Commentaires de saint Jean ChrysostomeHébreux 11
Jean Chrysostome
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HOMÉLIE XXII.
C’EST PAR LA FOI QUE NOUS SAVONS QUE LES SIÈCLES ONT ÉTÉ CRÉÉS PAR LA PAROLE DE DIEU, ET QUE TOUT CE QUI ÉTAIT INVISIBLE A ÉTÉ FAIT VISIBLE. (XI, 3, JUSQU’À 7)Analyse.
1 et 2. L’orateur résume les généralités sur la foi, et la fin de l’instruction précédente. — Il montre que la foi, qui parait un système en l’air, est la base même de la philosophie. — Celle-ci, en définissant Dieu, est obligée de faire un acte de foi. — Après le monde en général, l’apôtre aborde en particulier l’homme, et surtout les grands hommes. — Magnifique exemple d’Abel, au sujet duquel l’orateur donne des détails qu’on ne trouve pas dans la Genèse. — La foi d’Enoch, que la mort d’Abel aurait dû décourager. — Enoch est d’autant plus méritant qu’à son époque on ignorait la résurrection à venir ? Où est Enoch ? Où est Die ? Questions purement curieuses que l’Esprit-Saint n’a pas résolues. — Ce qu’il nous apprend suffit à notre instruction et à notre édification.
3. Il faut chercher Dieu avec la même âpreté qu’on met à chercher l’or. — L’obstacle étant la hauteur de Dieu, élevons nos âmes comme le mineur élève les yeux du fond de la carrière ou de la fosse. — Allusion à la prière Manibus extensis. — Volons par-dessus les obstacles, comme l’oiseau au-dessus des abîmes. — A cette hauteur, le démon ne peut nous atteindre : ses traits retombent sur lui. — Mais le moyen de repousser ses traits, c’est surtout la douceur. — La colère est mauvaise et puérile.
1. Le caractère de la foi est d’exiger une virilité d’âme, une jeunesse de cœur, une force qui nous élève au-dessus des choses sensibles, et qui laisse loin derrière elle la faiblesse des raisonnements humains. Il est impossible d’être vraiment fidèle, qu’a une condition : c’est qu’on se place au-dessus de tonte habitude vulgaire. Or, précisément, les Hébreux avaient laissé faiblir leurs âmes ; après avoir débuté par la foi, ils avaient subi l’influence des événements ; les troubles de cœur et les afflictions du dehors les avaient rendus pusillanimes ; leur déchéance allait croissant. C’est pour les relever et leur rendre le courage, que l’apôtre a fait d’abord appel à leur première vertu, en disant : « Souvenez-vous de vos premiers jours ». Puis, invoquant l’Écriture sainte, il leur a dit avec elle : « Le juste vivra de la foi ». (Hab 2,4) Enfin, employant aussi le raisonnement, il a défini la foi, « la substance des choses que nous devons espérer, et la conviction de celles que nous ne voyons pas encore ». À présent, il rappelle le témoignage et l’exemple de leurs ancêtres, de ces hommes si grands et si admirables, et leur dit équivalemment : Si pouvant jouir à discrétion des biens de la terre, ils ont cependant fait leur salut par la foi, combien plus cette voie doit-elle être la nôtre ! Notre âme est ainsi faite que quand elle trouve un compagnon de souffrances, elle se calme et respire. Si la communauté d’afflictions console, la communauté de foi a le même avantage : « On se console mutuellement par la communauté de la même foi ». Car notre nature humaine est infidèle, défiante à l’excès ; elle ne peut se confier en elle-même, elle craint pour les biens qu’elle croit posséder, elle a grand souci de l’opinion. Que fait donc saint Paul ? Il les relève et les exhorte d’après les exemples de leurs ancêtres, remontant même aux faits précédents et qui sont connus du genre humain. Comme on reprochait à la foi d’être un vain système que l’on ne peut ni prouver ni démontrer, et qui semble même une duperie, l’apôtre fait voir que les plus grandes vérités et les plus grandes vertus sont dues à la foi et non au raisonnement. Et comment le prouve-t-il, direz-vous ? « C’est par la foi », avance-t-il, « que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu, de sorte que de l’invisible a jailli le visible ». Il est évident, dit l’apôtre, que de ce qui n’était pas, Dieu a fait ce qui est ; de ce qui ne se peut voir, il a fait ce qu’on voit ; de ce qui n’a ni corps ni consistance, il a fait les corps et les êtres consistants. Et comment est-il évident que la parole divine a tout fait ? Car la raison ne suggère point cette vérité ; elle enseignerait plutôt le contraire, savoir que ce qui ne parait point vient de ce qui parait. Ainsi, les philosophes disent que de rien, rien ne se fait, parce que le philosophe, homme animal, n’accorde rien à la foi. Et cependant quand la sagesse humaine proclame une maxime noble et grande, quand, par exemple, elle avance que Dieu n’a point de principe qui le crée ni qui lui donne naissance, aussitôt elle est prise en flagrant délit d’emprunt à la foi : car la raison ne révèle point ce fait, mais plutôt tout l’opposé. Or voyez un peu l’immense folie de ces soi-disant sages. Ils disent que Dieu est incréé, sans principe, ce qui est bien autrement étonnant que d’être tiré du néant : car avancer de Lui qu’il est ainsi sans principe, ainsi incréé, qu’il ne doit sa naissance ni à lui-même, ni à aucun autre, voilà une proposition bien autrement inexplicable que celle qui dit : Dieu a fait de rien tout ce qui est. Il y a en ceci beaucoup de choses que la raison admet sans peine, par exemple, que Dieu a fait quelque chose, que les êtres faits ont eu un commencement, qu’ils ont été vraiment et absolument faits et créés. Mais l’autre vérité proclame Dieu existant par lui-même, spontanément, sans recevoir la naissance, sans avoir eu de commencement, sans être soumis au temps : cette affirmation, dites-moi, n’a-t-elle pas besoin de foi pour qu’on l’admette ? Cependant l’apôtre n’a pas proposé cette première vérité bien autrement sublime, et il n’a avancé que la seconde, bien inférieure : « La foi », a-t-il dit, « nous apprend que le monde a été créé par la parole de Dieu ». Vous objecterez ici Comment pouvez-vous dire que Dieu d’une parole ait fait toutes choses ? Car la raison ne le découvre pas, et personne n’était présent à ce moment de la création. Qui donc la prouve ? — La foi, oui, la foi, qui seule ici vous donne l’intelligence ; aussi a-t-il dit, que nous le savons par la foi. — Mais par cette expression « la foi », qu’entendons-nous ? Que de l’invisible a jailli le visible. Voilà l’objet de la foi. Après avoir exprimé cette vérité d’une manière générale, l’apôtre la poursuit dans ses applications particulières ; car un grand homme est comme un petit univers. Saint Paul le donnera lui-même à entendre dans la suite. En effet, quand il aura fait sa preuve par l’exemple de cent ou de deux cents personnages qu’il va faire comparaître devant nous, il s’apercevra que ce nombre de témoins est petit comme quantité, mais il le grandira en ajoutant que du moins « le monde n’en était pas digne ». (Heb 11,38) « C’est par la foi qu’Abel offrit à Dieu une plus excellente hostie que Caïn (4) ». Remarquez quel personnage il nomme le premier : c’est aussi le premier qui ait souffert, et qui ait souffert de la main de son frère, lequel pourtant est resté impuni, et n’a encouru que la haine de Dieu. Voilà, pour les Hébreux, l’exemple d’une persécution semblable à la leur, puisqu’ils étaient persécutés par leurs frères : « Et vous aussi », avait-il dit, « vous avez souffert les mêmes indignités de la part même de vos concitoyens ». (1Th 2,14) Et il démontre que ceux-ci, nouveaux Caïus, obéissent à l’envie et à la haine. Abel honora Dieu, et mourut même pour l’avoir honoré ; et il n’a pas encore obtenu la résurrection. Abel a signalé son zèle, il a fait tout ce qu’il devait faire ; mais ce que Dieu, en retour, doit faire pour lui, Abel ne l’a pas encore reçu. L’apôtre appelle ici « une plus excellente hostie », une hostie plus honorable, plus glorieuse, plus filiale. Et nous ne pouvons pas prétendre, dit-il, qu’elle n’ait pas été acceptée ; car elle a été reçue, si bien que Dieu disait à Caïn : « Je te refuse, si tu offres bien, mais que tu partages mal » (Gen 4,7) ; ce qui indique qu’Abel offrit bien et partagea également bien. Et pourtant de justice, quelle récompense a-t-il reçue ? Il fut tué de la main de son frère ; et la condamnation que son père entendit prononcer pour son péché, Abel, qui s’était conduit saintement, la subit le premier, et fut frappé d’autant plus cruellement qu’il le fut ainsi et le premier et par la main d’un frère. Et ces vertus, il les pratiqua sans exemple précédent qu’il pût contempler. Qui, en effet, aurait-il pu considérer pour s’animer à servir Dieu ? Son père ou sa mère ? Mais au lieu de reconnaître les bienfaits divins, ceux-ci avaient déshonoré Dieu. Son frère, peut-être ? Mais celui-ci, à son tour, outrageait le Seigneur. Il ne puisa donc la vertu que dans son propre cœur. Or, étant digne de tant d’honneur, que souffrit-il cependant ? Une mort violente. L’apôtre lui adresse encore une autre louange : « Par sa foi », dit-il, « il reçut le témoignage qu’il était juste ; Dieu lui-même rendant ce témoignage aux offrandes d’Abel ; par cette foi, enfin, il parle encore après sa mort ». Mais quel autre témoignage a-t-il reçu, et qui l’a déclaré juste ? C’est le feu du ciel, qui, dit-on, descendit et consuma ses victimes. Car il est dit de lui : « Dieu regarda favorablement Abel et ses sacrifices » ; et une version ajoute, que Dieu les consuma. Or, quoique ayant rendu par ses paroles et ses miracles ce témoignage à la vertu d’Abel, tout en le voyant périr à cause de sa foi en lui, Dieu ne le vengea pas, et laissa sa mort impunie. 2. Il n’en va pas ainsi de vous, leur dit l’apôtre ; n’avez-vous pas en effet, et les prophètes, et les exemples, et d’innombrables consolations, et des miracles, et des prodiges tant de fois opérés ? Chez Abel, c’était une foi vraie et pure : car quels miracles avait-il vus, pour croire ainsi aux récompenses à venir ? N’est-ce pas la foi seule qui lui fit choisir la vertu ? Mais qu’est-ce que veut dire ceci : « Par la foi, il parle encore après sa mort ? » Saint Paul craignant de pousser les Hébreux au désespoir, montre qu’Abel a reçu déjà en partie un dédommagement. En quel sens ? C’est, dit-il, qu’on lui garde up grand honneur, une magnifique estime : l’expression, « il parle encore », donne cela à entendre, et signifie que s’il fut ravi au monde, au moins avec lui ne fut point ravie sa gloire, sa renommée. Non, il n’est pas : port, et vous-mêmes ne mourrez point ! Plus auront été cruelles les souffrances d’un saint, plus grande est aussi sa gloire. Comment parle-t-il encore ? C’est qu’une marque éclatante de vie, c’est certainement d’être célébré par tous les hommes, admiré partout, regardé comme bienheureux. En portant les autres à la vertu, il parle éloquemment. Un discours fera toujours moins d’effet que ce martyre. Et de même que le ciel nous parle, rien qu’en se dévoilant, ainsi ce grand saint nous prêche dès qu’il se révèle à notre souvenir. Il aurait prêché, il aurait eu mille voix, il vivrait encore, qu’il serait moins admiré qu’il ne l’est encore de nos jours. De telles vertus ne sont pas impunément frappées ; elles ne peuvent passer inaperçues ni s’oublier avec les âges. « C’est par la foi qu’Enoch a été enlevé du monde, afin qu’il ne mourût pas ; et on ne l’y a plus vu, parce que Dieu l’a transporté ailleurs et l’Écriture lui rend ce témoignage qu’avant d’avoir été ainsi enlevé, il plaisait à Dieu ; or, il est impossible de plaire à Dieu sans la foi ; car pour s’approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu’il y a un Dieu, et qu’il récompensera ceux qui le cherchent (56) ». L’apôtre révèle ici une foi plus grande que celle d’Abel. Comment ? C’est que, bien qu’Enoch ait vécu après lui, l’exemple de sa mort affreuse suffisait pour détourner Enoch de suivre sa voie. En effet, Dieu avait prédit ce meurtre, quand il disait à Caïn : « Tu as péché, ne vas pas plus loin ! » Et cependant il ne vengea point cet Abel qu’il honorait. Enoch ne fut point découragé par cette triste histoire ; il ne se dit pas à lui-même : Que gagne-t-on à subir les travaux et les dangers ? Abel a honoré Dieu, et n’en a point reçu de secours. Car que servit-il à la victime de Caïn, que celui-ci ait subi une certaine condamnation et un supplice ? Qu’y a-t-il gagné pour lui-même ? Supposons même que le meurtrier ait été sévèrement puni. Qu’importe à celui qui est mort si prématurément ? Enoch ne tint point ce langage, il n’eut point ces pensées ; passant par-dessus toutes ces considérations, il comprit que s’il est un Dieu, ce Dieu est nécessairement rémunérateur. Or, ces anciens ne savaient rien encore de la résurrection. Si donc, avec l’ignorance entière de ce dogme consolant, voyant même tout l’opposé en apparence, ils ont su néanmoins chercher te bon plaisir de Dieu : combien plus y sommes-nous obligés ? Car ils n’avaient, eux, ni cette connaissance de la résurrection, ni la facilité de contempler des modèles. Et c’est précisément pour n’avoir rien reçu de Dieu, que ce saint personnage fut agréable à Dieu. Car enfin, répondez-moi. il tenait pour sûr que Dieu est rémunérateur ; mais d’où le savait-il ? Abel n’avait certes point été rémunéré. Ainsi la raison suggérait de toutes autres pensées que celles de la foi ; celle-ci disait le contraire de ce qu’on voyait. Donc, vous aussi, chers disciples, s’écrie l’apôtre, si vous n’êtes point rétribués en ce monde, ne vous en troublez pas ! Comment Enoch fut-il « transporté par la foi, hors de ce monde ? » il plaisait à Dieu, et c’est pourquoi il fut enlevé ; et la cause de cette amitié de Dieu pour lui fut sa foi. Car s’il eût ignoré que Dieu lui gardât une récompense, comment l’eût-il servi ? « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ». Un homme croit ces deux points, l’existence de Dieu et la récompense à venir : il recevra le salaire de ses œuvres. C’est cette foi qui rendit Enoch agréable au Seigneur. « Car il faut, pour s’approcher de Dieu, croire qu’il est », et non savoir ce qu’il est. Or si, rien que pour croire à son existence, il faut la foi déjà, et non les raisonnements, comment, par la raison, pourrions-nous comprendre sa nature ?« Et qu’il récompense ceux qui le cherchent ». Si ce second point exige aussi la foi, et non pas seulement la raison, comment, encore une fois, notre raison pourrait-elle comprendre l’essence et les perfections de Dieu ? Quel raisonnement pourrait atteindre à ces hauteurs ? En effet, il se rencontre des hommes qui attribuent au hasard l’existence même de cet univers. Vous voyez donc que si, sur tous les points, nous ne gardons pas la foi, si elle n’est pas là pour nous faire accepter, je ne dis pas seulement la rémunération à venir, mais la vérité si élémentaire de l’existence de Dieu, tout est perdu pour nous ! Plusieurs demandent comment et pourquoi Enoch fut transporté hors de ce monde, pourquoi il n’est pas mort, non plus qu’Élie, et, supposé qu’ils vivent encore, comment et dans quel état ils vivent ; autant de problèmes inutiles à résoudre. Que l’un, Enoch veux-je dire, ait été transféré ailleurs ; que l’autre, c’est-à-dire Élie, ait été enlevé, l’Écriture le déclare. Où sont-ils maintenant, et comment sont-ils, l’Écriture ne l’a pas dit aussi clairement. C’est qu’en effet, elle ne nous enseigne que les vérités à nous nécessaires. Cette première translation a ou lieu dans les commencements du monde, pour donner au genre humain la double espérance que la loi de la mort serait un jour abrogée et la tyrannie du démon à jamais vaincue. J’ai dit que la loi de la mort serait abrogée : car Enoch fut transféré, non pas après sa mort, mais « pour qu’il ne mourût pas » ; et c’est pourquoi l’apôtre ajoute : Il fut transféré tout vivant, parce qu’il avait plu au Seigneur. Ainsi qu’un père, après avoir menacé son fils, veut tout bas oublier ses menaces, et toutefois soutient son premier mot et y persévère pour le châtier en attendant, et pour le tenir comme averti, laissant ainsi à ses menaces un caractère de durée et d’immutabilité ; ainsi notre Dieu, agissant pour ainsi dire à la façon des hommes, au lieu de soutenir son rôle menaçant, a montré dès le commencement que la mort était déjà abrogée, mais il a laissé d’abord le juste Abel subir le trépas ; voulant, par l’exemple du fils, effrayer le père. Son dessein étant de montrer que sa sentence première est sérieuse et stable, s’il ne châtie point aussitôt les méchants, du moins il laisse périr cruellement un serviteur qu’il aimait, j’ai nommé ce bienheureux Abel ; mais presque aussitôt après celui-ci, il transporte hors du monde Enoch tout vivant. Ainsi, par la mort d’Abel, Dieu imprime la terreur ; et par l’enlèvement d’Enoch, il inspire aux hommes un saint zèle, une sainte rivalité à le servir. C’est assez vous dire combien déplaisent à Dieu ceux qui prétendent que tout marche à l’aventure, que le hasard dirige tout, et qui n’attendent pas la rémunération : idée et conduite vraiment païennes. Car, pour ceux qui le cherchent, et par les bonnes couvres et par la croyance, Dieu saura les récompenser. 