Dictionnaires bibliques
Apocryphes
Ce que les dictionnaires bibliques disent de « Apocryphes », un article après l’autre.
Dictionnaire de la Bible (Bost)
C’est le nom qu’on donne à certains livres, reliés quelquefois avec la Bible, entre l’Ancien et le Nouveau Testament, et qui cependant ne font pas partie du volume inspiré. Quoique leur nom même ne se trouve pas dans la Bible, nous avons cru pouvoir en dire quelques mots, soit parce qu’une partie de la chrétienté les regarde comme divins, soit parce que c’est par les apocryphes seuls qu’on peut juger du caractère et de l’histoire des Juifs, 300 ou 400 ans avant Christ, soit enfin parce que le Nouveau Testament semble y faire parfois des allusions indirectes.
Les anciens chrétiens les lisaient, si ce n’est en entier, du moins en partie ; mais ils n’en faisaient lecture que chez eux et jamais dans leurs assemblées : ils ne les admettaient pas au nombre des écrits canoniques. Aucun de ces livres ne fut reconnu comme inspiré par les Juifs, « auxquels les oracles de Dieu avaient été confiés ». Philon qui les connaît, leur emprunte quelquefois des phrases ou de belles expressions, mais il ne les cite jamais comme ayant une autorité divine ou canonique, et Josèphe (C. Apocalypse 1, 8.) déclare expressément que, chez les Juifs, « les apocryphes étaient d’un degré de crédibilité inférieur à celui des livres canoniques ». Au deuxième siècle de l’ère chrétienne, Méliton dressa le catalogue des livres sacrés, et les apocryphes n’y sont pas mentionnés ; ni Origène au troisième siècle, ni au quatrième Epiphane, Athanase, Cyrille, ne reconnaissent leur authenticité. Jérôme et Ruffln nomment quelques livres apocryphes qu’ils déclarent positivement n’être pas canoniques. Dès lors l’Église, se corrompant de jour en jour davantage, en admit au fur et à mesure quelques-uns, jusqu’à ce qu’enfin le concile de Trente, tenu en 1550, sous le pontificat de Pie IV, les déclara tous d’autorité divine.
Il suffit d’un peu d’attention pour s’assurer que ces livres ne procèdent pas du Saint-Esprit. Non seulement ils n’ont pas la majestueuse simplicité des autres, mais encore ils renferment un grand nombre de choses mauvaises, mensongères et opposées aux oracles de Dieu.
On les divise ordinairement en livres historiques et didactiques ; mais cette division est peu tranchée, parce qu’il y en a qui sont des contes moraux, ou prétendus tels, à la fois historiques et sentencieux.
Le Premier livre d’Esdras n’est guère qu’un extrait mal rédigé des deux derniers chapitres des Chroniques, et du livre authentique d’Esdras. La traduction en est libre et abrégée, les hébraïsmes sont évités ; l’auteur ajoute quelques idées et quelques faits, mais dont l’inexactitude évidente montre un homme peu au fait de l’histoire. Il fait par exemple de Zorobabel un jeune homme au temps de Darius Hystaspes, et il lui donne pour fils Joachim (5, 2), tandis que celui-ci était fils du souverain sacrificateur Jésuah (Néhémie 12.10). Il appelé Darius roi d’Assyrie, longtemps après que cet empire eut été complètement détruit ; et il rapporte comme ayant eu lieu sous ce règne, des événements qui se sont passés sous Cyrus (cf. 4.43-57-58 avec Esdras 1.3).
Il est difficile de reconnaître un plan dans cet ouvrage, d’autant plus qu’il n’est pas achevé, et que nous n’en possédons qu’un fragment. Cependant, un auteur allemand, Berchthold, a émis l’opinion, assez probable, que l’auteur a voulu donner une histoire du temple de Jérusalem depuis la dernière époque du culte légal, sous Josias, jusqu’au rétablissement de ce culte par la nouvelle colonie revenue de l’exil. Ce plan est exécuté aussi bien qu’on pouvait l’attendre d’un Juif alexandrin, c’est-à-dire qu’il est extrêmement peu important pour l’histoire elle-même.
Le Second livre d’Esdras qui n’a même jamais été vu en grec, mais seulement en latin, est une collection de fables, de songes et de visions, si pitoyable que le concile de Trente lui-même rougit de lui concéder le titre de livre divin. Plusieurs passages de cet écrit laissent supposer qu’il a été fabriqué depuis la prédication de l’Évangile.
L’histoire de Tobie, sa piété, ses épreuves, et le secours qu’il trouve en Dieu, est une fiction poétique où l’auteur a voulu montrer que la piété, les bonnes œuvres, les aumônes et la prière, sont abondamment bénies (12.13ss). Un Juif de la Palestine paraît avoir pris son sujet dans la tradition, pour y rattacher ses idées et celles qui se répandaient parmi le peuple depuis l’exil. Il dit souvent : Les aumônes sauvent de la mort (4.7-11 ; 12.8-14). La doctrine des anges a un caractère persan, et le Zend-Avesta nous parle comme Tobie (3.16 ; 12.12), de ces anges qui exaucent les prières et qui les apportent devant Dieu. De même, le voluptueux démon Asmodée, et le moyen de chasser ces êtres malfaisants par la fumée ou autres cérémonies, se retrouvent dans les livres religieux du paganisme oriental. L’auteur doit avoir vécu assez tard, car il commet des fautes dont plusieurs trahissent un moderne : on le place ordinairement un siècle avant Jésus-Christ. On ignore si Tobie fut d’abord écrit en hébreu. Saint Jérôme l’a traduit du caldéen, langue dans laquelle il semble le plus probable qu’il a été composé. Les héllénismes que l’on trouve dans l’exemplaire de Castellion, ou dans les exemplaires publiés par Munster et Fagius, démontrent manifestement que ce ne sont là que des traductions du grec, et non des productions originales. En tout cas, cette légende ou histoire, aussitôt qu’elle eut paru, reçut des modifications de tous genres : aussi n’y a-t-il pas une seule de ces versions qui ressemble à l’autre. L’imitation en vers, d’Andrieux, n’est ni la moins poétique, ni la moins édifiante de toutes ces éditions retouchées et augmentées.
