Commentaires de saint AugustinPsaumes 119

Augustin d’Hippone · Page 2 sur 3

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Psaumes 119:49

1. Considérons, avec le secours de Dieu, et expliquons ces versets de notre psaume « Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et qui m’a donné l’espérance. Cette espérance m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie (Psa 119,49-50) ». Est-ce que l’oubli est aussi chez Dieu, comme chez les hommes ? Pourquoi donc le Prophète lui dit-il : « Souvenez-vous ? » Il est vrai qu’en d’autres endroits de l’Écriture on retrouve cette même expression : « Pourquoi m’avez-vous oublié (Id 41,10) ? » et : « Pourquoi oublier notre misère (Id 43,24) ? » et Dieu lui-même nous dit par son Prophète : « J’oublierai toutes ses iniquités (Eze 18,22) » et beaucoup d’autres exemples semblables. Mais ces paroles ne doivent point s’entendre de Dieu comme on les entend des hommes. De même en effet qu’on dit de Dieu qu’il se repent, quand contrairement à l’espérance des hommes, il change le cours des choses, sans néanmoins changer son dessein, puisque le dessein du Seigneur demeure éternellement (Psa 33,11) ; ainsi on dit qu’il oublie, quand il semble différer son secours, ou l’effet de sa promesse, ou ne peut châtier les pécheurs comme ils le méritent, ou toute autre chose semblable ; comme si ce que l’on espère, ou que l’on redoute, avait échappé à sa mémoire parce qu’on n’en voit pas l’accomplissement. C’est une manière morale de se mettre au niveau des hommes, quoique Dieu agisse de la sorte, avec une disposition fixe, sans aucun défaut de mémoire, sans obscurcissement d’intelligence, sans changement de volonté, Dès lors, dire au Seigneur : « Souvenez-vous », c’est montrer, c’est stimuler un désir dans celui qui réclame l’effet de la promesse, mais non rappeler au Seigneur ce qu’il aurait oublié. « Souvenez-vous », dit le Prophète, « de votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, accomplissez ce que vous avez promis à votre serviteur ; c’est-à-dire encore, cette parole qui contenait une promesse et qui m’a fait espérer. 2. « C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité (Psa 119,10) » : elle, c’est-à-dire cette espérance qui a été donnée aux humbles, comme le dit l’Écriture : « Dieu résiste aux superbes, et donne la grâce aux humbles (Jac 4,6 ; 1Pi 5,5) ». De là cette maxime sortie de la bouche du Sauveur lui-même : « Quiconque s’élève sera abaissé ; quiconque s’abaisse sera élevé (Luc 14,11 ; 18,14) ». Et par cet abaissement nous n’entendons pas cette humilité de quiconque avoue ses péchés et ne s’arroge point la justice ; mais celle d’un homme qui est tombé dans la tribulation ou dans quelque mépris dont Dieu a voulu châtier son orgueil, ou exercer sa patience et la mettre à l’épreuve Aussi le Psalmiste nous dit-il un peu plus loin : « Avant d’être humilié, j’ai commis le péché ». Et encore au livre de la Sagesse : « Demeure en paix dans la douleur ; et au temps de l’humiliation, garde la patience ; car l’or et l’argent s’épurent par la flamme, mais les hommes que Dieu accepte passent par le feu (Sir 2,4-5) ». En disant que Dieu accepte ces hommes, il nous donne cette espérance qui console dans l’humilité. Et quand le Seigneur Jésus prédisait aux disciples que ces humiliations leur viendraient de la part des persécuteurs, il ne les abandonna point sans espérance, mais il leur donna celle-ci qui doit les consoler : « Vous posséderez vos âmes par votre patience (Luc 21,19) ». Quant à votre corps que vos ennemis peuvent tuer, et en quelque sorte anéantir, un cheveu de votre tête ne périra point (Id 18) », nous dit-il. Telle est l’espérance donnée au corps du Christ, ou à l’Église, pour la consoler dans son humilité. C’est à propos de cette espérance que l’apôtre saint Paul nous dit : « Si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience (Rom 8,25) ». Mais cette espérance regarde les biens éternels. Or, il y a une autre espérance très propre à nous consoler dans l’abaissement de la tribulation, et qui a été donnée aux saints dans la parole de Dieu qui leur promet la grâce, de peur qu’ils ne viennent à succomber. C’est de cette espérance que l’Apôtre nous dit : « Dieu est fidèle, et ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer (1Co 10,13) ». Telle est encore l’espérance que nous donnait la bouche du Sauveur : « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et j’ai prié pour toi, Pierre, afin que la foi ne t’abandonne point (Luc 22,31-32) ». C’est encore cette espérance qu’il nous donne dans la prière qu’il nous a enseignée et où il nous fait dire : « Ne nous induisez pas en tentation (Mat 6,13) ». C’était en quelque-sorte promettre aux siens qui seraient en danger ce qu’il veut qu’ils lui demandent. C’est donc de cette espérance qu’il nous est mieux d’entendre cette parole du psaume : « C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie (Psa 119,50) ». D’autres avec plus de fidélité ont traduit, non point Verbum ou « parole », mais Eloquium ou langage. Il y a en effet dans le grec logion ou Eloquium, tandis que c’est logos qui signifie Verbum. 3. Nous lisons ensuite : « Les superbes me provoquaient sans cesse par l’iniquité ; mais je n’ai point abandonné votre loi (Id 51) ». Par ces superbes, il veut nous faire entendre les persécuteurs des saints ; c’est pourquoi il ajoute : « Mais je n’ai point abandonné votre loi », car c’était à une telle apostasie que tendait la persécution. C’est avec raison qu’il les accuse d’avoir sans cesse commis l’iniquité ; car, non seulement ils étaient impies, mais ils poussaient les saints à l’impiété. Or, dans cette humilité, ou plutôt dans cette affliction, se trouve la consolation de l’espérance, qui nous a été donnée dans la parole de Dieu, promettant des secours aux martyrs, de peur que leur foi ne vienne à défaillir : on trouve aussi la présence de l’Esprit-Saint qui répare les forces de ceux qui souffrent, afin qu’ils puissent échapper au filet des chasseurs, et dire « Sans la présence du Seigneur parmi nous, ils nous auraient dévorés tout vivants (Psa 124,2-3) ». 4. Quand il dit : « Cette espérance m’a consolé dans mon humiliation », n’entendrait-il point cette humiliation de celle où tomba l’homme, quand il fut condamné à la mort à cause du péché si malencontreusement commis dans le paradis de délices (Gen 3,23) ? C’est en effet par cette humiliation que l’homme est devenu semblable à la vanité, elle qui a fait passer ses jours comme l’ombre (Psa 144,4) ; c’est elle qui a fait de nous tous des enfants de colère, et pour toujours, si ceux qui avant la création du monde (Eph 1,4-5) ont été prédestinés pour le salut éternel, ne sont réconciliés avec Dieu par le Médiateur ; et c’est en ce Médiateur que les anciens justes mettaient leur espérance, quand l’esprit de prophétie le leur montrait venant en sa chair. Alors la promesse faite à nos pères au sujet d’un médiateur, pourrait être cette promesse dont il est ici question si nous leur prêtons ce langage au sujet de la même promesse : « Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et dans laquelle vous m’avez donné l’espérance ». C’est elle qui m’a consolé dans mon humiliation, c’est-à-dire dans ma mortalité : « Car cette parole m’a donné une vie nouvelle » : en sorte que, destiné à la mort, j’ai néanmoins conçu l’espoir de vivre. « Quant aux superbes, ils agissaient toujours d’une manière criminelle » : car l’assujettissement à la mort n’a pas dompté leur orgueil. « Mais je n’ai point apostasié votre loi (Psa 119,49-51) », comme les superbes voulaient m’y contraindre. 5. « Je me suis souvenu, Seigneur, de vos jugements, depuis le commencement, et j’ai été consolé » : ou, comme on lit en certains exemplaires, exhortatus sum, j’y ai trouvé de l’encouragement. Le verbe grec parekleten peut avoir ces deux significations, Depuis le commencement donc, à l’origine de la race humaine, « je me suis souvenu de vos jugements au sujet des vases de colère destinés a la perdition (Id 52) » ; et j’ai été consolé, parce que là aussi j’ai compris les trésors de votre gloire pour les vases de votre miséricorde. 6. « La défaillance m’a saisi, quand j’ai vu les pécheurs abandonner votre loi. Vos oracles étaient mes cantiques dans le sein de mon exil (Psa 119,53-54) » : ou, comme d’autres ont traduit, « dans le lieu où j’étais étranger ». Telle est l’humiliation de l’homme banni du paradis, de la Jérusalem d’en haut, exilé dans ce lieu où il est mortel ; c’est de Jérusalem que descendait à Jéricho cet homme qui tomba entre les mains des voleurs ; mais à cause de la miséricorde que montra pour lui le samaritain (Luc 10,30-37), il chanta dans le lieu de son exil les oracles de Dieu. Et toutefois, la vue des pécheurs qui abandonnaient la loi divine, redoublait son ennui, car il lui fallait converser avec eux, au moins pour un temps, jusqu’à ce que le vent ait passé dans l’aire. On peut aussi accorder ces deux versets avec chaque partie du verset précédent ; en sorte que ces paroles : « Je me suis souvenu, ô Dieu, de vos jugements depuis le commencement », peuvent se rapporter à celles-ci : « La défaillance m’a saisi à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi » ; et ce mot : « Je me suis consolé », à ces paroles : « Dans le lieu de mon exil, je chantais vos oracles ». 7. « Pendant la nuit, je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi (Psa 119,55) ». Cette nuit est l’humiliation avec l’ennui de la mortalité. Il y a nuit pour ces méchants qui commettent sans cesse l’iniquité, nuit encore dans cette défaillance à la vue des pécheurs qui abandonnent la loi de Dieu ; nuit enfin dans ce lieu d’exil, jusqu’à ce que vienne le Seigneur pour éclairer ce qu’il y a de plus caché dans les ténèbres, manifester les pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange (1Co 4,5). Dans cette nuit donc l’homme doit se souvenir du nom du Seigneur, afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur (Id 1,31), aussi est-il écrit : « Ce n’est point à nous, Seigneur, ce n’est point à nous, mais à votre nom qu’il faut donner la gloire (Psa 113,1) ». Car ce n’est point en cherchant sa propre gloire, mais celle de Dieu, comme ce n’est point par sa propre justice, mais par celle de Dieu, celle qui est un don de Dieu, que chacun garde la loi du Seigneur, ainsi que l’a dit le Prophète : « Je me suis souvenu de votre nom, Seigneur, et j’ai gardé votre loi ». Il ne l’eût point gardée, s’il s’était appuyé sur sa propre vertu, oubliant le nom du Seigneur. « Car c’est dans le nom du Seigneur qu’est notre secours (Psa 124,8) ». 8. Aussi le Prophète nous dit-il ensuite : « Elle m’est arrivée, parce que j’ai recherché vos justices (Id 118,56) » ; oui, vos justices par lesquelles vous justifiez l’impie, et non les miennes, qui, loin de me rendre juste, me donnent de l’orgueil. Car le Prophète n’était point de ceux qui ignorent la justice venant de Dieu, et qui en voulant établir la leur, n’aboutissent qu’à se soustraire à celle de Dieu (Rom 10,3). Ces justices, dès lors, qui rendent justes gratuitement et par la grâce ceux qui ne peuvent le devenir par eux-mêmes, ont été nommées plus à propos justifications : car le grec ne porte point dikaiosunas, ou justices, mais dikaiomata, ou justifications. Mais que veut dire le Prophète dans ces paroles : « Elle m’est arrivée ? » Qui, elle ? la loi peut-être ? Car il avait dit : « J’ai gardé votre loi » ; et c’est à cette phrase qu’il joint cette autre : « Elle a été pour moi », comme s’il disait : Cette loi a été la mienne. Mais ne nous arrêtons point à montrer comment la loi de Dieu est devenue la sienne, car le mot grec, traduit en latin, nous indique suffisamment qu’il ne s’agit point de loi dans cette parole : « elle est devenue pour moi ». Car le mot loi est masculin dans cette langue, et c’est à propos d’un nom féminin qu’il est dit : celle-ci est devenue pour moi. Il faut donc chercher plus haut ce qui lui a été fait, puis comment « celle-ci », quelle qu’elle soit, est devenue pour lui. « Celle-ci », dit-il, « est devenue pour moi » : or, ce n’est point cette loi, sens qui est rejeté par le grec. C’est peut-être cette nuit, car dans le verset supérieur il est dit : « Toute la nuit je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi » ; puis il continue : « Celle-ci est devenue pour moi (Psa 104,21) » ; or, si ce n’est pas la loi, c’est la nuit qui est devenue pour lui. Mais que signifie alors, cette nuit m’est arrivée parce que j’ai recherché vos justifications ? C’est plutôt la lumière qui a été faite pour lui, et non la nuit, parce qu’il a recherché les justifications de Dieu. On peut aussi entendre, elle est devenue pour moi, dans le sens de elle a été faite pour moi, elle m’est devenue utile, Car si l’on entend par nuit, comme on le peut très bien, l’humiliation de cette vie mortelle, où les cœurs se dérobent mutuellement, et où ces ténèbres produisent des tentations graves et sans nombre, en sorte que pendant cette nuit passent et repassent les bêtes des forêts, les lionceaux rugissants qui demandent à Dieu leur nourriture ; ce même lion rugissant et cherchant sa nourriture, et dont le Seigneur a dit ce que nous avons déjà rappelé : « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment (1Pi 5,8) » ; c’est-à-dire, pendant cette nuit où passent et repassent les bêtes des forêts, le lion gigantesque a demandé à Dieu sa nourriture : assurément, cette humiliation dans ce lieu d’exil, que l’on peut bien appeler nuit, devient utile à ceux qui y sont à l’épreuve, et qui apprennent à ne point s’élever par l’orgueil ; crime pour lequel nous sommes plongés dans cette nuit. « Le commencement de l’orgueil chez l’homme, c’est de se séparer de Dieu (Sir 10,14) ». Mais comme il est justifié gratuitement, et afin de s’avancer dans l’humilité, dans toutes ces tentations auxquelles il est exposé pendant cette nuit, maintenant qu’il a reçu l’intelligence, qu’il répète ce verset du psaume que nous lirons bientôt : « Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos œuvres de justice (Psa 119,71) ». Dire en effet : « Il m’est bon que vous m’ayez humilié », qu’est-ce autre chose que dire de cette humilité, qui est appelée nuit : « Elle a été pour moi », c’est-à-dire, elle m’a été avantageuse ? Mais pourquoi ? parce que j’ai recherché votre justice, et non la mienne. 9. Nous pouvons encore donner un autre sens à ces mots : « Celle-ci est devenue pour moi ». Ce ne serait alors ni la loi ni la nuit que désignerait le pronom « celle-ci », mais il aurait le sens que nous avons donné à cette expression d’un autre psaume : Unam petii, sans dire ce que signifie « une », ou quelle est cette « une », dont il dit, « je la demanderai encore ». Le genre féminin est ici mis pour le neutre ; car il est contre notre usage de dire : Unam petii, j’ai demandé une seule, saris marquer à quoi se rapporte cette « seule ». On dirait mieux : Unum petii. J’ai demandé cela « seulement », d’habiter dans la maison du Seigneur. Dans ces espèces d’adjectifs neutres latins, on n’exige pas le nom neutre qui demeure sous-entendu, comme un bien, un don, ou quelque chose de semblable ; mais cette expression neutre peut désigner soit un nom masculin, soit un nom féminin, soit même ce que l’on veut désigner sans distinction de genre, et dans le langage ordinaire. Le Prophète a donc pu dire en cet endroit : « Celle-ci m’est arrivée », comme il aurait dit : « Ceci m’est arrivé ». Mais si nous demandons quoi, voyons ce qui a été dit auparavant : « Je me suis souvenu pendant la nuit de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai recherché votre loi ». Ceci m’est arrivé, c’est-à-dire de garder votre loi, non par moi-même, mais cela m’est arrivé par vous, parce que j’ai recherché vos justices, et non les miennes. « C’est Dieu, en effet », dit l’Apôtre, « qui opère en nous le vouloir et le faire selon sa bonne volonté (Phi 2,13) ». Et le Seigneur dit encore par son Prophète : « Et je ferai que vous marchiez dans mes justifications, et que vous observiez et pratiquiez mes jugements (Eze 36,27) ». Quand donc le Seigneur nous dit : « Je ferai en sorte que vous observiez et que vous pratiquiez mes jugements », le Prophète a raison de dire : Ceci m’est arrivé ; et à celui qui voudrait savoir ce qui lui est arrivé, il peut répondre ce qu’il a dit plus haut : « De garder la loi de Dieu ». Mais ce sermon est déjà bien long, il est mieux, dès lors, de réserver la suite à un autre discours, avec la grâce de Dieu.

SEIZIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

L’UNION A DIEU.

Tout homme qui garde la loi du Seigneur, a le Seigneur en partage. Mais comme il ne saurait garder cette loi sans le secours de l’Esprit-Saint, il doit l’invoquer. Fortifié par ce secours, il se détournera de l’iniquité, ne craindra ni les embûches du démon, ni les scandales des hommes, et confessera plus hautement le Seigneur à mesure que s’élèvera la persécution. Alors le Christ s’unit à son serviteur, et par une faveur nouvelle, il en fait un serviteur par amour, et non par crainte.