3. Nous avons un rémunérateur ; faisons donc tout au monde, pour ne pas être privés d’une récompense qui ne se donne qu’à la vertu. Qui pourrait assez pleurer le mépris que l’on ferait d’une telle récompense, et l’indifférence que l’on témoignerait pour une si glorieuse couronne ; car comme Dieu saura payer largement ceux qui le cherchent, ainsi saura-t-il traiter tout autrement ceux qui n’ont point souci de lui. « Cherchez », est-il écrit, « et vous trouverez ». (Mat 7,7) Or, comment peut-on trouver le Seigneur ? Réfléchissez comment on trouve l’or avec bien des travaux ! « J’ai levé mes mains vers Dieu durant la nuit », disait le Prophète, « et je n’ai pas été déçu ». (Psa 77,3) Quant à nous, cherchons le Seigneur, comme nous cherchons un objet perdu et de grand prix. N’est-il pas vrai qu’alors nous tournons vers un seul point tout notre esprit ? N’examinons-nous pas tous les passants ? Reculons-nous devant un lointain voyage ? Ne promettons-nous pas de l’argent ? Et si c’était un de nos enfants qu’il fallût retrouver, que ne ferions-nous pas ? Quelle terre, quelle mer ne verrait nos démarches ? Argent, maisons, propriétés, tout serait sacrifié volontiers au prix d’une telle découverte. Et l’avons-nous retrouvé, nous le saisissons, nous l’embrassons, nous ne pouvons le quitter. Pour rentrer en possession d’un si précieux trésor, enfin, aucun sacrifice ne nous paraît pénible ; combien plus, quand il s’agit de Dieu, devons-nous avoir de pareils sentiments, et le poursuivre comme notre bien indispensable, je devrais dire même comme incomparable à tout autre bien ? Mais nous sommes si misérables, que le me borne à dire : Cherchons Dieu, comme nous ferions pour l’argent, pour un enfant égaré. Encore une fois, pour cette tête si chère, un voyage vous effraie-t-il, ou n’auriez-vous jamais voyagé pour un motif pécuniaire ? Ne sondez-vous pas tous les recoins ? Et cet enfant une fois rendu à votre amour, n’ôtes-vous pas au comble de la joie ? « Cherchez », est-il dit, « et vous trouverez ». Ce qu’on cherche, surtout quand il s’agit de Dieu, exige un inquiet empressement. Bien des obstacles, en effet, nous arrêtent ; bien des ombres nous offusquent, bien des luttes contrarient nos désirs. Par lui-même, le soleil éclate, il s’offre à tout regard, on n’a pas besoin de le chercher. Mais supposons qu’on veuille s’enterrer et qu’on soulève des flots de poussière, il faudra dès lors de vrais et de pénibles efforts pour voir le soleil. Ainsi en sera-t-il, si nous nous plongeons dans les bas-fonds des passions mauvaises, dans les ténèbres qui peuvent troubler le cœur, ou dans les inutiles soucis des affaires temporelles : alors à grand-peine regarderons-nous en haut, à grand peine nous élèverons-nous. Toutefois, l’homme qui se trouve au fond d’une fosse, aperçoit le soleil de plus en plus, à mesure que lui-même élève davantage son regard. Secouons donc, nous aussi, la poussière ; perçons les brouillards qui pèsent sur nos têtes lis sont si épais et si compacts, qu’ils ne permettent pas à nos yeux de regarder en haut. — Mais, dira-t-on, comment percer ces impénétrables nuages ? — En appelant et attirant vers nous les rayons du soleil, de ce soleil de justice qui éclaire les intelligences ; en élevant nos mains vers le ciel, car « l’élévation de mes mains », dit le Prophète, « est mon sacrifice du soir » (Psa 141,2), et surtout en élevant à la fois et nos bras et nos cœurs. Vous me comprenez, vous qui êtes initiés aux saints mystères. Peut-être reconnaissez-vous ce que je désigne, vous voyez dans vos pensées ce que je fais entendre à demi-mot. Élevons en haut nos pensées. Je connais, moi, des hommes presque suspendus au-dessus de cette pauvre terre, et qui regrettent de ne pouvoir prendre leur vol vers les cieux, tant ils prient avec un cœur ardent et sublime. Je voudrais que cette image, cette prière, fut la vôtre, à tous et toujours ; sinon toujours, du moins souvent ; sinon souvent, du moins quelquefois, du moins le matin, du moins chaque soir. Au reste, si vous ne pouvez ainsi garder vos bras étendus et élevés, du moins qu’ainsi s’élève et s’étende la libre ardeur de votre âme. Étendez-la, oui, jusqu’au ciel ; si vous voulez en toucher les sommets, et même arriver plus haut, vous le pouvez. Car notre âme est plus légère, et notre pensée est plus prompte et plus rapide que l’oiseau du ciel, par sa nature. Que si, par surcroît, elle reçoit la grâce que donne l’Esprit divin, Dieu ! qu’elle devient vive, agile, capable de tout gravir, incapable de se porter en bas, et surtout de tomber par terre ! Procurons-nous ces ailes merveilleuses ; grâce à elles, nous pourrons franchir l’océan tumultueux de ce monde. Les oiseaux les plus agiles passent au vol et sans se blesser, les monts et les précipices, les mers et les écueils. Telle est aussi notre âme ; une fois qu’elle est pourvue de ses ailes, une fois qu’elle plane au-dessus des misères de la vie, rien désormais ne peut la captiver ; elle est plus élevée que tout au monde, et même que les traits enflammés du démon. Non, le démon ne peut lancer ses traits ni si juste ni si haut, qu’il puisse arriver jusqu’à elle ; il prodigue ses flèches, il est vrai, car il est impudent ; mais il n’atteint pas le but, mais son dard retombe inutile, et non seulement inutile, mais redoutable pour sa tête, sur laquelle il revient. Une fois lancée, une flèche doit toujours frapper. Le projectile qui part d’une main d’homme, frappe toujours, ou son adversaire qu’il a visé, ou un oiseau, un mur, un vêtement, une planche ; ou du moins il fend l’air : tel est aussi un trait du démon ; il faut nécessairement qu’il frappe. S’il ne blesse pas la personne qui sert de point de mire, il déchire la main qui l’a, envoyé. Plus d’un exemple nous prouverait que, quand nous n’avons pas souffert de ses coups, c’est lui qui les reçoit tout entiers. Ainsi, pour ne citer que ces deux faits : Il a tenté Job. ne l’a pas atteint, et a reçu le coup ; il a assailli Paul, ne la pas blessé, et s’est blessé lui-même. Et si nous sommes sages et vigilants, nous verrons ainsi que de pareils faits arrivent partout : dès qu’il frappe, il se blesse lui-même. Mais surtout lorsque nous saurons nous armer contre, lui de l’épée et du bouclier de la foi, nous serons en pleine sûreté contre ses assauts, et sans péril d’être vaincus. Tout mauvais désir est un trait du démon. Plus qu’aucun autre, du reste, la colère est un feu, une flamme qui saisit, mord et embrase. Éteignons-le par la douceur et la patience. Comme un fer rouge plongé dans l’eau perd son feu, ainsi la colère tombant sur une âme douce et patiente, loin de la blesser, lui fait du bien, puisqu’elle en devient plus forte. Point de vertu comparable à la douceur et à la patience. Celui qui en est armé, ne sent plus l’outrage ; et comme le diamant que rien ne peut entamer, ainsi devient une âme de cette trempe ; elle est au-dessus de tous les traits ; car l’homme doux et patient est élevé, si élevé même qu’aucun dard ne peut arriver à sa hauteur. Un homme s’emporte, riez, vous, non pas en face de lui, de peur de l’irriter davantage, mais riez dans votre âme en vous-même et pour vous. En effet, qu’un enfant nous frappe dans sa petite colère en croyant se venger ainsi, nous rions. Si donc vous riez d’un outrage, vous mettrez entre vous et le furieux la même distance qui sépare un homme d’un enfant. Que si vous vous emportez, vous devenez enfant au contraire ; car quiconque s’irrite a moins de sens que ces pauvres petits. Dites-moi, quand l’un d’entre eux s’emporte, n’en rit-on pas, encore une fois ? L’homme irrité prête ainsi le flanc. Et s’il est pusillanime, il est insensé, puisque, selon le Sage, « quiconque est pusillanime manque complètement de sens ». (Pro 14,29) Et qui manque ainsi de raison, n’est qu’un enfant. Au contraire, ajoute Salomon, « celui qui est patient est aussi très-prudent ». Et c’est pourquoi, mes frères, tendons à cette grande patience, qui procure à l’homme vertueux cette grande prudence, laquelle nous fera gagner les biens promis en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu’avec lui soient au Père, en union avec l’Esprit-Saint, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Hébreux 11:8
HOMÉLIE XXIII.
C’EST PAR LA FOI QUE NOÉ, DIVINEMENT AVERTI, ET APPRÉHENDANT CE QU’ON NE VOYAIT PAS ENCORE, BÂTIT L’ARCHE POUR SAUVER SA FAMILLE, ET EN LA BÂTISSANT CONDAMNA LE MONDE, ET DEVINT HÉRITIER DE LA JUSTICE QUI NAÎT DE LA FOI. (CHAP. 11,7-12)Analyse.
1 et 2. Exemple de Noé, et de sa foi à la prédiction qui lui annonçait le déluge, tandis qu’un monde railleur et indifférent se moquait de le voir construire l’arche. — Exemple d’Abraham, et de sa foi à la parole de Dieu, qui lui montrait la terre promise à lui et à sa postérité. — Il crut ainsi que Isaac et. Mien qu’ils n’aient pas vu l’accomplissement de la promesse. — En effet, si Dieu a donné aux saints patriarches quelque bien-être terrestre, cette récompense était loin d’acquitter ses promesses divines. — Aussi les saints, dédaignant les biens de la terre, saluaient par avance la cité à venir, comme le navigateur salue le port désiré. — La foi de Sara, son rire désavoué, sa fécondité miraculeuse.
3 et 4. Longue et magnifique supplication où le saint orateur, le père de tant de fidèles, développe sans art et avec un pathétique sublime les motifs les plus touchants de conversion. — Jamais prédicateur n’a poussé des cris plus douloureux ni plus éloquents : mais toute analyse ou résumé est impossible.
1. « C’est par la foi que Noé, divinement averti… » L’apôtre rappelle ici le fait dont le Fils de Dieu parle ainsi, à propos de son second avènement « Au temps de Noé, les hommes épousaient des femmes, et les femmes épousaient des maris ». (Luc 17,27) Voilà du reste un exemple que saint Paul choisit à dessein. Celui d’Enoch rappelait seulement un acte de foi, mais l’histoire de Noé montre à côté d’elle un fait d’incrédulité. La plus sûre manière de consoler et d’exciter celui qui vous écoute, c’est de lui montrer les vrais fidèles en possession du bonheur, et l’incrédule frappé d’un sort contraire. Mais pourquoi dit-il littéralement : « Noé, par la foi, ayant reçu une réponse ? » Comprenez « prédiction » ; car réponse et prophétie sont synonymes dans l’Écriture. Elle dit ailleurs : « Siméon avait reçu une réponse de l’Esprit-Saint » (Luc 2,26) ; et Paul demande dans le même sens : « Que dit la réponse divine ? » (Rom 11,4) Voyez, en passant, que le Saint-Esprit est Dieu : Dieu répond, mais l’Esprit Saint aussi et comme lui. Et pourquoi saint Paul a-t-il choisi ce mot pour Noé ? Afin de montrer dans cette « réponse » une prophétie. — Ayant reçu réponse de ce qu’on ne voyait pas encore », c’est-à-dire, au sujet du déluge ; par crainte et par précaution, « il construisit l’arche ». La raisonne lui suggérait point cette action. « Car les hommes épousaient des femmes, et les femmes des maris » ; le ciel était serein, rien n’annonçait l’événement, et cependant Noé craignit ; car, dit l’apôtre : « C’est par la foi que Noé, divinement averti et appréhendant ce qu’on ne voyait point encore, bâtit l’arche pour sauver sa famille ». Que veulent dire les mots suivants : « Et en la bâtissant, il condamna le monde ? » — Qu’il le montra digne du supplice, puisque la vue de cette construction ne put porter les hommes ni à s’amender, ni même à se repentir, « et il devint héritier de la justice qui naît de la foi », comprenez : Parce qu’il crut à Dieu, il se montra, juste et saint. Car cela est comme naturel à un cœur quai aime Dieu franchement et qui regarde par là même ses paroles comme tout ce qu’il y a de plus croyable au monde ; l’incrédulité fait tout le contraire. Il est évident que la foi opère la justice. Or, comme nous avons, nous, la prophétie de l’enfer, ainsi Noé avait-il aussi sa prophétie. Mais on se moquait de lui, alors ; on l’accablait de mépris et de railleries ; mais il n’y prêtait aucune attention. « C’est par la foi que celui qui reçut plus tard le nom d’Abraham, obéit, en s’en allant dans la terre qu’il devait recevoir en héritage ; c’est par la foi qu’il partit sans savoir même ou il allait ; c’est par la foi qu’il demeura dans la terre qui lui avait été promise, comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentés avec Isaac et qui devaient être avec lui héritiers de cette promesse (8, et 9) ». Quel modèle, dites-moi, Abraham put-il voir et, imiter ? Né d’un père idolâtre et gentil, n’ayant point entendu dé prophètes, il ne savait même où il allait. Volontiers les Hébreux devenus chrétiens avaient les yeux fixés sur ces patriarches, supposant qu’ils avaient, été comblés des biens de ce monde. Saint Paul montre qu’aucun d’eux n’a reçu la moindre chose, que tous furent absolument privés de ce genre de salaire ; que pas un ne trouva ici-bas sa récompense. Abraham, lui, sortit même de sa patrie et de ses foyers, et sortit sans savoir où il allait. Et qui s’étonnera du sort fait au père, lorsque ses fils habitèrent le monde aux mêmes conditions que lui ? Il ne vit pas s’accomplir la promesse, et toutefois ne se découragea point ; Dieu avait dit : « Je te donnerai cette terre, et à ta postérité ». (Gen 12,7) Abraham vit son fils toutefois y habiter précairement ; le petit-fils à son tour séjourna sur une terre étrangère, sans se troubler davantage. Abraham, pour sa part, pouvait s’attendre à cette vie nomade, puisque la promesse, embrassant sa postérité, ne devait à la rigueur avoir sa réalisation que dans l’avenir. Encore est-il vrai de dire que la promesse s’adressait aussi à lui : « A toi et à ta postérité », disait-elle, non pas à toi dans la personne de tes enfants, mais à toi et à eux. Et toutefois ni lui, ni Isaac, ni Jacob ne recueillirent le fruit de cette promesse. Jacob servit comme mercenaire ; Isaac dut subir plus d’un exil ; Abraham sortit de cette terre promise, d’où la crainte le chassait, il lui fallut recouvrer ses biens à main armée ; et il eût, d’ailleurs, perdu tout ce qu’il avait, si Dieu ne l’eût secouru. Cela vous explique pourquoi saint Paul a dit : « Abraham, et ceux qui devaient être avec lui héritiers de la promesse » ; et il marque mieux encore cette communauté de leurs épreuves, en ajoutant : « Tous ces saints moururent dans la foi, sans avoir reçu les biens que Dieu leur avait promis ». Deux questions se présentent naturellement à résoudre ici. Comment, après avoir dit que Dieu enleva Enoch, pour qu’il ne vit pas la mort, de sorte qu’on ne le trouva plus, l’apôtre ajoute-t-il ensuite : « Tous ces saints mouraient ? » Second problème : « Sans recevoir l’effet des promesses », dit-il ; et cependant il déclare que Noé reçut comme récompense le salut de sa famille, qu’Enoch fut enlevé de ce monde, qu’Abel parle encore ; qu’Abraham reçut une terre ; ce qui ne l’empêche pas de conclure que tous ces saints moururent sans avoir reçu l’effet des promesses de Dieu. Quelle est donc la pensée de saint Paul ? Il faut résoudre ces questions l’une après l’autre. « Tous », dit-il, « sont morts dans leur foi » ; l’expression « tous », ici, n’est pas absolue dans ce sens que pas un n’ait échappé à la mort ; elle signifie seulement, qu’à une exception près, tous en effet l’ont subie, tous ceux dont nous savons le trépas. Quant à la réflexion : « Sans avoir reçu « l’effet des promesses », elle est vraie de tout point ; la promesse faite à Noé, n’embrassait pas un lointain avenir. 