Le Livre de Judith est un roman dont l’intrigue est connue de tout le monde. Une femme s’introduit auprès d’Holopherne comme courtisane, l’endort de vin et de propos caressants, lui coupe la tête, et vient annoncer au peuple juif qu’il est délivré du général assyrien. Ce livre paraît avoir été écrit en caldéen comme le précédent, et c’est de cette langue que saint Jérôme l’a traduit en latin. On ne saurait à quelle époque de l’histoire des Juifs placer l’action qui fait le sujet de ce livre. Ce devait être après le retour de Babylone et la reconstruction du temple ; mais depuis la dix-huitième année de Nebucadnetsar, les Juifs ne furent en aucune manière inquiétés pendant plus de quatre-vingts ans. (2.1 ; 4.3 ; 5.18-19 ; 16.20-23). Comment concilier ces faits avec la vérité ? Quelle improbabilité d’ailleurs que Béthulie, petite ville, ait pu tenir contre une si puissante armée, et que la mort d’un général ait suffi pour faire prendre la fuite à toutes ses troupes ! Quant à la géographie de l’ouvrage, elle dénote la plus incroyable ignorance, et l’on croirait volontiers que l’auteur, après avoir fait sa petite histoire, l’a parsemée au hasard, de tous les noms de villes ou de pays qui lui passaient par la tête. On peut en dire autant de la chronologie.
Les Additions au livre d’Esther n’ont jamais paru en hébreu. Contrairement à ce que rapporte l’histoire inspirée, l’auteur de cet écrit prétend que ce fut dans la deuxième année de son règne qu’Assuérus faillit être assassiné par un de ses eunuques ; il dit que Mardochée fut récompensé sur-le-champ pour avoir révélé le complot ; qu’Haman avait été élevé en dignité déjà avant cette circonstance, et que sa haine contre Mardochée provint de la révélation qu’il avait faite ; que cet Haman était un Macédonien qui voulait s’emparer du trône des Perses au profit de son royaume. Les Juifs s’y donnent le nom d’enfants du Dieu très-haut, et prétendent que leur Dieu a ordonné aux païens mêmes d’observer la fête du Purim. Cela étant dit, nous pouvons ajouter que ces additions renferment aussi quelques belles et bonnes choses, dont Racine a su tirer parti dans sa belle tragédie de ce nom. Il n’est pas sûr que le concile de Trente ait déclaré cet ouvrage canonique : quelques docteurs romains prétendent que non.
Le Livre de la Sapience, dit de Salomon, n’a point été écrit par Salomon, et jamais on ne l’a vu en hébreu. Celui qui l’a composé avait lu Platon et les poètes grecs, ainsi qu’on le voit par plusieurs passages de son livre. En quelques endroits, il copie presque les prophètes et quelques écrits de l’Ancien Testament. Cet ouvrage se divise en trois parties générales : 1° : 1-6, 8 ; 2° : 6, 9-10 ; et 3° : 11-19.Ces parties sont isolées et bien tranchées, mais non pas tellement qu’elles fassent penser à trois ouvrages ou à trois auteurs différents. L’auteur s’adresse d’abord aux rois en leur proposant la sagesse comme but de leurs études et de leurs efforts ; puis il fait l’histoire de la sagesse, comment on peut l’obtenir et quels en sont les fruits : il montre les peuples idolâtres éprouvant les rigueurs de l’Éternel, et les compare au bonheur du peuple juif, qui reconnaît Jéhovah pour son roi. Il est possible que l’auteur ait eu un but politique, mais son objet principal était bien religieux. L’idée de saint Augustin que Sirach est l’auteur de ce livre est assez heureuse ; cependant on ne peut rien décider à cet égard, et il faut se contenter de l’idée générale d’un auteur alexandrin et antérieur à Philon, parce que la Sapience renferme une spéculation plus saine que celle de ce Juif.
L’Ecclésiastique, ouvrage préférable au précédent. Un certain Jésus, fils de Sirach, en lisant les Écritures et d’autres bons livres, avait acquis de grandes connaissances morales. Il se mit à recueillir çà et là diverses maximes, auxquelles il en ajouta de son propre fonds. C’est donc un recueil de sentences et de proverbes dans le genre de ceux de Salomon ; il renferme des excursions plus ou moins étendues sur l’ordre moral du monde, dans lesquelles l’auteur passe en revue les classes et les âges de l’homme. On ne saurait y chercher de plan ni d’ensemble, et le livre ne se laisse pas diviser. Primitivement écrit en hébreu ou en caldéen, l’Ecclésiastique fut traduit en grec par un petit-fils de l’auteur, sous Ptolémée Evergète, roi d’Égypte, probablement environ 240 ans avant Jésus-Christ Du reste, la date se laisse difficilement déterminer, car tout repose sur les indications de l’auteur lui-même, qui nous dit avoir écrit sous le pontificat d’un Simon, pendant le règne d’un Evergète ; or il y a eu deux pontifes Simon qui ont vécu tous les deux sous le règne d’un Evergète. L’auteur se donne si peu pour inspiré, qu’il s’excuse lui-même des imperfections de son travail ; il fait du Fils de Dieu, de la Parole, une simple créature ; il représente l’aumône et l’obéissance à père et mère comme un moyen d’expier ses péchés ; il prétend que Samuel prophétisa encore après sa mort ; enfin, selon lui, ce serait à Élie le Thisbite qu’il appartiendrait de faire cesser la colère de Dieu : à ce dernier égard (cf. Malachie 4.5).
Baruch est un insigne roman qu’on dit avoir été écrit par Baruch à Babylone. Or, selon toute probabilité, jamais Baruch ne fut à Babylone. Il fut lu à Jéchonias, près d’une rivière qui n’a point existé ; et d’ailleurs, comme on sait, Jéchonias vivait en prison pendant son séjour à Babylone, et n’avait pas le loisir d’aller se promener le long des eaux courantes. On y parle d’une collecte qui aurait été faite parmi les Juifs de la captivité, pour acheter des victimes, qu’on aurait envoyées au sacrificateur Joachim avec les vases sacrés de Sédécias ! Mais comment des esclaves, tout au commencement de leur captivité, peuvent-ils avoir de l’argent à déposer dans une collecte ? Comment envoya-t-on ces victimes à un souverain sacrificateur qui n’existait pas ? Comment put-on renvoyer de Babylone des vases sacrés faits par Sédécias, lorsqu’il est probable que Sédécias n’en a jamais fait faire ? Il faut remarquer, en outre, que l’auteur emprunte diverses expressions de Daniel, qui cependant vécut après la mort de Baruch. Le chapitre 6 se donne pour une lettre de Jérémie aux exilés de Babylone, et renferme des déclamations contre l’idolâtrie. Ce morceau est séparé de ce qui précède par une inscription, et il se distingue par un meilleur style : ce n’est que par accident qu’il se trouve lié à Baruch, mais il ne porte pas davantage le cachet de l’authenticité ; les soixante et dix semaines de Daniel y sont ridiculement converties en sept générations. Il est cité 2 Maccabées 2.2, et appartient sans doute aux Alexandrins, qui traduisaient en général très librement les oracles de Jérémie, et parmi lesquels s’étaient conservées un bon nombre de légendes sur ce prophète.
Le Cantique des trois jeunes Hébreux dans la fournaise est une mauvaise imitation du Psaume 148.Ces flammes de 49 coudées de hauteur, et ce vent de rosée que faisait souffler l’ange du Seigneur au milieu du feu, sont des détails qui portent tous les caractères de la fiction.