Psaumes 119:57

1. Dans notre long psaume nous entreprenons d’expliquer, avec le secours de Dieu, les versets suivants : « Le Seigneur est ma portion », ou, comme d’autres ont traduit : « Seigneur, vous êtes mon héritage (Psa 119,57) ». Ces deux expressions signifient-elles que tout homme a sa part en Dieu, dès lors qu’il s’attache à lui, selon cette parole : « Il m’est bon de m’attacher au Seigneur (Id 72,28) ? » Ce n’est point en effet parce qu’un homme existe qu’il est dieu, mais il le devient par sa participation à celui qui est seul et vrai Dieu. Ou bien le Seigneur est-il notre portion à la manière dont les hommes se choisissent ici-bas, ou obtiennent par le sort, celui-ci telle portion, celui-là telle autre qui le fait vivre ; et qu’en un certain sens le partage des justes serait le Seigneur qui leur donne la vie éternelle ? Ces deux sens n’ont rien d’absurde. Mais écoutons ce qui suit : « Je l’ai dit, c’est de garder votre loi ». Qu’est-ce à dire : « Ma portion, Seigneur, je l’ai dit, c’est de garder votre loi », sinon que le Seigneur sera notre héritage à mesure que nous garderons sa loi ? 2. Mais comment la peut-il garder sans le don et le secours de l’Esprit qui vivifie, de peur que la lettre ne tue (2Co 3,6), et que le péché à l’occasion du précepte ne soulève dans l’homme toute concupiscence (Rom 7,8) ? Il faut donc invoquer cet Esprit, et c’est alors que la foi obtient de lui ce qu’ordonne la loi : quiconque en effet invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (Jol 2,32 ; Rom 10,13). Aussi voyez ce qu’ajoute le Prophète : « J’ai imploré votre présence du fond de mon cœur ». Et pour montrer comment il a prié : « Ayez pitié de moi », dit-il, « selon votre parole ». Et comme il a été exaucé et secouru par celui qu’il avait invoqué : « J’ai réfléchi », nous dit-il, « à mes voies, et j’ai ramené mes pieds dans le sentier de vos préceptes (Psa 119,58-59) ». Je les ai ramenés de mes voies qui m’ont déplu, et je les ai fait marcher dans vos préceptes qui seront leur sentier. Dans plusieurs exemplaires, on ne lit point : « Parce que j’ai réfléchi », comme dans quelques-uns, mais simplement : « j’ai réfléchi ». Cette phrase encore : « J’ai détourné mes pieds », se lit ailleurs : « Parce que j’ai réfléchi et que vous avez détourné mes pieds », pour attribuer plutôt à la grâce de Dieu une telle conversion, selon cette parole de l’Apôtre : « C’est Dieu qui agit en vous (Phi 2,13) » ; c’est à lui que l’on dit : « Détournez mes yeux afin qu’ils ne voient point la vanité ». Si donc il détourne les yeux afin qu’ils ne voient point la vanité, pourquoi ne détournerait-il pas les pieds de peur qu’ils ne s’égarent ? C’est encore pour cela qu’il est écrit : « Mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur, parce qu’il détournera tues pieds des embûches (Psa 25,15) ». Mais qu’on lise : vous avez détourné mes pieds, ou bien j’ai détourné mes pieds, nous ne pouvons le faire que par celui dont le Prophète a imploré la présence de tout son cœur, et à qui il a dit : « Ayez pitié de moi, selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse. Car ce sont les fils de la promesse qui composent la postérité d’Abraham (Rom 9,8-9). 3. Enfin, après avoir obtenu ce bienfait de la grâce : « Je suis prêt », dit le Prophète, « et rien ne une trouble dans l’accomplissement de vos préceptes (Psa 119,60) ». Quelques-uns ont traduit : « Pour garder vos préceptes » ; d’autres, « afin de garder » ; d’autres encore, « à garder », d’après le grec tou phulaxastai. 4. Pour montrer combien il est prêt à garder les préceptes du Seigneur, le Prophète ajoute : « Les filets des pécheurs m’ont environné, mais je n’ai point oublié votre loi (Id 61) ». Ces filets des pécheurs sont les obstacles des ennemis, soit spirituels, comme le diable et ses anges, soit charnels, comme les incrédules, en qui le démon agit comme il lui plaît (Eph 2,2). Car ces funes peccatorum du latin, ne signifient point filets des péchés, mais bien filets des pécheurs, comme on le voit par le grec (Amartolon). Quand par leurs menaces ils effraient les justes, et les détournent de souffrir pour la loi de Dieu, ils les environnent de leurs filets, et les retiennent, pour ainsi dire, de leurs cordes. Ils traînent en effet leurs péchés comme une longue chaîne (Isa 5,18), dont ils s’efforcent de garrotter les saints, et quelquefois Dieu le permet. Mais enlacer le corps ce n’est point enlacer l’âme, puisque notre interlocuteur n’a point oublié la loi de Dieu, et en effet la parole de Dieu n’est point enchaînée (2Ti 2,9). 5. « Au milieu de la nuit », dit le Prophète, « je me levais pour vous rendre témoignage, à cause des jugements de votre justice (Psa 119,62) ». Car c’est par un jugement de la justice divine que les liens des pécheurs environnent le juste. C’est ce qui a fait dire à l’apôtre saint Pierre que voici le temps auquel « Dieu doit commencer son jugement par sa propre maison. Et s’il commence par nous », dit-il, « quelle sera la fin de ceux qui ne croient point à l’Évangile ? Et si le juste à peine est sauvé, que deviendront le pécheur et l’impie (1Pi 4,17-18) ? » Or, il parlait ainsi des persécutions qu’endurait l’Église, quand les filets des pécheurs l’environnaient de toutes parts. Dès lors, par milieu de la nuit, on doit entendre, je crois, le plus terrible moment de la persécution. « Je me levais », dit l’interlocuteur, parce que la persécution l’affligeait, sans l’abattre ; elle l’exerçait au contraire et le faisait lever : c’est-à-dire que la tribulation lui donnait des forces pour confesser le Seigneur avec plus de courage. 6. Mais commue tout cela ne s’opère qu’au moyen de la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, voilà que tians cette prophétie le Sauveur va joindre sa voix à la voix de son corps mystique. Car c’est bien le chef, je crois, que nous entendons dans ces paroles : « Je u suis associé à tous ceux qui vous craignent et u qui gardent vos préceptes (Psa 119,63) ». Ainsi qu’il est marqué dans l’Epître aux Hébreux : « Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés viennent tous d’un seul. C’est pourquoi il ne rougit point de les appeler ses frères ». Et un peu après : « Comme donc les enfants sont revêtus de chair et de sang, lui-même aussi en a été revêtus (Heb 2,11-14) ». Mais qu’est-ce dire autre chose sinon qu’il leur est associé ? Nous ne pourrions en effet participer à sa divinité, si lui-même ne participait à notre nature mortelle. Dans un autre endroit de l’Évangile cette participation à la divinité est ainsi énoncée : « Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (Jn 1,12-13) ». Et comme, pour nous accorder cette faveur, il a pris part à notre mortalité, l’Évangéliste continue : « Et le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous ». Cette participation nous donne la grâce de craindre Dieu d’une crainte chaste, et d’accomplir ses commandements. C’est donc Jésus-Christ qui parle dans cette prophétie : mais certaines paroles appartiennent à ses membres dans l’unité du corps, qui ne forme qu’un seul homme répandu dans l’univers entier, et qui s’accroît avec le cours des siècles ; d’autres paroles appartiennent au chef lui-même. C’est ce qu’il nous marque dans ces mots : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent, et qui gardent vos préceptes ». Et comme il a pris part avec ses frères, Dieu avec les hommes, l’immortel avec les mortels, voilà que le grain est tombé en terre, afin d’y mourir et de produire ainsi beaucoup de fruits ; et c’est de ces fruits qu’il nous dit aussitôt : « La terre est pleine de la miséricorde du Seigneur ». Et comment, sinon parce que l’impie est devenu juste ? Et afin d’avancer rapidement dans la science de la grâce, le Prophète ajoute : « Enseignez-moi vos ordonnances ».

DIX-SEPTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LES BIENS DE LA GRÂCE.

Le Prophète remercie le Seigneur de lui avoir donné l’amour qui bannit la crainte. Il demande au surplus la douceur ou l’attrait que l’on goûte à faire le bien, la discipline ou l’intelligence des leçons que Dieu nous donne par l’affliction, et la science qui devient utile quand elle est unie à la piété. Les deux premières s’acquièrent par l’expérience, mais la science ne s’acquiert pas sans l’intelligence qui vient de Dieu, ainsi que la force d’accomplir ce que nous savons, qui est la foi efficace. Adam devenu pécheur fut humilié, et Dieu lui donna les moyens de redevenir juste : tels sont les moyens que nous devons étudier et pratiquer en dépit des orgueilleux.

Psaumes 119:65

1. Les versets de notre psaume, que nous voulons exposer avec le secours de Dieu, commencent par celui-ci : « Seigneur, vous avez signalé votre bonté envers votre serviteur, selon votre parole, ou plutôt selon votre promesse (Psa 119,65) ». Mais l’expression grecque Chrestoteta, est tantôt traduite par « douceur », tantôt par « bonté ». Toutefois, comme il peut se trouver une douceur dans le mal, quand on met son plaisir dans ce qui est illicite et honteux ; comme il peut s’en trouver dans les plaisirs charnels dont l’usage est permis, nous devons donner à cette « douceur », appelée par les grecs Chrestoteta, le sens d’une faveur spirituelle. C’est pour cela que nos interprètes ont traduit « bonté », et dès lors : « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », n’aurait d’autre sens, à mon avis, que celui-ci : Vous m’avez fait aimer le bien. Car c’est une grande faveur de Dieu que ce plaisir qu’on trouve dans le bien. Mais qu’une bonne œuvre commandée par la loi ne soit faite que par la crainte du châtiment, et non par l’amour de la justice, parce que l’on craint Dieu, et non parce qu’on l’aime, c’est une œuvre servile et non une œuvre libre. « Or, l’esclave ne demeure pas éternellement dans la maison, mais le fils y demeure éternellement (Jn 8,35) », car la charité parfaite chasse la crainte (Jn 4,18). « Vous avez donc fait, ô mon Dieu, un acte de douceur envers votre serviteur », en faisant un fils de celui qui était esclave : « Selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse, afin que pour tout enfant d’Abraham (Rom 4,16) votre promesse soit affermie par la foi. 2. « Enseignez-moi la douceur, la discipline, la science », dit le Prophète, « car j’ai cru à vos commandements (Psa 119,66) ». Il demande alors l’accroissement et la perfection de ces dons en lui ; autrement, après avoir dit : « Vous avez agi avec douceur envers votre serviteur », comment pourrait-il ajouter : « Enseignez-moi la douceur », sinon pour connaître de plus en plus la grâce divine par la douceur du bien ? Ils avaient la foi, en effet, ceux qui disaient : « Seigneur, augmentez en nous la foi (Luc 17,5) ». Et tant que l’on vit en ce monde, ce doit être là le refrain de ceux qui avanceront dans la vertu. À la douceur le Prophète ajoute « et l’instruction », ou, comme on lit dans plusieurs manuscrits, « et la discipline ». Mais ce mot discipline que les grecs appellent paideian, se met dans les saintes Écritures pour exprimer une science qui s’acquiert péniblement, comme on le voit dans ces paroles : « Le Seigneur châtie celui qu’il aime, il frappe de verges tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants (Heb 12,6) ». Cette instruction s’exprime dans les saintes Écritures par disciplina qui est la traduction du grec paideia. Tel est le mot que nous trouvons dans le grec de l’Epître aux Hébreux, et que le traducteur latin a exprimé par disciplina: « Toute discipline, quand on la reçoit, semble causer de la tristesse, et non de la joie ; mais ensuite elle donne à ceux qui ont combattu de recueillir en paix les fruits de la justice (Id 11) ». Celui donc sur qui Dieu verse sa douceur, c’est-à-dire celui à qui il inspire le goût du bien ; et pour m’expliquer plus clairement, celui à qui Dieu donne l’amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, doit prier avec ferveur, afin que ce don s’accroisse en lui, et lui fasse non seulement mépriser pour lui les autres plaisirs, mais endurer pour lui toutes les douleurs. C’est pourquoi le mot discipline est convenablement uni au mot douceur. Car il faut la désirer et la demander, non seulement pour une douceur ou une bonté médiocre, laquelle serait toutefois la sainte charité ; mais cette charité, fût-elle si grande que la violence du châtiment, loin de l’éteindre, ne fît que l’animer en la frappant, comme le vent anime la flamme ; pour elle encore la discipline est désirable. C’était donc peu de dire : « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », si le Prophète ne demandait à Dieu de lui enseigner la douceur, et une telle douceur qu’il pût souffrir avec patience la plus sévère discipline. En troisième lieu vient la science car si la science est plus grande que la charité, loin d’édifier, elle produit l’enflure (1Co 8,1). C’est donc lorsque la science qui accompagne la douceur est suffisante pour résister sans s’éteindre aux afflictions qui accompagnent la discipline, c’est alors qu’elle devient utile, cri montrant à l’homme ce qu’il a mérité, les dons qu’il a reçus de Dieu, dons qui lui font comprendre qu’il peut alors ce qu’il ne croyait point pouvoir et ce qu’il ne pouvait en effet par lui-même. 3. Pourquoi, néanmoins, le Prophète ne dit-il pas : Donnez-moi ; mais : « Enseignez-moi ? » Comment enseigner la douceur, si elle ne se donne point ? Il en est beaucoup en effet qui savent ce qui ne leur est point agréable ; ils en ont la connaissance, mais n’y trouvent aucune douceur. Car on ne saurait apprendre la douceur, si l’on ne trouve de la douceur à l’apprendre. Il en est de même de la discipline, qui est une peine propre à nous corriger ; elle ne s’apprend que quand on l’éprouve ; c’est-à-dire que ce n’est ni l’attention, ni la lecture, ni la réflexion qui nous la donne, mais l’expérience. Pour ce qui est de la science, dont le Prophète nous parle en troisième lieu quand il dit : « Enseignez-moi », ce n’est qu’en nous instruisant que Dieu nous la donne. Qu’est-ce en effet qu’instruire, sinon donner la science ? Ce sont là deux choses tellement corrélatives, que l’une ne saurait exister sans l’autre. Nul en effet n’est instruit s’il n’apprend, et nul n’apprend si on ne l’instruit. Et dès lors qu’un disciple n’est point capable de comprendre ce que son maître enseigne, le maître ne saurait dire : Je lui ai enseigné, mais il n’a rien appris ; il peut dire au contraire : J’ai dit ce qu’il fallait dire, mais il n’a pas appris, parce qu’il n’a pu rien percevoir, rien saisir, rien comprendre. Car le disciple aurait appris, si le maître l’eût instruit. Aussi, quand le Seigneur veut nous instruire, il nous donne d’abord l’intelligence, sans laquelle un homme ne saurait apprendre ce qui tient à la doctrine d’en haut ; c’est pour cela que le Prophète va dire à Dieu : « Donnez-moi l’intelligence, afin que j’apprenne vos commandements (Psa 119,78) ». Aussi bien, quand un homme en veut instruire un autre, il peut dire ce que le Sauveur après sa résurrection disait à ses disciples ; mais il ne saurait faire ce qu’il fit : l’Évangile nous dit en effet : « Alors il leur ouvrit l’esprit afin qu’ils comprissent les Écritures, et il leur dit (Luc 24,45-46) ». Nous lisons dans l’Évangile ce qu’il leur dit alors ; mais s’ils comprirent ses paroles, c’est qu’il leur ouvrit l’esprit qui comprend. Dieu donc nous apprend la douceur en nous inspirant un charme secret ; il nous enseigne la discipline, en nous ménageant l’affliction ; il nous enseigne la science, en nous donnant la connaissance. Mais il y a des choses que nous apprenons seulement pour les connaître, d’autres pour les faire, et quand Dieu nous les enseigne, il le fait de telle sorte que nous sachions ce qu’il faut savoir, en nous découvrant la vérité, et que nous fassions ce qu’il faut faire, en nous inspirant la douceur. Car ce n’est pas en vain que le Prophète lui dit : « Enseignez-moi, afin que j’accomplisse votre volonté (Psa 143,10) ». Enseignez-moi de telle sorte que je l’accomplisse, non content de la savoir. Car cette volonté saintement accomplie, c’est le fruit que nous devons rendre au laboureur qui nous cultive. Mais l’Écriture nous dit ensuite : « Le Seigneur donnera la douceur, et notre terre donnera son fruit (Id 84,13) ». Quelle est cette terre, sinon celle dont il est dit à celui qui donne la douceur : « Mon âme est pour vous une terre sans eau (Id 142,6) ». 4. Après avoir dit : « Enseignez-moi la douceur, la discipline et la science », le Prophète ajoute : « Parce que j’ai cru à vos commandements » ; et l’on pourrait demander avec quelque raison pourquoi il ne dit point : J’ai obéi ; mais : J’ai cru. Autres en effet sont les commandements, et autres les promesses. Nous recevons les commandements pour les accomplir et mériter par là de recevoir les promesses. Aux promesses donc la foi, aux préceptes l’obéissance. Que signifie dès lors, « j’ai cru à vos commandements », sinon j’ai cru que ces commandements ne viennent point d’un homme, mais de vous, bien que vous les ayez annoncés par le ministère des hommes ? Donc, parce que j’ai cru que ces préceptes viennent de vous, que cette foi m’obtienne la grâce d’observer ce que vous avez commandé. Qu’un homme vienne me donner cet ordre à l’extérieur, me donnerait-il intérieurement la force de l’accomplir ? Enseignez-moi donc la douceur en m’inspirant la charité ; enseignez-moi la discipline en me donnant la patience ; enseignez-moi la science en éclairant mon esprit. « Parce que j’ai cru à vos préceptes ». J’ai cru, ô mon Dieu, que vous-même les avez intimés, et que vous donnez à l’homme la force d’accomplir ce que vous lui commandez. 5. « J’ai péché avant d’être humilié, c’est pourquoi j’ai gardé votre parole (Psa 119,67) », ou d’une manière plus expressive : « J’ai gardé votre promesse », afin de n’être plus humilié. Par cette humiliation il est mieux d’entendre celle que dut subir Adam, en qui toute créature humaine fut comme viciée dans sa racine, et soumise à la vanité (Rom 8,20), parce qu’elle ne voulut pas être soumise à la vérité. Et cette expérience a servi aux vases de miséricorde à rejeter l’orgueil, à embrasser l’obéissance, à faire disparaître pour jamais nos misères. 6. « Vous êtes doux, ô mon Dieu » ; ou, comme on lit dans plusieurs exemplaires « C’est vous qui êtes doux, ô mon Dieu (Psa 119,68) ». D’autres encore : « Vous êtes doux » ; d’autres : « Vous êtes bon » : dans le sens que nous avons assigné plus haut à cette expression. « Et dans votre douceur, enseignez-moi vos justifications ». C’est avoir une véritable volonté d’accomplir les ordonnances du Seigneur, que vouloir les apprendre, dans la douceur, de ce même Dieu à qui il dit : « C’est vous, ô mon Dieu, qui êtes doux ». 7. Enfin il poursuit : « L’iniquité des superbes s’est multipliée envers mois (Id 69) » ; c’est-à-dire, l’iniquité de ceux à qui n’a servi de rien l’humiliation de l’homme après le péché. « Mais moi, je m’attacherai, de tout mon cœur, à sonder vos commandements ». Quelque nombreuse que soit l’iniquité, dit-il, la charité ne se refroidira point en moi (Mat 24,12). Il peut parler de la sorte, celui qui apprend les ordonnances de Dieu dans sa douceur. Plus il y a de douceur dans les préceptes de celui qui nous aide à les accomplir, et plus aussi celui qui les aime les étudie, afin de les pratiquer à mesure qu’il les connaît, et de les mieux connaître par la pratique ; car les accomplir est le moyen de les mieux connaître. 8. « Leur cœur s’est épaissi comme le lait (Psa 118,70) ». De qui, sinon de ces orgueilleux dont il dit que l’iniquité s’est multipliée envers lui ? Par cette expression le Prophète veut ici désigner les cœurs endurcis. On peut l’entendre quelquefois aussi dans un sens favorable, car, au psaume soixante-septième, une montagne épaisse, montagne fertile (Psa 68,16), signifie fertilisée par la grâce. Plusieurs en effet ont traduit mons coagulatus, comme ici lac coagulatum. Mais vois ce que le Prophète oppose de son côté a la dureté de leur cœur : « Pour moi », dit-il, « j’ai médité votre loi ». Quelle loi ? Cette loi, la plus juste et la plus miséricordieuse, dont il parlait en disant : « Ayez pitié de moi selon votre loi ». Il résiste aux superbes, afin qu’ils tombent dans l’endurcissement ; Il donne la grâce aux humbles (Jac 4,6 ; 1Pi 5,5), afin qu’ils aiment l’obéissance et reçoivent la gloire par excellence. C’est en méditant cette loi que l’on se soumet volontairement au joug de l’humilité, pour ne pas encourir le châtiment de l’humiliation dont le Prophète va nous parler. 9. « Il m’est bon d’avoir été humilié par vous, afin d’apprendre vos justifications (Psa 119,71) ». Tout a l’heure il avait dit dans le même sens : « Avant D’être humilié, j’avais péché ; c’est pourquoi j’ai gardé votre parole ». Un tel avantage fait ressortir le bien de l’humiliation, et connaître en même temps la cause de cette humiliation qui est le péché commis auparavant. Mais quand il dit ici : « C’est pourquoi j’ai gardé votre parole », là, afin « que j’apprenne vos ordonnances » : il nous indique suffisamment que connaître ces préceptes c’est les accomplir, comme les accomplir c’est les connaître. On ne saurait dire, en effet, que le Christ ne connaissait point ce qu’il blâmait, et néanmoins il blâmait le péché, tandis qu’il est dit de lui qu’« il ne connaissait pas le péché (2Co 5,21) ». Il le connaissait en un sens, et dans un autre sens il l’ignorait. Il en est de même des préceptes du Seigneur : beaucoup les apprennent sans les apprendre. Ils les connaissent d’une manière, et d’une autre manière ils les ignorent, parce qu’ils ne les pratiquent point. Il nous faut donc entendre ces paroles du Prophète : « Afin que « j’apprenne vos ordonnances », de manière a les pratiquer. 10. Mais cette pratique est un effet de l’amour, qui procure des délices a celui qui accomplit la loi de Dieu ; aussi est-il dit : « Dans votre douceur enseignez-moi vos ordonnances » ; et le verset suivant nous en donne la raison : « La loi de votre bouche « est plus précieuse pour moi que l’or et l’argent (Psa 119,72) » ; ainsi la charité a plus d’ardeur pour la loi de Dieu que la cupidité pour les monceaux d’or et d’argent.

