laquelle peu de personnes, savoir, huit seulement, furent sauvées du milieu de l’eau. Plusieurs anciens Pères ont pris ces paroles à la lettre comme si Jésus-Christ, après sa résurrection, était allé réellement prêcher aux hommes qui avaient été incrédules avant le déluge, à la prédication de Noé ; qu’il en avait délivré quelques-uns des moins méchants, lesquels avaient cru en lui, et s’étaient convertis. D’autres sous le nom de prison entendent le corps, qui est comme la prison de l’âme. Ils veulent que Jésus-Christ par son esprit, dont il remplit Noé, prêcha par la bouche de ce patriarche aux incrédules d’avant le déluge, les âmes desquels étaient alors dans la prison du corps, mais qui du temps auquel écrivait saint Pierre étaient dans la prison de l’enfer. On peut voir les commentateurs pour les autres sens que l’on donne à ce passage.
Les Orientaux croient que Noé reçut ordre de Dieu de prendre le corps d’Adam, et de le mettre dans l’arche, pour le garantir des eaux du déluge ; et que se sentant près de sa mort, il fit venir Sem, son fils, lui confia ce dépôt et lui dit de le porter à Melchisédech, prêtre du Très-Haut, afin qu’ils l’enterrassent ensemble au lieu que l’ange du Seigneur lui marquerait. Sem alla donc trouver Melchisédech, et ils enterrèrent Adam sur le Calvaire, qui est le milieu de la terre. Voici une oraison que l’on dit que Noé récitait tous les jours pendant qu’il fut dans l’arche : Seigneur, vous êtes véritablement grand, et il n’y a rien de grand comparé à vous. Regardez-nous d’un œil de miséricorde. Délivrez-nous de ce déluge d’eaux. Je vous en conjure par les regrets d’Adam, votre premier homme, par le sang d’Abel, votre saint, par la justice de Seth, l’objet de votre complaisance. Ne nous mettez point au nombre de ceux qui ont violé vos commandements, mais étendez sur nous vos soins miséricordieux, parce que vous êtes notre libérateur, et toutes vos créatures publieront vos louanges. Ainsi soit-il.
Plusieurs savants ont remarqué que les païens ont confondu Saturne, Deucalion, Ogygès, le dieu Coelus ou Ouranus, Janus, Protée, Prométhée, Vertumnus, Bacchus, Osiris, Vadimon, Xisuthrus, avec Noé. On a aussi attribué quelques écrits à Noé. Quelques Hébreux ont cru que Moïse citait un ouvrage composé par Noé, lorsqu’il dit (Genèse 6.9) : Voici les généalogies de Noé, et ailleurs (Genèse 10.1) : Voici les généalogies des enfants de Noé. Le faux Bérose lui attribue de même un livre des secrets des choses naturelles, et les cabalistes soutiennent qùe ce livre fut dérobé à Noé par son fils Cham, et donné à Mizraïm. Guillaume Postel en parle dans le titre de son livre intitulé : De originibus, seu de varia ac polissimum orbi Latino ad hanc diem incognita, aut inconsiderata historia, etc. Exode libris Noachi et Hanachi, etc. Lambécius, dans le catalogue de la bibliothèque de l’empereur, parle d’un livre de Noé, intitulé : Méthode qui a été révélée au prophète Noé par l’ange du Seigneur, pour lui montrer seize figures propres à prédire l’avenir. Mais tout cela est justement mis au rang des fables et des superstitions. On n’a nulle preuve que Noé ait jamais rien écrit ; du moins, il n’est rien venu de lui jusqu’à nous.
La femme de Noé est appelée Noria par les gnostiques ; Barthenos ou Rathenos par saint Épiphane ; par quelques anciens rabbins, Noema ou Tethiri. Mais cela est tout aussi peu certain que ce que nous venons de dire des livres composés par Noé.
On trouve dans l’explication arabique de la Genèse, attribuée à saint Hippolyte et imprimée au second tome de ses œuvres, page 38, édition Fabricii, que la femme de Sem s’appelait Nahalath Mahnuk ; celle de Cham, Zetdkath nabu ; et celle de Japhet, Arathka.
Les musulmans donnent à Noé le titre de père et de chef de tous les envoyés de Dieu, de tous les prophètes ; ils le qualifient aussi Al-nogi, celui qui a été sauvé, et qui a sauvé les autres. Ils ajoutent qu’il fut envoyé de Dieu pour prêcher aux hommes la pénitence et l’unité d’un Dieu, et qu’il ne convertit que quatre-vingts personnes, qui furent sauvées avec lui dans l’arche. Que quand il commença à travailler à ce fameux vaisseau, tous ceux qui le voyaient se moquaient de lui, et lui disaient : Vous bâtissez un vaisseau, faites-y donc venir de l’eau ; et vous voilà enfin devenu de prophète charpentier. Mais il répondait à ces insultes : Vous vous moquez de moi maintenant : je me moquerai de vous à mon tour ; vous apprendrez un jour à vos dépens qu’il y a dans le ciel un Dieu qui punit les méchants.
Ebn-Abbas dit que Noé étant en peine de la figure qu’il devait donner à l’arche, Dieu lui révéla qu’elle devait être semblable au ventre d’un oiseau, et qu’il devait y employer le bois d’un arbre nommé en arabe Sag, qui est le platane des Indes ; qu’il le planta aussitôt, et qu’en vingt années il se trouva assez gros pour fournir de matière à tout ce grand vaisseau. Il fut construit en l’espace de deux ans ; il avait trois étages : le plus haut était destiné aux oiseaux, le plus bas aux animaux domestiques et sauvages, et celui du milieu à l’homme.