2. Mais quelles sont les promesses de Dieu ? Isaac, en effet, et Jacob après lui, ont eu jusqu’à un certain point les promesses de la terre. Mais Noé, Enoch, Abel, quelles promesses virent-ils se réaliser ? C’est donc de ces trois derniers que l’apôtre dit qu’ils n’ont rien reçu. Et si même on veut qu’il leur attribue quelque récompense, n’en était-ce pas une que cette gloire dont Abel hérita, que cet enlèvement dont Enoch fut l’objet, que ce miracle par lequel Noé fut sauvé ? Mais tout ce bonheur, loin de remplir les engagements de Dieu, n’était qu’un faible salaire de leurs vertus, et comme un avant-goût des récompenses à venir. Dieu, en effet, dès l’origine du monde, se vit comme forcé, dans l’intérêt du genre humain, à se mettre à la portée des hommes, et à leur donner non seulement l’avenir, mais quelques biens présents. C’est dans le même dessein que Jésus-Christ disait à ses disciples : « Celui qui aura quitté maison, frères, sœurs, père et mère, recevra le centuple, et possédera la vie éternelle ». Et ailleurs : « Cherchez le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît ». (Mat 19,29 et 6, 33) Voyez-vous comment il nous donne ce faible surcroît, afin de ne pas nous décourager ? Ainsi les athlètes, pendant la durée de la lutte, reçoivent quelques rafraîchissements ; mais ils ne jouissent d’une trêve absolue et d’un repos complet que plus tard, lorsqu’ils ne vivent plus sous le régime, et qu’ils ont enfin droit à toute jouissance. Dieu aussi donne un peu en ce monde ; mais l’entier accomplissement de ses promesses est réservé à la vie future ; et saint Paul, pour nous enseigner cette vérité, s’est exprimé en ces termes : « Ces saints ne voyant et ne saluant que de loin les promesses divines ». Il nous fait entendre ici une réalisation mystérieuse de leurs vœux ; c’est-à-dire que ces saints ont reçu tout ce que Dieu leur annonçait pour l’avenir : la résurrection, le royaume des cieux et tous les biens que Jésus-Christ venant en ce monde nous a prêchés : voilà, selon l’apôtre, les vraies promesses. Tel est donc le sens de ce passage ; ou peut-être signifie-t-il seulement que sans avoir encore reçu tout l’effet des promesses divines, du moins ils sont partis de ce monde avec la confiance et la certitude de les recueillir. Or, la foi seule a pu leur suggérer cette confiance, puisqu’ils ne virent que de loin, selon saint Paul, les réalités même terrestres, dont quatre générations d’hommes les séparaient. Car ce n’est qu’après ce nombre écoulé de générations, qu’ils sortirent enfin de l’Égypte. Mais ils saluaient ces espérances, dit-il, et ils se réjouissaient. Telle était leur intime persuasion de cet avenir, qu’ils le saluaient : métaphore empruntée aux navigateurs, qui aperçoivent de loin le port désiré, et qui avant même d’entrer dans les eaux d’une ville cherchée longtemps, appellent cette cité et l’ont déjà conquise dans leurs désirs. « Ils attendaient, en effet, la cité bâtie sur un ferme fondement, et dont le fondateur et l’architecte est Dieu lui-même (10) ». Vous voyez que, pour ces grands saints, « recevoir », c’était seulement attendre, espérer avec pleine confiance. Si donc avoir confiance, c’est avoir reçu déjà, nous pouvons, nous aussi, recevoir. Bien que non encore en possession, ils voyaient déjà, par le désir, les promesses remplies. Pourquoi tous ces faits allégués ? Pour nous donner une sainte honte à nous : car ces patriarches avaient des promesses pour ce monde même, mais ils n’y prêtaient point attention et cherchaient la cité à venir ; tandis que nous, à qui Dieu ne cesse de parler de la cité d’en haut, nous cherchons celle d’ici-bas. Dieu leur a dit à eux : Je vous donnerai les biens présents. Mais bientôt il les a vus, ou plutôt eux-mêmes se sont montrés dignes de biens plus nobles, n’ayant pas même voulu se lier à ceux de la terre. Il me semble voir proposer à un sage certaines récompenses puériles, non qu’on veuille les lui faire agréer, mais pour lui donner occasion de montrer sa philosophie, parce qu’il demandera plus et mieux. L’apôtre a ainsi le dessein de nous montrer que les saints avaient à l’égard des choses terrestres, un si noble et si beau détachement, qu’ils ne voulaient pas même recevoir ce qu’on leur en offrait. Et c’est pourquoi leurs descendants les reçoivent, car eux, hélas ! sont dignes de la terre. Mais qu’est-ce que « la cité qui a des fondements solides ? » C’est-à-dire que les fondations de ce monde ne méritent pas ce nom, si on les compare avec ceux de la cité dont Dieu est le fondateur et l’architecte. Ciel ! quel admirable éloge de cette cité d’en haut ! « Sara eut aussi la foi (11) ». Exemple parfaitement choisi pour faire rougir les Hébreux, puisqu’ils ont montré un cœur plus petit et plus étroit que celui d’une femme. Mais, objecterez-vous, comment, elle qui a ri si malencontreusement, est-elle ici vantée comme fidèle ? Ce rire était, en effet, d’une infidèle ; mais sa crainte aussitôt prouva sa foi. « Je « n’ai pas ri », s’écria-t-elle ; ce désaveu montre la foi qui rentre dans son cœur, et en bannit l’incrédulité. Donc : « C’est aussi par la foi que Sara étant stérile, reçut la vertu de concevoir un enfant, et qu’elle le mit au monde, malgré son âge avancé ». Qu’est-ce que la vertu de concevoir ? C’est-à-dire qu’elle devint féconde, elle qui était déjà comme morte et qui était encore stérile. Il y avait deux obstacles : son âge, car elle était vieille ; sa complexion, car elle était stérile. « C’est pourquoi il est sorti d’un seul homme et qui était déjà mort, une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, et que les grains de sable sans nombre au bord de la mer (12) ». Ainsi cette multitude sortit d’un seul homme, d’après l’apôtre ; c’est dire que non seulement il rendit mère sa femme Sara, mais qu’elle le fut d’un nombre d’enfants tel que n’en produit pas le sein le plus fécond. Autant que d’étoiles, ajoute-t-il. Comment, alors, l’Écriture en a-t-elle fait souvent le dénombrement, elle qui disait : comme on ne peut nombrer les étoiles du ciel, ainsi votre postérité sera innombrable ? — Vous verrez ici ou bien un langage hyperbolique, ou bien une allusion à cette postérité réellement incalculable que la génération multiplie tous les jours. On peut dresser, en effet, la généalogie exacte d’une famille, mais de telle ou telle famille déterminée ; tandis que le dénombrement est impossible s’il s’agit de la race tout entière comparée aux étoiles. 3. Telles sont les promesses de Dieu ; telle est la facilité que nous avons d’en gagner la réalisation. Or, si ce qu’il a promis comme par surcroît est cependant si admirable, si magnifique et si splendide, de quelle nature seront les biens dont ceux-ci ne sont que le faible accessoire et comme la surabondance ? Quel bonheur est plus grand que d’acquérir ces biens parfaits, et quel malheur plus grand que de les perdre ? Un banni, rejeté du sol de sa patrie, un malheureux déshérité, font pitié à tous les hommes : mais celui qui est déchu du ciel, et de tous les biens que le ciel nous garde, n’a-t-il pas droit d’être pleuré avec des torrents de larmes ? Hélas ! non ! Il ne mérite point nos pleurs ! On en verse sur la victime de malheurs involontaires ; mais pour celui qui s’y précipite lui-même, par l’abus coupable de son libre arbitre, il mérite plus que nos larmes ; il lui faut nos lamentations et un deuil sans fin, car Notre-Seigneur Jésus-Christ a pleuré Jérusalem, bien qu’elle fût ingrate et impie ; et nous aussi, nous sommes dignes de gémissements sans fin, de lamentations sans mesure. Et quand même l’univers nous prêterait ses rochers, ses arbres, ses plantes, ses animaux terrestres et aériens ; quand le monde entier, pour mieux dire en un mot, emprunterait des millions de voix et pleurerait sur nous qui sommes déchus de si grands biens, non, le deuil du monde, cette lamentation universelle, ne serait pas à la hauteur d’une telle infortune ! Quel langage si sublime, en effet, quelle intelligence pourrait expliquer ce bonheur, cette puissance, cette volupté, cette gloire, cette joie, ces splendeurs que « l’œil de l’homme n’a point vues, que son oreille n’a pas entendues, que son cœur n’a jamais soupçonnées, et que cependant Dieu a préparées à ceux qui l’aiment ». (1Co 11,9) L’Écriture, qui parle ainsi, ne dit pas seulement que cette félicité surpasse notre intelligence, mais que jamais personne n’a pu concevoir les biens que Dieu réserve à ses amis. Et, de fait, de quelle nature ineffable ne doivent pas être des biens que Dieu même veut préparer et créer ? Si, aussitôt après nous avoir faits, antérieurement à toute bonne action de notre part, il daignait accorder à notre nature humaine tant de grâces, le paradis, la familiarité de ses entretiens, l’immortalité et la, promesse d’une vie bienheureuse et sans aucun chagrin ; que ne donnera-t-il pas à ceux qui pour son service auront fait tant de choses, soutenu vaillamment tant de combats et de souffrances ? Pour nous, en effet, il n’a pas épargné son Fils unique, il l’a livré pour nous à la mort. Si donc il a daigné nous honorer de tant de faveurs, alors que nous étions ses ennemis, quelle grâce nous refusera-t-il, une fois son amitié reconquise ? Que ne donnera-t-il pas, après nous avoir réconcilié avec lui ? pieu est si riche, et toutefois il ambitionne et désire de gagner notre amitié : et nous bien-aimés frères, nous n’avons point ce désir ! Que dis-je, Nous ne désirons pas ? Ah ! nous avons, moins que Dieu même, la volonté de conquérir le bonheur qu’il nous offre. Lui, par des actes inouïs de bonté, a fait preuve de son bon vouloir ; et nous, quand il y va de tout nous-même, nous ne savons pas mépriser un peu d’or, lorsque Dieu pour nous a donné son propre Fils. Profitons, enfin, comme il le faut, de ce divin amour ; exploitons cette adorable amitié ! « Vous êtes mes amis », nous dit-il, « si vous faites ce que je vous prescris ». (Jn 15,14) Grand Dieu ! de vos ennemis, séparés de vous par la distance de l’infini, et que vous surpassez d’une manière incomparable, vous faites des amis et vous leur en donnez le nom ! Pour une amitié pareille, que ne devrions-nous pas souffrir volontiers ? Et pourtant nous bravons les dangers pour gagner une amitié humaine, lorsque, pour, celle de Dieu, nous ne dépensons pas même notre argent ! Oui, je le répète, notre état mérite les pleurs, le deuil, les gémissements, les lamentations, les sanglots ! Déchus de notre espérance, tombés de notre rang sublime, nous nous montrons indignes de l’honneur que Dieu nous a fait. Oublieux et ingrats, après tant de faveurs, dépouillés de tous nos biens par le démon, nous que le Seigneur avait élevés jusqu’au rang d’enfants, de frères, de cohéritiers, nous sommes en tout semblables à ses ennemis les plus outrageux. Quelle consolation ou espérance pourra nous rester encore ? Dieu nous appelle au ciel : et, spontanément, nous nous précipitons en enfer. Mensonge, vol, adultère se répandent sur cette terre. Le sang est versé sur le sang. Des crimes se commettent pires encore que l’assassinat. En effet, que d’opprimés, que de malheureux si tristement ruinés par l’avarice de leurs frères, qui choisiraient volontiers mille morts plutôt que ces excès de misère, et qui déjà se seraient réfugiés dans le suicide, si la crainte de Dieu ne les avait retenus, tant ils désirent se donner le coup fatal ! De tels crimes ne sont-ils pas pires que le sang versé ? « Malheur à moi », disait le Prophète, « l’homme pieux a disparu de la terre, et parmi tous les hommes il n’en est plus un seul qui fasse le bien ! » (Michée, 7,2) Jetons ainsi sur nous-même ce cri d’alarme et de douleur ; mais vous, mes frères, aidez-moi à gémir. Peut-être quelques-uns n’ont-ils encore que le rire à nous opposer. Oh ! alors redoublons nos lamentations, en rencontrant parmi nous cette folie, cette démence furieuse, qui ignore jusqu’à son délire, et nous fait rire encore de ce qui devrait nous faire gémir ! « O homme ! la colère de Dieu se manifeste sur toute impiété et injustice des hommes ! Dieu viendra manifestement : le feu marchera devant lui, et la tempête horrible le précédera. Un feu devant sa face brillera et enflammera autour de lui tous ses ennemis. Le jour du Seigneur sera comme une fournaise ardente ». (Rom 1,18 ; Psa 50,3 et 46, 3) Et personne ne réfléchit à ces menaces, et des oracles si redoutables sont méprisés comme des fables ; personne, qui veuille les entendre ; et tous s’accordent pour en rire et s’en moquer. Par quelle voie pourrons-nous les éviter, cependant ? Par où trouver notre salut ? Nous sommes compromis, nous sommes perdus, vains jouets désormais de nos ennemis, moqués à la fois et des païens et des démons ! Satan, à l’heure qu’il est, relève la tète, il bondit, il triomphe, il s’applaudit, tandis que les anges commis à notre garde sont accablés de tristesse. Personne qui se convertisse : nous perdons ici nos peines, puisqu’à vos yeux nous sommes des charlatans. 4. L’heure est venue par conséquent d’apostropher le ciel, puisque personne n’écoute plus notre voix : il nous faut faire appel aux éléments : « Ciel, écoutez ; terre, prête l’oreille ! car le Seigneur a parlé ». (Isa 1,2) O vous qui n’êtes pas encore engloutis, donnez la main, offrez le bras à tant d’infortunés ; vous dont l’intelligence est saine encore, secourez tant de gens perdus par leur ivresse ; sages, secourez les êtres en démence ; cœurs fermes et solides, n’oubliez pas les âmes ballottées par leurs passions. Je vous en conjure, sacrifiez tout au salut de cet ami pécheur ; et que vos réprimandes et vos supplications n’aient qu’un but, son intérêt. Quand la maladie envahit une maison, les esclaves mêmes dominent leurs maîtres atteints de la fièvre ; tant qu’elle est là, en effet, troublant les âmes et menaçant les vies, toute la troupe de serviteurs présents à ce spectacle ne reconnaît plus la loi du maître au détriment du maître. Convertissons-nous, je vous en supplie : guerres de chaque jour, inondations, morts de tous côtés menaçantes et sans nombre, la colère de Dieu, enfin, nous environne de toutes parts. Et l’on nous voit aussi calmes, aussi exempts de crainte, que si nous étions agréables au souverain Maître ! Nos mains sont toutes et toujours disposées à s’enrichir par l’avarice ; aucune n’est prête à secourir par charité ; tous acceptent le rôle de ravisseur, aucun celui de défenseur. Chacun n’a que l’idée fixe d’augmenter ses richesses ; aucun, la pensée de venir en aide à l’indigent. Tous n’ont qu’une crainte et la formulent ainsi : Nous ne voulons pas être pauvres ! mais personne ne tremble ni ne frissonne, de peur de tomber en enfer. Voilà ce qui mérite nos lamentations, ce qu’on ne saurait trop accuser, trop blâmer ! Je ne voulais pas vous tenir ce langage ; mais la douleur m’y force. Oui, pardonnez à cette douleur qui, malgré moi, me fait parler contre mon cœur. Je vois des menaces terribles, des malheurs auxquels on ne peut apporter de consolation ; les maux qui nous ont envahis sont au-dessus de tout soulagement humain : nous sommes perdus ! « Qui donnera de l’eau à ma tête, et à mes yeux une source de larmes » (Jer 9,1), pour pleurer dignement ? Oui, pleurons, mes frères, pleurons et gémissons. Il en est peut-être qui disent : Il ne nous parle que de lamentations, il ne veut que des larmes ! Ah ! c’est bien malgré mon cœur, croyez-le ; c’est bien malgré mon cœur ; je voudrais plutôt vous donner continuellement l’éloge et les louanges ! Mais c’est maintenant le temps des pleurs ! Et ce n’est pas le gémissement qui est pénible, ô mes bien-aimés ; c’est plutôt qu’on commette ce qui mérite le gémissement. Ce ne sont pas les larmes qu’il faut éviter, mais les actions qui méritent les larmes. Ne soyez pas punis, et je cesse de gémir ; ne mourez point, et mes larmes s’arrêtent. Mais quoi ! devant un cadavre vous demandez à tous un tribut de pitié, vous appelez cruels ceux qui ne gémissent point, et vous voulez que je ne pleure pas une âme qui périt ! Mais puis-je être père sans pleurer ? car je suis votre père, plein de bon vouloir et d’amour. Écoutez ce cri de Paul : « Mes petits enfants, que je mets au monde dans la douleur ! » (Gal 4,19) Quelle mère dans l’enfantement pousse des cris plus douloureux ? Plût à Dieu que vous puissiez voir ce feu qui me dévore ; vous avoueriez que je suis brûlé par le chagrin, tout autant qu’une mère ou qu’une épouse jeune encore, et veuve avant le temps ! Celle-ci pleure moins son époux, un père pleure moins son fils, que je ne gémis sur cette multitude des nôtres chez lesquels je n’aperçois aucun progrès dans le bien. On n’entend retentir que calomnies ou médisances cruelles. Lorsque chacun devrait uniquement se faire un devoir de servir Dieu, on entend dire : Parlons mal d’un tel et d’un tel ; de celui-ci encore qui n’est pas digne d’appartenir au clergé, tant sa conduite est honteuse et déshonorante. Il nous faudrait déplorer nos péchés personnels, et nous jugeons les autres ; lorsque nous n’aurions pas ce droit, quand même nous serions purs de tout péché. Car, dit l’apôtre, « qui donc vous distingue ? Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu ? Et si vous l’avez reçu, comment vous en glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez pas reçu ? » (1Co 4,7) Et vous, comment jugez-vous votre frère, étant vous-même couvert de plaies sans nombre ? Quand vous aurez répété de lui : C’est un méchant, un pervers, un scélérat, ramenez votre pensée sur vous-même ; sondez-vous, examinez-vous avec soin, et vous regretterez ce que vous aurez dit. Car aucune exhortation au monde, non, aucune ne vaut le souvenir de vos péchés. Si nous pratiquons au reste ces deux — points, nous pourrons gagner les biens promis, nous pourrons nous laver et nous purifier. Ayons seulement bien soin d’y penser et de porter là tous nos efforts, mes bien-aimés frères ; livrons-nous en cette vie à la sainte douleur de l’âme, afin d’éviter dans l’autre l’inutile douleur du supplice ; ainsi nous jouirons du bonheur éternel, d’où seront bannis la douleur, le deuil, le gémissement ; ainsi nous atteindrons les biens impérissables qui surpassent toute intelligence humaine, en Jésus-Christ Notre-Seigneur à lui soit la gloire, aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.Hébreux 11:13
HOMÉLIE XXIV.
TOUS CES SAINTS SONT MORTS DANS LA FOI, N’AYANT POINT REÇU LES BIENS PROMIS, MAIS LES VOYANT ET COMME LES SALUANT DE LOIN, ET CONFESSANT QU’ILS ÉTAIENT ÉTRANGERS ET VOYAGEURS SUR CETTE TERRE. (XI, 13-17)Analyse.
1 et 2. L’orateur, contre son ordinaire, commence par une instruction morale, bien qu’il doive finir encore par une homélie de même espèce. — Différence entre les saints et nous ; notre attachement à la terre ; nos vices, condamnés même par nos complices. — Détachement et vertus d’Abraham, d’Isaac et de surtout en face de notre lâcheté qui ne sait ni vivre ni mourir. — En quel sens Dieu s’appelle le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. — Magnifique développement de ce mot « leur Dieu ».
3. La persévérance est nécessaire si nous ne voulons entendre le terrible nescio vos. — Elle l’est tellement que les prêtres, les évêques même, sans la sainteté personnelle, doivent plus que personne, redouter ce terrible arrêt. — Moyen de persévérance et de conquête pour la vertu. Se proposer d’en gagner une par mois, et aller de l’une à l’autre, pas à pas, avec humilité et courage.
