Commentaires de saint AugustinGenèse 2

Augustin d’Hippone · Page 3 sur 4

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Genèse 2:18

LIVRE IX. CRÉATION DE LA FEMME (Gen 2, 18-24).

CHAPITRE PREMIER. DU SENS ATTACHÉ AUX EXPRESSIONS : « DIEU FIT ENCORE DE LA TERRE TOUTES LES BÊTES DES CHAMPS » ET AU MOT terre.

1. « Et le Seigneur Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul : faisons-lui un aide semblable à lui. Et Dieu fit encore de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux des cieux ; puis il les fit venir devant Adam, afin qu’il vît comment il les nommerait. Et le nom qu’Adam donna à tout animal vivant fut son nom. Et Adam donna des noms à tous les animaux domestiques et aux oiseaux des cieux et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne se trouvait point d’aide pour Adam qui fût semblable à lui. Et Dieu plongea Adam en une sorte de ravissement et il s’endormit. Et il prit une de ses côtes et il resserra la chair à la place. Dieu forma la femme de la côte qu’il avait prise d’Adam et il la fit venir devant Adam. Alors Adam dit : C’est bien là l’os de mes os et la chair de ma chair. On la nommera femme, parce qu’elle a été tirée de l’homme. Aussi l’homme laissera son père et sa mère et s’attachera à son épouse et ils seront une même chair (Gen 2, 18-24). » Si le lecteur a goûté les considérations que nous avons faites dans les livres précédents, il est inutile de faire un long commentaire sur ces mots : « Dieu forma encore de la terre les bêtes des champs. » L’expression encore suppose la création primitive des six jours, où tous les êtres furent simultanément créés dans leurs causes, achevés et inachevés tout ensemble, puisque ces causes devaient produire successivement leurs effets : c’est un point que nous avons éclairci autant que nous l’avons pu (Liv 6, ch. 5). Si on souhaite une autre solution, qu’on pèse exactement toutes les expressions qui nous ont amené à nous former celle-ci, et si l’on en tire une explication plus claire et plus satisfaisante, loin de la rejeter, nous serons heureux de l’adopter. 2. Si on est embarrassé de voir ici l’Écriture assigner la terre pour origine commune aux animaux et aux oiseaux, au lieu de les faire sortir les uns de la terre, les autres des eaux, on verra aisément que ce passage admet une double explication. En effet, ou l’Écriture n’a point parlé ici de l’élément dont les oiseaux du ciel furent tirés, parce qu’on pouvait aisément suppléer à son silence et comprendre que les bêtes des champs seules furent formées de la terre, puisque l’on savait déjà par le récit de la création des causes primitives que les oiseaux furent tirés des eaux : ou la terre est comprise avec l’eau sous un terme général, comme dans le Psaume où, des louanges célébrées dans les espaces célestes en l’honneur de Dieu, on passe à celles qui s’élèvent de la terre : « Du sein de la terre louez le Seigneur, dragons et vous abîmes » sans ajouter : louez le Seigneur du fond des eaux. Or, c’est aux eaux qu’appartiennent les abîmes, qui de la terre louent le Seigneur, ainsi que les reptiles et les oiseaux dont les hymnes s’élèvent également de la terre. D’après ce sens général du mot terre qui se retrouve encore dans le passage où Dieu est appelé le créateur du ciel et la terre, c’est-à-dire, de l’univers, ou voit qu’il est juste d’assigner la terre pour origine commune à tous les êtres tirés soit les eaux soit de la terre proprement dite.

CHAPITRE II. COMMENT DIEU PRONONÇA-T-IL LES PAROLES « IL N’EST PAS BON QUE L’HOMME SOIT SEUL ? »

3. Examinons maintenant comment ont été prononcées les paroles : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Dieu a-t-il fait entendre une suite de syllabes et de mots ? L’Écriture ne fait-elle qu’exposer la raison selon laquelle la formation de la femme était décidée en principe dans le Verbe, raison que l’Écriture exprimait déjà par ces mots : « Dieu dit que telle ou telle œuvre se fasse » lorsque tout fut primitivement créé ? Est-ce dans l’esprit même de l’homme que Dieu fit entendre ces paroles, comme lorsqu’il parle au cœur de ses serviteurs ? Tel était le Psalmiste qui a dit : « J’écouterai ce que dit au-dedans de moi le Seigneur (Psa 84, 9). » L’homme aurait-il reçu intérieurement la révélation de ce fait par l’entremise d’un Ange, qui aurait représenté les paroles par des images sensibles, bien que l’Écriture ne dise pas si ce fut dans un songe ou dans un moment d’extase, comme il arrive d’ordinaire ? N’y aurait-il pas là une révélation analogue à celle que décrit le Prophète : « Et l’Ange qui parlait en moi me dit (Zac 2, 3) ? » Enfin ces paroles auraient-elles retenti par l’organe d’une créature, comme celles qui retentirent dans la nue : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Mat 3, 17)? » Quel fut le moyen que Dieu employa ? C’est ce qu’il est impossible de déterminer. Mais nous devons rester convaincus que Dieu a parlé et que, s’il a employé une succession de sons ou une suite d’images sensibles, loin de parler directement et par lui-même, il a employé quelque créature soumise à ses ordres nous l’avons démontré au livre précédent (Ci-dessus, liv. 8, ch. 27). Dieu sans doute s’est montré plus tard aux saints, tantôt avec des cheveux blancs comme de la laine, tantôt avec des pieds semblables à l’airain fin (Apo 1, 14, 16), bref, sous différentes formes ; mais qu’il ait employé, pour apparaître aux hommes, des créatures soumises à ses ordres et non son essence, qu’il ait signifié ses volontés à l’aide d’images ou de sons, c’est une vérité incontestable pour les esprits qui croient ou qui même ont la force de comprendre que l’essence de la Trinité est éternelle, en dehors de tout changement, et que, sans tomber dans l’étendue de la durée elle meut tous les êtres dans l’espace et le temps. Sans chercher davantage par quel secret ces paroles se sont fait entendre, tâchons d’en découvrir le sens. Il a donc fallu donner à l’homme un aide de son espèce ; c’est ce que déclare la vérité créatrice elle-même ; et pour entendre sa parole, il suffit de comprendre la raison qui a présidé à la création de chaque être.

CHAPITRE III. LA FEMME DONNÉE A L’HOMME POUR ASSURER LA REPRODUCTION DE L’ESPÈCE HUMAINE.

5. Si donc on se demande dans quel but la femme fut donnée à l’homme pour compagne, la première et la plus solide raison qui se présente est la loi même de la génération : c’est ainsi que la terre coopère avec un germe pour produire une plante. Cette raison apparaît dans la création primitive, puisqu’il dit alors : « Dieu les créa mâle et femelle ; et il les bénit, et il leur dit : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre et assujettissez-la (Gen 1, 27-28). » Le principe de l’union des deux sexes et la bénédiction répandue sur eux, n’ont pas cessé d’avoir leurs effets après la faute de l’homme et son châtiment : c’est toujours en vertu de cette loi que la terre est remplie d’hommes qui la soumettent à leur empire. 6. Il est dit que le premier couple humain ne s’unit qu’après son expulsion du Paradis ; cependant je ne vois pas à quel titre il n’y aurait pas eu dans l’Eden « un mariage saint, un lit nuptial exempt de souillure (Heb 12, 4) » ni pourquoi Dieu n’aurait pas accordé à leur foi et à leur innocence, à leur sainte et pieuse soumission, le privilège de se reproduire sans éprouver les ardeurs inquiètes de la concupiscence ni le pénible travail de l’enfantement. Les fils n’auraient point été destinés à remplacer les pères morts ; pendant que ceux-ci auraient gardé intactes les formes de leur organisation et puisé la vigueur corporelle dans l’arbre de vie, leur postérité aurait acquis le même développement, jusqu’au moment où le genre humain se serait élevé au nombre fixé par Dieu. Alors aurait eu lieu, s’ils avaient tous vécu dans la sainteté et l’obéissance, leur transformation sans passer par la mort, et le corps animal se serait changé en un corps spirituel, parce qu’il aurait eu le don d’obéir au moindre signal à l’esprit qui le gouverne, et qu’il aurait été vivifié par l’âme sans avoir besoin pour se soutenir d’aliments matériels. Voilà ce qui aurait pu s’accomplir, si la violation du précepte divin n’avait entraîné la mort pour châtiment. 7. Déclarer impossible une pareille hypothèse, c’est se régler sur le cours ordinaire des lois de la nature, telles qu’elles existent depuis la faute et le châtiment de l’homme : mais nous ne devons pas être de ceux qui n’ajoutent foi qu’à l’expérience. Pourquoi en effet ne pas croire que Dieu eût accordé ce privilège à l’homme, s’il avait vécu dans l’obéissance et la piété, quand on ne doute pas que les vêtements des Israélites ont été préservés pendant quarante ans de toutes les atteintes du temps (Deu 29, 6) ?

CHAPITRE IV. DE LA RAISON QUI AURAIT EMPÊCHÉ NOS PREMIERS PARENTS DE S’UNIR DANS L’EDEN.

8. Et pourquoi nos premiers parents n’ont-ils connu le mariage qu’après avoir été chassés de l’Eden ? On va répondre aussitôt que la femme ayant été créée après l’homme, le péché se fit avant qu’ils se fussent unis, et qu’ayant été punis par une juste conséquence, ils furent condamnés à la mort et sortirent de ce séjour.debonheur. L’Écriture ne fixe point le temps qui s’écoula entre leur création et la naissance de Caïn. On pourrait aussi ajouter que Dieu ne leur avait point encore – fait le commandement de s’unir. Pourquoi en effet n’auraient-ils pas attendu que Dieu leur fit connaître sa volonté, quand la concupiscence n’aiguillonnait point encore la chair révoltée ? Or, Dieu n’avait point encore donné cet ordre, parce qu’il réglait tout selon sa prescience, et qu’il prévoyait sans aucun doute leur chute, qui allait gâter la source d’où le genre humain devait sortir.

CHAPITRE V. LA FEMME N’A ÉTÉ DONNÉE A L’HOMME POUR COMPAGNE QU’EN VUE DE LA PROPAGATION DE L’ESPÈCE.

9. Supposons que la femme n’ait pas été associée à l’homme pour propager l’espèce ; dans quel but lui a-t-elle été donnée ? Serait-ce en vue de cultiver avec lui la terre ? Mais le travail n’avait pas encore besoin de soulagement ; d’ailleurs l’homme aurait trouvé dans un autre homme un aide plus actif : il y aurait également trouvé un asile plus sûr contre les ennuis de l’isolement. En effet, pour le commun de la vie et de la conversation, ne s’établit-il pas entre deux amis une sympathie plus profonde qu’entre un mari et sa femme ? Admettons que l’un devait commander et l’autre obéir, afin que la paix ne fût pas troublée par quelque désaccord entre tes volontés : cette subordination aurait eu naturellement pour principe l’âge, puisque l’un aurait été créé après l’autre, comme le fut la femme. Objecterait-on qu’il eût été impossible à Dieu, s’il l’avait voulu, de tiret un homme de la côte d’Adam, comme il en tira un femme ? Bref, supprimez la propagation de l’espèce, l’union de la femme avec l’homme, à mes yeux, n’a plus aucun but.

CHAPITRE VI. COMMENT LES GÉNÉRATIONS SE SERAIENT-ELLES SUCCÉDÉ SANS LE PÉCHÉ D’ADAM ?

10. Aurait-il fallu que les pères sortissent de ce monde pour faire place à leurs enfants et que le genre humain atteignit, par une série de vides toujours comblés, un chiffre déterminé ? Il aurait été possible que les hommes, après avoir donné le jour à des enfants et rempli les devoirs de la vie ici-bas, eussent été transportés dans un séjour meilleur, en subissant non la mort, mais une transformation et peut-être ce changement merveilleux qui doit rendre à l’homme son corps et l’égaler aux Anges (Mat 22, 30). Cette transformation glorieuse ne dût-elle être accordée aux hommes qu’à la fin du monde et à la même heure ? Ils auraient pu passer à un état moins parfait, mais supérieur encore, soit à la vie humaine ici-bas, soit à la condition primitive de l’homme quand il sortit de la terre et que la femme fut tirée de sa chair. 11. Qu’on ne croie pas, en effet, qu’Élie soit dans l’état glorieux où seront les saints, lorsque chacun aura reçu son denier à la fin de la journée (Mat 20, 10), ou que sa condition soit celle des hommes qui ne sont point encore sortis de ce monde, hors duquel il a été transporté sans mourir (2Ro 2, 11). Son sort est meilleur que celui dont il pourrait jouir ici-bas ; cependant il ne possède point encore la récompense qui attend les justes au dernier jour, Dieu ayant voulu, par une faveur particulière, qu’ils ne parvinssent point avant nous à la félicité suprême (Heb 11, 40). Se figurerait-on qu’Elfe n’a pu mériter cette récompense parce qu’il aurait eu une femme et des enfants ? On croit bien qu’il n’a point été marié, parce que l’Écriture ne le dit pas, mais elle est également muette sur son célibat. Et que dira-t-on, si on fait observer qu’Hénoch plut au Seigneur, après avoir été père et fut enlevé sans mourir (Gen 5, 24)? Dès lors, pourquoi Adam et Eve, s’il leur était né des fils d’une chaste union et qu’ils eussent passé leur vie dans la justice, n’auraient-ils pu céder la place à leur postérité et se voir enlever du monde sans mourir ? car, si Henoch et Élie, qui sont morts en Adam et qui, portant ce germe de mort dans leur chair, doivent revenir ici-bas, dit-on, pour y payer leur dette (Mal 4, 5 ; Apo 11, 3-7), et souffrir le trépas si longtemps ajourné, n’en sont pas moins dans un autre monde où, dans l’attente de la résurrection qui doit changer en un corps spirituel leur corps animal, ils ne ; s’affaiblissent ni de vieillesse ni de maladie ; n’aurait-il pas été plus juste, plus raisonnable d’accorder aux premiers hommes, qui n’auraient été sous le coup d’aucun péché soit volontaire soit originel, le privilège de céder ici-bas la place à leurs enfants et de passer dans une condition meilleure, en attendant qu’à la fin des siècles ils pussent avec toute la suite des saints, revêtir la forme des anges, sans subir l’épreuve de la mort, par un doux effet de la puissance divine ?

CHAPITRE VII. RÔLE DE LA FEMME. – MÉRITE DE LA VIRGINITÉ ET DU MARIAGE. – TRIPLE AVANTAGE DES UNIONS LÉGITIMES.

12. En résumé, je ne saurais comprendre dans quel but la femme a été donnée pour aide à l’homme, si l’on supprime sa fonction de mère. Et pourquoi la supprimer ? C’est ce que je ne m’explique pas non plus. D’où vient, en effet, le mérite sublime de la virginité aux yeux de Dieu, sinon de l’empire qu’on exerce sur soi-même, à une époque où le mariage est assez répandu ici-bas pour produire chez toutes les nations un nombre suffisant de saints, et du renoncement à un grossier plaisir des sens que ne justifie plus la nécessité de propager l’espèce ? Enfin, comme les deux sexes ont un penchant qui les entraîne an déshonneur et.àla ruine, le mariage leur offre un moyen honorable de ne point succomber, et le devoir que pourraient remplir les esprits sains se tourne en remède pour les esprits malades. Si l’incontinence est un mal, il ne s’ensuit pas que le mariage ne soit pas un bien, même quand il unit des cœurs sans empire sur eux-mêmes, loin de là ; le bien ne devient pas un mal à cause de ce vice, mais il rend le vice plus excusable : le bien attaché au mariage et qui le rend légitime ne peut jamais être un péché. Ce bien est triple : il comprend la fidélité, la famille, le sacrement, La fidélité consiste à ne jamais violer la foi conjugale ; la famille doit être adoptée avec amour, nourrie avec tendresse, élevée dans la piété ; le sacrement rend le mariage indissoluble et interdit aux époux, même séparés, d’avoir des enfants d’un autre lit. Tel est le principe du mariage ; il embellit la.féconditécomme il règle la passion. Mais comme nous avons suffisamment développé dans notre traité du Bien conjugal les mérites relatifs d’une viduité chaste et d’une pureté virginale et fait ressortir la supériorité de celle-ci, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps, sur cette question.

CHAPITRE VIII. LA FUITE D’UN DÉFAUT FAIT SOUVENT TOMBER DANS UN AUTRE.

13. Nous devons maintenant examiner quel concours la femme pouvait prêter à l’homme dans l’hypothèse où toute union en vue d’avoir des enfants leur eût été interdite dans le Paradis. Les partisans de cette hypothèse se figurent sans doute que tout rapport entre les sexes est un péché. Il est effectivement bien difficile aux hommes de n’être pas entraînés dans un vice en voulant éviter son contraire. Ainsi la peur de l’avarice conduit à la prodigalité, celle de la prodigalité à l’avarice. Si on reproche à un homme son apathie, il tombe dans une humeur inquiète ; si on lui reproche son humeur inquiète, il tombe dans l’apathie. A-t-on ouvert les yeux sur sa présomption ? on se jette dans la timidité. Veut-on sortir de sa timidité ? il semble qu’on force une barrière et l’on tombe dans la présomption, en s’adressant à l’imagination plutôt qu’à là raison pour mesurer les fautes. Voilà comment on arrive à ne pas comprendre le crime que le droit divin condamne dans la fornication et l’adultère, et à maudire l’union qui a pour but la propagation de l’espèce.

CHAPITRE IX. LA FEMME ÉTAIT DESTINÉE A ÊTRE MÈRE LORS MÊME QUE LE PÉCHÉ N’EUT PAS ENTRAÎNÉ LA MORT.

14. D’autres personnes, sans tomber dans cette erreur, voient bien que la fécondité est une loi divine établie pour réparer les vides du genre humain ; mais elles se figurent que le premier couple humain n’aurait jamais connu le mariage, s’il n’avait pas été condamné à mourir en punition de sa faute, et par suite obligé de se créer une postérité. On ne songe pas que si le mariage était légitime pour s’assurer des successeurs après la mort, il eût été plus légitime encore pour associer des compagnons à sa vie. Sans doute si la terre était toute remplie par le genre humain, on ne songerait à se reproduire que pour combler les vides faits par la mort : mais, quand un seul couple devait remplir la terre, aurait-il pu, sans le secours du mariage, suffire aux fonctions de la société humaine ? De plus, est-il un esprit assez aveuglé pour ne pas voir quel ornement le genre humain ajoute à ce monde, malgré le petit nombre des esprits droits et sublimes, et pour ne pas sentir l’excellence des lois humaines, qui par un lien puissant assujettissent, jusqu’aux pervers, à l’ordre tel qu’il peut régner ici-bas ? Quelle que soit la corruption des hommes, ils n’en gardent pas moins leur supériorité sur les bêtes et les oiseaux. Cependant si l’on considère de quelle décoration les espèces si variées d’animaux servent à cette humble partie de l’univers, n’a-t-on pas un spectacle ravissant ? Comment donc croire sans une sorte de folie que la terre aurait perdu de sa magnificence en se peuplant de justes immortels ? 15. La cité céleste des anges étant assez peuplée, le mariage n’y serait nécessaire qu’autant que la mort y régnerait. Or, le nombre de ses habitants doit être achevé par la résurrection des saints qui iront se joindre aux anges, comme l’a prédit Notre-Seigneur en disant : « Après la résurrection ni la femme ni l’homme ne se marieront : car, ils ne mourront plus et seront égaux aux anges (Mat 22, 30). » Mais ici-bas quand les hommes devaient remplir la terre et que les rapports étroits qui lient l’espèce humaine et en font l’unité ne pouvaient mieux éclater que dans la communauté d’origine, la femme pouvait-elle avoir une autre fonction que de seconder le père du genre humain comme la terre aide à la production des plantes ?

CHAPITRE X. LA CONCUPISCENCE EST UNE MALADIE NÉE DU PÉCHÉ.

16. Toutefois il est plus sûr et tout ensemble plus noble de croire que le premier couple humain, tel qu’il était dans le Paradis avant d’être condamné à la mort, ne connaissait pas les voluptés sensuelles qu’éprouvent aujourd’hui tous ceux qui sont sortis de cette tige de mort. Il est impossible en effet qu’il ne se soit pas produit de changements en eux lorsqu’ils eurent touché à l’arbre défendu ; car le Seigneur ne leur avait pas dit qu’ils mourraient de mort,quand ils auraient mangé du fruit défendu, mais bien le jour même qu’ils en mangeraient (Gen 2, 17). Par conséquent ils ont dû voir se révéler en eux ce jour-là même la lutte qui faisait gémir l’Apôtre en ces termes « Je me complais dans la loi de Dieu, d’après les sentiments de l’homme intérieur : mais j’éprouve dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m’asservit à la loi du péché qui est dans ma chair. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ? Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom 7, 22, 25). » Il ne lui suffit pas d’appeler le corps mortel; il dit : « Qui me délivrera du corps de cette mort ? » C’est ainsi qu’il ajoute plus loin : « Le corps est mort à cause du péché (Id 8, 10). » Mort remarquez l’expression, et non mortel, quoiqu’il le soit réellement, puisqu’il doit mourir. Tel n’était pas l’état primitif du corps : animal sans être encore spirituel, il n’était pas mort ; je veux dire, condamné irrévocablement à la mort il ne fut soumis à cette loi qu’au moment où l’arbre défendu eut été touché. 17. Aujourd’hui le corps a une santé relative, et lorsqu’elle est si profondément troublée qu’une maladie dévore déjà les organes essentiels à la vie, les médecins déclarent que la mort est imminente. On dit alors que le corps est mourant, mais à un tout autre point de vue que lorsqu’il jouissait de la santé quipourtant.n'empêchaitpas de prévoir infailliblement sa mort. Il en était de même du premier homme : il avait un corps animal, que le péché seul pouvait faire mourir et destiné à revêtir les formes.célestesde la nature angélique. Mais aussitôt qu’il eut enfreint la loi, la mort même se glissa dans ses organes en y faisant sentir une langueur fatale et il perdit l’heureux empire qui l’empêchait « d’éprouver dans ses membres une loi opposée à la loi de son esprit » quoique animal, sans être encore spirituel, le corps n’était point sous l’influence de, cette mort, de laquelle et avec laquelle nous sommes nés. Dès notre naissance en effet, que dis-je ? dès notre conception même, nous contractons le germe de cette maladie qui doit fatalement nous conduire à la mort. Les autres maladies, comme l’hydropisie, la dysenterie, la lèpre, aboutissent moins infailliblement à la mort que la conception même, qui fait de tous les hommes des enfants de colère (Eph 2, 3), par un châtiment infligé au péché. 18. S’il en est ainsi, pourquoi ne pas croire que nos premiers parents aient pu, dans l’acte de la génération, exercer sur leur corps avant le péché le même empire qui permet à l’âme de mouvoir les organes, dans certaines fonctions, sans douleur comme sans volupté ? Le Créateur, dont la puissance est au-dessus de toute louange, et qui fait éclater sa grandeur dans les êtres les plus petits, a donné aux abeilles la propriété de reproduire leur espèce comme elles produisent leurs rayons de cire ou leur miel : pourquoi donc n’aurait-il pas donné au premier homme un corps assez docile pour qu’il pût commander aux organes de la reproduction avec un esprit aussi souverain qu’à ses pieds, de telle sorte que la conception et l’enfantement auraient eu lieu sans passion fougueuse comme sans douleur ? Mais depuis qu’il a violé le précepte divin, il a justement ressenti les mouvements de la loi qui est en lutte avec celle de l’esprit, je veux dire de la mort entérinée dans les organes : telle est la concupiscence que règle le mariage, que la chasteté contient et domine, et, de même que le châtiment est attaché à la faute, le mérite peut sortir du châtiment.