Le temps du déluge étant arrivé, le four commença à bouillir et à regorger ; car ils croient que Noé avait hérité du four dont Ève s’était servi pour cuire le pain, et qu’au temps de la vengeance de Dieu il commença à vomir de gros bouillons d’eau coulante. Ce four, nommé en hébreu tannour, est différent de nos fours ordinaires ; il a son ouverture par en haut, et est ordinairement de pierre ou d’argile. Les quatre-vingts fidèles entrèrent dans l’arche avec Noé ; il n’y eut que Chanaan, fils de Cham, qui n’y voulut pas entrer. Les uns croient que Noé s’embarqua à Coufah, près de l’embouchure du Tigre dans le golfe Persique, d’autres au lieu où l’on bâtit depuis Babylone.
Après que l’arche eut fait le tour du monde pendant l’espace de six mois, Dieu commanda à la terre, et lui dit : Terre, engloutis tes eaux ; ciel, puise celles que tu as versées. L’eau commença aussitôt à diminuer. L’ordre de Dieu fut exécuté ; s’arrêta sur la montagne de Girudi, et on entendit cette voix du ciel : Malheur aux impies !
Ils croient que Noé sortit de l’arche le dixième jour du premier mois de l’année arabique, nommée Méharram, et que ce patriarche institua ce jour-là un jeûne, qu’ils observent encore aujourd’hui, en mémoire de la délivrance des eaux du déluge. Alors Noé fut établi de Dieu comme un nouvel Adam pour repeupler tout le monde. Tous les peuples tirent leur origine de ses trois fils.
Sem fut le père des Hébreux, des Arabes, des Persans, des Syriens et des Grecs.
Japhet, des Scythes, des Mogols, des Gètes, des Tartares, des Chinois, des Turcs, des Hyperboréens, de Gog et Magog.
Cham est le père des Indiens, des Africains, des noirs et de tous les peuples Méridionaux.
Outre ces trois fils de Noé, les Orientaux lui en donnent un quatrième qui est Magheston, inconnu aux livres saints des Hébreux. Ils disent de plus, que Dieu envoya des livres à Noé : ce qui signifie, selon leur langage, qu’il laissa en mourant, dix volumes dans lesquels il écrivit les révélations et tous les ordres qu’il avait reçus de Dieu. Mais ces livres, supposé qu’ils aient jamais existé, se sont perdus. On dit qu’il y a un monastère en Mésopotamie, nommé Deir Abonna, le monastère de notre père, près duquel il y a un château, où l’on voit un grand sépulcre, que les gens du pays disent être celui du patriarche Noé ; et le géographe Persien marque un lieu de l’Arabie, dans la province la plus orientale de ce pays, qui porte le nom d’Ardh-North, terre de Noé, ce qui revient assez à l’opinion de ceux qui mettent la construction de l’arche à Coufah, dont nous avons parlé.
La fable de Deucalion et de Pyrrha, sa femme, est manifestement inventée de l’histoire de Noé. Deucalion, par le conseil de son père, fit une arche, ou vaisseau de bois, dans lequel il mit toutes les provisions nécessaires à la vie, et y entra avec Pyrrha, sa femme. C’était pour prévenir un déluge d’eau qui inonda presque toute la Grèce. Presque tous les peuples de ce pays y périrent. Il n’y eut que ceux qui se sauvèrent sur les plus hautes montagnes qui échappèrent. Dès que le déluge fut cessé, Deucalion sortit de son arche, et se trouva sur le mont Parnasse. Il y offrit ses sacrifices à Jupiter, qui lui envoya Mercure pour lui demander ce qu’il souhaitait. Il demanda d’être le réparateur du genre humain. Jupiter le lui accorda. Ils se mirent lui et Pyrrha à jeter des pierres derrière eux, et ces pierres se changèrent en autant d’hommes et de femmes.
Les païens ont frappé des médailles pour conserver la mémoire de ce fameux événement. On y voit sur l’une la tête de l’empereur Philippe, et sur l’autre celle de Septiurius Sévère Pertinax, et sur les revers de l’une et de l’autre une arche ou vaisseau carré oblong, dans lequel paraissent Deucalion et Pyrrha, ou, si l’on veut, Noé et sa femme ; au dehors on voit aussi un homme et une femme, et au-dessus de l’arche deux oiseaux, dont l’un apporte dans ses pattes une petite branche d’olivier. Ces médailles ont été frappées à Apamée de Phrygie, où l’on croyait que l’arche de Noé s’était arrêtée. Voyez ci-devant Apamée, et ce qu’on a remarqué sur l’Arche de Noé, et sur le déluge [Noé se retrouve dans les fables et dans les histoires. Dom Calmet n’en a dit qu’un mot ; nous allons y suppléer, et d’abord faire connaître le résultat des recherches de Delort de Lavaur touchant les métamorphoses que l’imagination des poètes a fait subir à Noé. Laisspns parler ce savant :
« Saturne eut de Rhée ou Cybèle, qui était aussi sa sœur, plusieurs enfants, dont les plus considérables furent Jupiter, Neptune et Pluton. Il les dévorait tous ou les enfermait, de crainte d’en être détrôné ; mais leur mère sauva ces trois-ci, en les cachant dans une caverne. Peu de temps après, les géants ou titans, c’est-à-dire, les enfants de la terre, déclarèrent la guerre à Jupiter et à tout le ciel, dans lequel ils voulaient monter ; mais, après s’être élevés bien haut, ils furent pécipités et liés par Jupiter.
C’est la copie des trois enfants que Noé conserva seuls, enfermés dans l’arche lors du déluge qui engloutit tout le genre humain descendu du preinier homme. Ces titans ne sont-ce pas les nouveaux et audacieux enfants de la terre qui entreprirent, après le déluge, d’élever la tour de Babel au-dessus des nues, dans le dessein de se soustraire au pouvoir de Dieu ?
Le rapport des trois enfants de Saturne qui furent sauvés, et du partage de l’univers entre eux, avec le partage du toute la terre entre les trois enfants de Noé, se montre de lui-même. [Voyez Cham].