DIX-HUITIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LES BIENFAITS DE LA GRACE.

Dieu nous a faits de ses mains ou dans sa sagesse et dans sa puissance, mais dans un même esprit. Non seulement Adam peut parler ainsi, mais tout homme né par la génération, puisque rien n’est produit en dehors de la force active de Dieu. Le Prophète demande à Dieu l’intelligence, que nous avons en naissant, il est vrai, mais il entend par là cette foi qui purifie nos cœurs, qui nous fait comprendre la loi de Dieu d’une manière efficace, et comprendre que cette intelligence même est une faveur de Dieu ; qu’elle nous vienne par un ange ou autrement, c’est Dieu qui nous la donne.

Psaumes 119:73

1. Quand Dieu forma l’homme de poussière et l’anima de son souffle, il n’est point marqué qu’il le forma de ses mains (Gen 2,7). Je ne vois donc point pourquoi quelques-uns ont cru que Dieu, ayant fait tout le reste de sa parole, fit de ses mains l’homme qui serait alors supérieur ; à moins peut-être qu’en lisant que Dieu forma de poussière le corps humain, on ne s’imagine que cela n’est possible que par les mains. Mais c’est là oublier que cette parole de l’Évangile, à propos du Verbe de Dieu, que « tout a été fait par lui (Jn 1,3) », n’est plus vraie, si le corps de l’homme n’a été aussi formé par le Verbe. Mais on s’appuie sur les paroles de notre psaume, et on nous dit : Voici l’homme qui s’écrie avec la dernière évidence : « Vos mains m’ont fait et m’ont donné la forme (Psa 119,73) ». Comme s’il n’était pas dit clairement encore : « Je verrai les cieux qui sont l’ouvrage de vos mains (Id 8,4) » ; et non moins clairement : « Et l’ouvrage de vos mains, c’est le ciel (Id 101,26) » ; et beaucoup plus clairement : « Et ses mains ont formé la terre (Id 94,5) ». La main de Dieu, c’est donc la puissance de Dieu. Que si le nombre pluriel étonne, s’il n’est pas dit votre main, mais vos mains, qu’on entende par les mains de Dieu, la puissance et la sagesse de Dieu, que saint Paul a dit être Jésus-Christ seul (1Co 1,24), lui qui est encore le bras de Dieu dans ce passage de l’Écriture : « Et à qui le bras du Seigneur a-t-il été montré (Isa 53,1) ? » Ou bien, qu’ils entendent par les mains de Dieu le Fils et le Saint-Esprit, puisque le Saint-Esprit agit conjointement avec le Père et le Fils. De là cette parole de l’Apôtre : « C’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses (1Co 12,11) ». Il dit formellement que c’est un seul et un même Esprit, de peur qu’on n’imagine autant d’esprits que d’ouvrages, et non que le Saint-Esprit agit conjointement avec le Père et le Fils. Nous pouvons donc entendre comme il nous plaira ces mains de Dieu, pourvu qu’on ne refuse point au Verbe ce qu’il fait de ses mains ; ou à ses mains ce qu’il fait par son Verbe ; pourvu que ces mains ne fassent point croire à une forme corporelle, ou même à une droite et à une gauche ; ni que le Verbe ne fasse croire à un son, ou même à un mouvement transitoire dans les œuvres de Dieu. 2. Il s’est rencontré des hommes qui ont établi cette distinction entre les verbes faire et former, que l’âme serait « faite » par Dieu et le corps « formé », parce que Dieu a dit de l’âme : « C’est moi qui ai fait tout souffle (Isa 57,16) » ; et qu’on lit à propos du corps : « Et Dieu forma l’homme de la terre (Gen 2,7) » ; comme si Dieu faisait tout ce qu’il forme, sans néanmoins former tout ce qu’il fait. Alors on dirait de l’âme qu’elle est faite plutôt que formée, parce qu’elle est un esprit et non pas un corps ; comme s’il n’était pas dit que Dieu a formé dans l’homme l’esprit de l’homme (Zac 12,1). Toutefois, comme ces deux expressions sont employées à propos de l’homme dans un même endroit de l’Écriture, et comme on ne saurait nier que chaque substance de l’homme, c’est-à-dire l’âme et le corps, ne soient l’ouvrage de Dieu, il n’est point sans élégance d’attribuer à chacune de ces substances une de ces expressions, et de dire que l’âme a été faite, que le corps a été pétri, ou formé, ou façonné. Quelques interprètes, en effet, n’ont pas voulu traduire finxerunt me, m’ont formé, et ont dit plasmaverunt me, m’ont façonné, préférant dans la langue latine s’éloigner du grec, pour ne pas employer le mot finxerunt, qui s’emploie quelquefois pour la dissimulation. 3. Mais est-ce bien en Adam que nous pouvons tenir ce langage ? Et parce que tous les hommes viennent de lui, dès lors qu’il fut créé, tout homme ne peut-il pas dire qu’il a été fait à raison de son origine et de sa génération ? Ou bien pouvons-nous dire : « Vos mains m’ont fait et m’ont formé », parce que nul, sans l’œuvre de Dieu, ne saurait naître de ses parents, qui sont alors générateurs, et Dieu créateur ? Otez, en effet, aux choses de ce monde la puissance active de Dieu, elles périront bien vite ; et rien ne se produit soit des éléments, soit des parents, soit d’une semence quelconque, si Dieu n’opère en eux. Aussi le Seigneur dit-il au prophète Jérémie : « Je t’ai connu avant de te former au sein de ta mère (Jer 1,5) ». Mais Dieu a-t-il formé sans intelligence soit le premier homme, soit chacun de ceux qui naissent en cette vie, pour que le Prophète lui dise : « Vos mains m’ont fait et m’ont formé, donnez-moi l’intelligence ? » L’intelligence ne fait-elle point partie de la nature humaine, pour la distinguer de la brute ? Ou bien cette nature serait-elle déformée par le péché au point que Dieu doive même la réformer en cela ? Et n’est-ce point pour ce motif que saint Paul disait à ceux qui ont eu part à la régénération : « Renouvelez-vous dans l’intérieur de votre âme (Eph 4,23) ». Or, c’est dans l’âme qu’est l’intelligence. Puis il dit de nouveau : « Qu’il y ait une transformation dans votre esprit (Rom 12,2) ». Quant à ceux qui n’ont aucune part à cette régénération : « Je vous avertis », leur dit-il, « et vous conjure par le Seigneur de ne plus marcher comme les Gentils, qui s’avancent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, entièrement éloignés de la voie de Dieu, par l’ignorance qui est en eux à cause de l’aveuglement de leur cœur (Eph 4,17-18.23) ». C’est donc à cause de ces yeux intérieurs, dont l’aveuglement consiste à ne pas comprendre, c’est afin qu’ils soient ouverts, et qu’ils deviennent sereins de plus en plus, que nos cœurs sont purifiés par la foi (Act 15,9). Il est vrai que l’homme, s’il n’a aucune intelligence, ne saurait croire en Dieu ; et néanmoins la foi le guérit, et dilate son intelligence. Il est, en effet, des choses que nous ne croyons qu’à la condition de les comprendre, d’autres que nous ne comprenons qu’à la condition de les croire. La foi vient, en effet, de ce que nous entendons, et nous entendons la prédication (Rom 10,17) de la parole du Christ a, mais dès lors, pour ne rien dire de plus, comment peut croire à celui qui lui prêche la foi un homme qui n’entend pas même la langue du prédicateur ? Ensuite s’il n’y avait certaines choses que nous ne pouvons comprendre avant de les croire tout d’abord, le Prophète ne nous dirait point : « Si vous n’avez la foi, vous n’aurez point l’intelligence (Isa 7,9) (selon les LXX) ». Ainsi donc notre intelligence doit s’accroître pour comprendre ce qu’elle croit, et notre foi pour croire les choses qu’elle doit croire : et l’âme pour le comprendre de plus en plus croit aussi en intelligence. Tout cela, néanmoins, ne s’accomplit point par nos propres forces, mais bien par la faveur et le secours de Dieu, comme c’est par l’effet de la chirurgie, et non de la nature, que l’œil, une fois blessé, recouvre la faculté de voir. Dire à Dieu dès lors : « Donnez-moi l’intelligence, afin que j’apprenne vos préceptes », ce n’est pas être dépourvu de toute intelligence comme l’animal, ni mériter d’être mis au nombre de ceux « qui s’avancent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, et qui sont entièrement éloignés de la voie de Dieu (Eph 4,17) ». S’il en était ainsi, l’interlocuteur ne tiendrait pas ce langage. Car il n’appartient pas à une intelligence médiocre de savoir à qui l’on doit demander l’intelligence. Il nous reste à réfléchir sur la profondeur des commandements de Dieu, quand, pour les connaître, celui-là demande encore l’intelligence, qui a déjà une si grande pénétration, et qui nous disait tout à l’heure qu’il a gardé les paroles de Dieu. 4. Ce que nos traducteurs ont rendu par : « Donnez-moi l’intelligence », est exprimé plus succinctement en grec par sunetison me: car ce seul mot sunetison exprime ce qui en demande plusieurs en latin : comme si l’on ne pouvait dire en latin, en un seul mot, guérissez-moi, et que l’on eût recours à la circonlocution, donnez-moi la santé ; ainsi le Prophète a dit ici : Donnez-moi l’intelligence, ou rendez-moi sain, comme on pourrait dire : Rendez-moi intelligent. Un ange aurait pu le faire aussi ; car un ange dit à Daniel : « Je suis venu vous donner l’intelligence (Dan 10,14) » ; et dans le grec on trouve le même verbe qui est ici, sunetisai se, comme si le latin disait rendre la santé, quand le grec porterait, te guérir. Le traducteur latin n’aurait point recours à une circonlocution, pour dire, vous donner l’intelligence ; si l’on pouvait dire, vous « intelligencier », comme on dit, vous guérir. Mais si l’ange peut accorder cette grâce, pourquoi le Prophète a-t-il recours à Dieu pour obtenir cette faveur ? Est-ce que Dieu avait commandé à l’ange de le faire ? Oui, certainement, car on comprend que ce fut le Christ qui fit cette injonction à l’ange ; et les paroles du Prophète en font foi : « Or, lorsque je voyais, moi Daniel, la vision, et que j’en cherchais l’intelligence, voilà que s’arrêta devant moi comme la ressemblance d’un homme, et j’entendis la voix d’un homme dans Ubal, et il appela, et dit : Fais-lui comprendre cette vision (Id 8,15-16) ». Or, le grec a le même verbe que nous trouvons dans notre psaume, c’est-à-dire sunetison. Dieu donc, qui est la lumière, illumine par lui-même les saintes âmes (Jn 1,4-9), afin qu’elles comprennent les choses divines qu’on leur annonce ou qu’on leur montre. Mais s’il a recours pour cela au ministère d’un ange, l’ange peut agir sur l’esprit de l’homme, de manière qu’il comprenne la lumière de Dieu, et que cette lumière lui donne l’intelligence ; mais on dit alors qu’il donne l’intelligence à l’homme, ou qu’il le rend intelligent, comme on dit d’un architecte qu’il éclaire une maison, ou lui donne de la lumière, quand il y ouvre une fenêtre. Ce n’est point sa propre lumière qu’il y fait entrer pour l’éclairer, il ouvre seulement une entrée à la lumière. Le soleil qui, par l’ouverture de la fenêtre, éclaire cette maison, n’a point créé la maison, non plus que l’architecte qui a ouvert la fenêtre : il n’a ni commandé de construire cette maison, ni aidé à la construire, il n’a même rien fait pour pratiquer l’ouverture afin de répandre sa lumière. Dieu, au contraire, a fait à l’homme une âme raisonnable et intelligente, capable de recevoir la lumière qui vient de lui ; il a fait l’ange capable d’agir sur l’esprit de l’homme, de telle sorte que celui-ci pût recevoir la lumière ; il aide notre esprit et le dispose aux opérations de l’ange ; et par lui-même il éclaire l’esprit de manière non seulement à voir ce que la vérité lui montre, mais à contempler la vérité elle-même. Mais après avoir donné des éclaircissements nécessaires, autant que j’en puis juger, quoique peut-être un peu longs, finissons ce discours, et remettons à un autre jour les versets suivants de notre psaume.

DIX-NEUVIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LA JOIE DANS LE SERVICE DE DIEU.