1. La première vertu, toute la vertu consiste à vivre dans ce monde comme des hôtes d’un jour et des étrangers, sans nous mêler aux affaires de ces basses régions, en nous détachant de ce monde, comme d’un pays inconnu, semblables à ces bienheureux dont il est écrit : « Ils erraient vagabonds, couverts de peaux de chèvres, indigents, affligés, persécutés, eux dont le monde n’était pas digne ». (Heb 11,37) Ils se déclaraient ainsi étrangers et simples passagers de la vie. Paul, se servant d’une expression bien autrement énergique, ne se considérait pas seulement comme passant et étranger ici-bas, mais comme mort à ce monde déjà mort pour lui. Oui, disait-il, « le monde est crucifié pour moi ; et je suis crucifié pour le monde ». (Gal 6,14) Nous faisons tout le contraire. Toute notre conduite ici-bas prêterait à croire que nous sommes citoyens de la terre ; nous travaillons comme si nous y étions fixés pour toujours. Les justes n’étaient, pour le monde, que des passagers, que des morts, tandis que vivant pour le ciel, ils réglaient leur conduite en conséquence ; mais nous, en revanche, nous sommes pour le monde ce qu’ils étaient pour le ciel ; nous sommes pour le ciel ce qu’ils furent pour le monde. C’est pourquoi l’on peut dire que nous sommes morts, puisque nous renonçons à la vie véritable pour nous attacher à cette vie éphémère d’ici-bas. Voilà ce qui attire sur nous la colère de Dieu : il nous proposait de jouir des biens célestes, et nous n’avons pas même voulu nous détacher des biens terrestres. Semblables à ces misérables vers qui changent de lieu sans jamais quitter la boue, nous allons de terre en terre, nous ne voulons pas même sortir un instant de cette fange, et nous soustraire aux affaires humaines. On nous croirait ensevelis dans le sommeil, la léthargie ou l’ivresse, tant notre œil s’effraie en s’ouvrant au jour. Comme ces gens qu’un doux sommeil retient dans leur lit d’abord toute la nuit, puis une partie du jour, sans qu’ils rougissent de donner au sommeil et à la paresse le temps du travail et de l’étude, de même nous, lorsque le jour approche déjà, que la nuit s’en va, ou plutôt le jour (« Travaillez », est-il dit, « tant qu’il fait jour) », nous faisons en plein jour les œuvres de la nuit, nous dormons, nous rêvons, nos visions nous charment, les yeux de notre corps et de notre âme se tiennent fermés nous parlons à l’aventure et même imprudemment ; nous resterions insensibles, quand bien même on nous plongerait un fer dans le sein, quand on pillerait tous nos biens, quand on mettrait le feu à notre maison. Il a plus : nous n’attendons pas que d’autres nous causent ces maux, nous nous les faisons nous-mêmes. II ne nous coûte rien de nous piquer, de nous frapper ; de nous étendre honteusement et à plat ventre, de nous dépouiller de tout honneur et de toute estime ; nous n’avons pas même la précaution de cacher nos hontes, ni de permettre qu’ors les cache ; nous vivons en pleine turpitude, exposés aux rires et aux outrages de ceux qui nous voient ou qui nous approchent. Car ignorez-vous que les gens pervers eux-mêmes se moquent de ceux qui leur ressemblent, les condamnent ? Dieu nous a donné, en effet, la raison, juge ferme et incorruptible, même en ceux qui sont tombés dans les derniers bas-fonds du vice ; c’est pourquoi les méchants se condamnent eux-mêmes ; et si par hasard on les appelle du nom trop honteux qu’ils méritent, on les voit rougir, sentir l’outrage, et prétendre qu’on les insulte. Ainsi, même chez eux, les : paroles, sinon les actes, condamnent leur conduite au tribunal de leur conscience ; je dirai même que leurs actes en font l’aveu : rien qu’en se couvrant de ténèbres et de secret pour faire le mal, ils montrent clairement ce qu’ils pensent de leur triste vie. C’est que le vice, en effet, est si manifestement condamnable, que tous, même ceux qui s’y livrent, en sont les accusateurs. La vertu, au contraire, est un bien si noble, que ceux-là même l’admirent, qui n’ont pas le cœur de la pratiquer. Le libertin fera l’éloge de la chasteté ; l’avare condamnera l’injustice ; l’homme colère admirera la patience, et blâmera comme un, vice le ressentiment ; le débauché condamne la débauche. — Mais, dira-t-on, comment expliquer qu’on s’abandonne au vice ? — Par excès de lâcheté, mais toujours avec la pensée qu’on ne suit pas la bonne voie. Autrement on ne rougirait pas de son œuvre, on ne la désavouerait pas, quand un autre vous accuse. N’a-t-on pas vu de ces esclaves du crime, ne pouvoir supporter le déshonneur, et se suicider ? tant est profond en nous ce témoignage intime du bon et de l’honnête ! tant le bien moral est plus brillant que le soleil, tandis que son contraire est tout ce qu’il y a de plus repoussant ! 2. Les saints étaient des passants et des étrangers : comment cela ? En quel endroit Abraham fait-il cet aveu ? Il a dû le faire, si l’on en juge par sa vie. Mais David l’a exprimé formellement pour lui ; écoutez-le : « Je suis un passager et un étranger, comme tous mes pères ». (Psa 39,13) Au reste ces patriarches qui habitaient sous des tentes, qui achetaient jusqu’à leur sépulcre, étaient bien des hôtes et des étrangers, n’ayant pas même un lieu pour ensevelir leur famille. Mais quoi ! se disaient-ils étrangers pour la Palestine seulement ? Non, mais aussi pour le monde entier. Et c’était vrai : car ils ne voyaient, sur toute la terre, rien de ce qu’ils désiraient, mais rien que des objets absolument étrangers à leurs yeux. Ils voulaient, eux, pratiquer la vertu ; ils ne trouvaient dans ce monde que le vice partout régnant. Tout ici-bas leur paraissait étranger et inconnu. Point d’amis ; point d’alliés, à part quelques parents. Comment encore étaient-ils les hôtes et non les habitants du siècle ? C’est qu’ils n’avaient aucun souci des choses d’ici-bas, et qu’ils montraient par leurs paroles et leurs actions ce détachement parfait. Par exemple, Dieu dit à Abraham : Abandonne cette terre qui semble être ton pays, et viens dans un pays étranger (Gen 12,1) ; et lui, sans donner le baiser d’adieu à ceux de sa famille qu’il laissait, quitte sa patrie comme s’il allait quitter une terre étrangère. Dieu lui dit : Immole-moi ton fils (Gen 22,2), et il l’offrit comme s’il n’avait pas eu de fils, et il en fit l’oblation, comme si lui-même n’avait pas été revêtu de notre nature. Sa bourse appartenait à ceux qui s’approchaient de lui ; la fortune était pour lui comme rien ; il cédait aux autres la première place ; se jetait lui-même dans les dangers, souffrait des maux infinis il ne bâtissait pas des maisons splendides, ne cherchait pas les délices, n’avait aucun souci du vêtement ni de toutes les vanités du siècle. Mais il faisait tout pour la cité d’en haut. On le voyait pratiquer l’hospitalité, l’amour de ses frères, l’aumône, la patience, le mépris des richesses, de la gloire et de toutes les choses présentes. Son fils partageait ses vertus : poursuivi, attaqué à main armée, il cédait, il abandonnait la contrée, s’y regardant comme sur la terre d’autrui ; car les étrangers souffrent tout, comme n’étant point du pays. Lui ravissait-on son épouse ? Il supportait cette injure, comme étranger encore il réservait son ardeur pour toutes les choses célestes, déployant à chaque heure la modération, le respect de lui-même, la continence. Devenu père, en effet, il cessa de voir son épouse, qu’il avait choisie, d’ailleurs, lorsqu’il n’avait déjà plus la vigueur de la jeunesse, montrant ainsi qu’en contractant mariage, il avait obéi, non pas à la passion, mais au désir de servir à la promesse de Dieu. Que dirons-nous de Jacob ? ne demandait-il pas uniquement le pain et le vêtement, qui sont bien le nécessaire des passants pauvres, des plus pauvres même parmi eux ? Poursuivi et persécuté, ne cédait-il pas ? Ne fut-il pas nécessaire ? Ne souffrit-il pas à l’infini dans sa pérégrination vagabonde ? Par cette résignation à souffrir, les patriarches montraient assez qu’ils cherchaient une autre patrie. Mais, ô ciel ! Quel triste contraste ! Ils étaient comme la mère qui enfante dans la douleur, désireux de partir d’ici et de revenir à leur vraie patrie ; et nous, air contraire, à la première fièvre, oubliant tout, éplorés commodes petits enfants, nous craignons la mort, et nous méritons vraiment d’être ainsi faibles et lâches. En effet, bien loin de vivre ici comme les hôtes d’un jour, bien loin de nous hâter comme marchant à la patrie ; nous avons l’air d’aller au supplice, nous sommes dans la douleur, parce que nous n’avons pas usé comme il faut des choses de ce monde, parce que nous avons renversé l’ordre. Aussi pleurons-nous, quand il faudrait nous réjouir ; aussi tremblons-nous, comme des assassins, comme des chefs de brigands, qui, prêts à paraître en jugement, se rappellent leurs forfaits et qui en partant, craignent et frissonnent d’épouvante. Tels n’étaient pas les saints, mais ils avaient hâte d’arriver à leur fin, mais Paul gémissait de l’attendre. Écoutez sa parole : « Nous qui sommes dans cette tente du corps, nous gémissons sous son poids ». (2Co 5,4) Tel était Abraham et ses saints compagnons dans la vie : étrangers, selon l’apôtre, sur toute la terre, « ils cherchaient la pairie ». Et quelle patrie ? Celle qu’ils avaient quittée. Non. « Qui les empêchait, en effet, d’y revenir » et d’y garder leur droit de cité ? « Ils cherchaient celle qui est dans les cieux ». Ils avaient hâte de sortir d’ici, et ce sentiment les rendait si agréables à Dieu, « qu’il ne rougissait pas de s’appeler leur Dieu ». Ciel ! quelle dignité ! « Il lui fut agréable de s’appeler leur Dieu ». Grand apôtre, que dites-vous ? Il s’appelle le Dieu du ciel et de la terre, et vous avez montré comme un titre de grandeur pour lui qu’il ne rougit pas de s’appeler leur Dieu ? Grand honneur, certes, honneur bien grand pour eux, et qui nous prouve leur grande béatitude aussi ! Comment ? C’est qu’on l’appelle Dieu du ciel et de la terre, comme on le nomme le Dieu des nations, parce qu’il est de toutes choses l’auteur et le créateur ;-mais ce nom est appliqué aux saints patriarches dans un autre sens : « Leur » Dieu, il l’est comme on dirait « leur » meilleur ami. Je veux vous rendre cette vérité évidente par un exemple. Voyez ce qui se passe dans les grandes et riches maisons. Leur personnel est souvent commandé par quelques serviteurs choisis parmi les autres, qui sont en grande estime, administrent tout à leur gré, jouissent de la pleine confiance de leur maître, et celui-ci emprunte leur nom. Vous en trouverez plusieurs qui acceptant cette dénomination ; que dis-je d’ailleurs ? Comme on pouvait désigner le Seigneur non seulement sous le nom de Dieu des nations, mais de Dieu de toute la terre, en ce sens aussi on pouvait l’appeler le Dieu d’Abraham. Mais vous ne savez pas quelle dignité cache un tel nom, parce que, hélas ! nous ne savons pas acquérir un semblable honneur. De même, en effet, qu’aujourd’hui le Seigneur est appelé le Dieu de tous les chrétiens, et que ce nom, malgré sa généralité, est bien trop honorable encore pour notre indignité, pensez au moins quelle est la grandeur d’un personnage, quand le Seigneur est appelé son Dieu, le Dieu de lui seul ! Or, le Dieu du monde entier ne rougit pas de s’appeler le Dieu de ces trois patriarches, parce qu’en effet ces trois saints avaient à eux seuls autant de valeur, je ne dis pas que ce monde terrestre seulement, mais qu’une infinité de mondes comme le nôtre ! « Car », dit le Sage, « un seul homme qui fait la volonté de Dieu est meilleur que dix mille impies ». (Sir 16,3) : Maintenant, qu’ils s’appelassent des passants dans le sens relevé que j’ai dit, la chose est évidente. Au reste, accordons un instant qu’ils se donnaient ce titre simplement parce qu’ils habitaient un pays étranger. Mais alors répondez à David. N’était-il pas, celui-ci, roi et Prophète ? ne vivait-il pas dans sa patrie ? Pourquoi donc dit-il : « Je ne suis qu’un hôte et un étranger ? » Comment expliquer ces noms ? Et il ajoute : « Comme tous mes pères ». Ceux-ci, vous le voyez donc, étaient des étrangers aussi. C’est comme s’il affirmait : Nous avons une patrie, ruais ce n’est pas la patrie véritable. — Où donc êtes-vous un passant ? — Sur la terre ; lui comme eux, eux comme lui. 3. Soyons donc, nous aussi, comme des passagers en ce monde d’un jour, afin que Dieu ne rougisse pas de s’appeler notre Dieu. Car il a honte d’être appelé le Dieu des méchants ; autant il est peiné d’être leur Dieu, autant il se glorifie d’être celui d’enfants honnêtes, bons, vertueux. Ne refusons-nous pas de nous laisser appeler les maîtres de serviteurs méchants ? Oui, nous les désavouons, et si l’on vient nous dire : Tel individu a commis d’innombrables méfaits, ne serait-il pas votre domestique ? — Un « non » énergique est notre réponse ; nous repoussons ce titre comme un outrage, parce qu’entre serviteur et maître, les rapports trop intimes et trop fréquents, font rejaillir sur l’un le déshonneur de l’autre : combien plus notre Dieu devra suivre cette même conduite ! Les saints patriarches avaient une si noble conduite, étaient si confiants en Dieu et si sincères, que le Seigneur, loin de rougir d’emprunter leurs noms, disait pour se désigner lui-même : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». (Exo 3,6) Ah ! soyons, nous aussi, mes frères, de ces étrangers dans le monde, de peur que Dieu ne rougisse de nous, oui, qu’il n’en rougisse, hélas ! jusqu’à nous livrer aux flammes de l’enfer. Ainsi furent indignes de lui ceux qui disaient « Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom ? n’avons-nous pas fait en votre nom maints prodiges ? » (Mat 7,22) Or, écoutez la réponse de Jésus : « Je ne vous connais pas ! » C’est, au reste, la réponse que feraient aussi les maîtres ordinaires qui verraient s’approcher d’eux tels ou tels serviteurs méchants ; ils les repousseraient comme le déshonneur même. — Je ne vous connais pas, dira le Seigneur. — Mais comment punissez-vous ceux que vous ne connaissez pas, ô mon Dieu ? — Je ne vous connais plus, ai-je dit ; en d’autres termes, je vous renie, je vous renvoie ! A Dieu ne plaise que nous entendions jamais cet anathème terrible et mortel ! Si des hommes qui chassaient les démons et avaient le don de prophétie, se virent reniés pour n’avoir pas mis leur conduite en harmonie avec leurs paroles, combien plus Jésus-Christ nous reniera-t-il, nous qui n’avons rien de ces grâces extraordinaires ? Mais, direz-vous, comment est-il possible d’être ainsi renié après avoir prophétisé, fait des miracles, chassé des démons ? — C’est que vraisemblablement plus tard ils s’étaient pervertis et dépravés, de sorte que leurs vertus précédentes leur devinrent inutiles. Car il nous faut avoir non seulement des commencements irréprochables, mais une fin plus sainte et plus belle encore. L’orateur, dites-moi, n’a-t-il pas soin de réserver pour la fin de son discours, les traits les plus brillants, afin de se retirer couvert des applaudissements de l’auditoire ? Le gouverneur d’une ville ne veut-il pas aussi terminer son administration par des faits glorieux ? Ne faut-il pas que l’athlète se montre de plus en plus grand dans la lutte, et qu’il triomphe jusqu’à la fin, puisque, si, après avoir vaincu tous ses autres adversaires, il l’est enfin lui-même par le dernier, toutes ses victoires deviennent inutiles ? Et quand un pilote a traversé la vaste mer, s’il vient échouer au port, ne perd-il pas tout le fruit de ses peines antérieures ? Un médecin n’a-t-il pas tout perdu, si après avoir sauvé son malade, en lui administrant le dernier médicament, il lui apporte la mort ? Ainsi dans la carrière de la vertu, il faut mettre la fin d’accord avec le commencement, le début avec le terme, ou bien périr absolument, et perdre le prix comme ces écuyers qui, entrés en lice avec gloire, avec élan, avec orgueil, perdent courage en approchant du but. Voilà comme on se prive de la palme, et comme à la fin le roi ne vous connaît pas. Écoutons ceci, nous tous qui aimons l’argent, puisque c’est la passion la plus désordonnée, « puisque l’amour des richesses est la source de tous les maux ». (1Ti 6,10) Écoutons donc, nous qui voulons toujours accroître, élargir nos propriétés ; entendons ces avis, et brisons avec le désir d’amasser toujours ; sous peine d’entendre, comme ces malheureux damnés, l’anathème du désaveu de Dieu. Prenons garde, ouvrons aujourd’hui nos oreilles pour ne pas les ouvrir trop tard alors. Écoutons avec crainte aujourd’hui, pour ne pas écouter avec le châtiment alors, ce redoutable arrêt : « Retirez-vous de moi, je ne vous ai jamais connus » (Mat 7,23), lors même que vous faisiez des prophéties et que vous chassiez les démons. L’Écriture, au reste, nous fait entendre aussi très-probablement que certains prédicateurs comme ceux-là-, menaient dès le début une vie criminelle ; dans les commencements du christianisme, la grâce opérait même par d’indignes ministres. Si elle a opéré en effet par Balaam, combien plutôt, dates l’intérêt de ceux qu’ils devaient gagner, Dieu daigna employer d’indignes instruments. Toutefois, ni les miracles, ni les prodiges ne purent leur éviter le supplice. Et c’est pourquoi, en vain un mortel aurait été revêtu de la dignité sacerdotale, en vain serait-il parvenu aux plus hauts sommets de la hiérarchie, en vain la divine grâce l’aurait consacré par l’imposition des mains pour répartir toutes les faveurs de Dieu sur ceux qui ont besoin de la défense et de la protection céleste ; lui aussi devrait entendre un jour : Je ne t’ai jamais connu, pas même au jour où ma grâce opérait par toi ! Ciel ! quelle redoutable enquête sur la pureté de conduite doit se faire dans l’autre vie ! Comme, à elle seule, cette pureté suffirait pour nous ouvrir le royaume des cieux ! comme au contraire, lorsqu’elle manque, c’est assez pour que nous soyons livrés au supplice, quand bien même nous pourrions montrer par milliers les prodiges et les miracles. Il n’est rien, pour combler de joie le cœur de Dieu, comme une conduite de vie irréprochable. Il ne dit pas : « Si vous m’aimez », faites des prodiges ; mais quoi ! que dit-il ? « Observez mes commandements ». (Jn 14,15) Et ailleurs : « Je vous appelle mes amis », non pas quand vous chassez les démons, « mais si vous gardez mes paroles ». (Jn 15,10) Les miracles sont un pur don de Dieu, les vertus sont à la fois dons de Dieu et œuvres de notre bon vouloir et de notre application. Empressons-nous de gagner l’amitié de Dieu, et ne persévérons pas dans son inimitié. Voilà ce que nous ne cessons de vous dire ; voilà un avis que nous nous adressons toujours à nous comme à vous-mêmes ; mais tous nos efforts sont stériles. Et c’est pourquoi je crains. Volontiers j’aurais gardé le silence, pour ne pas augmenter encore vos dangers. Car toujours entendre et ne jamais pratiquer, c’est irriter Dieu. Mais, si je me tais, je dois redouter un autre danger de mon silence ; puisque le ministère dé la parole m’a été confié. Que ferons-nous donc pour être sauvés ? Commençons le travail de la vertu, pendant que nous avons le temps. Divisons ce saint travail des vertus à acquérir, comme le laboureur fait pour les travaux des champs. Attaquons, durant ce mois, l’esprit de médisance et d’outrage ainsi que l’injuste colère ; imposons-nous une loi, disons : Aujourd’hui nous ferons chrétiennement telle œuvre. Dans un autre mois, formons-nous à la patience ; dans un troisième, pratiquons telle autre vertu, et quand nous l’aurons conquise jusqu’à en posséder l’habitude, abordons une vertu nouvelle ; toujours, comme à l’école, conservant l’acquis et gagnant tous les jours. Après cette conquête, abordons celle du mépris de l’argent. Il faudra commencer par désaccoutumer nos mains de l’avarice et de la cupidité, pour les dresser ensuite à faire l’aumône. N’allons pas, en effet, confondre au hasard le vice et la vertu, jusqu’à faire servir les mêmes mains au vol et à la charité. Cette vertu étant gagnée, allons à une autre, et toujours ainsi que l’une nous mène à l’autre. « Que les choses « honteuses, les discours ineptes ou boutons ne « soient pas même nommés parmi vous ». (Eph 5,4) Ne cessons pas de progresser dans le bien. Il ne faut, pour cela, ni dépense, ni fatigue, ni sueur : il suffit de vouloir, et tout est fait. Il n’est point nécessaire d’entreprendre un long voyage, ni de traverser une mer immense ; il n’est besoin que d’un peu d’application, d’un peu de ferveur. Ainsi l’on impose un frein à sa langue et l’on prévient des paroles maladroites et méchantes ; ainsi l’on déracine de son âme, la colère, l’impureté, la prodigalité, la cupidité, les parjures, les serments inutiles et continuels. Si nous cultivons ainsi le champ de notre cœur, arrachant d’abord les épines, et jetant ensuite la semence céleste, nous pourrons conquérir les biens promis. Puissions-nous les gagner tous par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.Hébreux 11:18
HOMÉLIE XXV.
C’EST PAR LA FOI QU’ABRAHAM OFFRIT SON FILS ISAAC, LORSQUE DIEU LE VOULUT TENTER, ET QU’IL LUI OFFRIT SON FILS UNIQUE, LUI QUI AVAIT REÇU LES PROMESSES DE DIEU. (CHAP. 11,17-19)Analyse.
1. L’orateur, suivant à la lettre trois phrases de saint Paul, fait ressortir avec éclat la foi d’Abraham, foi dans sa vocation, foi dans le sacrifice d’Isaac.
2. Source de tous les biens, la vertu nous met au-dessus de tons les maux : chrétiennement parlant surtout, il vaut mieux souffrir une injustice que de la commettre.
3. La vérité nous enseigne le respect de notre dignité. — C’est s’abaisser que de répondre à une injure.
4. Le respect de notre dignité nous défend de pactiser avec un chrétien criminel ; nous ne devons pas même accepter sa table elle est souillée. — Idées neuves et hardies.