L’Histoire de Susanne, (formant quelquefois le 13e chap. de Daniel), est probablement une fable d’un bout à l’autre. Qu’elle ait été primitivement écrite en grec, c’est ce que prouve l’espèce de jeu de mots que fait le prétendu Daniel (v. 85 et 59), et qui n’a de sens que dans cette langue. Et puis, n’est-il pas absurde d’imaginer que tout au commencement de la captivité, un Juif ait pu être aussi riche qu’on nous représente le mari de Susanne ? que le droit de vie et de mort ait été donné à des tribunaux juifs en Caldée ? que Daniel élevé à la cour ait pu assister à ce procès ? et enfin, que si jeune, on l’ait admis au nombre des juges, surtout après que la sentence avait été prononcée ?
Le livre de Bel et celui du Dragon sont encore plus romanesques. En effet, quelle invraisemblance que Cyrus. roi de Perse ait adoré une idole babylonienne, et une idole qui fut mise en pièces lors de la prise de la ville ! Un homme de sa trempe pouvait-il croire qu’une statue d’airain pût réellement boire et manger ? Quel pitoyable moyen que celui qu’imagine Daniel pour découvrir la supercherie des prêtres de l’idole ! Comment ceux-ci ne virent-ils pas les cendres semées sur le parquet ? ou comment Daniel put-il empêcher qu’ils ne fussent avertis par les serviteurs du roi ? Puis, quelle absurdité que de faire trembler Cyrus devant les Babyloniens jusque-là qu’il leur sacrifie son cher Daniel ! de faire vivre Habacuc jusqu’à cette époque, pour qu’il puisse porter de la nourriture au jeune prophète dans la fosse des lions ! d’imaginer enfin que Cyrus ait pu rester six jours sans s’informer de ce qu’était devenu son ami ! Ces deux livres forment ce que, sans leur donner de titre à part, les catholiques romains appellent le 14e chapitre du prophète Daniel.
La Prière de Mariasse, qui ne se trouve pas dans le texte hébreu, semble être l’ouvrage de quelque Pharisien. Il y est parlé des justes, savoir d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, comme de gens sans péché, et qui n’ont pas eu besoin de repentance. Elle n’a été admise comme canonique que par l’Église grecque.
Enfin les Livres des Macchabées renferment l’histoire des Juifs sous le souverain sacrificateur Mattathias et ses descendants. Ils sont d’une très grande utilité, surtout le premier. Il doit avoir été composé en hébreu ou en caldéen : Origène l’a lu dans cette langue, et il paraît que c’est aussi de là que Jérôme l’a traduit en latin. Toutefois ce livre ne saurait être attribué à l’esprit de Dieu, et l’auteur lui-même fait l’observation qu’il n’y avait point de prophètes en ces temps-là (4.46 ; 9.27 ; 14.41). Il renferme d’ailleurs diverses méprises qui constatent son origine humaine. On y voit qu’Alexandre le Grand partagea lui-même ses conquêtes entre ses illustres généraux, tandis que ce partage ne se fit qu’après sa mort ; qu’Àntiochus le Grand fut fait prisonnier par les Romains ; que ces derniers donnèrent à Eumènes, roi de Pergame, l’Inde et la Médie, États qui faisaient partie de ceux d’Antiochus ; que le sénat romain comptait 320 membres ; qu’Alexandre Balas était fils d’Antiochus Epiphanes, etc., etc., tout autant d’assertions qui sont positivement contredites par l’histoire. Le second livre des Macchabées, contenant l’histoire de quinze années, est de beaucoup inférieur au premier. C’est l’abrégé de l’ouvrage d’un certain Jason de Cyrène. L’auteur termine en faisant des excuses sur sa manière d’écrire l’histoire ; et dans le fait il a bien des choses à se faire pardonner. À l’en croire, Judas Macchabée aurait vécu jusqu’à la 188e année des Séleucides, tandis qu’il mourut l’an 152 ; Antiochus Epiphane aurait été tué dans le temple de Nanée, en Perse, et l’on sait qu’il finit ses jours sur les frontières de la Babylonie. Néhémie aurait bâti le second temple et l’autel, constructions qui se firent soixante ans avant que Néhémias revînt de Perse ; Jérémie aurait caché dans une grotte et le tabernacle, et l’arche, et l’autel des parfums ; Persépolis aurait encore été debout un siècle après qu’Alexandre l’eut réduite en cendres ; Judas aurait bien fait d’offrir des prières et des sacrifices pour les morts, et Ragis serait aussi louable de s’être suicidé pour échapper à la fureur des Syriens.
On peut juger, par tout ce qui précède, combien ces livres apocryphes sont indignes d’occuper une place quelconque dans notre volume sacré, même en en faisant une catégorie tout à fait à part, ainsi que cela se pratiquait encore il n’y a pas beaucoup d’années. Aussi les sociétés bibliques se refusent-elles maintenant presque toutes à joindre ces livres aux versions qu’elles distribuent, et elles ont bien fait de prendre ce parti, puisqu’elles ne veulent et ne doivent répandre que la Bible.
Si quelques personnes désiraient étudier la question des apocryphes, elles trouveraient, dans un ouvrage sur ce sujet de feu l’excellent pasteur Moulinié de Genève, une apologie assez complète de ces livres ; mais elles verraient en même temps combien sont faibles les meilleures raisons que l’on peut avancer en faveur de leur authenticité. Il n’a paru aucun écrit français quelque peu détaillé qui traite de la non-inspiration des apocryphes ; mais on peut lire avec intérêt quelques mots de M. Haevernick à ce sujet, dans les Mél. de théologie réformée, par Haevernick et Steiger, p. 214-222.
Le Nouveau Testament a eu aussi ses Apocryphes ; mais les livres auxquels on a donné ce nom sont loin d’avoir acquis l’importance historique des Apocryphes de l’Ancien Testament. Il ne paraît pas que l’Église chrétienne ait jamais hésité sur la formation de son Canon. À aucune époque, aucun écrit humain n’est venu s’adjoindre au recueil des écrits sacrés. À la vérité, certaines sectes, assez mal connues d’ailleurs, ont essayé de modifier la collection évangélique à leur point de vue, mais ces tentatives ont avorté devant l’opinion générale, et il en reste à peine quelques traces, encore sont-elles contestables et contestées.
On croit, par exemple, que les Évangiles des Égyptiens, des Hébreux, de Marcion, n’étaient que des reproductions altérées des Évangiles canoniques, et l’on suppose que chacun de nos quatre Évangiles a dû être plus ou moins corrompu au profit des tendances diverses qui se partageaient l’Église primitive, tendances dont les germes se trouvaient dans les écrits sacrés eux-mêmes. La disparition prompte et presque totale de ces altérations, atteste à la fois la rectitude du sens chrétien, l’autorité de la tradition générale, et la pureté du Canon dans l’Église primitive.