C’est à Dieu, qui nous a créés, qu’il appartient de nous créer encore, en nous donnant de comprendre ses préceptes. Ceux-là craignent qui sont dans le Christ et dans l’Église. Or, ils verront un jour cette Église qui est le corps du Christ, et dont ils font partie, mais qu’ils ne voient point dans sa splendeur ici-bas, à cause de la crainte inhérente à notre situation actuelle. Le Prophète appelle sur lui les divines miséricordes et la vie, c’est-à-dire la vie heureuse, car celle d’ici-bas est plutôt une mort. Cette vie s’obtient par la méditation des préceptes, méditation qui nous met en communion avec Jésus-Christ par la pureté du cœur, qu’il nous faut demander instamment. 1. Dans ce psaume, Jésus-Christ Notre-Seigneur, parlant au nom de son corps qui est l’Église, a demandé, comme pour lui-même, que Dieu lui donnât l’intelligence, afin de comprendre ses commandements. Car la vie de son corps, c’est-à-dire de son peuple, est cachée avec la sienne en Dieu (Col 3,3), et lui-même dans ce même corps souffre de l’indigence, et demande ce qui est nécessaire à ses membres. « Vos mains », dit-il, « m’ont fait et m’ont formé, donnez-moi l’intelligence afin que j’apprenne vos commandements (Psa 119,73) », Puisque vous m’avez formé, dit-il, formez-moi de nouveau, afin que dans le corps de Jésus-Christ s’accomplisse la parole de saint Paul : « Qu’il se fasse en vous une transformation dans le renouvellement de votre esprit (Rom 12,2) ». 2. « Ceux qui vous craignent », dit-il, « me verront et seront dans la grâce » ; ou, comme plusieurs ont traduit : « Seront dans l’allégresse, parce que j’ai espéré en votre parole (Psa 119,74) » ; c’est-à-dire, dans les serments que vous avez faits, afin de vous former ce peuple de la promesse, cette race d’Abraham, en qui seront bénies les nations (Gen 12,3 ; 26,4). Or, quels sont les hommes qui craignent Dieu, et quel est celui qu’ils verront, qui les réjouira, parce qu’il a espéré en la parole de Dieu ? Si c’est le corps de Jésus-Christ ou l’Église qui parle ici par Jésus-Christ, ou si c’est le Christ qui parle d’elle et en elle comme de lui-même ; ceux qui craignent Dieu ne sont-ils pas dans le Christ et dans l’Église ? Qui donc verront-ils pour être dans la joie ? Est-ce parce que le peuple se voit lui-même et en est dans la joie, qu’il est dit : « Ceux qui vous craignent vous verront, et seront dans la joie, parce que j’ai espéré eu vos paroles » ; ou, comme d’autres ont traduit plus justement : « J’ai surespéré (Grec, epelpisa) » ; comme s’il disait : « Ceux qui vous craignent verront » votre Église « et ils seront dans la joie, parce que j’ai surespéré en vos paroles » ; puisqu’ils sont eux-mêmes l’Église, ceux qui voient l’Église et en sont ravis ? Mais alors pourquoi ne pas dire : Ceux qui vous craignent me voient, et en sont ravis ; tandis que craignent est au présent, et que verront et seront dans la joie sont des paroles au futur ? Serait-ce parce que maintenant il y a crainte, tant que « la vie de l’homme est une épreuve sur la terre (Job 7,1) » ; et que cette joie dont il est question ici ne s’épanouira que quand les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père (Mat 13,48) ? De là vient qu’on lit encore dans un autre psaume : « Combien est grande, ô mon Dieu, la douceur que vous avez cachée à ceux qui vous craignent (Psa 31,20) ? » Tandis qu’ils craignent, ils ne voient pas encore ; mais ils verront et seront dans la joie ; ce qui a rapport à la parole suivante : « Vous l’avez accomplie dans ceux qui espèrent en vous (Id 21) » ; comme il est dit ici : « Parce que j’ai espéré ou surespéré dans vos paroles ». Ici le traducteur a composé son verbe, afin de nous faire mieux comprendre que « Dieu est assez puissant pour faire au-delà de ce que nous pouvons demander ou comprendre (Eph 3,20) » ; et que s’il dépasse la portée de nos prières et de notre intelligence, ce serait peu d’espérer, il nous faut un surcroît d’espérance. 3. Ainsi donc, parce que l’Église ici-bas est encore dans la crainte, et ne se voit point dans ce royaume où elle jouira d’une entière sécurité, mais qu’elle est au milieu des périls et des épreuves de ce monde, où elle entend cette parole : « Que celui qui se croit debout, prenne garde de tomber (1Co 10,12) » ; elle jette les yeux sur la misère de cette vie mortelle où les enfants d’Adam sentent le joug pesant qui les accable, depuis le jour qu’ils ont quitté le sein maternel, et qui s’étend sur chacun d’eux jusqu’au jour où ils retourneront au sein de la terre leur mère commune (Sir 40,1) ; elle voit que même après la régénération, la convoitise de la chair contre l’esprit (Gal 5,17) leur arrache des gémissements contre cette oppression ; et à cette vue elle s’écrie : « J’ai connu, Seigneur, que la justice est dans vos jugements, et que c’est dans votre vérité que vous m’avez humiliée. Consolez-moi par le retour de votre miséricorde, et selon la promesse faite à votre serviteur (Psa 119,75-76) ». La miséricorde et la justice sont tellement liées dans les saintes Écritures, et particulièrement dans les psaumes, que même en certains passages on lit : « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité (Psa 25,10) ». Dans celui qui nous occupe, nous trouvons d’abord cette vérité qui nous a humiliés jusqu’à la mort par la sentence de Celui dont les jugements sont justice : vient ensuite la miséricorde qui nous rétablit dans la vie selon la promesse de Celui dont les bienfaits constituent la grâce. Aussi est-il dit : « Selon votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, selon la promesse faite à votre serviteur. Dès lors, bien que la régénération, ou si l’on veut, la foi, l’espérance et la charité, trois vertus qui s’affermissent en nous, soient un don de la divine miséricorde, elles ne sont néanmoins, dans cette vie d’orages et de misères, que le soulagement du malheur, et non le comble de la félicité. C’est pourquoi il est dit : « Que votre miséricorde s’étende sur moi pour me consoler ». 4. Mais comme c’est après ces misères, et même par ces misères que nous viendra le bonheur à venir, le Prophète poursuit « Que vos miséricordes viennent sur moi, et que je vive (Id 118,77) ». Je vivrai en effet quand je n’aurai plus rien à craindre, pas même la mort. Ce que l’on nomme la vie sans rien ajouter, ne peut s’entendre que de la vie éternelle et bienheureuse, comme si elle seule pouvait être appelée vie, et qu’en comparaison d’elle celle d’ici-bas méritât plutôt le nom de mort que le nom de vie. C’est ainsi qu’il est dit dans l’Évangile « Si tu veux arriver à la vie, observe les commandements (Mat 19,17) ». Le Sauveur a-t-il dit vie éternelle ou vie bienheureuse ? De même, en parlant de la résurrection de la chair : « Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie (Jn 5,29) », il n’ajoute ni heureuse ni éternelle. De même ici le Prophète s’écrie : « Que vos miséricordes viennent, afin que je vive », sans parler de vie éternelle ni de vie heureuse comme s’il n’y avait aucune différence entre vivre, et vivre sans fin ou sans calamité. Mais comment mériter cette vie ? « Parce que votre loi est le sujet de mes pensées », dit le Prophète Et si cette méditation n’était pas selon la foi qui agit par la charité (Gal 5,6), nul homme ne pourrait jamais arriver à cette vie. J’ai cru devoir le dire, afin que nul ne s’imagine qu’il lui suffit de confier toute la loi à sa mémoire, de s’en souvenir souvent, de la chanter, de ne pas taire ce qu’elle ordonne, sans le faire néanmoins, pour dire à bon droit : « Votre loi est l’objet de mes pensées », et croire ensuite qu’il obtiendra par là ce qui est marqué dans les versets précédents, et que le Prophète sollicitait en vertu de cette méditation, quand il disait : « Que votre miséricorde s’étende sur moi, et que je vive ». Cette méditation est la pensée d’un cœur qui aime, et qui aime avec tant d’ardeur, que ce feu de méditation ne se refroidit point, quelque nombreuses que soient les iniquités qui l’environnent (Mat 24,12). 5. Le Prophète continue : « Confusion aux superbes, parce qu’ils m’ont injustement maltraité ; pour moi, je m’exercerai dans vos commandements (Psa 119,78) ». Voilà ce que fait la méditation de la loi de Dieu, ou plutôt qui est la loi. 6. « Qu’ils se tournent vers moi, ceux qui vous craignent, et qui connaissent vos oracles (Id 79) ». Dans certains exemplaires et grecs et latins, on lit : « Qu’ils se tournent à moi », ce qui revient, ce me semble, à se tourner vers moi. Mais qui donc parle ainsi ? nul homme n’oserait tenir ce langage, et l’osât-il on ne devrait point l’écouter. C’est donc celui qui, plus haut, parlait encore en son nom, quand il disait : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent ». Comme il a pris part à notre mortalité pour nous donner part à sa divinité, nous avons aussi part à la vie en lui seul, comme il a eu part à la mort en plusieurs. C’est en effet vers lui que se tournent tous ceux qui craignent Dieu, qui connaissent ces témoignages que les Prophètes lui ont rendus si longtemps d’avance et qu’il a vérifiés par sa présence autorisée par tant de miracles. 7. « Que mon cœur », dit-il ensuite, « soit sans tache dans vos ordonnances, afin que je ne sois pas confondu (Psa 119,80) ». Voici de nouveau la parole du corps mystique, ou du peuple saint, qui demande à Dieu un cœur pur, c’est-à-dire le cœur de tous ses membres ; et cela par les justifications de Dieu, non par leurs propres forces. Il ne présume point de lui-même, il supplie. Ce qu’il ajoute : « Afin que je ne sois point confondu », nous l’avons déjà vu dans les premiers versets de notre psaume : « Puissent mes voies se redresser pour garder vos préceptes, alors je ne serai point confondu en méditant vos préceptes ». Cette expression « puissent », qui est un optatif, reparaît plus clairement encore dans la prière que fait le Prophète : « Que mon cœur soit sans tache ». Ni dans l’une ni dans l’autre de ces pensées, qui sont identiques au fond, nous ne trouvons la présomption du libre arbitre s’élevant contre la grâce. Cette expression : « Alors j’échapperai à la confusion », il la répète ici : « Afin que j’échappe à la confusion ». Ainsi donc, pour le corps et pour les membres du Christ, le cœur devient pur, au moyen de la grâce de Dieu, par le chef de ce corps, c’est-à-dire par Jésus-Christ Notre-Seigneur, dans le bain de la régénération, où toutes nos fautes anciennes sont effacées (Tit 3,5) ; par le secours de l’Esprit qui nous donne des désirs contraires à ceux de la chair, de peur que nous ne succombions dans la lutte (Gal 5,17) ; par l’effet de la prière dominicale et où nous disons : « Remettez-nous nos dettes (Mat 6,12) ». Dès lors que notre âme a reçu le don de la régénération, est soutenue dans sa lutte, et répand sa prière, notre cœur devient pur, afin que nous ne soyons point confondus car c’est là un des points des ordonnances et des justifications de Dieu, puisque, parmi les préceptes, il nous dit : « Remettez et il vous sera remis, donnez et l’on vous donnera (Luc 6,37-38) ».

VINGTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LES SOUPIRS DE L’ÉGLISE PERSÉCUTÉE.

Le roi défaillance employé par le Prophète n’est qu’une sainte impatience vers le salut. Toujours ce désir a été exalté dans l’Église ; sous l’ancienne loi les saints soupiraient après le Christ incarné ; ils soupirent aujourd’hui après Jésus qui viendra nous juter. Telle est la langueur de l’Église, qui fait monter vers le ciel de brûlants soupirs ; et ces soupirs éloignent les convoitises charnelles et avivent la charité. Elle demande sa délivrance, et néanmoins elle subsistera jusqu’à la fin du monde ; elle répudie les fables que débitent les hérétiques ses persécuteurs, elle demande pour ses martyrs et obtient le secours du ciel qui les soutient.

Psaumes 119:81

1. Avec le secours de Dieu nous devons considérer et exposer cette partie de notre long psaume qui commence ainsi : « Mon âme est en défaillance dans l’attente de votre salut ; je n’espère qu’en votre parole (Psa 119,81) ». La défaillance n’est pas toujours une faute ou un châtiment : il est une défaillance louable et désirable. Comme ces deux termes progrès et défaillance sont opposés l’un à l’autre, il est plus ordinaire de prendre le progrès en bonne part et la défaillance en mauvaise part, quand on ne précise ou qu’on ne sous-entend pas en quoi il y a défaillance ou progrès. Mais un mot que l’on ajoute peut donner au progrès un sens défavorable, et un sens favorable à la défaillance. L’Apôtre nous dit ouvertement : « Evitez les discours nouveaux et profanes, dont les progrès sont rapides vers l’impiété (2Ti 2,16) ». Et en parlant de quelques-uns : « Ils feront des progrès dans le mal (Id 3,13) ». La défaillance qui va du bien au mal est donc mauvaise ; elle est bonne, quand elle va du mal au bien. C’est, en effet, une louable défaillance qui a fait dire au Prophète : « Mon âme languit, elle soupire après vos tabernacles, ô mon Dieu (Psa 84,3) ». Aussi le Prophète ne dit-il point : Mon âme a failli à votre salut ; mais bien : « Mon âme est dans la défaillance parle désir de votre salut ». Cette défaillance est donc louable ; elle marque le désir d’un bien qu’on ne possède point encore, mais que néanmoins on souhaite avec un violent désir. Mais qui peut exhaler ces soupirs, sinon la race choisie, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple conquis (1Pi 2,9) et depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, soupirant au Christ, dans ceux qui ont vécu, ceux qui vivent, et ceux qui vivront ici-bas au temps marqué parle Seigneur ? Témoin le saint vieillard Siméon, qui s’écria en recevant dans ses bras le divin enfant : « Maintenant, Seigneur, vous laissez mourir en paix votre serviteur, selon votre promesse ; car mes yeux ont vu votre salut ». Il avait reçu d’en haut l’assurance de ne point mourir avant d’avoir vu l’oint du Seigneur (Luc 2,26). Tel nous voyons le désir de ce saint vieillard, et tel était, nous devons le croire, le désir des saints dans les temps les plus reculés. De là cette parole du Sauveur à ses disciples : « Beaucoup de Prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne e l’ont point vu ; entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu (Mat 13,17) » ; en sorte qu’on peut aussi leur attribuer cette parole : « Mon âme languit après votre salut ». Ni alors, ni aujourd’hui ces désirs des saints n’ont cessé dans le corps du Christ, qui est l’Église ; ils doivent durer jusqu’à la fin des siècles, jusqu’à l’avènement du Désiré des nations (Agg 2,8), selon la promesse du Prophète. Aussi l’Apôtre nous dit-il : « Il me reste à recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge ; et non seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement (2Ti 4,8) ». C’est pourquoi le désir dont nous parlons vient du désir de son avènement, dont saint Paul a dit encore : « Lorsque paraîtra le Christ, qui est votre vie, vous aussi vous paraîtrez avec lui dans la gloire (Col 3,4) ». Ainsi donc, les premiers temps de l’Église qui ont précédé l’enfantement de la Vierge, ont eu des saints qui soupiraient après l’incarnation ; les temps qui s’écoulent depuis qu’il est remonté au ciel ont leurs saints qui aspirent après sa manifestation quand il viendra juger les vivants et les morts. Depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, ce désir n’a pas été interrompu un instant, sinon pendant le temps si court que le Christ a vécu avec ses disciples ; en sorte que c’est à tout le corps du Christ qui gémit ici-bas que l’on peut attribuer ces paroles : « Mon âme languit après votre salut, et j’ai mis mon espoir dans votre parole », c’est-à-dire dans votre promesse ; et cette espérance nous fait attendre avec patience ce que nous croyons sans le voir (Rom 8,25). Encore ici nous lisons dans le grec (Grec, epelpisa.) le verbe que nos traducteurs ont rendu par « surespéré », sans doute parce que cette espérance est au-dessus de toute expression. 2. « Mes yeux ont langui après votre parole ; ils ont dit : Quand me consolerez-vous (Psa 119,82) ? » Voici encore dans les yeux, mais dans les yeux intérieurs cette heureuse et louable défaillance, qui ne vient pas d’une faiblesse de cœur, mais d’un ardent désir des promesses de Dieu. Car c’est votre parole, dit le Prophète, qui les fait languir ; mais comment de tels yeux peuvent-ils dire : « Quand me consolerez-vous », s’il n’y a une prière et un gémissement dans cette espérance toujours attentive ? C’est la langue en effet qui parle, et non les yeux. Toutefois une prière fervente serait en quelque sorte la parole des yeux. Mais ce cri du Prophète : « Quand me consolerez-vous ? » nous montre qu’il souffre de cette attente. De là encore cette autre parole : « Mais vous, Seigneur, jusques à quand (Id 6,4) ? » Dieu use parfois de délai pour nous rendre plus douce la joie différée : on peut dire aussi que pour un cœur qui aime, le temps même le plus court est toujours bien long. « Or, le Seigneur sait quand il doit faire toute chose, lui qui règle tout avec nombre, avec poids et mesure (Sag 11,21) ». 3. Or, la ferveur de ces désirs spirituels éteint, sans aucun doute, les désirs charnels c’est pourquoi l’interlocuteur poursuit : « Je suis devenu comme une outre exposée aux frimas, mais je n’ai point oublié vos préceptes (Psa 119,83) ». Par outre il entend cette chair mortelle, et par frimas cette grâce d’en haut qui refroidit et paralyse nos concupiscences. De là vient que nous n’oublions point les commandements de Dieu, puisque nous n’avons point d’autres pensées, et que s’accomplit en nous le mot de l’Apôtre : « Ne cherchez point à contenter les désirs de la chair (Rom 13,14) ». Aussi, après avoir dit : « Je suis devenu comme l’outre sous les frimas », le Prophète a-t-il ajouté : « Je n’ai point oublié vos ordonnances ». C’est-à-dire, je ne les ai point oubliées, parce que j’ai été réduit en cet état. L’ardeur des désirs s’est glacée, pour donner à la mémoire la ferveur de la charité. 4. « Combien de jours doit compter encore votre serviteur ; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent (Psa 119,84) ? » Tel est dans l’Apocalypse le cri des martyrs, et la patience leur est recommandée jusqu’à ce que le nombre de leurs frères soit au complet (Apo 6,10-11) ». Le corps du Christ demande alors à Dieu combien de jours il doit passer en ce monde, Et de peur que tel homme ne vienne à s’imaginer que l’Église ne subsistera point jusqu’à la fin du monde, qu’il s’écoulera un certain espace de temps où l’Église n’existera plus sur la terre, aussitôt qu’elle s’enquiert du nombre de ses jours, le Prophète nous parle de jugement, pour nous montrer que cette Église demeurera sur la terre jusqu’au jugement qui la vengera de ses persécuteurs. Et si l’on s’étonne qu’elle fasse la même question que les disciples, quand le Maître leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps que le Père a réservés dans sa puissance (Act 1,7) », pourquoi ne verrions-nous pas dans cet endroit du psaume une prophétie de cette question, et ce cri de l’Église prophétisé si longtemps d’avance, accompli dans l’interrogation des disciples ? 5. Quant à ces paroles : « Les impies m’ont raconté leurs fables, mais elles ne sont point comme votre loi, ô mon Dieu (Psa 119,83) » ; le mot grec adoleskias ;ne saurait jusqu’à présent se rendre en latin par un seul mot ; ceux-ci l’ont traduit par deleclationes, ceux-là par fabulationes; nous pouvons regarder cela comme des paraboles étudiées, mais qui ont certain charme dans la conversation. Or, ces jeux d’esprit nous les trouverons dans les divers genres de la littérature profane, et même dans les livres juifs que l’on nomme deuterostes, et qui, étrangers aux saintes Écritures, renferment des fables par milliers. On les trouve aussi chez les hérétiques, si féconds en vaines paroles. Ces conteurs, le Prophète les appelle des impies, et leurs contes, adoleskias, c’est-à-dire des puérilités, des jeux de mots, « mais qui ne ressemblent point, Seigneur, à votre loi », parce que dans cette loi, c’est la vérité, et non l’expression, qui a pour moi des attraits. 6. Enfin il ajoute : « Quant à vos préceptes ils sont tous vérité ; aidez-moi contre leurs injustes poursuites (Psa 119,86) ». Le sens de ces paroles dépend de ces autres qui précèdent : « Combien de jours doit compter votre serviteur ; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent ? » C’était me persécuter que me raconter leurs fables ineptes ; mais je leur ai préféré votre loi, qui avait pour moi plus de charmes, parce que « tous vos préceptes sont la vérité », et n’ont rien de cette vanité qui règne dans leurs discours. Et « ils m’ont persécuté injustement », en ce sens qu’ils ont persécuté en moi la vérité. Donc, « secourez-moi », afin que je combatte pour la vérité jusqu’à la mort, puisque tel est votre commandement, et qu’en cela consiste la vérité. 7. En accomplissant ce précepte, l’Église endura ce que dit le Prophète : « Ils m’ont presque anéantie sur la terre (Psa 119,87) », en massacrant tant de martyrs qui confessaient et prêchaient la vérité. Mais comme l’Église n’avait pas dit en vain : « Aidez-moi », elle ajoute : « Pour moi, je n’ai pas abandonné vos préceptes ». 8. Afin de pouvoir persévérer jusqu’à la fin, « vivifiez-moi, dit-elle, selon votre miséricorde, et je garderai les témoignages de votre bouche (Id 88) », ce que le grec appelle martyria. N’oublions pas cette remarque à la louange du mot de martyrs qui nous est si doux. Or, dans cette violence de la persécution, qui fit presque disparaître de la terre l’Église de Dieu, ils n’auraient pu garder les témoignages du Seigneur, si Dieu n’eût exaucé en eux cette prière : « Donnez-moi la vie selon votre miséricorde ». Dieu leur donna la vie en effet, de peur que l’amour d’une vie ne leur fît perdre la véritable vie, et qu’en reniant la vie, ils ne perdissent la vie. Par là ceux qui n’échangèrent pas la vérité contre la vie trouvèrent la vie en mourant pour la vérité.