CHAPITRE XI. SI L’HOMME N’AVAIT PAS PÉCHÉ, LA GÉNÉRATION SE SERAIT FAITE SANS PASSION.

19. La femme a donc été faite pour l’homme et de l’homme même, avec son organisation spéciale connue : c’est la mère de Caïn et d’Abel et de tous leurs frères, dont le genre humain devait sortir ; c’est elle qui a donné naissance à Seth, l’ancêtre d’Abraham et la tige du peuple d’Israël, la plus célèbre des races, le père aussi de toutes les nations par Noé et ses enfants. Douter de cette vérité, c’est ébranler les fondements de la foi et mériter la réprobation des fidèles. Si donc on demande dans quel but la femme a été donnée pour compagne à l’homme, je ne puis me l’expliquer après mûre réflexion, que dans l’intérêt de l’espèce, afin que leur postérité peuplât toute la terre ; toutefois la génération n’aurait pas été soumise aux mêmes conditions qu’à l’époque actuelle, où réside dans les organes cette loi de péché qui s’oppose à la loi de l’esprit, lors même qu’on en triomphe avec la grâce de Dieu : cette faiblesse en effet ne pouvait exister que dans le corps de.cettemort, dans le corps destiné à mourir par suite du péché. D’ailleurs quel châtiment plus juste que de condamner l’âme à ne plus voir le corps, son esclave, obéir au moindre signal, quand elle a refusé aller même d’obéir à son Seigneur ? Mais que Dieu fasse sortir l’âme de l’âme des parents, le corps de leur corps, ou qu’il donne aux âmes une autre origine ; il n’en est pas moins évident que l’âme accomplit une œuvre à la fois possible et digne d’une magnifique récompense, lorsque, pieusement soumise à Dieu, elle triomphe avec la grâce de la loi du péché, inhérente à ce corps de mort, en punition de la faute du premier homme ; plus la gloire qu’elle recevra au ciel doit être brillante, plus Dieu montre avec éclat le mérité attaché à l’obéissance, puisqu’elle a assez de force pour triompher du châtiment infligé à la désobéissance d’autrui.

CHAPITRE XII. LES ANIMAUX DEVANT ADAM.

20. Nous avons suffisamment examiné, je pense, pour quelle fin la femme avait été créée et associée à l’homme ; voyons maintenant pourquoi les bêtes des champs et les oiseaux du ciel furent amenés en présence d’Adam, afin qu’il leur donnât un nom, et qu’apparût en quelque sorte la nécessité de tirer la femme d’une de ses côtes, puisqu’il ne se trouvait parmi eux aucun être capable de lui prêter son concours. Cet évènement me semble renfermer un sens prophétique : il est réel sans doute, mais on peut, après en avoir confirmé l’accomplissement, l’interpréter en liberté et y voir une allégorie. Or, pourquoi Adam ne donna-t-il pas de nom aux poissons comme aux oiseaux et aux animaux terrestres ? Si l’on consulte le langage ordinaire, tous ces êtres ont reçu des noms que leur a donné la parole humaine. Non seulement les êtres qui peuplent les eaux et la terre, mais encore la terre, l’eau, le ciel, les phénomènes célestes ; réels ou supposés, que dis-je ? les conceptions même de l’esprit, ont reçu un nom qui diffère selon les idiômes. On nous a révélé qu’il y eut à l’origine une langue uniforme, avant que l’érection de la tour orgueilleuse après le déluge n’eût divisé le genre humain, en faisant attacher aux mêmes signes des sons différents. Quelle fut cette langue primitive ? C’est un problème assez indifférent. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’Adam la parla et que les derniers vestiges de ce langage, s’ils subsistent encore, se retrouvent dans les sons articulés au moyen desquels le premier homme désigna les animaux terrestres et les oiseaux. Mais est-il vraisemblable que les poissons ne furent point nommés par l’homme d’après les racines de cette langue, et que les mots ; qui les représentent furent créés de Dieu qui les enseigna ensuite à l’homme ? S’il en était ainsi, on ne pourrait s’expliquer ce fait qu’en voyant éclater sous ces mots un sens mystique. Il est probable que les poissons furent nommés peu à peu à mesure que leurs espèces furent reconnues : mais si les animaux, les bêtes, les oiseaux furent amenés devant l’homme ; s’ils furent réunis et classés par espèce afin qu’il leur donnât un nom, quand il aurait pu les nommer peu à peu et bien plus vite que les poissons, en supposant que leurs dénominations n’eussent pas déjà été trouvées, n’y a-t-il pas dans ce fait une raison cachée et une allégorie prophétique ? C’est ce que la suite du récit sacré tend clairement à nous faire comprendre. 21. En second lieu, Dieu pouvait-il ignorer qu’il n’avait créé aucun animal capable de servir d’aide à l’homme ? Était-il nécessaire que l’homme en fût instruit et se fit une idée d’autant plus haute de sa femme que sur tous les animaux qui comme lui avaient été créés sous le ciel et respiraient le même air, aucun ne s’était trouvé son semblable ? Mais il serait étrange qu’il eût fallu, pour lui donner cette idée, lui amener et lui faire voir les animaux. S’il avait foi en Dieu, il pouvait l’apprendre de lui, de la même manière qu’il fut instruit de sa défense, interrogé après sa faute et condamné. S’il n’avait pas foi en lui, il lui était impossible de découvrir si ce Dieu, en qui il n’avait aucune confiance, lui avait montré tous les animaux, ou s’il en avait caché d’autres semblables à lui dans quelque contrée lointaine. Par conséquent je ne puis m’empêcher de croire que cet évènement, quoiqu’il ait eu lieu, ne cache quelque allégorie prophétique. 22. Mais le plan de cet ouvrage ne consiste point à éclaircir les prophéties mystérieuses : j’ai pour but d’exposer les évènements avec leur caractère historique, afin que, si quelque fait semble impossible aux esprits frivoles et incrédules, ou opposé à l’autorité de l’Écriture, en offrant pour ainsi dire un témoignage contradictoire, sa possibilité et sa concordance soit démontrée, autant que je puis le faire avec l’aide de Dieu. Quant aux évènements dont la possibilité est évidente et qui, sans offrir aucune contradiction avec le reste de l’Écriture, paraissent aux yeux de quelques personnes, inutiles ou même déraisonnables, je devrais m’attacher à démontrer que tout ce qui est en dehors du cours ordinaire de la nature a pour but de nous apprendre à préférer le témoignage infaillible de l’Écriture à nos imaginations, et qu’au lieu d’y voir une extravagance, il faut le prendre pour une allégorie. Mais ces explications et ces commentaires font déjà ou feront plus tard le sujet d’autres Ouvrages.

CHAPITRE XIII. LA FORMATION DE LA FEMME EST À LA FOIS RÉELLE ET SYMBOLIQUE.

23. Que signifie donc cette formation de la femme tirée d’une côte de l’homme ? Admettons que c’était un moyen nécessaire de faire comprendre l’union des deux sexes ; mais ne pouvait-on atteindre ce but sans créer la femme pendant le sommeil d’Adam, sans mettre de la chair à la place de l’os employé ? N’aurait-il pas mieux valu ne se servir que d’un morceau de chair pour en former la femme, puisque son sexe est plus délicat ? Quoi ! Dieu a pu d’une côte former le corps d’une femme avec tous les organes qui le composent, et il n’aurait pu la former de chair, de cette pulpe sanguine, lui qui avait tiré l’homme de la poussière ? Admettons qu’il avait fallu tirer une côte ; pourquoi ne pas la remplacer par une autre ? Pourquoi au lieu des expressions consacrées : il façonna, il fit, l’Écriture dit-elle que Dieu édifia cette côte, comme s’il s’agissait d’un édifice et non d’un corps vivant ? Or, comme ces évènements sont réels et ne peuvent être taxés de rêves insensés, il est incontestable que tous ces actes cachent une prophétie et que, dès le berceau du genre humain, Dieu a découvert dans ses œuvres, par un effet de sa miséricorde, les bienfaits des âges à venir : il voulait que ces bienfaits révélés au moment fixé à ses serviteurs dans la suite des siècles, sous l’inspiration du Saint-Esprit ou par le ministère des anges, et consignés dans l’Écriture, servissent de garanties pour les promesses qu’il faisait dans l’avenir, par l’accomplissement même des prédictions faites dans le passé : c’est là un point qui va s’éclaircir de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.

CHAPITRE XIV. COMMENT LES ANIMAUX FURENT-ILS PRÉSENTÉS A ADAM

24. Examinons donc, en nous attachant, selon le plan de cet ouvrage, aux faits eux-mêmes plutôt qu’aux évènements qu’ils annonçaient, à la lettre plutôt qu’au symbole, ce passage : « Dieu amena devant Adam tous les animaux, afin qu’il vit comment il les appellerait. » ##Rem de ne parle pas du passage « Dieu forma de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel : » nous lui avons consacré assez de développements. Quel moyen Dieu employa-t-il pour amener les animaux devant Adam ? Il faut bannir à cet égard tolite idée grossière, en se reportant à la théorie que nous avons exposée au livre précédent, sur le double mode suivant lequel s’exerce la Providence (Ci-dessus, liv. 8, ch. 9, XIX-XXVI). N’allons pas croire qu’on rassembla les animaux comme fait le chasseur ou l’oiseleur, quand il fait tomber sa proie dans ses pièges ou dans ses filets ; ou qu’un ordre,-parti du sein de la nue, fit entendre aux animaux des paroles que la créature intelligente peut seule écouter et suivre. Ce commandement n’aurait pu être compris ni des bêtes ni des oiseaux. Toutefois la brute elle-même reçoit à sa manière les ordres de Dieu ; sans obéir à l’impulsion d’une volonté libre et intelligente, elle suit les mouvements que Dieu, le moteur immobile, lui communique par l’entremise des anges, qui voient dans son Verbe les actes à accomplir et le moment déterminé où ils doivent s’exécuter : c’est ainsi que Dieu reste en dehors des mouvements du temps, et que les anges se meuvent dans la durée, pour transmettre ses ordres aux êtres qui sont sous leur dépendance. 25. Tout être vivant, qu’il soit intelligent comme l’homme, ou privé de la raison comme l’animal, le poisson, l’oiseau, est frappé de ce qu’il voit. L’homme, étant raisonnable et libre, obéit ou n’obéit pas à la sensation ; l’animal ne sait pas délibérer, ##Rem mais l’image le frappe et le fait agir selon les lois de sa nature. Il n’est au pouvoir d’aucun être de déterminer quels objets lui viendront aux sens ou même à l’esprit, et par conséquent mettront en jeu son activité. D’où il suit qu’une fois présentés d’en haut par la docile entremise des Anges, ces objets tombent sous les sens et font parvenir les ordres de Dieu non seulement aux hommes, mais encore aux oiseaux et aux bêtes, par exemple, au monstre qui engloutit Jonas (Jon 2, 1). Sa volonté se communique même aux plus petits êtres, comme au ver qui reçut l’ordre de ronger l’arbrisseau à l’ombre du quel le même prophète s’était reposé (Id 4,6-7). Si Dieu a donné à l’homme, malgré la chair de péché qui l’enveloppe, la faculté de faire servir à ses besoins les animaux et les bêtes de somme ; s’il l’a fait capable de prendre non seulement les oiseaux domestiques, mais encore ceux qui volent dans les airs, quelque sauvage que soit leur instinct et de les apprivoiser en trouvant le merveilleux secret de les dominer dans la raison plutôt que dans la force, puisqu’il parvient en observant ce qui provoque chez eux le plaisir ou la douleur, par un sage mélange de caresses et de rigueur, à leur faire dépouiller leurs instincts sauvages pour prendre des mœurs plus douces ; quel n’est pas le pouvoir des anges qui, après avoir découvert la volonté de Dieu au sein de l’immuable Vérité qu’ils, contemplent sans cesse, déploient une activité merveilleuse pour se mouvoir dans le temps, pour ébranler dans la durée et dans l’espace les êtres subalternes, pour présenter aux animaux les images capables de les frapper et de flatter leurs instincts ! N’ont-ils pas cent fois plus de ressources pour amener, même à son insu, tout être qui respire à un but déterminé ?

CHAPITRE XV. LA FORMATION DE LA FEMME N’A EU QUE DIEU POUR AUTEUR.

26. Examinons maintenant comment s’est opérée la formation de la femme, bien qu’il y ait dans cette mystérieuse structure, comme l’appellent les livres saints, un sens allégorique. La femme, quoique tirée de la substance préexistante de l’homme, fut créée alors avec son sexe, sans être l’œuvre d’aucun être antérieur. Car les anges ne peuvent créer aucune substance : le seul auteur des êtres, quelle que soit leur grandeur ou leur petitesse, est Dieu, en d’autres termes la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Maison voudrait savoir comment Adam s’est endormi, comment une de ses côtes lui a été arrachée sans qu’il ait ressenti aucune douleur. On dira peut-être que ces actes ont pu s’accomplir par l’intermédiaire des anges, soit ; mais l’acte de façonner cette côte et d’en faire sortir la femme appartient tellement au Dieu qui a créé la nature universelle, qu’il était hors du pouvoir des anges, de former la chair destinée à remplir la côte d’Adam, aussi bien que de tirer l’homme de la poussière. Je ne veux point dire que les anges n’ont aucune part à la création d’un être, mais qu’ils n’ont point la puissance créatrice, au même titre que le laboureur ne saurait créer ni ses moissons ni ses arbres. Celui qui plante et celui qui arrose ne sont rien : mais Dieu seul qui donne l’accroissement (1Co 3, 7). Or, c’est en vertu d’un accroissement de ce genre que l’os fut remplacé par un morceau de chair, c’est-à-dire, en vertu de l’acte souverain qui a créé les substances et donné aux anges eux-mêmes le fond de leur être. 27. L’œuvre du laboureur consiste à mettre la plante en communication avec l’eau, lorsqu’il arrose ; elle ne va pas jusqu’à la répandre dans le tissu même du bois : c’est l’acte de Celui qui a tout disposé avec ordre, poids et mesure (Sag 11, 2). Le laboureur peut encore arracher à un arbre une bouture et la planter dans la terre ; mais dépend-il de lui qu’elle se pénètre des sucs de la terre, qu’elle pousse à la fois son jet et les racines qui l’attachent au sol, qu’elle se développe dans les airs pour y puiser la force et étende de tous côtés ses rameaux ? Non, c’est l’œuvre de celui qui donne l’accroissement. Un médecin peut administrer un remède à un malade, bander une blessure ; mais d’abord il ne crée pas le fond de ses médicaments, il les emprunte aux œuvres mêmes du Créateur ; ensuite ; s’il peut préparer une potion et la faire boire, s’il peut composer un topique et l’appliquer sur une partie malade, est-il pour cela capable de ranimer les forces et de créer une chair nouvelle ? Non, la nature opère ce prodige par un mouvement mystérieux et qui échappe à nos regards. Que Dieu fasse disparaître ces ressorts imperceptibles par lesquels il forme et renouvelle l’organisation ; aussitôt elle se déconcerte et s’anéantit. 28. Ainsi, puisque Dieu gouverne la nature universelle en agissant à la fois dans le monde physique et moral, comme nous l’avons démontré (Ci-dessus, liv. 8, ch. 9, XXI-XXVI), il faut admettre qu’un Ange est aussi incapable de créer un être que de se créer lui-même. En se soumettant pleinement à Dieu et en exécutant ses ordres, l’Ange peut gouverner selon les lois de la nature les êtres inférieurs qui sont l’objet de son activité : il peut, dis-je, produire dans le temps, en suivant les principes incréés qui résident dans le Verbe ou les causes primordiales qui furent créées dans l’œuvres des six jours, et en cela il ressemble au laboureur et au médecin. Mais quelle espèce de concours les Anges prêtèrent-ils à Dieu, lors de la formation de la femme ?. Comment trancher une pareille question ? Un point incontestable selon moi, c’est que si la chair prit la place d’une côte d’Adam, si la femme se forma de son corps ; son âme, ses sens, en un mot l’appareil des organes et l’ensemble des facultés qui la rattachent à l’homme, ce fut l’œuvre de Dieu. Sans recourir à ses Anges, sans abandonner son ouvrage pour le reprendre, il le continue encore aujourd’hui, en vertu de cette activité qui, si elle s’interrompait, laisserait retomber dans le néant tous les êtres avec les Anges eux-mêmes.

CHAPITRE XVI. L’ESPRIT HUMAIN INCAPABLE DE COMPRENDRE LES ŒUVRES DE DIEU.

29. L’expérience, aussi loin que la portée de l’esprit humain peut s’étendre, nous a révélé comme les sources où un corps animé et sensible prend naissance : les éléments, ainsi l’eau et la terre ; les plantes ou les fruits, la chair même des animaux,.par exemple les vers et les insectes de toute espèce ; enfin l’union des sexes. Mais nous ne voyons par aucun exemple que de la chair d’un animal il naisse un animal qui soit un autre lui-même, en dehors des modifications particulières à son sexe. Ainsi nous avons beau chercher dans la création des analogies pour nous expliquer par quel secret la femme fut formée d’une côte de l’homme, nous n’en trouvons pas. Pourquoi ? C’est que nous voyons bien comment l’homme agit ici-bas et que nous ignorons comment agissent les Anges, ces laboureurs de la nature universelle. Si le cours des lois naturelles produisait toutes les plantes sans le contour de l’industrie humaine, notre science se bornerait à connaître que les arbres et les végétaux naissent dans la terre des semences qui s’y étaient déposées saurions-nous que la greffe est capable de faire porter à un arbre des fruits d’une autre espèce et pour ainsi dire adoptifs ? C’est un secret que nous révèle le travail de l’horticulteur, quoiqu’on ne puisse à aucun titre voir en lui un créateur d’arbres, puisqu’il ne fait que prêter son aide au Dieu qui seul crée le cours de la nature. Son œuvre serait stérile, si l’œuvre de Dieu n’en contenait pas les germes dans ses profondeurs. Est-il donc surprenant que nous ignorions comment il est sorti d’un os de l’homme un être semblable à lui, puisque nous ne savons même pas quelle part les Anges prennent aux créations divines ? Saurions-nous qu’un arbre se transforme par la greffe en un autre arbre, si nous ignorions le concours que l’horticulteur prête à cette création de Dieu ? 30. Cependant nous ne pouvons douter que l’homme, aussi bien que les arbres, n’ait d’autre Créateur que Dieu. Nous croyons fermement que la femme est sortie de l’homme sans être le fait d’une union charnelle, encore que la côte de l’homme ait pu être façonnée par les Anges dans cette création divine ; nous croyons au même titre qu’en dehors de tout commerce des sexes il s’est formé un homme, quand la semence bénie d’Abraham a servi aux Anges pour former le Médiateur (Gal 3, 19). Qu’un païen voie dans ce double prodige une double absurdité ; soit ; mais pourquoi un Chrétien qui reconnaît à la lettre la formation du Messie, s’imaginerait-il que tout est allégorique dans la formation d’Eve ? Quoi ! un homme peut naître d’une femme Vierge, et une femme ne saurait venir d’un homme ? Le sein d’une vierge contenait le germe d’un homme, elles flancs d’un homme n’auraient pas renfermé le germe d’une femme, et cela quand l’une était une servante qui donnait le jour à son maître, l’autre un serviteur qui produisait sa servante ? Le Seigneur aurait pu aussi former son propre corps d’une côte ou de tout autre membre de la Vierge : mais au lieu de renouveler pour ce corps le prodige autre fois accompli, il nous a donné un enseignement plus utile, et fait voir, dans la personne de sa mère, que rien n est à condamner dans la chasteté.

CHAPITRE XVII. LE PRINCIPE DONT LA FEMME DEVAIT SORTIR ÉTAIT-IL RENFERMÉ DANS LA CRÉATION VIRTUELLE DE L’HOMME AU SIXIÈME JOUR

31. Ici s’offre une question : l’acte par lequel Dieu créa virtuellement l’homme mâle et femelle, comme dit la Genèse (Gen 1, 27), et le fit à son image et à sa ressemblance, lorsqu’il forma primitivement les causes génératrices de tous les êtres, cet acte, dis-je, impliquait-il que la femme sortirait des flancs de l’homme par une conséquence rigoureuse, ou ne faisait-il que rendre sa formation possible, de telle sorte que la naissance de la femme loin d’être établie nécessairement en principe, aurait été un mystère caché en Dieu ? Je veux répondre à cette question, selon mes lumières sans rien trancher : toutefois, j’espère que les esprits pénétrés de la vérité chrétienne, en pesant mes paroles, trouveront ma proposition incontestable, dussent-ils l’entendre pour la première fois. 32. La nature, dans son cours ordinaire, est soumise à des lois qui produisent même chez les êtres vivants certaines tendances auxquelles la volonté la plus rebelle ne peut se soustraire. Dans le monde physique, les éléments ont chacun leurs propriétés, qui déterminent la mesure des effets qu’ils peuvent produire et en dehors desquelles ils n’agissent plus. Tous les êtres trouvent dans ces causes primordiales les principes qui les font naître, se développer et périr, chacun selon son espèce. De là vient qu’une fève ne saurait sortir d’un grain de blé, ni un grain de blé d’une fève, qu’un animal ne saurait engendrer l’homme, ni l’homme un animal. Au-dessus du cours naturel des choses s’élève la puissance du Créateur, qui trouve en elle-même le moyen de faire produire à toutes ces causes des effets, qu’elles ne contenaient pas à l’origine. Je ne veux point dire que Dieu m’ait pas mis en elles la possibilité de se prêter à ses desseins : car, son pouvoir absolu ne repose pas sur une force aveugle, mais sur une, puissance intelligente ; il tire de chaque cause au moment qu’il a fixé, l’effet dont il avait auparavant établi la possibilité. Ainsi des lois différentes règlent les divers modes de la germination chez les plantes, déterminent la fécondité ou la stérilité selon les âges, valent à l’homme le don de la parole refusé aux animaux. Les principes de ces lois et autres semblables ne résident pas seulement en Dieu ; ils ont été déposés par lui dans les choses et créés avec elles. Mais qu’une verge, un rameau desséché, poli, sans racine et sans communication avec le sol, fleurisse tout-à-coup et se couvre de fruits (Nom 17, 8); qu’une femme stérile dans sa jeunesse enfante sur ses vieux jours (Gen 18, 11 ; 21, 2); qu’une ânesse parle (Nom 22, 28); tout en admettant que Dieu a rendu ses créatures capables de devenir l’instrument de pareils prodiges, puisqu’il ne saurait en tirer des effets qu’il leur aurait d’avance interdit de produire, sous peine de surpasser sa propre puissance, il faut bien reconnaître qu’il leur a attribué, en dehors des lois ordinaires de la nature, un mode spécial et inhérent à leur création même, de rester plus complètement soumises à la puissance souveraine de sa volonté.