1. Elle est grande, en effet, la foi d’Abraham. Jusqu’ici Abel, Enoch, Noé, n’ont eu qu’à combattre leur raison, n’ont dû abaisser et vaincre que le raisonnement humain. Abraham, au contraire, doit non seulement triompher de toutes les raisons que suggère à l’homme son intelligence, mais montrer une foi plus étonnante encore. Pour lui, les promesses de Dieu semblent combattre les ordres de Dieu, la foi est aux prises avec la foi, Dieu avec Dieu. Rappelons-nous un premier exemple. Le Seigneur lui a dit : « Sors de ta patrie et de ta famille, et je te donnerai cette terre » (Gen 12,1) ; et loin de lui accorder un héritage en ce pays, il ne lui en donna pas même l’espace que mesure le pas d’un homme voyez-vous comme l’événement contredit la promesse ? — Une seconde fois Dieu lui dit : « C’est en Isaac que votre postérité vivra ». (Gen 21,12) Abraham le croit, quand tout à coup Dieu donne cet ordre : Sacrifie-moi ce fils, dont la postérité devait remplir le monde entier. Voyez-vous cette contradiction entre l’ordre donné et les promesses ? Oui, Dieu commande tout le contraire de ce qu’il a promis, et cependant ce juste ne sourcille pas, et ne répond pas qu’on l’a donc trompé ! Vous autres chrétiens, vous ne pouvez pas prétendre que Dieu vous ait promis la tranquillité et qu’il vous ait donné l’affliction ; Dieu, pour vous, accomplit ce qu’il vous a prédit ; et comment ? Écoutez-le : « Vous aurez l’affliction dans ce monde. Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est point digne de moi. Celui qui ne hait pas sa vie ne la trouvera point ; celui qui ne renonce pas à vous ses biens pour me suivre, n’est pas digne de moi. Vous serez conduits à cause de moi devant les rois et les préfets. Les ennemis de l’homme se trouveront surtout dans sa famille ». (Jn 16,33 ; Mat 10,38, 18, 36 ; Luc 14,26, 33) Et de fait, ici-bas ; tout est affliction ; ailleurs, c’est-à-dire dans la vie future, sera la paix et le repos. Abraham, au contraire, reçut l’ordre de faire lui-même tout l’opposé des divines promesses ; et dans cette position si étrange, il n’éprouve ni trouble, ni hésitation, ni même la tentation de se croire trompé. En revanche, vous êtes bouleversés, alors que vos épreuves n’ont rien de contraire aux promesses de Dieu. Le patriarche entend un langage qui dément une prophétie heureuse ; et il entend se contredire l’auteur même de la promesse ; il ne se trouble pas, il va obéir, comme si tout s’accordait. C’est qu’en effet l’accord existait : les deux paroles divines se combattaient selon l’humaine raison ; mais la foi les mettait d’accord. Et comment ? L’apôtre lui-même nous l’a enseigné, en disant : « Abraham était persuadé que Dieu pouvait le ressusciter d’entre les morts », comme s’il disait : La même foi qui lui fit croire que Dieu lui donnerait son enfant encore dans le néant, lui persuadait que Dieu le ressusciterait d’entre les morts ; il était certain que son fils même immolé revivrait. À n’écouter que la raison humaine, les deux faits étaient, tout simplement, également incroyables : l’un qui lui annonçait qu’un fils naîtrait d’un sein épuisé par la vieillesse, déjà mort, et tout à fait infécond ; l’autre qui lui montrait la résurrection possible de sort fils immolé. Or, il crut les deux choses avec une égale fermeté, parce que la foi au premier événement préparait à la croyance au second miracle. Toutefois, remarquez une circonstance : Abraham vit d’abord le fait heureux de cette naissance bénie ; l’épreuve et le malheur suivirent et éprouvèrent sa vieillesse. C’est là ce qu’il faut faire observer à ceux qui osent dire : Dieu ne nous a promis le bien qu’après notre mort seulement ; peut-être nous a-t-il trompés ! On nous révèle ici que Dieu peut ressusciter même d’entre les morts. Que s’il a cette puissance de rappeler de la mort même, il peut aussi remplir tous ses engagements. Et si Abraham, il y a tant de siècles, a cru que Dieu possède ce pouvoir de ressusciter d’entre les morts, combien plus devons-nous en être assurés ! Voyez-vous ici la preuve de ce que j’ai avancé déjà, c’est-à-dire, qu’à peine la mort était-elle entrée dans le monde, aussitôt Dieu jeta dans, ! e cœur de l’homme l’espérance de la résurrection, et qu’il lui en donna la persuasion certaine, à ce point que recevant l’ordre d’immoler un enfant, dont il croyait que la postérité remplirait le monde, Abraham était prêt à accomplir ce sacrifice ? Une autre leçon nous est donnée par ce texte que rappelle saint Paul : « Dieu tenta la foi d’Abraham ». Quoi donc ? Dieu ignorait-il le courage et la droiture de ce grand homme ? Il les connaissait assurément. Dès lors, pourquoi les mettre a l’épreuve ? Ce n’était pas pour apprendre lui-même la vertu du patriarche, mais pour en révéler au monde l’étonnante grandeur. L’apôtre montre encore aux Hébreux une des causes de nos épreuves, afin qu’ils n’aillent pas regarder la tentation comme une marque d’abandon de Dieu. De nos jour, la tentation ne peut manquer à personne. Un nombre infini de persécuteurs nous tendent des pièges de toutes parts ; mais alors ces persécutions n’existaient pas : si donc l’épreuve n’était utile, pourquoi en imaginer une pour ce patriarche ? Car cette tentation d’Abraham lui vint directement par ordre de Dieu. Jusque-là sa Providence se contentait de les permettre ; à cette heure, elle les commandait elle-même. Si donc la tentation est tellement l’école des parfaits, que Dieu, sans autre motif, veut ainsi exercer ses champions favoris, à bien plus forte raison devons-nous maintenant supporter tout avec courage. Saint Paul s’exprime ici avec quelque emphase, lorsqu’il dit que ce fut « par la foi qu’il offrit Isaac, lorsque Dieu voulut le tenter » ; il n’avait pas d’autre cause pour se déterminer à un pareil sacrifice. Et poursuivant son idée : on ne pouvait prétendre, dit-il, que ce patriarche eût un autre fils, dans lequel il attendît l’accomplissement des promesses, et que cette pensée lui donnât plus de confiance à offrir Isaac ; « car c’était son fils unique qu’il sacrifiait, c’était celui qui avait obtenu les promesses de Dieu ». Comment, son fils unique ? Et Ismaël, de qui donc était-il fils ? — C’était, vous dis-je, son fils unique pour ce qui regardait les promesses. Aussi après avoir rappelé son nom d’Isaac, l’Écriture ajoute « son unique enfant », montrant que c’était de lui qu’il avait été dit : « La race qui portera votre nom, sera celle qui naîtra d’Isaac ». Voyez-vous combien saint Paul admire la foi du saint patriarche ? Dieu lui a dit, remarque-t-il, qu’Isaac seul continuera sa race ; et ce fils, il l’offre en sacrifice. Mais peut-être va-t-on s’écrier qu’il fait là un acte de désespoir, et qu’en exécutant cet ordre, il abjure sa foi ? Non, car l’apôtre nous enseigne que la foi lui inspire ce courage ; il nous répète qu’il ne cesse d’avoir foi à cette seconde prophétie de Dieu, bien qu’elle parrait contredire une prophétie précédente. Cette contradiction, en effet, n’existait pas. Abraham qui ne mesurait pas la puissance de Dieu sur les raisonnements humains, s’en rapportait eu tout à la foi seule. Aussi saint Paul n’a pas craint de dire que le patriarche supposait à Dieu assez de puissance pour ressusciter un mort. « Et ainsi », conclut-il, « Isaac lui fut rendu comme en figure ». Et comment ? c’est qu’un bélier fut immolé, et Isaac sauvé. Il le retrouva donc, grâce à ce bélier qu’il sacrifia en sa place. Tout cela était une figure prophétique du Fils de Dieu qui a été immolé pour nous. Or, considérez avec moi la bonté infinie de Dieu. ! s’agissait de donner aux hommes une grâce admirable ; Dieu n’en veut pas faire le don à titre gratuit, il préfère paraître acquitter une dette. Il détermine donc l’homme à sacrifier son fils, pour le bon plaisir de Dieu, afin de n’avoir pas l’air, ce grand Dieu, de faire beaucoup, lorsqu’il livrera, lui aussi, son Fils adorable ; de sorte que l’homme lui ayant donné l’exemple le premier, Dieu ne semble plus faire une grâce, mais payer une dette. Ainsi agissons-nous, nous aussi, à l’égard de nos amis : nous voulons recevoir d’eux n’importe quel présent, pour avoir le droit de leur tout donner ; afin d’être ainsi plus fiers d’avoir été obligés, que d’avoir été nous-mêmes généreux ; aussi ne disons-nous pas alors : Je lui ai donné ceci ; mais : J’ai reçu de lui tel présent. Le patriarche, dit l’apôtre, le reçut donc en figure, le retrouva grâce à une victime représentative, par ce bélier qui était comme la figure d’Isaac ; ou bien encore, il le retrouva après une mort figurée et représentée en son fils bien-aimé ; car ce père étonnant avait consommé son sacrifice dans sa volonté, et, dans son cœur, avait immolé Isaac, qui lui fut rendu en récompense de ce courage. 2. Voyez-vous démontrée ici la vérité que j’aime à redire toujours ? Oui, quand nous avons fait preuve d’une bonne volonté parfaite, quand nous avons montré le mépris des choses terrestres, alors, et pas auparavant, Dieu nous donne les biens de la terre ; il ne veut pas que déjà trop liés à ce bas monde, nous y soyons plus attachés encore en recevant trop vite un tel présent. Brisez vos fers avant tout, semble-t-il dire, et puis vous recevrez, et mon présent ne vous sera pas fait comme à un esclave, mais comme à un homme maître de soi. Méprisez les richesses, et vous serez riche. Méprisez la gloire, et vous serez glorieux. Méprisez le repos et la tranquillité, et l’un et l’autre vous seront donnés ; et en les recevant, vous rie les accepterez pas par grâce comme un captif, ou comme un esclave, mais comme un homme libre. Quand un petit enfant désire quelques jouets de son âge, comme une balle, ou toute autre bagatelle, nous les lui cachons, parce que ces objets pourraient lui faire oublier des devoirs nécessaires. Mais ne désire-t-il plus, méprise-t-il ces jouets, nous les lui donnons avec assurance, sachant qu’ils ne peuvent plus lui faire tort, puisqu’il n’en a plus ce désir qui l’aurait détourné de ses devoirs. Ainsi lorsque Dieu voit que nous ne convoitons plus les biens d’ici-bas, il nous en accorde la jouissance ; car, dès lors, nous les possédons comme des hommes faits, des hommes libres, et non plus comme des enfants. Dédaignez-vous, par exemple, de tirer vengeance de vos ennemis t vous l’obtenez. Écoutez plutôt la divine parole : « Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s’il a soif, donnez-lui à boire ». Et en retour : « Si vous faites ainsi, vous amasserez sur sa tête des charbons de feu ». (Rom 12,20) Méprisez-vous les richesses ? Vous y parviendrez, au témoignage même de Jésus-Christ « Tout homme qui abandonnera père, mère, maison, frère, recevra le centuple, et possédera la vie éternelle ». (Mat 19,29) Méprisez-vous la gloire, vous l’obtiendrez : Écoutez encore Jésus-Christ : « Que celui qui veut être le premier parmi vous, soit le dernier » ; et encore : « Qui s’abaisse, sera élevé ». (Mat 20,26 ; 23, 12) Que dites-vous, O mon Dieu ? Si je donne à boire à mon ennemi, je le punis alors ? Si j’abandonne toute propriété humaine, je deviendrai grand ? si je m’humilie, je serai élevé?- Certainement, répond le Seigneur. Ma puissance est telle que j’arrive au but par les contraires. Je suis riche, et capable de diriger les événements. Ne craignez pas. Ma volonté, loin de se mettre à la remorque des lois de la nature, les mène à son gré. Je suis le moteur souverain de toutes choses, et aucune n’agit sur moi ; aussi puis-je les changer et les transformer. Et pourquoi vous étonner de ma puissance dans le monde matériel ? En tout et toujours vous la trouverez semblable. Faites tort, le tort retombera sur vous ; subissez l’injustice, l’injustice ne vous a pas atteint. La vengeance que vous Vous permettez, vous croyez l’avoir tirée d’un autre, et c’est vous-même que vous frappez ! « Car celui qui aime l’iniquité », dit le Seigneur, « hait son âme » : (Psa 30,24) Voyez-vous comme le mal ne tombe pas ailleurs que sur vous seul ? C’est pourquoi saint Paul dit : « Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt l’injustice ? » (1Co 6,7) Donc souffrir une injustice, ce n’est pas essuyer un dommage. Vous lancez l’outrage au prochain, et c’est sur vous qu’il retombe. Bien des gens, au reste, le savent ; on les entend se dire dans une dispute. « Il est temps de nous a retirer, vous vous déshonorez ! » Pourquoi ? C’est qu’entre vous et l’homme outragé par vous, la différence est grande. Plus vous l’accablez d’insultes, plus il en tire gloire. Que telle soit notre conviction en toutes choses, et nous deviendrons supérieurs aux outrages. Comment ? Vous allez le comprendre. Supposé que nous soyons en lutte contre celui qui porte la pourpre, et que nous lui lancions l’outrage : nous penserons à bon droit nous déshonorer ! En effet, nous méritons immédiatement le mépris public : vous l’avouez, n’est-ce pas ? Comment donc, vous citoyen du ciel, possédant cette sagesse qui surpasse tout, comment allez-vous compromettre votre honneur en disputant avec un homme dont toutes les idées sont charnelles et terrestres ? Car possédât-il d’incalculables richesses, fût-il investi de la puissance, il ne connaît pas, lui, votre inestimable trésor. Gardez donc de vous couvrir de déshonneur en prétendant le déshonorer. Épargnez non pas cet homme, mais vous-même. Honorez-vous vous-même, et non pas lui. N’est-ce pas un proverbe, que l’on s’honore en honorant les autres ? Et c’est vrai ; l’honneur rendu va moins au prochain qu’à vous. Écoutez une parole du Sage : « Faites honneur à votre âme autant qu’elle le mérite ». (Sir 10,31) Qu’est-ce à dire, autant qu’elle-même le mérite ? Que si l’on vous vole, vous ne voliez pas ; si l’on vous outrage, vous n’outragiez pas ! Dites-moi plutôt : si un pauvre ramassait un peu de boue jetée hors de votre maison, lui feriez-vous un procès en restitution ? Non, certes. Et pourquoi ? de peur de vous déshonorer et de vous voir condamner par tout le monde. C’est ce qui arrive au cas présent. Il est bien pauvre, l’homme riche ; il est d’autant plus véritablement pauvre, que ses richesses sont plus grandes. L’or qu’il vous ravit n’est qu’un peu de boue jetée dans votre cour, et non vraiment placée dans votre maison ; car votre maison, c’est le ciel. Si donc pour si peu de chose vous disputez, vous plaidez, les citoyens des cieux ne devront-ils pas vous condamner et vous bannir de leur patrie, vous si bas, si vil, si abject, que pour un peu de boue vous alliez combattre ? Eh ! le monde entier fût-il à vous, si quel, qu’un vous le volait, vous n’auriez qu’à lui tourner le dos ! 3. Ignorez-vous qu’en mettant en balance dix mondes comme celui-ci, ou même cent, dix mille, vingt mille univers, ils ne pèseraient pas autant que la moindre partie des biens que le ciel nous garde ? Admirer la terre et ses richesses, c’est déshonorer les célestes trésors ; puisque c’est estimer les unes dignes d’être comparées aux autres qui les surpassent infiniment. Il y a plus, c’est se refuser à admirer ceux-ci ; comment, en effet, leur réserver quelque part de votre admiration, lorsque ceux-là l’ont ravie jusqu’à vous mettre hors de vous-même. Ah ! tranchons, trop tard sans doute, mais tranchons enfin ces cordes et ces lacs indignes qui ne sont après tout, que des choses terrestres. Combien de temps encore serons-nous courbés, sans regarder au-dessus de nos têtes ? Combien de temps nous ferons-nous une guerre de surprises, comme les bêtes fauves, comme les poissons ? Que dis-je ? les bêtes fauves ne font pas la guerre à ceux de leur espèce, mais aux espèces étrangères. L’ours ne tue pas l’ours ; le serpent ne détruit pas le serpent ; chacun d’eux respecte dans les autres sa famille. Et voici une créature de même espèce que vous, partageant tous vos droits, ayant avec vous-même sang, même intelligence, même connaissance de Dieu, communauté complète de nature enfin : et c’est vous qui la tuez et la précipitez dans des maux innombrables ! Je le veux ; vous ne la percez pas avec un glaive, vos mains ne se plongent pas dans sa poitrine ouverte ; mais vous faites pire que cela en lui créant de mortels et perpétuels ennuis en la tuant, vous l’auriez délivrée de soucis. Mais aujourd’hui vous la jetez comme une proie à la faim, à la servitude, aux amertumes de tout genre, à tous les péchés. Je le dis et ne cesserai de le dire, non certes pour vous déterminer à l’assassinat, ni pour engager à des crimes moindres que le meurtre, mais pour vous ôter la confiance où vous êtes que Dieu n’aura pas à vous punir. « Celui », dit le Sage, « qui enlève au prochain le pain et la nourriture, devient son meurtrier ». (Sir 34,24) Donc arrêtons nos mains, je vous en conjure, ou plutôt étendons-les pour la justice, non par conséquent pour amasser encore par avarice, mais pour verser l’aumône. N’ayons pas une main stérile ni desséchée. Elle est desséchée, la main qui ne fait point l’aumône ; elle est exécrable et impure, celle qui amasse par avarice. Ne mangez pas avec ces mains souillées, vous feriez honte aux convives. Dites-moi plutôt, je vous prie. Une personne nous a fait asseoir à sa table au milieu de tapis et de riches couvertures, de tissus de fin lin brodés d’or, dans un splendide appartement ; il déploie le luxe d’un personnel nombreux de domestiques empressés ; le couvert est en or et en argent ; les mets de tout genre et très-rares chargent la table ; il nous invite à manger, et voilà que nous le voyons apporter des mains souillées de boue et d’ordure, et s’asseoir auprès de nous je vous le demande, qui donc supporterait le supplice d’un tel voisinage ? Qui ne se croirait déshonoré ? Tout le monde, j’imagine, éprouverait ce sentiment, et reculerait d’horreur. Et maintenant vous voyez des mains pleines de boue et qui, par là même, souillent les aliments qu’elles touchent, et vous ne fuyez pas ? Et vous ne blâmez même pas ? Et si vous rencontrez cette impudence dans un homme constitué en dignité, vous tenez sa présence à honneur, et vous perdez votre âme en goûtant ces mets abominables ! Car l’avarice est pire que la boue la plus infecte ; elle salit corps et âme, elle rend l’un et l’autre bien difficiles à purifier. Et vous qui voyez votre hôte couvert de cette fange, qui souille et remplit ses yeux, ses mains, sa maison, sa table ; car les aliments qu’il offre sont plus hideux et plus dégoûtants que l’ordure et que tout ce qu’il y a de plus immonde ; et vous vous trouvez simplement très-honoré, et vous vous promettez bien des délices ; et vous ne respectez pas même la défense de saint Paul, qui nous permet, facilement de nous asseoir, si nous voulons, à1a table des païens, tandis qu’il ne nous permet pas même le désir de goûter à celle des avares et de ceux qui s’enrichissent aux dépens du prochain. Il dit, en effet : « Fuyez celui qui s’appelle frère entre vous, si c’est un fornicateur », désignant ici simplement par frère, tout fidèle, et non pas un moine. Car qu’est-ce qui fait la fraternité ? C’est le bain de la régénération, en vous donnant droit de donner à Dieu le nom de Père. Pour cette raison, un catéchumène, fût-il moine, n’est pas un frère ; tandis qu’un fidèle, fût-il mondain et séculier, est frère. « Si donc », dit saint Paul, « celui qu’on nomme frère » : or, vous savez qu’à l’époque de l’apôtre, il n’y avait pas même vestige de moine ; c’est donc aux gens du monde et du siècle que s’adressaient toutes les paroles du saint : « Si celui « qu’on nomme votre frère, est fornicateur, ou avare, ou ivrogne, vous ne prendrez pas même « votre nourriture avec un homme de cette espèce ». Il n’est pas aussi sévère avec les Grecs ou gentils : « Si un infidèle vous invite et qu’il vous plaise d’y aller, mangez tout ce qu’on vous donnera » (1Co 5,11 ; 10, 27) ; tandis qu’il nous exclut de chez un frère dès qu’il est ivrogne. 4. Admirez l’exactitude et la précision de son langage ! Mais nous, non contents de ne pas fuir les ivrognes ; nous allons les trouver, heureux de partager ce qu’ils voudront bien nous offrir. Aussi, tout va à la dérive, tout est bouleversé, confondu, perdu ! Car enfin, répondez-moi. Qu’un chrétien de cette espèce vous invite à un repas, vous qu’on regarde comme pauvre, vil et abject ; si vous avez le courage de lui dire Comme ce que vous m’offrez n’est que le fruit de votre avarice, je ne m’abaisserai pas à souiller mon âme ! A ce langage, ne va-t-il pas rougir de honte ? Cela suffirait pour le corriger et lui donner l’idée qu’il est malheureux à cause de ses richesses mêmes ; votre pauvreté ferait son admiration, s’il se voyait méprisé par vous de si grand cœur. Au contraire, hélas ! nous sommes devenus les esclaves des hommes, bien que Paul ne cesse de nous crier partout moyen : « Ne devenez pas les esclaves des hommes ! » (1Co 7,23) Et pourquoi sommes-nous dans cette honteuse servitude à leur égard ? C’est que nous sommes les esclaves de notre ventre, de l’argent, de la gloire, de tous les faux biens, et que pour eux nous livrons la sainte liberté que nous tenons de Jésus-Christ. Or, quel sort enfin doit attendre l’esclave, dites-moi ? Jésus-Christ vous l’apprend : « L’esclave ne demeure pas éternellement dans la maison ». (Jn 8,35) Voilà un arrêt clair et absolu qui l’exclut du royaume des cieux ; car c’est là la maison de Dieu, d’après lui-même : « Il y a », dit-il, « plusieurs demeures dans la maison de mon Père ». (Jn 14,2) L’esclave ne demeurera donc point éternellement dans sa maison ; et l’esclave, d’après Jésus-Christ, c’est l’esclave du péché ; et celui qui ne demeure pas éternellement dans sa maison, éternellement demeure en enfer, sans plus garder aucune consolation. Hélas ! les choses en sont venues à un tel degré d’improbité et de vice, que des — richesses criminelles mêmes se donnent en aumônes, et qu’on les reçoit à ce titre. Aussi la liberté du reproche est morte, nous n’avons plus le droit de blâmer qui que ce soit. Ah ! désormais, nous du moins, sachons, par notre libre parler, éviter la tache qui en résulte pour notre ministère ; et vous qui pétrissez cette fange, cessez un métier ruineux, maîtrisez votre appétit en l’éloignant de pareils banquets, et peut-être aurons-nous quelque moyen d’apaiser la colère de Dieu, et de gagner les biens promis. Puissions-nous tous y parvenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et le Fils, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.Hébreux 11:20
HOMÉLIE XXVI.