À côté de ces écrits se placèrent d’autres livres. Les uns avaient uniquement en vue l’édification, comme le célèbre Pasteur d’Hermas qui est cité avec respect et entouré d’une sorte d’autorité morale. Les autres, dictés par l’imagination, avaient pour but de suppléer aux lacunes du Nouveau Testament sur la vie de Jésus, et de fournir une pâture à la curiosité avide des âmes pieuses. Tels sont le Protévangile de Jacques, les Évangiles de Marie, de l’enfance, de Thomas, de Nicodème, etc. M. Cellérier a fait entre ces derniers écrits et les Évangiles inspirés un parallèle intéressant. (Orig. du N. T. p. 174-215.) Une de ses remarques est assez importante pour être rappelée ici. « Ces Apocryphes ne sont point l’ouvrage d’imposteurs individuels, mais le résultat de l’imagination, des opinions, des préjugés du temps, l’ouvrage successif et en quelque sorte national des compatriotes ou des contemporains du Sauveur. On y voit, en d’autres termes, de quoi nos Évangiles eussent été infailliblement remplis s’ils n’eussent été divins… Pour traduire la chose en langue scientifique, ces écrits sont des mythes, et nos Évangiles, s’ils se fussent formés de la même manière, ne leur seraient pas supérieurs ». M. Cellérier avait à l’avance et en deux mots, réfuté le fameux système de Strauss.
Dictionnaire de la Bible — Jean-Augustin Bost, source levangile.com
L’article dans BostDictionnaire historique et critique de la Bible (Calmet)
Le nom d’apocryphe signifie proprement caché, selon la force de la racine grecque dont il dérive.
On donne le nom de livre apocryphe,
1° À ceux dont l’auteur est inconnu, soit qu’il n’ait point mis de nom à son ouvrage, on qu’il y en ait mis un faux ;
2° À ceux qui ne sont pas dans le canon sacré des Écritures, et qu’on ne lisait pas publiquement dans l’assemblée des fidèles, mais qu’on pouvait lire eu particulier pour sa propre édification ;
3° Il se prend pour un livre qui ne passe pas pour authentique et d’une autorité, divine, quoiqu’il passe pour être composé par un auteur sacré et par un apôtre : par exemple, l’Épître de saint Barnabé ;
4° Enfin, on appelle apocryphes les livres dangereux, composés par d’anciens hérétiques, pour autoriser leurs mauvais sentiments.
Il y a donc divers degrés entre les livres apocryphes.
Les uns sont absolument faux, dangereux, impies, composés par des hérétiques, pour défendre l’erreur ou la superstition : comme les faux évangiles de saint Thomas, l’évangile des Valentiniens, des Simoniens, des Gnostiques, de Marcion, etc. Voyez les mots actes, Apocalypse, Évangile, où se trouvent mentionnés les ouvrages apocryphe : publiés sous ces titres.
D’autres sont simplement apocryphes, ne contenant rien de contraire à la foi et aux bonnes mœurs, et que l’on peut lire en particulier avec édification comme le quatrième livre d’Esdras, les troisième et quatrième des Machabées, l’épître de saint Barnabé, le livre d’Hermas. Les autres, après avoir été assez longtemps contestés par quelques-uns, sont enfin entrés dans le canon, par le consentement des églises, comme Judith, Tobie, les deux premiers livres des Machabées, la Sagesse, l’Ecclésiastique, Baruch, les additions qui se trouvent dans le grec de Daniel et d’Esther, l’histoire de Suzanne et de Bélus, que saint Jérôme range au nombre des apocryphes, et qu’il dit que l’Église lit, sans les admettre dans le canon : Ecclesia quidem legit, sed infra canonicas scripturas non recipit.
Enfin, il y a des parties de l’Écriture qui sont contestées encore aujourd’hui, et qui sont reçues par les uns pour canoniques, pendant que les autres les tiennent pour apocryphes ; par exemple, les titres des Psaumes, la petite Préface de Jérémie, celle de l’Ecclésiastique, et, selon quelques-uns, les additions d’Esther et de Daniel.
Les protestants mettent au rang des apocryphes, non-seulement ceux qui passent pour tels dans l’Église romaine, comme l’Oraison de Manassé, roi de Juda, les troisième et quatrième livres des Machabées, les troisième et quatrième d’Esdras, l’Épître de saint Barnabé, le livre d’Hermas, l’addition qui est à la fin de Job, le Psaume cent cinquante-un, mais ils rangent dans le nombre des apocryphes la agesse, l’Ecclésiastique, les deux premiers livres des Machabées, Tobie, Judith, Baruch, et les additions de Daniel et d’Esther, qui ne se trouvent pas dans l’Hébreu. Et pour le nouveau Testament, ils sont partagés sur la canonicité de l’Épître aux Hébreux, de l’Épître de saint Jacques, de la seconde Épître de saint Pierre, de la seconde et de la troisième Épîtres de saint Jean, de celle de saint Jude et de l’Apocalypse (De nos jours les protestants qui ne sont pas tombés dans le rationalisme admettent comme canoniques tous les livres du Nouveau Testament).
Si l’on est curieux de voir un catalogue plus long et plus exact des écrits faut et apocryphes tant de l’ancien que du nouveau Testament, je veux dire des livres composés par d’anciens auteurs sous les noms respectables des patriarches ou des prophètes, on peut voir M. Fabricius dans les deux tomes imprimés sur ce sujet : le premier, sur l’ancien Testament, intitulé : Codex pseudepigraphus veteris Testamenti ; et le second, intitulé : Codex apocryphus novi Testamenti.
Dictionnaire historique et critique de la Bible — Augustin Calmet, source levangile.com
L’article dans CalmetDictionnaire encyclopédique de la Bible (Westphal)
Livres apocryphes de l’Ancien Testament. On désigne de ce nom un certain nombre d’écrits qui ne figurent pas dans la Bible hébraïque, mais qui ont été introduits dans sa traduction grecque, dite version des LXX, d’où ils ont passé dans la Bible latine et dans toutes les Bibles anciennes et modernes jusqu’au début du XIXe siècle. Apocryphe est la transcription d’un mot grec qui veut dire « caché ». On cachait des livres sacro-saints, qu’on tenait à dérober aux profanes. On cachait aussi des ouvrages d’origine incertaine et de valeur douteuse qu’on tenait plus ou moins pour suspects. C’est en cette acception défavorable que le terme d’apocryphe a été appliqué aux écrits de l’Ancien Testament dont nous parlons. Il va sans dire que ceux qui les ont ajoutés à la Bible ne leur accolaient point cette épithète ; ils n’en ont pas fait non plus un groupe à part. Les tenant en la même estime que le reste des livres saints, ils les y ont mêlés étroitement et les ont dispersés dans les diverses parties du recueil sacré. Par exemple, un des plus anciens manuscrits des LXX, le Vaticanus, donne le 3e livre d’Esdras entre les Chroniques et Esdras, la Sagesse de Salomon et la Sagesse de Sirach entre Job et Esther, Judith et Tobit après Esther, Baruch après Jérémie, la Lettre de Jérémie après les Lamentations.