Janus, souvent confondu dans les fables avec Saturne, est également reconnaissable dans Noé. Ovide fait sortir l’univers de ses mains (après le déluge), comme il était sorti du premier chaos. Ce poëte fait comparaître Janus, qui débite qu’il a fermé le premier monde que le déluge replongea dans le chaos (de même que Noé l’avait fermé quand il ferma l’arche) ; et comme il a ouvert et vu renaître par son ministère le nouveau monde (comme fit Noé, quand rouvrit l’arche et qu’il en sortit avec sa famille pour peupler de nouveau l’univers). Janus explique et s’attribue ce renouvellement, à-peu-près comme Hésiode en avait conté la première production.
C’est de là qu’on le peignait avec deux visages, dont l’un voyait derrière lui ce qui s’était passé dans l’ancien monde, et l’autre était tourné sur le nouveau qu’il avait vu renaître et rétablir. Ce qui convient uniquement à Noé, qui avait vu et prévu la fin de l’un et le rétablissement de l’autre. C’est aussi l’origine des noms de Clusius et de Patulcius, que l’on donnait à cette copie de Noé qui seul était désigné par ces noms, pour avoir fait la clôture du premier monde et l’ouverture du second. C’est pourquoi on le faisait présider aux portes, aux entrées et aux sorties, d’où vient son nom latin Janus, de janua, une porte ; et celui de januarius, janvier, donné au premier mois de l’année.
Son portrait tenait une clef dans une main, et par la disposition des doigts de l’autre main on représentait les 365 jours qui composent l’année, parce qu’on le regardait comme l’auteur et le dieu des années et du temps que l’on mesure par le mouvement des astres qu’il semblait avoir ramenés. Tout cela appartient à Adam et à Noé, premier et second chefs du genre humain, que la Fable a confondus, comme elle confond Janus avec Saturne, dont le nom grec Chronos signifie le temps. Le temps, qui commença avec Adam, parut recommencer avec Noé, pour qui Dieu renouvela sa loi et sa promesse pour l’ordre des temps, des années, du jour, de la nuit et des saisons.
Les poêtes ont fait de belles descriptions de l’âge d’or. Les uns, comme Virgile, l’ont mis sous Saturne ; les autres, sous Janus, comme Ovide, qui fait dire à ce dieu que sous son règne les dieux habitaient la terre pour y converser avec les hommes ; que la religion et la sainteté y régnaient ; que les crimes et l’impiété n’en avaient pas encore chassé la justice. Saturne vit finir cet heureux âge sous le règne de Jupiter, qui l’avait détrôné, et sous lequel la violence, l’usurpation, l’injustice et l’impiété établirent l’âge de fer. Dès lors les hommes fidèles et justes, avec lesquels les dieux prenaient plaisir d’entretenir commerce, furent fort rares.
Cette idée convient aux premiers jours d’Adam dans le paradis terrestre, et au premier siècle de Noé après le déluge ; elle ne peut avoir été prise d’ailleurs. Aussi ce prétendu beau règne de Saturne, avec son âge d’or, sont traités de fable par Platon. Adam ne fut pas longtemps dans ce jardin délicieux où tout lui était soumis ; et quand il en fut chassé, il vit finir cet âge heureux ; il fut obligé de travailler à la terre et se vit exposé à toutes les misères. Les hommes demeurèrent cependant sans servitude et sans domination jusqu’au temps de Noé. Alors même, pendant le premier siècle du monde renouvelé, ce fut un nouvel âge d’or ; liberté entière, société des biens, uniformité de langage dans une même famille, jusqu’à ce qu’elle fût divisée du temps de Phaleg. Noé vit terminer ces heureux temps parmi ses descendants, par Nemrod, petit-fils de son fils Chain. Celui-ci, non content du partage fait par Noé, son bisaïeul, entreprit d’usurper la portion de Sem, introduisit par son ambition les guerres et les conquêtes, s’assujettit par les armes le pays de Babylone et fonda le premier empire, soit que ce fût le Bélus Assyrien ou Ninus dont parle Justin, soit qu’il en ait été différent. L’injustice et l’impiété chassèrent alors la piété et la justice.
Eupolème, dans Eusèbe, rapporte que, suivant la tradition des Babyloniens, il y avait eu un premier Bélus, qu’on disait aussi être Saturne, qui avait pour enfants un autre Bélus, et Chanaan, père des Phéniciens. Ce second Bélus pourrait être Nemrod, petit-fils de Noé, ou, suivant eux, de Saturne, dont ils firent Bel ou Baal. C’était une tradition des Babyloniens, dans le pays desquels Noé avait fait son séjour.
Dans ce premier âge, Dieu avait entretenu un commerce familier avec les hommes, quelquefois par lui-même, et souvent par l’entremise de ses anges. Il le continua de temps en temps, mais rarement dans la suite, et avec un petit nombre, Abraham, Jacob, Moïse, qui lui demeurèrent fidèles.
Sur ce qu’il est dit dans l’histoire sainte, que Noé, par ses trois enfants, sema et répandit le genre humain sur toute la terre, qu’il s’appliqua à la cultiver, qu’il enseigna les moyens de la rendre féconde, qu’il planta la vigne, et qu’ayant bu du vin il s’enivra et s’endormit à demi nu dans sa tente, on a attribué à Saturne d’avoir enseigné aux hommes la méthode de cultiver et d’engraisser la terre pour la rendre féconde, après que ses trois enfants eurent partagé l’univers ; on l’a fait le dieu des fruits présidant à l’agriculture, et on lui donna à Rome le nom de Stereutius, c’est-à-dire celui qui a appris à fumer les terres. On lui a aussi attribué l’honneur d’avoir le premier planté la vigne et d’en avoir enseigné la culture ; et en mémoire de l’ivresse de Noé un célébrait la fête de Saturne, ces fameuses saturnales, dans la débauche et l’ivrognerie.