C’EST PAR LA FOI QU’ISAAC DONNA A JACOB ET A ÉSAÜ UNE BÉNÉDICTION QUI REGARDAIT L’AVENIR. C’EST PAR LA FOI QUE JACOB BÉNIT LES ENFANTS DE JOSEPH, ETC. (CHAP. 11,20-28)Analyse.
1. Exemple de. qui, comme juste, a connu l’avenir chrétien, ou du moins la future histoire de ses arrière-neveux. — La tristesse fut le lot de Jacob ; la mélancolie fait le fond du chrétien.
2. La foi de Joseph, entre autres choses, lui inspire de recommander qu’on emporte ses os dans la terre promise. — Faut-il s’occuper d’avance de sa sépulture ? Réponse sublime à celte question.
3. La foi des parents de Moïse brave les édits d’un roi cruel. — Exemples plus communs qui mettent la vertu à notre portée. — Exemple de Moïse affrontant spontanément le mépris pour le salut de ses frères ; idée sublime réalisée par Jésus-Christ.
4 et 5. L’humilité élève au-dessus d’un roi vainqueur les captifs de Babylone. — L’humilité élève jusqu’au rang divin le prophète Daniel. — Digression bizarre. — L’orateur se pose une question et dit qu’il ne la résoudra pas. — Puis il en donne une solution. — Nous croyons que les sténographes auxquels nous devons ces homélies ont été peu fidèles quelquefois, surtout ici.
1. « Bien des justes et des prophètes », disait Notre-Seigneur, « ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu ; entendre ce que vous entendez et ne l’ont point entendu ». (Mat 13,17) Les justes ont-ils donc connu toutes les choses à venir ? Certainement. Car si — le Fils de Dieu ne se révélait pas encore à cause de la faiblesse des hommes qui ne pouvaient le recevoir encore, il devait se révéler du moins à ceux qui le méritaient par leur vertu. Saint Paul nous affirme lui-même en ce passage que ces justes savaient l’avenir, c’est-à-dire la résurrection de Jésus-Christ. C’est le sens de sa parole ici : en effet, si ce n’est pas ainsi que l’on veut entendre l’avenir dont il est ici question, il faut alors l’interpréter dans le sens d’un avenir terrestre. Mais alors comment un exilé pouvait-il s’arrêter à des bénédictions purement temporelles ? Autre objection : Si c’est une bénédiction temporelle que Jacob a reçue, pourquoi n’en a-t-il pas obtenu l’effet ? Vous savez en effet que l’on peut dire au sujet de ce que j’ai dit d’Abraham : à savoir qu’il ne recueillit point les fruits de la bénédiction, mais qu’ils passèrent à sa postérité. Pour lui-même, il ne jouit de l’avenir que par la foi et qu’en espérance. Son frère Esaü posséda bien plus que lui les fruits temporels de la bénédiction de son père. Car lui, passa tour à tour à travers toutes les épreuves : servitude et vie mercenaire, périls et embûches, déceptions et terreurs, c’est l’histoire de toute sa vie, qui lui permit de dire en répondant aux questions de Pharaon : « Mes jours ont été courts et mauvais ». (Gen 47,9) Et cependant Esaü vivait en pleine sécurité, il possédait une grande puissance, jusqu’à faire trembler Jacob. Où donc celui-ci moissonna-t-il enfin les bénédictions, sinon dans l’avenir véritable et céleste ? Vous voyez que de tout temps les méchants ont été en possession des biens présents, et que les justes ont eu un sort tout contraire. Les heureux, parmi ceux-ci, ne sont que de rares exceptions. Ainsi Abraham était juste, et il fut cependant largement partagé du côté des biens terrestres, mais non sans un mélange d’afflictions et d’épreuves. Il avait des richesses à la vérité, mais tout le reste pour lui n’était que tribulations. Et de fait, un juste, si riche qu’il soit, ne peut jamais manquer de chagrin. S’attendant à subir les pertes temporelles, à souffrir l’injustice, à subir bien d’autres ennuis, il vit nécessairement et toujours dans l’affliction ; et lors même qu’il jouit de sa fortune, il n’en jouit pas saris une vertu laborieuse. Pourquoi ? C’est qu’il a toujours une mélancolie, une tristesse intime. Si donc les justes alors vivaient déjà dans la tristesse, combien plus ceux d’aujourd’hui ! « C’est par la foi qu’Isaac donna à Jacob et à Esaü une bénédiction qui regardait l’avenir (20) ». Esaü était l’aîné, et le père préféra comme plus vertueux. Voyez-vous encore l’effet de la foi ? D’où venait, à ce père, la confiance de promettre tant de biens à ses fils, sinon parce que lui-même croyait fermement en Dieu ? « C’est par la foi que Jacob mourant, bénit chacun des enfants de Joseph ». Il faudrait ici rapporter d’un bout à l’autre ces bénédictions, pour montrer clairement et la foi de Jacob et son esprit prophétique. — « Et il s’inclina profondément devant son bâton de commandement (21) ». L’apôtre nous révèle que Jacob avait une telle foi à l’avenir, qu’il témoignait cette foi non seulement par des paroles, mais par un acte symbolique. Comme une seconde royauté, celle d’Israël devait trouver un jour son chef dans la tribu d’Ephraïm ; pour cette raison Jacob adora le sceptre de commandement, de son fils. Comprenez que, malgré sa vieillesse, il s’humiliait devant Joseph, symbolisant d’avance le peuple entier qui devait un jour se prosterner devant lui. Ce fait s’était déjà réalisé, quand il fut adoré par ses frères ; il devait se réaliser plus tard encore par l’histoire des dix tribus. Voyez-vous comme il prédisait un lointain avenir ? Voyez-vous quelle était la foi des patriarches, et comment ils croyaient à l’avenir ? Vous trouvez dans l’Écriture tantôt des exemples d’une patience destinée ici-bas à souffrir sans jamais jouir : tels furent Abraham et Abel ; tantôt, vous admirez, comme en Noé, des modèles de la foi en Dieu et en sa Providence rémunératrice. Car le mot de « foi » présente des acceptions différentes, et signifie tantôt une chose, tantôt l’autre. Dans le fait de Noé, la foi s’allie à l’idée de récompense, à l’espérance qu’il y aura des retours heureux, mais qu’il faut combattre avant d’être récompensé. Les événements de la vie de Joseph appartiennent à la foi pure, du moins pour la promesse si expresse de Dieu faite à Abraham : « Je vous donnerai cette terre ainsi qu’à vos descendants ». Joseph la connaissait, cette promesse ; et bien que résidant sur une terre étrangère, bien qu’il ne vit point se réaliser la prédiction, loin de se permettre le découragement, il eut la foi assez ferme et forte pour annoncer la sortie de l’Égypte, et commander qu’on emportât ses os hors de ce pays. Non content de croire pour son compte personnel, il redoublait la foi dans ceux de sa famille, voulant qu’ils se souvinssent toujours de leur sortie prochaine, et leur parlant même, au sujet de sa dépouille mortelle, avec la persuasion intime de ce grand événement, puisque sans cette attente qu’il leur donnait de la sortie d’Égypte, il n’aurait pas fait une semblable recommandation. C’est, au reste, la réponse à l’objection que font quelques personnes : Voyez, disent-elles, que les justes eux-mêmes se sont occupés de leur monument funèbre ! — Ils s’en sont occupés pour la raison que j’ai dite, et non autrement. Ils savaient « que la terre et toute sa plénitude appartiennent au Seigneur ». (Psa 24,1) Moins que personne, il ignora cette vérité, le patriarche qui vécut dans les plus hautes régions de la sagesse, et qui d’ailleurs passa presque toute sa vie en Égypte, d’où par conséquent il aurait pu sortir et regagner son pays, et non pas y rester avec des pleurs, des larmes et des regrets ; et moins encore y faire venir son père. Pourquoi, au contraire, n’y voulait-il pas même laisser sa propre dépouille mortelle ? N’est-ce pas uniquement pour cette raison de foi ? 2. Répondez-moi, d’ailleurs. N’est-il pas vrai que les os de Moïse furent déposés dans une terre étrangère ? Que nous ne savons pas même où sont ceux d’Aaron, de Daniel, de Jérémie, de plusieurs apôtres ? On connaît, en effet, les tombeaux de saint Pierre, de saint Paul, de saint Thomas ; et des autres, bien plus nombreux, on ne sait rien de leur sépulcre. Aussi ne nous affligeons point pour ce sujet n’ayons pas l’esprit assez étroit, ni le cœur assez faible pour nous soucier de cela. Quel que doive être le lieu de notre sépulture, « la terre et sa plénitude appartiennent au Seigneur ». Il n’arrive que ce qui doit arriver. Tant de pleurs, de sanglots et de larmes sur ceux qui ne sont plus, n’ont leur source que dans la bassesse de l’âme. « C’est par la foi que Moïse après sa naissance fut tenu caché pendant trois mois par ses parents (23) ». Ces justes, vous le voyez, n’espéraient qu’après leur mort l’accomplissement des promesses de Dieu, et leurs espérances n’ont pas été trompées. C’est la réponse à l’objection de quelques personnes qui disent : Les promesses qu’ils ne virent point remplies de leur vivant, le furent après leur mort, sans doute : mais ils ne croyaient pas qu’elles dussent s’accomplir après leur trépas. — Alors, pourquoi Joseph n’a-t-il pas dit : Quoi ! ni moi-même pendant ma vie, ni mon père, ni mon aïeul dont, surtout, Dieu aurait dû respecter la vertu, nul d’entre nous n’a reçu la terre promise ! Comment croire qu’il daignera donner à leurs fils coupables ce qu’il n’a pas daigné octroyer à des ancêtres si saints ? Non, Joseph ne tint pas ce langage ; sa foi sut vaincre et dominer toute objection. Saint Paul, jusqu’ici, a parlé d’Abel, de Noé, d’Abraham, de. de Joseph, personnages remarqués, admirables, glorieux. Pour mieux encourager les Hébreux, il va chercher ses preuves jusque dans d’autres personnes qui n’eurent rien de remarquable. Que des hommes merveilleux aient tant souffert, en effet, que les Hébreux se soient montrés inférieurs à de si grands modèles, ce n’est pas chose étonnante. Ce qui est grave, c’est qu’ils se soient placés au-dessous de personnes sans nom et sans gloire. Et l’apôtre commence par le père et la mère de Moïse, lesquels n’avaient rien de remarquable, rien qui approchât de ce que fut leur fils. Saint Paul renchérira encore et prouvera l’absurdité de leur manque de foi, en citant l’exemple contraire de veuves et de femmes de mauvaise vie. « C’est par la foi », dira-t-il, « que Rahab, femme débauchée, ne périt point avec les incrédules, parce qu’elle reçut et sauva les espions de Josué ». Enfin, l’apôtre rappelle le salaire, non de la foi seulement, mais aussi de l’infidélité, comme dans l’histoire de Noé. Mais nous avons à revenir sur le fait des parents de Moïse. Un ordre de Pharaon commandait de mettre à mort tous les enfants mâles, et aucun n’échappait au trépas. Comment donc ceux-ci espérèrent-ils sauver leur fils ? Par la foi. Et par quelle foi ? Ils virent, a dit l’Écriture, la beauté extraordinaire de cet enfant. Sa vue suffit pour leur donner la foi : tant dès le berceau, et jusque dans les langes, ce juste naissant avait reçu de grâces, non pas de la nature, mais de Dieu. Voyez plutôt l’enfant, dès sa naissance, se fait remarquer non par la laideur ordinaire, mais par une extrême beauté. Et qui l’a produite ? Ce n’est pas la nature, mais la grâce de Dieu, laquelle réveilla aussitôt la pitié dans le cœur de la fille d’un roi d’Égypte, lui donnant même le courage de prendre et d’aimer comme son fils cet enfant étranger. Cependant quel était le fondement de la foi chez les parents de Moïse ? Était-ce une merveille si grande que la beauté d’un enfant ? Mais vous, ô Hébreux, vous croyez d’après des faits, et d’autres preuves solides : Quand vous avez souffert avec joie le pillage de vos biens et d’autres maux, c’est par la foi que vous l’avez enduré. Toutefois, après ces preuves de foi, les Hébreux étaient retombés dans le découragement. Aussi l’apôtre leur fait remarquer, dans les parents de Moïse, une foi plus large, plus persévérante, semblable à celle d’Abraham, capable de croire des choses contradictoires en apparence. « Ils ne craignirent pas », dit-il, « l’édit du roi ». Et cependant cet édit s’exécutait cruellement ; leur foi, au contraire, n’était qu’une attente sans motif et sans preuve. Voilà l’exemple des parents de Moïse : et lui-même n’y fut pour rien alors ; mais l’apôtre va nous montrer aussitôt le grand exemple du fils aussi, qui dépasse de beaucoup celui des parents « C’est par la foi que Moïse devenu grand, renonça à la qualité, de fils de la fille de Pharaon, et qu’il aima mieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de jouir du plaisir si court qui se trouve dans le péché ; jugeant que l’ignominie de Jésus-Christ était un plus grand trésor que toutes les richesses de l’Égypte, parce qu’il envisageait la récompense (24-26) ». L’apôtre semble dire aux Hébreux : Personne d’entre vous n’a quitté un palais, et un palais glorieux, et des trésors immenses ; nul parmi vous n’a méprisé, comme Moïse, l’honneur dé pouvoir être le fils d’un roi. Et pour montrer que Moïse a quitté tout cela, non par hasard ou sans réflexion, saint Paul dit : « Moïse y renonça », c’est-à-dire, il prit ces grandeurs en haine et leur tourna le dos. Car, en face du ciel que Dieu lui proposait, t’eût été folie que d’admirer la cour d’Égypte. 3. Et voyez comme saint Paul met tout en lumière. Il ne dit pas que Moïse ait préféré aux trésors des Égyptiens et comme fortune plus belle, le ciel et les biens qu’il nous garde ; mais qu’il leur a préféré, quoi donc ? l’ignominie de Jésus-Christ ; pour lequel il a choisi d’être accablé d’opprobres, plutôt que de vivre dans le repos et la tranquillité d’esprit. Cette conduite portait déjà avec elle-même sa noble récompense. — « Préférant être affligé avec le peuple de Dieu ». Vous, Hébreux, vous souffrez pour vous personnellement ; mais lui, c’est par choix et pour les autres ; c’est de sa volonté et par goût qu’il s’est jeté lui-même en des périls si nombreux, lorsqu’il lui était permis de vivre religieusement et de jouir en même temps du bien-être. « Plutôt que de jouir du plaisir si court qui se trouve dans le péché ». Le péché, selon l’apôtre, était de renoncer à souffrir avec les autres ; du moins, Moïse y vit un péché. Si ce grand homme regarda comme un crime de ne point prendre courageusement part à l’affliction commune, l’affliction est donc un grand bien. Il s’y précipita, des splendeurs mêmes d’un palais, et il agit ainsi en prévision de certaines grandes choses, que nous révèlent les paroles qui suivent : « Jugeant que l’ignominie de Jésus-Christ « était un plus grand trésor que toutes les riches« ses des Égyptiens ». Qu’est-ce que « l’ignominie de Jésus-Christ ? » C’est, chers Hébreux, ce que vous souffrez vous-mêmes, ce que Jésus-Christ a souffert ; ou bien encore, c’est ce que Moïse souffrit pour Jésus-Christ pendant qu’il endurait les outrages pour cette pierre mystérieuse d’où il tira des torrents d’eau ; « cette pierre, en effet, était Jésus-Christ », dit l’apôtre (1Co 10,4) Comment encore l’opprobre de Jésus-Christ ? C’est que, pour lui, nous sommes expulsés de nos patrimoines, chargés d’outrages, accablés de souffrances, parce que nous mettons en Dieu notre refuge. Il est vraisemblable encore que Moïse se sentit bien outragé, quand on lui disait : « Veux-tu donc « me tuer, comme tu as hier tué l’égyptien ? » (Exo 2,14) L’opprobre de Jésus-Christ, c’est ce qui expose vos jours mêmes, et vous fait supporter la souffrance jusqu’au dernier soupir. Ainsi le Sauveur lui-même était couvert d’opprobres quand on lui disait : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix » (Mat 27,40), et que ces paroles sortaient des lèvres de ses bourreaux, de ses compatriotes mêmes, des Hébreux. C’est l’opprobre de Jésus-Christ, que celui que vous essuyez de la part de vos proches et de ceux-là mêmes que vous comblez de vos bienfaits. Moïse, en effet, recevait cet outrage d’un