La liberté avec laquelle on traitait ainsi les Écritures ne surprendra pas, si l’on se souvient qu’à l’époque où la Bible fut traduite en grec, ni le contenu ni l’ordre n’en étaient définitivement fixés. On la complétait encore en Palestine, au milieu du IIe siècle avant Jésus-Christ. Les Juifs d’Égypte, qui formaient une colonie nombreuse et puissante, ne se firent donc pas scrupule d’ajouter aux livres saints qui leur venaient de la métropole, d’autres écrits qu’ils jugeaient précieux et capables d’édifier les fidèles. L’Église chrétienne primitive sanctionna en quelque sorte leur procédé, puisqu’elle adopta la Bible grecque. Et elle ne fit que suivre l’exemple des Juifs d’Alexandrie lorsqu’à l’Ancien Testament elle ajouta le Nouveau.
D’assez bonne heure, des doutes furent exprimés sur tel ou tel des livres saints qui n’appartenaient pas à la Bible hébraïque. C’est ainsi qu’un ami d’Origène, Julius Africanus, voulait exclure l’Histoire de Suzanne, incorporée dans la traduction grec de Daniel. Ces protestations isolées eurent peu d’écho.
Le premier docteur chrétien qui songea à contester l’ensemble des écrits introduits par les LXX dans le recueil des Saintes Écritures, et qui les traita d’apocryphes, fut Jérôme, l’auteur de la Vulgate (IVe siècle). Chargé par le pape Damase d’une révision de la Bible latine, dont il circulait des copies diverses et plus ou moins altérées, il recourut aux sources et fut amené à suspecter tous les livres de l’Ancien Testament qui ne se trouvent pas dans le canon hébreu ; il déclara dans son Prologus galeatus (préface aux livres de Samuel et des Rois) que ces écrits devaient être rangés parmi les apocryphes et n’appartenaient pas au canon. Néanmoins, il n’osa pas rompre avec la coutume et les admit dans sa traduction. Les idées de Jérôme furent vivement combattues dans l’Église, en particulier par Augustin, et la tradition ancienne fut confirmée : tous les livres admis par les LXX demeurèrent réputés canoniques.
Au XVIe siècle, beaucoup d’écrivains protestants se rallièrent plus ou moins aux vues de Jérôme. Luther admit bien dans sa Bible allemande tous les Apocryphes, mais il les rejeta à la fin de l’Ancien Testament et les fit précéder de cette notice : « Livres qui ne doivent pas être estimés à l’égal de la Sainte Écriture, mais qui pourtant sont utiles et bons à lire ». L’Église luthérienne s’en tint à cette façon de voir. Les calvinistes jugèrent les Apocryphes avec plus de sévérité. Robert Olivétan, dans sa traduction française de la Bible (1535), les donne en appendice, comme Luther, avec cet avertissement : « Les livres qui précèdent (l’Ancien Testament) se trouvent en langue hébraïque et sont reçus de tous. Les suivants sont dits apocyphes… ils n’existent plus ni en hébreu ni en caldéen et ne sont reçus ni tenus pour légitimes ni par les Hébreux, ni par l’Église, ainsi que réfère saint Jérôme. Ils ont été corrompus et falsifiés en maints passages ». La révision de 1588 est plus nette encore : « Ces livres ne sont pas divinement inspirés, comme le reste des Saintes Écritures, et ne doivent pas être produits publiquement en l’Église pour servir de règle aux articles de foi, ni même aux points de vérité de l’histoire sainte. »
L’Église catholique demeura fidèle à la pensée d’Augustin. Le célèbre concile de Trente (1546) proclama la canonicité des livres apocryphes contenus dans la Vulgate, à l’exception toutefois des 3e et 4e livres d’Esdras et de la Prière de Manassé. Quelques docteurs essayèrent, plus tard, de faire une distinction entre les livres de l’Ancien Testament hébreu et les Apocryphes, en donnant à ceux-ci l’appellation de deutérocanoniques. Mais cette tentative eut peu de succès, et le concile du Vatican (1870) confirma le décret du concile de Trente.
La polémique qui s’établit entre le catholicisme et la Réforme, au sujet des Apocryphes, amena les protestants à les traiter avec une sévérité croissante. En Hollande, il fut très sérieusement question de les exclure de la Bible. Il y parut même une édition qui ne les contenait pas (Leyde 1665). Les partisans de la coutume eurent de la peine à faire décider leur maintien par le Synode de Dordrecht. Les Bibles protestantes continuèrent à les imprimer, mais en leur infligeant des préfaces de plus en plus dures. « Ces livres, disait David Martin, en 1707, sont lus de fort peu de monde, et si on en excepte l’Ecclésiastique, la Sapience, le Ier livre des Macchabées et le chapitre 7 du 2e, tout le reste ne vaut presque pas la peine d’être lu. »
Dans de telles conditions, il était inévitable que le maintien des Apocryphes dans les Bibles protestantes finît par apparaître comme un scandale. Ce sentiment se manifesta avec une force particulière en Ecosse, au début du XIXe siècle, dans des milieux fortement attachés au dogme de l’inspiration littérale des Écritures. On y jugea intolérable que la parole humaine fût associée, dans un même volume, à la Parole de Dieu. Tel fut aussi l’avis de quelques Sociétés bibliques locales, affiliées à la Société Biblique de Londres, et elles réussirent à obtenir de cette dernière que les Apocryphes fussent exclus de toutes ses éditions (1826). Les Sociétés bibliques du continent persistèrent, pour la plupart, à les imprimer, mais il parut de plus en plus des éditions qui ne les donnaient pas, et le nombre de leurs lecteurs alla sans cesse en diminuant. En France tout au moins, ils sont à peu près abandonnés, à l’heure actuelle, et on ne les trouve plus guère que dans une publication spéciale de la Société Biblique de Paris (1909).
Que faut-il penser des griefs formulés contre les Apocryphes ? Le plus important — et sans lequel sans doute on n’eût jamais eu l’idée d’en chercher d’autres — c’est l’absence de ces livres de la Bible hébraïque. Mais pourquoi les Juifs de langue grecque n’auraient-ils pas eu le droit, aussi bien que leurs coreligionnaires de Palestine, d’avoir leurs écrits sacrés ? Les chrétiens ne se sont-ils pas cru autorisés à ajouter le Nouveau Testament à l’Ancien ? Au surplus, ils adoptèrent, dès l’origine, non pas la Bible hébraïque, mais la Bible grecque, avec son ordre et son contenu particuliers. On aurait compris que la Réforme, voulant retourner aux sources les plus anciennes, eût abandonné la Bible des LXX pour lui substituer celle des Hébreux. Mais ce n’est pas le parti qui fut adopté. On garda la Bible grecque, avec sa disposition spéciale des matières, en y retranchant les écrits qui ne figuraient pas dans le canon hébreu, ce qui donna à la Bible protestante un certain air de Bible expurgée.