Parce que Noé, dans cet état, avait paru nu, et que son fils Cham lui manqua de respect, en découvrant avec une maligne raillerie sa nudité, ce qui fit que Noé porta la sentence que Cham et sa postérité seraient l’esclave de ses frères, on célébrait ces saturnales dans une extrême licence, les esclaves surtout, qui vivaient ces jours-là dans l’indépendance. C’est aussi ce qui fit attribuer à Saturne une loi qui portait qu’on ne verrait pas impunément les divinités nues.
La fable qui fait mutiler Saturne dans son ivresse par Jupiter, son fils, si répandue chez les poêtes, et qui a rapporté quelquefois cette entreprise à Saturne même contre Cœlus, a été rejetée comme indigne par son absurdité d’être écoutée ; les Romains ne souffraient pas de tels contes.
Bochart, dans son Phaleg, pense que cette fiction s’est introduite par la ressemblance de deux mots hébreux, à l’occasion de ce que Cham, ayant vu son père découvert, le publia ; ce que l’Hébreu exprime par ce mot, Vaiagget ; et en la même langue Vaiagod signifie, il le mutila. On a pris ce dernier mot pour le premier ; à quoi l’on a été porté par la malédiction que son père prononça contre lui et contre sa postérité. La cause de cette erreur est sensible.
Et parce que ce fut sur les monts Cordiens, autrement dits Corcyréens, en Arménie, que l’arche de Noé s’arrêta, et où il reçut cette insulte de son fils Cham, les poêtes, trompés par une autre ressemblance des noms, placèrent cette fable dans l’île de Corcyre, ou des Phéaciens, qu’ils appellent aussi Drépané, du nom grec Drépanon, qui veut dire une faux, par laquelle ils ont feint que Saturne y avait été mutilé. Bérose Chaldéen dit que de son temps on voyait encore des restes de cette arche sur la montagne des Gordiens en Arménie. Josèphe rapporte que plusieurs auteurs égyptiens et phéniciens en parlent de même. Saint Cyrille emploie les témoignages d’Alexandre Polyhistor et d’Abydène pour le même sujet (Voyez Ararát).
L’origine de la faux avec laquelle Saturne était représenté était venue, selon quelques-uns, de ce que le temps, dont Saturne était le dieu, abat et moissonne tout ; selon d’autres, de ce qu’il avait enseigné à cultiver et recueillir les fruits, et pour reconnaître qu’on lui devait les moissons.
C’était ainsi qu’il était particulièrement caractérisé dans les médailles qui le représentaient avec Janus, qui l’avait, disait-on, reçu en Italie, appelée, par cette raison, Saturnienne. Janus ou Saturne y était figuré avec la tête à deux faces, dans un côté (ce qui convient à Noé) ; et dans un autre côté, le navire ou l’arche, hiéroglyphe propre de Noé. Car ce symbole, s’il avait seulement marqué que Saturne était venu sur un vaisseau en Italie, ne serait ni assez éclatant, ni assez propre à Saturne pour le désigner ; et le seul véritable sens qu’il présente à la première vue se rapporte à l’arche merveilleuse de Noé. Aurélius Victor ajoute que ce fut quelque temps après que la terre eut été toute couverte par un déluge que quelques-uns qui s’en sauvèrent vinrent s’établir en Italie. Ce furent les enfants de Japhet qui reconnaissaient Noé pour l’auteur de leur race. De celui-ci on a fait Saturne, duquel Virgile a dit qu’il était le premier venu du ciel. Suivant le même historien, on appelait enfants du ciel et de la terre ceux dont on ignorait l’origine.
L’Italie fut appelée Latium, dans les fables, parce que Saturne dont elle prit le nom, s’y était caché pour se sauver de la colère de Jupiter. Ce qui vient des originaux sur lesquels Saturne a été copié, soit d’Adam qui se cacha après son péche, soit plus vraisemblablement de Noé caché et réfugié dans l’arche dans laquelle il se sauva du fléau de Dieu.
La fable et le culte de ce dieu avaient été portés par les Pélasges ou Grecs en Italie, suivant l’ancien poëte Accius ; ceux-ci les tenaient de l’Égypte. Mais ce qui prouve que ce culte avait été pris des Hébreux, c’est qu’on le célébrait, suivant le témoignage de Macrobe, avec la tête couverte, comme on l’avait, appris des Pélasges et ensuite d’Hercule. C’était une loi de Moïse, que le prêtre ne découvrirait pas sa tête.
Ce que Tacite dit, que la cessation du travail chez les Juifs au septième jour, appelé sabbat, est attribuée à Saturne et était instituée en son honneur, parce que les ancêtres des Juifs (dit-il) avaient suivi Saturne, fait voir clairement que Saturne n’est autre que Noé, dont le nom, en hébreu, veut dire cessation du travail, comme le signifie aussi le mot sabbat. Ainsi attribuer le sabbat à Saturne, c’est le prendre pour Noé »
Nous venons de voir que Noé est le Saturne et le Janus des mythologues ; quant à ce qu’il est dans les traditions historiques des peuples, nous nous bornerons à quelques témoignages : car si nous entreprenions de les rapporter tous, nous sortirions des bornes que la nature de cet ouvrage nous a tracées.