homme qu’il avait sauvé. Relevant donc le courage de ses disciples, saint Paul leur montre des modèles de souffrances dans Jésus-Christ et dans Moïse, ces deux illustres personnages. Il leur fait voir ici que, bien plus que Moïse, Jésus-Christ souffrit l’opprobre, puisqu’en réalité il fut immolé par les siens. Et toutefois, il ne lança pas la foudre ; il n’éprouva aucun sentiment pareil ; mais accablé d’injures, il supportait tout, à l’heure ou en face de lui, ses ennemis branlaient leurs têtes insolentes. Comme donc, très-probablement, les disciples entendaient des malédictions semblables, et qu’ils désiraient leur récompense, l’apôtre déclare que Moïse et Jésus-Christ ont souffert les mêmes épreuves. Le repos et la tranquillité de l’âme, en pareil cas, c’est le péché ; l’opprobre, c’est le parti de Jésus-Christ. Chrétien, que préfères-tu, de cet opprobre de Jésus, ou de ton bonheur et de ta sécurité ? « C’est par la foi qu’il quitte l’Égypte, sans craindre la fureur du roi : car il l’affronta, voyant notre invisible Dieu comme s’il était visible (7) ». Saint apôtre, que dites-vous ? « Moïse ne craignit pas ! » L’Écriture, au contraire, déclare qu’informé de tout, il craignit, qu’il chercha son salut dans la fuite, qu’il s’enfuit vraiment, qu’il se cacha, que désormais il prit toutes les précautions de la crainte. — Cher auditeur, prêtez la plus grande attention à ce que vous avez entendu. Ces mots : « Sans craindre la fureur du roi », l’apôtre les écrit en vue de ce qui arriva plus tard, quand Moïse se présenta lui-même devant le souverain. Moïse eût prouvé sa crainte, en n’essayant plus de défendre et de sauver sa nation, en refusant même de l’entreprendre ; mais dès qu’il ose y mettre la main de nouveau, il est bien l’homme qui se confiait en tout et pour tout à Dieu seul. Il ne dit pas : Le roi me cherche, me poursuit activement, et je n’ai garde, moi, de m’exposer par une nouvelle entreprise. Sa fuite ne fut donc pas un manque de foi. Mais pourquoi ne pas plutôt rester en Égypte, dira-t-on ? — Pour ne pas se jeter dans un péril évident et prévu. Il eut tenté Dieu, puisqu’il se serait précipité de lui-même au milieu des dangers avec cette parole téméraire : Je veux voir si Dieu me sauvera ! Le démon précisément dit à Jésus-Christ : « Jetez-vous en bas ! » (Mat 4,6) Comprenez donc combien est diabolique la témérité, qui se précipite dans les périls, et qui tente, si Dieu la salivera ! — Moïse ne pouvait donc commander et défendre des compatriotes qui lui montraient, après son bienfait même, tant d’ingratitude. C’eût été sottise à lui et délire, que de rester parmi eux. Moïse donna ces exemples, parce qu’il souffrait en voyant, pour ainsi dire, Celui dont la vue échappe à tout regard humain. Si donc, par l’esprit du moins, nous voyons Dieu ; si nous occupons constamment notre pensée de son doux souvenir, tout nous deviendra facile, tout supportable, tout endurable, enfin nous serons supérieurs à tout le monde. Car si la vue d’un ami ou seulement son souvenir vous rend le courage, élève votre âme bien haut, et vous fait tout supporter aisément, parle seul charme de son nom dans votre mémoire ; le chrétien, qui toujours applique sa pensée et tourne son souvenir vers Celui qui daigna nous aimer d’un amour si véritable, pourra-t-il jamais sentir même une impression pénible ou redouter quelque danger, quelque terreur ? Quand, en effet, aura-t-il un cœur abattu et pusillanime ? Jamais : car, si tout nous semble difficile, c’est parce que nous n’avons pas, comme il faudrait, le souvenir de Dieu, et que nous ne le portons pas continuellement dans notre pensée. Il a donc eu raison de nous dire : Vous m’avez oublié ; et moi aussi, je vous oublierai ; et c’est la double cause de notre malheur, d’oublier Dieu et d’être oubliés de Dieu. Voilà deux choses, en effet, qui sont intimement liées et dépendantes l’une de l’autre, mais qui sont deux néanmoins. Que Dieu nous garde un souvenir, c’est un bien infini ; mais c’est un bien efficace aussi, que nous gardions la mémoire de Dieu. Cet effort, de notre côté, nous pousse dans la voie de la vertu, nous y fait marcher et persévérer avec courage jusqu’au bout. Aussi le Prophète disait en ce sens : « Je me souviendrai de vous, ô mon Dieu, sur les bords du Jourdain, sur les sommets de l’Hermon et sur ses pauvres collines ». (Psa 42,7) Enfin, le peuple captif à Babylone s’écriait : Mon Dieu ! je me souviendrai de vous ! 4. Répétons donc ces paroles, nous qui habitons aussi Babylone : car bien que nous ne soyons pas au milieu d’ennemis publics, nous nous trouvons en avoir d’autres non moins terribles. Parmi ces captifs, les uns avaient la triste allure de prisonniers ; mais d’autres ne sentaient pas même le joug de la captivité : ainsi Daniel, ainsi les trois enfants qui bien qu’entraînés dans les masses prisonnières, en face même du roi qui les avait emmenés en captivité, étaient glorieux et grands sur cette terre barbare : oui, ces nobles captifs recevaient l’hommage de celui qui les avait réduits en captivité. Voyez-vous quelle puissance possède la vertu ? Un roi les révérait comme ses maîtres jusque dans leur état d’esclavage ; il était donc captif plutôt qu’eux-mêmes. Il eût été moins surprenant de voir ce prince se rendre dans leur pays pour les y vénérer, que de les contempler eux-mêmes, régnant chez leurs vainqueurs. Mais la merveille, c’est qu’après les avoir enchaînés et les ayant sorts sa main à titre de captifs, il ne rougit pas de leur rendre en face du monde entier un véritable culte, jusqu’à leur offrir des victimes. Voyez-vous comme les œuvres de Dieu sont toujours glorieuses, tandis que les nôtres n’en sont que l’ombre ? Ce roi ignorait assurément qu’il amenait ainsi ses maîtres du fond d’un pays vaincu, et il jeta dans la fournaise ceux qu’il allait tout à l’heure adorer, et ce supplice à eux-mêmes ne leur parut qu’un rêve. Craignons Dieu, mes frères, craignons Dieu, et fussions-nous réduits en captivité, nous serons plus grands que tout le genre humain. Ayons cette crainte de Dieu, et nous ne sentirons plus d’ennuis, quand même cet ennui s’appellerait pauvreté, maladie, captivité, servitude, quels qu’en soient le nom et la nature enfin. Il y a plus : toutes ces misères produiront pour nous des effets tout opposés. Ils étaient captifs ; un roi les révère. Paul fabriquait dés tentes, et on voulait lui offrir des sacrifices comme à tin dieu. On peut demander ici pourquoi les apôtres refusèrent avec horreur ces sacrifices, jusqu’à déchirer leurs vêtements, jusqu’à pleurer pour détourner les peuples de cette idée, jusqu’à s’écrier enfin : « Que faites-vous ? Nous sommes vos semblables, et des hommes mortels comme vous » (Act 14,14) ; tandis que Daniel ne fit rien de pareil. Qu’il fût humble, pourtant, ce Prophète ; qu’il ne rapportât pas moins que les apôtres la gloire de toutes choses à Dieu, cela est évident par bien des raisons, mais surtout par l’amour que Dieu lui portait. S’il avait usurpé l’honneur dû à Dieu seul, le Seigneur ne l’aurait pas laissé vivre, loin de lui faire recueillir l’honneur et l’estime. Une seconde preuve de sa vertu, c’est qu’il disait en toute franchise : « Ni moi non plus, ô roi, je ne connais pas ce mystère par une révélation que je doive à ma sagesse ». Une troisième preuve enfin, c’est qu’il a pu dire : « Pour mon Dieu, j’étais dans la fosse aux lions » ; et quand un autre Prophète lui apporta de quoi manger : « Le Seigneur », dit-il, « s’est souvenu de moi » (Dan 2,30 ; IV, 37) ; tant il était humble et pénitent. Il était dans la fosse aux lions pour la cause de Dieu, et il s’estimait indigne d’être exaucé de Dieu, d’avoir même place en sa mémoire. Mais nous, qui osons commettre des péchés exécrables et sans nombre, nous qui sommes les plus coupables et les plus détestables des créatures, nous reculons si Dieu ne nous exauce pas dès notre première supplication. De fait, entre nous et les saints il y a la distance du ciel à la terre, s’il n’y a pas même un abîme plus grand. Eh quoi ! Daniel, que dites-vous ? Après vos œuvres si saintes et si glorieuses, après ce miracle qui vous sauve des lions, vous vous estimez encore petit et vil ! Assurément, nous répond le Prophète ; car quoi que nous ayons pu faire, nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc 17,10) Et c’est ainsi que devançant l’Évangile, il en remplit le précepte, et se regarde comme rien. Dieu, disait-il, s’est souvenu de moi. Et voyez encore, dans sa prière, quelle humilité ! Comme aussi les trois enfants de la fournaise disaient : « Nous avons péché ; nous avons agi contre vos lois » (Dan 3,29) ; partout enfin, ils font preuve d’humilité. Et pourtant Daniel avait mille occasions de s’élever ; mais il savait aussi que toutes ces grâces lui venaient de ce qu’il avait soin de ne pas s’exalter et de ne point gâter son trésor. En effet, parmi toutes les nations, sur toute la terre habitée, on chantait la louange de Daniel, non pas seulement parce qu’un roi s’était prosterné devant lui, ni parce qu’il lui avait offert des libations et tout un culte divin, au moment où ce roi lui-même était honoré comme un Dieu. Cette gloire adorée de Nabuchodonosor est certaine, d’après Jérémie : « Il a revêtu », dit-il, « la terre comme un manteau ». (Jer 27,6) « Car », dit Dieu ailleurs, « je l’ai donnée à Nabuchodonosor mon serviteur ». Or ces textes, et les lettres de ce roi prouvent cependant que Daniel n’était pas admiré seulement dans l’empire de ce prince, mais que ce Prophète était connu partout, qu’il était admiré dans toutes les nations plus encore que si elles l’avaient vu personnellement, surtout après que le roi eût avoué dans sa lettre mémorable, et le miracle opéré pour le Prophète, et l’hommage que lui-même rendait à sa sagesse. « Êtes-vous donc », disait l’Écriture, « plus sage que Daniel ? » Avec tous ces titres de gloire, il était humble jusqu’à désirer de mille fois mourir pour son Dieu. 5. Or, je le demande encore une fois : pourquoi, tout humble qu’il était, n’a-t-il repoussé ni ce culte, ni ces oblations quasi sacrées que lui fit un grand roi ? Je ne résoudrai pas ce problème ; il me suffit de l’avoir posé. Quant à la solution, je vous la laisse, pour exciter, si je le puis, l’effort de votre intelligence. Je ne veux que vous intimer un commandement ou plutôt un avis : c’est de diriger en tout votre liberté selon la crainte de Dieu, puisque vous avez de si nobles exemples, et que, d’ailleurs, les biens mêmes de la terre seront à nous, si bien franchement nous poursuivons les biens à venir. Que Daniel, en effet, n’ait point agi sous l’inspiration de l’orgueil, nous en avons une preuve évidente dans cette protestation qu’il fait : « Prince, gardez vos présents ! » (Dan 5,17) Et toutefois une seconde question se présente ici ; comment, si prompt à tout repousser en paroles, accepte-t-il l’honneur réellement et en effet, comment se revêt-il du riche collier ? Hérode-Agrippa, lui, s’entend applaudir : « C’est la voix d’un Dieu, disait-on, et non pas celle d’un « homme » (Act 12,22) ; et parce qu’il n’a pas rendu gloire à Dieu, ses entrailles crèvent et se répandent honteusement. Daniel, au contraire, accepte les honneurs divins, et non pas seulement des paroles d’apothéose. Voilà un point nécessaire à expliquer. Dans le fait d’Hérode, les hommes tombaient dans une idolâtrie pire que leur paganisme habituel ; dans celui du Prophète, il n’en va pas de même. Comment cela ? C’est que l’idée qu’on s’était faite de Daniel rendait honneur à Dieu, puisque le Prophète avait dit précédemment : « Je le sais, mais non d’après la sagesse que je puis avoir par moi-même ». D’ailleurs, on ne voit pas qu’il accepte ces offrandes, ce culte. Le roi dit bien, sans doute, qu’il faut les offrir : mais il n’est rien moins que certain que cette pensée ait été mise à exécution. Quant aux apôtres, déjà à Lystre, on amenait les taureaux pour les leur immoler ; déjà l’on appelait Barnabé, Jupiter, et Paul, Mercure. Le sacrifice commençait. Daniel accepta le collier, pour se faire reconnaître ; mais pourquoi ne parait-il pas repousser l’offrande sacrée ?… Dans le fait apostolique, les païens ne l’ont point réalisée ; mais l’attentat sacrilège en fut fait, et les apôtres le condamnèrent… Cependant Daniel devait aussi, ce semble, repousser aussitôt un culte impie ? En face des apôtres, se trouvait tout un peuple à édifier ; en face de Daniel, un peuple et son roi. Pourquoi donc ne détourna-t-il pas le roi de Babylone de cette idée idolâtrique ? Je l’ai dit : c’est que le prince ne lui faisait pas cette offrande comme à un Dieu et pour détruire la vraie religion, mais pour arriver à un fait plus miraculeux. Comment ? C’est qu’il fit un édit en faveur du vrai Dieu, le reconnaissant comme le Seigneur. Ainsi, il n’altérait pas l’honneur qui lui est dû. Les habitants de Lystre, au contraire, n’avaient point ces pensées ; mais ils regardaient les apôtres comme des dieux, et ceux-ci repoussèrent leurs hommages. Le roi Babylonien commence par adorer Daniel ; puis il lui fait l’offrande que vous savez. Or, quand il l’adore, ce n’est pas comme un dieu, mais comme un sage. Puis, il n’est pas certain qu’il lui ait fait des offrandes superstitieuses. Enfin, les eût-il faites, il les a faites sans que Daniel les agréât. Et si vous demandez pourquoi il lui donna le nom de Baltassar, qui est un nom de divinité chez eux, je réponds que cela prouve le peu d’estime que ce peuple avait de ses propres dieux, puisque leur nom ; de par l’empereur, est attribué à un captif ; puisque ce roi faisait adorer à tout son peuple une statue d’or, et que lui-même adorait un dragon. — Ainsi Babylone renfermait des multitudes tout autrement folles que celles de Lystre. Aussi Daniel ne pouvait-il sitôt les amener ait vrai. Si donc nous voulons gagner tous les biens, cherchons d’abord ceux qui ont rapport à Dieu. Car de même que ceux qui cherchent les faux biens de ce monde, perdent à la fois ceux du temps et ceux de l’avenir, ainsi ceux qui donnent la préférence aux choses de Dieu, gagnent les uns avec les autres. Ne poursuivons donc pas ceux-là, mais plutôt ceux-ci ; et nous pourrons de la sorte gagner les biens que Dieu promet, en Jésus-Christ Notre-Seigneur.Hébreux 11:37
Commentaires de saint Jean Chrysostome — Jean Chrysostome. Domaine public
Hébreux 11:1
HOMÉLIE XXI.
RAPPELEZ EN VOTRE MÉMOIRE CE PREMIER TEMPS OÙ, APRÈS AVOIR ÉTÉ ILLUMINÉS PAR LE BAPTÊME, VOUS AVEZ SOUTENU DE GRANDS COMBATS DE SOUFFRANCES, ETC. (X, 32, JUSQU’A XI, 3)Analyse.
1 et 2. Après la terreur, l’encouragement. — Louanges adressées aux Hébreux qui ont souffert pour Jésus-Christ, et se sont associés aux souffrances de ses apôtres. — La souffrance voulue, cherchée, subie avec joie, est un héroïsme véritable : c’est celui des apôtres. — La patience est nécessaire toujours ; elle naît comme nécessairement de la foi et de l’espérance. — Magnifique idée de la foi.
3 et 4. La foi est appuyée sur les prophéties du Sauveur ; celles qui se sont réalisées ne pouvaient l’être humainement ; elles garantissent celles qui concernent le jugement à venir. — La fin des temps est proche. — Celle du monde, dit l’orateur, peut n’être pas loin ; mais celle de chacun de nous est proche : notre vie est si courte ! Tremblons ! Il y va de l’enfer ! — Nous jouons trop avec le péché, et surtout avec celui de la détraction. — Vains subterfuges pour couvrir la médisance. — Nous répondrons de nos paroles peu charitables au jugement de Dieu.