Pour renforcer leur position, les partisans de l’exclusion des Apocryphes avancèrent d’autres arguments. Ces livres, disaient-ils, n’ont pas été reçus de tous, et ils citaient naturellement l’opinion de Jérôme. Mais ils oubliaient volontiers deux faits essentiels :
- la thèse de l’auteur de la Vulgate n’avait été admise que par une petite minorité, et elle a été condamnée par l’Église ;
- beaucoup de livres de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, en dehors des Apocryphes, ont été plus ou moins contestés, par exemple chez les Juifs, Ézéchiel, Esther, le Cantique des cantiques et l’Ecclésiaste ; chez les chrétiens, l’Apocalypse, l’épître aux Hébreux, les Pastorales et jusqu’à l’Évangile de Jean. On appauvrirait sérieusement la Bible, si l’on n’y voulait maintenir que les écrits reçus partout et par tous.
On a encore élevé des objections contre le contenu des Apocryphes : on a critiqué leur morale, leur piété, leurs dogmes et jusqu’à leurs miracles. Reproches injustes ou tout au moins exagérés. Les Apocryphes sont des écrits parfaitement sains et qui peuvent être mis sans aucun inconvénient entre les mains de tous. Ils ont des conseils d’une prudence parfois poussée jusqu’à l’égoïsme, mais ce trait se retrouve ailleurs aussi dans l’Ancien Testament. La piété qu’ils expriment n’est peut-être pas toujours héroïque, mais elle est simple, sans trop de mièvrerie ni de formalisme. Leur dogmatique diffère fort peu de celle des livres du canon hébreu. Elle n’apporte guère comme nouveautés que l’affirmation très nette de la résurrection (2 Macchabées 7) et celle de l’immortalité de l’âme (Sagesse de Salomon en particulier Sagesse 2.23 ; Sagesse 3.9 ; Sagesse 5.16), idées qui étaient étrangères à l’antique religion d’Israël (la résurrection apparaît timidement dans le livre de Daniel 12.2, et dans un chapitre tardif de Ésaïe 26.19).
On a beaucoup reproché aux Apocryphes quelques passages qui semblaient confirmer des doctrines spécifiquement catholiques : l’intercession des anges (Tobit 12.12) et des saints (2 Macchabées 15.14 ; Baruch 3.4), la rédemption des âmes après la mort et l’efficacité des prières pour les trépassés (2 Macchabées 12.42-45), et enfin le mérite des œuvres (Tobit 4.7 ; Tobit 12.8-14 ; Siracide 3.30). Mais cette dernière idée remplit l’Ancien Testament et apparaît même dans le Nouveau (Jacques 2.24). Quant à l’intercession des anges, elle n’est pas dans le texte allégué : (Tobit 12.12) n’affirme rien de plus que Apocalypse 8.4 (les anges portent à Dieu les prières des hommes). En ce qui concerne l’expiation pour les morts, mentionnée occasionnellement (2 Macchabées 12.45), elle n’est certes pas plus choquante que le baptême pour les morts (1 Corinthiens 15.29). Les raisons mises en avant pour écarter les Apocryphes ne semblent donc pas décisives. Il n’en est aucune qu’on ne pût faire valoir aussi bien contre tel ou tel des autres livres du canon.
On doit reconnaître toutefois que les Apocryphes ne sont pas ce qu’il y a de plus précieux dans le recueil sacré. Ils ne se distinguent pas par leur puissance spirituelle. Leurs auteurs sont des épigones, plus imitateurs que créateurs. Ils vivent sur la révélation de l’ancien Israël bien plus qu’ils ne la continuent. Le souffle prophétique leur fait presque entièrement défaut. Si leur exclusion est fort regrettable au point de vue historique, elle ne fait perdre à la Bible rien d’essentiel au point de vue religieux.
Ni les manuscrits des LXX ni les éditeurs modernes ne sont d’accord soit sur le nombre des Apocryphes, soit sur l’ordre dans lequel il convient de les ranger. Ceux que le concile de Trente a proclamés canoniques sont les suivants : Tobit (ou Tobie), Judith, Additions à Esther ; Sagesse de Salomon (ou Sapience), Sagesse de Jésus fils de Sirach (ou Ecclésiastique), Baruch, avec la Lettre de Jérémie, Additions à Daniel, 1 et 2 Macchabées. On ajoute généralement à cette liste la Prière de Manassé et le 3e livre d’Esdras (admis tous deux en appendice dans la Vulgate), souvent aussi 3 Macchabées, et quelques fois 4 Esdras (appendice de la Vulgate) et 4 Macchabées. Nous ne retiendrons pas ces deux derniers livres ; voir pour l’un Apocalypses et pour l’autre Pseudépigraphes. Les Apocryphes peuvent être classés comme suit, d’après leur caractère littéraire :
- Livres historiques : 1 et 2 Macchabée.
- Récits patriotiques et religieux : 3 Macchabées ; Tobit ; Judith ; Additions à Esther ; 3 Esdras ; Suzanne ; Bel ; le Dragon (ces trois derniers sont des additions à Daniel).
- Écrits lyriques et prophétiques : Prière d’Azarias (addition à Daniel) ; Prière de Manassé ; Baruch ; Lettre de Jérémie.
- Livres d’enseignement moral et religieux : Sagesse de Jésus fils de Sirach ; Sagesse de Salomon.
Le Ier livre des Macchabées
« Macchabée », dérivé probablement de l’hébreu maqqaba (marteau), était le surnom de Judas, l’un des fils du prêtre Mattathias, protagoniste de l’insurrection juive contre les rois de Syrie. Ce nom a été étendu aux membres de sa famille, puis à sa dynastie et enfin aux martyrs du judaïsme quels qu’ils fussent (d’où la désignation de 3 et 4 Macchabées livres qui n’ont aucun rapport avec la race de Judas). 1 Macchabées raconte l’histoire du peuple juif pendant quarante années (de l’avènement d’Antiochus Épiphane à Jean Hyrcan, 175-135 avant Jésus-Christ). Il fait le récit des luttes qui lui assurèrent l’indépendance pour plus d’un siècle. C’est un des meilleurs livres d’histoire de la Bible. Chronologie uniforme et précise. Narration simple, claire, suivie, sans exagérations ni légendes, et remarquablement impartiale. L’auteur anonyme, qui vivait très près des événements qu’il rapporte, et qui a pu en connaître des témoins, paraît s’être exactement renseigné. Quoique ses dires ne soient pas exempts d’erreurs de détail, ils semblent dignes de foi. Ses indications géographiques sont justes et ses assertions concordent avec celles des historiens païens. On peut douter cependant de l’authenticité des pièces diplomatiques dont il cite un assez grand nombre (lettre du roi de Sparte Arius au grand-prêtre Onias, lettres des Romains à Judas et à ses frères Jonathan et Simon, etc.). Ces documents, comme les discours des personnages mis en scène, paraissent avoir été librement reconstitués. Certains même ont dû être forgés de toutes pièces. Le livre, très probablement écrit en hébreu ou en araméen (d’après le style et aussi d’après les témoignages d’Origène et de Jérôme), a dû voir le jour vers la fin du IIe siècle ou le commencement du Ier siècle avant notre ère.