Noé est le Xisuthrus des Chaldéens. Comme le nom de Noé, celui de Xisuthrus veut dire repos, consolation. Bérose, Chaldéen de nation, a homme connu de tous les Grecs qui cultivent les lettres, dit Josèphe (contre Appion, livre 1 paragraphe 19), à cause des écrits qu’il a publiés en grec…, Bérose, compulsant et copiant les plus anciennes histoires, présente les mêmes récits que Moïse sur le déluge, sur l’arche dans laquelle Noé fut sauvé, et qui s’arrêta sur les montagnes d’Arménie etc. » Malheureusement il ne nous reste de Bérose que quelques fragments ; celui qui se rapporte à notre sujet a été conservé par Alexandre Polyhistor, puis par le Syncelle ; le voici tel que l’a traduit Volney, dans ses Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne, chapitre 12 pages 130, in-8° ; Paris, 1822 :
« Xisuthrus fut le dixième roi (comme Noé fut le dixième patriarche) : sous lui arriva le déluge… Kronos (Saturne) lui ayant apparu en songe, l’avertit que le 15 du mois Doecius, les hommes périraient par un déluge : en conséquence, il lui ordonna de prendre les écrits qui traitaient du commencement, du milieu et de la fin de toutes choses ; de les enfouir en terre dans la ville du Soleil, appelée Sisparis ; de se construire un navire, d’y embarquer ses parents, ses amis, et de s’abandonner à la mer. Xisuthrus obéit ; il prépare toutes les provisions, rassemble les animaux quadrupèdes et volatiles ; puis il demande où il doit naviguer : Vers les dieux, dit Saturne, et il souhaite aux hommes toutes sortes de bénédictions. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de cinq stades, et large de deux ; il y fit entrer sa femme, ses enfants, ses amis, et tout ce qu’il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt ayant cessé, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, faute de trouver où se reposer, revinrent au vaisseau : quelques jours après, il les envoya encore à la découverte ; cette fois les oiseaux revinrent ayant de la boue aux pieds ; lâchés une troisième fois, ils ne revinrent plus : Xisuthrus, concevant que la terre se dégageait, fit une ouverture à son vaisseau, et, comme il se vit près d’une montagne, il y descendit avec sa femme, sa fille et le pilote ; il adora la terre, éleva un autel, fit un sacrifice, puis il disparut, etc. »
« Quant à nos antiquités, dit Moïse de Chorène, cité par Volney, ibid., chapitre 3 pages 143, les compilateurs ne sont pas d’accord sur tous les points entre eux, et ils diffèrent de la Genèse sur quelques autres : cependant Bérose et Abydène, d’accord avec Moïse, comptent dix générations avant le déluge… ; ils comptent aussi trois chefs illustres avant la tour de Babel ; ils exposent fidèlement la navigation de Xisulhrus en Arménie. La Sibylle bérosienne [que Volney pense être la tille de Bérose] dit : Avant la tour et avant que le langage des hommes fût devenu divers, après la navigation de Xisuthrus en Arménie, Zérouan, Titan et Yapetosthe gouvernaient la terre ; s’étant partagé le monde, etc. » « Ce fragment, dit Volney, a une analogie marquée avec le Sem, Cham et laphet de la Genèse. » Volney fait d’autres citations, notamment celle qui est tirée d’un « volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la bibliothèque d’Arskak, quatre-vingts ans après la mort d’Alexandre, et qui portait pour titre : Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l’histoire vraie des anciens personnages illustres, qu’il dit commencer à Zérouan, Titan et Yapetosth ; et il expose par ordre la série des hommes illustres nés de ces trois chefs. » Et, après avoir fait la citation, Volney les termine toutes en s’exprimant en ces termes, ibid., pages 148 : « Voilà donc un livre original chaldéen, qui, à raison de sa célébrité, excita la curiosité d’Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous prouve.
1° L’antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par Abydène, par la Sibylle ;
2° L’analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la Genèse. Cette analogie est sensible dans ce qui concerne le déluge, l’homme sauvé dans un navire, les trois princes ou chefs du genre humain issus de cet homme, la séparation de leurs enfants, l’entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc. »
Volney, ibid., chapitre 15, pages 179, fait encore cette remarque : « Les lndous terminent cette durée (du monde depuis l’origine) par un déluge, et ils remplissent le temps antérieur par dix avatars ou apparitions de Vishnou, qui répondent aux dix rois antédiluviens [ou aux dix patriarches]. Ces analogies sont remarquables et mériteraient d’être approfondies. »
Sur quoi il est à propos de remarquer que les Égyptiens, dans l’histoire des Atlantides, comptent également dix générations avant le déluge ; que Sanchoniaton de Phrygie parle aussi de dix générations des dieux ou héros, qui remplissent le temps que dura la première race des mortels ; que les Tartares et les Arabes conservent de même le souvenir de dix générations, et s’accordent, quoique séparés par d’immenses distances, à marquer ces générations par les noms des patriarches de la Genèse.
Noé est le Satyavrata des Indous. Sir Willliam Jones nous a fait connaître beaucoup de traditions indoues ; en voici une qu’il a extraite et traduite du Bhâgaouata « Le démon Hayagriva ayant soustrait les védas à la vigilance de Bramah… toute la race des hommes devînt corrompue, hormis les sept riches et Satyavrata, qui régnait alors à Dravira. Un jour que ce prince s’acquittait de ses ablutions dans la rivière Critâmala ; Vichnou lui apparut sous la forme d’un petit poisson ; et, après avoir augmenté en stature dans divers fleuves, il fut placé par Satyavrata dans l’Océan ; où il adressa ces paroles à son adorateur surpris : Dans sept jours un déluge détruira toutes les créatures qui m’ont offensé ; mais tu seras mis en sûreté dans un vaisseau merveilleusement construit. Prends donc des herbes médicinales et des graines de toute espèce, et entre sans crainte dans l’arche avec les sept personnages recommandables par leur sainteté, vos femmes et de couples de tous les animaux. Tu verra alors Dieu face à face, et tu obtiendras des réponses à toutes les questions.
Il disparut à ces mots ; et, au bout de sept jours, l’Océan commença à submerger les côtes, et la terre fut inondée de pluies continuelles. Satyavrata, étant à méditer sur la divinité, aperçut un grand navire qui s’avançait sur les eaux. Il y entra, après s’être exactement conformé aux instructions, de Vichnou… Quand le déluge eut cessé, Vichnou tua le démon, recouvra les védas, instruisit Satyavrata dans la science divine, et le nomma le septième Menou, en lui donnant le nom de Vaivasaouata. » Recherches asiatiques, tome 2 pages 171, traduction de Paris. Le Mahabharata, poème sanscrit de plus de deux cent cinquante mille vers, récemment imprimé à Calcutta sous la direction de M. Wilson ; offre le même récit beaucoup plus développé. Cet épisode du déluge a été traduit en français par M. G. Pauthier, membre de la société asiatique.