VINGT-UNIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

SOUPIRS DE L’ÉGLISE VERS LE CIEL.

Le Prophète aspire au ciel où demeure éternellement la parole de Dieu, puis il se rabat sur la terre où il voit passer les générations qui se transmettent sa parole. Ces deux générations sont l’Ancien et le Nouveau Testament, et ceux de l’Ancien qui se sont sanctifiés appartenaient au Nouveau, étaient fondés sur Jésus-Christ, qui est le véritable jour. Afin de ne point périr tians son abaissement, le Prophète médite la loi de Dieu ; il est à Dieu, et non à lui-même ; les exemples des pécheurs l’eussent perdu, s’il n’eût compris par les témoignages de Dieu qu’il vaut mieux mourir qu’abandonne cette loi.

Psaumes 119:89

1. Il semble que l’interlocuteur de notre psaume est pris d’ennui à cause de l’inconstance des hommes, qui nous fait de la vie une source de tentations. Environné par la tribulation qui lui fait dire : « Les injustes m’ont persécuté » ; et encore : « Peu s’en faut qu’ils ne m’aient anéanti sur la terre », il s’enflamme d’un saint désir pour la Jérusalem céleste, et élevant les yeux en haut il s’écrie : « C’est pour l’éternité, Seigneur, que votre parole demeure dans les cieux (Psa 119,69) » ; c’est-à-dire dans les saints anges qui gardent, sans la déserter jamais, la milice éternelle. 2. Après le ciel, le verset suivant nous parle de la terre, car il est encore un des huit qui appartiennent à cette lettre de l’alphabet. À chacune de ces lettres, en effet, sont joints huit versets jusqu’à la fin de ce long psaume. « Votre vérité passe de génération en génération ; vous avez fondé la terre qui demeure toujours ». Donc, après le ciel, il jette sur la terre un regard de foi ; il y trouve des générations qui ne sont point dans le ciel, et il s’écrie : « Votre vérité passe de génération en génération ». Cette répétition peut signifier toutes les générations, tantôt plus, tantôt moins fécondes en saints, chez qui s’est trouvée la vérité de Dieu. Selon la diversité des temps passés ou à venir, le Prophète peut même avoir en vue deux générations, l’une embrassant la loi et les Prophètes, l’autre embrassant les temps de l’Évangile. Expliquant ensuite pourquoi la vérité ne manque jamais à ces deux générations, « vous avez fondé la terre », dit le Prophète, « et elle demeure » ; appelons terre ceux qui habitent la terre. « Or, nul ne saurait poser un fondement autre que celui qui est posé, et qui est Jésus-Christ (1Co 3,11) ». Car cette génération, qui embrasse la loi et les Prophètes, n’en avait pas moins pour fondement Jésus-Christ, à qui la loi et les Prophètes rendaient témoignage (Rom 3,21). Ou bien, faudrait-il ranger Moïse et les Prophètes parmi les fils de cette servante qui engendre pour l’esclavage, et non parmi les fils de l’Épouse libre qui est notre mère (Gal 4,24-26), à qui un homme dit : Sion, vous êtes ma mère ; et cet homme a été fait en elle, et il est lui-même le Très-Haut qui l’a fondée (Psa 87,5) ? Il est en effet le Très-Haut en son Père, et à cause de nous il s’est fait très humble en cette mère ; celui qui était Dieu au-dessus d’elle, a été fait homme en elle. Tel est, Seigneur, le fondement sur lequel vous avez basé la terre, et elle demeure ; car, solidifiée sur un tel fondement, elle ne sera pas ébranlée dans le siècle des siècles (Id 103,5) ; elle demeurera dans ceux à qui vous donnerez la vie éternelle. Quant à ceux qui sont nés de la servante, qui appartiennent à l’Ancien Testament dont les ombres couvraient le Nouveau, ils n’ont eu du goût que pour les choses terrestres, et ne demeureront point, « car le serviteur ne demeure point toujours dans la maison du maître, mais le Fils y demeure éternellement (Jn 8,35) ». 3. « Le jour se maintient dans votre loi (Psa 119,91) ». Tout ce qui vient d’être marqué est un jour, et ce jour est celui que le Seigneur a fait : soyons dans la joie, livrons-nous à l’allégresse (Psa 119,24), et marchons dans la décence comme au grand jour (Rom 13,13). « Tout vous est assujetti ». Tout, c’est-à-dire tout ce qui tient à ce jour, tout ce dont on vient de parler, tout cela vous est assujetti. Mais les impies dont il est dit : « J’ai comparé votre mère à la nuit (Ose 4,5) (selon les LXX) », ne servent point le Seigneur. 4. Le Prophète examine ensuite de quel état la terre sera délivrée, afin de demeurer affermie ; il ajoute : « Si je n’eusse médité votre loi, j’eusse probablement péri dans mon abaissement (Psa 119,92) ». Cette loi est celle de la foi ; non d’une foi stérile, mais d’une foi qui opère au moyen de la charité (Gal 5,6). C’est par elle que l’on obtient la grâce qui nous donne la force dans les tribulations du temps, de peur que nous ne périssions dans l’humiliation de cette vie mortelle. 5. « Je n’oublierai jamais », dit-il, « vos ordonnances, parce qu’en elles vous m’avez donné la vie (Psa 119,93) ». De là vient qu’il n’a point péri dans son humiliation. Car, si Dieu ne nous vivifiait, que serait-ce que l’homme qui peut se dérober à la vie, mais non se la donner ? 6. Ensuite il ajoute : « Je suis à vous, sauvez-moi, car je recherche vos justifications (Id 94) ». Ne passons point légèrement sur cette parole : « Pour moi, je suis à vous ». Qu’est-ce qui n’est pas à Dieu ? Et parce qu’on dit que Dieu est dans le ciel, faut-il croire qu’il y ait sur la terre quelque chose qui ne soit point à lui ; quand surtout nous chantons dans un autre psaume : « La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle contient, l’univers entier et tous ceux qui l’habitent (Id 33,1) ? » Pourquoi donc l’interlocuteur a-t-il voulu se recommander tout particulièrement à Dieu, en disant : « Pour moi, je suis à vous, sauvez-moi », sinon afin de nous prévenir que, pour son malheur, il a voulu être à lui-même, par la désobéissance qui est le premier et le plus grand mal ? Comme s’il nous eût dit : J’ai voulu être à moi, et je me suis perdu. « Je suis à vous », reprend-il, « sauvez-moi, parce que j’ai recherché vos justifications » ; non plus ces volontés par lesquelles j’étais à moi, mais vos justifications, afin d’être à vous. 7. « C’est moi », dit-il, « que les pécheurs ont attendu pour me perdre ; mais j’ai compris vos commandements (Psa 119,95) ». Qu’est-ce à dire, « ont attendu pour me perdre ? » Lui auraient-ils tendu des embûches, attendant son passage pour le tuer ? Craignait-il donc la mort du corps ? Loin de là. Que signifient donc ces paroles : « Ils m’ont attendu », sinon qu’ils ont voulu le porter au mal ? Ils l’eussent alors perdu. Or, il nous montre pourquoi il n’a point péri : « J’ai compris vos témoignages », nous dit-il. Mais l’expression grecque : « J’ai compris vos martyres », est plus familière dans l’Église. Et quand ils eussent puni de mort ma résistance à leurs impiétés, ce n’est point périr que vous rendre témoignage. Mais ceux qui attendaient mon assentiment pour me perdre, me tourmentaient quand je vous confessais : et toutefois il n’abandonnait point ce qu’il avait compris ; il envisageait et voyait cette fin qui serait sans fin, s’il persévérait jusqu’à la fin. 8. Le Prophète continue : « J’ai vu la dernière consommation de toutes choses, votre loi est d’une étendue infinie (Id 96) ». Il avait pénétré dans le sanctuaire de Dieu, et avait compris la fin des choses (Id 72,17). Or, par consommation, il faut, je crois, entendre ici, combattre à mort pour la vérité (Sir 4,33), endurer tous les maux pour le bien le plus réel et le plus grand ; et la fin de cette consommation serait d’être élevé en gloire dans le royaume du Christ, qui n’a point de fin, d’y posséder, sans craindre la mort ou la douleur, une vie souverainement glorieuse, une vie acquise par la mort, par les douleurs et les opprobres de cette vie. Cette loi d’une étendue infinie, je ne saurais l’entendre que de la charité. De quoi servirait en face de la mort la plus atroce, et au milieu des plus affreux supplices, de rendre témoignage à la vérité, si la charité ne dictait cette confession ? Écoutons l’Apôtre : « Quand je livrerai mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne me sert de rien (1Co 13,3). Or, cet amour de Dieu a été répandu « dans nos cœurs, par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom 5,5) ». Mais cette effusion nous met au large, et si nous sommes au large, nous parcourons sans peine la voie étroite, avec la grâce de ce même Dieu à qui nous disons : « Vous avez élargi la voie sous mes pieds, et mes démarches n’ont pas été affaiblies (Psa 18,37) ». Il est donc large ce commandement de la charité, et il est double, puisqu’il nous fait aimer Dieu et le prochain. Pourrait-elle être plus vaste quand elle renferme la loi et les Prophètes (Mat 22,37-40) ?

VINGT-DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

L’INTELLIGENCE DE LA LOI.

C’est la foi agissant par la charité qui nous facilite l’accomplissement des préceptes divins, et cette foi vient de la grâce de Dieu qui nous éclaire, qui nous dispose à l’accomplissement de la loi or, cette loi qui se résume dans la charité durera éternellement, puisque dans le ciel nous ne cesserons d’aimer Dieu. Celui qui surpasse en intelligence les docteurs et les anciens, c’est le Christ, et tout homme qui se pénètre de l’esprit plus que de la lettre de l’Évangile. Cet homme se détourne du sentier du mal, ou plutôt résiste à ses convoitises, goûte la parole divine comme un miel exquis ; et ce miel est dans l’intelligence qui lui est venue par les préceptes, ou plutôt par l’obéissance aux préceptes.