Le 2e livre des Macchabées
Il ne fait pas suite au Ier. Il raconte les événements survenus entre 176 et 161 avant Jésus-Christ. Le récit proprement dit est précédé de deux lettres adressées aux Juifs d’Égypte par les Juifs de Palestine, pour les engager à célébrer la fête de la Purification du Temple, instituée par Judas Macchabée (1 Macchabées 4.41 et suivants, 2 Macchabées 10.1-8). Ces documents sont apocryphes et ne sont probablement pas de l’auteur de l’histoire proprement dite. L’histoire elle-même, qui commence en 2.19, se donne comme l’abrégé d’un grand ouvrage composé par Jason de Cyrène. Ce n’est là vraisemblablement qu’un artifice littéraire. Le récit n’a aucune des qualités de celui de 1 Macchabées, il est déparé par des inexactitudes et des exagérations manifestes : qu’on lise seulement 10.18-23, où 9 000 hommes s’étant réfugiés dans deux tours, Judas en tue 20 000, après qu’un certain nombre se sont échappés ! Seuls les chapitres 3 et 4, qui racontent les intrigues des familles sacerdotales à Jérusalem et qui expliquent fort bien l’intervention des rois de Syrie dans les affaires intérieures de la Judée, avec les persécutions qui s’ensuivirent, présentent une réelle valeur historique. Signalons, à un autre point de vue, les récits de martyres, principalement celui du chapitre 7, qui ont été certainement dramatisés, mais qui ne manquent pas de grandeur. Ils ont ému et réconforté beaucoup de chrétiens à travers les siècles. Le livre, écrit dans une bonne langue grecque, mais qui pèche pourtant par l’abus de la rhétorique, paraît dater des environs de l’ère chrétienne. Son auteur a dû être un pharisien, très zélé pour la Loi, très attaché aux principes théocratiques, fortement imbu du mépris et de la haine de l’étranger. Son ignorance de la topographie de la Palestine autorise à penser qu’il vivait dans la « diaspora » (voir ce mot), en Égypte probablement.
Le 3e livre des Macchabées
Il est un conte plutôt qu’une histoire. Il raconte les persécutions que le roi d’Égypte Philopator (226-204 avant Jésus-Christ) aurait fait subir aux Juifs établis dans ce pays. Il se distingue par une rhétorique fort ampoulée et par des récits de miracles fantastiques. Son origine peut être placée après celle de 2 Macchabées un peu avant la destruction du Temple par Titus (70 après Jésus-Christ). L’auteur, anonyme, est resté inconnu, comme ceux des deux livres précédents.
Tobit
C’est une charmante nouvelle, qui eut beaucoup de succès dans l’antiquité, et qui plaît aujourd’hui encore. Elle nous fait pénétrer dans la vie intime d’une digne et pieuse famille juive, qui aurait vécu dans la déportation à Ninive. Elle fut écrite très probablement en grec, par un auteur inconnu. On n’en peut déterminer avec quelque certitude ni le lieu ni la date, qui semble en tout cas antérieure à l’ère chrétienne.
Judith
Judith aussi est un conte, dû à un auteur anonyme, qui voulait exalter les sentiments patriotiques et religieux des Juifs. L’héroïne, Judith, une belle et pieuse Israélite, sort de sa ville assiégée et, simulant la trahison, pénètre dans le camp du général assyrien Holopherne. Ayant conquis le chef païen par son intelligence et son charme, elle réussit, par la protection divine, à lui couper la tête, un jour que le sommeil de l’ivresse l’avait terrassé, et elle ramène le sanglant trophée dans la place de Betyloua. Ce dramatique récit, qui a inspiré maintes tragédies, a dû être composé en hébreu ou en araméen (Jérôme affirme l’avoir lu dans cette langue), aux environs de l’an 100 avant Jésus-Christ.
Les additions à Esther
Elles se composent de sept fragments divers intercalés dans ce livre, peut-être par son traducteur grec. Celui-ci a pu les puiser dans la tradition car l’histoire d’Esther a inspiré tout un cycle de légendes. Les « additions » sont antérieures à Josèphe, qui les a utilisées dans les Antiquités judaïques (fin du Ier siècle). On n’en peut préciser autrement la date. Dans le présent ouvrage, les références relatives à ce livre suivent la numérotation de ces morceaux telle que la donne l’édition française de la Soc. Biblique de Paris (apocryphe).
Le troisième livre d’Esdras
Il est, semble-t-il, un fragment d’une traduction grec qui comprenait les livres des Chroniques, d’Esdras et de Néhémie. Cette version, plus élégante que celle des LXX, a été utilisée par Josèphe, qui l’a connue dans sa forme actuelle. La partie qui en subsiste comprend la fin de 2 Chroniques, Esdras et la fin de Néhémie. Elle se ramène au texte hébreu, auquel elle ajoute trois morceaux, dont deux fort courts et insignifiants. L’autre, qui occupe deux chap (3 et 4), peut s’intituler « Les trois pages de Darius ». Trois jeunes gardes du corps de ce souverain se livrent à un tournoi oratoire, chacun faisant l’éloge de ce qu’il estime être le plus puissant en ce monde : le vin, — le roi, — les femmes et la vérité. Il y a de l’ingéniosité dans ces développements, et même de l’éloquence, surtout dans l’éloge de la vérité. Ce fragment a été composé très probablement en grec ; on ne peut dire s’il appartenait primitivement au texte grec de 3 Esdras, ou s’il y a été interpolé. 3 Esdras est désigné par l’abréviation apocryphe Esdras dans le présent ouvrage.