CHAPITRE XVIII. LA FORMATION DE LA FEMME A EU UNE CAUSE SYMBOLIQUE.

33. Par conséquent il y a des effets dont Dieu conserve en lui-même la cause mystérieuse, au lieu de la déposer au fond même des choses pour produire ces effets, il n’agit point en vertu de cette providence qui établit les êtres dans les conditions essentielles de leur existence, mais en vertu de cette volonté souveraine qui gouverne à son gré ce qu’elle a créé à son gré. Ainsi en est-il de la grâce, qui assure le salut des pécheurs. La nature faussée par les écarts de la volonté, est incapable de reprendre sa droiture par elle-même : elle a besoin du secours de la grâce pour se régénérer. Que l’homme ne se désespère donc pas en écoutant ce passage : « Quiconque marche dans cette voie, ne reviendra jamais sur ses pas (Pro 2, 19). » On veut ici faire sentir tous le poids de l’iniquité, afin que le pécheur attribue son retour non à ses mérites mais à la grâce, et ne s’enorgueillisse pas de ses œuvres (Eph 2, 9). 34. Aussi, d’après l’Apôtre, le mystère de la grâce est-il caché, non dans l’univers qui ne renferme que les causes naturelles des êtres à venir, au même titre que Lévi a payé la dîme dans la personne de son aïeul Abraham (Heb 7, 9-10), mais en Dieu, le créateur de l’univers. Par conséquent, tous les prodiges que Dieu a accomplis en dehors des lois ordinaires de la nature, pour figurer le mystère de la grâce, ont eu leur principe caché en Dieu. Or, s’il faut ranger parmi ces miracles la formation de la femme d’une côte de l’homme pendant son sommeil ; si elle prit dans cet os un principe de force, tandis que l’homme s’affaiblit pour elle, en échangeant cette côte pour une chair délicate ; on doit admettre qu’au sixième jour la création primitive de l’homme « mâle et femelle » n’impliquait pas la naissance de la femme ; telle qu’elle s’accomplit, mais la rendait seulement possible ; autrement un changement de volonté aurait pu produire une œuvre en contradiction avec les principes que Dieu avait volontairement établis. Quant à la raison qui devait empêcher cet ouvrage d’apparaître sous une forme indépendante des causes primitives, elle était renfermée en Dieu, l’auteur de toutes choses. 35. L’Apôtre ayant donc déclaré « que ce mystère était caché dans le sein de Dieu, afin que les principautés et les puissances célestes apprissent elles-mêmes parla formation de l’Église la sagesse si diversifiée de Dieu (Eph 3, 9-10) » on a quelque raison de croire que, si la semence bénie à qui la promesse, a été faite, a été disposée, par les Anges, aux mains d’un médiateur, tous les miracles qui se sont accomplis pour figurer d’avance ou prédire l’avènement de cette semence, ont eu lieu avec le concours des anges, en remarquant toutefois que celui-là seul crée ou régénère les êtres « qui féconde les travaux de quiconque plante ou arrose (1Co 3, 7). »

CHAPITRE XIX. DE L’EXTASE D’ADAM.

36. L’extase où Dieu fait entrer Adam, afin de le plonger dans le sommeil, peut donc fort bien s’entendre d’un ravissement qui le mit en communication avec la société des anges et le fil pénétrer dans le sanctuaire de Dieu, afin qu’il y apprît le mystère qui ne devait s’accomplir qu’à la fin des temps (Psa 73, 17). Aussi en voyant près de lui, à son réveil la femme tirée d’une de ses côtes, laissa-t-il échapper, comme dans un transport prophétique, ces paroles où l’Apôtre voit un mystère si auguste (Eph 5, 31-32) : « C’est là l’os de mes os et la chair de ma chair : on l’appellera femme, parce qu’elle a été tirée de l’homme. L’homme quittera donc son père et sa mère pour s’attacher à son épouse, et ils seront deux en une seule chair. » Quoique l’Écriture attribue ces paroles au premier homme, le Seigneur dans l’Évangile les cite comme étant sorties de la bouche de Dieu même : « N’avez-vous, pas lu, dit-il, que celui qui créa l’homme au commencement, les créa mâle et femelle, et qu’il dit : A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair (Mat 19, 4) ? ». C’est afin de nous faire comprendre qu’Adam prononça ces paroles par une inspiration prophétique, en sortant de son ravissement. Mais terminons ici ce livre et cherchons à renouveler par l’attrait d’une question nouvelle l’attention du lecteur.

LIVRE X. DE L’ORIGINE DES ÂMES.

CHAPITRE PREMIER. L’ÂME DE LA FEMME EST-ELLE FORMÉE DE CELLE DE L’HOMME.

1. Si nous suivions l’ordre historique, nous aurions maintenant à traiter de la faute du premier homme. Mais comme l’Écriture expose la formation du corps de la femme sans parler de son âme, ce silence doit nous frapper et faire examiner avec attention s’il y a, oui ou non, des raisonnements décisifs contre ceux qui prétendent que l’âme sort d’une autre âme, comme le corps d’un autre corps, par une sorte de transfusion, qui fait passer des parents chez les enfants les premiers principes de chaque substance. Tout d’abord ils soutiennent que Dieu, en soufflant sur la face de l’homme qu’il avait tiré de la poussière, créa l’âme dont toutes les autres devaient sortir, au même titre que le corps du premier homme contenait ceux de ses descendants. En effet, Adam avait été formé le premier, Eve le fut ensuite ; on nous apprend d’où viennent le corps et l’âme d’Adam ; l’un de la terre, l’autre du souffle de Dieu ; quant à la femme, après avoir raconté comment elle fut tirée d’une côte de l’homme, on ne dit pas qu’elle fut également animée par le souffle divin ; on laisse croire qu’elle est sortie âme et corps de celui qui avait d’abord été formé. Or, disent-ils, ou l’Écriture devait rester muette sur l’âme de l’homme, afin de nous laisser deviner ou conclure par nous-mêmes que son âme avait été un don de Dieu ; ou bien, si son but était d’empêcher qu’on n’assignât la terre pour origine commune à l’âme et au corps, elle ne devait pas rester muette sur l’âme de la femme, de peur qu’on n’y vit par une erreur toute naturelle, si toutefois c’est une erreur, une substance transmise. Donc, ajoutent-ils, si Dieu n’a point soufflé sur la face de la femme, c’est uniquement parce que son âme s’est formée de celle de l’homme. 2. Ce n’est là qu’une présomption, et il est facile de la combattre. L’âme de la femme, dit-on, s’est formée de celle de l’homme, parce que l’Écriture ne dit pas que Dieu ait soufflé sur sa face pourquoi admettre alors que l’âme de la femme vient de l’homme, puisque l’Écriture n’en dit également rien ? Loin de là : si Dieu, à mesure que les hommes naissent, crée leurs âmes comme il a créé la première, l’Écriture a gardé naturellement le silence, puisqu’il suffit d’une simple induction pour appliquer à toutes ce qu’elle a dit d’une seule. Admettons d’ailleurs que l’Écriture ait voulu ici éveiller notre attention : si la formation de la femme avait différé de celle de l’homme en ce point, que l’âme, chez la femme, s’était produite par propagation, tandis que l’âme et le corps de l’homme avaient eu chacun leur origine ; l’Écriture aurait dû insister précisément sur cette différence, pour empêcher de raisonner par analogie. Mais comme elle n’a point dit que l’âme de la femme s’était formée de celle de l’homme, il est plus vraisemblable de croire qu’elle a voulu prévenir toute hypothèse en dehors des idées qu’elle venait de nous donner sur l’origine de l’âme chez l’homme ; en d’autres termes, nous indiquer que ces deux âmes étaient également un don de Dieu même. De plus l’Écriture aurait trouvé une occasion bien naturelle de formuler cette pensée, sinon au moment où la femme se forma, du moins lorsqu’elle fut faite et qu’Adam s’écria : « Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair (Gen 2, 23). » N’était-ce pas en effet le moment d’ajouter dans une effusion d’amour et de tendresse : Et l’âme de mon âme ? Mais ce simple raisonnement ne suffit pas pour résoudre un problème aussi important : nous n’avons encore établi aucune proposition incontestable.

CHAPITRE II. RÉSUMÉ DES CONSIDÉRATIONS FAITES DANS LES LIVRES PRÉCÉDENTS SUR L’ORIGINE DE L’ÂME.

3. La première question à examiner est de savoir si l’Écriture interprétée attentivement, comme nous le faisons, depuis le début de la Genèse, permet ici le doute : ce point éclairci, nous aurons à choisir l’opinion la plus probable, ou à fixer, s’il y a incertitude absolue, les bornes où il faut savoir se renfermer. Il est incontestable, que le sixième jour Dieu fit l’homme à son image, et qu’en même temps il le créa mâle et femelle (Gen 1, 27). Nous avons reconnu précédemment (Ci-dessus, liv. 6, VIII), que la ressemblance avec Dieu était propre à l’âme, tandis que la distinction des sexes était spéciale à la chair. Une foule de témoignages imposants, que nous avons alors discutés en détail, nous ont empêchés de rapporter au sixième jour la formation de l’homme et celle de la femme, tirés, l’un de la poussière, et l’autre d’une côte de l’homme, la formation de la femme étant évidemment postérieure à l’époque où Dieu créa toutes ses œuvres du même coup (Ecc 18, 1). Nous avons alors essayé de formuler notre opinion sur l’âme de l’homme, et une discussion aussi complète qu’approfondie nous a conduits à croire, ou du moins à regarder comme probable que la création de l’âme chez l’homme se rattachait aux œuvres primitives de Dieu, tandis que la formation de son corps était implicitement comprise dans le monde matériel. Par là, nous avons évité plusieurs conséquences opposées aux témoignages de l’Écriture, par exemple, que le sixième jour l’homme aurait été formé du limon de la terre et la femme tirée d’une de ses côtes ; que l’homme n’aurait étécréé.àaucun titre le sixième jour ; que le corps aurait été créé en principe, tandis que l’âme, qui constitue la ressemblance de l’homme avec Dieu, ne l’aurait pas été. Enfin nous n’avons pas été contraints d’admettre une opinion qui, sans contredire l’Écriture, est bizarre, insoutenable, et d’après laquelle l’âme de l’homme aurait été renfermée en principe dans un être spirituel créé tout exprès, sans que l’Écriture en fit aucune mention parmi les ouvrages de Dieu, ou même qu’elle aurait été implicitement comprise dans les êtres déjà créés, au même titre qu’un enfant aujourd’hui est implicitement renfermé dans les parents qui doivent lui donner le jour, et par conséquent, qu’elle aurait été la fille d’un ange ou, ce qui est plus insoutenable encore, une transformation de la matière.

CHAPITRE III. TROIS HYPOTHÈSES SUR L’ORIGINE DE L’ÂME.

4. Mais si l’âme de la femme, loin d’être émanée de celle de l’homme, a été, comme pour celui-ci, un présent de Dieu, et que la création des âmes soit successive, il faut ou reconnaître que l’âme de la femme n’a aucun rapport avec les œuvres de la création primitive, ou supposer que le principe de la formation des âmes a été établi en général, comme celui de la reproduction des corps, et par conséquent retomber dans l’opinion si bizarre et si insoutenable que les âmes humaines sont fille des anges, ou, ce qui révolte encore davantage, du ciel physique, et même d’un élément plus grossier encore. Puisque la vérité absolue nous est cachée, il faut examiner qu’elle est l’opinion la plus vraisemblable. Or, il y en a trois : je viens en dernier lieu d’expliquer la première ; d’après la seconde, Dieu n’aurait créé primitivement qu’une seule âme, celle du premier homme, et toutes les âmes en viendraient par une sorte de propagation ; d’après la troisième, les âmes seraient successivement créées, sans avoir préexisté même virtuellement dans les œuvres primitives des six jours. De ces trois hypothèses, les deux premières n’ont rien qui contredise la théorie de la création primitive où Dieu fit tout à la fois. En effet, que le principe de l’âme humaine ait été créé dans un être destiné à lui servir comme de père, de telle sorte que toutes les âmes y prennent naissance et soient créées par Dieu qui les donnerait aux hommes en même temps que les parents fourniraient le corps ; ou que l’âme ait été créée, quand fut créé le jour, sans avoir une raison d’être préexistente, semblable à celle qui renferme implicitement un enfant dans son père, et qu’elle se soit faite comme le jour, le ciel, la terre, les luminaires du ciel ; dans les deux cas, on peut dire, en même temps que l’Écriture : « Dieu fit l’homme à son image. » 5. Quant à la troisième hypothèse, il est bien difficile de la concilier aveu le principe incontestableque.l'hommefut créé, le sixième jour, à l’image : de Dieu, et ne reçut qu’après le sixième jour une forme visible. Prétendre que Dieu crée des âmes nouvelles sans les avoir créées le sixième jour, soit en elles-mêmes, soit dans un principe qui les contint au même titre que le père renferme son fils, et sans les avoir faites conjointement avec ces œuvres à la fois inachevées et complétés dont il se reposa le septième jour ; c’est rendre inutile le soin minutieux avec lequel l’Écriture nous apprend que Dieu acheva toutes ses œuvres le sixième jour et les trouva excellentes, car c’est supposer qu’il devait après cette époque créer des substances sans les avoir formées primitivement en elles-mêmes ou dans leurs causes. Voudrait-on dire que Dieu garde en lui-même le principe selon lequel il crée au moment de la conception chaque âme en particulier au lieu de l’avoir établi dans la créature ? Mais comme l’âme aujourd’hui est de la même espèce que celle qui fut donnée à l’homme le sixième jour et lui valut sa ressemblance avec Dieu, on ne saurait dire que Dieu crée aujourd’hui une âme qu’il n’aurait point alors achevée. À ce moment, en effet, il avait créé l’âme telle qu’il la crée encore aujourd’hui : par conséquent il ne crée pas aujourd’hui une espèce nouvelle, sans rapport avec les œuvres qu’il acheva primitivement. Loin donc de s’accomplir en dehors des causes que contiennent les êtres futurs et qui ont été déposées dans l’univers, l’opération divine n’en est que le développement ; les corps humains n’étant qu’une propagation à travers les siècles d’une cause primitive, c’est en vertu d’une loi analogue que doivent s’y associer les âmes, telles que Dieu les crée et les unit aux organes. 6. Nous pouvons maintenant, sans craindre de contredire l’Écriture sur la création primitive, faire ressortir la probabilité plus ou moins grande d’une de ces trois hypothèses ; entrons donc dans la question en lui donnant, avec l’aide de Dieu, tout le développement qu’elle comporte. Si nous ne pouvons arriver à ce degré d’évidence qui exclut le doute, tâchons au moins de nous former une opinion qu’on puisse adopter en attendant la pleine lumière, sans tomber dans l’absurdité. Si nous ne pouvons atteindre ce modeste résultat, si les arguments se balancent et se détruisent, nous prouverons, en restant dans le doute, que nous n’évitons pas les recherches laborieuses mais les affirmations inconsidérées. De la sorte, celui qui posséderait la vérité, daignera nous la communiquer : quant à ceux dont l’assurance tient de la présomption plus qu’elle n’est fondée sur l’autorité de l’Écriture ou sur l’évidence du raisonnement, ils ne.dédaignerontpas de partager nos doutes.

CHAPITRE IV. DE QUELQUES PRINCIPES INCONTESTABLES À PROPOS DE LA NATURE ET DE L’ORIGINE DE L’ÂME.

7. Tout d’abord, tenons pour certain que l’âme ne peut ni se changer en corps et devenir matérielle, ni dégénérer en âme déraisonnable et s’identifier avec celle des bêtes, ni enfin se confondre avec la substance divine, et qu’également ni le corps ni l’âme des bêtes ni la nature divine ne peuvent se transformer et devenir âme humaine. Un point aussi incontestable, c’est que l’âme humaine n’est et ne peut être qu’une création de Dieu. Or, si Dieu ne l’a fait sortir ni de la matière, ni d’une âme sans raison, ni de sa propre substance, la question se réduit à savoir s’il l’a tirée du néant ou d’une substance spirituelle et intelligente. Qu’il la fasse de rien, après – avoir achevé les œuvres où il créa tout à la fois, c’est une thèse qu’il serait par trop fort de vouloir démontrer, et s’il existe des preuves sérieuses en faveur de cette opinion, je ne les connais pas. Qu’on ne vienne pas nous imposer des idées que l’homme ne peut comprendre ; le pourrait-il, je m’étonnerais fort qu’on pût les communiquer à d’autres esprits qu’à ceux qui par leurs propres forces et sans avoir besoin des lumières d’autrui sont capables de les concevoir. En de telles matières il est plus sûr de laisser de côté les opinions humaines et de se borner à peser attentivement le sens des témoignages divins.

CHAPITRE V. L’ÂME N’EST UNE ÉMANATION NI DES ANGES, NI DES ÉLÉMENTS, NI DE LA SUBSTANCE DIVINE.

8. L’opinion d’après laquelle Dieu donnerait les anges pour principe et comme pour pères aux âmes, ne s’appuie sur aucun témoignage des Livres canoniques : du moins je ne le connais pas. À plus forte raison ne sauraient-elles sortir des éléments matériels. On sera peut-être embarrassé par le.passagedu prophète Ezeiel annonçant la résurrection des morts, qui fait venir l’esprit des quatre vents du ciel, afin qu’il les vivifie par son souffle et les ressuscite. Voici ce passage : « Le Seigneur me dit : Prophétise et adresse-toi à l’Esprit. Prophétise, fils de l’homme et dis à l’Esprit : Viens des quatre vents, souffle sur ces morts et qu’ils revivent. Je prophétisai donc, comme le Seigneur me l’avait commandé, et l’Esprit entra en eux, et ils reprirent la vie, et ils se tinrent sur leurs pieds et ils formaient une troupe considérable (Eze 37, 9-10). » Ces paroles cachent selon moi une prophétie et nous révèlent que les hommes ressusciteront non seulement dans la campagne où s’est montrée la vision, mais encore dans le monde entier, désigné par les vents qui soufflent des quatre coins de l’univers. N’allons pas voir en effet la substance même de l’Esprit-Saint dans le souffle que Notre-Seigneur tira de son corps pour le répandre sur ses disciples, quand il leur dit : « Recevez l’Esprit-Saint (Jn 20, 22) » non ; Jésus-Christ révèle que le Saint-Esprit procède de lui comme le souffle procède de son corps. Mais le monde n’étant point uni à Dieu hypostatiquement, comme le corps de Jésus-Christ l’est au Verbe, Fils unique de Dieu, nous ne saurions dire que l’âme sort de la substance divine, au même titre que le souffle, qui part des quatre coins de l’univers, est formé de ses éléments. À mes yeux, ce souffle était une réalité et un symbole, comme on peut très bien le concevoir par le souffle que le Seigneur tiré de son corps, et lors même que le prophète aurait moins exposé la résurrection de la chair, telle qu’elle doit un jour s’accomplir, qu’il n’aurait révélé par une allégorie le rétablissement inespéré d’un peuple détruit en apparence, par la vertu de l’Esprit qui a rempli l’univers (Sag 1, 7).

CHAPITRE VI. TEXTES DE L’ÉCRITURE QUI PEUVENT S’ENTENDRE DE LA CRÉATION SUCCESSIVE ET DE LA TRANSMISSION DES ÂMES.

9. Voyons maintenant en faveur de quelle hypothèse l’Écriture fait pencher la balance : en d’autres termes est-il plus conforme à l’Écriture que Dieu ait créé et donné au premier homme une âme destinée à produire toutes les autres, par une loi analogue à celle qui devait faire sortir du corps d’Adam le corps de tous les hommes, ou que Dieu crée successivement les âmes comme il en a créé une pour le premier homme, sans que celle-ci ait servi de principe générateur aux autres ? Le passage d’Isaïe : « C’est moi qui ai créé tout souffle (Isa 57, 18) » tout en s’appliquant à l’âme, comme on le voit clairement par le contexte, s’explique dans les deux hypothèses. En effet, que Dieu tire les âmes de l’âme du premier homme, ou qu’il les crée d’après une loi qu’il s’est réservé d’appliquer, il est toujours et absolument le créateur des âmes. 10. Ces paroles du Psalmiste : « Il a formé le cœur de chacun d’eux (Psa 33, 15) » à prendre le cœur pour une expression qui désigne l’âme, se concilient également bien avec l’une ou l’autre des deux hypothèses que nous discutons. Dieu, en effet, forme chaque âme soit qu’il la tire de celle qu’il souffla sur la face du premier homme, de la même manière qu’il forme chaque corps, soit qu’il les façonne et les envoie dans chaque corps, ou même qu’il les façonne dans le corps même ou il les a envoyées. À mon sens toutefois, ces paroles ne s’appliquent qu’à la régénération qui s’accomplit chez l’âme par la vertu de la grâce et y renouvelle l’image de Dieu. « C’est la grâce, dit l’Apôtre, qui vous a sauvés par la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est un pur don de Dieu, et non le fruit de vos œuvres, de sorte que l’homme ne peut s’en rapporter la gloire. En effet, nous sommes son œuvre, créés en Jésus-Christ, pour opérer de bonnes œuvres (Eph 2, 8-10). » Il ne faudrait pas voir dans cette grâce de la création une formation matérielle ; il faut l’entendre d’après ces paroles du Psalmiste : « O Dieu, créez en moi un cœur pur (Psa 51, 12). » 11. J’expliquerai encore de la même manière le passage où il est dit que Dieu façonna l’esprit de l’homme au dedans de lui (Zac 12, 1). L’acte par lequel Dieu crée l’âme et l’envoie dans le corps y semble distinct de l’acte par lequel il la crée dans l’homme lui-même, c’est-à-dire la renouvelle. Mais supposons qu’il soit ici question de l’origine de l’homme et non de sa régénération par la grâce : ce texte peut s’expliquer dans les deux opinions. Dieu en effet peut tirer de l’âme unique du premier homme le germe de l’âme, pour ainsi dire, et le façonner au dedans de l’homme afin de vivifier son corps ; il peut encore répandre l’esprit de vie dans le corps par une autre voie que la transmission, et le façonner dans cette organisation mortelle, pour faire de l’homme une âme vivante.