Psaumes 119:97

1. Nous vous l’avons dit souvent, mes frères, par cette voie large, dans laquelle on accomplit sans difficulté la loi de Dieu, il faut entendre la charité. Aussi, dans notre long psaume, après avoir dit : « Votre loi est d’une merveilleuse largeur », le Prophète nous donne-t-il ensuite raison de cette largeur : « Combien, Seigneur, j’ai aimé vos lois (Psa 119,96-97) ! » L’amour est donc l’étendue de la loi. Comment en effet pourrions-nous aimer le Dieu qui ordonne, sans aimer le commandement qu’il fait ? Or, telle est la loi. « Tout le jour », dit le Prophète, « elle est ma méditation ». Voilà que je l’aime au point de la méditer tout le jour. Le latin dit tota die, le grec totam diem, olen ten emeran, ce qui marque une méditation continuelle ; or, qui dit tout le temps, dit toujours. Cette charité détruit la concupiscence qui nous détourne souvent d’obéir à la loi, à cause des révoltes de la chair contre l’esprit ; mais l’esprit à son tour se révoltant contre la chair (Gal 5,17), doit aimer la loi de Dieu au point de la méditer tout le jour. Or, saint Paul dit : « Où est donc votre glorification ? Elle est anéantie. Et par quelle loi ? Par la loi des œuvres ? Non, mais par la loi de la foi (Rom 3,27) ». Telle est la foi qui agit par la charité, parce qu’en cherchant, en demandant, en frappant, elle obtient l’Esprit-Saint (Gal 5,6) par lequel la charité est répandue dans nos cœurs (Luc 11,10-13). Tous ceux qui sont conduits par cet Esprit, sont fils de Dieu (Rom 5,5), admis pour se reposer avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux (Id 8,14), d’où sera banni l’esclave qui ne demeure pas éternellement dans la maison (Mat 8,11) ; c’est-à-dire cet Israël (Jn 8,35), selon la chair à qui il est dit : « Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les Prophètes dans le royaume de Dieu, et vous en serez chassés. Ils viendront de l’Orient et de l’Occident, de l’Aquilon et du Midi, pour se reposer dans le royaume de Dieu. Et voilà derniers ceux qui « étaient premiers, et premiers ceux qui étaient derniers (Luc 13,28-30) ». Quant aux Gentils, ainsi que l’a dit le Vase d’élection, « ceux qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice, c’est-à-dire la justice qui vient de la foi ; tandis qu’Israël qui recherchait la loi de la justice, n’est point parvenu à la loi de la justice. Pourquoi ? Parce qu’ils ne l’ont point recherchée par la foi, mais par les œuvres, et qu’ils ont heurté contre la pierre du scandale (Rom 9,30-32) ». Et de la sorte ils sont devenus les ennemis de Celui qui parle dans notre psaume. 2. Il ajoute : « Plus qu’à tous mes ennemis vous m’avez fait connaître votre loi, parce que je l’ai embrassée pour jamais (Psa 119,98) ». Ils ont à la vérité le zèle de Dieu, mais non selon la science. Ne connaissant point en effet la justice de Dieu, et s’efforçant d’établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu (Rom 10,2-3). Mais l’interlocuteur, devenu par la loi de Dieu plus sage que ses ennemis, veut être, ainsi que saint Paul, trouvé en Jésus-Christ, n’ayant point une justice qui lui soit propre, mais une justice qui lui vienne de Dieu par la foi (Phi 3,9). Ce n’est point que la loi que lisent ses ennemis ne soit aussi de Dieu, mais ils ne la goûtent point comme la goûte celui qui est plus sage que ses ennemis, qui s’attache à cette pierre contre laquelle ils se sont heurtés (Rom 9,32). Car le Christ est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront (Id 10,4), afin qu’ils soient justifiés gratuitement par sa grâce (Id 3,24) ; non point comme ceux qui s’imaginent accomplir la loi par leurs propres forces, cherchant, dans la loi de Dieu, il est vrai, mais leur propre justice : ils veulent ressembler au contraire au fils de la promesse, qui a faim et soif de cette justice (Mat 5,6), qui cherche, qui demande, qui frappe, qui mendie en quelque sorte auprès du Père (Id 7,7), afin d’être adopté et d’obtenir par le Fils unique. Mais quand eût-il pu goûter ainsi la loi de Dieu, s’il n’eût reçu ces dispositions de Celui à qui il dit : « Vous m’avez fait goûter votre loi d’une manière bien supérieure à mes ennemis ? » Or, ces ennemis, ces fils d’Agar, nés dans l’esclavage (Gal 4,24), n’ont cherché dans cette loi que des récompenses temporelles : de là vient qu’elle n’a pu être pour eux une loi éternelle, comme elle l’est pour celui-ci. La traduction, « pour l’éternité », est préférable en effet à celle qui a dit « pour le siècle », comme si une fois le siècle écoulé, il n’y ait plus de préceptes de la loi. Il n’y en aura plus en effet d’écrite sur les tables et les livres visibles ; mais l’amour de Dieu et du prochain demeure éternellement dans le livre du cœur ; et ce double précepte renferme la loi et les Prophètes (Mat 22,37-40) ; le législateur lui-même sera la récompense de ceux qui auront gardé ces préceptes ; Dieu que nous aimons sera le prix de notre amour quand il sera tout en tous (1Co 15,28). 3. Mais que signifie cette parole suivante : « J’ai surpassé en intelligence tous ceux qui m’instruisaient (Psa 119,99) ? » Quel est cet homme plus intelligent que ceux qui l’instruisent ? Quel est celui qui ose mettre son intelligence au-dessus de celle des Prophètes lesquels, non contents d’instruire par leur parole ceux qui vivaient de leur temps, enseignaient encore par leurs écrits et avec une si sainte autorité, ceux qui sont venus après eux ? Salomon, sans doute, reçut de Dieu une sagesse qui le mit bien au-dessus de tous ses prédécesseurs (1Ro 3,12) ; mais il n’est pas croyable que ce soit lui que David son père veuille prophétiser ici ; surtout qu’on ne saurait lui appliquer cette parole de notre psaume : « J’ai défendu à mes pieds toute voie perverse ». Si donc, comme il est plus probable, David nous parle ici du Christ, qu’il prophétiserait tantôt comme chef, ou Sauveur, tantôt au nom de son corps mystique ou de l’Église, et néanmoins ne composant qu’un seul et même tout, à cause du grand sacrement ainsi formulé : « Ils seront deux dans une seule chair (Eph 5,31-32) » ; je reconnais qu’en effet il a été plus intelligent que tous ceux qui l’instruisaient, quand, à douze ans, l’enfant Jésus demeura à Jérusalem, alors qu’après trois jours ses parents le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ; tandis que tous ceux qui l’entendaient étaient dans l’admiration à cause de sa sagesse et de ses réponses (Luc 2,42-47). Or, ce n’est pas sans raison, puisque longtemps auparavant il avait dit par la bouche du Prophète : « J’ai surpassé en intelligence ceux qui m’instruisaient ». Il entend par là tous les hommes, et non Dieu le Père, dont le Fils a dit : « Je parle selon que mon Père m’a enseigné ». Ce qu’il est difficile d’entendre du Verbe, à moins de comprendre comme on le pourra que, pour le Fils, être Instruit par le Père, c’est être engendré. Celui, en effet, pour qui être ne diffère point d’être enseigné, mais qui est instruit par là même qu’il est, reçoit assurément l’instruction de celui qui lui donne l’être. Si nous envisageons le Christ dans son humanité et sous la forme de l’esclave, il est plus facile de comprendre qu’il a reçu de son Père ce qu’il a dit : en le voyant en effet sous cette forme d’esclave, et jeune enfant, les hommes ont pu croire que d’autres plus âgés l’instruisaient ; mais celui que le Père a enseigné a mieux compris que tous ceux qui l’instruisaient. « Parce que vos témoignages », dit-il, « sont l’objet de mes méditations ». Il était donc plus intelligent que tous ses maîtres, parce qu’il méditait les témoignages du Seigneur, et qu’il connaissait mieux ceux qui le concernaient que ceux à qui il disait : « Vous avez envoyé vers Jean, et il a rendu témoignage à la vérité ; pour moi, je ne reçois point témoignage d’aucun homme, mais je vous parle ainsi afin de vous sauver. Il était une lampe ardente et brillante, et pour un peu de temps vous avez voulu vous réjouir à sa lumière. Mais moi j’ai un témoignage plus grand que celui de Jean ». Tels étaient les témoignages qu’il méditait, quand il surpassait en intelligence tous ceux qui l’enseignaient. 4. Il ne serait point hors de propos d’entendre par ces docteurs, ces mêmes anciens dont il nous dit ensuite : « J’ai compris mieux que les vieillards ». Et selon moi, le but de cette répétition serait de nous rappeler l’âge du Christ mentionné dans l’Évangile ; enfant par l’âge, il siégeait parmi les anciens ; jeune, parmi les vieillards, et son intelligence devançant celle de ses maîtres, D’ordinaire, en comparant les petits avec les grands, on dit les jeunes et les anciens, quoique souvent ni les uns ni les autres n’approchent de la vieillesse. Si néanmoins nous voulons rechercher dans l’Évangile ce nom des vieillards au-dessus desquels s’élevait son intelligence, nous le trouvons quand les scribes et les pharisiens lui dirent : « Pourquoi vos disciples sont-ils violateurs de la tradition des vieillards ? car ils ne lavent point leurs mains avant de manger ». Voilà qu’on lui oppose une faute contre la tradition des vieillards. Mais écoutons la réponse de Celui qui comprenait mieux que les vieillards : « A votre tour, pourquoi transgressez-vous le précepte du Seigneur, à cause de votre tradition ? » Puis un peu plus loin, afin de nous montrer que non seulement la tête, mais aussi le corps et les membres auraient une intelligence supérieure à celle des vieillards, dont on lui objectait la tradition sur la coutume de laver les mains, il assemble autour de lui la foule, et s’écrie : « Écoutez et comprenez », comme s’il disait : Vous aussi, comprenez mieux que ces vieillards, afin qu’il devienne évident que c’est de vous aussi que le Prophète a dit : « J’ai compris mieux que les vieillards » ; que ce n’est pas seulement de la tête, mais de tout le corps, et qu’ainsi elle s’applique au Christ tout entier. « L’homme n’est point souillé par ce qui entre dans sa « bouche, mais il est souillé par ce qui sort de sa bouche ». Voilà ce que n’avaient pas compris les vieillards, qui avaient donné comme importante la prescription de se laver les mains. Les membres mêmes de ce chef divin, comprenant mieux que les vieillards, n’avaient pas encore compris ce qu’il avait dit, Aussi Pierre lui dit-il un peu après : « Expliquez-nous cette parabole ». Il prenait encore pour une parabole ce que le Seigneur avait dit sans figure. Mais le Sauveur lui dit : « Vous aussi, êtes-vous sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche va dans les entrailles, et tombe dans un lieu secret ? Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c’est là ce qui souille l’homme (Mat 15,1-18) ! » Vous aussi, seriez-vous sans intelligence, et ne comprenez-vous pas mieux que ces vieillards ? Mais maintenant, après avoir entendu un tel maître qui est notre chef, chacun de nous peut dire : J’ai compris mieux que les anciens. Ce qui suit, en effet, convient aussi au corps : « Parce que j’ai recherché vos préceptes ». « Vos préceptes », et non ceux des hommes ; « vos préceptes », et non ceux des anciens qui veulent être docteurs de la loi, bien qu’ils n’entendent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment (1Ti 1,7). C’est à bon droit qu’à propos des préceptes divins que nous devons rechercher afin d’avoir plus d’intelligence que ces vieillards, le Sauveur répondit à ceux qui préféraient l’autorité de ces anciens à la vérité : « A votre tour, pourquoi transgressez-vous le précepte de Dieu, pour établir vos traditions ? » 5. Les paroles suivantes paraissent moins convenir au chef qu’aux membres : « J’ai détourné mes pieds de tout sentier du mal, afin de garder vos paroles (Psa 119,101) ». Le Christ, en effet, qui est notre chef et Sauveur de son corps, n’est porté dans le sentier du mal par aucune convoitise charnelle, et n’a pas besoin de l’interdire à ses pieds, comme s’ils y allaient de leur propre mouvement, ainsi que nous le faisons quand nous interdisons la voie du mal à nos désirs dépravés, que le Sauveur n’a point ressentis. Le moyen, en effet, d’accomplir les commandements de Dieu, est de ne point suivre nos concupiscences perverses (Sir 18,30), de ne leur permettre jamais d’arriver au mal qu’elles convoitent, mais de les refréner par les désirs de l’esprit contre la chair (Gal 5,17), de peur qu’elles ne nous emportent, nous entraînant dans les sentiers du mal. 6. « Je ne me suis point écarté de vos jugements, parce que vous m’avez posé une loi (Psa 119,102) ». Le Prophète nous dit ici le sujet de ses craintes et pourquoi il détournait ses pieds de tout sentier du mal. Que signifie en effet : « Je ne me suis point écarté de vos jugements », sinon ce qu’il a dit ailleurs : « J’ai craint au sujet de vos jugements ? » J’y ai cru d’une foi persévérante : « Parce que vous m’avez posé une loi ». Vous, plus intérieur que tout ce qui est intérieur en moi, c’est vous qui avez gravé dans mon cœur une loi par votre esprit comme par votre doigt, non point afin que je la craigne sans l’aimer comme l’esclave, mais afin qu’une crainte chaste me la fasse aimer, qu’un amour chaste me la fasse craindre. 7. Aussi, voyez ce qui suit : « Combien votre parole est douce à ma bouche (Id 103) » ; ou, comme dans le grec, d’une manière plus expressive : « Vos promesses ». Elles surpassent le miel et le rayon de miel. Telle est la douceur que le Seigneur fait descendre, afin que notre terre donne son fruit (Id 84,13) » ; c’est-à-dire, afin que nous fassions le bien d’une manière qui soit bonne ; en d’autres termes, non plus par la crainte d’un mal temporel, mais par l’attrait du bien spirituel. Dans plusieurs exemplaires, on ne lit point favum, rayon de miel, mais il se trouve en d’autres. Le miel serait alors le symbole d’une doctrine sage et évidente. Le rayon de miel marquerait celle que l’on tire des mystères les plus cachés, comme d’autant de cellules de cire, que l’on nous expliquerait en les pressant de la dent. Mais cela n’est doux qu’à la bouche du cœur, et non à la bouche charnelle. 8. Mais que signifie cette parole : « Vos préceptes m’ont donné l’intelligence ? » Autre est en effet : J’ai compris vos préceptes, et autre : Vos préceptes m’ont fait comprendre. Il y a donc je ne sais quelle autre chose dont il reconnaît que les préceptes de Dieu lui ont donné l’intelligence : autant que j’en puis juger, il dit qu’en pratiquant les préceptes du Seigneur il est arrivé à connaître, à comprendre ce qu’il désirait savoir. Aussi est-il écrit : « Si tu désires la sagesse, observe les commandements, et le Seigneur te la donnera (Sir 1,26) » ; ce qui, chez l’homme qui n’a pas encore pratiqué l’humilité de l’obéissance, refoule toute prétention à s’élever jusqu’à la hauteur de la sagesse, à laquelle il ne saurait atteindre que par degrés. Qu’il écoute ce qui est dit ailleurs : « Ne cherche point ce qui est au-dessus de toi, n’examine point curieusement ce qui dépasse tes forces, mais que ta pensée soit toujours occupée des ordres du Seigneur (Id 3,22) ». C’est ainsi que par l’obéissance aux préceptes l’homme arrive à la science des vérités les plus cachées. Après avoir dit : « Que votre pensée s’occupe des ordres du Seigneur », l’écrivain sacré ajoute semper, « toujours », parce qu’il faut observer l’obéissance pour garder la sagesse, et qu’après avoir acquis la sagesse il ne faut pas négliger l’obéissance. Ce sont donc les membres spirituels du Christ qui disent : « J’ai compris par vos commandements ». C’est en effet le langage que peut tenir le corps du Christ dans ceux qui ont observé les commandements de Dieu et acquis ainsi une sagesse supérieure. « C’est pourquoi j’ai eu en horreur toute voie d’iniquité », dit le Prophète ; et en effet, l’amour de la justice c’est la haine de tout mal ; amour qui s’accroît à mesure qu’il est enflammé par la douceur de la sagesse, et Dieu la donne à quiconque lui obéit et s’instruit par ses commandements.

VINGT-TROISIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LA VÉRITABLE LUMIÈRE.

On appelle flambeau ce qui ne s’allume qu’à la véritable lumière qui est le Christ. Cette parole qui est un flambeau, c’est la parole de l’Évangile prédite par les Prophètes, prêchée par les Apôtres. Elle a déterminé le Prophète à garder les décrets de la justice, par celte foi si persécutée, et pour laquelle il demande à Dieu la vie selon sa parole, c’est-à-dire la vie de l’âme par une pureté toujours croissante. Il veut que cette âme soit entre es mains de Dieu ; il l’offre afin qu’elle échappe aux pièges des pécheurs. Ces témoignages acquis par héritage lui viennent de Dieu notre Père, à qui nous devons rendre témoignage par la charité qui est éternelle.