Noé est le Coxcox des Mexicains. Passons de l’ancien monde dans le nouveau. « L’histoire commence par le déluge de Coxcox, dit M. de Humboldt, tome 2 pages 175. Ce cataclysme arriva, selon les deux systèmes chronologiques reçus, ou mille quatre cent dix-sept ans, ou dix-huit mille vingt-huit ans après le commencement de l’âge de la terre. L’énorme différence de ces nombres doit moins nous étonner quand nous nous rappelons les hypothèses que, de nos jours, Bailly, William Jones et Bentley (Rech asiat, tome 7) ont mises en avant sur la durée des quatre yougas des Hindous. Parmi les différents peuples qui habitent le Mexique, des peintures qui représentaient le déluge de Coxcox se sont trouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les Zapothèques, les Tlascaltèques et les Méchoacaneses. Le Noé, Xistithrus ou Menou de ces peuples, s’appelle Coxcox, Teo Cipaetli ou Tezpi. Il se sauva, conjointement avec sa femme Xochiquetzal dans une barque, ou, selon d’autres traditions, dans un radeaù d’Ahuahuete (cupressus Distichia). La peinture représente Coxcox au milieu de l’eau, étendu dans une barque.
» La montagne dont le sommet couronné d’un arbre s’élève au-dessus des eaux est l’Ararát des Mexicains, le pic de Colhuacan. La corne qui est représentée à gauche, est l’hiéroglyphe phonétique de Colhuacan. Au pied de la montagne paraissent les têtes de Coxeox et de sa femme… Les hommes nés après le déluge étaient muets : Une colombe, du haut d’un arbre, leur distribue des langues représentées sous la forme de petites virgules. Il ne faut pas confondre cette colombe avec l’oiseau qui rapporte à Coxcox la nouvelle que les eaux se sont écoulées. Les peuples dé Méchoacan conservaient une tradition d’après laquelle Coxeox ; qu’ils appellent Tezpi, s’embarqua dans un acalli spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs animaux, et des graines dont la conservation était chère au genre humain. Lorsque le grand esprit Tezcatlipoca ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de sa barque un Vautour, le Zopilate (Vultur aura). L’oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas, à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre récemment desséchée. Tezpi envoya d’autres oiseaux, parmi lesquels le colibri seul revint en tenant dans son bec un rameau garni de feuilles ; alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir d’une verdure nouvelle, quitta sa barque près de la montagne de Colhuacan.
» Ces traditions, nous le répétons ici, en rappellent d’autres d’une haute et vénérable antiquité. L’aspect des corps marins trouvés jusque sur les sommets les plus élevés, pourrait faire naître à des hommes, qui n’ont eu aucune communication l’idée de grandes inondations qui ont éteint pour quelque temps la vie organique sur la terre ; mais ne doit-on pas reconnaître les traces d’une origine commune, partout où les idées cosmogoniques et les premières traditions des peuples offrent des analogies frappantes jusque dans les moindres circonstances ? Le colibri de Tezpi ne rappelle-t-il pas la colombe de Noé, Celle de Deucalion, et les oiseaux que, d’après Bérose, Xisuthrus fit sortir de son arche pour reconnaître si les eaux étaient écoulées, et si déjà il pouvait ériger des autels aux dieux protecteurs de la Chaldée ? »
Nous pourrions citer bien d’autres traditions de l’ancien continent et même de l’Amérique et de l’Océanie ; mais il faut nous arrêter. Terminons en faisant connaître les applications que la hiéroglyphique chrétienne a su faire, d’après les interprètes, de l’histoire de Noé. « Noé, dit M. Cyprien Robert (Cours d’hiéroglyphique chrét., 5e article), Noé tendant de son arche les mains vers la colombe qui descend avec la branche d’olivier, figura l’attente des justes de l’antiquité, soupirant avec Tobie et Melchisédech vers le Messie pacificateur. Au milieu du déluge de sang des persécutions, il représenta la ferme espérance, et l’arche d’où il s’élançait figura, la cuve carrée ou octogone du baptistère ainsi que l’indique saint Cyprien Octo animoe in area salvoes factoe sunt per agitam, quod et vos similiter faciet baptisma. Enfermé dans son arche de bois, dit saint Justin, martyr ; Noé présageait le Christ sur la croix ; chacun d’eux contenant en soi les germes d’un monde futur, l’un périssable, l’autre éternel : de sorte que l’arche n’était dans un autre sens que l’image de l’Église : Quid per arcam nisi sancta Eclesïa figuratur].
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
(Hébreu Nôakh.) D’après P, fils de Lémec et petit-fils de Métusélah (Genèse 5) ; fut le héros du déluge (Genèse 5-8). Les détails de ce cataclysme (voir Déluge) sont dans toutes les mémoires : Dieu, affligé de la corruption des hommes, décide de détruire l’humanité. Il avertit Noé, seul juste de sa génération, lui donne l’ordre de construire une arche pour sauver sa famille et conserver à la terre des exemplaires de tous les êtres vivants. Le déluge couvre la terre, tout ce qui respire disparaît sous les eaux ; après l’inondation Noé offre un sacrifice à Dieu, qui le bénit et lui promet de ne plus bouleverser la nature. L’humanité reprend, dans la personne de Noé, qui se remet à cultiver le sol. Mais le cataclysme n’a pas changé le cœur humain et déjà, dans ce petit groupe de rescapés, sur une terre humide encore des sanctions divines, la malédiction reparaît qui met la division et l’opprobre entre les frères.
D’où vient ce récit ? De la mythologie primitive, de l’imagination d’un rapsode hébreu, d’une révélation directe de Dieu à l’écrivain biblique ? Est-ce de l’histoire ou de la légende ?