CHAPITRE VII. D’UN PASSAGE DE LA SAGESSE : À QUELLE HYPOTHÈSE EST-IL FAVORABLE.

12. Voici un texte du livre de la Sagesse qui demande un examen plus attentif : « J’ai reçu une âme bonne, et devenant meilleur, je m’unis à un corps pur (Sages 8, 19, 29). » Ce texte, en effet, semble être favorable, non à l’hypothèse selon laquelle toutes les âmes sortiraient d’une seule par propagation, mais à celle qui fait descendre les âmes d’en haut pour s’associer à un corps. « J’avais reçu une âme bonne » qu’est-ce à dire ? Il semblerait que dans le principe où les âmes sont renfermées, si toutefois ce principe existe, les unes sont bonnes, les autres non, et qu’elles en sortent selon la destinée imposée à chaque homme, ou que Dieu, au moment de la conception, de la naissance même, en crée de bonnes et de mauvaises qui se repartissent au hasard. Il serait par trop étrange que ce texte fût favorable aux partisans de la création successive des âmes plutôt qu’à ceux qui prétendent que les âmes sont envoyées dans tel ou tel corps selon les mérites qu’elles ont acquis dans une vie antérieure. Quelle autre.raisonque celle des bonnes œuvres pourrait expliquer l’arrivée d’une âme bonne ou mauvaise dans le corps d’un homme ? Elles ne peuvent être telles assurément dans l’essence qu’elles tiennent de Celui qui a créé toutes les substances ##Rem qu’elles a créées excellentes. Mais loin de moi la pensée de contredire l’Apôtre qui nous révèle que les enfants de Rebecca, étant encore dans son sein, n’avaient fait ni bien ni mal avant leur naissance, et qui prouve par là que cette prédiction : « L’aîné sera assujetti au plus jeune » n’avait aucun rapport à leurs œuvres, mais à la volonté de celui qui appelle (Rom 9, 10-13). Oublions donc un moment ce passage du livre de la Sagesse ; car, il faut aussi tenir compte de l’opinion vraie ou fausse d’après laquelle ces paroles concernent uniquement l’âme du Christ, Médiateur entre Dieu et les hommes. S’il le faut, nous examinerons plus bas quel est le sens de ce texte, à supposer qu’il ne s’applique pas à Jésus-Christ, de peur de contredire un dogme enseigné par l’Apôtre, en croyant que les âmes acquièrent des mérites personnels, avant de vivre unies à un corps.

CHAPITRE VIII. D’UN PASSAGE DU PSALMISTE : QU’IL NE CONTRARIE AUCUNE DE CES HYPOTHÈSES.

13. Examinons maintenant cet autre passage « Vous retirerez leur souffle, elles détailleront dans leur poussière. Vous renverrez votre souffle, elles seront créées et vous renouvellerez la face de la terre (Psa 104, 29, 30). » Ces paroles semblent offrir un sens favorable à ceux qui pensent que les parents produisent l’âme aussi bien que le corps de leurs enfants. Le Psalmiste en disant « leur souffle » propre, indique une transmission d’homme à homme. Mais les hommes ne sauraient rendre le souffle aux morts pour les ressusciter, parce que loin de le recevoir d’une âme humaine comme au moment de la naissance, on le recouvre par la puissance du Dieu « qui ressuscite les morts. (2Ma 7, 23) » Voilà pourquoi le Psalmiste dit à la fois le souffle des hommes et le souffle de Dieu : le souffle des hommes quand ils meurent, le souffle de Dieu quand ils ressuscitent. D’autre part ceux qui prétendent que les âmes ne sont point transmises par les parents, mais que Dieu les envoie, peuvent concilier ce texte avec leur opinion, en disant que le souffle est propre à l’homme quand il meurt, en ce sens qu’il était en lui et qu’il en sort ; et qu’il appartient à Dieu au moment de la résurrection, parce qu’il rend l’âme qu’il avait envoyée au moment de la naissance. Ainsi ce témoignage ne contredit aucune des deux hypothèses. 14. A mon sens, ce texte s’entendrait mieux de la grâce divine qui nous renouvelle intérieurement. L’orgueilleux qui vivait d’après les instincts de l’homme terrestre et qui rapportait tout à sa vanité, voit se retirer en quelque sorte son souffle propre, lorsqu’il se dépouille du vieil homme, qu’il s’abaisse, afin de bannir l’orgueil pour devenir parfait, et qu’il dit au Seigneur avec un humble aveu : « Souvenez-vous que je suis poussière (Psa 103, 14) » après avoir entendu cet avis de l’Écriture : « Pourquoi la cendre et la poussière s’enorgueillit-elle ? Contemplant avec les yeux de la foi la justice de Dieu, pour ne plus chercher à établir la justice de ses œuvres, (Rom 10, 3) » il se méprise comme dit Job, se dessèche et ne voit en lui que cendre et poussière, et c’est ainsi « qu’il rentre dans sa poussière. » Mais quand il a reçu l’esprit de Dieu, il s’écrie : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi, (Gal 2, 20) » et c’est ainsi que la grâce du nouveau Testament « renouvelle la face de la terre » et multiplie les saints.

CHAPITRE IX. D’UN PASSAGE DE L’ECCLÉSIASTE : QU’IL S’APPLIQUE INDIFFÉREMMENT AUX DEUX HYPOTHÈSES.

15. Quant à ce passage de l’Ecclésiaste : « Que la poudre retourne dans la terre ; comme elle y avait été, et que l’esprit retourne à Dieu, qui l’a donné (Ecc 12, 7) » loin de favoriser une hypothèse aux dépens de l’autre, il s’applique indifféremment au deux. Ce texte, diront les uns, prouve bien que l’âme, loin d’émaner des parents, est donnée par Dieu ; car, tandis que lit poussière, c’est-à-dire la chair qui en a été faite, rentrera dans la poussière, l’esprit retournera à Dieu qui l’avait donné. Oui sans doute, répondront les autres, l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné au premier homme quand il souffla sur sa face (Gen 2, 7), et la poussière, en d’autres termes, le corps humain rentrera dans la terre dont elle est venue primitivement (Id 3, 19). L’âme ne doit point retourner aux parents, bien qu’elle en sorte par une transmission qui remonte jusqu’au premier homme, au même que titre la chair ne retourne point après la mort aux parents, dont elle est un produit manifeste. Par conséquent, de même que la chair rentre, non dans les corps dont elle s’est formée, mais dans la terre dont elle est sortie pour composer le corps du premier homme ; de même l’esprit ne retourne point aux hommes qui l’ont transmis, mais à Dieu qui l’avait uni à la chair du premier homme. 16. Ce texte sert du moins à nous rappeler que Dieu a tiré l’âme qu’il donna au premier homme du néant, et non de quelque être préexistant, comme il tira le corps de la terre : par conséquent l’âme ne peut revenir qu’à celui-là même qui l’a donnée ; n’ayant point été formée d’une créature, elle n’y saurait rentrer comme le corps rentre dans la terre. Or elle n’a été formée d’aucun être, puisqu’elle a été faite de rien. C’est donc à son Créateur, à celui qui l’a faite de rien, qu’elle se rend, du moins quand elle accomplit son retour. Toutes en effet ne l’accomplissent pas, parce qu’il y a « des esprits qui passent, comme dit l’Écriture, et qui ne reviennent point (Psa 78, 30). »

CHAPITRE X. IL EST DIFFICILE DE RÉSOUDRE LA QUESTION DE L’ORIGINE DE L’ÂME AVEC LES TEXTES DE L’ÉCRITURE SAINTE.

17. Il est donc bien difficile de rassembler sur cette question des passages décisifs. On peut sans doute recueillir des textes, les citer, leur donner même de longs développements ; mais si on ne peut en déduire des vérités aussi incontestables que la création de l’âme par Dieu, et le don qu’il y en a fait au premier homme, je ne vois plus comment on pourrait trouver dans les témoignages de l’Écriture la solution du problème. S’il avait été écrit que Dieu souffla également sur la face de la femme, après l’avoir formée, et qu’elle devint ainsi une âme vivante, ce serait pour lui un rayon de lumière, et nous pourrions croire que l’âme associée aux organes n’est.pointune émanation de l’âme des parents. Toutefois il resterait encore à savoir ce qu’on devrait penser de la génération, acte d’après lequel l’homme sort d’un autre homme. Car la première femme ne se forma point par cette voie, et à ce titre, on pourrait dire que l’âme qu’elle reçut de Dieu ne fut point une émanation de celle d’Adam, puisqu’elle n’en sortit point comme un enfant de son père. Si seulement l’Écriture nous avait révélé que le premier enfant d’Adam et d’Eve reçut son âme, non par propagation, mais par un don d’en haut, c’est alors qu’on aurait pu induire la même chose pour toutes les âmes, malgré le silence des livres saints.

CHAPITRE XI. DU PASSAGE DE SAINT PAUL RELATIF AU PÉCHÉ ORIGINEL, ET DU BAPTÊME DES ENFANTS.

18. Examinons encore un passage de l’Apôtre et voyons si, sans contredire ces hypothèses, il se concilie également avec chacune d’elles ; voici ce passage : « Un seul homme a introduit le péché dans le monde et par le péché la mort, qui a ensuite passé dans tous les hommes, tous ayant péché en lui » et un peu plus bas : « De même donc que par le péché d’un seul, tous les hommes sont tombés dans la condamnation de la mort, ainsi par la justice d’un seul tous ont reçu la justification de la vie. Car de même que par la désobéissance d’un seul, beaucoup ont été faits pécheurs, ainsi par l’obéissance d’un seul beaucoup deviendront justes (Rom 5, 12, 18-19). » C’est sur ce passage de l’Apôtre que les partisans de l’hypothèse de la propagation des âmes cherchent à édifier leur système. S’il n’y que la chair, disent-ils, pour avoir péché et pour rendre pécheur, ces paroles n’entraînent pas rigoureusement pour conséquence que les âmes des parents produisent celles des enfants : mais si l’âme seule pèche, quelque amorce que lui jette la chair, comment admettre « que tous aient péché en Adam » sans reconnaître que leur âme, comme leur corps, soit issue d’Adam ? Comment seraient-ils devenus pécheurs par la désobéissance d’un seul, si leur âme comme leur corps n’avait point péché en lui ? 19. Prenons garde en effet de faire de Dieu l’auteur du péché, en supposant qu’il associe l’âme à un corps qui la condamne à pécher, ou bien d’admettre qu’indépendamment de Jésus-Christ, le seul qui n’ait point péché en Adam, d’autres âmes peuvent s’affranchir du péché originel sans le concours de la grâce, en reconnaissant que le péché originel est relatif au corps qu’on tient d’Adam, et non à l’âme. Cette dernière opinion est si opposée à la foi catholique, que les parents s’empressent de faire recevoir à leurs enfants nouveau-nés la grâce du saint Baptême. Or, si le baptême affranchit du péché originel en ce qui touche le corps, sans purifier l’âme, on pourrait se demander avec raison quel malheur il résulterait pour les âmes de sortir du corps, avant le baptême, dans un âge si tendre. La vertu de ce sacrement ne s’étend-elle qu’à la chair, sans produire aucun effet sur l’âme ? Il faudrait alors baptiser jusqu’aux morts. Mais, comme nous voyons par la pratique constante de l’Église, qu’on se précipite au secours de ceux qui vivent encore, dans la crainte de rencontrer un cadavre pour lequel il n’y aurait plus rien à faire, il faut bien en conclure, à mon sens, qu’il n’y a point de nouveau-né qui ne soit un Adam, en corps et en âme, et qui n’ait besoin de la grâce de Jésus-Christ. En effet, cet âge est incapable par lui-même de faire le bien et le mal, et l’âme serait en ce moment innocente et pure, si elle ne sortait d’une tige corrompue. Que les partisans de l’opinion contraire démontrent qu’une telle âme subit une juste condamnation, quand elle quitte le corps avant le baptême ; ils auront accompli un prodige de logique.

CHAPITRE XII. LA CONCUPISCENCE DE LA CHAIR TIENT A L’ÂME ET A LA CHAIR TOUT ENSEMBLE.

20. La Vérité même se fait entendre dans ces paroles : « La chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair (Gal 5,17) » toutefois, s’il est un point incontestable pour le savant comme pour l’ignorant, c’est que la chair ne pourrait sans l’âme éprouver aucune convoitise-. Le principe de la concupiscence charnelle ne réside donc pas exclusivement dans l’âme, à plus forte raison dans la chair : il suppose l’âme et la chair ; l’âme, sans laquelle aucun plaisir ne serait perçu ; la chair, sans laquelle aucune volupté sensuelle n’existerait. Lors donc que l’Apôtre nous parle de la chair qui convoite contre l’esprit, il entend sans aucun doute les plaisirs que la chair provoque dans l’âme et lui fait goûter de concert avec elle, à l’encontre des plaisirs purement spirituels. Par exemple, l’esprit éprouve un désir sans aucun mélange de volupté ou de passions, sensuelles, « quand l’âme soupire ardemment et se sent défaillir après les parvis du Seigneur (Psa 84, 9). » C’est un, plaisir également spirituel qu’on propose à l’âme, en disant : « Tu as désiré la sagesse ; garde le commandement et le Seigneur te la donne (Sir 1, 33). » Quand l’esprit commande aux organes et les fait docilement concourir à un désir qui n’enflamme que lui, par exemple, quand on prend un livre, quand on s’occupe à lire, à écrire, à engager ou à suivre une discussion ; quand on donne un morceau de pain à un pauvre affamé, bref, quand on remplit les autres devoirs de miséricorde et de charité, la chair se montre obéissante sans irriter la concupiscence. Mais ces nobles plaisirs dont l’âme seule est capable outrent-ils en lutte avec les plaisirs que la chair fait sentir à l’âme ? Alors il est vrai de dire que la chair convoite, s’élève contre l’esprit et l’esprit contre la chair. 21. Le mot chair dans ce passage n’est que l’âme agissant conformément aux suggestions de la chair, d’après l’analogie qui fait dire que l’oreille entend ou que l’œil voit. Qui ne sait en effet que l’âme seule entend par l’organe de l’ouïe et voit par les yeux ? C’est la même figure de langage qui permet de dire une main bienfaisante, la main s’étendant en effet pour secourir autrui. Si en parlant des yeux de la foi, seuls capables d’atteindre les vérités inaccessibles aux sens, on a pu dire : « Toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu (Luc 3, 6) » quoiqu’elle ne puisse le voir que par l’âme qui la fait vivre, et quoique pour voir pieusement, avec les yeux du corps, le Christ sous la forme dont il s’est revêtu pour nous, il n’y ait aucun mouvement de concupiscence, mais seulement un acte de la chair ; et qu’ainsi il ne faille pas voir une pure opération de l’esprit dans ces mots : « Toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu (Id); » combien est-il plus juste encore de dire que « la chair « convoite » lorsque l’âme abandonne le corps à la vie des sens ou même accède aux désirs de la chair ; lorsqu’il n’est point au – pouvoir de l’âme d’être au-dessus de pareilles convoitises, aussi longtemps que domine dans les membres le péché, je veux dire, ce fougueux penchant à la volupté qui naît dans ce corps de mort en punition du péché an sein duquel nous naissons tous et qui fait de nous, avant le don de la grâce, des enfants de colère (Eph 2, 3), ce péché contre lequel luttent ceux qui sont établis en grâce ? Ils ne réussissent pas sans doute à l’étouffer dans ce corps mortel ou plutôt mort, mais ils l’empêchent d’y régner. Or, pour que le péché ne règne pas, il faut qu’on n’obéisse point aux désirs qu’il fait naître, je veux dire à la concupiscence que la chair rebelle irrite contre l’esprit. Delà vient que l’Apôtre ne dit pas : que le péché ne soit plus dans votre chair mortelle, il savait trop bien que le péché a pour nous un attrait qui est la suite de la corruption originelle ; mais : « Que le péché ne domine plus dans votre chair mortelle, pour vous faire obéir à ses désirs déréglés et n’abandonnez par vos membres au péché comme des instruments d’iniquité (Rom 6, 12, 13) ».

CHAPITRE XIII. DE L’AVANTAGE QU’ON TROUVE À COMPRENDRE AINSI LA CONCUPISCENCE. – DU PÉCHÉ CHEZ LES ENFANTS.

22. Ce point de vue offre plusieurs avantages ; d’abord il n’y a aucune inconséquence à dire que la chair sans l’âme serait étrangère à la concupiscence ; puis on ne tombe pas dans l’erreur des Manichéens, qui, voyant avec raison que la chair sans l’âme serait étrangère à la concupiscence, ont imaginé une seconde âme, en lutte avec Dieu ; laquelle gouverne la chair, et la fait se révolter contre l’esprit. Enfin nous ne sommes point condamnés à dire que certaines âmes pourraient se passer de la grâce de Jésus-Christ, pour répondre à. cette objection : Quel est donc ce crime qui rend si affreux pour l’âme d’un jeune enfant le malheur de sortir du corps avant d’avoir reçu le baptême, si elle n’est coupable d’aucune faute personnelle, ou si elle ne vient pas de cette âme qui la première a péché en Adam ? 23. Il n’est point ici question des enfants déjà grands auxquels on ne peut, selon quelques personnes, reprocher aucune faute, avant l’âge de quatorze ans, époque où ils entrent dans l’adolescence. Nous serions de cet avis, si l’enfance n’avait d’autre vice que l’appétit grossier du sexe ; mais qui aurait le front de soutenir que le vol, le mensonge, le parjure ne sont point des péchés, à moins d’être intéressé à voir de pareils méfaits se commettre impunément ? Or, les fautes de ce genre se multiplient chez l’enfant et si elles paraissent moins graves que dans un âge plus avancé, c’est qu’on espère que la raison s’étant fortifiée avec les années, les règles de la saine morale seront mieux comprises et plus docilement pratiquées. Mais je ne veux point ici parler de ces enfants, encore qu’on les voie protester de toutes leurs forces, en actes et en parole, contre la vérité ou la justice, quand elles contrarient cet instinct de volupté qui, malgré leur âge, trouble leur âme et leur corps ; et quel est le motif qui leur fera paraître légitime l’attrait pour le plaisir, la répugnance pour la douleur, sinon un amour secret du mensonge et de l’injustice ? J’ai en vue les enfants plus petits, non parce qu’ils naissent trop souvent de l’adultère. La corruption des mœurs n’est point un motif pour reprocher à la nature ses bienfaits ; à ce titre, en effet, il faudrait que le blé semé par un voleur ne germât pas dans la terre ; il faudrait encore que l’iniquité des parents retombât sur eux, malgré leur retour au Seigneur ; combien moins en seront châtiés les enfants, s’ils mènent une vie vertueuse !

CHAPITRE XIV. L’EXISTENCE DU PÉCHÉ CHEZ LES ENFANTS ET LEUR BAPTÊME PROUVENT-ILS LA PROPAGATION DES ÂMES ?

Le problème se pose avec toute sa force, quand on se demande comment l’âme, à cet âge où elle n’a encore commis aucune faute personnelle, peut être justifiée par l’obéissance d’un seul homme, si elle n’est pas coupable par la désobéissance d’un seul. Tel est le raisonnement de ceux qui prétendent que les âmes sont produites par celles des parents, bien qu’elles n’aient, comme les corps eux-mêmes, d’autre créateur que Dieu ; car ce serait une erreur de croire que les parents puissent produire même le corps sans le concours de Celui qui adit.« Je t’ai connu avant de te former dans le sein de ta mère (Jer 1, 6). » 24. Voici comment on leur répond. Dieu crée et donne successivement aux hommes des âmes nouvelles, afin qu’en vivant bien dans cette chair de péché issue du péché originel, et qu’en domptant la concupiscence de la chair sous l’influence de la grâce, elles acquièrent des mérites qui leur vaudront de passer à un état plus parfait avec le corps même au temps de la résurrection, et de vivre éternellement en Jésus-Christ dans la société des Anges. Mais comme l’âme est associée par une mystérieuse union à des organes de boue, périssables, ayant pour ainsi dire leur racine dans la chair du péché, il faut, pour qu’elle puisse les vivifier d’abord et les gouverner ensuite avec le temps, qu’elle soit plongée en quelque sorte dans l’oubli. Si elle était incapable de sortir de ce désordre, on pourrait alors s’en prendre au Créateur : mais puisqu’elle est capable de secouer cette torpeur, de sentir son oubli et de revenir à son Dieu ; puisqu’elle peut, dis-je, mériter les dons de sa miséricorde et de sa vérité, d’abord par une pieuse conversion, ensuite par la fidélité persévérante à garder ses commandements ; qui l’empêcherait de sortir peu à peu de son sommeil, de s’éveiller à la lumière intellectuelle, fin de la créature raisonnable, et de choisir la vie du bien par l’effort d’une bonne volonté ? Cet effort toutefois est au-dessus d’elle, sans le secours de la grâce de Dieu par l’entremise du Médiateur. Si l’homme néglige ces devoirs, il sera un autre Adam en chair comme en âme ; sil les accomplit, il n’aura plus d’Adam que la chair ; en vivant selon la loi de l’esprit, il purifiera des souillures du péché la chair coupable qui lui est venue d’Adam, et méritera de recouvrer un corps pur en passant par la transformation que la résurrection fait attendre aux saints. 25. En attendant que l’âme puisse avec l’âge vivre de la vie de l’esprit ; elle doit nécessairement recevoir le sacrement du Médiateur, afin qu’elle doive à la foi de ceux qui l’aiment l’affranchissement qu’elle ne peut obtenir par la sienne. Car ce sacrement a la vertu de remettre la peine du péché originel même dans L’âge le plus tendre : sans ce secours, on ne saurait dompter dans la jeunesse la concupiscence de la chair ; la chair elle-même domptée, on ne saurait entrer en possession de la vie éternelle, sans la grâce de Celui qu’on s’est appliqué à mériter. Le baptême est donc indispensable à tout nouveau-né vivant, pour arracher l’âme à la contagion de la chair de péché, laquelle ne peut rester en communication avec l’âme de l’enfant sans la rendre incapable de toute affection spirituelle. La faute originelle pèse sur l’âme même après la mort, à moins qu’elle ne l’ait expiée avant d’être sortie des liens du corps par la vertu du sacrifice unique du véritable prêtre, le sacrifice du Médiateur.