Psaumes 119:105

1. Il faut avec la grâce de Dieu approfondir et vous exposer quelques versets de notre psaume dont le premier est celui-ci : « Votre parole est un flambeau qui guide mes pas, une lumière dans mon sentier (Psa 119,105) ». Le mot « flambeau » est répété dans « lumière », et « mes pas » répété « dans mon sentier ». Que signifie cette parole ou ce Verbe ? Est-ce bien ce Verbe qui, dès le commencement, était Dieu et en Dieu, ce Verbe par qui tout a été fait (Jn 1,1) ? Point du tout ; car ce Verbe est la lumière, et non un flambeau, et tout flambeau est créature, et non Créateur ; il ne s’allume qu’au contact de l’immuable lumière. C’est là ce qu’était Jean, dont le Verbe de Dieu a dit : « Il était une lampe ardente et brillante (Id 5,35) ». Toutefois cette lampe était aussi lumière, et néanmoins, en comparaison du Verbe dont il est dit : « Le Verbe était Dieu », il n’était point la hum ère, mais seulement envoyé pour rendre témoignage à la lumière. La lumière véritable n’était point celle qui reçoit la lumière d’ailleurs, à l’imitation des hommes, mais celle qui éclaire tout homme (Jn 1,1-9). Et cependant, si le flambeau n’était aussi lumière, le Sauveur ne dirait point aux Apôtres : « Vous êtes la lumière du monde (Id 8,12) ». Mais de peur que cette parole ne leur persuadât qu’ils étaient lumière dans le même sens qu’il avait dit de lui : « Je suis la lumière du monde (Mat 5,14) », voilà qu’il leur dit d’eux-mêmes : « Une ville placée sur une montagne ne saurait être cachée, et on n’allume point un flambeau pour le placer sous le boisseau, mais sur un candélabre, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison ; ainsi que votre lumière brille devant les hommes (Mat 5,14-16) » ; il voulait qu’ils se considérassent comme des flambeaux allumés à cette lumière qui ne change point. Nulle créature, en effet, pas même celle qui est raisonnable et intelligente, ne saurait s’éclairer par elle-même ; elle ne s’allume que par la participation à la vérité éternelle, bien que souvent on l’appelle jour : ce jour n’est point le Seigneur, mais le jour que le Seigneur a fait. Aussi le Prophète lui dit-il : « Approchez de Dieu afin d’en être éclairés (Psa 34,6) ». C’est à cause de cette participation que le Médiateur est dans son humanité appelé une lampe dans l’Apocalypse (Apo 21,23). Mais c’est là une prérogative particulière, car il n’est point d’homme, quelque saint qu’il soit, dont il soit dit d’en haut, et dont on puisse dire : « Le Verbe s’est fait chair (Jn 1,14) » ; c’est uniquement du Médiateur de Dieu et des hommes (1Ti 2,5). Si donc l’on appelle lumière ce Verbe unique égal à celui qui l’engendre ; si l’on appelle lumière cet homme éclairé par le Verbe que l’on nomme aussi flambeau, tel que Jean, tels que les Apôtres, bien que nul d’entre eux ne soit le Verbe, et que ce Verbe qui les éclaire ne soit point une lampe ; qu’est-ce dès lors que ce Verbe qui est tout à la fois lumière et flambeau (car « votre Verbe, nous dit le Prophète, est un flambeau qui guide mes pas, une lumière dans mes sentiers »), si nous n’entendons par là ce Verbe, cette parole donnée aux Prophètes, prêchée par les Apôtres, non pas la parole qui est le Christ, mais la parole du Christ, dont il est écrit : « La foi vient de ce qu’on entend, et on entend la parole du Christ (Rom 10,17) ? » Saint Pierre, à son tour, comparant à une lampe la parole des Prophètes : « Nous avons », dit-il, « une preuve plus frappante dans les oracles des Prophètes, sur lesquels vous faites bien d’arrêter les yeux, comme sur un flambeau qui luit dans un lieu obscur (2Pi 1,19) ». Alors ce que le Prophète nous dit ici : « Votre parole est un flambeau pour mes pieds, une lumière dans mon sentier », s’entend de la parole contenue dans les saintes Écritures. 2. « J’ai juré, j’ai résolu de garder les décrets de votre justice (Psa 119,106) ». Cette parole est d’un homme qui suit fidèlement cette lumière divine, et qui marche dans les droits sentiers. Le second verbe explique ce qu’avait commencé le précédent ; comme si nous lui demandions ce que signifie « je l’ai juré », il ajoute « et je l’ai résolu ». Il appelle jurement ce qu’ila confirmé par un serment ; car l’âme doit être tellement déterminée à garder les jugements de la justice divine, que sa résolution soit un véritable serment. 3. Or, c’est par la foi que l’on garde les décrets de la justice divine ; cette foi vive qui nous persuade que sous un Dieu juste, il n’y a nulle bonne œuvre sans récompense, ni crime sans châtiment ; mais comme cette foi a valu au corps du Christ de graves et nombreuses persécutions, le Prophète s’écrie : « J’ai été humilié à l’excès (Psa 119,107) ». il ne dit point : Je me suis humilié, en sorte qu’on doive entendre ces paroles de l’humilité qui est de précepte ; mais il dit : « J’ai été humilié à l’excès », endurant la plus affligeante persécution ; parce qu’il a juré, résolu de garder les décrets de la justice divine, Et de peur que la foi ne l’abandonne dans une si grande humiliation, il ajoute : « Seigneur, donnez-moi la vie selon votre parole », c’est-à-dire, selon votre promesse. Car cette parole des saintes promesses est un flambeau pour mes pieds, une lumière pour mes sentiers. C’est ainsi que plus haut, dans la persécution qu’il endurait, il a demandé à Dieu de le vivifier, en disant : « Peu s’en est fallu qu’ils ne m’anéantissent sur la terre ; et pour moi je n’ai point abandonné vos préceptes ; vivifiez-moi selon votre miséricorde, et je garderai vos témoignages ou vos martyres ». Ce qui nous fait comprendre que si Dieu ne nous vivifiait en nous dominant la patience, selon cette parole : « Vous posséderez vos âmes dans votre patience (Luc 21,19) » ; et c’est encore de lui qu’il est dit : « Que la patience vient de lui (Psa 62,6) », la persécution pourrait bien ne pas tuer le corps, mais l’âme mourrait pour n’avoir point gardé les martyres ou les décrets de la justice divine. 4. « Agréez, Seigneur, les offrandes volontaires de ma bouche (Id 118,108) » ; c’est-à-dire, puissent-elles vous plaire, ne les rejetez point, mais approuvez-les. Or, par ces sacrifices de la bouche, peuvent très bien s’entendre les sacrifices de louanges qu’exhale un cri d’amour et non la crainte d’une servile nécessité. De là cette autre parole : « Je vous offrirai des sacrifices volontaires (Psa 53,8) ». Mais pourquoi ajouter : « Et enseignez-moi vos jugements ? » Le Prophète n’avait-il pas dit plus haut : « Je ne me suis point écarté de vos jugements ? » Comment l’a-t-il pu, s’il ne les connaissait point ? Et s’il les connaissait, comment dit-il ici : « Enseignez-moi vos jugements ? » En est-il ici comme de ces autres paroles : « Vous avez fait acte de douceur envers votre serviteur », après lesquelles il dit : « Enseignez-moi votre douceur ? » paroles que nous avons expliquées comme le cri d’une âme qui progresse, et qui demande que l’on ajoute encore à ce qu’elle a déjà reçu. 5. « Mon âme est toujours entre vos mains (Id 118,109) ». On lit dans plusieurs exemplaires, « entre mes mains » ; mais dans le plus grand nombre, « entre vos mains », et le sens est clair les âmes des justes, en effet, sont entre les mains de Dieu (Sag 3,1) ; et nous-mêmes sommes entre ces mains ainsi que nos paroles (Id 7,16). « Et je n’ai point oublié votre loi », dit le Prophète ; comme si ces mains de Dieu entre lesquelles est son âme aidaient sa mémoire à ne point oublier la loi de Dieu. Mais je ne sais en quel sens il faudrait dire : « Mon âme est entre mes mains ». Ce langage n’est point celui de l’injuste, mais du juste qui retourne à son Père, et non qui s’en éloigne. On pourrait dire que le prodigue de l’Évangile voulait avoir son âme entre ses mains, quand il disait à son Père : « Donnez-moi la portion de bien qui doit m’échoir (Luc 15,12-24) ». Mais telle fut la cause de sa mort, la cause de sa perdition. Ou bien cette expression : « Mon âme est entre mes mains », signifierait-elle que le Prophète offre son âme à Dieu afin qu’elle soit vivifiée ? Elle reviendrait alors à cette autre : « J’ai levé mon âme vers vous (Psa 25,1) ». Car le Prophète a dit plus haut : « Vivifiez-moi ». 6. « Les pécheurs », poursuit-il, « m’ont tendu un piège, et je n’ai point dévié de vos préceptes (Id 118,110) ». D’où vient cette fidélité, sinon de ce que son âme est entre les mains de Dieu, ou qu’il l’offre de ses mains à Dieu afin qu’il la vivifie ? 7. « J’ai acquis vos témoignages comme un héritage éternel (Id 111) ». Quelques-uns, pour imiter le grec, et renfermer tout en un mot, ont traduit, haereditavi; mais cette expression, quoique latine, semble désigner plutôt celui qui donne en héritage, que celui qui accepte ; en sorte que haereditavi, signifierait j’ai enrichi. Le sens est donc plus exact dans ces deux expressions : « J’ai acquis par héritage », ou « possédé par héritage » ; mais « par héritage », et, non un héritage. Et si l’on se demande ce qu’il a acquis par héritage, « ce sont vos témoignages », répond-il. Que veut-il dire, sinon qu’il a reçu du Père, dont il est héritier, la faveur d’être son témoin, de confesser ses témoignages, c’est-à-dire d’être le martyr de Dieu, de le confesser comme le font ses martyrs ? Beaucoup, en effet, l’ont voulu et ne l’ont pu ; mais nul ne l’a pu s’il n’a voulu ; car ils n’eussent rien pu, s’ils eussent voulu renier à Dieu son témoignage. Encore est-ce le Seigneur qui a ainsi disposé leur volonté (Pro 8,35). Voilà ce qu’il déclare qu’il a reçu en héritage, et cela « pour jamais » ; parce qu’on ne retrouve pas dans ces témoignages cette gloire passagère des hommes qui recherchent la vanité, mais cette gloire éternelle qui échoit à ceux qui souffrent un moment ici-bas, et qui doivent régner sans fin. De là ce qu’ajoute le Prophète : « Parce qu’ils font les délices de mon cœur ». Ils peuvent affliger le corps, mais ils sont la joie du cœur. 8. « J’ai incliné mon cœur », dit-il ensuite, « afin d’accomplir éternellement vos préceptes, en vue de la récompense (Psa 119,112) ». Celui qui dit ici : « J’ai incliné mon cœur », avait déjà dit : « Inclinez mon cœur vers vos témoignages », afin de nous faire comprendre que c’est là l’œuvre de Dieu et de notre volonté tout ensemble. Mais devons-nous accomplir éternellement les préceptes du Seigneur ? Les œuvres par lesquelles nous soulageons les besoins du prochain ne sauraient être éternelles, non plus que ces besoins ; mais si nous ne les faisons par charité, elles ne peuvent nous justifier ; si nous agissons par charité, comme la charité est éternelle, une récompense éternelle lui est réservée. C’est en vue de cette récompense éternelle qu’il a, dit-il, incliné son cœur pour accomplir les préceptes de Dieu, afin qu’en l’aimant éternellement, il mérite de posséder éternellement l’objet de son amour.

VINGT-QUATRIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

IMPORTUNITÉ DES MÉCHANTS.

Haïr les méchants ne peut, selon la charité, s’entendre que de leurs œuvres. Le Prophète les éloigne de lui afin d’approfondir la loi du Seigneur, dont il est détourné par leurs affaires du temps, par leurs querelles. Il demande à Dieu ce soutien qui est vie, c’est-à-dire vie éternelle, car Dieu réduit au néant ceux qui s’éloignent de lui. Tous ceux qui pèchent sont-ils prévaricateurs ?

Psaumes 119:113

1. Le passage de notre psaume, qu’il nous faut exposer selon la volonté de Dieu, commence ainsi : « J’ai haï les méchants, et aimé votre loi (Psa 119,113) ». Le Prophète ne dit point : J’ai haï les méchants, et aimé les justes ; ou bien : J’ai haï l’iniquité et aimé votre loi ; mais après avoir dit : « J’ai haï les méchants », le Prophète en donne la raison dans ce qu’il ajoute : « Et aimé votre loi » pour nous montrer qu’il ne hait point dans les méchants cette nature qui en fait des hommes, mais bien l’iniquité qui les rend ennemis de cette loi qu’il aime. 2. « Vous êtes mon soutien et mon protecteur », ajoute le Prophète. « Soutien » pour faire le bien, protecteur pour éviter le mal. Mais ajouter : « J’ai mis tout mon espoir dans votre parole (Id 114) », c’est parler en fils de la promesse. 3. Mais que signifie le verset suivant : « Méchants, retirez-vous de moi, et j’approfondirai les commandements de Dieu (Id 115) ? » Il ne dit point : j’accomplirai ; mais, j’approfondirai. C’est donc pour les connaître plus parfaitement qu’il veut éloigner de lui les méchants, et même qu’il les force à se retirer de lui. Car les méchants, qui nous servent à la vérité à suivre les préceptes de Dieu, nous empêchent de les étudier, non seulement quand ils nous persécutent, ou qu’ils prétendent nous quereller, mais aussi lorsqu’ils sont d’accord avec nous et nous témoignent de l’estime, ils nous pressent de leur donner notre temps, de les aider dans leurs affaires temporelles, dans leurs convoitises vicieuses ; ou bien ils oppriment les faibles, qu’ils forcent de porter leurs plaintes vers nous, alors que nous n’osons leur dire : « O homme, qui m’a établi entre vous juge ou arbitre (Luc 12,14) ? » L’Apôtre lui-même a établi des ecclésiastiques pour connaître de ces causes, et défendu aux chrétiens de plaider au forum (1Co 6,1-6). À ceux qui, sans ravir le bien d’autrui, revendiquent le leur avec trop d’âpreté, nous ne disons pas même : Gardez-vous de toute convoitise, en leur remettant devant les yeux cet homme à qui l’on dit dans l’Évangile : « O insensé, cette nuit ton âme te sera ôtée, et à qui seront ces biens que tu as amassés (Luc 12,20) ? » Car lorsque nous leur tenons ce langage, ils ne nous quittent point, ils ne s’éloignent point ; mais ils persistent, ils pressent, supplient avec bruit, et nous forcent à nous appliquer à ce qu’ils désirent plutôt qu’à étudier les commandements de Dieu que nous aimons. Quel profond ennui des embarras de ce monde, et quel désir des saintes paroles a fait dire : « Méchants, éloignez-vous de moi, et je sonderai les préceptes de mon Dieu ? » Qu’ils me pardonnent, ces fidèles si pleins de déférence, qui nous requièrent si rarement pour leurs affaires temporelles, qui acceptent nos jugements avec une si grande docilité, qui nous consolent par leur obéissance, loin de nous fatiguer de leurs procès. Mais pour ces opiniâtres, qui ont des querelles sans fin, qui oppriment les bons en se riant de nos sentences, qui nous font perdre uni temps que nous devrions donner aux choses divines ; pour ceux-là, dis-je, qu’il nous soit permis de nous écrier ici avec le corps du Christ : « Retirez-vous, ô méchants, et j’approfondirai les préceptes de mon Dieu ». 4. Après que le Prophète a pour ainsi dire chassé de ses yeux ces mouches qui l’importunaient, il revient à celui à qui tout à l’heure il disait : « Vous êtes mon soutien et mon protecteur, j’ai espéré en votre parole » ; et continuant cette prière : « Protégez-moi », dit-il, « selon votre parole, et je vivrai, et ne me confondez point dans mon attente (Psa 119,118) ». Lui, qui avait dit : « Vous êtes mon soutien », implore de plus en plus cette protection et veut arriver à ce bien suprême pour lequel il a tant souffert ici-bas : il est plein de la confiance d’y trouver une vie plus réelle, qu’au milieu des fantômes d’ici – bas. Car c’est à propos de l’avenir qu’il est dit : « Et je vivrai », comme si l’on ne vivait point dans ce corps mortel, puisque ce corps est mort par le péché. Pleins de confiance dans la délivrance de notre corps, nous sommes sauvés par l’espérance, et cet objet de l’espérance que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience (Rom 8,10.23-25). Mais cette espérance n’est point vaine, si l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Id 5,5). Et c’est pour le recevoir avec plus d’abondance que le Prophète s’écrie en parlant au Père : « Ne me confondez point dans mon attente ». 5. Et comme si ou lui eût répondu silencieusement : Veux-tu n’être point confondu dans ton espérance ? médite sans cesse mes ordonnances, le Prophète sent que la tiédeur de l’âme est un obstacle à cette méditation, et il s’écrie : « Soutenez-moi et je serai sauvé, et je méditerai sans cesse vos ordonnances (Psa 119,117) ». 6. « Vous avez méprisé », ou, pour traduire le grec plus exactement : « Vous avez réduit au néant tous ceux qui s’écartent de vos préceptes, parce que leur pensée est injuste (Id 118) ». Si donc il s’écrie : « Soutenez-moi et je serai sauvé, et je méditerai vos ordonnances », c’est que Dieu réduit au néant tous ceux qui s’éloignent de ses préceptes. D’où vient cet éloignement ? De l’injustice de leur pensée. C’est par la pensée que l’on approche, par elle que l’on s’éloigne de Dieu. Toute action, en effet, soit bonne, soit mauvaise, vient de la pensée ; c’est par la pensée que l’homme est innocent, comme par la pensée il est coupable. Aussi est-il écrit : « Une sainte pensée te sauvera (Pro 2,11) » comme on lit ailleurs : « Ce sont les pensées de l’impie que l’on examinera (Sag 1,9) ». Et l’Apôtre nous dit à son tour que les pensées nous accusent ou nous défendent (Rom 2,15). Où est le bonheur pour l’homme qui est misérable dans sa pensée, et comment ne serait point misérable celui qui est réduit à néant ? Car l’iniquité est un vide étrange ; et c’est avec raison qu’il est dit : « Qu’ils soient confondus, ces méchants qui font des choses vaines (Psa 25,4) » ; c’est-à-dire, qui travaillent aussi vainement que s’ils étaient anéantis. 7. « J’ai regardé », dit ensuite le Prophète, ou « j’ai estimé », ou « j’ai envisagé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre (Id 118,119) ». On a traduit en effet de plusieurs manières ce verbe grec, elogisamen ; mais la pensée est profonde, et si Dieu nous vient en aide, nous tâcherons de l’étudier avec plus de soin dans un autre discours. Car ce que le Prophète ajoute : « C’est pour cela que j’ai aimé vos préceptes à jamais », lui donne encore plus de profondeur. L’Apôtre nous dit : « La loi produit la colère » ; et pour nous donner raison de cette parole, il nous dit : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication (Rom 4,15) », et nous montre ainsi que tous ne sont point prévaricateurs, puisque tous n’ont pas reçu la loi. Or, ce passage nous indique clairement que tous n’ont pas reçu la loi : « Ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi (Id 2,12) ». Que signifie donc cette parole : « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre ? » Mais qu’il nous suffise d’avoir posé cette question, que nous éclaircirons dans un autre discours, de peur que celui-ci ne devienne trop long et ne nous oblige de la resserrer trop, sans y donner la clarté suffisante.

VINGT-CINQUIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LA PRÉVARICATION.