1. Quand un grand médecin vient de faire à son malade une incision profonde et d’ajouter à ses douleurs une plaie cuisante, il s’empresse de soulager le membre souffrant et de prodiguer à cette âme troublée les secours et les encouragements ; bien loin de vouloir trancher de nouveau dans le vif, l’homme de l’art emploie sur la première plaie les médicaments les plus adoucissants, et tout ce qui peut enlever le sentiment de la douleur. Telle est aussi la méthode de Paul. Il lui a fallu secouer fortement ses chers disciples, et les toucher de componction par le souvenir de l’enfer dont il a parlé ; il a dû leur déclarer que le prévaricateur qui aura violé la loi de grâce est certain de périr ; et il a démontré cette perte assurée par les lois de Moïse ; il a même confirmé son dire par d’autres témoignages, et déclaré qu’il est horrible de tomber dans les mains du Dieu vivant. Maintenant, il craint que leur âme, arrivant au désespoir par l’excès de la crainte, ne reste absorbée dans sa douleur ; et il les console par les louanges, il les relève par l’exhortation, il leur présente une sainte rivalité avec eux-mêmes. « Rappelez-vous », leur dit-il en effet, « ce premier temps où, après avoir été illuminés par le baptême, vous avez soutenu de grands combats de souffrances (32) ». Douce et puissante exhortation que celle qui est tirée de leurs propres œuvres ! Aussi bien faut-il que celui qui débute dans une entreprise, fasse des progrès par la suite. C’est donc comme s’il disait : Au temps de votre initiation, quand vous n’étiez encore que disciples, vous avez montré une ardeur, une générosité d’âme que vous ne montrez plus au même degré. Cette exhortation, vous le voyez, s’appuie sur leurs propres exemples. Et il ne dit pas : Vous avez soutenu des combats, mais de grands combats. Il n’emploie pas seulement le mot tentations, mais celui de combats qui porte avec lui son éloge et tout un ensemble de magnifiques louanges. Ensuite il repasse une à une leurs victoires, développant son thème, redoublant les éloges. Écoutez : « Ayant été d’une part exposé devant tout le monde aux opprobres et aux mauvais traitements (33) ». C’est chose grave, en effet, qu’un opprobre ; c’est chose capable de percer le cœur et de bouleverser l’âme, et de répandre les ténèbres dans une raison humaine. Entendez à ce sujet le Prophète : « Mes larmes ont été mon pain jour et nuit, tant qu’on m’a dit chaque jour : « Où est votre Dieu ? « Et encore : » Si mon ennemi m’avait outragé, je l’aurais enduré ». (Psa 42,4 ; 54, 13) Comme les humains ont surtout la maladie de la vaine gloire, l’opprobre est un piège qui les prend facilement. Et, non content de rappeler les opprobres, l’apôtre témoigne qu’ils ont eu un caractère public de gravité : « Ils ont « été donnés en spectacle ». Lorsque quelqu’un se voit poursuivi de malédictions, sa peine est vive, mais elle l’est beaucoup plus quand elles retentissent devant tout le monde. Pour eux qui avaient quitté les rites si imparfaits du judaïsme, pour passer à une religion parfaite, en sacrifiant les traditions de leurs ancêtres, quel chagrin c’était, dites-moi, que de subir les mauvais traitements de leurs compatriotes, sans pouvoir même se défendre ! Bien que vous ayez tant souffert, ajoute-t-il, on ne peut dire que vous ayez fait entendre des plaintes, puisqu’au contraire vous en avez témoigné toute votre joie. C’est dans le même sens qu’il leur dit. « Et d’autre part, ayant été compagnons de ceux qui ont souffert de pareilles indignités, vous avez compati à ceux qui étaient dans les chaînes (34) », mettant en scène ici les apôtres. non seulement, dit-il, vous n’avez point rougi d’être maltraités par ceux de votre nation, mais vous avez été les compagnons d’autres martyrs encore, qui ont enduré les mêmes souffrances que vous. Vous reconnaissez ici dans saint Paul la voix qui console et qui encourage. Il n’a pas dit. Vous subissez avec moi les afflictions, vous partagez mes combats ; mais : « Vous avez compati à ceux qui étaient dans les chaînes ». Voyez-vous comme il parle de lui-même sans doute, mais, aussi d’autres captifs ? Vous n’avez point considéré ces chaînes comme des chaînes, leur dit-il, et sans vous effrayer, vous êtes demeurés fermes comme de courageux athlètes ; et loin d’avoir besoin d’être consolés dans vos tribulations, vous avez su consoler les autres. « Et vous avez accueilli avec joie le pillage de vos biens ». Dieu ! quelle foi chez eux, pleine, certaine, convaincue ! Saint Paul fait bien voir la cause de leur fermeté, non seulement pour les exhorter à de nouveaux combats, mais pour les engager à ne pas déchoir de cette foi sublime. Vous avez vu, dit-il, le pillage de vos biens, et vous l’avez supporté ; car vos regards se portaient alors vers les biens invisibles que vous envisagiez déjà comme visibles ; preuve d’une foi éminente, que vous avez, d’ailleurs, manifestée par vos œuvres. — Mais ce pillage était peut-être, de la part de vos ennemis, un acte de pure violence que vous n’auriez pu empêcher ? Il n’est donc pas évident que vous ayez subi votre ruine pour le motif de la foi ? — Au contraire, c’était si évidemment pour la foi, que vous pouviez, en abjurant votre religion, conjurer ce pillage. Aussi avez-vous fait bien plus encore que de consentir à le subir ; vous l’avez supporté avec joie, ce qui est une vertu toute apostolique et digne de ces grandes âmes dont la joie éclatait jusque sous les fouets. Car il est dit « qu’ils revinrent joyeux de l’assemblée des juifs, parce qu’ils avaient été trouvés dignes d’être accablés d’outrages pour le nom de Jésus ». (Act 5,41) Au reste, cette joie dans la souffrance révèle dans un martyr l’espoir d’une récompense, et la conviction que loin d’y perdre, il y gagne certainement. Et ce mot : « Vous avez accueilli », montre une souffrance volontiers acceptée. Et pourquoi l’avez-vous choisie et accueillie ? C’est parce que « vous saviez que vous aviez d’autres biens plus excellents et permanents ». — « Permanents », c’est-à-dire fermes et durables, et non pas périssables comme ceux de la terre. Après les avoir ainsi loués, il dit : 2. « Ne perdez donc pas la confiance que vous avez, qui doit être récompensée d’un grand prix (35) ». Que dites-vous, bienheureux Paul ? Vous ne prononcez pas qu’ils ont perdu la confiance, et qu’ils ont à la regagner ; loin de leur ôter ainsi l’espoir, vous dites qu’ils l’ont encore, qu’ils ne doivent pas la perdre ; et ainsi vous les encouragez. Vous l’avez encore, dit l’apôtre. Pour acquérir de nouveau ce qu’on a perdu, il faut plus de travail ; il en faut bien moins pour éviter de perdre ce qu’on possède encore. Aux Galates son langage est tout autre : « Mes petits enfants, pour lesquels je souffre des douleurs de mère, jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous ». (Gal 4,19) Il trouvait chez eux plus de paresse et de lâcheté ; aussi avaient-ils besoin d’entendre des paroles plus énergiques. Les Hébreux avaient seulement le cœur faible et découragé ; leur état réclamait donc un discours de guérison et d’encouragement. Ne perdez donc pas, leur dit-il, votre confiance : ils étaient donc en grande faveur auprès de Dieu. « Parce qu’elle doit être récompensée d’un grand prix ». Qu’est-ce à dire, sinon : nous la recevrons plus tard ? Si donc elle est réservée à une vie future, il ne faut pas la demander à celle-ci. Et de peur qu’on ne lui objecte : Mais nous avons tout sacrifié ! — Il prévient cette difficulté de leur part en disant équivalemment : Si vous savez que le ciel vous garde des biens tout autrement précieux, ne cherchez plus rien ici-bas. Car la patience vous est nécessaire, non pas que vous deviez combattre encore plus, mais pour que vous restiez dans les mêmes combats, et que vous ne jetiez pas à vos pieds la palme que vous tenez déjà. Vous n’avez qu’un besoin donc : c’est de résister, comme vous l’avez fait jusqu’ici afin qu’arrivés au terme de la carrière, vous receviez la récompense promise. « Car la patience vous est nécessaire, afin que faisant la volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis (36) ». Votre unique et nécessaire devoir est donc de supporter le délai de Dieu, mais non pas de subir de nouvelles luttes. Déjà, leur dit-il, vous touchez à la couronne, vous avez vaillamment tout subi, combats, chaînes, afflictions ; tous vos biens ont été pillés. Que reste-t-il donc ? Désormais vous ne faites plus qu’attendre l’heure du couronnement ; vous ne supportez plus qu’une peine légère, celle du délai de votre couronne à venir. O magnifique consolation ! Il semble qu’on parle à un athlète qui a renversé et vaincu tous ses antagonistes, et qui ne voit plus se lever aucun adversaire pour accepter la lutte ; n’ayant désormais qu’à recevoir la couronne, il s’irrite du temps que le juge du combat met à venir enfin pour placer le laurier sur son front ; impatient, il veut sortir de l’arène et fuir l’amphithéâtre, n’y tenant plus de chaleur et de soif. Que dit donc l’apôtre, dans une circonstance semblable ? « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et ne tardera pas (37) ». Pour prévenir ce cri de leur impatience : Quand donc viendra-t-il ? l’apôtre les console par les saintes Écritures. Déjà, dans un autre passage, il encourage ses disciples, en disant : « Notre salut est plus proche », parce qu’il reste peu de temps à courir. Et il ne parle pas de lui-même, mais d’après les saints Livres. Car, si déjà dans ces temps lointains, on disait : « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et ne tardera pas » (Rom 13,11), il est évident que le Libérateur est plus voisin encore. L’attendre donc, c’est accroître encore la récompense. « Or, le juste vivra de la foi. Que s’il se retire, il ne plaira pas à mon cœur (38) ». Exhortation bien pressante qui leur apprend que même après avoir été jusque-là parfaits dans leur conduite, ils perdraient tout par le ralentissement. « Mais quant à nous, nous ne sommes point les enfants de la révolte, ce qui serait notre ruine ; mais nous demeurons fermes dans la foi pour le salut de nos âmes (39) ». « Or la foi est la substance des choses que l’on doit espérer et une pleine conviction de celles qu’on ne voit point. C’est par la foi que les anciens Pères ont reçu un témoignage si avantageux ». (11, 1-2) Ciel ! quelle admirable exactitude d’expression ! La foi est la « démonstration », dit-il, « des choses qui ne paraissent pas encore » c’est-à-dire, la conviction pleine de l’invisible. La démonstration, d’ordinaire, ne se dit que d’une vérité certaine. La foi est donc une vue de vérités non manifestes encore, et l’invisible qu’elle nous révèle doit être admis avec une persuasion aussi certaine que le visible. Ce que nous voyons, il nous est impossible de ne le pas croire ; or, si l’objet de la foi qui échappe à notre œil ne nous paraît pas aussi vrai et plus sûr même que le monde visible, nous n’avons pas la foi. Comme les choses que nous espérons paraissent n’avoir pas de corps ni de consistance, la foi donne une substance et un corps à ces objets de l’espérance ; ou plutôt, elle ne leur donne pas, elle est elle-même leur essence. Prenons un exemple : La résurrection n’est pas encore arrivée ; elle n’a donc pas encore de substance, elle n’existe pas ; mais l’espérance lui crée une subsistance dans notre âme, voilà ce que veut dire : « La substance des choses qu’on doit espérer ». Si donc la foi seule a la démonstration de l’invisible, pourquoi voulez-vous voir celui-ci, et vous exposer à perdre la foi, à compromettre ce principe par lequel vous êtes justes, puisque le « juste vivra de la foi ? » Si vous voulez être voyants, vous cessez d’être croyants. Vous avez travaillé et combattu, je me plais à le dire ; mais, attendez ! Attendre, c’est la foi ; ne cherchez pas tout ici-bas. 3. Ces paroles ont été dites aux Hébreux ; mais l’avis qu’elles renferment s’adresse à un grand nombre de ceux qui sont ici rassemblés. A qui surtout ? A ceux qui ont le cœur étroit et défaillant, à ceux aussi qui manquent de patience. Les uns et les autres ne peuvent voir la prospérité des méchants, ni leurs adversités à eux-mêmes, sans être accablés de tristesse et d’indignation, appelant sur ceux-là le supplice et la vengeance du ciel, en même temps que fatigués d’attendre leur propre récompense. « Encore un peu de temps », disait saint Paul, « et celui qui doit venir viendra et ne tardera pas ». Répétons-le, nous aussi, aux lâches et aux paresseux : la punition arrivera certainement, elle viendra, la résurrection même déjà est à nos portes. — Mais qui le prouve, dira-t-on ? — Je ne demanderai pas mes preuves aux prophètes. Je ne parle pas seulement à des chrétiens en ce moment, mais mon auditeur fût-il un gentil, j’ai pleine confiance, j’apporte des preuves certaines ; je puis le convaincre, lui aussi ; et comment ? Écoutez-moi. Jésus-Christ a fait plusieurs prophéties. Si les unes ne se sont pas réalisées, ne croyez pas aux autres ; mais si elles se sont accomplies en tous points, pourquoi douteriez-vous de celles qui restent à accomplir ? Lorsqu’une partie de ces prophéties se sont accomplies, il serait aussi déraisonnable de ne pas croire aux autres, qu’il le serait d’y croire, si rien ne s’était encore accompli. Au reste, un exemple va rendre la chose évidente : Jésus-Christ a dit que Jérusalem serait prise, et qu’elle le serait avec des circonstances inouïes jusqu’alors, et qu’elle ne serait jamais rebâtie : sa prédiction s’est réalisée. — Il a dit qu’une terrible affliction frapperait le peuple juif : elle est arrivée. — Il a prédit l’extension de son Évangile, pareil d’abord au grain de sénevé : et nous le voyons se propager de plus en plus dans l’univers entier. Il a prédit que quiconque abandonnerait son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, retrouverait son père et sa mère ; et nous voyons ce fait réalisé. — Il a dit à ses disciples : « Vous aurez des tribulations en ce monde, mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde » ; c’est-à-dire, personne ne vous vaincra, et l’événement nous l’a prouvé. — Il a dit que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre l’Église, bien qu’elle doive souffrir persécution, et que personne n’éteindra son Évangile : cette prédiction est vérifiée par l’expérience. — Et quand le Seigneur faisait ces prophéties, elles avaient un caractère incroyable. Pourquoi ? C’est que l’on ne pouvait y voir que des paroles, et que lui-même n’apportait pas de preuve de l’avenir qu’il annonçait. Aussi ces prophéties n’en sont que plus dignes de foi aujourd’hui. — Il a dit que la fin viendrait après que l’Évangile aurait été annoncé à toutes les nations. Voici qu’en effet nous touchons à la fin ; car la prédication a été faite à la plus grande partie de la terre. (Luc 19,44 ; Mrc 13,2 ; Mat 24,14, 21 ; Luc 13,19 ; Mat 19,29 ; 16, 18 ; Jn 16,33) Donc la fin est proche. Tremblons, mes frères. Mais quoi ! vous qui m’entendez, êtes-vous même inquiets de cette fin redoutable ? Et pourtant la voici pour vous déjà imminente et présente. La vie s’achève, pour chacun de nous, et de plus en plus, la mort s’avance. Car, dit l’Écriture : « La somme de nos jours l’un dans l’autre est de soixante-dix ans ; et pour les mieux partagés, quatre-vingts ans ». Le jour de notre jugement est proche ; tremblons encore une fois. « Le frère ne rachète pas le frère : quel homme donc vous rachètera ? » Nos regrets seront immenses, dans l’autre vie : « Mais dans la mort, personne ne pourra louer Dieu ! » Aussi est-il dit : « Prévenons sa face, pour le louer » (Psa 90,10 ; 48, 8 ; 6, 6 et 44, 2), c’est-à-dire devançons son avènement. De ce côté, nos efforts ont leur prix et leur puissance ; ils ne pourront rien dans l’autre monde. Dites-moi, je vous prie, si l’on nous renfermait pour un temps assez court dans une fournaise embrasée, ne ferions-nous pas tous les sacrifices pour être délivrés, fallût-il donner toute notre fortune, fallût-il subir l’esclavage ? Combien d’hommes sous le poids de maladies graves seraient prêts à donner tout pour guérir, si on leur laissait le choix ! Si donc une maladie, si peu qu’elle dure, nous ennuie et nous tourmente à ce point, que ferons-nous dans cet autre monde où la pénitence même sera impossible ? Que de maux nous accablent, que nous ne sentons même pas ! nous nous mordons les uns les autres, nous nous entre-dévorons par mille injustices, accusations, calomnies, jalousies chagrines de la gloire du prochain. Et voyez quel péché grave ! Quand on veut blesser la réputation du prochain, l’on dit : « Un tel ou un tel a dit cela ! Que Dieu me pardonne !… Qu’il ne m’examine pas moi-même ; je ne suis coupable que d’avoir entendu ». — Mais si vous n’y croyez pas, pourquoi le dites-vous, enfin ? Pourquoi le répétez-vous ? Pourquoi à force d’en répandre le bruit, rendez-vous le fait croyable ? Pourquoi colporter un mensonge ? Vous n’y croyez pas, et vous demandez que Dieu vous épargne son redoutable examen ? Ah ! plutôt, ne dites rien, taisez-vous, et alors seulement soyez rassuré. 4. Je ne sais vraiment comment cette maladie a pu envahir les hommes. Non, nous ne sommes que des comédiens ; nous ne savons rien garder dans notre âme. Écoutez l’avis du Sage : « Avez-vous entendu un bruit fâcheux ? qu’il meure dans votre sein ; ne craignez pas ; votre cœur n’en crèvera point ! » Et ailleurs : « L’insensé a entendu une parole ; il est en travail pour la redire, comme la femme qui enfante ». (Sir 19,10-11) Nous sommes si prompts à l’accusation, si disposés à condamner ! Ah ! quand nous n’aurions pas commis d’autre péché, celui-là suffirait pour nous perdre et nous conduire en enfer. Il nous enveloppe, il nous jette dans un réseau inextricable de fautes sans nombre. Pour mieux l’apprécier, écoutez le Prophète : « Tu t’asseyais pour parler contre ton frère ». (Psa 50,20) — Mais ce n’est pas moi, dites-vous, c’est cet autre. — Non, c’est vous autant que lui. Car si vous n’aviez rien dit, il n’aurait rien appris. Et dût-il même l’apprendre d’ailleurs, au moins ne seriez-vous pas coupable de péché, lorsque votre devoir est de couvrir et de cacher les fautes du prochain. Mais vous, sous prétexte d’aimer la vertu, vous les révélez, et vous êtes moins un accusateur, qu’un hypocrite, un homme en délire, un insensé. Triste habileté ! vous vous couvrez de honte autant que votre victime, et vous ne le sentez même pas ! Or, voyez que de maux découlent d’une seule faute ! Vous irritez Dieu, vous désolez votre prochain, vous vous rendez digne de l’éternel supplice. N’entendez-vous pas ce que Paul dit ait sujet des veuves : « Non-seulement elles sont curieuses et veulent tout savoir ; mais encore intarissables de la langue et des yeux, elles courent les maisons, et disent ce qui ne convient pas ». (1Ti 5,13) C’est pourquoi, lors même que vous croiriez ce que l’on dit contre votre frère, vous n’avez pas même dans ce cas le droit d’en parler ; à plus forte raison, si vous n’y croyez pas. Ah ! plutôt, étudiez ce qui vous regarde ; tremblez que Dieu ne vous examine. Car ici vous ne pouvez me répondre : Est-ce que Dieu m’examinera pour des bagatelles ? — Je le veux, ce sont des riens ; mais pourquoi les colportez-vous ? Pourquoi grossir le mal ? Cette conduite peut nous perdre ; et c’est pourquoi Jésus-Christ disait : « Ne jugez pas, pour que vous ne soyez pas jugés ». Mais nous ne tenons pas compte même du divin Maître. La punition du pharisien ne nous corrige pas, et ne nous rend ni plus modestes ni plus réservés. Il disait avec vérité, cet orgueilleux : « Je ne suis pas semblable à ce publicain ! » et il le disait sans témoin, et il fut cependant condamné. Si énonçant un fait véritable, et l’énonçant loin de toute oreille étrangère, il fut pourtant condamné ; qu’adviendra-t-il à ceux qui vont répétant partout des mensonges, dont ils n’ont aucune preuve, pareils en cela à des femmes frivoles et loquaces ? Quel ne sera pas leur châtiment, leur juste punition ? Mettons désormais une porte et une serrure à notre bouche. Ces riens dangereux engendrent des maux sans nombre ; des familles sont bouleversées, des amitiés brisées ; des misères infinies en résultent. O homme ! n’examinez point curieusement les affaires de votre prochain. — Mais vous êtes bavard, c’est votre maladie ? — Parlez de vos affaires à Dieu ; ce ne sera plus un vice et un danger pour vous, mais un avantage. Racontez-les à vos amis, aux hommes justes, à ceux qui possèdent votre confiance, afin qu’ils prient pour vos péchés. Si vous parlez des faits et gestes du prochain, loin d’y gagner, loin d’en profiter, vous êtes perdu. Si Dieu est notre confident pour tout ce qui vous regarde, vous amasserez une belle récompense. « Je l’ai dit », chantait le Psalmiste : « J’accuserai contre moi-même et à Dieu toutes mes iniquités ! Et vous, Seigneur, vous m’avez pardonné l’impiété de mon cœur ! » Vous voulez juger ? Jugez vos œuvres. Personne ne vous accusera plus, si vous vous condamnez vous-même ; mais on vous accusera, si vous ne vous jugez pas. Oui, l’on vous accusera si vous ne faites pas votre aveu ; on vous accusera si vous n’avez pas de repentir. Voyez-vous quelqu’un s’irriter, s’emporter, commettre quelque péché grave et indigne ? Pensez aussitôt à vos propres actions ; ainsi vous ne le condamnerez pas sévèrement, et vous vous épargnerez un faix énorme de péchés. Si nous réglons ainsi notre vie, si nous l’occupons de la sorte, si nous prononçons nous-mêmes notre condamnation, nous ne commettrons peut-être que bien peu de péchés ; tandis que celte douceur, cette réserve nous enrichira d’actions honnêtes et glorieuses, et nous fera jouir de tous les biens promis à ceux qui aiment Dieu. Puissions-nous les conquérir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient au Père, dans l’unité du Saint-Esprit, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.