CHAPITRE XV. MÊME SUJET.

26. Et qu’arrivera-t-il, dira-t-on, si les parents par incrédulité ou par indifférence, négligent d’accomplir ce devoir ? On pourrait en dire autant des personnes plus âgées ; car, elles peuvent mourir subitement ou tomber malades chez des gens qui ne leur offriraient aucun moyen de recevoir le baptême. Or, ajoute-t-on, ces personnes ont de plus des fautes personnelles à expier, et, à moins d’en recevoir le pardon, il sera de toute justice qu’elles soient punies des fautes dont elles se seront volontairement rendues coupables en cette vie ; quant à l’âme d’un enfant, à qui on ne saurait reprocher d’avoir contracté les souillures de la chair de péché, si on ne veut pas admettre qu’elle sorte de la première âme qui ait péché ; comme ce n’est point sa faute, mais la nature et Dieu même qui l’ont unie au corps, pourquoi serait-elle exclue de la vie éternelle, quand l’enfant n’a point trouvé de main secourable pour le faire baptiser ? Dirait-on qu’il n’en résultera pour elle rien de fâcheux ? À quoi donc servirait de recevoir cette grâce, s’il n’y a aucun inconvénient à en être privé ? 27. Quelle réponse peuvent faire ceux qui prétendent que les enfants reçoivent une âme nouvelle, qu’elle n’a point été produite par celle des parents, et qu’on cherche à appuyer cette thèse sur l’Écriture parce qu’on l’y trouve ou du moins qu’elle n’y est pas combattue ? Je l’avoue, je ne l’ai jamais lue, ni entendu faire. Toutefois, pour ne pas négliger la cause des absents, je ne voudrais pas cacher une idée qui se présenterait à mon esprit pour défendre leur système. Or, ils pourraient encore observer que, sachant par sa prescience la vie que mènerait chaque âme, si elle restait longtemps dans le corps, Dieu accorde le bienfait du baptême à celui dont il prévoit la piété, a l’âge qui la comporte, si une raison mystérieuse n’exigeait pas qu’il mourût d’une mort prématurée. Oui c’est un mystère impénétrable pour l’intelligence humaine, ou du moins pour la mienne, qu’il naisse des enfants destinés à mourir bientôt ou même après leurnaissance.maisce mystère est tellement insondable qu’on ne peut en tirer aucune conséquence pour ou contre ces deux hypothèses. Or, comme il faut renoncer à l’opinion suivant laquelle les âmes seraient envoyées ici-bas, d’après leurs mérites dans une vie antérieure, et qu’elles seraient d’autant plus vite affranchies qu’elles auraient commis moins de fautes, pour ne pas contredire l’Apôtre qui nous assure qu’avant de naître on ne fait ni bien ni mal ; on ne saurait expliquer ni dans l’hypothèse de la création successive des âmes, ni dans celle de leur propagation, par quel secret la mort arrive plus tôt pour les uns, plus tard pour les autres. C’est un mystère insondable dont on ne peut tirer parti, à nos, yeux, pour réfuter ou pour soutenir l’une de ces deux opinions.

CHAPITRE XVI. MÊME SUJET ENCORE.

28. Quand on demande à ceux qu’embarrassait déjà la mort des petits enfants, quelle peut être la nécessité de recevoir le baptême pour les âmes, si elles ne sont point sorties de celle dont la désobéissance a fait beaucoup de pécheurs, voici leur réponse : Tous sont devenus pécheurs au point de vue de la chair ; sous le rapport de l’âme, ceux-là seuls deviennent pécheurs qui vivent dans le mal au lieu de faire le bien ici-bas ; le baptême est donc nécessaire aux âmes en général et en particulier à celles des enfants, parce qu’il serait funeste pour elles de quitter la vie sans avoir reçu ce sacrement ; car, la contagion du péché se communiquant à l’âme par la chair de péché, se glisse dans les membres et les accable d’un poids qui doit se faire sentir après la mort, si l’âme n’en est pas délivrée en cette vie par le sacrement du Médiateur ; ce bienfait est accordé d’en haut à toute âme dont Dieu prévoit la pieuse existence si elle vit jusqu’à l’époque où commence la pratique de la vertu, quand il veut, par un secret particulier, qu’elle prenne naissance dans un corps pour le quitter aussitôt après. On oppose à cette réponse une objection c’est que nous sommes dans une incertitude terrible sur le salut des âmes qui, après une vie pieuse, ont rencontré la mort dans la paix de l’Église, si nous devons être jugés, non seulement sur les œuvres que nous aurons faites, mais encore sur celles que nous aurions pu faire dans l’hypothèse où notre vie se serait prolongée. Si Dieu tient compte non seulement des fautes passées, mais encore des fautes futures et si la mort n’empêche pas la responsabilité des crimes qu’elle a prévenus, le, juste ne gagne rien quand une mort prématurée empêche le vice de corrompre son âme (Sag 4, 11) ? Car Dieu connaît d’avance ce vice : pourquoi donc n’en fait-il pas de préférence la règle de ses jugements, si, pour empêcher que la contagion du péché originel ne gâte l’âme d’un enfant destiné à mourir, il décide qu’elle recevra le bienfait du baptême, par ce motif seul qu’il sait d’avance qu’elle mènera, si la vie se prolonge pour elle, une existence de piété et de foi ? 29. Voudrait-on rejeter ce raisonnement par cela seul qu’il m’est personnel ? Eh bien que ceux qui voient dans leur hypothèse l’expression de la vérité citent des témoignages de l’Écriture, proposent des arguments qui lèvent toute équivoque, ou du moins prouvent que leur opinion ne contredit pas le passage significatif où l’Apôtre, mettant en relief la grâce qui fait notre salut, dit : « De même que tous meurent en Adam, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ (1Co 15, 22) » ou celui-ci : « De même que par la désobéissance d’un seul beaucoup ont été faits pécheurs, ainsi par l’obéissance d’un seul beaucoup deviendront justes. » Par ces nombreux pécheurs, il entend tous les hommes sans exception, puisqu’il disait plus haut qu’en Adam « tous ont péché (Rom 5, 19, 12). » Le mot tous et l’usage d’administrer le baptême aux enfants ne permettent donc pas de faire une exception en leur faveur, disent les partisans de l’hypothèse de la propagation des âmes ; et cette conséquence semble juste tant qu’on n’avance pas, pour la combattre, une proposition évidente et nullement opposée à l’Écriture ou un témoignage de l’Écriture même.

CHAPITRE XVII. DISCUSSION DU TEXTE DE LA SAGESSE CITÉ PLUS HAUT.

30. Examinons maintenant, dans les limites que nous trace le plan de cet ouvrage, le texte dont nous avons tout-à-l’heure ajourné la discussion : « J’étais un enfant d’heureux naturel, j’ai reçu une âme bonne, et devenant meilleur je me suis uni à un corps pur (Sag 8, 19-20). » Ce texte semble favorable à ceux qui prétendent que les âmes, loin d’être produites par celles des parents, viennent ou descendent d’en haut et sont envoyées par Dieu dans le corps ; en revanche, les expressions : « J’ai reçu une âme bonne » ne laissent pas d’être fort embarrassantes pour eux : car, ils croient sans aucun doute que les âmes envoyées par Dieu dans, les corps sortent d’une source unique dont elles sont comme autant de ruisseaux ou du moins sont de la même espèce, ils n’admettent pas que les unes soient bonnes ou meilleures, les autres mauvaises ou pires encore. D’où viennent en effet les différences qui rendent les âmes bonnes ou mauvaises, à divers degrés, sinon des habitudes librement contractées ou des tempéraments, qui font plus ou moins plier l’âme « sous le poids de ce corps corrompu qui est un faix pour l’âme (Id 9, 15) ? » Or, aucune âme, avant de descendre dans le corps, n’a contracté d’habitudes en vertu d’actes personnels, et ce n’est pas en songeant à un corps moins lourd que l’auteur de ce passage a pu dire de lui-même : « J’étais un enfant d’heureux naturel, j’ai reçu une âme bonne et devenant meilleur je me suis uni à un corps pur. » Ainsi il était bon avant de descendre dans un corps, mais cette bonté ne tenait ni à, la différence des mœurs, puisqu’il n’avait point acquis de mérites dans une existence antérieure, ni à quelque différence dans le corps, puisqu’il était bon avant d’y descendre. À quoi tenait-elle donc ? 31. Pour les partisans de la transmission des âmes, le texte, à part les expressions : « Je me suis uni à un corps » se concilie bien avec leur opinion. L’auteur, en effet, après avoir dit : « J’étais un enfant d’heureux naturel » ajoute immédiatement : « et j’ai reçu une âme bonne » pour montrer les causes auxquelles tenait cet avantage, c’est-à-dire, le caractère de son père ou son tempérament. Quant aux expressions : « Et devenant meilleur je me suis uni à un corps pur » on peut les entendre de sa mère et les concilier avec celles qui précèdent ; car, étant admis qu’il est sorti de l’âme et du corps de son père pour entrer dans les entrailles sans souillure de sa mère, on peut conclure qu’il n’a point été conçu dans ce flux de sang qui, dit-on, communique à l’enfant un esprit lourd, ou dans l’impudicité de l’adultère. Par conséquent, ou ce texte de la Sagesse est plus favorable à l’hypothèse de la transmission des âmes, ou il ne prouve ni pour ni contre, si l’on réussit à l’interpréter aussi d’après l’opinion contraire.

CHAPITRE XVIII. DE L’ÂME DU CHRIST : LE TEXTE PRÉCÉDENT LA CONCERNE-T-IL ?

32. Si l’on veut appliquer ces paroles au Seigneur, sous le rapport de la nature humaine revêtue par le Verbe, on trouve dans le contexte des traits qui ne conviennent guère à une si haute majesté, principalement cet aveu que fait l’auteur un peu plus haut, lorsqu’il dit : « qu’il est né de la semence d’un homme épaissie dans le sang (Sag 7, 2). » Ce n’est point ainsi qu’est né le Fils de la Vierge, dont l’incarnation, comme aucun chrétien n’en doute, s’est faite sans le concours d’un homme. Sans doute quand le Psalmiste dit : « Ils ont percé mes pieds et mes mains et ils ont compté tous mes os ; ils m’ont regardé, considéré ; ils se sont partagé mes vêtements et ont jeté le sort sur ma robe » ces traits ne conviennent qu’à Jésus-Christ ; mais il dit au même endroit : « Mon Dieu, regardez-moi, pourquoi m’avez-vous abandonné ? La voix de mes péchés éloigne ma délivrance (Psa 22,17-19); » et ces paroles ne lui conviennent qu’en tant, qu’il représente notre corps dégradé, parce que nous sommes les membres de son corps. Il est dit dans l’Évangile, même : « L’enfant croissait en âge et en sagesse. » Or, si quelques expressions, qui avoisinent dans le livre de la Sagesse le texte que nous citons, peuvent s’appliquer à Notre-Seigneur, parce qu’il a pris les humbles dehors de l’esclavage et que le corps de l’Église devient un par son union avec son Chef, je le demande, peut-on concevoir un enfant de plus heureux naturel que celui dont les vieillards admiraient la sagesse à douze ans (Luc 2, 42, 52) ? Y a-t-il une âme meilleure que la sienne ? Quand bien même l’hypothèse de la transmission des âmes serait prouvée au lieu d’être débattue, on ne devrait pas pour ce motif croire l’âme issue de l’âme du premier prévaricateur, puisque autrement la désobéissance d’un seul ferait un pécheur de celui-là même qui par son obéissance en a affranchi beaucoup de la condamnation et les a justifiés ? Quel sein est plus chaste que celui de cette Vierge qui, tout en ayant pris son corps à la tige du péché, a conçu en dehors de toute communication avec le péché, en sorte que le Christ a pris naissance dans ses entrailles sans être soumis a la loi qui, inhérente aux organes de ce corps de mort, contredit celle de l’esprit ? C’est cette loi que les saints de l’ancien Testament ont dominée dans le mariage, et n’ont laissé agir qu’autant qu’il le fallait dans l’intérêt de l’espèce. Tout en s’incarnant dans une femme, conçue d’après le mode dont la chair de péché se transmet, comme sa conception s’est accomplie autrement que celle de sa mère, sa chair, loin d’être corrompue par le péché, n’en a pris que la ressemblance. S’il a été condamné à mourir, ce n’est point à cause de ces mouvements involontaires, quoique la volonté doive les dominer, qui éclatent dans la chair et qui s’élèvent contre l’esprit (Gal 5, 17) : il n’a pas pris un corps seulement pour arrêter la contagion du péché, mais, pour payer à la mort le tribut qu’il ne devait pas, et pour faire briller à nos yeux les promesses de la résurrection : c’est ainsi qu’il nous a tout ensemble délivrés de la crainte et donné l’espérance. 33. Du reste, si on me demande où Jésus-Christ a puisé son âme, j’avoue que sur ce sujet j’aimerais mieux écouter des personnes plus vertueuses ou plus habiles que moi : toutefois, s’il faut répondre, je dirai selon la portée de mon esprit, qu’il la tient, non d’Adam, mais du principe même dont la tient Adam. Si la poussière empruntée à la terre a pu s’animer sous un souffle divin sans aucune intervention de l’homme, le corps emprunté à une chair virginale ne devait-il pas à plus forte raison obtenir une âme bonne, quand il s’agissait, ici, d’élever celui qui devait tomber ; là, de faire descendre celui qui devait nous relever ? Peut-être, si cette pensée toutefois peut s’appliquer au Christ, le mot sortitus sum a-t-il été employé parce que les dons du hasard ne sont d’ordinaire que les dons de la Providence : ou plutôt, comme on peut le dire avec confiance, cette expression a été choisie en vue de nous montrer que des œuvres antérieures n’ont point élevé à cette grandeur sublime l’âme avec laquelle le Verbe s’est fait chair pour habiter parmi nous (Jn 1, 14), le mot sortiri excluant tout mérite dans une vie antérieure.

CHAPITRE XIX. L’ÂME DU CHRIST N’ÉTAIT POINT DANS ABRAHAM ; ELLE N’EST POINT VENUE PAR TRANSMISSION.

34. L’Epître aux Hébreux renferme un passage qui mérite toute notre attention. L’Apôtre montre la différence qui sépare le sacerdoce de Lévi du sacerdoce du Christ, sous l’emblème prophétique du grand-prêtre Melchisédech : « Considérez, dit-il, combien grand a dû être celui à qui le patriarche Abraham lui-même a donné la dîme des plus riches dépouilles. Ceux des enfants de Lévi qui ont reçu le sacerdoce ont ordre, d’après la loi, de lever les dîmes sur tout le peuple, c’est-à-dire, sur leurs frères, quoique sortis comme eux du sang d’Abraham. Et voilà que celui qui ne partage point avec eux la même origine, a pris les dîmes d’Abraham lui-même, et il a béni celui à qui les promesses avaient été faites. Or c’est une maxime incontestable que celui qui bénit est au-dessus de celui qui reçoit la bénédiction. De plus, quand il s’agit des Lévites, ce sont des hommes mortels qui reçoivent la dîme, et quand il s’agit de Melchisédech, c’est un homme que l’Écriture nous représente comme toujours vivant. Si j’ose le dire, Lévi, qui reçoit la dîme, l’a en quelque sorte payée dans la personne d’Abraham : car il était renfermé en son aïeul (Heb 7, 4-10). » Si donc la prééminence du sacerdoce de Jésus-Christ sur le sacerdoce de Lévi éclate dans ce fait, que celui qui reçut la dîme d’Abraham, en qui Lévi la paya lui-même, était la figure de Jésus-Christ comme prêtre, il faut reconnaître que le Sauveur n’a point payé la dîme en la personne d’Abraham ; et si Lévi paya la dîme, parce qu’il était renfermé dans Abraham, le Christ ne l’a point payée, par ce qu’il n’était pas renfermé dans sa personne. Est-ce le corps de Lévi, et non son âme, qui était implicitement renfermé dans la personne d’Abraham ? A ce titre, le Christ y était également compris, puisqu’il est selon la chair de la race d’Abraham, et à ce titre aussi, il a payé la dîme. En prouvant donc la supériorité du sacerdoce de Jésus-Christ sur celui de Lévi parce que Lévi paya la dîme à Melchisédech dans la personne d’Abraham, qui renfermait également le Christ et par conséquent payait la dîme pour lui, que veut-on nous révéler sinon que le Christ n’était pas renfermé tout entier dans Abraham ? Or, peut-on dire que son corps n’y était pas implicitement compris ? C’est donc son âme qui en était absente. Par conséquent l’âme coupable d’Adam n’a point fourni, par voie de transmission, l’âme du Christ ; autrement elle eût été comprise dans la personne d’Abraham.

CHAPITRE XX. RÉPONSE QU’ON POURRAIT FAIRE DANS L’HYPOTHÈSE DE LA TRANSMISSION DES ÂMES.

35. Les partisans de la propagation des âmes se montrent ici et prétendent que leur système est démontré, s’il est prouvé que Lévi, même avec son âme, était renfermé dans la personne d’Abraham, qui paya la dîme à Melchisédech pour son petit-fils, et qu’on puisse distinguer le Christ d’avec Lévi à propos de cette offrande : or, le Christ n’ayant point payé la dîme, tout en étant renfermé dans la personne d’Abraham selon la chair, il faut admettre que son âme n’y était pas comprise, et que celle de Lévi y était renfermée. Pour moi, cet argument me touche peu ; je suis plus disposé à entendre les deux parties qu’à me prononcer pour l’une on pour l’autre. Ce que je me suis proposé en citant ce passage, c’est de prouver que l’âme du Christ n’a point pris naissance par transmission. Parmi les adversaires de cette transmission quelques-uns répondront peut-être à cet argument et feront valoir un raisonnement qui n’est pas sans importance à mes yeux, le voici : Bien qu’aucune âme ne soit renfermée dans les reins d’un père, Lévi fut toutefois selon la chair renfermée dans ceux d’Abraham en la personne duquel il paya la dîme ; le Christ y fut également renfermé selon la chair tout en restant exempt de ce tribut. En effet Abraham contenait Lévi dans ses reins d’après le principe qui fait sortir un enfant du germe déposé par le père dans le sein maternel ; mais comme la conception du Christ se fit en dehors de cette loi, son corps ne fut point renfermé ; au même titre que Lévi dans la personne d’Abraham, encore que Marie en soit issue. Par conséquent ni Lévi ni le Christ ne furent enfermés dans les reins d’Abraham sous le rapport de l’âme : ils ne le furent que sous le rapport de la chair, avec cette différence que Lévi dut sa naissance aux désirs de la chair, tandis que le Christ ne prit dans le sein de sa mère que la substance de son corps. La semence en effet se compose à la fois d’une substance corporelle et d’un principe invisible ; elle s,'est transmise ainsi d’Abraham ou plutôt d’Adam au corps de Marie, dont la conception et la naissance ont été soumises à cette loi. Quant au Christ, il a pris la substance visible de sa chair dans celle d’une vierge, mais le principe de sa conception, loin de dépendre d’un homme, a été tout surnaturel. Il a donc été renfermé dans les reins d’Abraham pour le corps qu’il a reçu de sa mère. 36. Ainsi Lévi a payé la dîme dans la personne d’Abraham, mais n’a été dans ses reins qu’au point de vue de la chair et au mime titre qu’Abraham lui-même avait été renfermé dans ceux de son père : en effet il est né d’un père comme Abraham, en vertu de la loi qui soulève la chair contre l’esprit et de l’invisible concupiscence, qu’une légitime et chaste union ne laisse s’exercer que dans l’intérêt de la reproduction de l’espèce ; mais le Christ n’a pu payer la dîme en la personne d’Abraham, puisque sa conception loin d’y avoir puisé la blessure en a tiré le remède. La dîme même étant une figure de ce remède divin, le malade, non le médecin, a dû payer le tribut dans la personne d’Abraham. Car le corps d’Abraham, et même celui du premier homme formé de la terre, contenaient tout ensemble la plaie du péché et le remède pour la guérir ; la plaie, c’est-à-dire cette loi qui soulève la chair contre la loi de l’esprit et qui va se communiquant d’homme à homme, comme si elle se gravait successivement ; le remède, c’est-à-dire ce corps conçu et formé dans le sein d’une vierge sans concupiscence, par une pure incarnation, afin de pouvoir mourir malgré son innocence et de nous donner un gage sûr de la résurrection. L’âme du Christ n’est donc point née par transmission de la première âme coupable ; c’est un point que doivent admettre ceux mêmes qui croient à la propagation des âmes. Car, d’après eux, cette propagation se produit par l’acte générateur du père : or la conception du Christ est en dehors de la génération ordinaire. D’ailleurs s’il avait été compris avec son âme dans la personne d’Abraham, il aurait payé lui-même la dîme, ce qui est contraire au témoignage de l’Écriture, puisqu’elle établit sur ce principe même la prééminence du sacerdoce de Jésus-Christ sur le sacerdoce de Lévi.

CHAPITRE XXI. IL SERAIT IMPOSSIBLE QUE LE CHRIST N’EUT PAS PAYÉ LA DÎME, S’IL AVAIT ÉTÉ RENFERMÉ AVE SON AME DANS LA PERSONNE D’ABRAHAM.

37. On va peut-être me dire : Si le Christ a pu être implicitement renfermé avec son corps dan la personne d’Abraham sans être soumis à la dîme, pourquoi n’aurait-il pu y être également avec son âme sans être condamné à ce tribut Je réponds : parce que, la substance de l’âme étant simple, il est impossible qu’elle s’accroisse comme font les corps ; c’est un point que reconnaissent les auteurs mêmes qui considèrent l’âme comme corporelle, opinion à laquelle appartiennent la plupart de ceux qui croient, que les âmes sont produites de celles des parents. Or, dans la semence d’où naît le corps il peut y avoir un principe invisible, destiné à présider à son développement harmonieux, principe que l’intelligence et non les yeux, distingue de la matière visible et palpable. Le volume même du corps humain par sa disproportion avec le germe dont il vient fait assez voir qu’il est possible d’emprunter a corps des éléments qui contiennent la matière visible et non l’invisible principe de la reproduction, comme l’a fait le Christ, dont la chair s’est formée par un effet surnaturel, sans se propager aux dépens d’un père et d’une mère. Mais qui oserait dire de l’âme qu’elle contient un germe composé à la fois d’une matière visible et d’un principe invisible ? Du reste à quoi bon se travailler pour formuler une vérité que la parole toute seule est incapable de démontrer, à moins qu’on ne s’adresse à un esprit vif qui devance la parole et qui n’attend pas tout de la clarté des mots ? Voici donc ma conclusion : Si l’âme du Christ s’est formée d’une autre âme, comme on l’a cru peut-être, quand nous ne parlions que de son corps, elle s’en est propagée sans contracter la souillure originelle ; mais si elle n’a pu s’en propager sans contracter cette tache, c’est qu’elle n’en vient pas. Quant à la question de savoir si les autres âmes viennent des parents ou d’en haut, le démontre qui pourra. Je flotte d’une opinion à l’autre, sans pouvoir fixer ma pensée, ferme uniquement sur ce point, que l’âme n’est ni un corps, ni une organisation ou, comme disent les Grecs l’harmonie de parties matérielles ; voile ce que tout le verbiage du monde ne fera jamais entrer dans mon esprit aidé de la grâce de Dieu.