Additions à Daniel
Cinq fragments assez courts, dont les trois premiers : Suzanne, Bel et le Dragon, n’ont aucun rapport avec le livre de Daniel. Ils y ont été ajoutés (ordinairement à la fin) parce que Daniel en est le héros. « Suzanne » est un joli conte bien connu, qui met en lumière la chasteté d’une jeune femme juive et la sagesse de Daniel encore enfant. « Bel » et « le Dragon » tournent en dérision le culte des idoles. La prière d’Azarias et le Cantique des trois jeunes gens (cf. Daniel 1.6 et suivants) sont un ou deux morceaux lyriques intercalés entre Daniel 3.23 et 3.24. Il n’est pas sûr qu’ils aient été composés tout exprès pour illustrer le contexte où nous les trouvons, ni qu’ils soient de l’auteur de la version grec de Daniel. Peut-être même sont-ils la traduction d’un original hébreu. Ni la date, ni l’auteur, ni le lieu d’origine des « additions à Daniel » ne sauraient être précisés. Le plus probable, c’est qu’ils sont contemporains de la version grecque du livre hébreu, ou un peu antérieurs.
La prière de Manassé
Elle est une brève composition lyrique (15 versets), inspirée par 2 Chroniques 33.12-16. Il ne peut s’agir en aucune façon du texte authentique de la prière que mentionne le passage cité.
Le livre de Baruch
Il est un petit écrit en cinq courts chapitres, attribué à Baruch, secrétaire du prophète Jérémie (cf. Jérémie 32.12 ; Jérémie 36.4-26). Il se compose de trois morceaux : le premier (en prose) est une confession des péchés d’Israël, précédée d’une notice sur le « livre de Baruch » ; le deuxième (en vers) est un éloge de la Sagesse ; le troisième (en vers également) contient trois chants sur la captivité et le retour. L’origine de ces fragments sans unité réelle est inconnue. Ils sont postérieurs, en tout cas, au livre de Daniel, que le premier a imité et dont il a même reproduit textuellement quelques lignes.
La lettre de Jérémie
Elle est adressée aux captifs qui vont être emmenés à Babylone, est une composition apocryphe suggérée par Jérémie 29. Elle s’applique surtout à démontrer le néant des idoles. Elle imite Ésaïe 41 ; Ésaïe 42 ; Ésaïe 43 ; Ésaïe 44 ; Jérémie 10 Psaume 115 Psaume 135. L’origine en est inconnue.
La sagesse de Jésus fils de Sirach (ou Siracide)
Que les Latins ont nommée l’Ecclésiastique, est le plus gros des livres apocryphes (51 chapitres). L’auteur, qui se désigne lui-même (50.27), s’appelait Jésus, fils de Sirach (texte grec) ou Siméon, fils de Jésus, fils d’Éléazar, fils de Sira (texte hébreu). Il paraît avoir dirigé, à Jérusalem, une école de « sagesse », c’est-à-dire d’enseignement moral et religieux, et il a écrit son livre pour conserver le souvenir de ses leçons. Le contenu de l’ouvrage est analogue à celui des Proverbes. Il est en général plus religieux. Cependant il lui arrive de descendre à des sujets très terre à terre : il donne des conseils sur la politesse et même des prescriptions sur l’indigestion et la colique ! Sa morale est saine et ferme, mais souvent assez dure et voisine de l’égoïsme. Ayant observé les hommes avec soin, il a conservé sur eux peu d’illusions, et moins encore sur les femmes. Il invite ses lecteurs à se défier de leurs semblables, et même de leurs amis. La fin du traité est consacrée à l’éloge des « Pères », depuis Adam jusqu’à Simon, fils d’Onias, auquel est consacré un assez long développement. On a l’impression que l’auteur a vu de ses yeux officier ce grand-prêtre (219-199 avant Jésus-Christ). Cela permettrait de placer la composition du livre au début du IIe siècle avant notre ère. Cette date est également suggérée par la préface du traducteur grec, qui se donne comme le petit-fils de l’auteur, et qui déclare s’être fixé en Égypte la trente-huitième année du roi Évergète (170-116), soit en 132. La Sagesse de Sirach fut écrite en hébreu et en vers, suivant l’usage adopté pour ce genre littéraire (voir Proverbe). Le texte original, que Jérôme encore a connu, disparut ensuite. Il a été retrouvé en partie, au cours des dernières années du XIXe siècle, dans une antique synagogue du Caire. Les feuillets exhumés, dont beaucoup sont en mauvais état, appartiennent à quatre manuscrits différents et donnent environ les deux tiers de l’ouvrage.
La sagesse de Salomon (ou sapience)
Elle ne provient certainement pas du fils de David, mais elle lui ferait honneur. C’est, de tous les Apocryphes, celui qui contient le plus de pensée et de poésie. La première partie (chapitres 1-9) est d’une grande beauté : elle est consacrée à l’éloge de la « Sagesse », qui est célébrée magnifiquement. Dans la deuxième partie (10-19), l’auteur semble s’être proposé de montrer les révélations de la Sagesse dans l’histoire d’Israël, mais, arrivé à la sortie d’Égypte, il s’embarque dans des subtilités parfois ingénieuses mais fort alambiquées, et il s’y noie. Il y a cependant, là encore, une page extrêmement remarquable sur la grandeur et la bonté de Dieu (Sagesse 11.20 ; Sagesse 12.2 ; Sagesse 12.11-18). L’auteur est un Juif demeuré fortement attaché à sa religion et à son peuple, mais qui s’est nourri de la philosophie grecque. Il lui a emprunté notamment l’idée de l’immortalité de l’âme, qu’il développe avec beaucoup d’éclat. Mais il est plutôt poète que dialecticien : l’art de systématiser sa pensée n’est pas son fort. À ce point de vue, il est bien resté israélite. Il vivait probablement à Alexandrie, au Ier siècle avant notre ère. C’est un précurseur de Philon. On a cru reconnaître dans le Nouveau Testament quelques échos de son livre (cf. Romains 1.18-32 et Sagesse 13-14). La langue originale est certainement le grec.
Sources les plus importantes
- Le texte grec se trouve dans toutes les éditions des LXX Il a été publié à part, par Fritzsche, Libri Apo cryphi Veteris Testament, Leipzig 1871.
- Le commentaire le plus étendu qui en ait été donné est le Kurzgefasstes exegetisches Handbuch zu den Apohryphen des A. T. de Fritzsche et Grimm, 6 volumes, Leipzig 1851-1860.
- Traductions : en français, la Bible de Reuss (6e et 7e pages), Paris 1878-1879 (avec introduction et commentaire) ;
- la Version Crampon 1905 ;
- les Livres apocryphes de L’Ancien Testament, Soc. Bibl. de Paris 1909 (avec introduction et notes) ;
- en allemand, Die Apokryphen und Pseudepigraphen des Alten Testaments, sous la direction de Kautzsch, Tubingue 1900 (avec introduction et notes) ;
- en anglais, the Apocrypha and Pseudepigrapha of the Old Testament, par R.-H. Charles, 2 volumes, Oxford 1913 (traduction annotée),
- et W.O.E. Oesterley, The Books of the Apocrypha, 3e édition, London 1916. L. R.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible — Alexandre Westphal, source levangile.com
L’article dans Westphal