Ce qui frappe tout d’abord c’est que le déluge, dans le texte de P, est encadré par deux chronologies aux âges fantastiques, contredisant l’enseignement que l’expérience et la Bible nous donnent sur la durée de la vie humaine (Psaumes 90.10). Or, ce que nous savons aujourd’hui du peuple sumérien qui habitait au quatrième millénaire la Basse-Mésopotamie et auquel remontent les origines de la civilisation dans le Proche-Orient asiatique, nous apprend qu’un déluge détruisit, dans ses inondations, la presque totalité de la population du delta méridional de la Mésopotamie, si bien que les annalistes virent dans ce cataclysme le point de départ d’une ère nouvelle. Ce déluge se trouve encadré, lui aussi, de chronologies qui donnent aux rois antédiluviens et aux premiers rois postdiluviens un nombre d’années fabuleux.
Avant le déluge, dans la chronologie sumérienne : 10 rois, dont plusieurs ont un caractère divino-humain. Dans la chronologie hébraïque, 10 chefs de l’humanité, dont le premier fut fait à l’image de Dieu (cf. « Adam fils de Dieu », Luc 3.38). Les dix chefs antédiluviens vécurent au total 1 656 ans d’après le texte hébreu, 2 242 d’après le texte grec. Les dix rois antédiluviens de Sumer ont comme durée d’ensemble de leurs règnes 241 000 ans. La différence de chiffres ici importe peu, tous nous transportent en dehors des conditions d’existence terrestre et ont dû être établis suivant des systèmes de notation et des théories théologiques ou astronomiques qui nous échappent. Dans les deux cas, il s’agit de dix unités : on remarque que, dans ces deux listes de dix noms, le nom du troisième roi de la liste sumérienne et le nom du troisième chef de la liste hébraïque ont le même sens et signifient « homme » ; celui du quatrième roi sumérien et celui du quatrième chef hébraïque ont le sens d’« artisan » ; le septième roi sumérien et le septième chef hébreu sont en rapport spécial avec la divinité ; enfin le dixième sumérien et le dixième de la liste hébraïque sont les héros du déluge : Uta-napichtim chez les Sumériens (Atrakhasis des Babyloniens, Xisouthros des Grecs), Nôakh chez les Hébreux. Dans la chronologie sumérienne des rois postdiluviens, les chiffres, fantastiques d’abord, reviennent aux proportions historiques dès le sixième nom de la première dynastie d’Uruk, le vingt-neuvième donné par la liste royale ; dans la chronologie hébraïque, les chefs de famille postdiluviens ont pareillement des âges fantastiques qui ne reviennent aux proportions historiques qu’après Moïse, c’est-à-dire au dix-septième nom de la généalogie.
Enfin, chez les Sumériens, ces traditions avec leurs chronologies fabuleuses et leur divinisation des rois sont nées à l’ombre des temples, dans le monde des prêtres. De même, chez les Hébreux, la liste des patriarches, avec leur longévité extra-historique, sort des archives du temple et appartient au code sacerdotal. Cet ensemble de rapprochements ne peut être fortuit ; il s’éclaire de façon décisive quand on constate que les récits bibliques du déluge (J et P) concordent non seulement dans l’ensemble, mais dans toute une série de détails et jusque dans certaines de leurs expressions avec le récit suméro-babylonien (ordre divin de bâtir l’arche, de conserver des êtres vivants, description du déluge, arrêt de l’arche sur une montagne, envoi de la colombe, du corbeau, sacrifice à la sortie de l’arche, bénédiction divine et promesse à l’homme sauvé des eaux, etc.).
Il est évident que le plus ancien des auteurs bibliques de l’histoire de Noé, le Jéhoviste, qui écrivait au IXe siècle avant Jésus-Christ, a pris ses données dans les traditions qui remontaient au récit sumérien dont la plus ancienne recension, celle de Nippour, date du troisième millénaire avant Jésus-Christ, antérieure de près de mille ans au temps d’Hammourapi et d’Abraham. À son origine, le récit du déluge situé par les Sumériens dans le pays qu’ils habitent, pays qui par sa configuration était destiné à subir de fréquentes inondations, n’avait pas trait à un déluge universel ; qu’aurait signifié le mot universel dans ces temps reculés ? À l’époque de Rome encore, « toute la terre » désignait peu ou prou l’empire romain ! Le but de l’auteur pourrait être bien plutôt de représenter comment une de ces inondations ayant atteint les proportions d’une immense catastrophe, avait facilité aux Sumériens, qui sans doute occupaient déjà quelques points de la province, la conquête de cette terre fertile d’où elle avait chassé les premiers occupants, les Akkadiens-sémites. Woolley (Les Sumériens, 1930) va jusqu’à penser que l’allusion à la perversité des habitants donnée comme cause au déluge reflète l’animosité de races entre Sumériens et Sémites et que l’ordre « d’être féconds et de multiplier » donné aux survivants fut exécuté à souhait par les protégés des dieux, les Sumériens, qui s’installèrent sur la terre dépeuplée et en firent un merveilleux foyer de civilisation.
Nous voici donc amenés, par une série de considérations, à tenir les circonstances auxquelles Noé appartient comme ayant des attaches fort naturelles et fort réelles avec l’histoire. Ceci d’autant plus que les récentes découvertes de monuments appartenant à la première dynastie d’Ur, la troisième après le déluge, autorisent à penser que les représentations fantastiques des premières traditions sumériennes, avec leurs chiffres astronomiques et leurs noms divins, recouvrent, elles aussi, des faits submergés par la légende. Ainsi Noé, par sa vie antédiluvienne, baigne dans la légende avec les ancêtres qui le précèdent, mais cette légende n’est pas sans fondement historique puisqu’on a retrouvé les sédiments du déluge et des restes de civilisation que le déluge avait enfouis. On parle même de villes antédiluviennes qui, grâce à leur situation élevée, avaient échappé à la catastrophe du déluge. D’autre part, Noé appartient à l’histoire par ses fils et les races que la Bible fait remonter jusqu’à eux, aussi bien que la Tour de Babel appartient à l’histoire par son nom, son mode de construction et le milieu où elle fut élevée. Quand on arrive enfin à Abraham, en dépit du caractère ethnique de plusieurs épisodes de son histoire, on est en plein dans la réalité historique, au sein d’une civilisation qui existait déjà depuis plus d’un millénaire, puisque les tombes les plus anciennes qu’on ait retrouvées dans sa patrie d’Ur datent d’environ 3100 avant Jésus-Christ
Comme la plante sort peu à peu de l’obscurité de la terre et se déploie lentement au jour pour s’offrir à la détermination du botaniste, l’histoire se dégage lentement de la légende et s’affirme peu à peu dans les faits offrant leurs matériaux au sens critique des historiens. On n’écrit pas l’histoire avec de la légende, mais refuser à la légende tout fondement historique serait montrer qu’on ignore comment l’humanité primitive observait, s’imaginait et racontait, dans le stade enfantin de son développement.