CHAPITRE XXII. D’UN PASSAGE DE SAINT JEAN : PEUT-IL S’EXPLIQUER DANS LES DEUX HYPOTHÈSES ?

38. Il y a dans l’Écriture un autre passage que nous ne devons pas oublier et sur lequel peuvent s’appuyer ceux qui prétendent que les âmes viennent d’en haut ; le Seigneur a dit lui-même ? « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit (Jn 3, 6). » Peut-on trouver un témoignage plus précis, dit-on, pour prouver que l’âme ne naît pas de la chair ? Qu’est-ce en effet que l’âme, sinon l’esprit de vie, créé et non créateur ? À ce raisonnement les adversaires en opposent un autre. Eh ! Prétendons-nous autre chose, s’écrient-ils, nous qui disons que la chair vient de la chair, l’âme de l’âme ? L’homme en effet est composé d’un corps et d’une âme, et nous soutenons que le corps naît du corps par la génération, l’esprit de l’esprit par la concupiscence. Encore oublient-ils de nous dire que les paroles du Seigneur ont trait, non à la génération matérielle, mais à la régénération spirituelle.

CHAPITRE XXIII. QUELLE EST L’HYPOTHÈSE LA PLUS VRAISEMBLABLE ? ##Rem DE LA COUTUME OU EST L’ÉGLISE DE BAPTISER LES ENFANTS.

39. Après cette discussion, telle que nous l’ont permise et le temps et nos forces, je conclurais que les raisonnements et les témoignages de l’Écriture ont une valeur égale ou presque égale dans les deux hypothèses, si la coutume où est l’Église de baptiser les petits enfants, ne me faisait pencher en faveur de l’opinion selon laquelle les âmes émanent de celles des parents ; je ne vois aucune réponse à faire à cette opinion sur ce point ; si Dieu m’envoie ensuite quelque lumière, s’il accorde même la grâce d’écrire aux docteurs qui se préoccupent de ces questions, je le verrai avec plaisir. Aujourd’hui toutefois je déclare que l’argument tiré du baptême des petits enfants est très sérieux, afin qu’on s’occupe de le réfuter, s’il est faux. Car, ou nous devons abandonner cette question et croire qu’il suffit pour la foi de savoir le but où nous conduira une vie pieuse, sans connaître notre origine ; ou l’âme intelligente est portée avec ardeur à sonder un problème qui la touche : alors, mettons de côté toute obstination dans le débat ; faisons nos recherches avec conscience, demandons avec humilité, frappons avec persévérance. Si cette connaissance nous est utile, Celui qui sait mieux que nous ce qu’il nous faut nous l’accordera, lui qui donne ce qui leur est bon à ses enfants (Mat 7, 11). Toutefois l’usage où l’Église, notre mère, est de baptiser les enfants, doit être pris en sérieuse considération : il ne faut ni le regarder comme inutile, ni croire qu’il n’est pas une tradition des Apôtres. Cet âge tendre offre un argument d’autant plus sérieux, que le premier il a eu le bonheur de verser son sang pour le Christ.

CHAPITRE XXIV. CONSÉQUENCE QUE DOIVENT ÉVITER LES PARTISANS DE LA PROPAGATION DES ÂMES.

40. J’avertis de tout mon pouvoir les partisans de ta propagation des âmes et je les prie de bien s’examiner eux-mêmes, afin qu’ils se convainquent que leur âme n’est point un corps. Il n’est effectivement aucune substance qui, par une étude attentive, révèle mieux à l’esprit le Dieu souverain et immuable, que celle qu’il a faite à son image : d’autre part, on est bien près de croire que Dieu est un corps, on y arrive peut-être logiquement, lorsqu’on admet que l’âme est corporelle. Accoutumé à la vie et aux opérations des sens, on ne veut pas croire que l’âme soit d’une autre nature que le corps, dans la crainte qu’elle ne soit plus rien : à plus forte raison, plus on craint que Dieu n’existe pas, plus on craint de lui retisser un corps. L’imagination entraîne ces sensualistes avec tant de force vers les représentations réelles ou chimériques que l’esprit se forme à propos des corps, que sans ces représentations ils redoutent de se perdre dans – le vide ; de là vient qu’ils se figurent nécessairement la justice et la sagesse sous des formes et des couleurs, car ils ne peuvent les concevoir d’une manière purement spirituelle ; et pourtant, quand la sagesse et la justice excitent leur admiration ou leur inspirent quelques actes, ils ne disent point le coloris, les traits, la taille, les formes qui ont frappé leurs regards. C’est un sujet que nous avons déjà traité ailleurs et que nous traiterons encore, s’il plaît à Dieu. Ainsi donc, que l’on regarde comme une certitude l’hypothèse de la transmission des âmes ou qu’on reste dans le doute, on ne doit jamais aller jusqu’à croire ou dire que l’âme est matérielle, surtout pour éviter de se figurer Dieu comme un corps ; puisque, malgré sa perfection, malgré le privilège de surpasser tous les êtres par son essence, il n’en serait pas moins un corps.

CHAPITRE XXV. ERREUR DE TERTULLIEN SUR LA NATURE DE L’ÂME.

41. Aussi quand Tertullien a cru l’âme corporelle, c’est qu’il n’a pu la concevoir comme une substance simple, et qu’il aurait eu peur de l’annihiler en n’en faisant pas un corps ; et conséquemment il a été incapable de se former sur Dieu une autre opinion. Mais comme son génie est perçant, il découvre parfois la vérité en dépit de son système. Quoi de plus vrai que ce principe qu’il formule dans un de ses ouvrages : « Tout ce qui est corporel est passible (De l’âme, ch. VIII) ? » Par conséquent, il aurait dû renoncer à l’opinion qui lui faisait dire un peu plus haut que Dieu est un corps : je ne saurais croire, en effet, qu’il ait perdu le sens au point d’admettre que la substance de Dieu fût passible et de faire non seulement du Christ avec sa chair, avec sa chair et son âme, mais encore du Verbe par qui tout a été fait, un être passible et susceptible de changer : pour un esprit chrétien ce serait une impiété. Ailleurs, après avoir attribué à l’âme la transparence de l’air et de la lumière, il arrive aux sens, dont il essaie de faire comme les organes de l’âme, et il dit : « Il y a l’homme intérieur et l’homme extérieur, un en deux : le premier a aussi ses yeux, ses oreilles, au moyen desquels le peuple a dû voir et entendre le Seigneur ; il possède enfin tous les organes nécessaires pour la pensée et pour les visions des songes (Id.ch. IX). » 42. Ainsi les yeux et les oreilles qui ont permis au peuple de voir et d’entendre le Seigneur, sont ceux qui permettent à l’âme d’avoir des songes. Et pourtant, si vous aviez vu Tertullien en songe, il vous soutiendrait que vous ne l’avez ni vu ni entretenu, à moins de vous avoir vu à son tour. Enfin supposons que l’âme se voie elle-même en songe, quand les membres du corps sont immobiles et qu’elle prend l’essor à la suite des fantômes qu’elle aperçoit : l’a-t-on jamais vue sous une forme diaphane et brillante, à moins de la voir comme tout le reste, par une illusion trompeuse ? Cette illusion est possible sans doute ; mais à Dieu ne plaise que dans la veille on la croie une réalité ! autrement, quand on la verrait sous mie forme différente et moins éloignée des idées communes, il faudrait admettre ou qu’elle s’est changée, ou que, loin de voir sa substance véritable, on ne voit plus que l’image immatérielle d’un corps, analogue aux fantômes de l’imagination. Est-il un Éthiopien qui dans ses rêves ne se voie presque toujours avec un teint noir, et qui ne s’étonne, à son réveil, s’il s’est vu avec un autre teint ? Or, je crois fort qu’il ne se serait jamais vu sous une couleur diaphane, s’il n’en avait jamais entendu parler ou si quelque livre ne l’en avait instruit. 43. Ajouterai-je que ces hommes, égarés par leur imagination, veulent nous imposer de par l’Écriture l’opinion que Dieu lui-même est matériel, tel qu’il a été révélé en figure aux esprits des saints ou tel qu’on le dépeint dans un langage allégorique ? Car c’est là que vient aboutir leur système. Leur erreur consiste à traduire par des images leur fausse opinion, et ils ne comprennent pas que les saints ont considéré leurs visions, comme ils les considéreraient aujourd’hui, s’ils lisaient dans l’Écriture, ou s’ils entendaient dire qu’elles étaient un symbole, comme les sept épis et les sept vaches désignaient sept années (Gen 41, 26) ; comme la nappe suspendue par les quatre coins, où il y avait des animaux de toute espèce, qui représentaient la terre avec les divers peuples qui l’habitent (Act 10, 11). À plus forte raison faut-il s’expliquer ainsi les idées toutes spirituelles qui sont représentées par des images, au lieu d’y voir des êtres réels.

CHAPITRE XXVI. DE L’ACCROISSEMENT DE L’ÂME D’APRÈS TERTULLIEN.

44. Toutefois Tertullien n’admet pas que l’âme croisse comme le corps : « Je craindrais, dit-il, qu’on ne la crût susceptible de décroître, et par conséquent de s’anéantir. » Mais comme il y voit une substance étendue par tout le corps, il ne découvre pas à quelle conséquence aboutissent, des accroissements qui, selon lui, développent un faible germe et le proportionnent au volume même du corps. Voici ses paroles : « La force qui constitue l’âme et où s’amassent, comme dans un trésor, les économies de la nature, s’étend insensiblement avec le corps, sans que le volume de substance, qui est le principe de son accroissement, s’altère et diminue. » Ces expressions resteraient peut-être obscures, sans une comparaison qui y jette quelque lumière : « Supposez, dit-il, un lingot d’or ou d’argent ; les formes qu’il recevra y sont comme ramassées et seront peut-être moindres, quoique son volume contienne tout ce qu’il y a en lui d’or ou d’argent. Quand il s’allonge en minces lames, il s’augmente par l’étendue même qu’acquiert son poids invariable : il s’allonge sans être grossi par des éléments étrangers, sans s’accroître, et pourtant c’est s’accroître que de s’étendre ainsi. Le volume en effet peut s’accroître, le poids restant le même. Alors apparaît l’éclat du métal, jusque-là caché, quoique réel, au sein du lingot ; alors se montrent toutes les formes que sa ductilité le rend susceptible de prendre sous la main qui le façonne et qui n’ajoute à son poids qu’une empreinte. Il en est de même de l’âme ; ses accroissements sont une augmentation de volume et non de substance. » 45. Comment concevoir tant d’éloquence unie à de pareilles chimères ? Exemple singulier, qui provoque plutôt l’effroi que le rire. Tertullien en serait-il venu là, s’il avait pu concevoir l’existence indépendamment du corps ? Y a-t-il rien de plus illogique que de s’imaginer une masse de métal susceptible de s’étendre sous le laminoir sans diminuer à d’autres égards, ou de s’accroître en longueur sans rien perdre de son épaisseur ? Est-il possible qu’au corps, qui conserve la même nature, s’accroisse dans toutes les dimensions sans devenir plus léger ? Comment donc l’âme pourrait-elle tirer d’un germe presque imperceptible un accroissement proportionné à la grandeur du corps qu’elle anime, si elle n’est qu’un corps dont la substance ne reçoit rien du dehors pour s’accroître ? Comment, dis-je, pourrait-elle remplir la chair qu’elle vivifie, sans s’exténuer à proportion que le corps grandit ? Il a craint que l’âme ne s’anéantit, si elle ne diminuait en s’accroissant, et il n’a pas craint qu’elle s’anéantît en s’exténuant à mesure qu’elle s’accroîtrait. Mais à quoi bon prolonger une discussion, qui devrait être déjà terminée, puisque l’on sait ma pensée, les points sur lesquels je suis fixé, mes doutes et leur raison ? Terminons donc ici ce livre et passons au suivant.

LIVRE XI. CHUTE ET CHÂTIMENT D’ADAM.

CHAPITRE PREMIER. CITATION DU TEXTE ; PRÉLIMINAIRES.

1. « Adam et sa femme étaient nus tous deux et ils n’en avaient point de honte. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux qui sont sur la terre et que le Seigneur Dieu avait faits. Et il dit à la femme : Quoi ! Dieu vous aurait-il dit : Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ? Et la femme répondit au serpent : Nous mangeons des fruits des arbres du jardin ; mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point, et vous n’y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez. Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez nullement. Mais Dieu sait qu’au jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des Dieux connaissant le bien et le mal. La femme donc voyant que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable à la vue et désirable pour donner de la science, prit du fruit, en mangea, en donna à son mari comme à elle, et ils en mandèrent. Et leurs yeux furent ouverts et ils reconnurent qu’ils était nus ; et ayant cousu ensemble des feuilles de figuier, ils en firent des ceintures. Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin vers le soir. Adam et Eve se cachèrent de devant la face du Seigneur Dieu, au milieu des arbres du Paradis. Et le Seigneur Dieu dit : Qui t’a montré que tu étais nu, sinon parce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ? Et Adam répondit : La femme que vous m’avez donnée pour compagne, m’a donné du fruit de l’arbre et j’en ai mangé. Et Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Et la femme répondit : Le serpent m’a trompée et j’en ai mangé. Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras « maudit entre tous les animaux et entre toutes les bêtes des champs ; tu ramperas sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Et je mettrai de l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la postérité de la femme : elle t’observera à la tête et toi tu l’observeras au talon. Puis il dit à la femme : Je multiplierai énormément tes douleurs et tes gémissements : tu enfanteras dans la peine, tu te tourneras vers ton mari et il te dominera. Puis il dit à Adam : Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre auquel seul je t’avais ordonné de ne pas toucher, la terre sera maudite dans ton travail : tu en mangeras tous les jours de ta vie avec tristesse. Elle te produira des épines et des chardons, et tu mangeras l’herbe des champs. Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes en la terre d’où tu as été pris ; car tu es poudre et tu retourneras en poudre. Et Adam appela sa femme la Vie, parce qu’elle a été la mère tous les vivants. Et le Seigneur Dieu fit – à Adam et à sa femme des tuniques de peaux et les en revêtit. Et le « Seigneur Dieu dit : Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal : or il faut prendre garde maintenant qu’il n’avance la main et ne prenne aussi de l’arbre de vie et qu’il n’en mange à toujours. Et le Seigneur Dieu le fit sortir du jardin d’Eden pour labourer la terre dont il avait été pris. Alors il chassa Adam et le plaça à l’opposé du jardin d’Eden : il plaça aussi des Chérubins avec un glaive de, flamme qui se tournait çà et là, pour garder le chemin de l’arbre de vie (Gen 2, 25-3, 24). » 2. Avant d’expliquer ce texte dans tous ses détails, je crois devoir rappeler, comme je l’ai déjà fait ici, que le but de cet ouvrage est de commenter littéralement les faits dont l’écrivain sacré nous donne le récit historique. Si les paroles de Dieu, ou celles des personnages qu’il a choisis pour remplir le rôle des prophètes, nous présentent quelquefois des expressions qui ne sauraient s’entendre à la lettre sans devenir absurdes, il faut y voir un sens figuré : il serait néanmoins impie de douter qu’elles aient été réellement prononcées ; on ne doit pas attendre moins de la probité du narrateur, et des promesses de l’historien (Ci-dessus, liv. 8, ch. 1-7). 3. Ainsi « tous deux étaient nus. » C’est un fait historique : le premier couple humain vivait absolument nu dans le paradis. Ils n’en rougissaient pas ; eh ! Quelle honte pouvaient-ils éprouver, quand ils n’avaient point encore senti dans leurs membres la loi qui soulève la chair contre la loi de l’esprit (Rom 7, 23)? C’est là le châtiment du péché, et ils n’en subirent les effets qu’après avoir été prévaricateurs, lorsque leur désobéissance eut enfreint le commandement, et que la justice eut puni leur crime. Auparavant ils étaient nus, et à l’abri de toute confusion ; il ne se passait dans leur corps aucun mouvement qui exigeât les précautions de la pudeur : ils n’avaient rien à voiler, n’ayant rien à réprimer. Nous avons vu plus haut (Ci-dessus, liv. 9, ch.3-11) comment ils auraient pu se créer une postérité ; c’eût été d’une manière différente de celle qui fut la conséquence de leur faute, quand la vengeance divine se réalisa ; par un juste effet de leur désobéissance, ils sentirent en effet avant de mourir, la mort se glisser dans leurs membres et y répandre le désordre et la révolte. Mais ils ignoraient cette lutte, au moment qu’ils étaient nus et ne rougissaient pas.

CHAPITRE II. DE LA FINESSE DU SERPENT : D’OÙ VENAIT-ELLE ?

4. Or, « le serpent était le plus prudent » sans contredit « de tous les animaux qui étaient sur la terre et que le Seigneur Dieu avait faits. » Le mot prudence, ou sagesse, selon la version latine de quelques manuscrits, s’emploie ici par extension : il ne saurait se prendre en propre et en banne part, comme il arrive lorsqu’on l’applique à Dieu, aux anges, à l’âme raisonnable : autant vaudrait alors appeler sages les abeilles où même les fourmis, dont les travaux offrent un semblant de sagesse. Toutefois, à considérer dans le serpent, non l’animal sans raison, mais l’esprit de Satan qui s’y était intro, luit, on pourra t’appeler le plus sage des animaux. Si bas en effet que soient tombés les anges rebelles, précipités des hauteurs célestes par leur orgueil, ils ne gardent pas moins par le privilège de la raison la supériorité sur tous les animaux. Qu’y aurait-il alors d’étonnant si le démon, en communiquant son inspiration au serpent et en l’animant de son génie, comme il fait aux devins qui lui sont consacrés, eût rendu cet animal le plus sage des êtres qui ont ici-bas la vie sans la raison ! Toutefois le mot sagesse ne peut s’appliquer à un méchant que par abus ; c’est comme si l’on disait de l’homme bon qu’il est rusé. Or, dans notre langue, le mot sagesse renferme toujours un éloge, celui de ruse implique la perversité du cœur. De là vient que dans plusieurs éditions latines, où l’on a consulté les convenances de la langue, on s’est attaché au sens plutôt qu’à l’expression, et on a mieux aimé appeler le serpent le plus rusé des animaux. Quant à la signification précise du mot hébreu, ceux qui connaissent parfaitement cette langue examineront s’il peut désigner rigoureusement et sans impropriété la sagesse dans le mal. L’Écriture nous offre ce sens dans un autre passage (Jer 4,22), et le Seigneur dit que les enfants du siècle sont plus sales que les enfants de lumière dans la conduite de leurs affaires, quoiqu’ils emploient la fraude et non la justice (Luc 16, 8).

CHAPITRE III. IL N’A ÉTÉ PERMIS AU DÉMON DE TENTER L’HOMME QUE SOUS LA. FIGURE DU SERPENT.

5. N’allons pas croire du reste que le démon ait fait choix du serpent pour tenter l’homme et l’engager au péché ; sa volonté perverse et jalouse lui inspirait le désir de tromper, mais il ne put, exécuter ses desseins que par l’entremise de l’animal dont Dieu lui avait permis de prendre la figure. L’intention coupable dépend de la volonté chez les êtres ; quant au pouvoir de la réaliser, il vient de Dieu, qui ne l’accorde que par un arrêt mystérieux de sa justice profonde, tout en restant lui-même inaccessible à l’iniquité (Rom 3, 5).

CHAPITRE IV. POURQUOI DIEU A-T-IL PERMIS QUE L’HOMME FUT TENTÉ.

6. Si on me demande maintenant pourquoi Dieu a permis que l’homme fût tenté, quand il savait d’avance qu’il écouterait le tentateur ; j’avoue que je suis incapable de pénétrer la profondeur de ce dessein : c’est trop au-dessus de mes forces : La découverte de cette cause mystérieuse est peut-être réservée à des esprits plus saints et plus puissants, encore qu’ils la devront à la grâce plutôt qu’à leurs mérites : il me semble toutefois, d’après les idées que Dieu m’accorde et qu’il me permet d’exposer, que l’homme n’aurait guère mérité d’éloges, s’il n’avait pu pratiquer le bien qu’à la condition de n’être jamais exhorté.aumal ; puisqu’il avait la puissance, et dès lors devait avoir la volonté de repousser ces conseils, avec l’aide de Celai qui résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (Jer 4, 6). Pourquoi donc Dieu, tout en sachant que l’homme succomberait, n’aurait-il pas permis qu’il fût tenté, puisque la faute dépendrait de la volonté humaine, et que le châtiment infligé par la justice divine rétablirait l’ordre ? N’était-ce pas apprendre aux âmes orgueilleuses pour l’édification des saints futurs, que Dieu disposait équitablement de leurs volontés même coupables, tandis qu’elles faisaient un si mauvais usage des natures créées bonnes ?

CHAPITRE V. LA CHUTE DE L’HOMME VIENT DE L’ORGUEIL.