Tous les pécheurs de la terre sont prévaricateurs, dit le Prophète, non pas tous contre la loi mosaïque, puisque tous ne l’ont pas reçue ; mais comme cette loi n’est qu’un développement ou une restauration de la loi naturelle, les Juifs qui la violent sont plus coupables, et les Gentils, violateurs de la loi naturelle sont coupables à leur tour. Donc tout pécheur est violateur au moins de la loi naturelle. Quelques-uns ont voulu condamner sans remède ceux qui ont vécu en dehors de la loi, et simplement à être jugés ceux qui ont péché sous la loi. Erreur ! Le Christ est la base de toute sanctification, et les Juifs incrédules seront jugés plus sévèrement. Au nombre des pécheurs mettons les enfants, puisqu’ils ont la tache originelle, et que tous dès lors ont besoin de la grâce de Dieu ceux qui ont la raison doivent agir, non par la crainte servile qui laisse le désir du péché, mais par la crainte de la charité, oui redoute simplement de déplaire à Dieu. 1. Cherchons, si Dieu nous fait la grâce de le trouver, comment il nous faut comprendre dans ce long psaume ce qui est dit de « ceux qui ont violé », ou plutôt de ceux qui « violent la loi », car le grec porte parabainontas, au participe présent, et non parabatas, au passé. Nous cherchons donc la manière de comprendre : « J’ai regardé comme prévariquant tous les pécheurs de la terre ». L’Apôtre nous dit : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Mais il parlait ainsi pour établir une distinction entre la loi et les promesses. Pour rétablir en effet le sens plus complet d’après ce qui précède : « Ce n’est point par la loi », dit-il, « mais par la justice de la foi, que s’accomplit la promesse faite à Abraham, ou à sa postérité, d’avoir le monde pour héritage. En effet, si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient vaine, et les promesses sont abolies. Parce que la loi produit la colère, où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication. Ainsi c’est par la foi que nous sommes héritiers, afin que nous le soyons par la grâce, et que la promesse demeure ferme pour toute la postérité d’Abraham, non seulement pour ceux qui ont reçu la loi, mais encore pour ceux qui suivent la foi d’Abraham, le père de nous tous (Rom 4,13-16) ». Pourquoi ce langage de l’Apôtre, sinon pour nous montrer que sans la promesse de la grâce, non seulement la loi n’ôte point le péché, mais ne fait que l’augmenter ? De là cet autre mot de saint Paul : « La loi est entrée, en sorte que le péché a abondé (Id 5,20) ». Mais comme la grâce nous remet toutes nos fautes, non seulement celles que l’on a commises sans la loi, mais aussi celles que l’on a commises avec la loi, l’Apôtre ajoute : « Mais où le péché a abondé, a surabondé la grâce ». L’Apôtre n’appelle donc pas prévaricateurs tous les pécheurs, mais il ne donne ce nom de prévaricateurs qu’aux violateurs de la loi. « Là où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». D’où il suit que, d’après l’Apôtre, tout prévaricateur est un pécheur, puisqu’il pèche contre la loi qu’il a reçue ; mais tout pécheur n’est pas prévaricateur, puisqu’il en est qui pèchent sans la loi : « Or, où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Mais si nul ne péchait sans la loi, l’Apôtre ne dirait point : « Quiconque a péché sans la loi, périra sans la loi ». Si donc, selon notre psaume, tous les pécheurs de la terre sont prévaricateurs, il n’est aucun péché sans prévarication ; or, il n’y a point de prévarication sans la loi, donc il n’est aucun péché sans la loi. Celui donc qui dit ici : « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre », ne veut sans doute regarder comme pécheurs que ceux qui ont transgressé la loi, et il est en désaccord avec celui qui a dit : « Ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi ? ». Car selon lui il en est qui sont pécheurs sans être prévaricateurs, c’est-à dire qui ont péché sans la loi : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication » ; et selon le Psalmiste, il n’est aucun pécheur sans prévarication, puisqu’il regarde comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre. Donc, selon lui, nul n’a péché sans la loi, car : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Nous faudra-t-il dire qu’à la vérité sans loi il n’y a pas de prévarication, mais qu’il n’est pas vrai que plusieurs aient péché sans loi ; ou bien, qu’il est vrai que plusieurs ont péché sans loi, mais qu’il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas de prévarication là où n’est pas la loi ? Mais l’Apôtre a dit l’un et l’autre, donc l’un et l’autre sont vrais, puisque c’est la Vérité qui le dit par sa bouche. Comment donc sera vrai ce que la même Vérité nous dit indubitablement dans ce psaume : « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre ? ». Car on nous répondra : Quels sont donc ceux qui, selon l’Apôtre, ont péché sans la loi ? Puisque l’on ne saurait mettre aucun d’eux au rang des prévaricateurs ; car, selon le même Apôtre, il n’y a pas de prévarication où n’est pas la loi. 2. Mais quand l’Apôtre disait : « Tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi », il parlait de cette loi que Dieu a donnée au peuple d’Israël par son serviteur Moïse. Voilà ce que prouvent les paroles du contexte. L’Apôtre parlait des Juifs, puis des Grecs ou des Gentils qui n’appartenaient point à la circoncision, mais qui étaient incirconcis ; et il dit que ces derniers sont sans la loi, parce qu’ils n’avaient point reçu cette loi dont les Juifs se glorifiaient, ainsi qu’il le leur reproche : « Mais toi qui portes le nom de Juif, qui te reposes sur la loi, et te glorifies en Dieu ». Voyons toutefois comment il en vient à cette conclusion : « Tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi ». « Colère », dit-il, « et indignation, tribulation et angoisse pour l’âme de tout homme qui fait le mal, du Juif premièrement, puis du Gentil. Mais gloire, honneur et paix à tout homme qui fait le bien, au Juif d’abord, puis au Gentil. Car Dieu ne fait acception de personne ». Puis il ajoute ce qui a soulevé notre difficulté : « Ainsi tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi, et tous ceux qui ont péché dans la loi seront jugés dans la loi (Rom 2,8-17) ». Par les uns il veut assurément désigner les Juifs, et par les autres les Gentils, car c’est d’eux qu’il est question ; il montre que tous sont soumis au péché, afin qu’ils confessent les uns et les autres qu’ils ont besoin de la grâce ; c’est pourquoi il ajoute : « Il n’y a point de distinction, tous ont péché, et ont besoin de la grâce de Dieu ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui vient de Jésus-Christ (Rom 3,22) ». Mais de qui l’Apôtre dit-il que tous ont péché, sinon des Juifs et des Gentils, et dont il avait dit : « Il n’y a nulle différence ? » Car c’est d’eux qu’il disait un peu auparavant : « Nous avons convaincu les Juifs et les Gentils d’être tous dans le péché (Id 9) ». Ainsi « tous ceux qui ont péché sans la loi », c’est-à-dire sans cette loi dont se glorifient les Juifs, « périront sans la loi ; et tous ceux qui ont péché sous la loi », c’est-à-dire les Juifs, « seront jugés par la loi » ; ce qui ne les empêchera pas de périr, s’ils ne croient en Celui qui est venu chercher ce qui a péri (Luc 19,10). 3. Quelques auteurs, même catholiques, peu attentifs aux paroles de l’Apôtre, leur ont donné un sens qu’elles ne comportent pas, en disant que ceux-là périront qui ont péché sans la loi, et que ceux qui ont péché sans la loi seront simplement jugés, mais ne périront pas : comme si nous devions croire qu’ils seront purifiés par des peines passagères, comme celui dont il est dit : « Quant à lui il sera sauvé, mais comme par le feu (1Co 3,15) ». Mais il est clair que celui dont l’Apôtre parlait alors ne devait être sauvé que par le mérite du fondement qui est le Christ : « Comme un sage architecte, j’ai posé le fondement, un autre bâtit. Que chacun prenne garde à ce qu’il construit. Car nul ne saurait établir u de fondement autre que celui qui est posé, lequel est Jésus-Christ (Id 10,11) » ; et le reste, jusqu’à cet endroit où l’Apôtre dit qu’il sera sauvé, mais comme par le feu, celui qui aura bâti sur ce fondement, non avec de l’or, de l’argent, ou des pierres précieuses, mais avec du bois, du foin ou de la paille, et qui ne refuse point de recevoir ce fondement divin, ou qui ne l’abandonne pas après l’avoir reçu ; qui le préfère à tous les plaisirs terrestres, quand se présente l’alternative ou de les abjurer, ou d’abjurer Jésus-Christ ; s’il ne préférait alors le Christ, il n’aurait plus de fondement, car ce fondement doit toujours venir avant toute autre partie de l’édifice. Je ne pense pas qu’ils se soient imaginé que ceux-là ne périront point dont il est dit : « Ils seront jugés par la loi », à moins qu’ils n’aient le Christ pour fondement. Ils ont donc peu examiné ce que nous venons de démontrer : et l’Écriture elle-même nous dit bien clairement que l’Apôtre parle ainsi des Juifs qui n’ont pas le Christ pour base. Or, où est le chrétien qui ne condamnerait point à périr, mais seulement à être jugé, tout Juif qui ne croit point au Christ ? quand le Christ lui-même nous affirme qu’il est venu chez ce peuple afin de sauver les brebis qui ont péri (Mat 15,24) ; et que Sodome, qui a péché sans la loi, sera traitée avec plus de douceur au jour du jugement que les cités juives qui n’ont pas cru en lui quand il faisait tant de miracles (Id 11,23-24). 4. Si donc saint Paul entendait parler de la loi que Dieu donna par Moïse au peuple d’Israël, mais non aux autres peuples, quand il a dit que ces autres peuples étaient sans la loi (Rom 2,14) ; que devons-nous comprendre lorsque le psaume nous dit : « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre », sinon qu’il est une loi que Moïse n’a point donnée, et d’après laquelle sont prévaricateurs tous les pécheurs des autres peuples ? Car « où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Or, quelle est cette loi, sinon peut-être celle dont l’Apôtre a dit : « Les Gentils qui n’ont pas la loi font naturellement ce que la loi commande ; n’ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi (Id 15,15) ? » Ainsi donc d’après cette parole : Ils n’ont point la loi, ils ont péché sans la loi, et ils périront sans la loi ; mais d’après cette autre : Ils sont à eux-mêmes la loi, ce n’est point sans raison que le Prophète regarde comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre. Car nul ne fait injure à un autre sans être fâché qu’on lui fasse injure ; et dès lors il est violateur de la loi naturelle qu’il ne saurait ignorer, en faisant ce qu’il ne veut point qu’on lui fasse. Mais cette loi naturelle n’était-elle point aussi pour Israël ? Assurément, puisque les Israélites étaient hommes. S’ils avaient pu être en dehors du genre humain, ils n’auraient point eu cette loi naturelle. À plus forte raison ils sont devenus prévaricateurs après avoir reçu cette loi divine, qui rétablissait, ou développait, ou confirmait cette loi naturelle. 5. Si donc, comme il est très possible, dans ces pécheurs de la terre on entend aussi les enfants, à cause des liens du péché originel, qui les atteint comme la transgression d’Adam (Id 5,14), nous pouvons dire qu’ils ont part aussi à cette prévarication, qui fut commise contre la loi donnée dans le paradis (Gen 3,6) ; et dès lors, sans aucune exception tous les pécheurs de la terre peuvent être envisagés comme des prévaricateurs. « Car tous ont péché, tous ont besoin de la gloire de Dieu (Rom 3,13) ». La grâce de Jésus-Christ n’a donc trouvé sur la terre que des prévaricateurs, les uns plus, les autres moins. Plus en effet est grande la connaissance de la loi, moins la faute est excusable ; et moins le péché est excusable, plus la prévarication est manifeste. Nous n’avions donc nulle ressource que dans la justice, non de chacun de nous, mais dans la justice de Dieu, et cette justice nous est donnée. De là ce mot de l’Apôtre : « C’est par la loi que l’on connaît le péché » ; non point qu’on l’efface, mais qu’on le connaît. « Au lieu que maintenant », nous dit-il, « la justice de Dieu nous est donnée sans la loi, affirmée par la loi et par les Prophètes (Id 20,21) ». C’est pourquoi l’interlocuteur ajoute : « Et dès lors j’ai aimé vos témoignages ». Comme s’il disait : Puisque la loi, soit intimée dans le paradis, soit gravée naturellement dans le cœur, soit promulguée dans les saintes Écritures, a rendu prévaricateurs tous les pécheurs de la terre : « c’est pour cela que j’ai aimé vos témoignages », qui sont dans votre loi et qui concernent votre grâce ; en sorte que ce n’est point ma justice, mais la vôtre qui est en moi. Car la loi est utile en ce qu’elle nous envoie à la grâce. Non seulement par le témoignage qu’elle rend à la manifestation future de la justice de Dieu qui est au-dessus de la loi, mais par cela même qu’elle tait des prévaricateurs, et que la lettre tue, elle nous frappe de crainte et nous force à recourir à l’esprit qui vivifie (2Co 3,6), seul capable d’effacer nos fautes, de nous inspirer l’amour du bien : « C’est pour cela », dit le Prophète, « que j’ai aimé vos témoignages ». Dans certains exemplaires, on lit semper, « toujours » ; d’autres ne l’ont pas. Mais s’il faut mettre « toujours », on doit l’entendre tant que l’on vit ici-bas. C’est ici-bas en effet que nous avons besoin que les témoignages de la loi et des Prophètes nous viennent garantir cette justice de Dieu qui nous justifie gratuitement ; c’est ici-bas encore que nous avons besoin de ces témoignages, pour lesquels les martyrs ont donné avec joie la vie de ce monde. 6. Après nous avoir fait connaître la grâce de Dieu, qui seule nous délivre du péché où nous fait tomber la connaissance de la loi, le Prophète continue par cette prière : « Que votre crainte soit comme des aiguillons qui percent ma chair (Psa 119,120) ». C’est ainsi qu’ont traduit les Latins, pour donner plus d’expression à ce que les Grecs ont exprimé en un seul mot, katheloson. D’autres l’ont rendu par confige, percez, sans ajouter clavis, « avec des clous » ; et dès lors en voulant rendre le mot grec par un seul mot latin, ils ont affaibli la pensée ; car dans le mot confige, les clous ne sont point rendus, tandis qu’il est impossible de séparer de ces aiguillons le mot katheloson, que l’on ne saurait dès lors exprimer en latin sans ces deux mots confige clavis, percez de clous. Qu’est-ce à dire, sinon comme le demandait saint Paul : « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon en la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde (Gal 6,14) ? » Et encore : « Je suis », dit-il, « attaché à la croix avec le Christ, je vis, non pas moi, mais le Christ vit en moi (Id 2,19-20) ? » Qu’est-ce à dire encore, sinon qu’elle n’est plus en moi cette justice qui venait de la loi, et cette loi m’a rendu prévaricateur ; mais c’est la justice de Dieu, c’est- à-dire celle qui me vient de Dieu (Phi 3,9), et non de moi ? C’est ainsi que ce n’est pas moi, mais le Christ qui vit en moi : « Lui qui nous a été donné de Dieu, comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption, afin que selon qu’il est écrit : Que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur (1Co 1,30-31) ». C’est lui qui dit encore : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair, avec ses passions et ses convoitises (Gal 5,24) ». Or, ici il est dit qu’ils ont crucifié leur chair, et dans notre psaume le Prophète prie Dieu qu’il la perce lui-même de sa crainte, comme avec des aiguillons ; afin que nous comprenions que tout le bien que nous faisons doit être attribué à la grâce de Dieu, « qui opère en nous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (Phi 2,13) ». 7. Mais après avoir dit : « Que votre crainte perce ma chair, comme des aiguillons », pourquoi ajouter : « J’ai craint vos jugements ? » Que signifie : « Pénétrez-moi de votre crainte, car j’ai craint ? » S’il avait craint déjà, ou s’il craignait, pourquoi demandait-il à Dieu de crucifier sa chair ? Voulait-il que Dieu augmentât cette crainte et la rendit si forte qu’elle fût suffisante pour crucifier sa chair, c’est-à-dire ses convoitises avec ses affections charnelles ; comme s’il eût dit : perfectionnez en moi votre crainte, car je redoute vos jugements ? Mais il est un sens plus relevé, que l’on peut, avec le secours de Dieu, tirer des entrailles mêmes de ce passage. « Que votre crainte pénètre ma chair, comme des aiguillons ; car j’ai craint vos commandements » ; c’est-à-dire, qu’une crainte chaste, qui demeure éternellement (Psa 19,10), vienne coin primer en moi les désirs charnels ; car j’ai craint vos jugements, sous la menace de cette loi qui ne pouvait me donner la justice. Mais la charité parfaite bannit cette crainte qui redoute seulement la peine ; elle nous rend libres, non par la crainte du châtiment, mais par l’amour de la justice. Car cette crainte qui nous fait, non point aimer la justice, mais redouter le châtiment, est une crainte servile et charnelle, qui ne crucifie pas la chair. Elle laisse vivre en nous la volonté du péché, qui se manifeste quand nous comptons sur l’impunité ; qui demeure cachée, mais vivante néanmoins, quand elle compte sur la peine qui suivra. Elle voudrait se donner, elle regrette qu’elle ne se puisse donner ce que la loi défend ; elle n’a aucun goût pour le bien que promet cette loi, mais elle craint vivement la peine dont elle menace. La charité, au contraire, qui bannit cette crainte, a pourtant une crainte chaste du péché ; elle ne croit pas qu’une faute soit impunie, puisque l’amour de la justice lui fait du péché même un châtiment. Telle est la crainte qui crucifie notre chair ; parce que le goût des biens spirituels surmonte l’amour des biens charnels que la lettre de la loi nous défend sans nous les faire éviter, et que cette victoire devenant complète en nous, éteint ces vains plaisirs. Donc, ô mon Dieu, « que votre crainte perce ma chair comme des aiguillons, car j’ai redouté vos jugements ». C’est-à-dire, donnez-moi cette crainte chaste, que la crainte servile de cette loi m’a conduit, comme un maître, à vous demander, en me remplissant de frayeur à l’idée de vos jugements.

VINGT-SIXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118

LA VRAIE CHARITÉ.

Quand le Prophète parle ici du jugement, ce mot doit être entendu dans un sens favorable, dans le même sens que la justice dont l’acte produit le jugement. Toutefois il craint que ses ennemis ou les démons ne le poussent au désordre, et il supplie le Seigneur de l’en délivrer ; loin de compter sur lui-même, il en appelle à Dieu qui donne la force et la patience. Or, cette patience nous est nécessaire, pour nous maintenir contre les calomnies de nos ennemis de toutes sortes. Le Prophète veut être au service de Dieu par amour, et comme l’ancienne loi s’est effondrée sous le grand nombre des prévarications, le Prophète soupire après l’acte suprême de Dieu, c’est-à-dire après le Christ qui nous justifie par la grâce, et nous redresse en nous faisant agir par la charité.

Commentaires de saint Augustin — Augustin d’Hippone. Domaine public