L’histoire de Noé nous met encore en présence d’un phénomène qu’il ne suffit pas de constater en passant, et dont il faut retrouver la cause. Tandis que la tradition suméro-babylonienne du déluge présente tout un monde de dieux faits à l’image des hommes, avec leurs révoltes, leurs caprices, leurs violences et leur immoralité, bref, portant tous les caractères du polythéisme grossier de l’époque, le récit biblique, dans ses deux sources, introduit sur la scène un dieu unique qui n’a rien de commun avec les faiblesses humaines, qui s’afflige de la corruption des hommes, punit dans sa justice et sauve dans sa miséricorde. Ce fait, que ne peut expliquer aucune raison d’histoire ou d’archéologie, nous met en présence d’un auteur qui, tout en puisant aux sources de la tradition primitive, n’est point dominé par elle, mais la domine au contraire et la transforme pour la faire concourir à des fins conformes à son génie. Romain Rolland écrit à propos de Mozart : « J’appelle génie ce grand souffle indépendant de nous qui emporte une âme parfois médiocre ou qui lutte avec elle ; c’est une puissance étrangère à l’esprit où elle établit sa domination ; c’est le dieu qui est en nous et qui pourtant n’est pas nous ». Voilà une définition en vérité fort suggestive ; il suffit de l’élever du plan artistique au plan moral et religieux, pour y voir une réplique à la déclaration de 2 Pierre 1.21 : « C’est poussés par l’Esprit saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu ». L’écrivain d’Israël qui, enchaînant dans les premières pages de la Bible l’histoire de la création (œuvre bonne), de la chute (désobéissance et condamnation de l’homme), du déluge (le malheur et le châtiment ne suffisent pas pour transformer l’humanité déchue), de la tour de Babel (sans paternité divine pas de fraternité humaine), introduisit par ces récits-figures ou ces récits-postulats l’histoire d’Abraham le patriarche, en qui Dieu mit l’humanité à l’école de la confiance avant de la mettre à l’école de la Loi — n’a pas fait seulement œuvre d’historien, il s’avère choisi d’en-haut pour dresser au seuil de l’histoire du salut le portique de la révélation.
Et si quelque savant se scandalise de me voir introduire dans un article scientifique à propos de Noé des considérations d’ordre religieux et y trouve motif à me disqualifier au point de vue de la méthode, je lui répondrai que nous n’avons pas, lui et moi, la même notion de ce qu’est la science. Pour savoir scientifiquement ce qu’est un homme, il ne suffit pas de lui ouvrir le ventre ou de déterminer le caractère physiologique de sa nature animale : on ne le connaîtra de science certaine que lorsqu’on aura fait le tour de son être, pénétré sa psychologie, retrouvé la source des inspirations motrices de sa personnalité. Ainsi pour posséder la science de la Bible ce n’est point assez d’y promener le scalpel, d’en déterminer les sources littéraires, de l’examiner à la lumière de la critique ou de l’archéologie : il faut, après avoir fait tout cela avec une entière indépendance, l’étudier aussi dans son originalité vivante, rechercher les causes de la supériorité qui l’élève au-dessus de tous les livres, expliquer son action par son inspiration.
Le personnage de Noé, qui se rattache aux traditions les plus antiques, n’a cessé, à travers les siècles, d’occuper l’imagination. Par ses prédictions (Genèse 9.23-27) il est le type du prophète ; par son sacrifice (Genèse 8.20) il est le type du grand-prêtre. Ézéchiel (Ézéchiel 14.14 ; Ézéchiel 14.20) voit en lui le modèle d’intercesseur à l’égal de Daniel et de Job. L’Ecclésiastique (Siracide 54.17et suivant) le donne comme un agent de réconciliation, une sorte de médiateur. Le livre des Jubilés lui attribue une puissance anti-démoniaque. Pour Pierre, l’eau à travers laquelle Noé et les siens sont sauvés correspond à l’eau du baptême (1 Pierre 3.20). Hébreux 11.7 présente Noé comme un croyant justifié par sa foi ; 2 Pierre 2.5 l’appelle « prédicateur de justice ». L’enseignement du judaïsme postérieur fait remonter à Noé (Genèse 9.1 ; Genèse 9.6) les commandements noachiques (voir ce mot) imposés aux « prosélytes de la porte » et qui jouèrent un rôle capital au synode de Jérusalem (Actes 15.28 et suivant ; voir Actes). Les Pères de l’Église se livrent à toutes sortes de rapprochements entre Noé et Jésus-Christ que Noé, à leur sens, préfigure : comme Jésus, Noé prêche la repentance ; Noé bâtit l’arche, Jésus bâtit l’Église ; ceux qui entrent dans l’arche de Noé sont sauvés, ceux qui entrent dans l’Église de Jésus le sont pareillement. Dans les deux cas ne pas entrer c’est périr, etc. Enfin, la malédiction de Cham par Noé a servi de prétexte, jusqu’à nos jours, pour justifier l’esclavage des noirs (voir Cham), ce qui est à la fois une hérésie d’histoire et une hérésie morale.
Alexandre Westphal
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
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