7. Le tentateur n’aurait pu réussir à triompher de l’homme, s’il ne s’était laissé auparavant emporter à un mouvement d’orgueil, lequel dut être réprimé afin de lui faire sentir par l’humiliation de sa faute combien il avait eu tort de présumer de lui-même. Car la Vérité même s’exprime ainsi. « Le cœur s’exalte avant la chute, il s’humilie avant la gloire (Pro 16, 18). » On retrouve peut-être l’accent de ce pécheur dans ces paroles du Psalmiste : « Quand j’étais dans la prospérité, je disais : « Je ne serai jamais ébranlé. » Mais, après avoir éprouvé les funestes effets de l’orgueil, qui s’enivre de sa puissance, et ressenti les bienfaits de la protection divine, il s’écrie : « Seigneur, c’était par pure bonté que vous m’aviez affermi dans cet état florissant ; vous avez caché votre face, et j’ai été tout éperdu (Psa 30, 7-8). » Mais quel que soit le personnage dont il est ici question, il n’en fallait pas moins donner une leçon à l’âme qui s’exalte et qui compte trop sur ses propres forces, et lui faire sentir, par les tristes suites du péché, tout le malheur qui attend la créature, quand elle se sépare du Créateur. On découvre mieux que Dieu est le souverain bien, envoyant que loin de lui il n’y a pas de bien : car ceux qui goûtent le poison mortel des voluptés, ne peuvent s’empêcher de craindre la rigueur du châtiment ; quant à ceux qui, tout étourdis par l’orgueil, ne sentent plus combien leur désertion est funeste, ils sont plus malheureux encore que ceux qui ont conscience de leur état : repoussant le remède qui les guérirait de leurs erreurs, ils ne font pins que servir d’exemple aux autres pour leur en inspirer le dégoût. « Chacun est tenté, dit l’Apôtre Jacques, par l’attrait et les amorces de sa propre convoitise. Quand la concupiscence a conçu, elle enfante le péché, et le péché, étant consommé, engendre la mort (Jac 1, 14-15). » Mais, l’enflure de l’orgueil guérie, on renaît à la vie, quand, après l’épreuve, on retrouve, pour revenir à Dieu, la volonté qui avait manqué avant l’épreuve pour lui rester fidèle.

CHAPITRE VI. POURQUOI DIEU A-T-IL PERMIS LA TENTATION ?

8. On s’étonne quelquefois que Dieu ait permis que le premier homme fût – tenté : mais ne voit-on pas qu’aujourd’hui encore le genre humain est.sanscesse en butte aux ruses du démon ? Pourquoi Dieu le permet-il ? N’est-ce pas pour mettre la vertu à l’épreuve ? N’est-ce pas titi triomphe plus glorieux de résister à la tentation, que d’être soustrait à la possibilité même d’être tenté ? Ceux mêmes qui renoncent au Créateur pour courir sur les pas du tentateur, ne font que multiplier les tentations pour les âmes fidèles, en même temps qu’ils leur ôtent par leur exemple l’envie de fuir avec eux, et leur inspirent une crainte salutaire de l’orgueil. De là ce mot de l’Apôtre : « Regardant à toi-même, de peur que toi aussi tu ne sois tenté (Gal 6, 1). » Car l’humilité qui nous assujettit au Créateur, et qui nous empêche de présumer assez de nos forces pour croire, que nous pouvons nous passer de son secours, nous est recommandée dans toute la suite de l’Écriture avec une attention frappante. Puis donc que les âmes pieuses et justes se perfectionnent par l’exemple même de l’impiété et de l’injustice, on n’est plus en droit de dire que Dieu n’aurait pas dû créer les hommes dont il prévoyait l’existence criminelle. Pourquoi ne pas les créer, puisqu’ils doivent servir, comme Dieu l’a prévu, à éprouver, à tenir en éveil les cœurs droits, et qu’en outre ils doivent subir le châtiment que mérite leur mauvaise volonté ?

CHAPITRE VII. POURQUOI L’HOMME N’A-T-IL PAS ÉTÉ CRÉÉ AVEC LA VOLONTÉ DE NE PÉCHER JAMAIS ?

9. Eh bien ! ajoute-t-on, Dieu devait créer l’homme en lui donnant la volonté de ne jamais pécher. Soit, j’accorde qu’un être incapable de consentir au péché, est plus parfait ; mais on doit m’accorder en même temps qu’on ne saurait appeler mauvais un être créé avec la faculté de ne jamais pécher, s’il le veut, ni trouver injuste, qu’il soit puni, puisqu’il a péché par choix et non par nécessité. Si donc la raison démontre clairement la supériorité d’un être qui n’éprouve que des désirs légitimes, elle prouve clairement aussi l’excellence relative d’un être qui a le pouvoir de dompter les désirs coupables, et d’être sensible à la joie qui accompagne, non seulement les actes permis, mais encore la victoire sur une passion désordonnée. De ces deux êtres, l’un est bon, l’autre est meilleur : pourquoi Dieu n’aurait-il créé que ce dernier, au lieu de les créer tous deux ? Ceux qui sont disposés à louer la première création, doivent trouver dans les deux un sujet de louanges encore plus riche. Les saints anges représentent la première, les hommes saints, la seconde : Quant à ceux qui ont choisi le parti de l’iniquité, et qui ont corrompu par une volonté coupable les avantages de leur nature, Dieu n’était point obligé à ne pas les créer, par cela seul qu’il prévoyait leur existence. Eux aussi ont leur rôle dans le monde et ils le remplissent dans l’intérêt des saints. Quant à Dieu, s’il peut se passer des vertus de l’homme juste, à plus forte raison n’a-t-il pas besoin, des vices de l’homme corrompu.

CHAPITRE VIII. POURQUOI DIEU A-T-IL CRÉÉ LES MÉCHANTS TOUT EN PRÉVOYANT LEUR MALICE ?

10. Qui oserait dire de sang froid : Dieu aurait mieux fait de ne pas créer ceux à qui la malice d’autrui devait servir d’exemple salutaire, que de créer avec eux les misérables que leur iniquité devait conduire à la damnation ; car il sait tout éternellement ? Ce raisonnement, en effet, revient à dire qu’il vaudrait mieux avoir refusé l’existence à celui qui, mettant à profit les défauts d’autrui, reçoit par la grâce divine la couronne immortelle, que de l’avoir donnée au méchant à qui ses fautes attirent un juste châtiment. Or, quand un raisonnement invincible prouve que deux biens ne sont point égaux entre eux, et que l’un est plus parfait que l’autre, les esprits peu philosophes veulent les identifier, sans s’apercevoir qu’ils en retranchent un ; par conséquent, ils diminuent le nombre des biens, en confondant leurs variétés : l’importance exagérée qu’ils donnent à une espèce leur fait supprimer l’autre, Qui pourrait s’empêcher d’éclater, s’ils en venaient à dire sérieusement : La vue est supérieure à l’ouïe : donc l’homme devrait avoir quatre yeux et point d’oreilles ? Eh bien ! Étant établi qu’il existe une créature intelligente soumise à Dieu, sans avoir à craindre ni orgueil, ni châtiment, tandis que la créature humaine a besoin, pour apprécier les bienfaits de Dieu, « pour ne pas s’enfler d’orgueil et pour demeurer dans la crainte (Rom 9,20) » de voir le châtiment ; est-il un homme sensé qui veuille confondre ces deux classes d’êtres, sans s’apercevoir immédiatement qu’il supprime la seconde pour ne conserver que la première ? Un tel raisonnement supposerait un défaut absolu de logique et de bon sens. Dès lors pourquoi Dieu n’aurait-il pas créé les hommes dont il prévoyait la malice « si, voulant montrer sa juste colère et faire éclater sa puissance, il a laissé subsister dans sa grande patience les vases de colère qui étaient préparés à la destruction, afin de montrer toutes les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde qu’il a préparés pour sa gloire (Id 9, 22, 23)? C’est à ce titre que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (2Co 10, 17) : » il reconnaît en effet que ce n’est pas de lui, mais du Seigneur, que dépendent à la fois et son être et son bonheur. 11. Il serait donc par trop étrange de dire ceux à qui Dieu donne une preuve si éclatante de sa miséricorde, devraient n’exister pas, s’il était nécessaire que naquissent en même temps les victimes destinées à faire briller la justice de sa vengeance.

CHAPITRE IX. RÉFUTATION DE LA MÊME OBJECTION.

À quel titre en effet ces deux classes d’hommes n’existeraient-elles pas, puisqu’elles font éclater la bonté et la justice de Dieu ? 12. Mais, les méchants seraient bons aussi, si Dieu le voulait. Ah ! Le dessein de Dieu est bien plus sage ! Il a voulu que tous devinssent ce qu’ils voudraient ; que les bons ne pussent rester sans récompense, ni les méchants jouir de l’impunité, et que le vice profitât ainsi à la vertu. – Il prévoyait pourtant, que leur volonté les porterait au mal. – Sans aucun doute, et comme sa prescience est infaillible, c’est leur volonté, et non la sienne, qui est mauvaise. – Pourquoi donc les a-t-il créés, tout en sachant d’avance leur malice ? Parce qu’il prévoyait tout ensemble elle mal qu’ils feraient et l’avantage que les justes en retireraient. Car, en les créant, il leur a laissé le pou voir d’accomplir certains actes, et de comprendre qu’il fait servir au bien l’usage même coupable qu’ils font de leur liberté ; car ils ne doivent qu’à eux-mêmes leur volonté perverse, ils doivent à Dieu la bonté de leur être et leur juste châtiment ; ce sont eux qui se font leur place, et qui, du même coup, soutiennent les autres clans leurs épreuves en leur offrant un exemple redoutable.

CHAPITRE X. DIEU POURRAIT TOURNER AU BIEN LA VOLONTÉ DES MÉCHANTS ; POURQUOI NE LE FAIT-IL ?

13. Mais Dieu pourrait, dit-on encore, tourner au bien leurs volontés méchantes, puisqu’il est tout-puissant. – Oui, il le pourrait. – Eh ! Pourquoi ne le fait-il pas ? – C’est qu’il ne l’a pas voulu – Pourquoi ne l’a-t-il pas voulu ? C’est son secret. N’allons pas « viser à une sagesse au-dessus de nos forces (Rom 12, 3). » Je crois avoir suffisamment démontré tout-à-l’heure que la créature raisonnable, lors même qu’elle trouve dans l’exemple du mal, un motif pour l’éviter, est une expression assez élevée du bien ; or cette espèce de créature n’existerait pas, si Dieu tournait au bien toutes les volontés mauvaises et n’infligeait pas au péché le châtiment qu’il mérite : dès lors les êtres raisonnables se confondraient en une seule classe, la classe de ceux qui n’ont pas besoin de voir les fautes et le châtiment des méchants pour se perfectionner ; en d’autres termes, on diminuerait le nombre des espèces bonnes en elles-mêmes sous prétexte de multiplier une espèce plus parfaite.

CHAPITRE XI. LE CHÂTIMENT DES MÉCHANTS NE CONSTITUE POINT UNE NÉCESSITÉ POUR DIEU : C’EST UN MOYEN POUR LUI D’OPÉRER LE SALUT DES BONS.

14. Alors, va-t-on ajouter, il y a dans les œuvres de Dieu une partie qui ne pourrait atteindre sa perfection sans le malheur de l’autre ? – Comment ! Est-on devenu, grâce à je ne sais quelle manie de raisonner, assez sourd et assez aveugle pour ne plus sentir que la punition de quelques-uns sert à corriger le grand nombre ? Est-il un Juif, un païen, un hérétique quine fasse éclater cette vérité chaque jour, au sein de sa propre famille ? Mais dans l’ardeur de la discussion, on recherche la vérité, sans jeter les yeux sur les œuvres de la Providence qui frapperaient l’esprit, et y feraient pénétrer la loi selon laquelle le supplice des méchants, lorsqu’il ne les corrige pas, a du moins pour effet d’effrayer le reste, de sorte que la juste punition des uns contribue au salut des autres. Dieu est-il donc l’auteur de la perversité ou des crimes de ceux qui, par leur juste punition, lui offrent un moyen de veiller sur les âmes à qui il réserve cette leçon ? Non assurément : tout en sachant d’avance qu’ils seraient mauvais par leurs vices personnels, il les a néanmoins créés, parce que, dans ses conseils, ils devaient être utiles aux hommes qui auraient besoin, pour avancer dans le bien, de l’exemple du mal. S’ils n’existaient pas, ils ne serviraient à rien : or, n’est-ce pas un grand bien que leur existence, puisqu’ils rendent tant de services à cette classe d’hommes, qu’on ne, saurait chercher à supprimer, sans vouloir renoncer à en faire partie ? 15. Les œuvres du Seigneur sont grandes elles sont parfaites dans tous ses desseins (Psa 111, 2). Il tonnait d’avance les gens de bien, il les crée ; il tonnait d’avance les méchants, il les crée encore. Il se donne lui-même aux justes pour faire leur bonheur ; en même temps il répand ses bienfaits avec abondance sur les méchants ; il pardonne avec bonté, il punit avec justice ; de même il pardonne avec justice et punit avec bonté. Ni la vertu ni les vices d’un homme, quel qu’il soit, ne lui sont nécessaires : il n’est pas intéressé aux bonnes œuvres des justes, mais il veille sur eux en punissant les méchants. Pourquoi n’aurait-il pas permis que l’homme fût soumis à la tentation, puisqu’elle devait l’éprouver, lui montrer sa faiblesse et amener son châtiment ? La concupiscence qui l’avait enivré du sentiment de ses forces devait produire son fruit et le remplir de confusion ; sa juste punition était destinée à faire craindre les funestes effets de la désobéissance et de l’orgueil à ses descendants, à qui le souvenir de cet évènement devait être transmis, d’après les conseils divins.

CHAPITRE XII. POURQUOI DIEU A-T-IL PERMIS QUE LA TENTATION SE FIT PAR L’ORGANE DU SERPENT ?

16. On se demandera peut-être pourquoi il a été permis au démon de tenter l’homme par l’entremise du serpent. Qu’il y ait là un symbole, l’Écriture ne le révèle-t-elle pas avec son autorité imposante, et avec toutes les preuves de la divinité de ses prophéties qui remplissent l’univers ? Je ne veux pas dire que le démon ait songé à nous offrir un symbole pour notre instruction ; mais puisqu’il ne pouvait entreprendre de tenter l’homme qu’avec la permission de Dieu, pouvait-il employer un autre moyen que celui qui lui était permis ? Par conséquent, quels que soient les enseignements que le serpent figure, il faut y voir un dessein de la Providence, qui domine jusqu’à la passion que le démon a de nuire. Quant au pouvoir de faire le mal, il ne lui est accordé que pour briser et perdre les vases de colère, ou pour humilier et mettre à l’épreuve les vases de miséricorde. Nous savons déjà quelle est l’origine du serpent ; la terre produisit, au commandement de Dieu, les animaux domestiques, les bêtes et les reptiles ; or toute créature, ayant la vie sans la raison, a été subordonnée par une loi de l’ordre divin aux créatures intelligentes, que leur volonté soit bonne ou mauvaise (Gen 1, 20-26). Pourquoi dès lors s’étonner que Dieu ait permis au démon d’agir par l’intermédiaire du serpent ? Le Christ lui-même n’a-t-il pas permis aux démons d’entrer dans le corps des pourceaux (Mat 8, 32).

CHAPITRE XIII. ERREUR DES MANICHÉENS SUR L’ORIGINE DU DÉMON.

17. Qu’est-ce que le démon ? C’est une question qu’on approfondit d’ordinaire, parce que certains hérétiques, ne pouvant s’expliquer sa volonté perverse, l’isolent des créations du Dieu suprême et véritable, pour le rattacher à un autre principe en opposition avec Dieu lui-même. Ils sont donc incapables de comprendre que tout être, en tant qu’être, est un bien, et par conséquent né peut exister que par la puissance du vrai Dieu, source de toit bien ; ils ne voient pas que la malice de la volonté est un mouvement désordonné qui lui fait préférer les biens secondaires au souverain bien, et qu’ainsi la créature intelligente, ayant pris plaisir à considérer ses forces dans leur degré éminent, s’est enflée d’orgueil et par là même a perdu le bonheur du paradis spirituel et a séché de dépit. Cette condition n’exclut pas la bonté du principe qui la fait vivre et animer soit un corps aérien, comme l’esprit de Satan et des démons, soit un corps de boue, comme l’âme humaine, quelle que soit d’ailleurs sa malice et sa perversité. Ainsi, en refusant d’admettre qu’une créature de Dieu puisse pécher par sa volonté personnelle ; ils en viennent à soutenir que l’essence même de Dieu se corrompt et se pervertit d’abord par une dégradation fatale, ensuite par une volonté livrée au mal sans retour. Mais nous avons réfuté ailleurs ce monstrueux système.

CHAPITRE XIV. CAUSE DE LA CHUTE DES ANGES. DE L’ORGUEIL ET DE L’ENVIE.

18. Ici nous devons nous borner à interroger l’Écriture pour savoir ce qu’il faut penser du démon. Et d’abord, est-ce à l’origine même du inonde qu’il se complut dans l’idée de sa force et se vit exclu de cette société et de cet amour, qui fait le bonheur des anges en possession de Dieu ? Ou bien a-t-il vécu quelque temps avec les bons anges, partageant leur sainteté et leur bonheur ? On a prétendu que la cause de sachute.futla jalousie que lui inspira la vire de l’homme créé à l’image de Dieu. Mais la jalousie est la suite et non le principe de l’orgueil ; on ne devient pas orgueilleux par jalousie, on devient jaloux par orgueil ; pour s’en convaincre, il suffit de voir que l’orgueil est l’amour de sa propre élévation, tandis que l’envie est la haine du bonheur d’autrui. Or, l’amour-propre porte envie à ses égaux, parce qu’ils lui sont égaux ; à ses inférieurs, parce qu’il craint d’en être égalé ; à ses supérieurs, parce qu’il n’est pas leur égal. L’orgueil enfante donc la jalousie au lieu d’en sortir.

CHAPITRE XV. L’ORGUEIL ET L’AMOUR-PROPRE, PRINCIPE DE TOUS LES MAUX. DEUX AMOURS. DEUX CITÉS. L’AUTEUR ANNONCE SON OUVRAGE SUR LA CITÉ DE DIEU.

19. L’Écriture donne avec raison l’orgueil pour le principe de tous les péchés : « Le commencement de tout péché, dit-elle, c’est l’orgueil (Sir 10, 16). » On peut rapprocher sans inconvénient ce passage de celui-ci de l’Apôtre : « L’avarice est la racine de tous les maux (1Ti 4, 10) » en prenant l’avarice dans son acception générale, je veux dire comme le penchant à étendre ses aspirations au-delà de leurs bornes, par un désir secret de sa grandeur et par un certain amour pour son bien privé. Le mot privé est ici fort significatif, si l’on remonte à son étymologie latine : il indique évidemment que l’on perd plus qu’on n’acquiert : tout ce qui devient privé, décroît (privatio omnis minuit.) Ainsi, en voulant s’élever, l’orguei1 retombe dans la détresse et la misère, parce qu’un fatal amour-propre l’isole de la société commune et le réduit à lui-même. L’avarice, qu’on appelle plus communément l’amour de l’argent, est une variété de l’orgueil. L’Apôtre, prenant l’espèce pour le genre, entendait le mot avarice dans toute sa portée, lorsqu’il disait « qu’elle est la racine de tous les maux. » C’est elle qui a fait tomber Satan, quoiqu’il ait aimé sa propre force et non l’argent. Par conséquent, l’amour-propre isole de la société sainte l’âme orgueilleuse ; il la renferme dans le cercle de sa misère, malgré tout son désir de trouver dans l’iniquité une pâture à ses passions. Delà vient que l’Apôtre après avoir dit ailleurs : « Il s’élèvera des hommes pleins d’amour-propre » ajoute : « et avides d’argent (Id 3, 2); » il descend de cette avarice générale dont l’orgueil est la racine, à cette avarice spéciale qui est un travers propre à l’humanité. En effet, les hommes n’aimeraient pas l’argent s’ils ne croyaient que leur grandeur est proportionnée à leurs richesses. C’est à cette maladie qu’est opposée la charité : « elle ne cherche point ses intérêts propres » en d’autres termes, elle ne s’enivre point de sa grandeur, et conséquemment « ne s’enfle point d’orgueil (1Co 13, 6, 4). » 20. Ainsi il existe deux amours ; l’un saint, l’autre impur ; l’un de charité, l’autre d’égoïsme ; l’un concourt à l’utilité commune, en vue de la société céleste, l’autre fait plier l’intérêt général sous sa puissance particulière, en vue d’exercer une orgueilleuse tyrannie ; l’un est calme et paisible, l’autre bruyant et séditieux. Le premier préfère la vérité à une fausse louange ; le second aime la louange quelle qu’elle soit : le premier, plein de sympathie, désire à son prochain ce qu’il souhaite pour lui-même ; le second, plein de jalousie, ne veut que se soumettre son prochain : enfin, l’un gouverne le prochain pour le prochain, l’autre, pour soi. Ces deux amours ont d’abord paru chez les anges, l’un chez les bons, l’autre chez les mauvais : de là deux cités fondées parmi les hommes, sous le gouvernement merveilleux et ineffable de la Providence qui ordonne et régit la création universelle, la cité des justes et celle des méchants. Elles se mêlent ici-bas à travers les siècles, jusqu’au dernier jugement qui les séparera sans retour. Alors l’une sera réunie aux bons anges et trouvera dans son Roi l’éternelle vie, l’autre sera réunie aux mauvais anges et précipitée avec son roi dans le feu éternel. Telles sont les deux cités ; nous pourrons les décrire avec quelque développement ailleurs, s’il plaît à Dieu.

CHAPITRE XVI. ÀQUEL MOMENT S’EST ACCOMPLIE LA CHUTE DE SATAN.

21. L’Écriture ne dit pas à quelle époque Satan tomba victime de son orgueil et corrompit par sa mauvaise volonté les magnifiques dons de sa nature. Cependant il est trop clair qu’il a d’abord cédé à son orgueil et qu’ensuite il a conçu sa jalousie pour l’homme : car, aux yeux de quiconque examine ces deux passions, la jalousie ne produit pas l’orgueil, mais elle en vient. Ce n’est pas non plus sans raison qu’on peut croire qu’il tomba victime de son orgueil à l’origine même du temps et qu’il ne vécut jamais avec les saints anges dans la paix et le bonheur. Son renoncement au Créateur suivit de près sa création ; et quand le Seigneur dit « qu’il a été homicide dès « le commencement et qu’il n’est point resté fidèle à la vérité (Jn 8, 44) » on peut faire remonter jusqu’au commencement et son caractère homicide et soi infidélité. Sans doute il ne fut homicide qu’à l’époque où l’homme put être tué et par conséquent eut été créé : mais il a été homicide dès le commencement, en ce sens qu’il a tué le premier homme ; et s’il ne resta pas dans la vérité, ce fut dès le principe de sa création, parce qu’il y serait resté, s’il l’avait voulu.

CHAPITRE XVII. LE DÉMON A-T-IL ÉTÉ HEUREUX AVANT SON PÉCHÉ.

22. Comment croire en effet qu’il aurait vécu heureux dans la bienheureuse société des Anges, puisqu’il ne connut à l’avance ni sa faute ni son châtiment, ni sa rébellion ni son supplice parle feu éternel ? On pourrait se demander pourquoi il n’en fut pas instruit. En effet, les saints anges n’ont aucun doute sur leur existence et leur bonheur éternels : le doute serait-il compatible avec leur félicité ? Faut-il dire que Dieu n’a pas voulu lui révéler et son crime et sa punition, à l’époque où il était encore un bon ange, tandis qu’il avait découvert aux autres leur éternelle fidélité ? Alors son bonheur, loin d’être égal à celui des autres, aurait été imparfait, puisque la souveraine félicité pour les anges consiste à la posséder avec une certitude qui exclut la plus légère inquiétude. Mais quelle faute avait-il commise pour que Dieu le mît à part et lui cachât son sort ? Loin de nous l’idée que Dieu eût puni Satan avant son péché : il n’a jamais condamné l’innocence. Aurait-il appartenu à un ordre d’Anges moins élevé, auxquels Dieu n’aurait pas révélé ce qu’ils deviendraient ? Je ne vois pas, je l’avoue, ce que peut être une félicité dont on n’est pas assuré. On a dit que Satan n’appartenait pas à la hiérarchie des Anges placés au-dessus du ciel, et qu’il avait été créé parmi ceux qui occupent les régions inférieures, selon le rôle qui leur est assigné. De tels Anges, en effet,.auraient.puéprouver des émotions illégitimes, tout en ayant la liberté d’y résister, s’ils l’avaient voulu : ils auraient ressemblé au premier homme, avant que la peine de sa faute se fût glissée dans tout son corps, peine dont la grâce fait triompher les saints à force de piété, lorsqu’ils restent humblement soumis à Dieu.

CHAPITRE XVIII. DU BONHEUR DE L’HOMME AVANT LE PÉCHÉ.

23. Du reste la condition du premier homme soulève également la question de savoir si le bonheur peut se concilier avec l’incertitude où l’on serait de le voir durable ou susceptible de se changer en misère. Supposez que le premier homme connût d’avance et sa faute et la vengeance divine, comment pouvait-il être heureux ? Il aurait été malheureux dans l’Eden. N’avait-il aucun pressentiment de sa faute ? Celte ignorance devait le faire douter de son bonheur, ce qui lui enlevait tout bonheur véritable, et il se berçait d’une fausse espérance sans avoir de certitude absolue. 24. Si l’on songe toutefois que l’homme avec son corps animal, avait l’espérance de se réunir aux Anges et de voir ce corps animal changé en corps spirituel, s’il vivait soumis à Dieu ; on comprendra que son existence était relativement heureuse, quoiqu’il n’eût aucun pressentiment de sa faute. Il n’y avait sans – doute aucun pressentiment de ce genre chez ceux à qui l’Apôtre adresse ce tangage : « Vous qui êtes spirituels, recevez-le dans l’esprit de douceur, regardant à toi-même, de peur que toi aussi tu ne sois tenté (Gal 6, 1). » Cependant nous pouvons dire sans inconséquence ni exagération qu’ils étaient heureux par celà seul qu’ils, étaient spirituels, non par le corps mais par la justice de la foi, goûtant la joie de l’espérance et pratiquant la patience dans les adversités (Rom 12, 12). Quel n’était donc pas le bonheur de l’homme dans le Paradis, avant son péché, puisque sans être assuré de son sort, il avait le doux espoir de voir une transformation glorieuse couronner sa vie, sans être obligé de lutter avec patience contre l’adversité ? Sans pousser la présomption jusqu’à se croire follement assuré d’un avenir encore incertain, il pouvait espérer avec foi « et se réjouir avec crainte » comme il est écrit (Psa 2, 11), avant d’avoir conquis le séjour, où il serait sûr de vivre à jamais ; cette joie, plus vive dans le Paradis qu’elle ne saurait l’être ici-bas pour les saints, pouvait lui procurer un bonheur réel, quoique inférieur à celui des saints Anges dans la vie éternelle au-dessus des cieux.

CHAPITRE XIX. HYPOTHÈSE SUR LA CONDITION DES ANGES.

25. Que certains Anges auraient pu être naturellement heureux, sans connaître leur faute et leur punition futures, ou du moins leur salut éternel, et sans avoir d’ailleurs l’espérance de voir enfin leur condition s’améliorer pour toujours, c’est une hypothèse qui n’est guère vraisemblable : tout au plus pourrait-on avancer que certains Anges furent créés pour remplir différents emplois dans la création, sous le commandement d’autres Anges plus élevés et plus heureux, et pour recevoir, à proportion de leurs services, une existence plus fortunée et plus haute qui aurait pu leur être révélée, et dont l’espoir, en les charmant, aurait été, pour eux un titre sérieux au bonheur. Si Satan avec ses complices est tombé de ce rang, on peut comparer sa chute à celle des hommes qui abandonnent la justice de la foi, soit parce qu’ils se laissent comme lui entraîner par l’orgueil, soit parce qu’ils s’égarent eux-mêmes ou cèdent aux séductions du tentateur. 26. Assurez, si vous le pouvez, l’existence de ces deux ordres de saints Anges : l’un, au-dessus du ciel, qui ne compta jamais parmi ses membres l’Ange transformé en démon à la suite de sa chute ; l’autre, établi dans le monde et auquel le démon appartenait. Je ne trouve aucun passage dans l’Écriture pour appuyer cette opinion, je l’avoue : mais comme la question de savoir si le démon a eu le pressentiment de sa chute me semblait embarrassante, et que je ne saurais me résoudre à dire qu’il ait pu exister, même un moment, des Anges qui n’avaient pas la certitude de leur bonheur, j’ai avoué qu’on avait quelque raison de croire que le démon tomba à l’origine du temps ou à la suite de la création, et qu’il ne demeura jamais dans la vérité.

CHAPITRE XX. LE DÉMON A-T-IL ÉTÉ CRÉÉ MÉCHANT.

27. De là vient une autre opinion : on a prétendu que le démon ne s’était point tourné au mal par un libre choix de sa volonté, mais qu’il était né méchant, quoiqu’il fût sorti des mains du Créateur véritable et souverain de tous les êtres. À l’appui on cite un passage du livre de Job où il est dit en parlant du diable : « C’est le premier être créé parle Seigneur pour servir de jouet à ses Anges (Job 40, 4 ; sect. LXX). » On trouve dans les Psaumes une pensée tout à fait analogue : « Ce dragon que vous avez formé pour servir de jouet (Psa 104, 2 6). » La seule différence c’est que le mot premier(initium) n’est pas dans le Psalmiste ; il semblerait donc qu’il a été créé primitivement malin, envieux, séducteur, enfin avec tous les vices qui le distinguent, ad lieu de s’être corrompu librement.

CHAPITRE XXI. RÉFUTATION DE CETTE OPINION.

28. Je sais bien qu’on essaie de concilier cette opinion avec le passage de la Genèse : « Dieu fit toutes ses œuvres excellentes (Gen 1, 31) » on assure avec quelque apparence de justesse et de logique, que dans la création primitive aussi bien que dans le monde actuel où tant de volontés se sont perverties, la nature en général est excellente ; non que les méchants soient bons, mais c’est que leur malice ne peut ni altérer ni troubler le magnifique concert de la création sous le gouvernement plein de sagesse et.deforce du Dieu qui y règne. Car, ajoute-t-on, les volontés même mauvaises ont un pouvoir renfermé dans des limites si nettement déterminées, leurs actes ont des suites si justes, qu’elles s’ordonnent.harmonieusementdans l’ensemble et lui laissent toute sa beauté. Cependant, comme c’est un principe aussi simple qu’incontestable que Dieu ne pourrait avec justice condamner, sans une faute intérieure, le caractère même qu’il aurait donné à un être, et qu’il n’y a d’autre part rien de plus certain, de plus infaillible que la damnation du diable avec ses Anges, puisque d’après l’Évangile le Seigneur dira aux pécheurs placés à sa gauche : « Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses Anges (Mat 15, 41); » il faut absolument renoncer à l’idée que Dieu doit châtier en lui par le supplice du feu éternel la nature qui est son ouvrage, et non des fautes personnelles.

CHAPITRE XXII. SUITE DU MÊME SUJET : ANALYSE DU TEXTE PRÉCITÉ.

29. Dans le passage de Job : « Il est le premier être créé par Dieu pour servir de jouet àses anges » il ne faut pas voir la nature même de Satan, mais le corps aérien que Dieu lui donna dans un juste rapport avec son caractère, ou le rôle qu’il lui assigna, en l’obligeant à rendre malgré lui service aux justes ; on peut encore dire qu’il prévoyait sa malice et sa chute, mais qu’il eut la bonté de ne pas refuser l’être et la vie à une volonté qui devait tourner au mal, en sachant d’avance tout le bien que sa bonté et sa puissance infinie tireraient de ce fléau. Par conséquent ces paroles n’indiquent pas que Dieu créa Satan avec ses vices, en d’autres termes qu’il le fit originairement mauvais, non ; prévoyant qu’il se tournerait volontairement au mal pour nuire aux justes, il le créa afin de le faire concourir au bien des justes. C’est en ce sens qu’il fut créé « pour servir de jouet aux Anges. » Il devient en effet un objet de risée, quand ses séductions tournent au profit des saints qu’il voulait pervertir, et que la malice, où son choix l’a fixé, devient malgré lui utile aux serviteurs du Dieu qui ne l’a créé que dans ce but. Il fut encore « créé dès le principe pour servir de jouet » parce que les méchants eux-mêmes, ces instruments de Satan, ce corps dont il forme la tête, et qui, comme luis furent créés en vue de concourir au salut des justes, malgré la prescience que. Dieu avait de leur perversité, deviennent comme lui un Objet de risée, quand leur dessein de nuire aux justes rencontre comme un écueil, la défiance où les jettent leurs exemples, la pieuse soumission aux ordres de Dieu, dont ils comprennent mieux la grâce, enfin l’épreuve douloureuse qui leur apprend à supporter les méchants et à aimer leurs ennemis. « Il est le premier être créé pour servir de jouet aux Anges » en ce sens qu’il est le premier représentant du mal en date comme en puissance. Or, Dieu lui fait jouer ce rôle par l’entremise des saints Anges, conformément aux lois que suit sa providence dans le gouvernement du monde : en d’autres termes, il subordonne les mauvais anges aux bons, afin que la malice des méchants ait pour limites sa volonté et non leur énergie : j’entends par méchants, et les anges.etles hommes qui font le mal, jusqu’au moment « où la justice qui vit de la foi (Rom 1,17) » qui s’exerce ici-bas dans la patience, « se changera en jugement (Psa 94, 15) » et donnera aux bons le droit de juger non seulement les douze tribus (Mat 19, 28), mais encore les Anges eux-mêmes (1Co 6, 3).

CHAPITRE XXIII. LE DÉMON N’EST PAS RESTÉ DANS LA VÉRITÉ.

30. Ainsi quand on dit que le démon n’est jamais resté dans la vérité, qu’il n’a jamais vécu heureusement dans la société des Anges, et que sa chute a suivi immédiatement son origine, il ne faut pas entendre par là qu’il est sorti méchant des mains de Dieu, au lieu de s’être dégradé par sa faute ; autrement on ne pourrait plus dire qu’il est tombé au commencement, car il n’est pas tombé s’il a été créé en bas. Mais à peine créé, il renonça aussitôt à la lumière de la vérité, en se ; laissant aller à l’orgueil et en se complaisant dans l’idée de sa propre puissance. Par conséquent, il n’a pu goûter les délices de la vie angélique ; je ne dis pas qu’il les ait dédaignés après y avoir été associé : il n’a : pas voulu s’y associer et c’est à ce titre qu’il les a perdues ou plutôt sacrifiées. Il a donc été incapable de prévoir sa déchéance : car la sagesse est un fruit de la piété. Ennemi de la piété dès l’origine et par suite aveuglé, il est déchu, non du rang qu’il avait reçu, mais du rang qu’il aurait pu recevoir, s’il était demeuré fidèle à Dieu. Mais il ne l’a pas voulu, et il s’est vu ainsi précipité des hauteurs qu’il aurait pu atteindre, sans toutefois échapper à la puissance à laquelle il a refusé de se soumettre : il a été condamné par un châtiment sagement mesuré à ne pouvoir plus ni jouir des clartés de la justice ni éviter ses arrêts.

CHAPITRE XXIV. PASSAGE D’ISAIE QUI S’APPLIQUE AU CORPS DONT LE DÉMON EST LA TÊTE.

31. Le prophète Isaïe a dit du démon : « Comment es-tu tombé des cieux, Lucifer, étoile du matin ? Toi qui foulais les nations, tu t’es brisé contre la terre. Tu disais en ton cœur : Je monterai aux cieux, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles ; je m’assiérai au haut de la montagne, par-delà les hautes montagnes qui sont du côté de l’Aquilon ; je monterai par-dessus les plus hautes nuées et je serai semblable au Très-Haut. Et toutefois te voilà plongé dans les enfers (Isa 14, 12-14). » Il y a dans cette peinture du démon, représenté sous la figure du roi de Babylone, une foule de traits qui conviennent au corps que Satan se forme dans le genre humain, principalement à ceux qui s’attachent à lui par orgueil et renoncent aux commandements de Dieu. En effet dans l’Évangile le démon est appelé un homme : « C’est l’homme ennemi qui a fait cela (Mat 13, 28) » et réciproquement l’homme est appelé démon : « Ne vous ai-je pas choisis vous douze ? Et néanmoins un de vous est un démon ; (1Jn 6, 71). » Le corps du Christ, ou l’Église, est souvent aussi appelé le Christ ; par exemple, l’Apôtre dit aux Galates : « Vous êtes la race d’Abraham » : après avoir dit plus haut : « Dieu a fait une promesse à Abraham et à sa postérité, et l’Écriture ne dit pas : à ceux de sa race, comme si elle avait voulu en marquer plusieurs ; mais elle dit en parlant d’un seul : et à Celui qui naîtra de toi, c’est-à-dire au Christ (Gal 3, 29, 16). » Et ailleurs : « Comme notre corps qui n’est qu’un est composé de plusieurs membres, et qu’encore qu’il y ait plusieurs membres dans le corps ils ne sont tous néanmoins qu’un seul corps ; il en est de même du Christ (1Co 12, 12). » C’est de la même manière que le corps dont le diable forme la tête, en d’autres termes, la multitude des impies et surtout des apostats qui tombent des hauteurs de l’Église et du Christ comme il est tombé du ciel, est appelé le diable et qu’on applique au corps une foule de traits qui conviennent aux membres mieux qu’à la tête. Par conséquent, on peut voir dans Lucifer, se levant le matin et tombant des cieux, la race des apostats qui renoncent au Christ ou à l’Église : en effet, ils se tournent vers les ténèbres, après avoir perdu la lumière qu’ils portaient, de la même manière que ceux qui reviennent à Dieu se tournent à la lumière, en d’autres termes, deviennent lumière, de ténèbres qu’ils étaient.

CHAPITRE XXV. PASSAGE D’ÉZÉCHIEL : QU’IL S’APPLIQUE AU CORPS DE SATAN. L’ÉGLISE EST LE PARADIS.

32. Les expressions suivantes que le Prophète Ézéchiel adresse au roi de Tyr, s’appliquent également au démon : « Toi qui es plein de sagesse et couronné de beauté ; tu as été au sein des délices du paradis de Dieu, couvert de toutes sortes de pierres précieuses (Eze 28, 12-13). » Ces paroles et celles qui les suivent conviennent mieux au corps dont Satan forme la tête qu’au prince du mal. Le Paradis devient alorsl’Église,« le jardin fermé, la source close, la fontaine scellée, le jardin avec ses fruits » comme dit le Cantique des cantiques (Can 4,12-13). C’est de là que les hérétiques sont tombés, tantôt en consommant ouvertement leur rupture, tantôt en restant attachés à l’Église de corps et non d’esprit, hypocrites « qui retournent à ce qu’ils ont vomi, qui après avoir reçu le pardon de leurs péchés et avoir quelque temps marché dans le sentier de la justice, se sont laissé vaincre : leur dernier état est devenu pire que le premier ; il eût mieux valu pour eux qu’ils n’eussent point connu la voie « de la justice que de retourner en arrière après l’avoir connue et d’abandonner la loi sainte qui leur avait été donnée (Pro 26, 11 ; 2Pi 2,21-22). » Voilà cette race criminelle que le Seigneur dépeint quand il dit que l’esprit immonde sort d’un homme, et que trouvant a son retour la maison nettoyée et parée, il l’habite avec sept autres démons, si bien que le dernier état de cet homme devient pire que le premier (Mat 12, 43-46). C’est à elle, c’est au corps du démon, que peuvent s’appliquer les paroles d’Ezeiel : « Tu étais dès la création un Chérubin » c’est-à-dire le trône de Dieu, plein de science, « et Dieu t’avait établi sur sa montagne sainte » c’est-à-dire dans son Église ; expression que l’on retrouve dans les Psaumes : « Vous m’avez écouté du haut de votre montagne sainte (Psa 3, 6) » – « tu marchais au milieu des pierreries étincelantes comme le feu » c’est-à-dire, au milieu des justes que l’Esprit embrase et qui sont des pierres précieuses toutes vivantes ; « tu étais parfait dans tes voies depuis le jour où tu fus créé jusqu’au jour ou la perversité a été trouvée en toi (Eze 28, 14-16). » On pourrait analyser ce passage avec plus de soin et montrer peut-être que ce sens est non seulement exact mais le seul exact.

CHAPITRE XXVI. DE LA CRÉATION ET DE LA CHUTE DU DÉMON EN GÉNÉRAL.

33. Abrégeons ; une question aussi vaste exigerait un développement considérable et il suffira d’en résumer les points principaux ; le démon s’est vu immédiatement après sa création déchoir, par l’effet de son orgueil infini, du bonheur qu’il aurait pu goûter s’il rayait voulu ; ou bien il y aurait des Anges d’un ordre inférieur, chargé des fonctions subalternes dans l’univers, parmi lesquels il aurait vécu sans avoir la certitude de son éternelle félicité, et des rangs desquels son orgueil insensé l’aurait fait tomber avec les anges dont il était le chef, et comme l’archange, opinion qui ne saurait être avancée sans paraître étrange ; d’autre part, si l’on veut que le démon ait partagé quelque temps avec les siens le bonheur.dessaints anges, il faut chercher par quel secret les saints anges n’auraient acquis la certitude d’être éternellement heureux qu’après la chute du démon, ou par quelle exception, antérieurement à sa faute, le démon avec ses compagnons n’aurait point été instruit de sa chute, tandis que les saints Anges l’auraient été de leur fidélité immuable. Quoi qu’il en soit, il doit être pour nous hors de doute que : les anges prévaricateurs ont été précipités dans la lourde atmosphère qui environne ce globe, comme dans une prison, pour y être tenus en réserve jusqu’au jour du jugement, selon la parole expresse de l’Apôtre (2Pi 2, 4) ; que le bonheur surnaturel des saints anges est accompagné d’une certitude absolue de vivre éternellement ; et qu’enfin nous serons également certains de ce bonheur éternel, en vertu de la bonté, de la grâce et des promesses infaillibles de Dieu, lorsque nous aurons été réunis à la société céleste après la résurrection et la transformation de nos corps. C’est dans cette espérance que nous vivons ; c’est au bienfait de cette promesse que nous devons notre joie. Quant aux motifs qui ont conduit Dieu à créer le diable, quoiqu’il prévît sa malice ; et qui l’empêchent malgré sa toute-puissance, de tourner au bien sa volonté rebelle, nous les avons exposés, en discutant la même question à propos des hommes corrompus : qu’on cherche à les comprendre, à y croire, ou du moins à en découvrir de plus élevés, s’il en existe.

CHAPITRE XXVII. DE LA TENTATION PAR L’ORGANE DU SERPENT ET DE LA FEMME.

34. Celui qui a tout créé et qui étend sur tout son empire, par l’entremise des saints Anges qui se font un ; jouet du diable, dont la malice même tourne au bien de l’Église, a donc permis qu’il employât le serpent pour tenter la femme, la femme pour tenter l’homme, sans lui laisser d’autres moyens. Cependant le démon a parlé par l’organe du serpent ; il a communiqué à cet animal les mouvements que sa puissance pouvait en tirer naturellement pour exprimer les paroles et les gestes propres à faire entendre ses conseils à la femme : mais quant à celle-ci, comme si elle était un être intelligent qui pouvait produire des paroles en vertu de ses facultés, il n’a point parlé par sa bouche ; il a fait agir la persuasion dans son cœur, tout en développant par une impulsion secrète au dedans l’effet qu’il avait produit au-dehors, par l’entremise du serpent. S’il n’avait fait jouer que les ressorts secrets du cœur, comme il le fit pour résoudre Judas à trahir le Christ (Jn 13, 2), il aurait pu atteindre ses fins avec une âme égarée par un vain et orgueilleux amour de sa force, mais, comme je l’ai déjà remarqué, le diable a le désir de tenter sans pouvoir disposer des moyens ni régler les suites de cet acte. Il a tenté quand et comme on le lui a permis. Mais il ne savait ni ne voulait rendre ainsi service à une certaine classe d’hommes. C’est en cela qu’il sert de jouet aux Anges.

CHAPITRE XXVIII. LE SERPENT A-T-IL COMPRIS LE SENS DES PAROLES QU’IL PRONONÇAIT ?

35. Ainsi donc le serpent n’entendait rien aux paroles qui sortaient de lui et s’adressaient à la femme. Il ne faudrait pas croire en effet qu’il fut alors transformé en un être intelligent. Les hommes mêmes, qui sont naturellement raisonnables, ne savent pas ce qu’ils disent quand ils sont possédés du démon ; à plus forte raison le serpent était-il incapable de comprendre les paroles dont le diable formait les sons en lui et par son organe, lui qui serait incapable de comprendre les paroles d’un homme, s’il venait à l’écouter sans être possédé. On se figure que les serpents écoutent et comprennent les formules magiques des Marses, qui réussissent par leur enchantement à les faire sortir de leurs retraites ; mais tous ces mouvements ont le diable pour cause et font reconnaître tout ensemble le rôle naturel que la Providence a assigné aux êtres et celui que peut leur faire jouer, avec sa permission très sage, une volonté malicieuse. C’est ainsi que le serpent est devenu le plus sensible de tous les animaux aux opérations de la magie. Ce fait est une preuve considérable que l’espèce humaine a été primitivement séduite par un entretien avec le serpent. Les démons s’applaudissent d’être assez puissants pour faire mouvoir les serpents dans les incantations ; c est un moyen pour eux de tromper. Mais, si Dieu leur donne ce pouvoir, c’est pour rappeler la tentation primitive par le commerce même qu’ils continuent d’entretenir avec cette espèce d’animaux. Si même la tentation primitive fut permise, ce fut pour offrir à l’homme, àqui cet événement devait être raconté pour son instruction, une image de toutes les séductions du diable sous la figure du serpent : ce point s’éclaircira quand nous arriverons à la malédiction que Dieu fit tomber sur cette bête.

Commentaires de saint Augustin — Augustin d’Hippone. Domaine public